Citations

« Le goût de la vérité n’empêche pas la prise de parti. » (Albert Camus)
« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil. » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)

mardi 31 mars 2020

« Tempête de sable » d'Elite Zexer


Arte diffusera le 1er avril 2020 « Tempête de sable » (Sufat Chol) d'Elite Zexer. « Aspirant à l'émancipation, une jeune Bédouine se heurte aux lois de sa communauté. Le premier film, sensible et fort, d'une cinéaste israélienne qui pointe sans manichéisme les ambivalences de chacun. »

Nurith Aviv

Elite Zexer est née à Netanya (Israël), et grandit à Herzliya, puis à Raanana. Diplômée de l’Université de Tel Aviv, elle a aussi un BFA et MFA.

Son premier court métrage « Take Note » (2008) reçoit le Prix du meilleur film de fiction au Festival international du film étudiant de Tel Aviv.

En 2010, Elite Zexer réalise « Fire Department, Bnei-Brak » sur la vie de pompiers dans une ville de la banlieue au nord est de Tel Aviv et peuplée de Juifs haredim (« craignant D. »).

Dans un autre court métrage « Tasnim », Elite Zexer relate l’histoire de Tasnim, une fille de dix ans vivant avec sa mère et sa parentèle dans un village bédouin dans le Négev. La visite surprise de son père l’amène à affronter, pour la première fois, les normes conservatrices de sa tribu et à mûrir. Présenté dans 120 festivals cinématographiques dans le monde, « Tasnim » a été distingué par des Prix.
Premier long métrage d’Elite Zexer en 2016, « Tempête de sable » décrit aussi une famille de Bédouins pour étudier les tensions entre traditions et modernité chez des femmes bédouines.

« En Israël, dans un village bédouin à la lisière du désert du Néguev et de la Jordanie, Jalila est chargée d'organiser les festivités du mariage de son époux Suliman avec une seconde femme beaucoup plus jeune qu'elle. Ravalant son humiliation, elle compte sur Layla, l'aînée de leurs quatre filles, pour lui prêter main-forte. Mais tout juste rentrée de la ville, où elle étudie, Layla aspire à s'affranchir des traditions et à mener une vie indépendante. Surprenant sa fille au téléphone avec Anwar, le camarade de classe dont elle s'est éprise, Jalila lui intime de cesser tout contact avec lui. Comptant sur son père pour lever l'interdit maternel, Layla ignore que ce dernier projette de l'unir à Munir, un membre de leur clan… »

« De la mère et de la fille, laquelle pliera, laquelle parviendra à s'affranchir ? Qui se sacrifiera, qui ouvrira la voie ? » 

« Fidèle aux lois du clan lorsqu'il arrange le mariage de sa fille aînée ou se conforme à la polygamie – illégale en Israël, mais tolérée chez les Bédouins –, Suliman sait aussi se montrer libéral quand il encourage Layla dans ses études ou la laisse conduire la voiture familiale ». 

« Dans ce premier film sensible et fort, nourri par dix ans de compagnonnage avec des femmes de la communauté bédouine, la réalisatrice israélienne Elite Zexer pointe sans manichéisme les ambivalences de chacun, soulignant notamment la manière dont les femmes elles-mêmes peuvent se faire garantes de la soumission à la toute-puissance masculine ».

« Pour Tempête de sable, la réalisatrice s’est inspirée des souvenirs de sa mère qui partait photographier les femmes bédouines du Néguev. « Elle revenait chargée d’histoires incroyables qui m’ont donné envie de l’accompagner. » Un jour, elles rencontrent une jeune femme victime d’un mariage forcé. « Quand elle a dit : “Cela n’arrivera jamais à ma fille”, j’ai su, au plus profond de moi, que j’allais faire un film de cette histoire », se souvient Elite pour Le Monde (26 janvier 2017).

« Tempête de sable, c’est quasiment dix ans de ma vie », explique la réalisatrice de 36 ans, exigeante et déterminée. Déjà quatre ou cinq ans rien que pour écrire le scénario : « Je ne voulais absolument pas qu’on entende ma voix, ni qu’il y ait un quelconque soupçon de jugement, je voulais raconter l’histoire de l’intérieur. »


« Elite passe du temps à recueillir des témoignages, à prendre des notes. « Je voulais que le film soit le plus juste possible et, en même temps, qu’il soit universel, qu’apparaissent les questions majeures : un premier amour, des parents séparés, les relations père-fille, mère-fille. » Le financement trouvé, arrive l’étape cruciale du casting : « Je savais dès le début que je ne pourrais pas faire jouer des femmes de la région dont parle le film. Il est en effet impossible pour elles d’être filmées et de se montrer en images devant un public sans nuire à leur réputation. Nous avons donc décidé de travailler avec des actrices professionnelles arabes, qu’il a fallu coacher afin qu’elles apprennent le dialecte bédouin. » Dix ans de vie, et, in fine, vingt-deux jours de tournage : « Les meilleurs de ma vie », confie-t-elle dans un large sourire. »

« Alors qu’il s’est passé 12 années depuis qu’elle a eu l’idée du film pour la première fois, Zexer a indiqué qu’il était important pour elle que l’œuvre fasse le portrait réaliste des particularités de la société bédouine conservatrice tout en jouant sur des thématiques universelles. Pendant cinq ans, elle a visité des villages et revu son script. Elle passait une semaine dans un village pour retourner à Tel Aviv où elle effaçait le scénario préconçu, le réécrivait puis repartait en repérage. Dans sa recherche d’authenticité, les acteurs – des femmes israéliennes arabes et des hommes bédouins et arabes – ont dû travailler leur accent pour être fidèles au dialecte arabe bédouin. Leur dur travail se reflète dans le succès qu’a remporté le film auprès du public bédouin et les bédouins locaux ont pris d’assaut, pendant trois mois, les deux cinémas où était diffusé « Tempête de sable » à Beer Sheva – obligeant une autre salle à ajouter l’œuvre de Zexer à sa programmation à Omer, la ville voisine. »

« Tempête de sable » devait à l’origine débuter par une projection offerte à des représentantes de mouvements féministes bédouins et juifs au Centre Peres pour la paix, qui promeut la coexistence. Malheureusement, le président Shimon Peres a été admis à l’hôpital quelques jours avant cette première prévue et l’événement a été annulé. »

Ce long métrage a été montré en compétition à la Berlinale 2016. Il est notamment lauréat du Prix First Look Rator au Festival de Locarno (2015), du Grand Prix du jury au Festival du film de Sundance (2016), du Prix du meilleur film et de la meilleure actrice dans un second rôle (Ruba Blal) au Festival international du film de Toronto, Prix du meilleur maquillage aux Ophirs du cinéma, Prix du cinéma européen (Discovery of the Year- Prix FIPRESCI).

Il a représenté l’Etat d’Israël à la cérémonie des Oscars en 2017 dans la rubrique du Meilleur film en langue étrangère.


« Tempête de sable » d'Elite Zexer
Israël, Allemagne, 2016, 1 h 24mn, VOSTF
Production : 2 Team Productions, Rotor Film Babelsberg
Scénario : Elite Zexer
Producteur/-trice : Haim Mecklberg et Estee Yacov-Mecklberg
Image : Shai Peleg
Montage : Ronit Porat
Musique : Ran Bagno
Maquillage : Carmit Bouzaglo
Avec : Lamis Ammar (Layla), Ruba Blal-Asfour (Jalila), Haitham Omari (Suliman), Khadija Alakel (Tasnim), Jalal Masarwa (Anwar), Shaden Kanboura (Alakel)
Grand prix du jury, Sundance 2016
Sur Arte le 1er avril 2020 à 23 h 25
Visuels :
Ruba Blal-Asfour (Jalila) et Shaden Kanboura (la deuxième épouse de Suliman) dans " Tempête de sable" d' Elite Zexer (2016)
Ruba Blal-Asfour est Jalila dans " Tempête de sable" d' Elite Zexer (2016)
Lamis Ammar (Layla, la fille de Jalilia) dans " Tempête de sable" d' Elite Zexer (2016)
Lamis Ammar (Layla) et Jalal Masarwa (Anuar) dans " Tempête de sable" d' Elite Zexer (2016)
Lamis Ammar (Layla, la fille de Jalilia) dans " Tempête de sable" d' Elite Zexer (2016)
© Pyramide Films

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Les citations sont extraites du site d'Arte.

« Moscou, la ville souterraine de Staline » de Peter Moers


Arte diffusera le 1er avril 2020 « Moscou, la ville souterraine de Staline » (Geheimes Russland - Moskaus Unterwelten) de Peter Moers. « Depuis la fin de la guerre froide, on découvre dans le luxueux réseau du métro moscovite, inauguré en 1935, des trésors et des secrets insoupçonnés ». 

« Le procès » par Sergei Loznitsa 

A Moscou, Staline (1878-1953) « avait fait construire des infrastructures ultra-secrètes, camouflées sous des bâtiments d’État en chantier : un bunker personnel, l’un des quartiers généraux de l’état-major soviétique, et même une route souterraine ».

Pour dissimuler l'existence de son bunker à Moscou, Staline avait fait édifier au-dessus de cet immense espace un stade de 120 000 places. Le dictateur communiste aurait passé un mois, en novembre 1941, durant la Deuxième Guerre mondiale, dans ce bunker moscovite de 300 000 m² pouvant accueillir mille personnes et des équipements militaires dont 300 tanks. Dix entrées permettaient d'y accéder.

Dans son bureau joliment meublé, Staline disposait de trois téléphones lui permettant de joindre le KGB, le Quartier général et le gouvernement. De ce bunker, partait un tunnel de 17 km permettait de se rendre au Kremlin. Le nombre et l'emplacement des autres bunkers demeurent un secret défense. Une partie du bunker est ouverte aux touristes.

« En remontant jusqu’à la révolution de 1917, ce documentaire explore l’histoire de Moscou vue d’en dessous, dévoilant le rôle qu’ont joué ces étonnantes constructions au cours de la guerre froide, notamment pendant la crise de Cuba ».

« Des historiens spécialistes de l’ère stalinienne prennent la parole, tout comme la poignée de passionnés qui se glissent à leurs risques et périls dans ces mystérieuses entrailles de Moscou ».

Un autre bunker se trouve à Samara.

« Moscou, la ville souterraine de Staline » de Peter Moers
Allemagne, 2017, 53 min
Sur Arte le 1er avril 2020 à 03 h 05
Disponible du 20/03/2020 au 19/04/2020

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« Un Juif pour exemple » par Jacob Berger


« Un Juif pour exemple » est un film bouleversant réalisé par Jacob Berger, avec Bruno Ganz, André Wilms. La libre adaptation du roman éponyme de Jacques Chessex relatant l’assassinat antisémite d’Arthur Bloch, marchand de bétail bernois sexagénaire, commis par des Nazis le 16 avril 1942 à Payerne, en Suisse. TV5 Monde diffusera le film les 30 mars et 13 avril 2020.

« 1942, l'Europe est à feu et à sang. Mais nous sommes en Suisse, plus précisément à Payerne. C'est loin, la guerre, pense-t-on ici, c'est pour les autres, même si la frontière n'est qu'à quelques kilomètres. Dans ces campagnes reculées, la terre a le goût âcre du sang des cochons et des bestiaux à cornes, qu'on tue depuis des siècles. L'économie va mal. Usines et ateliers mécaniques disparaissent. La Banque de Payerne fait faillite. Des hommes aux mines patibulaires rôdent par routes et chemins. Les cafés sont pleins de râleurs. Parmi eux, Fernand Ischi, vantard, rusé, bien renseigné, a prêté serment, avec une vingtaine de payernois, au Parti nazi.  Il rêve d'attirer l'attention de la Légation d'Allemagne, et même - pourquoi pas ? d'Adolf Hitler lui-même. Dans leur ligne de mire: Arthur Bloch, 60 ans. Bernois, il exerce le métier de marchand de bétail. Il connait bien tous les paysans et les bouchers de la région. Ce jeudi 16 avril, se tiendra la prochaine foire aux bestiaux de Payerne. C'est ce jour-là qu'Ischi et sa bande passeront à l'acte. C'est ce jour-là qu'un Juif sera tué pour l'exemple. Soixante-sept ans plus tard, en 2009, quand l'écrivain suisse Jacques Chessex se souviendra de ces faits, c'est lui qui sera désigné comme l'ennemi à abattre ».

En 1977, dans le cadre de l'émission Temps Présent, la télévision suisse a diffusé Analyse d'un crime, enquête  du journaliste Jacques Pilet et du réalisateur Yvan Dalain, qui avaient retrouvé les principaux protagonistes, dont trois assassins condamnés et libérés, ainsi que des témoins de cet assassinat barbare. Ce « reportage troubla les esprits en Suisse romande à une époque où la question de l'attitude de la Suisse durant la Seconde Guerre mondiale n'était pas encore posée avec acuité ». « Nous ne comprenions pas. Mon père était un homme bon et paisible. C’était un vrai Bernois, très patriote, fier d’avoir fait son service militaire dans les dragons », se souvenait la fille d'Arthur Bloch. 

Dans « Le Crime nazi de Payerne », Jacques Pilet poursuit l’enquête.

En 2009, Jacques Chessex a relaté cet assassinat commis dans la ville où il est né en 1934. Il l’avait déjà évoqué dans « Le Portrait des Vaudois » (1969), dans « Un crime en 1942 », une des chroniques de « Reste avec nous » : « J'imagine Payerne aux mains d'un garagiste botté (...) La croix gammée flotte sur l'abbatiale (...) Le petit marchand de benzine devient Eichmann, ses acolytes dirigent l'épuration. Au lieu d'aller à Bochuz, certain pasteur mystico-obscurantiste est fait docteur honoris causa de l'université de Nuremberg ». Le commanditaire de ce crime antisémite s’avère être l'ex-pasteur Philippe Lugrin, jugé en 1947.

Antoine Duplan a observé dans Le Temps (3 août 2016) : « A la rigueur journalistique, [Jacques Chessex] substitue le souffle de la poésie. Un Juif pour l’exemple tient de la conjuration incantatoire et dresse un réquisitoire contre l’esprit de clocher. L’écrivain stigmatise  Payerne, « capitale confite dans la vanité et le saindoux», habitée de « gros lards mangeurs de cochons et protestants», vivant «dans l’implicite, le ricanement, l’insinué… Le roman exprime les frémissements du printemps dans la Broye ». 

« Deux faits m’ont frappé quand le livre de Jacques Chessex est paru. Le premier, c’est le réflexe de protection mentale qui s’est aussitôt manifesté dans Payerne et sa région. Il ne fallait pas remuer le passé. Un réflexe classique, aujourd’hui prodigieusement rénové par le ressaisissement caricatural des identités, comme on l’observe avec les communautarismes. Ce besoin qu’éprouvent d’innombrables êtres de s’immobiliser, de façon militante et parfois criminelle, dans la conception qu’ils ont de soi face aux dissolutions souvent fantasmées de l’époque. Et le second de ces faits, lié d’ailleurs au premier, c’est que les criminels de Payerne étaient portés par une culture de cette ville, où l’on tue des cochons depuis des siècles. On peut situer leur déviance dans la norme d’une pratique locale usuelle. Tuer quelqu’un et découper sa dépouille, c’est-à-dire l’équarrir comme on le fait des bêtes, c’est le paroxysme déréglé d’une gestuelle familière. Un débordement de l’ordre commun. C’est en quoi « Un Juif pour exemple » par Jacob Berger est percutant: il donne à méditer cet enchâssement jusqu’à nos jours des crimes constitués par la mise à mort des cochons dans la Broye vaudoise, puis du crime commis contre Bloch et finalement, par exemple, du massacre d’homosexuels en Floride », a analysé Christophe Gallaz, chroniqueur et écrivain suisse.

Le film « Un Juif pour exemple » par Jacob Berger « s’enracine au creux d’un hiver qui semble perpétuel. Trois soldats qui mettent en déroute une poignée de Juifs tentant de passer la frontière résument le climat de 1942. Une vache crevée qu’on enterre, un cochon qu’on éviscère, un chant nazi qui s’échappe du garage nazi traduisent une phrase comme « Dans ces campagnes reculées la détestation du Juif a un goût de terre âcrement remâchée, fouillée, rabâchée avec le sang luisant des porcs… Et ses assassins: le gauleiter Fernand Ischi, garagiste de son état, et son apprenti Georges Ballotte, ainsi que les frères Marmier, et Friz Joss, leur valet de ferme. Cinq bras cassés, cinq minables galvanisés par les discours haineux du pasteur Lugrin et désireux d’offrir à Hitler un Juif mort pour « cadeau d’anniversaire. Effroyable, innommable, l’équarrissage d’Arthur Bloch est montré dans son implacable brutalité mais avec un sens du cadrage et de l’ellipse remarquablement contrôlés, s’achevant sur une touche allégorique », a conclu Antoine Duplan.

Éclairé d’une lumière blanche, blafarde, hormis le dîner chez les Bloch, « Un Juif pour exemple » par Jacob Berger  a été présenté en ouverture au Festival du film de Locarno 2016. Il a été distingué par le Prix du Meilleur acteur (Quartz 2017) en sélection officielle de ce festival.

La scène du meurtre est particulièrement éprouvante. En tuant et en dépeçant un Juif comme un animal de ferme, ces villageois assassins ont tué une part d’humanité en eux, ils ont contribué à annihiler des liens familiaux. Ils se sont avilis. Ils ont bénéficié d'une clémence choquante en étant remis en liberté. Aurélien Patouillard joue un Fernand Ischi, garagiste cupide, sadique, cruel, donneur d’ordre.

André Wilms jue un Jacques Chessex, écrivain persécuté, et victime par ricochet de cet assassinat antisémite qu’un bourg souhaitait oublier.

Sur la tombe d'Arthur Bloch, campé magnifiquement par Bruno Ganz, sa veuve, qui dans le film sent la violence sourde antisémite, a fait inscrire la phrase : « Gott weiß warum » (Dieu Sait pourquoi).


Citations de Jacob Berger

Jacob Berger a étudié le cinéma à la New York University. Il débute comme acteur et réalise son premier film Angels en 1990, puis dirige Gérard et Guillaume Depardieu en 2002 dans Aime ton père. Il est l'auteur de documentaires sur le Moyen-Orient, les Etats-Unis, l’Afghanistan.

« A Payerne on a fait l’inverse, pour des raisons identitaires ou simplement historiques. Il y a eu un crime, puis un procès, on a condamné les coupables et l’on a dit, très clairement : voilà, tout est réglé, la Justice a fait son œuvre, tout peut rentrer dans l’ordre, circulez, il n’y a plus rien à voir! Les politiciens locaux, les journalistes, les juges, tous ont répété la même chose, au terme du jugement: plus vite on oubliera cette histoire, mieux on se portera! Jusqu’à la communauté juive, en particulier les commerçants juifs de la région, qui ses sont cotisés pour offrir des vêtements, un emploi ou de l’argent aux assassins d’Arthur Bloch, à leur sortie de prison ! Tout le monde s’est dit : faisons comme si cette tragédie n’avait jamais eu lieu et revenons vite à l’état d’avant. Certains membres de la famille Bloch, petits-neveux ou cousins, n’avaient pas la moindre idée de ce qu’il était advenu à Arthur Bloch jusqu’à la publication du livre de Chessex! Publication qui donne lieu à une nouvelle offensive du déni : de l’archiviste de la ville de Payerne, affirmant qu’il n’existe aucun intérêt à ressortir cette vieille histoire, au syndic, qui qualifie le crime nazi de « fait divers », le mutisme volontaire était tout-puissant. Je ne suis pas certain que Chessex ait pris la mesure de ce consensus… 
Payerne est une ville qui tue des cochons depuis des siècles et où l’on décide un jour de tuer un Juif comme un cochon. Et de la même manière que le carnaval, en 2009, fera sciemment la confusion entre Jacques Chessex et les nazis en traçant son nom avec le double « s » de la « SS » sur une boille, les assassins font la confusion volontaire entre leur victime et le porc que sa religion lui interdit de manger, et qu’eux-mêmes consomment à longueur d’année.
Sur la devanture du Garage des Promenades, au quasi-centre-ville, on aperçoit d’ailleurs encore une plaque en étain portant l’inscription «Ischy» (le nom du vrai garagiste s’orthographiait ainsi), patronyme de l’assassin-en-chef d’Arthur Bloch. Et quand Jacques Chessex publie son livre et demande qu’on baptise une place ou une rue de la ville en souvenir d’Arthur Bloch, ou simplement qu’on pose une plaque quelque part dans la ville, on lui répond: « Non, non, non, ça va réveiller des choses, on ne veut pas ! » Il en résulte qu’à Payerne le nom de l’assassin est demeuré dans l’espace public, quand celui de sa victime est encore tu, sinon nié… Aucun sentiment de culpabilité collective, ni quant à l’acte ni quant à l’amnésie volontaire.
Chessex commence son livre – son faux roman – en procédant par cercles concentriques. Il commence avec l’état de L’Europe en 1942, puis de la Suisse – la Mobilisation, la défense des frontières, la doctrine du Réduit national… – avant d’évoquer les sympathisants fascistes ou nazis – le Mouvement National Suisse, la Ligue vaudoise, etc. – et le canton de Vaud, puis la Broye, puis enfin Payerne. Il nous parle de la crise économique locale, des juifs de Payerne et enfin des nazis de Payerne, rassemblés autour du garagiste Ischi avant de s’arrêter, assez sommairement, sur le personnage d’Arthur Bloch. En 40 pages, tout le contexte est posé. La première moitié du livre est une succession de situations qui se resserre et nous conduisent irrémédiablement au crime.
Je me suis dit qu’il serait intéressant de procéder d’une manière semblable avec la caméra. C’est-à-dire de mettre en scène non pas des scènes découpées, avec des personnages pris dans une dynamique psychologique ou une dynamique émotionnelle, mais au contraire de montrer des situations complètes, qui se suffisent à elles-mêmes : des tableaux. Donc, peu de plans, mais des plans très composés, très photographiés, qui posent dès le premier coup d’œil une situation donnée. Par exemple un tableau qui montre des réfugiés refoulés par des soldats dans la montagne. Puis un tableau qui montre des paysans qui enterrant leurs vaches mortes, dans un champ. Puis un tableau montrant des ouvriers quittant une usine qu’on s’apprête à fermer. Puis, un tableau qui montre les mêmes paysans venant d’enterrer leurs vaches mais cette fois chez le notaire, pour une vente de terrain. Il y a peut-être une, deux ou trois coupes dans chaque tableau, qui permettent à la camera d’aller chercher un visage ou de présenter un angle opposé, mais rien de plus. Chaque plan est censé se suffire à lui-même.
Adapter « Un juif pour l’exemple », ce n’est pas seulement parler du crime de 1942. C’est aussi parler de Jacques Chessex, qui écrit ce livre en 2009 et qui d’une certaine manière en meurt. Du coup, adapter « Un juif pour l’exemple » ça devient aussi parler d’un écrivain.
ce qui est intéressant, c’est la manière dont l’écrivain replonge dans sa propre enfance et comment la réminiscence s’imbrique avec l’écriture. Chessex avait huit ans en 1942. Non seulement il raconte le drame « objectif » de l’assassinat d’Arthur Bloch, mais il fait ce qu’on appelle un travail de mémoire : fouiller dans ses souvenirs, labourer le passé, mais avec la conscience d’aujourd’hui. Chessex se souvient de son père, de sa mère, de sa ville, des Juifs de Payerne, d’Arthur Bloch et surtout du garagiste nazi, Fernand Ischi, dont la fille Elisabeth était sa camarade de jeu, en se demandant : que savais-je ? Que pressentais-je ? Que soupçonnais-je ? Il est à la fois l’enfant qui traverse ces moments et l’adulte qui regarde l’enfant traverser ces moments.
Tout ça m’a logiquement amené à réfléchir à la manière de représenter le personnage de l’écrivain dans le film : à la fois comme un vieil homme qui écrit et qui se souvient, à la fois comme une espèce de fantôme qui hante son propre passé, à la fois comme un enfant, acteur du souvenir, mais à la fois, aussi, comme un écrivain en devenir, qui pressent la tragédie qui se joue sous ses yeux. Et aussi à la fois comme une figure publique dont les autres parlent, et enfin à la fois comme un homme dont la vie est sur le point de s’interrompre, que la mort va frapper, et qui subit la vague de détestation que son livre soulève. C’est là que je me suis dit que ce serait vraiment dommage de simplement placer 2009 en 2009 et 1942 en 1942. J’ai compris qu’il fallait télescoper les deux époques. 
C’est d’ailleurs ainsi que fonctionne le travail de réminiscence, mais aussi le travail d’écriture : quand on écrit quelque chose ayant trait à sa propre enfance, on est à la fois le petit garçon ou la petite fille qu’on était, et l’adulte qu’on est aujourd’hui. Nos souvenirs – les personnages, les bruits, les odeurs de l’époque – se mélangent avec ce qui existe aujourd’hui et les pensées et la conscience d’aujourd’hui. On est simultanément dans le passé et dans l’instant où l’on écrit. On est dans les deux temps. De facto, on est dans un télescopage. ».
    

« Un Juif pour exemple » par Jacob Berger
Suisse, Vega Film, 2016, 1 h 13
Scénario : Jacob Berger, Aude Py, Michel Fessler
Camera : Luciano Tovoli (ACI, ASC)
Son et mixage : Henri Maikoff
Montage : Sarah Anderson, Jacques Comets
Décors : Yan Arlaud
Costumes : Léonie Zykan
Production : Ruth Waldburger/Vega Film, en coproduction avec RTS – Radio Télévision Suisse, SRG SSR, TELECLUB. Avec la participation de L’Office Fédéral de la Culture (Ofc), Zürcher Filstiftung, Cineforom et La Loterie Romande, La Fondation Heim, Succes Cinema, Succes Zurich
Avec Bruno Ganz (Arthur Bloch), André Wilms (Jacques Chessex), Aurélien Patouillard (Fernand Ischi), Elina Löwensohn (Myria Bloch)
Visuels : Crédit : Vega films
Sortie en France le 14 mars 2018
A lire sur ce blog :
Articles in English
Les citations non sourcées proviennent du dossier de presse. Cet article a été publié le 12 mars 2018.

lundi 30 mars 2020

« Arizona Junior » de Joel Coen et Ethan Coen



Arte diffusera le 30 mars 2020 « Arizona Junior » (Raising Arizona) de Joel et Ethan Coen (1987). Un couple formé d'une ancienne policière et d'un ancien braqueur se désespère de n'avoir pas d'enfant. Il imagine kidnapper un des quintuplés d'un businessman pour l'élever comme leur enfant... Un film inclassable et drôle avec Nicolas Cage, Holly Hunter et John Goodman.

« West Side Story » par Robert Wise 

Dans le cadre de son « printemps du polar », ARTE diffuse Arizona Junior (Raising Arizona, 1987) écrit et réalisé par Joel et Ethan Coen. « Le kidnapping d'un bébé par un jeune escroc incompétent sème la panique en Arizona... Farce loufoque et cavalcade déjantée : le deuxième film, désopilant, des frères Coen," - Joel Coen et Ethan Coen sont nés respectivement en 1954 et en 1957 dans une famille juive ashkénaze - "avec Nicolas Cage, Holly Hunter et John Goodman en têtes de gondole ».

« C'est une question d'envergure. Il ne braque ni les banques ni les convoyeurs de fonds, seulement les petits supermarchés et les épiceries de nuit. Mais H.I. McDunnough est un si piètre voleur qu'il finit toujours par réintégrer la cellule qui lui est réservée dans la prison de Tempe, en Arizona. Il commence d'ailleurs à y prendre goût : il y a remarqué Edwina, une jeune policière qui ne semble pas insensible à ses charmes. Quelques incarcérations plus tard, le couple antinomique s'installe ensemble. Mais la jeune femme déprime : elle ne peut avoir d'enfant malgré son désir de maternité. Les deux tourtereaux apprennent la naissance de quintuplés chez un riche commerçant local. Un enfant en moins dans le lot, cela ne devrait pas poser de problème, se convainquent H.I.et Edwina, qui vont dans le même mouvement s'improviser kidnappeurs et jeunes parents… »

« C'est un film rempli jusqu'à ras bord d'ingrédients euphorisants et complètement secoués. Pour leur deuxième long métrage, les frères Coen prennent le contre-pied du précédent, Sang pour sang, un polar beaucoup plus sombre. Passant de la fantaisie débridée à l'absurdité délirante, en empruntant au burlesque et en le truffant de références pop et cinématographiques, ils mettent en images un cartoon trépidant, dans lequel John Goodman, Nicolas Cage et Holly Hunter s'en donnent à cœur joie ».

« Au fil de scènes devenues cultes, on croise (en vitesse accélérée) les ombres de Tex Avery, Mad Max, Chaplin, Sergio Leone ou Evil Dead, dans un joyeux foutoir foutraque. Ce remède absolu à la sinistrose annonce l'inventivité et le sens de la dérision de certaines œuvres futures du duo (Fargo, notamment), mais aucune d'elles ne cherchera à égaler le côté déjanté de ce pastiche de haute volée. »

"Un multirécidiviste spécialisé dans les braquages ratés rencontre l’amour de sa vie, une policière, lors de ses fréquents séjours en prison. Désespéré à l’annonce de la stérilité de sa femme, il décide de voler un bébé à un richissime industriel local, dont l’épouse vient d’accoucher de quintuplés. Rien ne va se passer comme prévu… L’imagination des frères Coen est irriguée par leur érudition en matière de culture populaire américaine. Après la littérature policière dans leur premier film Sang pour sang, c’est dans la bande dessinée et le dessin animé qu’ils puisent leur inspiration pour mettre en scène Arizona junior. Et dans plein d’autres choses encore. Cette accumulation gourmande participe au rythme frénétique et à l’humour déjanté de cette course-poursuite dans les paysages familiers de l’Amérique profonde, transformés en un gigantesque manège pour adultes. Nicolas Cage adopte l’allure dépenaillée et hagarde d’un coyote de cartoons, mis à rude épreuve par le devoir conjugal, le désir de maternité de sa dulcinée et l’inquiétante présence de ses acolytes – des évadés à moitié débiles – comme de ses adversaires – un motard chasseur de primes tout droit sorti de Max Max ou d’un western de Sergio Leone. La virtuosité tapageuse de la mise en scène, avec une caméra aux déplacements acrobatiques, rappelle la proximité des frères Coen avec Sam Raimi, dont le premier Evil Dead était lui aussi un cartoon hystérique en prises de vues réelles. Sam Raimi réalisera d’ailleurs son propre hommage au film noir, l’ultra-stylisé Mort sur le gril (Crimewave, 1985), co-écrit par ses amis Joel et Ethan. Arizona Junior n’est pas une simple parodie délirante sous influence de Tex Avery, Chuck Jones ou les productions Hana-Barbera telles Tom et Jerry. On y discerne déjà l’admiration des Coen pour les grands scénaristes-réalisateurs de comédies Billy Wilder, Frank Tashlin et Preston Sturges, peintres satiristes de l’Americana, passés maîtres dans le burlesque, l’humour noir mais aussi les histoires de couples et la folie douce d’Américains ordinaires", a analysé Olivier Père.

Le film est classé en 31e position dans la liste 100 Years... 100 Laughs (100 années... 100 rires) de l'American Film Institute.

Arte diffuse sur son site Internet "Tout est vrai (ou presque) - Joel & Ethan Coen" ((Fast) die ganze Wahrheit - Joel & Ethan Coen) de Nicolas Rendu. "La série quotidienne qui raconte les grandes personnalités avec de petits objets. Toujours aussi jubilatoire, Tout est vrai (ou presque) revient en force avec plus de couleurs et un habillage légèrement modifié qui fait la part belle aux jeux de mains pour brosser avec malice le portrait des personnalités. Aujourd’hui : ils ont dit : "Si vous pouvez rire, pleurer, avoir peur et bander en même temps, c’est la pizza royale." Quand Joel et Ethan Coen parlent de leurs films".

"Les Frères Coen en 5 minutes" (Die Coen-Brüder in 5 Minuten) est visible sur le site de la chaîne franco-allemande. "Des années après la Palme d’or de "Barton Fink" , l’année 2013 marquera le grand retour cannois des frères Coen avec un Grand Prix du jury pour "Inside Llewyn Davis". A l'occasion de la diffusion du film le 21 mai, voici l'essentiel de la prestigieuse carrière des réalisateurs, en 5 minutes chrono."


"Les Frères Coen en 5 minutes"
France, 2015, 7 min
Disponible du 16/03/2017 au 13/05/2025

"Tout est vrai (ou presque) - Joel & Ethan Coen" de Nicolas Rendu
Auteur : Udner - Nicolas Rendu et Vincent Brunner
France, 2018, 3 min
Disponible du 27/02/2019 au 15/01/2025

« Arizona Junior » de Joel Coen et Ethan Coen
Etats-Unis, 1987, 94 minutes
Scénario : Ethan Coen et Joel Coen
Production : 20th Century Fox
Producteur/-trice : Ethan Coen
Image : Barry Sonnenfeld
Montage : Michael R. Miller
Musique : Carter Burwell
Avec Nicolas Cage, Holly Hunter, John Goodman, Trey Wilson, William Forsythe, T.J. Kuhn, Frances McDormand
Sur Arte le 30 mars 2020 à 20 h 55
Visuels : © 1987 20th Century Fox Film Corporation

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Les citations sont extraites du site d'Arte.