Citations

« Le goût de la vérité n’empêche pas la prise de parti. » (Albert Camus)
« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil. » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)

mardi 31 mai 2022

Jean Monnet (1888-1979)

Entrepreneur et financier français, Jean Monnet (1888-1979) est considéré comme « un des pères fondateurs de la Communauté européenne ». Arte diffusera le 1er juin 2022 à 01 h 25 « Jean Monnet - Le père discret de l’Europe » (Der Mann im Schatten. Das unglaubliche Leben des Jean Monnet) de Rüdiger Mörsdorf. 


« Il n’y aura pas de paix en Europe si les Etats se reconstituent sur une base de souveraineté nationale, avec ce que cela entraîne de politique de prestige et de protection économique (…) Les pays d’Europe sont trop étroits pour assurer à leurs peuples la prospérité et les développements sociaux indispensables. Cela suppose que les Etats d’Europe se forment en une fédération ou en une entité européenne qui en fasse une unité économique commune. » Discours au Comité de Libération Nationale prononcé le 5 août 1943.

« Les nations souveraines du passé ne sont plus le cadre où peuvent se résoudre les problèmes du présent. Et la Communauté elle-même n’est qu’une étape vers les formes d’organisation du monde de demain. » Mémoires, Fayard, Paris, 1976, p.617.

C'est donc une Europe ayant supprimé l'Etat-nation dont rêvait Jean Monnet (1888-1979).

« Jean Monnet - Le père discret de l’Europe »
Arte diffusera le 1er juin 2022 à 01 h 25 « Jean Monnet - Le père discret de l’Europe  » (Der Mann im Schatten. Das unglaubliche Leben des Jean Monnet) de Rüdiger Mörsdorf.

« Rien ne prédisposait ce négociant en cognac à devenir l’un des pères fondateurs de l’Europe. Plongée dans la vie romanesque et méconnue de Jean Monnet, homme de l’ombre visionnaire. »

« La vie de cet artisan majeur de la construction européenne est à peine connue ». 

« Né en 1888 en Charente, Jean Monnet n’a pas fait d’études supérieures ». 

« Négociant en cognac, il se forme sur le tas à la City de Londres, puis au cours de ses voyages d’affaires ». 

« En 1914, ce visionnaire doute des chances de la France de remporter la guerre ». 

« Il se rend à Bordeaux, où le gouvernement français s’est exilé, et le persuade de mutualiser les achats des Alliés pour un meilleur ravitaillement ». 

« En 1940, il refera le voyage pour convaincre, en vain, les représentants du futur régime de Vichy d’un projet fou, resté lettre morte malgré l’assentiment de Churchill : fusionner le Royaume-Uni et la France pour vaincre l’Allemagne nazie ». 
« Sur les décombres de la guerre, l’idée d’une construction européenne qui rendrait les États plus forts et empêcherait la résurgence des nationalismes mûrit en lui ».
 
« Peu à peu, ce fin négociateur affûte ce qu’on appellera plus tard la "méthode Monnet" : l’art de trouver une solution qui profite à l’ensemble des parties avec ce que cela suppose de renoncements ». 

« Doté d’un épais carnet d’adresses, il repère les personnalités influentes, les convertit à sa cause et s’efface pour les laisser défendre ses idées ». 

« Prémices de l’Union européenne, le plan Robert Schumann, ministre des Affaires étrangères de 1948 à 1952, qui prévoit de placer sous une autorité commune l’industrie du charbon et de l’acier de six pays européens, est ainsi sorti du cerveau fertile de Jean Monnet. »

« Constitué d’archives privées en partie inédites et des interventions de Jean-Claude Juncker, l’ex-président de la Commission européenne, de l’ancien ministre allemand Peter Altmaier, du Haut-Commissaire au plan François Bayrou et d’Éric Roussel, le biographe de Monnet, ce documentaire dresse le portrait d’un homme de l’ombre, carburant à la marche à pied et à l’optimisme, et dont la biographie s’avère aussi méconnue que romanesque ».
 
« Amoureux d’une artiste italienne, à qui il était à l’époque interdit de divorcer, Jean Monnet mit toute son habileté politique dans cet imbroglio privé, convolant avec sa belle à l’issue d’un tour de passe-passe diplomatique ». 

« À travers l’âme d’influenceur de Monnet, plus visionnaire que militant, ses combats gagnés ou manqués, ce film éclaire aussi les forces et faiblesses de l’Europe actuelle. »


France, Allemagne, 2021, 53 min
Coproduction : SR/ARTE, Rüdiger Mörsdorf Filmproduktion, Cerigo Films, France 3 Grand Est, CNA Luxembourg
Sur Arte les 1er juin 2022 à 01 h 25, 09 juin 2022 à 2 h 10
Sur arte.tv du 31/05/2022 au 29/06/2022

Dani Karavan, sculpteur et artiste plasticien


Dani Karavan (1930-2021) est un artiste plasticien israélien - décorateur pour le théâtre, l’opéra et la danse, sculpteur d’œuvres monumentales – distingué par de nombreux prix. Il a notamment conçu l'"Axe majeur" à Cergy (banlieue parisienne), le Square de la Tolérance situé à l'UNESCO depuis 1996 et un monument à Port-Bou en hommage à Walter Benjamin. Il était proche du Meretz, parti de gauche, voire d'extrême-gauche israélien. Il est décédé le 29 mai 2021. Coorganisée par la galerie Jeanne Bucher Jaeger, "une soirée-hommage lui est dédiée le 5 juin 2022 de 17 h 30 à 21 h 30 sur l’amphithéâtre de l’Axe Majeur". Le musée d'Israël à Jérusalem propose l'exposition "Dani Karavan. on an Intimate Scale" (7 décembre 2021-2 juillet 2022).


Dani Karavan est né en 1930 à Tel Aviv, en Eretz Israël, alors Palestine mandataire.

Ses parents, Abraham et Zehava Karavan, étaient deux pionniers qui ont immigré en Eretz Israel en 1920. Abraham Karavan a été l'architecte en chef chargé du paysage de la cité de Tel Aviv du début des années 1940 à la fin des années 1960.

Après un séjour en kibboutz, Dani Karavan étudie aux Ecoles de Beaux arts de Tel-Aviv et Jérusalem, à l’Académie des Beaux-arts de Florence, puis à l’Académie de la Grande Chaumière à Paris.

Dans les années 1960, il débute comme décorateur pour le théâtre, l’opéra et la danse, notamment pour la Martha Graham Dance Company.

Il évolue vite vers « la sculpture environnementale, dont le Monument du Néguev est la première expression emblématique, internationalement reconnue ».

« Ses œuvres, profondément humanistes, se déploieront aux quatre coins de la planète, puisant leur matière d’éléments naturels comme le sable, le bois, l’eau, le vent et la lumière. Conçues comme autant d’espaces voués à convoquer la mémoire, commémorer l’histoire, souligner la destinée d’un site, rendre hommage et interroger la condition humaine, elles sont aussi des lieux de vie, de réflexion, de recueillement, de communion avec la nature ».

En 1976, Dani Karavan représente l’Etat d’Israël à la Biennale de Venise, puis participe à la Documenta 6 de Kassel en 1977.

Dès les années 1980, la galerie Jeanne Bucher Jaeger a exposé ses œuvres alors qu’il débute son Axe Majeur à Cergy-Pontoise, en notamment ses maquettes en plastilline en bronze ou en marbre, ses dessins et ses œuvres en néon.

Dani Karavan a été distingué par de prestigieux prix internationaux - le Prix Israël (1977), la médaille des arts plastiques de l’académie française d’architecture (1992), le Goslar Kaiserring (1996) et la médaille Goethe (1999) en Allemagne, le Praemium Imperiale au Japon (1998), le prix Michel Ange, Carrare, Italie (2005) - et décoré de la Légion d’Honneur, France (2014).

"Axe majeur" à Cergy
Dani Karavan "aura marqué de son empreinte le quartier de Cergy-Saint-Christophe et plus généralement l’ancienne ville nouvelle, avec cet ensemble de 3,2 km commencé en 1980, alors que l’espace était encore occupé par la végétation sauvage". A 
Cergy, ce "parcours urbain regroupe douze stations comme la tour du belvédère ou les douze colonnes surplombant les étangs de Cergy."

Unesco
"En décembre 1993, Dani Karavan a participé à la rencontre internationale « La Paix, le jour d’après », organisée par l’UNESCO à Grenade, en Espagne. Cette rencontre a rassemblé pour la première fois un grand nombre d’intellectuels et d’artistes israéliens et palestiniens, d’afin d’établir un dialogue culturel et soutenir le processus de paix. Suite à cette rencontre, M. Karavan a créé une sculpture environnementale dans les jardins de l’UNESCO, pour symboliser l’aube du processus de paix israélo-palestinien. Lors de l’inauguration de l’œuvre intitulée « Square de la Tolérance » en mai 1996, Dani Karavan a rendu hommage à Yitzhak Rabin, Premier Ministre israélien assassiné en 1995". 

Le « Square de la tolérance » de Dani Karavan est un don de l’artiste et de l’Etat d’Israël. Sa construction a été élaborée de 1993 à 1996 au siège de l’UNESCO à côté du jardin japonais et de l’œuvre de Vassilakis Takis, « Signaux éoliens » (1993)".

"Ce monument est composé de plusieurs éléments. Sur une colline artificielle est érigé un olivier, arbre à la fois symbole de la Paix ainsi qu’un élément renvoyant à la biographie personnelle de l’artiste. « Tout ce que je fais vient de mon histoire personnelle, » explique Dani Karavan, « Mon père a été jardinier, puis paysagiste de la ville de Tel-Aviv. Il a transplanté un vieil olivier dans notre jardin et j'ai grandi avec lui, il est devenu mon ami et m'a toujours accompagné, jusqu'à aujourd'hui.».

"Autour de cette colline se trouve des bancs circulaires en pierre, propices à la méditation des premières lignes du préambule de l’acte constitutif de l’UNESCO, gravée en 10 langues différentes (arabe, hébreu, français, anglais, chinois, espagnol, hindi, italien, portugais, russe), sur le mur de pierre :
« Les guerres prenant naissance dans l’esprit des hommes, c’est dans l’esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix. ».
"Afin d’affirmer son espoir pour la paix au Proche-Orient, Dani Karavan a fait gravé sur la même ligne la phrase en arabe et en hébreu. La méditation est renforcée par la fraîcheur et le bruit de l’eau qui s’écoule d’une sorte de colonne et vient entourer la colline de l’olivier."

"Un quatrième élément vient parachever cette structure environnementale : une tranchée permet de surplomber des éléments archéologiques provenant de la terre d’Israël, mises en dépôt à l’UNESCO par le Département des Antiquités d’Israël. Ceux-ci ont été choisis, à dessein, parmi certaines cultures et croyances qui ont peuplé la terre d’Israël au cours de l’histoire : une colonne d’époque romaine (1er-2ème siècle), une colonne de granit de Césarée d’époque d’Hérode (1er-2ème siècle), une base de colonne de l’époque byzantine (6ème-7ème siècle), une colonne d’époque byzantine de Néguev (5ème-6ème siècle), un chapiteau d’époque romaine (3ème-4ème siècle), un chapiteau de l’époque byzantine (6ème siècle)…"

"Avec ses chemins de pierre, ses espaces de repos, et le bruit de l’eau, cette structure environnementale est une « œuvre à voyager physiquement ».

En 1996, le « célèbre artiste plasticien et sculpteur israélien Dani Karavan a été nommé Artiste de l’UNESCO  pour la paix en juillet 1996, en reconnaissance de sa contribution à la promotion de la paix à travers ces sculptures". 

"En sa qualité d’Artiste de l’UNESCO pour la paix, il a participé en 1997 à la remise du Prix Nuremberg, une manifestation pour la tolérance, les droits de l’homme, la paix sur le pourtour méditerranéen et au Moyen-Orient. »

Hommage à Walter Benjamin
« On m’a demandé un monument à Port-Bou en hommage à Walter Benjamin, je préfère dire un hommage. J’ai cherché le meilleur endroit, j’étais vraiment hésitant. Et puis, j’ai pensé qu’il devait être près du cimetière. Walter Benjamin n’était certes pas venu à Port-Bou pour cela, pour y être enterré. Mais le fait est qu’il y fut enterré, sans l’avoir voulu. J’ai regardé autour de moi, j’ai vu ce tourbillon au pied de la falaise, j’ai pensé : c’est vraiment l’histoire de cet homme. Ce tourbillon a été le premier point de mon projet...», a expliqué Dani Karavan. Walter Benjamin, « écrivain et philosophe juif allemand, mit fin à ses jours dans la petite ville frontalière. Parvenu jusqu’à Port-Bou par un sentier montagneux et non sans grandes difficultés, Walter Benjamin, craignant d’être reconduit vers la France de Vichy par les autorités espagnoles, se suicida dans la nuit du 26 septembre 1940 ».

Œuvres
Parmi les œuvres célèbres de l’artiste : Le Monument du Néguev (1963-1968) en Israël, l’Axe Majeur à Cergy-Pontoise en banlieue parisienne, Ligne 1,2,3+1+1=5 en Italie, à la Fattoria di Celle (Pistoia, 1982-2000), le Chemin des droits de l’Homme à Nuremberg (1989-1993), Passages - Hommage à Walter Benjamin (1990-1994, Portbou, Espagne), Murou Art Forest (1998-2006, Murou, Japon), le Memorial dédié aux Sinti et Roms (1999- 2012, Berlin), la Place de la Culture (2005-2012, Tel-Aviv, Israël).

Les « réalisations monumentales de Dani Karavan puisent aux sources de différents champs artistiques et de réflexion sur l’homme et son environnement : la sculpture, le monument, l’architecture, l’urbanisme, la nature. Conçues comme autant d’espaces voués à commémorer l’histoire et les tragédies du XXe siècle, à souligner la destinée d’un site, à rendre hommage, à interroger la condition humaine, elles sont aussi des lieux de vie, de réflexion, de recueillement, de communion avec la nature. Elles invitent le visiteur à une expérience particulière qui sollicite dans le même temps son esprit, sa sensibilité et ses sensations. Véhiculant un message humaniste et universel, elles ont pour dénominateur commun de prôner des valeurs de paix et de tolérance.

Les matériaux utilisés par Dani Karavan sont évocateurs de l’esprit qui guide sa démarche : de l’acier Corten, du verre, mais aussi et surtout un tourbillon naturel se formant sur la mer, un olivier, et une citation de Benjamin en hommage aux victimes anonymes des conflits : « Honorer la mémoire des anonymes est une tâche plus ardue qu’honorer celle des gens célèbres. L’idée de construction historique se consacre à cette mémoire des anonymes ».

Dani Karavan a exposé dans de nombreux musées, dont le Martin-Gropius-Bau à Berlin, le Musée d’art de Tel-Aviv en Israël, le Musée d’art moderne de Kamakura au Japon, le Palazzo Vecchioà Florence, le Musée d’art moderne de la ville de Paris, le Château de Versailles et le musée d’art moderne de Céret.

Knesset
En juin 2016, lors de la conférence de Herzliya, Dani Karavan, qui en 1966 avait dessiné le mur devant lequel les membres de la Knesset à Jérusalem (Israël) s'expriment, a déclaré qu'il n'a cessé de répéter sa demande visant à ce que ce mur soit enlevé ou couvert par une tapisserie jusqu'à ce que le Parlement israélien, selon lui, reflète l'esprit de la Déclaration d'Indépendance du pays.

ADAMA
La Galerie Jeanne Bucher Jaeger présenta l’exposition de Dani Karavan, « intitulée ADAMA, « Terre » en hébreu, nouvel hommage rendu à l’artiste israélien, exposé et soutenu par la galerie depuis l’exposition « Questions d’urbanité » des années 80 dans laquelle la galerie présentait, auprès de Jean-Pierre Raynaud et Gérard Singer, sa toute première maquette en plastiline et dessins de son Axe Majeur.

"Sculpture urbaine et environnementale de 3 km de long, à la frontière entre sculpture, paysage, urbanisme et architecture, L’Axe Majeur est conçu alors pour lier la ville nouvelle de Cergy-Pontoise à l’un des plus beaux paysages de l’Ile-de-France dans l’axe central de Paris et ses quartiers de la Défense, de l’Arc de Triomphe et de la Pyramide du Louvre en perspective. Composée de 12 stations – chiffre ô combien symbolique – 11 d’entre elles sont à présent achevées ».

« Afin d’attirer l’attention du public sur cette œuvre majeure, empreinte d’espace et de temps, développée durablement depuis 1980 et toujours en cours en 2018, la galerie a choisi de présenter la maquette de 8 m de long de cette œuvre monumentale afin de faire partager toute l’ampleur de la vision de l’artiste sur sa capacité à offrir un paysage à la fois empreint de mémoire et tout en perspective. Parallèlement à cette œuvre majeure, un mur de photographies présentera les innombrables réalisations de l’artiste à travers le monde, réalisées en parallèle à la construction de l’Axe Majeur ».

« Egalement, cinquante ans après la réalisation de sa première sculpture environnementale dans le désert israélien, intitulée Monument du Néguev (1963-1968) et installée en plein désert israélien, la galerie expose les toutes dernières sculptures de Karavan, de petit ou grand format, et bas-reliefs de l’artiste en béton de terre crue. Ces sculptures en béton de terre remémorant les villages en terre de son enfance dont les constructions étaient conçues comme des sculptures habitables puisque pièces et mobilier étaient entièrement faits de terre, comme certains vestiges de constructions cananéennes et israélites datant de plus de 1500 à 3000 ans. Grâce à la technique innovante du béton de terre crue pour bas-reliefs et sculptures réalisées avec l’aide de l’artisan Rachid Mizrahi, et de la maquettiste de l’artiste, Anne Tamisier, Dani Karavan a pu donner naissance à ces œuvres, évocation des architectures de terre communes à plusieurs cultures et de l’universalité qui relie ces cultures entre elles. Exceptionnellement prêtées pour quelques unes d’entre elles, au Musée d’art moderne de Céret en 2015, elles sont aujourd’hui présentées dans leur totalité à la galerie qui en a soutenu durant ces trois dernières années toute la conception et la production ».

« Évoquant ces architectures de terre à taille humaine, l’artiste commente : 
« Cinquante ans  après le Monument du Néguev, je ressentais le besoin de revenir à des œuvres de plus petites dimensions, à la musique de chambre. J’ai donc commencé par le bon matériau. En fait, pour moi, tous les matériaux sont appropriés, j’en ai d’ailleurs utilisé un grand nombre tout au long de ma vie artistique. Cependant, j’avais envie d’en découvrir de nouveaux et c’est alors qu’une voie s’est ouverte à moi : travailler avec la terre. J’étais enthousiasmé par cette idée ». Œuvrant constamment avec des formes simples et universelles, dans la lignée de sculptures spatiales de grands artistes du 20e siècle tels que Brancusi, Noguchi et Giacometti, Dani Karavan a toujours conservé sa nature profonde d’innocence de l’enfance et de pacifisme comme il le décrit lui-même : « Je suis né sur les rivages de la mer Méditerranée, j’ai marché dans les dunes, auprès des oliviers, des montagnes et des vallées qui ont survécu à toutes ces terribles guerres. La mémoire est devenue partie de mon propre être, et si la mémoire est oubliée, la direction se perd et aussi le chemin ». Selon Germain Viatte qui a été de toutes les aventures de l’art contemporain en France pendant un demi-siècle et a toujours démontré un intérêt particulièrement marqué pour les musées de civilisation, ces nouvelles œuvres apparaissent comme « une sorte de grand ‘abécédaire de sa description du monde’, un dépassement personnel que l’artiste n’a eu de cesse de parfaire et de préciser tout en l’appliquant aux situations géographiques er historiques les plus variées. La plupart des cultures ont ainsi dressé – et ceci dès la préhistoire – poteaux anthropomorphes, totems incarnant les esprits animaux et invoquant les morts, stèles votives des conquêtes et du pouvoir, cairns jalonnant des espaces indifférenciés afin de dialoguer avec les vents et de se mesurer avec le temps, la course du soleil et des étoiles ; ils viennent toujours établir, à proximité des lieux du sacré et du vivre, l’aplomb des hommes capables de dialoguer ainsi avec les forces de la nature. Verticale, la stèle marque le désir ascendant d’échapper à la gravité et de placer l’homme à parité avec les arbres et les montagnes, entre terre et ciel ».
« Cet ensemble de sculptures, telles des stèles, dont les nuances variées d’ocre ou de rosé, lisses en surface ou grumeleuses à l’intérieur, sont semblables à des demeures ; à l’image des ces maisons traditionnelles, ou encore, à ces villages historiques que nous connaissons, ici et là, par les innombrables fouilles archéologiques en Israël et Palestine" (?!), "à Chypre, ou encore en Afrique ou au Maroc, où les techniques de construction de béton de terre étaient si avancées. Comme les décrit Germain Viatte dans son texte Stèles et Reliefs, « ces édifices nous parlent clairement tout en demeurant secrets. Toujours simple et d’apparence élémentaire, leur forme peut être savante comme Metuman (Octogone), ou la double sinusoïde de Knisa (Entrée), ou même le fût resserré de ce Shovach (Pigeonnier). Ce qui compte, c’est toujours leur élan croissant, celui de Aliya (Ascension), de Tfila (Prière), des cinq percées superposées de Halonot (Fenêtres) ou celui de Haritz (Fente), acéré en flèche ; et ce sont enfin leurs percées qui disent l’oculus astral, la vue multiple, l’accès, la traversée, la visée, la pénétration directe, ou oblique comme dans Mabat (Vue). Ils ont la familiarité rythmée d’un cortège processionnel qui serait celui des hommes. Ils manifestent l’être vrai. Leurs titres éclairent l’intention sans la livrer vraiment ; ils préfèrent proposer, et gardent, pour nous, le caractère ésotérique de leur formulation en hébreu ». Les bas-reliefs de Dani Karavan, eux, sont l’écriture de paysages, le murmure de l’eau, les ondulations de dunes, les structures de tentes préhistoriques, habitats de ces premiers hommes dont les titres sont éclairants : Ha’acher (L’Autre), Vayachaloku (Partage), Meshulashim (Triangles), Sefer Patuach (Livre ouvert) ou des équivalences apparemment contradictoires Shakua et Bolet (Négatif et Positif). Pour toutes ces œuvres, Dani Karavan choisit le matériau de la terre unificatrice dans sa capacité à transmettre un message universel de paix. Elles semblent ainsi venir compléter et donner racine à ses œuvres des années 50, où Karavan aimait à peindre ces villages proches des kibboutz de son enfance ».

Dani Karavan « travaillant toujours chaque site de manière précise, chaque détail de l’exposition à la galerie a été conçu par l’artiste tels ces piliers/miroirs qui renvoient, par leurs multiples réfléchissements, aux structures de terre et à la multiplicité de cadrages et d’images ».

Hommages en 2022
Coorganisée par la galerie Jeanne Bucher Jaeger, "une soirée-hommage lui est dédiée le 5 juin 2022 de 17 h 30 à 21 h 30 sur l’amphithéâtre de l’Axe Majeur". 

Directrice générale de cette galerie parisienne, Véronique Jaeger a écrit :
"Dani Karavan nous a quittés il y a tout juste un an, le 29 mai 2021. Une soirée-hommage lui est dédiée le 5 juin prochain de 17h30 à 21h30 sur l’amphithéâtre de l’Axe Majeur, une œuvre universelle de 3km de long, composée de 12 stations, construite dans la temporalité des pyramides et la continuité de l'axe historique de Paris. Débutée dans les années 80, cet axe majeur est à présent en cours de finition avec la mise en route de la dernière station, l'île astronomique et son jardin, mettant en relief l'environnement végétal et aquatique du site; une descente en hélice de 6m est prévue au centre de l'île de 60m de diamètre; ce sera la seule partie de l'Axe Majeur où le visiteur sera totalement immergé avec pour seule vision le ciel". 
"Nous vous invitons à nous rejoindre pour cet événement et partager au sein de l'amphithéâtre de Gérard Philippe, localisé sous la passerelle de l'Axe Majeur, les concerts, lectures de textes et danses prévus pour honorer Dani Karavan; entre autres, une performance de danse par sa fille Yaël Karavan, ainsi qu'un concert de percussion iranienne par notre ami Madjid Khaladj, qui a joué à la galerie et dans notre maison familiale à de nombreuses reprises. Nous nous réjouissons beaucoup de vous y retrouver et vous remercions de bien vouloir nous confirmer par mail à info@jeannebucherjaeger.com en précisant les noms et nombres de personnes qui seront présentes pour cet hommage inédit. 
Un hommage plus privé à Dani Karavan se tiendra également à l'UNESCO début juillet."
"Programme détaillé de l'évènement :
17h30 Hommage officiel
18h00 Deux compositeurs et professeurs du Conservatoire à Rayonnement Régional de Cergy-Pontoise (CRR), Alain BESSON et Yves CHAURIS, ont préparé un programme d’hommage avec les élèves-compositeurs et élèves interprètes et la participation de Yael KARAVAN et Jean-Marie POUPELIN
Des textes de Georges Duby, Paul Valéry et Marguerite Yourcenar seront lus par les élèves comédiens du CRR
19h15 Concert de MADJID KHALADJ
Né en Iran, en 1962, Madjid Khaladj a commencé à étudier le tombak dès l'âge de sept ans. Internationalement reconnu comme un maître des percussions iraniennes, il est régulièrement invité sur les scènes des plus grands festivals et concerts, et a produit divers enregistrements et BO de films, notamment  avec Ry Cooder et Lisa Gerrard. En 1984, il a été invité à enseigner les percussions iraniennes au Centre d'études des musiques du Moyen-Orient de l'Institut de musicologie de Paris-Sorbonne, alors sous la direction de Yehudi Menuhin.  En 1996, il fonde l'Ecole de Tombak à Paris (Centre d'étude des percussions iraniennes). Depuis 1998, il enseigne également à la Cité de Musique de Paris, en France, et à l'Académie de Musique de Bâle, en Suisse (Musik Akademie der Stadt Basel, en Suisse).La beauté inégalée de son style, sa maîtrise des rythmes et l'éclat de ses créations  ne le placent pas seulement au rang des grands maîtres de la musique classique persane, mais le distinguent également comme une figure majeure de la percussion mondiale.
Madjid Khaladj est un ami de longue date et  plusieurs concerts mémorables ont été organisés à la galerie.
 
20h30 TI’KANIKI
Un collectif de maloya métissé se produira dans la pure tradition des premiers kabars, ces bals clandestins où les esclaves y clamaient leurs envies d’indépendance au fil des percussions, Ti’Kaniki célèbre le partage, le respect des anciens, le vivre-ensemble et l’altérité, avec une chanteuse originaire du Cameroun ou un musicien spécialiste de la cumbia colombienne."

Du 7 décembre 2021 au 2 juillet 2022, le musée d'Israël à Jérusalem propose l'exposition "Dani Karavan. on an Intimate Scale" (Dani Karavan, à une échelle intime) dont le texte de présentation est parfois biaisé

Le commissaire en est Amitai Mendelsohn.

"
L'œuvre de l'artiste israélien de renommée mondiale Dani Karavan (1930-2021) avait de nombreuses facettes. Il est surtout connu pour ses sculptures environnementales, révolutionnaires dans tous les sens du terme. Ces sculptures, qui s'attaquent à la terre et à l'espace à une échelle monumentale, ne peuvent être contenues : seul l'air libre est assez vaste pour elles. Mais cette exposition présente une autre facette de l'artiste, des œuvres du début de sa carrière et d'autres de sa fin qui partagent une intimité d'échelle et de sujet."

"Les dessins présentés dans l'exposition ont été réalisés dans les années 1950, lorsque le jeune Karavan représentait des villages et des quartiers arabes qui avaient cessé d'exister après la guerre de 1948, ainsi que des kibboutzim et des logements pour les nouveaux immigrants. Les dessins au crayon de Karavan de Bayt Jiz et des environs de Jaffa constituent l'un des premiers exemples d'art israélien à aborder les effets de la Nakba, montrant des lieux abandonnés ou détruits lors de la guerre qui a accompagné la création de l'État d'Israël", guerre menée par des Etats arabes, des Arabes de la Palestine mandataire. 

"Quelques cinq décennies plus tard, peu de temps avant sa mort, Karavan a travaillé sur une série de petites œuvres en terre. Elles sont comme des archétypes distillés de son langage moderniste, mais entrent également en résonance avec les maisons vides qu'il a dépeintes dans les années 1950, ainsi qu'avec les sites archéologiques en Israël. C'est comme si Karavan revenait à ses débuts en tant qu'artiste, à la terre d'où nous venons tous et à laquelle nous retournerons."


Du 7 décembre 2021 au 2 juillet 2022
Au musée d'Israël
Hagit Gallery
Derech Ruppin 11
Tel: 02-6708811 
Mardi de 16 h à 21 h. Mercredi, jeudi, samedi et dimanche de 10 h à 16 h. Vendredi de 10 h à 14 h. Fermé le lundi.
Visuels :
Kibbutz Harel IV, drawn from memory, ca. 1958. Tempera on paper, 49.7 x 70 cm. Karavan Family Collection
New Immigrants, ca. 1958. Mixed media on paper, 35 x 61 cm, Karavan Family Collection
Ruins in Southern Tel Aviv–Yafo, ca. 1955. Pencil on paper, 35.5 x 50.5 cm, Karavan Family Collection


Du 13 octobre 2018 au 19 janvier 2019
Espace Marais
5 rue de Saintonge. 75 003 Paris – France
Tél. : +33 1 42 72 60 42
Du mardi au samedi de 10 h à 19 h

Articles sur ce blog concernant :
Articles in English 
Les citations sur l'exposition sont extraites du communiqué de presse. Cet article a été publié le 10 octobre 2018, puis le 1er juin 2021.

lundi 30 mai 2022

« Briand et Stresemann : le rêve d'une Europe nouvelle » de Gordian Maugg

Arte diffusera le 1er juin 2022 à 00 h 30 « Briand et Stresemann : le rêve d'une Europe nouvelle » (Zwei Leben für Europa - Gustav Stresemann und Aristide Briand) de Gordian Maugg. « Portraits croisés d’Aristide Briand et de Gustav Stresemann, deux hommes qui ont cherché, dans les années troubles de l’entre-deux-guerres, à bâtir la paix en Europe ».

« Au lendemain du chaos de la Première Guerre mondiale, deux hommes tentent de guider leurs pays respectifs, la France et l’Allemagne, sur le chemin d’une Europe unie : Aristide Briand et Gustav Stresemann ».

« Tous deux ministres des Affaires étrangères − Stresemann devient également chancelier en 1923 −, ils œuvrent à un rapprochement entre les deux nations, ennemies héréditaires ». 

« Après la crise liée à l’occupation de la Ruhr en janvier 1923, la conférence de Locarno en 1925 aboutit, sous leur impulsion, à la signature d’accords entre plusieurs puissances européennes, dont la France et l’Allemagne, alors admise au sein de la Société des Nations à Genève. »

« Nommée "ère Briand-Stresemann", la période qui s’ensuit est marquée par une certaine embellie des relations franco-allemandes, essentielles, selon eux, à une paix durable en Europe ». 

« Lauréats du prix Nobel de la paix en 1926, tous deux peinent pourtant à s’accorder sur les moyens requis pour atteindre leur idéal commun ». 

En 1903, Gustav Stresemann (1878-1929) a épousé Käte Kleefeld (1883–1970), fille d'un riche homme d'affaires berlinois, et sœur de Kurt von Kleefeld, dernière personne à avoir été anoblie en Allemagne (en 1918). Durant sa carrière politique, il a été la cible d'attaques antisémites.

« Peu soutenus dans leurs pays respectifs, ils meurent à la veille de l’accession de Hitler au pouvoir, sans assister à l’effondrement des espoirs nés de leur engagement. »

« Mêlant images d’archives et reconstitutions historiques, ce documentaire brosse le portrait émouvant de deux hommes, qui, malgré leurs désaccords, s’employèrent avec ferveur à bâtir la paix en Europe. » 

« Si leurs efforts n’ont pas empêché la tragédie de la Seconde Guerre mondiale, leur foi en une Europe unie a inspiré leurs successeurs. » 

« Une immersion dans l’entre-deux-guerres, qui rappelle aussi la fragilité de la paix. »


Allemagne, 2022, 52 minutes
Auteurs : Gordian Maugg et Leila Emami
Production : Gordian Maugg Filmproduktion Gmbh
Sur Arte les 1er juin 2022 à 00 h 30 et  09 juin 2022 à 1 h 15
Sur arte.tv du 31/05/2022 au 28/08/2022

« Flee » de Jonas Poher Rasmussen

Arte diffusera le 30 mai 2022 à 20 h 55, lors de la soirée des 30 ans d'ARTE, « Flee », documentaire d'animation de Jonas Poher Rasmussen. Nommé trois fois aux Oscars, « récompensé dans de nombreux festivals, ce remarquable documentaire retrace en animation l’histoire vraie d'Amin, un réfugié afghan qui a fui son pays à la fin des années 1980 pour rejoindre l’Europe. Entre drames et résilience, une odyssée bouleversante ».

Des dirigeants communautaires français et l'homosexualité 

« Pour sa soirée anniversaire des 30 ans, ARTE affirme un geste artistique fort avec en prime time ce documentaire animé, grande coproduction européenne, emblématique de la ligne éditoriale de la chaîne ».

"Flee" est un « documentaire hybride - dans sa forme et dans son récit. Les images d’archives s’alternent avec plusieurs sortes d’animation. La réalité est supportée par le dessin de choses que l’on ne peut représenter, de ce qui n’est jamais filmé, comme la fuite de migrants clandestins, la maltraitance des passeurs, la violence de s’arracher à son pays. »

« Pour la première fois, Amin, 36 ans, un jeune réfugié afghan homosexuel, accepte de raconter son histoire. Allongé les yeux clos sur une table recouverte d’un tissu oriental, il replonge dans son passé, entre innocence lumineuse de son enfance à Kaboul dans les années 1980 et traumatismes de la fuite de sa famille pendant la guerre civile, avant la prise du pouvoir par les talibans. Après des années de clandestinité en Russie, Amin – un pseudonyme – arrive seul à 16 ans au Danemark, où il rencontre le réalisateur qui devient son ami. Au fil de son récit et des douleurs enfouies, l’émotion resurgit. Aujourd’hui universitaire brillant installé avec son compagnon danois Kasper, le jeune homme confie un secret qu'il cachait depuis vingt ans. »

« Pour retranscrire ces poignants entretiens et préserver l’anonymat de son ami, le réalisateur danois Jonas Poher Rasmussen, qui endosse ici à la fois la posture de l’intervieweur et de complice, a choisi la puissance évocatrice de l’animation, laquelle immerge dans le vibrant témoignage d’Amin, doublé par le comédien Kyan Khojandi ». 

« Passeurs au cynisme brutal, familles ballotées de marches éreintantes dans la neige en traversées dantesques à bord d’épaves, violences policières et corruption : si le film raconte en couleurs l’effroyable épopée du jeune demandeur d’asile afghan, les événements les plus traumatiques sont relatés dans des séquences en noir et blanc au fusain, traversées d’ombres fantomatiques. »

« Des archives de journaux télévisés balisent aussi le récit, dont celles du naufrage du ferry "Estonia" en 1994 : ces incursions du réel trouvent une puissante résonance, alors que les drames de réfugiés se répètent, comme l’illustre aujourd’hui la guerre en Ukraine ». 

« Mêlant intime et politique, "Flee" transmet avec une rare sensibilité la dimension universelle de ces traques et exils forcés ». 

« Au travers du parcours d’Amin qui, enfant, aimait arborer les robes de sa sœur, avant de fantasmer sur Jean-Claude Van Damme, ce beau documentaire, distingué par une avalanche de prix (plus de quatre-vingts) et trois nominations aux Oscars, retrace aussi la quête identitaire d'un jeune homosexuel pour trouver sa place et vivre librement ». 

« Une bouleversante confession qui permet à son auteur de se délivrer de son lourd passé. »

« En sélection officielle au Festival de Cannes 2020, primé plus de 80 fois (Cristal du long métrage, FIFA Annecy 2021 - Grand Prix World Documentary, Sundance Film Festival 2021 - Meilleur long métrage documentaire, Gotham Independent Film Awards 2021 - European Film Awards 2021 du meilleur film d’animation et du meilleur documentaire…), Flee est entré dans l’histoire des Oscars en devenant le premier film documentaire nommé dans trois catégories : meilleur long métrage d’animation, meilleur long métrage documentaire et meilleur film étranger. »



De sa rencontre, adolescent, avec Amin, un jeune demandeur d’asile afghan devenu son ami, au poignant documentaire d’animation qui lui a consacré, le Danois Jonas Poher Rasmussen revient sur le long processus de Flee. Propos recueillis par Sylvie Dauvillier.

« Quand et comment avez-vous rencontré Amin ?
Jonas Poher Rasmussen : J’avais 15 ans quand, réfugié d’Afghanistan, il a été placé dans une famille d’accueil de mon village. Nous prenions le bus ensemble pour aller au collège. Il a vite appris le danois et nous sommes devenus amis. C’était un adolescent modeste, malheureux et drôle aussi, qui adorait écouter de la musique. Je savais vaguement qu’il avait vécu en Russie et qu’il avait de la famille en Suède. Mais si j’étais curieux de son histoire, lui ne voulait pas en parler, ce que j’ai respecté. Son passé est devenu une sorte de “boîte noire” entre nous pendant vingt-cinq ans.

Comment l’avez-vous convaincu de faire ce film d’animation ?
Cela n’a pas été nécessaire, parce que lui-même a éprouvé, à un moment, le besoin de reconnecter son passé à son présent. Il y a quinze ans, alors que je réalisais des documentaires radio, je lui avais proposé de témoigner. Mais à l’époque, il ne se sentait pas prêt. Il m’a dit que le jour où il se déciderait ce serait avec moi qu’il partagerait son histoire. Un atelier associant au Danemark cinéma documentaire et animation a fourni une forme appropriée à ce projet. Outre qu’elle rendait émotionnellement vivants des événements passés, l’animation garantissait à Amin un anonymat qui, en le soustrayant au regard du public, lui permettait de se raconter librement et de vivre sans être renvoyé à ses traumas. Mais remonter le cours de sa mémoire s'est avéré un lent processus : il lui a fallu du temps pour se replonger dans certains épisodes et les raconter.

Avait-il aussi l’intention de porter la voix de centaines de milliers de migrants et de réfugiés dans le monde ?
Oui et non. Amin n’a pas grandi avec le sentiment d’appartenir à une communauté de destins ni à une identité collective de migrants ou de réfugiés, laquelle les enferme dans un statut. Il souhaitait avant tout se délester d’un passé qu’il avait longtemps caché. Quant à moi, je n’ai pas cherché à faire un film politique : je voulais raconter l’histoire d’un ami, le récit universel de quelqu’un qui cherche sa place. Mais ma perspective a évolué, tant son récit donnait un visage humain à une expérience vécue par des millions de gens.

S’il traverse des épreuves effroyables, Amin impressionne aussi par ses capacités de résilience…
Absolument. Mais il a eu la chance d’être entouré par une famille forte et soudée qui a su l’aider, le protéger et aussi l’accepter comme il était. En ce sens, il n’a pas été seul, à la différence de tant d’autres.

Dans le film, Amin lève le voile sur un secret qui concerne sa famille…
La révélation de cette vérité a été un moment étrange, très puissant. Mais ce qui m’a le plus ému, c’est de comprendre qu’il avait si longtemps tu son passé et combien cela l’avait affecté. Je pense notamment à une scène terrible qu’il avait gardée pour lui : quand le bateau des passeurs sur lequel il a embarqué coule et qu’un paquebot approche avec, à son bord, des touristes qui, d’en haut, prennent en photo les réfugiés paniqués. Le choc de deux conditions : d’un côté des femmes et des hommes en danger et, de l’autre, des gens qui les observent.

Flee retrace aussi son parcours de jeune Afghan homosexuel…
Amin m’avait confié à 17 ans qu’il était gay, et, pour moi, cela a toujours fait partie de son identité. Il m’avait aussi parlé de la difficulté pour lui de devoir cacher son identité sexuelle en Afghanistan, comme il devra plus tard occulter une part de son passé en Europe. Ce film retrace ainsi le chemin d’un homme condamné à fuir, qui cherche sa place pour s’assumer dans toute sa singularité.

Ce film a-t-il eu une dimension cathartique pour lui ?
C’est ce qu’il m’a dit. Vivre avec un secret oblige à maintenir une distance avec les autres pour éviter de s’exposer. S’être libéré de son secret lui permet d’être enfin lui-même et de se sentir davantage chez lui. Aujourd’hui, lui et son mari vivent heureux dans la maison qu’on voit dans le film. Amin tient toujours à garder l’anonymat, d’autant qu’il ne veut surtout pas être considéré comme une victime. »


« Flee » de Jonas Poher Rasmussen
Danemark, France, Suède, Norvège, Pays-Bas, 2020, 85 min
Coproduction : ARTE France, Vivement lundi !, Final Cut For Real, Sun Creature Studios, MostFilm, Mer Film, VPRO, VICE Studios, Ryot Films 
Directeur artistique : Guillaume Dousse
Avec les voix de Kyan Khojandi et Damien Bonnard
Sur Arte le 30 mai 2022 à 20 h 55
Disponible du 23/05/2022 au 28/07/2022

France, 2022, 2 minutes
Disponible du 29/04/2022 au 31/05/2022