Citations

« Le goût de la vérité n’empêche pas la prise de parti. » (Albert Camus)
« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil. » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)

mardi 31 mars 2020

« Tempête de sable » d'Elite Zexer


Arte diffusera le 1er avril 2020 « Tempête de sable » (Sufat Chol) d'Elite Zexer. « Aspirant à l'émancipation, une jeune Bédouine se heurte aux lois de sa communauté. Le premier film, sensible et fort, d'une cinéaste israélienne qui pointe sans manichéisme les ambivalences de chacun. »

Nurith Aviv

Elite Zexer est née à Netanya (Israël), et grandit à Herzliya, puis à Raanana. Diplômée de l’Université de Tel Aviv, elle a aussi un BFA et MFA.

Son premier court métrage « Take Note » (2008) reçoit le Prix du meilleur film de fiction au Festival international du film étudiant de Tel Aviv.

En 2010, Elite Zexer réalise « Fire Department, Bnei-Brak » sur la vie de pompiers dans une ville de la banlieue au nord est de Tel Aviv et peuplée de Juifs haredim (« craignant D. »).

Dans un autre court métrage « Tasnim », Elite Zexer relate l’histoire de Tasnim, une fille de dix ans vivant avec sa mère et sa parentèle dans un village bédouin dans le Négev. La visite surprise de son père l’amène à affronter, pour la première fois, les normes conservatrices de sa tribu et à mûrir. Présenté dans 120 festivals cinématographiques dans le monde, « Tasnim » a été distingué par des Prix.
Premier long métrage d’Elite Zexer en 2016, « Tempête de sable » décrit aussi une famille de Bédouins pour étudier les tensions entre traditions et modernité chez des femmes bédouines.

« En Israël, dans un village bédouin à la lisière du désert du Néguev et de la Jordanie, Jalila est chargée d'organiser les festivités du mariage de son époux Suliman avec une seconde femme beaucoup plus jeune qu'elle. Ravalant son humiliation, elle compte sur Layla, l'aînée de leurs quatre filles, pour lui prêter main-forte. Mais tout juste rentrée de la ville, où elle étudie, Layla aspire à s'affranchir des traditions et à mener une vie indépendante. Surprenant sa fille au téléphone avec Anwar, le camarade de classe dont elle s'est éprise, Jalila lui intime de cesser tout contact avec lui. Comptant sur son père pour lever l'interdit maternel, Layla ignore que ce dernier projette de l'unir à Munir, un membre de leur clan… »

« De la mère et de la fille, laquelle pliera, laquelle parviendra à s'affranchir ? Qui se sacrifiera, qui ouvrira la voie ? » 

« Fidèle aux lois du clan lorsqu'il arrange le mariage de sa fille aînée ou se conforme à la polygamie – illégale en Israël, mais tolérée chez les Bédouins –, Suliman sait aussi se montrer libéral quand il encourage Layla dans ses études ou la laisse conduire la voiture familiale ». 

« Dans ce premier film sensible et fort, nourri par dix ans de compagnonnage avec des femmes de la communauté bédouine, la réalisatrice israélienne Elite Zexer pointe sans manichéisme les ambivalences de chacun, soulignant notamment la manière dont les femmes elles-mêmes peuvent se faire garantes de la soumission à la toute-puissance masculine ».

« Pour Tempête de sable, la réalisatrice s’est inspirée des souvenirs de sa mère qui partait photographier les femmes bédouines du Néguev. « Elle revenait chargée d’histoires incroyables qui m’ont donné envie de l’accompagner. » Un jour, elles rencontrent une jeune femme victime d’un mariage forcé. « Quand elle a dit : “Cela n’arrivera jamais à ma fille”, j’ai su, au plus profond de moi, que j’allais faire un film de cette histoire », se souvient Elite pour Le Monde (26 janvier 2017).

« Tempête de sable, c’est quasiment dix ans de ma vie », explique la réalisatrice de 36 ans, exigeante et déterminée. Déjà quatre ou cinq ans rien que pour écrire le scénario : « Je ne voulais absolument pas qu’on entende ma voix, ni qu’il y ait un quelconque soupçon de jugement, je voulais raconter l’histoire de l’intérieur. »


« Elite passe du temps à recueillir des témoignages, à prendre des notes. « Je voulais que le film soit le plus juste possible et, en même temps, qu’il soit universel, qu’apparaissent les questions majeures : un premier amour, des parents séparés, les relations père-fille, mère-fille. » Le financement trouvé, arrive l’étape cruciale du casting : « Je savais dès le début que je ne pourrais pas faire jouer des femmes de la région dont parle le film. Il est en effet impossible pour elles d’être filmées et de se montrer en images devant un public sans nuire à leur réputation. Nous avons donc décidé de travailler avec des actrices professionnelles arabes, qu’il a fallu coacher afin qu’elles apprennent le dialecte bédouin. » Dix ans de vie, et, in fine, vingt-deux jours de tournage : « Les meilleurs de ma vie », confie-t-elle dans un large sourire. »

« Alors qu’il s’est passé 12 années depuis qu’elle a eu l’idée du film pour la première fois, Zexer a indiqué qu’il était important pour elle que l’œuvre fasse le portrait réaliste des particularités de la société bédouine conservatrice tout en jouant sur des thématiques universelles. Pendant cinq ans, elle a visité des villages et revu son script. Elle passait une semaine dans un village pour retourner à Tel Aviv où elle effaçait le scénario préconçu, le réécrivait puis repartait en repérage. Dans sa recherche d’authenticité, les acteurs – des femmes israéliennes arabes et des hommes bédouins et arabes – ont dû travailler leur accent pour être fidèles au dialecte arabe bédouin. Leur dur travail se reflète dans le succès qu’a remporté le film auprès du public bédouin et les bédouins locaux ont pris d’assaut, pendant trois mois, les deux cinémas où était diffusé « Tempête de sable » à Beer Sheva – obligeant une autre salle à ajouter l’œuvre de Zexer à sa programmation à Omer, la ville voisine. »

« Tempête de sable » devait à l’origine débuter par une projection offerte à des représentantes de mouvements féministes bédouins et juifs au Centre Peres pour la paix, qui promeut la coexistence. Malheureusement, le président Shimon Peres a été admis à l’hôpital quelques jours avant cette première prévue et l’événement a été annulé. »

Ce long métrage a été montré en compétition à la Berlinale 2016. Il est notamment lauréat du Prix First Look Rator au Festival de Locarno (2015), du Grand Prix du jury au Festival du film de Sundance (2016), du Prix du meilleur film et de la meilleure actrice dans un second rôle (Ruba Blal) au Festival international du film de Toronto, Prix du meilleur maquillage aux Ophirs du cinéma, Prix du cinéma européen (Discovery of the Year- Prix FIPRESCI).

Il a représenté l’Etat d’Israël à la cérémonie des Oscars en 2017 dans la rubrique du Meilleur film en langue étrangère.


« Tempête de sable » d'Elite Zexer
Israël, Allemagne, 2016, 1 h 24mn, VOSTF
Production : 2 Team Productions, Rotor Film Babelsberg
Scénario : Elite Zexer
Producteur/-trice : Haim Mecklberg et Estee Yacov-Mecklberg
Image : Shai Peleg
Montage : Ronit Porat
Musique : Ran Bagno
Maquillage : Carmit Bouzaglo
Avec : Lamis Ammar (Layla), Ruba Blal-Asfour (Jalila), Haitham Omari (Suliman), Khadija Alakel (Tasnim), Jalal Masarwa (Anwar), Shaden Kanboura (Alakel)
Grand prix du jury, Sundance 2016
Sur Arte le 1er avril 2020 à 23 h 25
Visuels :
Ruba Blal-Asfour (Jalila) et Shaden Kanboura (la deuxième épouse de Suliman) dans " Tempête de sable" d' Elite Zexer (2016)
Ruba Blal-Asfour est Jalila dans " Tempête de sable" d' Elite Zexer (2016)
Lamis Ammar (Layla, la fille de Jalilia) dans " Tempête de sable" d' Elite Zexer (2016)
Lamis Ammar (Layla) et Jalal Masarwa (Anuar) dans " Tempête de sable" d' Elite Zexer (2016)
Lamis Ammar (Layla, la fille de Jalilia) dans " Tempête de sable" d' Elite Zexer (2016)
© Pyramide Films

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Les citations sont extraites du site d'Arte.

« Moscou, la ville souterraine de Staline » de Peter Moers


Arte diffusera le 1er avril 2020 « Moscou, la ville souterraine de Staline » (Geheimes Russland - Moskaus Unterwelten) de Peter Moers. « Depuis la fin de la guerre froide, on découvre dans le luxueux réseau du métro moscovite, inauguré en 1935, des trésors et des secrets insoupçonnés ». 

« Le procès » par Sergei Loznitsa 
A Moscou, Staline (1878-1953) « avait fait construire des infrastructures ultra-secrètes, camouflées sous des bâtiments d’État en chantier : un bunker personnel, l’un des quartiers généraux de l’état-major soviétique, et même une route souterraine ».

Pour dissimuler l'existence de son bunker à Moscou, Staline avait fait édifier au-dessus de cet immense espace un stade de 120 000 places. Le dictateur communiste aurait passé un mois, en novembre 1941, durant la Deuxième Guerre mondiale, dans ce bunker moscovite de 300 000 m² pouvant accueillir mille personnes et des équipements militaires dont 300 tanks. Dix entrées permettaient d'y accéder.

Dans son bureau joliment meublé, Staline disposait de trois téléphones lui permettant de joindre le KGB, le Quartier général et le gouvernement. De ce bunker, partait un tunnel de 17 km permettait de se rendre au Kremlin. Le nombre et l'emplacement des autres bunkers demeurent un secret défense. Une partie du bunker est ouverte aux touristes.

« En remontant jusqu’à la révolution de 1917, ce documentaire explore l’histoire de Moscou vue d’en dessous, dévoilant le rôle qu’ont joué ces étonnantes constructions au cours de la guerre froide, notamment pendant la crise de Cuba ».

« Des historiens spécialistes de l’ère stalinienne prennent la parole, tout comme la poignée de passionnés qui se glissent à leurs risques et périls dans ces mystérieuses entrailles de Moscou ».

Un autre bunker se trouve à Samara.

« Moscou, la ville souterraine de Staline » de Peter Moers
Allemagne, 2017, 53 min
Sur Arte le 1er avril 2020 à 03 h 05
Disponible du 20/03/2020 au 19/04/2020

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« Un Juif pour exemple » par Jacob Berger


« Un Juif pour exemple » est un film bouleversant réalisé par Jacob Berger, avec Bruno Ganz, André Wilms. La libre adaptation du roman éponyme de Jacques Chessex relatant l’assassinat antisémite d’Arthur Bloch, marchand de bétail bernois sexagénaire, commis par des Nazis le 16 avril 1942 à Payerne, en Suisse. TV5 Monde diffusera le film les 30 mars et 13 avril 2020.

« 1942, l'Europe est à feu et à sang. Mais nous sommes en Suisse, plus précisément à Payerne. C'est loin, la guerre, pense-t-on ici, c'est pour les autres, même si la frontière n'est qu'à quelques kilomètres. Dans ces campagnes reculées, la terre a le goût âcre du sang des cochons et des bestiaux à cornes, qu'on tue depuis des siècles. L'économie va mal. Usines et ateliers mécaniques disparaissent. La Banque de Payerne fait faillite. Des hommes aux mines patibulaires rôdent par routes et chemins. Les cafés sont pleins de râleurs. Parmi eux, Fernand Ischi, vantard, rusé, bien renseigné, a prêté serment, avec une vingtaine de payernois, au Parti nazi.  Il rêve d'attirer l'attention de la Légation d'Allemagne, et même - pourquoi pas ? d'Adolf Hitler lui-même. Dans leur ligne de mire: Arthur Bloch, 60 ans. Bernois, il exerce le métier de marchand de bétail. Il connait bien tous les paysans et les bouchers de la région. Ce jeudi 16 avril, se tiendra la prochaine foire aux bestiaux de Payerne. C'est ce jour-là qu'Ischi et sa bande passeront à l'acte. C'est ce jour-là qu'un Juif sera tué pour l'exemple. Soixante-sept ans plus tard, en 2009, quand l'écrivain suisse Jacques Chessex se souviendra de ces faits, c'est lui qui sera désigné comme l'ennemi à abattre ».

En 1977, dans le cadre de l'émission Temps Présent, la télévision suisse a diffusé Analyse d'un crime, enquête  du journaliste Jacques Pilet et du réalisateur Yvan Dalain, qui avaient retrouvé les principaux protagonistes, dont trois assassins condamnés et libérés, ainsi que des témoins de cet assassinat barbare. Ce « reportage troubla les esprits en Suisse romande à une époque où la question de l'attitude de la Suisse durant la Seconde Guerre mondiale n'était pas encore posée avec acuité ». « Nous ne comprenions pas. Mon père était un homme bon et paisible. C’était un vrai Bernois, très patriote, fier d’avoir fait son service militaire dans les dragons », se souvenait la fille d'Arthur Bloch. 

Dans « Le Crime nazi de Payerne », Jacques Pilet poursuit l’enquête.

En 2009, Jacques Chessex a relaté cet assassinat commis dans la ville où il est né en 1934. Il l’avait déjà évoqué dans « Le Portrait des Vaudois » (1969), dans « Un crime en 1942 », une des chroniques de « Reste avec nous » : « J'imagine Payerne aux mains d'un garagiste botté (...) La croix gammée flotte sur l'abbatiale (...) Le petit marchand de benzine devient Eichmann, ses acolytes dirigent l'épuration. Au lieu d'aller à Bochuz, certain pasteur mystico-obscurantiste est fait docteur honoris causa de l'université de Nuremberg ». Le commanditaire de ce crime antisémite s’avère être l'ex-pasteur Philippe Lugrin, jugé en 1947.

Antoine Duplan a observé dans Le Temps (3 août 2016) : « A la rigueur journalistique, [Jacques Chessex] substitue le souffle de la poésie. Un Juif pour l’exemple tient de la conjuration incantatoire et dresse un réquisitoire contre l’esprit de clocher. L’écrivain stigmatise  Payerne, « capitale confite dans la vanité et le saindoux», habitée de « gros lards mangeurs de cochons et protestants», vivant «dans l’implicite, le ricanement, l’insinué… Le roman exprime les frémissements du printemps dans la Broye ». 

« Deux faits m’ont frappé quand le livre de Jacques Chessex est paru. Le premier, c’est le réflexe de protection mentale qui s’est aussitôt manifesté dans Payerne et sa région. Il ne fallait pas remuer le passé. Un réflexe classique, aujourd’hui prodigieusement rénové par le ressaisissement caricatural des identités, comme on l’observe avec les communautarismes. Ce besoin qu’éprouvent d’innombrables êtres de s’immobiliser, de façon militante et parfois criminelle, dans la conception qu’ils ont de soi face aux dissolutions souvent fantasmées de l’époque. Et le second de ces faits, lié d’ailleurs au premier, c’est que les criminels de Payerne étaient portés par une culture de cette ville, où l’on tue des cochons depuis des siècles. On peut situer leur déviance dans la norme d’une pratique locale usuelle. Tuer quelqu’un et découper sa dépouille, c’est-à-dire l’équarrir comme on le fait des bêtes, c’est le paroxysme déréglé d’une gestuelle familière. Un débordement de l’ordre commun. C’est en quoi « Un Juif pour exemple » par Jacob Berger est percutant: il donne à méditer cet enchâssement jusqu’à nos jours des crimes constitués par la mise à mort des cochons dans la Broye vaudoise, puis du crime commis contre Bloch et finalement, par exemple, du massacre d’homosexuels en Floride », a analysé Christophe Gallaz, chroniqueur et écrivain suisse.

Le film « Un Juif pour exemple » par Jacob Berger « s’enracine au creux d’un hiver qui semble perpétuel. Trois soldats qui mettent en déroute une poignée de Juifs tentant de passer la frontière résument le climat de 1942. Une vache crevée qu’on enterre, un cochon qu’on éviscère, un chant nazi qui s’échappe du garage nazi traduisent une phrase comme « Dans ces campagnes reculées la détestation du Juif a un goût de terre âcrement remâchée, fouillée, rabâchée avec le sang luisant des porcs… Et ses assassins: le gauleiter Fernand Ischi, garagiste de son état, et son apprenti Georges Ballotte, ainsi que les frères Marmier, et Friz Joss, leur valet de ferme. Cinq bras cassés, cinq minables galvanisés par les discours haineux du pasteur Lugrin et désireux d’offrir à Hitler un Juif mort pour « cadeau d’anniversaire. Effroyable, innommable, l’équarrissage d’Arthur Bloch est montré dans son implacable brutalité mais avec un sens du cadrage et de l’ellipse remarquablement contrôlés, s’achevant sur une touche allégorique », a conclu Antoine Duplan.

Éclairé d’une lumière blanche, blafarde, hormis le dîner chez les Bloch, « Un Juif pour exemple » par Jacob Berger  a été présenté en ouverture au Festival du film de Locarno 2016. Il a été distingué par le Prix du Meilleur acteur (Quartz 2017) en sélection officielle de ce festival.

La scène du meurtre est particulièrement éprouvante. En tuant et en dépeçant un Juif comme un animal de ferme, ces villageois assassins ont tué une part d’humanité en eux, ils ont contribué à annihiler des liens familiaux. Ils se sont avilis. Ils ont bénéficié d'une clémence choquante en étant remis en liberté. Aurélien Patouillard joue un Fernand Ischi, garagiste cupide, sadique, cruel, donneur d’ordre.

André Wilms jue un Jacques Chessex, écrivain persécuté, et victime par ricochet de cet assassinat antisémite qu’un bourg souhaitait oublier.

Sur la tombe d'Arthur Bloch, campé magnifiquement par Bruno Ganz, sa veuve, qui dans le film sent la violence sourde antisémite, a fait inscrire la phrase : « Gott weiß warum » (Dieu Sait pourquoi).


Citations de Jacob Berger

Jacob Berger a étudié le cinéma à la New York University. Il débute comme acteur et réalise son premier film Angels en 1990, puis dirige Gérard et Guillaume Depardieu en 2002 dans Aime ton père. Il est l'auteur de documentaires sur le Moyen-Orient, les Etats-Unis, l’Afghanistan.

« A Payerne on a fait l’inverse, pour des raisons identitaires ou simplement historiques. Il y a eu un crime, puis un procès, on a condamné les coupables et l’on a dit, très clairement : voilà, tout est réglé, la Justice a fait son œuvre, tout peut rentrer dans l’ordre, circulez, il n’y a plus rien à voir! Les politiciens locaux, les journalistes, les juges, tous ont répété la même chose, au terme du jugement: plus vite on oubliera cette histoire, mieux on se portera! Jusqu’à la communauté juive, en particulier les commerçants juifs de la région, qui ses sont cotisés pour offrir des vêtements, un emploi ou de l’argent aux assassins d’Arthur Bloch, à leur sortie de prison ! Tout le monde s’est dit : faisons comme si cette tragédie n’avait jamais eu lieu et revenons vite à l’état d’avant. Certains membres de la famille Bloch, petits-neveux ou cousins, n’avaient pas la moindre idée de ce qu’il était advenu à Arthur Bloch jusqu’à la publication du livre de Chessex! Publication qui donne lieu à une nouvelle offensive du déni : de l’archiviste de la ville de Payerne, affirmant qu’il n’existe aucun intérêt à ressortir cette vieille histoire, au syndic, qui qualifie le crime nazi de « fait divers », le mutisme volontaire était tout-puissant. Je ne suis pas certain que Chessex ait pris la mesure de ce consensus… 
Payerne est une ville qui tue des cochons depuis des siècles et où l’on décide un jour de tuer un Juif comme un cochon. Et de la même manière que le carnaval, en 2009, fera sciemment la confusion entre Jacques Chessex et les nazis en traçant son nom avec le double « s » de la « SS » sur une boille, les assassins font la confusion volontaire entre leur victime et le porc que sa religion lui interdit de manger, et qu’eux-mêmes consomment à longueur d’année.
Sur la devanture du Garage des Promenades, au quasi-centre-ville, on aperçoit d’ailleurs encore une plaque en étain portant l’inscription «Ischy» (le nom du vrai garagiste s’orthographiait ainsi), patronyme de l’assassin-en-chef d’Arthur Bloch. Et quand Jacques Chessex publie son livre et demande qu’on baptise une place ou une rue de la ville en souvenir d’Arthur Bloch, ou simplement qu’on pose une plaque quelque part dans la ville, on lui répond: « Non, non, non, ça va réveiller des choses, on ne veut pas ! » Il en résulte qu’à Payerne le nom de l’assassin est demeuré dans l’espace public, quand celui de sa victime est encore tu, sinon nié… Aucun sentiment de culpabilité collective, ni quant à l’acte ni quant à l’amnésie volontaire.
Chessex commence son livre – son faux roman – en procédant par cercles concentriques. Il commence avec l’état de L’Europe en 1942, puis de la Suisse – la Mobilisation, la défense des frontières, la doctrine du Réduit national… – avant d’évoquer les sympathisants fascistes ou nazis – le Mouvement National Suisse, la Ligue vaudoise, etc. – et le canton de Vaud, puis la Broye, puis enfin Payerne. Il nous parle de la crise économique locale, des juifs de Payerne et enfin des nazis de Payerne, rassemblés autour du garagiste Ischi avant de s’arrêter, assez sommairement, sur le personnage d’Arthur Bloch. En 40 pages, tout le contexte est posé. La première moitié du livre est une succession de situations qui se resserre et nous conduisent irrémédiablement au crime.
Je me suis dit qu’il serait intéressant de procéder d’une manière semblable avec la caméra. C’est-à-dire de mettre en scène non pas des scènes découpées, avec des personnages pris dans une dynamique psychologique ou une dynamique émotionnelle, mais au contraire de montrer des situations complètes, qui se suffisent à elles-mêmes : des tableaux. Donc, peu de plans, mais des plans très composés, très photographiés, qui posent dès le premier coup d’œil une situation donnée. Par exemple un tableau qui montre des réfugiés refoulés par des soldats dans la montagne. Puis un tableau qui montre des paysans qui enterrant leurs vaches mortes, dans un champ. Puis un tableau montrant des ouvriers quittant une usine qu’on s’apprête à fermer. Puis, un tableau qui montre les mêmes paysans venant d’enterrer leurs vaches mais cette fois chez le notaire, pour une vente de terrain. Il y a peut-être une, deux ou trois coupes dans chaque tableau, qui permettent à la camera d’aller chercher un visage ou de présenter un angle opposé, mais rien de plus. Chaque plan est censé se suffire à lui-même.
Adapter « Un juif pour l’exemple », ce n’est pas seulement parler du crime de 1942. C’est aussi parler de Jacques Chessex, qui écrit ce livre en 2009 et qui d’une certaine manière en meurt. Du coup, adapter « Un juif pour l’exemple » ça devient aussi parler d’un écrivain.
ce qui est intéressant, c’est la manière dont l’écrivain replonge dans sa propre enfance et comment la réminiscence s’imbrique avec l’écriture. Chessex avait huit ans en 1942. Non seulement il raconte le drame « objectif » de l’assassinat d’Arthur Bloch, mais il fait ce qu’on appelle un travail de mémoire : fouiller dans ses souvenirs, labourer le passé, mais avec la conscience d’aujourd’hui. Chessex se souvient de son père, de sa mère, de sa ville, des Juifs de Payerne, d’Arthur Bloch et surtout du garagiste nazi, Fernand Ischi, dont la fille Elisabeth était sa camarade de jeu, en se demandant : que savais-je ? Que pressentais-je ? Que soupçonnais-je ? Il est à la fois l’enfant qui traverse ces moments et l’adulte qui regarde l’enfant traverser ces moments.
Tout ça m’a logiquement amené à réfléchir à la manière de représenter le personnage de l’écrivain dans le film : à la fois comme un vieil homme qui écrit et qui se souvient, à la fois comme une espèce de fantôme qui hante son propre passé, à la fois comme un enfant, acteur du souvenir, mais à la fois, aussi, comme un écrivain en devenir, qui pressent la tragédie qui se joue sous ses yeux. Et aussi à la fois comme une figure publique dont les autres parlent, et enfin à la fois comme un homme dont la vie est sur le point de s’interrompre, que la mort va frapper, et qui subit la vague de détestation que son livre soulève. C’est là que je me suis dit que ce serait vraiment dommage de simplement placer 2009 en 2009 et 1942 en 1942. J’ai compris qu’il fallait télescoper les deux époques. 
C’est d’ailleurs ainsi que fonctionne le travail de réminiscence, mais aussi le travail d’écriture : quand on écrit quelque chose ayant trait à sa propre enfance, on est à la fois le petit garçon ou la petite fille qu’on était, et l’adulte qu’on est aujourd’hui. Nos souvenirs – les personnages, les bruits, les odeurs de l’époque – se mélangent avec ce qui existe aujourd’hui et les pensées et la conscience d’aujourd’hui. On est simultanément dans le passé et dans l’instant où l’on écrit. On est dans les deux temps. De facto, on est dans un télescopage. ».
    

« Un Juif pour exemple » par Jacob Berger
Suisse, Vega Film, 2016, 1 h 13
Scénario : Jacob Berger, Aude Py, Michel Fessler
Camera : Luciano Tovoli (ACI, ASC)
Son et mixage : Henri Maikoff
Montage : Sarah Anderson, Jacques Comets
Décors : Yan Arlaud
Costumes : Léonie Zykan
Production : Ruth Waldburger/Vega Film, en coproduction avec RTS – Radio Télévision Suisse, SRG SSR, TELECLUB. Avec la participation de L’Office Fédéral de la Culture (Ofc), Zürcher Filstiftung, Cineforom et La Loterie Romande, La Fondation Heim, Succes Cinema, Succes Zurich
Avec Bruno Ganz (Arthur Bloch), André Wilms (Jacques Chessex), Aurélien Patouillard (Fernand Ischi), Elina Löwensohn (Myria Bloch)
Visuels : Crédit : Vega films
Sortie en France le 14 mars 2018
A lire sur ce blog :
Articles in English
Les citations non sourcées proviennent du dossier de presse. Cet article a été publié le 12 mars 2018.

lundi 30 mars 2020

Gustav Mahler (1860-1911)


Dans le cadre des manifestations organisées pour le centenaire de la mort de Gustav Mahler le musée d'Orsay a présenté une exposition retraçant la vie de ce "musicien de génie" et "compositeur d'ouvrages symphoniques", ainsi que deux facettes essentielles, mais moins connues, ayant contribué à son art et à son "processus créatif" : la direction de maison d'Opéra et d'orchestres prestigieux mis au service de répertoires variés. Sont réunis des documents souvent exceptionnels : partitions, manuscrits de différentes symphonies, esquisses, projets de programmes, tableaux..Arte diffusera le 29 mars 2020 "Gustavo Dudamel dirige Mahler à Barcelone" (Dudamel dirigiert Mahler in Barcelona) réalisé par Corentin Leconte. 

Saleem Ashkar
Karel Ančerl (1908-1973), chef d’orchestre tchèque
Daniel Barenboim  
« Requiem pour la vie », de Doug Schulz
« Le Maestro. Pour que vive la musique des camps » de Alexandre Valenti 

« Je ne compose que quand je ressens, je ne ressens que quand je compose. »
"Dans la longue tradition musicale viennoise, de Mozart ou Beethoven, qu’il vénère, jusqu’à ses contemporains Brahms, Bruckner et Wolf, dont il se distingue, Mahler occupe une place singulière, à l’orée des bouleversements du XIXe siècle".

C'est en entendant la Symphonie n°4 de Mahler que le visiteur de l'exposition regarde les "peintures, dessins, pastels, sculptures, photographies, enregistrements sonores, manuscrits littéraires et musicaux, etc." évoquant Gustav Mahler, sa "quête de la perfection dans l’interprétation, la mise en scène et la composition". Le nombre élevé de répétitions de Mahler, "ses changements jusqu’à la dernière minute dans la mise en scène, ses corrections sur les partitions résultent justement d’une créativité exubérante".

Ses inspirations
Gustav Mahler est né le 7 juillet 1860 à Kalište (Kalischt) et a grandi à Jihlava (Iglau) (République tchèque), à "mi-distance entre Prague et Vienne, sur les confins du Margraviat de Moravie et du Royaume de Bohême qui font alors partie de l’Empire d’Autriche". Ses parents sont de modestes commerçants Juifs.


"Je suis trois fois apatride : Bohémiens parmi les Autrichiens, Autrichien parmi les Allemands, et Juifs pour tous les peuples du monde", notait Mahler.

Sa prime jeunesse est bercée par les musiques populaires régionales et les airs de l’orchestre d’harmonie d’une caserne militaire avoisinante, et est nourrie par la lecture.

« Je joue de la musique et compose depuis l’âge de quatre ans, avant même d’avoir appris le solfège. » Enfant prodige, Mahler donne à l’âge de 10 ans son premier récital de piano.

Il achève en 1878 ses études brillantes au Conservatoire de Vienne où il a pour condisciple Hugo Wolf. Il commence l'écriture de Das klagende Lied (Le Chant plaintif). Il étudie aussi la littérature et la philosophie : Kant, Goethe, Schiller, Schopenhauer, Dostoïevski, le poète Jean Paul...


La nature ? Un domaine fascinant, beau et mystérieux, aquatique et végétal, une “maison calme et accueillante” qui "ponctue ses choix littéraires, comme par exemple dans le recueil de lieder Des Knaben Wunderhorn (Le cornet merveilleux du garçon)". C'est aussi une source d'inspiration, une clé pour entrer dans son œuvre et un lieu de promenades, de nages et de création artistique : Mahler compose dans des “Komponierhäuschen” (petits cabanons pour composer) lors de ses vacances à Toblach, dans les Dolomites, à Steinbach, dans les Alpes, près du Attersee ou au Wörthersee.

Le chef d’orchestre et directeur d’opéra
C'est à l'âge de 20 ans, en 1880, que Mahler signe son premier engagement comme chef d’orchestre : au Théâtre de Bad Hall.


Il poursuit sa brillante carrière comme directeur musical à Ljubljana (Laibach, Slovénie), à Olomouc (Olmütz, République tchèque), à Kassel et Leipzig (Allemagne), Budapest en 1889 et Hambourg en 1891. Fait des tournées dans l'empire russe et en Pologne.

"Directeur musical de l’orchestre et de l’opéra, Mahler acquiert dans ces différentes maisons un solide métier et constitue son répertoire : Mozart, Beethoven, Weber, l’opéra italien et surtout Wagner".


En 1897, Mahler se convertit au catholicisme et est nommé à la direction de l'Opéra de Vienne, le prestigieux Hofoper. Las ! Il affronte ses supérieurs, des formations et des solistes qui n'ont pas le même degré d'exigence, d'énergie et de perfectionnisme, ainsi que l'antisémitisme. Il recrute des chanteurs talentueux : Leo Slezak, Erik Schmedes ou la soprano Anna von Mildenburg.

"Ne pas faire entendre sa musique comme un indescriptible amas sonore, mais servir l'intention de Beethoven jusque dans ses plus infimes détails, sans être guidé par une quelconque tradition est mon plus haut devoir", écrit Gustav Mahler dans sa Lettre au public sur son intervention dans le dispositif d’orchestre pour une exécution de la 9ème Symphonie de Beethoven, Vienne 1900.


Le 7 novembre 1901, Mahler rencontre la jolie Alma, fille du peintre Emil Jakob Schindler, et compositrice. Il l'épouse le 9 mars 1902. Le couple a deux filles, Maria Anna et Anna Justina, dont l'aînée meurt de diphtérie et de scarlatine en juillet 1907.

Mahler découvre les artistes de la Sécession : Klimt, Moser, Hoffmann, Moll, Orlik et en 1902 le scénographe Alfred Roller.


"Confronté à la rigide tradition de l’Opéra de Vienne", Mahler s'affranchit du classicisme des mises en scène du "pourtant très talentueux Heinrich Lefler entre 1900 et 1903".



Avec Roller, Mahler "s’implique totalement dans un travail sans précédent sur tous les paramètres de la mise en scène. L’exigence par rapport aux musiciens est source de conflit : “Je ne me suis pas ménagé et pouvais donc tout exiger des autres”, dit-il dans son mot d’adieu à l’Opéra de Vienne".

La Cinquième symphonie de Mahler est créée en 1905.

Les ruptures, musicale, scénographiques et esthétique, opérées par Mahler suscitent des critiques parmi la presse qui le caricature et les spectateurs.

Cependant, le 15 octobre 1907, sa dernière représentation viennoise, Fidelio de Beethoven, reçoit un accueil triomphal.

Mahler est nommé directeur musical en 1908 du Metropolitan Opera et en 1909 de l’Orchestre Philharmonique de New York.


En 1910, il rencontre Freud pour résoudre une grave crise conjugale. Un évènement évoqué par l'excellent film de Pierre-Henry Salfati Mahler, d'un pas mesuré, la Cinquième de Mahler, diffusé par Arte et la chaine Histoire. "Ce film est un éclairage original sur la vie et l'œuvre de Mahler, revisitées à travers la mise en scène de son unique rencontre avec Sigmund Freud. "D'un pas mesuré" : telle est l'indication que donne Mahler au début du premier mouvement de sa Symphonie n° 5. Celle-ci s'ouvre par une marche funèbre monumentale. La fanfare de trompettes est sans doute un lointain souvenir de l'époque où Mahler, enfant, entendait les appels de la caserne d'Iglau et assistait aux défilés militaires devant la maison de ses parents. Une maison qu'il fuyait, refusant d'assister aux coups terribles que son père portait à sa mère, jusqu'à l'en faire boiter. Cet insupportable traumatisme, Mahler finira par l'évoquer avec Freud lors d'une rencontre mémorable qui bouleversa sa vie un jour d'août 1910..."




A New York, Mahler donne son dernier concert le 21 février 1911. Atteint d'une maladie cardiaque grave, il retourne en Europe et s'éteint le 18 mai 1911 à Vienne.

Le Lied von der Erde (Chant de la terre) est créé, ainsi qu'en 1912 la Neuvième Symphonie par Bruno Walter à Vienne.

Le compositeur
Le fragment d’un Quatuor avec piano révèle les débuts de Mahler comme compositeur.

Chaque été, dans une cabane, en pleine nature arborée, Mahler conçoit des partitions qui correspondent à des mondes. Ses symphonies sont "des romans et des épopées; ses lieder satisfont son désir de poésie". Mahler mêle "à son univers musical toute une mémoire sonore familière (fanfares militaires, refrains populaires, rengaines juives), soulignant cruellement le conflit entre l’idéal et la réalité, entre la nostalgie de l’enfance et l’effroi devant le temps qui dévore".


"Très tôt, Mahler puise dans son univers littéraire avec Das klagende Lied (Le Chant plaintif) et Des Knaben Wunderhorn (Le Cornet merveilleux du garçon) qui caractérisent la première étape de sa carrière, les années Wunderhorn". Mahler recours à un langage folklorique et populaire dans le texte et dans la musique. Les "effectifs instrumentaux et vocaux qu’il choisit sont impressionnants". Cette "apparente facilité cache cependant un raffinement polyphonique exceptionnel et une très exigeante utilisation de la voix".

Parmi les dix symphonies, la Symphonie n° 4 en sol majeur apparaît comme une des plus accessibles, joyeuses et légères. "Composée au sommet de sa gloire, elle résonne aussi avec une certaine ironie. De facture classique, la progression des quatre mouvements culmine avec l’air de soprano de Das himmliche Leben (La Vie céleste). La partition peut être lue grâce à l’éclairage mouvant qui suit la musique sur la partition".

Avec la Cinquième Symphonie et les Kindertotenlieder (Chants des enfants morts), Mahler surprend par "une nouvelle approche, sévère et tragique". Les "références extra-musicales continuent à lui permettre d’exprimer sa vision du monde, comme par exemple le Veni creator spiritus et le Faust de Goethe dans sa « Symphonie des mille », cette Huitième Symphonie aux effectifs imposants. Sa Dixième Symphonie reste inachevée". « Que Mahler avait-il perçu ? L’existence d’une triple mort : premièrement celle de sa propre fin qu’il devinait et qu’il sentait proche, deuxièmement celle de la disparition de la tonalité qui signifiait pour lui la mort de la musique telle qu’il la connaissait et aimait. Et, enfin, cette troisième vision : la mort de la société, la mort de notre culture faustienne », observe le compositeur et maestro Leonard Bernstein

Gustav Mahler, entre Vienne et Paris
Gustav Mahler a vécu à Vienne de 1875 à 1883, puis de 1897 à 1907. Il incarne un des phares de la vie artistique viennoise brillante au tournant du XIXe et du XXe siècle.

Comme "la famille Strauss, d’origine juive, la plupart de ceux qui ont forgé l’identité culturelle de la Vienne « fin de siècle » était des immigrants, particulièrement sensibles à la nostalgie ambivalente qui pouvait se dégager de la préservation de pratiques musicales « nationales », au mythe d’une continuité entre les Ländler de Schubert et ceux de Brahms. La diffusion de toutes ces musiques fut donc le fait d’hommes qui comme Leo Fall, Johann Nepomuk Nestroy, Franz Lehar, Emmerich Kalman, venaient tous d’ailleurs (Hongrie, Galicie, Moravie, Bohême…)"


La musique est une composante majeure de la vie des Viennois, interprètes, chanteurs, choristes, instrumentistes, etc. Le paysage musical de Vienne composite réunit : de grandes associations musicales, tels le Gesellchaft der Musikfreude, la Singakademie ou le Wiener Männergesangverein, dans chaque quartier des associations musicales amateurs et "la tradition chorale, défendue par des chefs de chœur comme Johan Herbeck, Franz Mair ou Eduard Kremser, diffusant un répertoire fait de chansons populaires, d’hymnes patriotiques ou de musique sacrée".

Dans son œuvre, Mahler confronte deux mondes : celui de la "tradition symphonique savante" et celui des musiques de tradition « populaire » assimilées à l'instinct, à la nature. Il "s’inscrit ainsi, nostalgie et distance en plus, dans la tradition d’un Haydn, issu lui aussi d’un milieu populaire et des marges de l’Empire".


Mahler vient à Paris une première fois comme chef de l’Orchestre philharmonique de Vienne, pour l’exposition internationale de 1900 et dirige alors plusieurs concerts au Trocadéro et au Châtelet. Le programme (Beethoven, Berlioz, Wagner) étonne la critique "par les libertés du chef dans les tempi, l’articulation, l’usage abondant qu’il fait des nuances, sans qu’elle puisse cependant mesurer, à la différence de la critique de langue allemande, les modifications que le chef fait subir aux partitions qu’il dirige".
Directeur de l’Orchestre Philharmonique de New-York, Mahler revient à Paris en 1910 "diriger à la tête des concerts Colonne, pour la première fois en France, l’une de ses œuvres, la deuxième symphonie". Mahler ne suscite pas l'unanimité : professionnels et critiques sont divisés entre « symphonie à la française » et lourdeur « germanique ». Une opposition qui reflète les tensions politiques liées à la « question allemande » et aux "provinces perdues". Ce concert est pourtant un succès public, salué par le Figaro. Selon le Journal d'Alma Mahler, sont sortis de la salle du théâtre du Châtelet Debussy pendant le deuxième mouvement, Paul Dukas et Gabriel Pierné. Pour ces trois compositeurs français, Mahler serait trop « schubertien » et Schubert "trop viennois et trop slave".

La postérité
Si les œuvres de Gustav Mahler sont jouées après sa mort, elles tombent ensuite dans l'oubli, bannies par les nazis dès 1933 en Allemagne, 1938 en Autriche et 1940 en Hollande.

Elles entrent dans le répertoire musical français dans les années 1950.

Une décennie plus tard, grâce à des chercheurs comme Henry Louis de La Grange, auteur d'une biographie (Fayard, 1979-1984), ou de personnalités comme Maurice Fleuret avec le Festival de Lille, l’œuvre de Gustav Mahler est interprétée en France et par des formations françaises. Et choisie par le réalisateur Luchino Visconti pour son film Mort à Venise (1971) inspiré d'une nouvelle de l'écrivain allemand Thomas Mann.

Créée en 1980, l'association Gustav Mahler organise au Musée d’art moderne de Paris en 1985 l'exposition « Gustav Mahler, une œuvre, une époque » qui attire 27.000 visiteurs. Un record européen.

Arte a diffusé le 11 septembre 2011, à 17 h 50, la 2e symphonie dite Résurrection de Mahler par l'orchestre philharmonique de New-York dirigé par Alan Gilbert.

Arte diffusa Mort à Venise, de Luchino Visconti qui a choisi notamment les 3e et 5e symphonies de Mahler en musiques de son film. 


Le 28 juin 2016 à 5 h 10, Arte diffusa le concert de Jean-Claude Casadesus dirigeant la 2e symphonie de Mahler (91 min). 



Le 29 novembre 2016, lors d'une vente chez Sotheby’s à Londres, la partition manuscrite de la « Symphonie no 2 » du compositeur autrichien a été vendue pour 4,54 millions de livres (5,34 millions d’euros). Un record.

Le 19 octobre 2017, à 20 h, à l'Église Saint-Pierre-le-Jeune de Strasbourg, en partenariat avec le Consulat général d’Autriche à Strasbourg, le Forum des Voix Étouffées donna un concert dans le cadre de Mémoires d'exil. Au programme : Gustav Mahler (1860-1911) / Erwin Stein (1885-1958) : Symphonie n°4, 3ème mouvement, Paul Hindemith ( 1895-1963) : Herodiade, Erich Wolfgang Korngold (1897-1957) : Suite pour la pièce de Shakespeare Beaucoup de bruit pour rien, et Ernst Toch (1887-1964) : Ouverture de l’opéra L'Éventail.

"Gustavo Dudamel dirige Mahler à Barcelone"

Arte diffusera le 29 mars 2020 "Gustavo Dudamel dirige Mahler à Barcelone" (Dudamel dirigiert Mahler in Barcelona) réalisé par Corentin Leconte. "L’Orchestre philharmonique de Munich interprète la bouleversante Symphonie n°2 dite "Résurrection" de Gustav Mahler, sous la baguette du chef vénézuélien Gustavo Dudamel."

"Dans les vestiges d'Hissarlik, en Turquie, où se dressa peut-être jadis l'antique cité de Troie, Sylvain Tesson cherche les traces de la longue guerre que le héros de l’Odyssée laisse derrière lui pour regagner Ithaque. Perché au sommet du mât principal de son voilier, l'auteur d'Un été avec Homère rappelle ensuite la première étape du périple d'Ulysse : le jour où, par orgueil et démesure, le héros et ses troupes pillent et massacrent les Cicones. Puis son voilier vogue en direction de Mykonos, temple des paradis artificiels. L’île évoque celle du peuple mythologique des Lotophages, où les marins grecs goûtent aux délices d'une plante anesthésiante, "prémices à nos formes d’oubli contemporaines". Le rêve homérique de Sylvain Tesson se poursuit sur le Vésuve, dans la baie de Naples, hypothétique terre des Cyclopes. Au bord du cratère, symbole de l’œil unique de Polyphème, l'écrivain voyageur raconte comment le supplice du monstre réveille la colère de son père Poséidon, le dieu des mers, et marque le début de l’errance d’Ulysse."


"Sylvain Tesson s’empare de l'Odyssée d’Homère pour retracer les dix ans d’errance du héros "aux mille ruses" après la guerre de Troie. S'inspirant des reconstitutions cartographiques de l'helléniste Victor Bérard (1864-1931), cette quête géopoétique l’entraîne sur les lieux jalons du poème qu’il arpente en compagnie d'habitants et de spécialistes (philosophes, vulcanologues, archéologues…). À la lumière des enseignements tirés du récit homérique, écrit au VIIIe siècle avant J-C, ce fascinant carnet de voyage livre aussi une puissante réflexion sur l’homme et la société contemporaine."



Allemagne, 2019, 92 min
Avec Chen Reiss (Soprano), Tamara Mumford (Mezzo-soprano),
Composition : Gustav Mahler
Direction musicale : Gustavo Dudamel
Orchestre : Münchner Philharmoniker
Direction de chœur : Simon Halsey
Choeur : Cor de Cambra del Palau de la Música Catalana Orfeó Català
Sur Arte le 29 mars 2020 à 18 h 10
Disponible du 28/03/2020 au 27/04/2020
Visuels :
© Teolds photography
© Antonio Bofill

Jusqu'au 29 mai 2011
Au musée d'Orsay
Niveau médian, salle 67
Entrée par le parvis
1, rue de la Légion d'Honneur, 75007 Paris
Tél. : 01 40 49 48 14
Tous les jours, sauf le lundi, de 9 h 30 à 18 h, le jeudi jusqu'à 21 h 45

Christian Wasselin, avec la participation de Pierre Korzilius, Gustav Malher, la symphonie-monde. Gallimard, Découvertes, Série Arts n° 570, Coédition musée d’Orsay, 2011. 128 pages. 13,20 €. ISBN 978-2-07-044234-8

Visuels de haut en bas :
Affiche et dernier visuel
D'après Otto Böhler
Silhouettes de Gustav Mahler dirigeant, vers 1910
Reproduction photographique, R. Lechner, Vienne
Vienne, Gesellschaft der Musikfreunde in Wien. Archiv, Bibliothek und Sammlungen
© Gesellschaft der Musikfreunde in Wien. Archiv, Bibliothek und Sammlungen

Emil Orlik
Gustav Mahler, vers 1910
Eau-forte
Paris, Médiathèque musicale Mahler (fonds La Grange)
© Médiathèque Musicale Mahler, Paris

E. Bieber
Portrait de Mahler, 1896
Photographie
Vienne, Gesellschaft der Musikfreunde in Wien. Archiv, Bibliothek und Sammlungen
© Gesellschaft der Musikfreunde in Wien. Archiv, Bibliothek und Sammlungen

Jan Nowopacky
Le Schafberg, vu de Steinbach au matin, extrait de « Alpine Kunstblätter », Prague, non daté
Lithographie
Vienne, Gesellschaft der Musikfreunde in Wien. Archiv, Bibliothek und Sammlungen
© Gesellschaft der Musikfreunde in Wien. Archiv, Bibliothek und Sammlungen

Gustav Mahler
Troisième Symphonie, non daté
Première édition avec corrections manuscrites
Vienne, Gesellschaft der Musikfreunde in Wien. Archiv, Bibliothek und Sammlungen
© Gesellschaft der Musikfreunde in Wien. Archiv, Bibliothek und Sammlungen

Anonyme
Licenciement de chanteurs et de chanteuses d’opéra, non daté
Vienne, Gesellschaft der Musikfreunde in Wien. Archiv, Bibliothek und Sammlungen
© Gesellschaft der Musikfreunde in Wien. Archiv, Bibliothek und Sammlungen

Fritz Spitzer
Alma Mahler, vers 1900
Photographie
Vienne, Gesellschaft der Musikfreunde in Wien. Archiv, Bibliothek und Sammlungen
© Gesellschaft der Musikfreunde in Wien. Archiv, Bibliothek und Sammlungen

Heinrich Lefler
Esquisse de costume pour une production de l’Opéra de Vienne, non daté
Crayon, gouache
Vienne, Gesellschaft der Musikfreunde in Wien. Archiv, Bibliothek und Sammlungen
© Gesellschaft der Musikfreunde in Wien. Archiv, Bibliothek und Sammlungen

Anonyme
Mahler devant l’Opéra de Vienne, 1904
Photographie
Vienne, Gesellschaft der Musikfreunde in Wien. Archiv, Bibliothek und Sammlungen
© Gesellschaft der Musikfreunde in Wien. Archiv, Bibliothek und Sammlungen

Rudolf Herrmann
Gustav Mahler, vers 1910
Eau-forte
Paris, Médiathèque musicale Mahler (fonds La Grange)
© Médiathèque Musicale Mahler, Paris

Gustav Klimt
Rosiers sous les arbres, vers 1905
Huile sur toile
Paris, musée d'Orsay
© Musée d’Orsay (dist. RMN) / Patrice Schmidt

Anonyme
Un jeune talent,1902
Caricature du journal « Floh » (Puce)
Vienne, Gesellschaft der Musikfreunde in Wien. Archiv, Bibliothek und Sammlungen
© Gesellschaft der Musikfreunde in Wien. Archiv, Bibliothek und Sammlungen

Gustav Mahler
Symphonie n° 7 en mi mineur, 1904-1905
Première édition, couverture
Vienne, Gesellschaft der Musikfreunde in Wien. Archiv, Bibliothek und Sammlungen
© Gesellschaft der Musikfreunde in Wien. Archiv, Bibliothek und Sammlungen

Éventail avec signatures de Joseph Joachim, Johannes Brahms, Johann Strauss, Julius Epstein, Gustav Mahler, Ernst von Dohnányi, vers 1900
Vienne, Gesellschaft der Musikfreunde in Wien. Archiv, Bibliothek und Sammlungen
© Gesellschaft der Musikfreunde in Wien. Archiv, Bibliothek und Sammlungen

Anonyme
L’Orchestre philharmonique de Vienne et son chef Gustav Mahler, non daté
Photographie
Vienne, Gesellschaft der Musikfreunde in Wien. Archiv, Bibliothek und Sammlungen
© Gesellschaft der Musikfreunde in Wien. Archiv, Bibliothek und Sammlungen

Anonyme
Un chef d'orchestre hyper-moderne, Le chef d’orchestre Kappelmann dirige sa Symphonia diabolica , extrait de « Fliegende Blätter », mars 1901
Vienne, Gesellschaft der Musikfreunde in Wien. Archiv, Bibliothek und Sammlungen
© Gesellschaft der Musikfreunde in Wien. Archiv, Bibliothek und Sammlungen

Anonyme
Le directeur Mahler devant le pupitre et devant l’autel du mariage, non daté
Vienne, Gesellschaft der Musikfreunde in Wien. Archiv, Bibliothek und Sammlungen
© Gesellschaft der Musikfreunde in Wien. Archiv, Bibliothek und Sammlungen

A lire sur ce blog :
Les citations proviennent du dossier de presse.
Cet article a été publié les 25 mai et 6 septembre 2011, et :
- 7 août 2013 à l'approche de la diffusion de l'excellent film de Pierre-Henry Salfati Mahler, d'un pas mesuré, la Cinquième de Mahler par la chaine Histoire les 10 et 14 août 2013.
- 7 novembre 2013. Histoire diffusa Big Alma de Suzanne Freund, les 9 et 10 novembre 2013. "A 17 ans, Alma Schindler épouse le compositeur viennois Gustav Mahler, de vingt ans son aîné. Il est convenu que la jeune femme renoncera à la musique et laissera de côté les lieder qu'elle écrit. En dépit de deux maternités, Alma s'ennuie et prend un amant, Walter Gropius, l'éminent architecte du Bauhaus. A la mort de Mahler, elle épouse Gropius et s'ennuie toujours. Elle entame une liaison avec le peintre Oskar Kokoschka, auquel elle inspire une toile célèbre, puis avec l'écrivain Franz Werfel, qui devient son mari et qui l'accompagne en exil, après l'Anschluss, en France, puis aux Etats-Unis. Alma Mahler meurt en 1964 à New York, entourée des égards dus à une grande figure de la vie culturelle"; 
- 19 mars 2014. Histoire a diffusé l'excellent film de Pierre-Henry Salfati Mahler, d'un pas mesuré, la Cinquième de Mahler les 20 et 25 mars 2014 ;
- 18 mai 2015, 27 juin et 12 décembre 2016, 18 octobre 2017.