Citations

« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement et le commencement de tout est le courage » (Vladimir Jankélévitch).
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit » (Charles Péguy).

lundi 25 mars 2019

« La France sans les juifs. Emancipation, extermination, expulsion » par Danny Trom


Chercheur au CNRS, Danny Trom étudie dans « La France sans les juifs. Emancipation, extermination, expulsion » les raisons de l’émigration juive d’Europe, notamment de France, dans le cadre de la construction européenne délitant des Etats-nations souverains et vitupérant la politique de l’Etat d’Israël, et dans l’indifférence, voire le soulagement général. Le 25 mars 2019, de 19 h 30 à 21 h 30, l’Institut Elie Wiesel organisera la conférence de Danny Trom intitulée « Existe-t-il une tradition politique juive ? » Signature en fin de soirée. Le 11 avril 2019 à 18 h, à la Librairie Les Cahiers de Colette, Danny Trom présentera son livre et le dédicacera.

En 2001, un panorama des nouveaux visages des antisémitismes
Demain les Juifs de France
Antisémitismes de France 

« La France sans les juifs. Emancipation, extermination, expulsion » par Danny Trom
« La condition juive en France. La tentation de l’entre soi » par Dominique Schnapper, Chantal Bordes-Benayoun et Freddy Raphaël
Un sondage français biaisé sur l’évolution de la relation à l’autre
Interview de Maitre Axel Metzker, avocat de la famille Selam
Le procès du gang des Barbares devant la Cour d'assises des mineurs de Paris (1/5)
Spoliations de Français juifs : l’affaire Krief (version longue)

Chercheur au CNRS, Danny Trom « développe une approche de l’expérience des collectifs politiques modernes, à la croisée de la sociologie et de la théorie politique ».

A un siècle de distance, c’est lors de la dernière décennie de la fin du XXe siècle que le « problème juif » a resurgi en Europe, notamment en France. Et ce, non pas malgré la Shoah, mais parce qu’il « y a des juifs en France, parce qu’il y en a encore ».

C’est sur ce constat tragique que s’ouvre le livre « La France sans les juifs. Emancipation, extermination, expulsion » de Danny Trom. Un titre sans verbe. Mais avec un triptyque de substantifs qui claquent comme autant d'injonctions intemporels ou d'impératifs secs.

L’auteur y désigne les juifs avec une minuscule. Un choix typographique ayant un sens : Danny Tromp désigne les individus juifs ayant conclu une « alliance verticale » avec le pouvoir politique, royal puis républicain, et non le peuple Juif.

« Les juifs ne furent jamais un acteur politique en Europe… Leur mode d’existence les en exemptait... L’alliance royale selon laquelle le pouvoir politique leur accordait protection, leur suffisait ». Avec la Révolution française, et la République, une nouvelle transaction est imposée aux juifs qui l’acceptent : « leur dépolitisation ou neutralisation en tant que peuple en échange de la citoyenneté conférée à chaque individu juif ».

C’est sur ce terreau d’un Etat-nation souverain que les citoyens Israélites, puis juifs français se sont enracinés. Mais ce terreau a subi des secousses profondes - détestation par des élites de l'Etat-nation, haine de soi associée à une repentance, récusation des racines judéo-chrétiennes de l'Europe, etc. - qui ont influé sur la condition juive. Et on assiste à un effondrement de la condition juive en France.

Les « juifs importent en Europe en tant qu’ils ont disparu et parce que leur destruction a été une condition de l’édification de l’Europe. Après l’épisode nazi et la collaboration d’Etat en France, la défiance à l’égard de l’Etat moderne… prit résolument le dessus. La construction européenne vint signer le début de la fin de l’Etat-nation souverain et aucune instance crédible ne vient s’y substituer pour fonder une nouvelle alliance. Il n’est dans la nature ni dans le pouvoir d’une technostructure d’accorder ce genre de protection ».

Dans ce cadre, l’attachement des juifs européens, en particulier français, à l’Etat d’Israël comme Etat-nation, semble un « anachronisme décevant pour les porteurs d’une Europe illimitée », une « pratique unilatérale déclarée révolue... Que le scandale cesse et l’esprit de l’Europe parviendra à sa complétude, pensent-ils ». Alors pourquoi ce soutien de l'Union européenne (UE) à la création d'un "Etat palestinien" ? Parce que cet Etat terroriste détruirait l'Etat Juif ?

« Aujourd’hui une guerre d’un autre genre est déclarée contre les juifs en France, donc contre le reste des juifs en Europe ». Mais l'auteur n'indique pas tous ceux qui ont déclaré cette guerre aux Juifs.

Évoquant les migrations internes en France - déménagements loin de cités ou quartiers hostiles - et l’émigration des juifs de l’hexagone - alors que le dicton affirmait « Heureux comme Dieu en France », Danny Trom souligne la particularité juive : « Les juifs sont un opérateur de l’entremêlement de la France et de la République ».

Et alerte sur « l’éclosion d’un antisémitisme désormais actif, attribuable à une génération d’enfants immigrés ou d’origine immigrée- mais pas exclusivement… Les juifs ne sont pas poussés à la sortie par quelques islamistes fanatiques mais par le terreau sur lequel ils prospèrent…. Il s’est développé en France, dans des territoires géographiques mais également dans des territoires de la pensée, une culture du ressentiment à l’égard des juifs qui n’a rien à voir avec l’islam… Pour le cerner de manière imagée, il est constitué de toutes les déclinaisons possibles du slogan « deux poids, deux mesures »… Mais quel est ce bien que les juifs ont confisqué ?... On ne pourra restaurer la quiétude des juifs parce que la parole et l’agitation plébéienne s’est installée depuis longtemps ».

Et l’auteur s’interroge : s’achemine-t-on vers « l’ère de l’émancipation de la France des juifs ? Une émigration de masse ». Ce départ suscite une indifférence, « un soulagement maladroitement dissimulé ».

Danny Trom considère que 1948 - refondation de l'Etat d'Israël - et 1967 - guerre des Six-Jours - constituent deux césures différentes pour les juifs européens. Il le démontre en analysant les réactions de Raymond Aron, juif athée, et d'Hannah Arendt, bouleversés par le risque de destruction de cet Etat-nation. Il se focalise sur ce que représente pour les juifs français l'Etat juif et l'influence de cet Etat-nation sur la condition juive.

Ce sociologue et politologue démonte la « fable de la construction européenne » visant à « bâtir un Empire prospère, mais pacifique… L’Europe s’édifie sur le consentement et la paix, dit la fable. En réalité, elle s’édifie d’abord sur la défaite et sur le crime », la Shoah. Mais Danny Trom n’évoque pas ce que doit l’Union européenne aux « cercles intellectuels et politiques issus de la Révolution nationale » (Antonin Cohen), admirateurs de régimes autoritaires ou attentistes (Robert Schuman et Jean Monnet) ainsi que de juristes sous le IIIe Reich d’Hitler (Walter Hallstein, premier président de la Commission de la Communauté économique européenne) ou Eurabia décrit par l’essayiste Bat Ye’or.

Répliques
"L’hémorragie ne se voit pas beaucoup parce que les Juifs partent en quelque sorte un par un. Mais, depuis 2000, cela fait une partie importante de la communauté. La question n’est pas quantitative. Les juifs ont perdu leur quiétude en France. On ne trouvera pas une seule personne qui se dit juive qui n’ait pas songé qu’elle serait amenée à se poser cette question. C’et une question d’actualité. Elle est devenue notre actualité. La France sans les juifs, c’est rentré dans l’imagination de tous », a déclaré Danny Trom, chargé de recherches au CNRS et auteur de La France sans les Juifs - l'auteur a enlevé le point d'interrogation dans son titre -, dans Répliques, émission animée par Alain Finkielkraut sur France Culture le 2 mars 2019.

Et d'ajouter : « On n’est pas dans la situation des années 1930. L’antisémitisme vient de la société et pas de l’Etat qui n’a pas voulu voir que les dominés peuvent être acteurs de violences antisémites et la parole de l’Etat, du pouvoir, qui devait être une parole d’autorité, n’était pas entendue. Dans la société, les corps intermédiaires n’ont pas joué leur rôle. La régulation sociale ne s’est pas faite ; l’ascension sociale n’a pas eu lieu. L’Etat tente de reprendre la main, mais il n’est pas entendu. Pire, quand il dit les choses avec force, il semble [accréditer l’idée] que les juifs dominent la République. Le rituel de réassurance des juifs n’a pas d’impact dans la société car on est dans une situation de défiance énorme à l’égard de l’Etat, des élites. L’Etat est débordé. On est dans une démocratie libérale ; il y a des limites ».

On peut regretter que Danny Trom n'ait pas tiré toutes les conséquences de ses analyses : la construction européenne résulte de décisions politiques, l'affaire al-Dura, icône médiatique de l'Intifada II déclenchée par Arafat en 2000, a été diffusée par le fleuron du service public audiovisuel français qui n'a jamais présenté de rectificatif ou d'excuse, les appels aux boycotts d'Israël ne font jamais l'objet de poursuites du parquet placé sous l'autorité du ministère de la Justice, un "gouvernement des juges", composés d'agents publics rémunérés par l'Etat, ruine et spolie des Français juifs, etc. Etc. Etc.


Danny Trom, « La France sans les juifs ». PUF, collection Emancipations, 2019. 160 pages. ISBN : 978-2-13-081540

Le 25 mars 2019, de 19 h 30 à 21 h 30
A l’Institut Elie Wiesel
119 rue La Fayette, 75010 Paris

Le 11 avril 2019 à 18 h
A la Librairie Les Cahiers de Colette
23/25, rue Rambuteau. 75004 Paris
Danny Trom viendra présenter son livre La France sans les juifs.

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Les citations proviennent du livre.

« Oum Kalthoum, la voix du Caire », par Xavier Villetard


« Oum Kalthoum, la voix du Caire » (Die Diva von Kairo, Oum Kalthoum ; Oum Kalthoum, The Nightingale of Cairo) est un documentaire réalisé par Xavier Villetard. Une « évocation vibrante de l'extraordinaire diva, décédée en 1975 », idole du monde arabe, « Kawkab al-Sharq » (Etoile de l’Orient), ayant vendu 80 millions de disques dans le monde, et exhorté dans des chansons à tuer les Yaoud (Juifs, en arabe) ou à une "Palestine" au lieu et place de l'Etat d'Israël. Arte diffusera le 26 mars 2019 "Hommage aux grandes divas orientales" (Hommage an die großen Diven des Orients) par Olivier Simonnet.


« Au-dessus d’elle, il n’y a que le Coran », résumait Mustapha Amin, journaliste et ami de la célèbre chanteuse, musicienne et actrice nationaliste, pieuse, égyptienne, Oum Kalsoum, Umm Kulthum ou Oum Kalthoum (1898 ou 1904-1975), « cantatrice du peuple ».

« Aucune chanteuse n'a été adulée à l'égale d'Oum Kalthoum, aucune voix, si belle soit-elle, n'a incarné comme elle l'âme de tout un peuple, au point d'être sacralisée de son vivant, non seulement en Égypte, mais dans tout le monde arabe ».
          
La Dame

« Née dans les premières années du XXe siècle dans le delta du Nil, fille d'un modeste imam de campagne qui la fait chanter en public dès l'âge de 7 ans, Oum Kalthoum n'est encore qu'une gamine sans éducation, cachée sous des vêtements de garçon qui suscitent la moquerie, quand elle débarque au Caire, où l'amène la renommée grandissante de sa voix hors norme ». Une voix forgée en récitant enfant des versets du Coran. Des concerts durant de longues nuits...

Deux rencontres cruciales au Caire, ville cosmopolite, sont bénéfiques pour la jeune Oum Kalthoum en 1923. Poète, Ahmed Rami est bouleversé en l'écoutant. Il lui écrit 137 poèmes/chansons, dont L'amoureux est trahi par ses yeux, traduit des poèmes d’Omar Khayyâm et lui fait connaitre la littérature française qu'il a étudiée, avec le persan, à la Sorbonne. Virtuose du luth, compositeur novateur, curieux de musiques d'autres horizons, Mohamed El Qasabji permet à Oum Kalthoum d’accéder au Palais du théâtre arabe et l'accompagne jusqu'à la fin de sa vie. Ces deux mentors sont amoureux d'elle.

Vers 1926, soucieuse de son image, perfectionniste, Oum Kalthoum se fixe au Caire, mène une vie tranquille, éclipse ses rivales et "chante avec un groupe, et s'habille à l'occidentale". Elle élargit son répertoire avec des chansons sentimentales avec une voix "intense, vibrante, fragile dans l'intonation" à la technique parfaite. Sa "voix a une étendue horizontale et verticale inouïe". Son public ? "Savant et populaire".

En 1932, la talentueuse Oum Kalthoum débute une tournée qui la mène à Damas, Bagdad, Beyrouth, Tripoli, Tunis, Haïfa, Jérusalem… Elle offre son cachet contre l'occupant britannique et l'immigration juive.

Elle "improvisait à l'intérieur de la mélodie". Jouant avec les modulations subtiles de sa voix exceptionnelle, elle acquiert une célébrité durable dans le monde arabe. La TSF, qui diffuse ses concerts, décuple son audience. Son contrat stipule qu'elle est la chanteuse la mieux payée des artistes arabes.

Parallèlement, elle entame une carrière cinématographique : Weddad de Fritz Kramb et Gamal Madkoor (1936), d'après un conte des Mille et une nuits, Le chant de l'espoir (1937), Dananir (1940) et Aïda (1942) de Ahmed Badrakhan, Sallama de Togo Mizrahi (1945) et Fatma par Ahmed Badrakhan (1947). Oum Kalthoum incarne la "fille du peuple", esclave, etc.

Les Juifs du monde arabe l’invitent à chanter lors de leurs fêtes, ou diffusent ses films dans leurs salles de cinéma.

« Vingt ans plus tard, ses concerts retransmis en direct à la radio, dans lesquels elle exalte comme nulle autre l'amour, Dieu et la patrie, figent tout le pays ».

Le documentaire omet d'indiquer que l'Egypte et d'autres pays ont attaqué le jeune Etat d'Israël renaissant. Dès 1948, soutenant le moral égyptien lors de la Guerre d’Indépendance d’Israël, Oum Kalthoum fait la connaissance de Nasser.

« Après 1952, l'accession de Nasser au pouvoir fait définitivement d'elle non pas la première, mais « la Dame » (Sett, en arabe), comme on l'appelle, de la nation, elle qui, en pionnière, a mis la poésie de la langue arabe à portée de tous, à travers des mélodies d'une haute sophistication ». Alors qu'elle avait chanté pour le roi Farouk et sa famille, Oum Kalthoum détruit publiquement les preuves. Un signe de ralliement au nouveau régime. Nasser remet à l'antenne ses chansons. "Chacun a besoin de l'autre, chacun est fasciné par l'autre", considère Robert Solé.

En 1953, Oum Kalthoum épouse Hassen el Hafnaoui, médecin. Son contrat de mariage lui confère le droit de divorcer.

En 1954, Nasser échappe à un attentat fomenté par les Frères musulmans à Alexandrie, instaure un régime autoritaire. En 1956, une nouvelle constitution interdit toute discrimination sexuelle.

En 1956, Nasser, aux aspirations pan-arabes, nationalise le canal de Suez. Stupeur des Français et des Britanniques qui mènent une guerre avec l'Etat d'Israël contre l'Egypte. Les Etats-Unis et l'Union soviétique mettent un terme à cette opération militaire.

« Tarab »
« Entrelaçant photos et films d'archives, commentaires et témoignages, dont l'une des très rares interviews radiophoniques données par la chanteuse, Xavier Villetard retrace le chemin extraordinaire qu'elle a accompli seule, dans une société dominée par les hommes, et fait résonner puissamment sa voix reconnaissable entre toutes ».

Il « suffit de contempler dans ce film les visages de ses auditeurs, magnifiés par la joie ou le recueillement, pour approcher une part de la magie exercée par Oum Kalthoum : le tarab, émotion poétique et musicale que de lumineux exégètes tentent d'expliciter face à la caméra, de certains des musiciens qui l'ont accompagnée sur scène au trompettiste de jazz Ibrahim Maalouf ». "C'est une tradition, un langage, une forme de nostalgie et beaucoup d"espoir dans la manière de l'exprimer. La blue note, c'est un quart de ton", confie Ibrahim Maalouf.

La caméra s'attarde sur des spectatrices voilées. Alors qu'elles sont censées écouter une chanteuse élégante qui n'arborait aucun foulard islamique et personnifiait un "féminisme arabe".

Composée en 1966 par Riad al-Sunbati sur un poème en arabe classique de Ibrahim Naji, Al Atlal (Les Ruines) est la chanson d’amour la plus célèbre d’Oum Kalthoum. Une allégorie politique selon certains : une évocation de la défaite égyptienne. « Quand, en 1982, Yasser Arafat quitta Beyrouth assiégé, il s'écria: « D'un pas assuré je marche tel un roi», un vers emprunté à Al Atlal! («Les Ruines»). Cette mélopée immortalisée par Oum Kalsoum dure une heure et demie. »

Elle assure la présidence de l’Union des musiciens pendant sept ans. 
          
Politique
Une de ses chansons liée à Nasser – « Wallāhi Zamān, Yā Silāḥī » (“Cela fait longtemps, Ô Arme qui est la mienne ») – a été choisie comme hymne national égyptien de 1960 à 1979.

Lors de la guerre des Six-jours en 1967, Oum Kalthoum soutient le camp arabe et chante :
« Égorge, égorge, égorge et sois sans pitié ,
Égorge, égorge, égorge, et lance leurs têtes
Dans le désert,
Égorge, égorge, égorge
Tout ce que tu voudras,
Égorge tous les Juifs et tu vaincras ».

Le principal vers « Adbah el Yahoud ! (Egorge les Juifs !) de cette chanson, diffusée par les radios cairote et damascène, s’avère une incitation léthale dans le cadre du programme génocidaire des pays Arabes combattant l’Etat d’Israël ayant déclenché une guerre préventive en juin 1967.

Après la victoire fulgurante de l'Etat Juif, et donc la défaite de l'Egypte, Oum Kalthoum contribue au financement de la reconstruction du port Saïd, organise une tournée de concerts dans quasiment tous les pays Arabes.

En 1969, elle poursuit dans cette vaine haineuse, violente, guerrière avec la chanson « Asbaha al-Ana 'indi Bunduqiyyah » (Donne-moi un fusil ou J’ai maintenant un fusil), du poète syrien Nizar Qabbani sur une musique de 'Abd al-Wahhab. Oum Kalthoum y exprime son souhait de rejoindre les « révolutionnaires » combattant pour la « Palestine » :
« Maintenant, j’ai un fusil, emmène-moi en Palestine avec toi
Vers les collines tristes comme le visage de Madeleine
Vers les dômes verts et les pierres des prophètes...
Vingt ans que
Je suis en quête de terre et d'identité 
En quête de ma maison là
De mon foyer entouré de fer barbelé
De mon enfance...
Je veux vivre et mourir comme les hommes
Je suis avec les révolutionnaires,
Je suis une des révolutionnaires
Depuis le jour où j’ai porté mon fusil,
La Palestine est à seulement quelques mètres d’ici
Ô révolutionnaires, à al-Quds (Jérusalem), à al-Khalil (Hébron),
A Bisan (Beit She'an), à al-Aghwar (vallée du Jourdain), à Baitlahm (Bethléem),
Où que vous puissiez aller Ô hommes libres
Allez, allez, allez en Palestine,
Car il y a un seul chemin pour la Palestine,
Et il passe par le canon d’un fusil »

Curieusement, le documentaire ne mentionne pas ces chansons.

L’Olympia
Au milieu des années 1966, Bruno Coquatrix, directeur de l’Olympia, temple parisien mythique du music-hall, se trouve au Caire (Egypte) pour organiser un spectacle international pour sa salle de 1800 à 2000 places et recruter des artistes. Il rencontre le ministre égyptien de la Culture. Celui-ci lui parle en termes élogieux d’Oum Kalthoum.

« Je croyais que c’était une danseuse du ventre », reconnait Bruno Coquatrix en 1979.

« Les musulmans vont à La Mecque et voir Oum Kalthoum», lui explique alors ce ministre pour décrire la stature de cette artiste dont les concerts sont complets deux ans à l’avance.

Bruno Coquatrix engage alors Oum Kalthoum pour deux concerts, tous deux complets, qui ont lieu les 13 et 15 novembre 1967. Les seuls concerts de cette artiste dans une ville non-Arabe. A guichets fermés.

Oum Kalthoum réclame, et obtient de Bruno Coquatrix, la rémunération la plus élevée donnée à un artiste dans cette célèbre salle. Une somme rondelette – vingt millions de centimes de francs, plus les frais de séjour de ses trente musiciens logés dans un palace - qu’elle offrira au gouvernement égyptien.

Pour rentabiliser ces deux concerts, Bruno Coquatrix fixe à 30 000 anciens francs le prix de la place. Un prix inaccessible pour les ouvriers.

« Jusque trois jours avant son arrivée, la location ne marchait pas. J’ai été paniqué. J’ai fait une mauvaise opération, j’ai été imprudent. Heureusement, Oum Kalthoum m’avait promis de venir avant les deux galas. Quand elle est arrivée à l’aéroport du Bourget dans un avion égyptien, j’avais eu du mal à convaincre la télévision française de m’envoyer un cameraman pour filmer son arrivée. Personne n’y croyait. Le reportage a été diffusé le soir même ou le lendemain. Les Arabes ont vu. Ils n’y croyaient pas, et donc ne voulaient pas louer leur place. Ils l’ont entendue dire : « Je suis à Paris, je vais chanter à l’Olympia ». Cela a été la ruée des musulmans de France, d’Europe. Cela représentait un effort financier colossal. Il y avait aussi les émirs du Golfe persique, les riches Libanais. Ils étaient arrivés trop tard dans la plupart des cas », se souvient Bruno Coquatrix en 1979.

Il était inquiet d’apprendre qu’Oum Kalsoum allait chanter deux ou trois chansons. Pour lui, cela représente six ou neuf minutes. Mais, le soir-même, il est rassuré : chaque chanson interprétée par l’artiste dure une heure et demie. Vingt minutes d’entracte séparent chaque chanson. Oum Kalthoum effectue un tour de chant de six heures dans la nuit !

Et Bruno Coquatrix d’ajouter : dans la salle du boulevard des Capucines, « il y avait beaucoup d’Israélites d’Afrique du nord. Quand je les ai vus, j’étais très inquiet. On m’avait dit que pendant la guerre, elle avait chanté des chants guerriers qui vouaient aux plus grands supplices, tortures, tous les Juifs d’Israël. Or, il y avait dans le théâtre 400-500 juifs, et des jeunes surtout, d’Algérie, du Maroc, de la Tunisie. Ils lui faisaient un triomphe ». Bruno Coquatrix interroge un de ces spectateurs juifs qui lui répond : « Qu’est-ce que cela peut faire ! C’est la meilleure ! »

« Je n’ai pas beaucoup rencontré de talents de cette importance. C’était la preuve que les barrières n’existaient pas devant le talent », en conclut Bruno Coquatrix.

« Je ne suis pas une personnalité politique, souligne Oum Kalthoum d’emblée dans les salons de l’hôtel George-V lors de la conférence de presse. Je suis une chanteuse qui aime son pays". Et d’ajouter : « J’aime mon pays et je suis fière, car c’est l’Egypte qui a gagné avec moi à l’Olympia... Nous préférerions mourir que la reddition. Il n’y a pas de cessez-le-feu dans la bataille ». 
      
Obsèques

Depuis 1967, la voix d'Oum Kalthoum est devenue plus grave.

Oum Kalthoum s’est montrée généreuse à l’égard des pauvres paysans égyptiens.

« Quand elle disparaît, le 3 février 1975, des millions d'Égyptiens suivent son cortège funèbre, comme ils l'avaient fait quinze mois plus tôt après la mort du président Nasser. Le retentissement, là encore, est planétaire ». La mosquée Omar Makram du Caire accueille ses funérailles suivies par des ministres, diplomates, entrepreneurs, artistes et anonymes. Un cortège d’1,5 km, soit environ trois millions de personnes. C’est quantitativement le deuxième rassemblement après les obsèques de Nasser. Le cercueil est amené à la mosquée cairote al Sayyid Husayn que l’artiste fréquentait.

En 2001, est ouvert au public le musée Kawkab al-Sharq (Planète de l’Orient) en hommage à Oum Kalsoum.

En 2012, une rue Oum Kalthoum a été inaugurée à Jérusalem (Israël).

Des artistes israéliens - Tom Cohen, directeur musical et chef d'orchestre de l'Ashkelon Andalusian-Mediterranean Orchestra, Nasrin Kadri, Zehava Ben - interprètent le répertoire d’Oum Kalthoum.

La « quatrième pyramide »
En 2008, « trente-trois ans après sa disparition et, en manière de célébration, quelque cent ans après une naissance dont la date demeure incertaine (1898 ?... 1904 ?... ), l’Institut du monde Arabe (IMA) à Paris a présenté l’exposition-spectacle Oum Kalsoum, la quatrième pyramide ».

« La « Dame », la « voix des Arabes », l’ « astre de l’Orient », autant de vocables qui s’attachent à la personne d’Oum Kalsoum dont le chant a rayonné sur le monde arabe et au-delà, tout au long du XXe siècle ».

On découvrait ainsi les diverses « facettes de ce personnage devenu icône, de cette diva d’Orient qui se présentait avant tout comme « une femme, une paysanne, une Égyptienne », et combien sa mémoire est encore vivante de nos jours ».

Le « parcours de l’exposition – ni chronologie ni hagiographie – proposait quatre approches distinctes mais cependant complémentaires, chacune réunissant photographies, séquences sonores et audiovisuelles, documents, objets, costumes et œuvres ».

La première section, « l’Égyptienne » s’attachait « à la personne d’Oum Kalsoum, à son milieu, à ses origines dans une Égypte qui, en moins de trois quarts de siècle connaîtra d’innombrables changements politiques. L’aura d’Oum Kalsoum va croissant dans ce contexte jusqu’à lui conférer un statut de représentante officielle de son pays ».

La deuxième section, « le Talent », « faisait la part belle à l’interprète avec l’ambition de faire comprendre ce qui est à la source du succès d’Oum Kalsoum : la musique, les textes et, surtout, sa voix qui provoquent dans son auditoire le tarab, ce plaisir qui confine à l’extase quand chaque note, chaque mot, chaque intonation est goûté par les auditeurs ».

La troisième section, « l’Engagement », « rendait compte de l’implication d’Oum Kalsoum dans la vie publique à la fois comme militante des droits de la femme et comme moteur d’une certaine unité panarabe ».

La quatrième section, « l’Héritage », « réunissait un éventail d’œuvres de plasticiens contemporains, de stylistes et d’accessoiristes dans lesquelles l’image de la « Dame » est récurrente. Dans cette section un espace est réservé à la projection de performance d’interprètes d’aujourd’hui qui reprennent le répertoire d’Oum Kalsoum ainsi que quelques interviews qui explicitent la démarche de ces artistes ».

« Oum Kalsoum n’a chanté qu’une seule fois en dehors du monde arabe : c’était à Paris, à l’Olympia, en 1967. Quelque quarante années plus tard, l’IMA est fier de célébrer sa mémoire et – une nouvelle fois à Paris… – de donner envie à une autre génération d’aller à sa rencontre ».

Unesco
Le 18 décembre 2017, lors de la Journée mondiale de la langue arabe 2017, Audrey Azoulay, directrice générale de l'UNESCO (Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture), a loué la langue arabe, "pilier de la diversité culturelle de l’humanité. C’est l'une des langues les plus parlées au monde, pratiquée au quotidien par plus de 290 millions de personnes".

Et d'ajouter :
"Dans la diversité de ses formes, classique ou dialectales, de l’oralité à la calligraphie poétique, la langue arabe a donné naissance à une esthétique fascinante, dans des domaines aussi variés que l’architecture, la poésie, la philosophie, la chanson… Elle donne accès à une incroyable variété d’identités et de croyances, et son histoire raconte la richesse de ses liens avec d'autres langues. L’arabe a joué un rôle de catalyseur des savoirs, favorisant la transmission des sciences et des philosophies grecques et romaines à l’Europe de la Renaissance. Elle assuré le dialogue des cultures le long des routes de la soie, des côtes de l’Inde à la corne de l’Afrique.
L’UNESCO soutient les artistes, les créateurs, les chercheurs, les journalistes, notamment les femmes, qui portent haut cette langue, à l’instar de la mythique Oum Kalthoum, ou encore d’Emel Mathlouti, dont la chanson Kelmti Horra (Ma parole est libre) exprime des aspirations universelles à la paix et la liberté. L’UNESCO entend mobiliser la langue arabe comme vecteur de dignité et d’égalité, pour l’émancipation et l’égalité entre les hommes et les femmes.
A l’occasion de cette journée, l’UNESCO organise une série d’événements, de concerts et de tables rondes en son Siège à Paris et dans le monde, pour stimuler la recherche linguistique et le développement des dictionnaires arabes, pour mettre en lumière les liens entre l’arabe et les sciences, et le potentiel des nouvelles technologies pour la diffusion et l’apprentissage de cette belle langue".
 
"Hommage aux grandes divas orientales"
Arte diffusera le 26 mars 2019 "Hommage aux grandes divas orientales" (Hommage an die großen Diven des Orients) par Olivier Simonnet. "Une célébration de la grande chanson arabe au féminin. En mai 2018 à la Philharmonie de Paris, la Libanaise Abeer Nehme, la Palestinienne Dalal Abu Amneh et l'Égyptienne Mai Farouk interprètent les plus grands succès d'Oum Kalthoum, Fairouz, Warda ou Asmahan."

 "Oum Kalthoum, Fairouz, Asmahan, Warda, Leila Mourad… Depuis que, dans les années 1940, leur voix s'est imposée sur les ondes et les écrans de cinéma, leurs chansons sont devenues des classiques connus de tous. Et à l’écoute de ses grandes divas, le cœur du monde arabe bat plus vite. En marge de l'exposition "Al Musiqa" qui s'est tenue à la Cité de la musique, à Paris, la Philharmonie a rendu hommage le 12 mai dernier à ces artistes d'exception, souvent méconnues en Occident, grâce à trois de leurs jeunes émules. Devant une salle comble, la Libanaise Abeer Nehme, la Palestinienne Dalal Abu Amneh et l'Égyptienne Mai Farouk, accompagnées par l’Orchestre du monde arabe placé sous la direction du Palestinien Ramzi Aburedwan, interprètent des chansons immortelles qui, en parlant d’amour, de condition féminine ou de poésie, ont fait souffler un vent de modernité et de liberté au Maghreb et au Proche-Orient."


"Hommage aux grandes divas orientales" par Olivier Simonnet
France, 2018, 91 min
Production : Electron Libre Productions
Avec Abeer Nehme, Dalal Abu Amneh, Mai Faruk
Direction musicale : Ramzi Aburedwan
Orchestre : Arab World Orchestra
Sur Arte le 26 mars 2019 à 5 h 00
Visuels :
Le chef Ramzi Aburedwan et l’Orchestre du Monde Arabe, Abeer Nehme (chanteuse libanaise ), Dalal Abu Amneh (venue de Palestine) et Mai Farouk (une voix égyptienne).
Credit : © Electron Libre Productions
Ce trio est composé d’Abeer Nehme (chanteuse libanaise, diplômée en musicologie et autant à l’aise avec les registres religieux que populaires), Dalal Abu Amneh (venue de Palestine et acclamée par ses pairs depuis ses seize ans) et Mai Farouk (une des plus jolies voix égyptiennes). Aux côtés de l’Orchestre du Monde Arabe et du chef Ramzi Aburedwan, ces trois artistes interprètent des chansons qui parlent d’amour, de condition féminine, de poésie… Des œuvres qui font souffler un vent de modernité et de liberté sur le monde arabe depuis les années quarante.
Credit : © Electron Libre Productions

Illégitime Défense, ARTE France, 2016, 53 min
Sur Arte le 21 juin 2017 à 22 h 05, les 27 décembre 2017, 10 janvier 2018 et 19 janvier 2018 à 5 h

Visuels :
A la découverte de la chanteuse égyptienne Oum Kalthoum, la plus grande diva du monde arabe.
 © Illigitime défense

Les citations sur le documentaire sont d'Arte et du film, et sur l'exposition de l'IMA. Cet article a été publié le 20 juin 2017, puis le 26 décembre 2017.

samedi 23 mars 2019

« Nuremberg le procès des Nazis » de Paul Bradshaw et Nigel Paterson


« Nuremberg : le procès des Nazis » (Nuremberg: Nazis on Trial), est un docu-fiction en trois parties de Paul Bradshaw et Nigel Paterson (2006). Un film associant des scènes jouées par des acteurs, des archives, des témoignages d’historiens et de témoins du procès, par un tribunal international, en 1945-1946, d’une vingtaine de criminels deguerre nazis, dont Hermann Göring, Albert Speer et Rudolf Hess. Arte diffusera le 26 mars 2019 à 23 h 45 "Nuremberg, le procès des nazis" (Nürnberg - Die Prozesse), "Albert Speer" (Albert Speer - Karriere ohne Gewissen). 



Après les suicides du Führer Adolf Hitler le 30 avril 1945, de Joseph Goebbels, ministre de l’Education du peuple et de la Propagande, et de Heinrich Himmler, chef de la SS, en mai 1945, puis celui de Robert Ley, directeur du Deutsche Arbeitsfront (Front allemand du travail qui regroupe les syndicats), dans sa prison à Nuremberg le 25 octobre 1945, les Alliés tiennent particulièrement à ce que la vingtaine de dirigeants nazis de haut rang qu’ils ont arrêtés, interrogés et emprisonnés soient en mesure de comparaître devant le futur tribunal international chargé d’établir les faits et de juger ces détenus. La surveillance de ces prisonniers nazis est donc renforcée.

Gustave M. Gilbert, psychologue Juif américain d’origine autrichienne, et agent de liaison avec les prisonniers, veille à leur santé mentale, rédige régulièrement pour le commandant de la prison, le colonel B.C. Andrus, des rapports sur leur état psychologique et « suggère des angles d’attaque » aux Alliés en vue des audiences judiciaires. Les Alliés préparent soigneusement ce procès afin que les accusés ne l’utilisent pas comme une tribune de propagande nazie.

Si la séance inaugurale de ce procès hors norme a lieu à Berlin le 18 octobre, le procès se déroule du 20 novembre 1945 au 1er octobre 1946 à Nuremberg. Et en présence d’une armada d’interprètes et de journalistes, dont Lucien Bodart, Walter Cronkite, Ilya Ehrenbourg, Joseph Kessel pour France-Soir, Evgueni Khaldei, auteur de la célèbre photo du drapeau rouge flottant sur le Reichstag, Richard Llewellyn, Erika Mann, Alexandre Vialatte, Rebecca West, Markus Wolf, et Tullia Zevi.

Des liturgies nazies au tribunal international
Nuremberg, c’est la ville où se sont déroulées les grandes manifestations publiques annuelles du Parti national-socialiste.

Le choix de cette ville est certes symbolique, mais surtout motivé par des considérations pratiques : après les bombardements, y demeurent intacts le Palais de justice relié par un tunnel à la prison, l’Hôtel de Ville et le Grand Hôtel.

Une ville donc emblématique pour un procès extra-ordinaire : le premier procès militaire international d’une vingtaine de responsables nazis poursuivis pour « plan concerté ou complot », « crimes contre la paix », « crimes de guerre » et un chef d’accusation nouvellement intégré au droit international : les « crimes contre l’humanité ».

Le Tribunal est composé de magistrats et de ministères publics représentant les Alliés - américains, britanniques, soviétiques et français. La Cour est présidée par Geoffrey Lawrence. Pour Ernst Michel, survivant d’Auschwitz, c’est une « satisfaction de voir la justice être rendue ».

Après lecture du long acte d’accusation, est projeté un film d’une heure sur la gravité, l’horreur et l’ampleur des crimes retenus contre eux : les camps de concentration et d’extermination, les modes d’assassinats des Juifs, les expériences « médicales », les vivisections, etc. Un film qui exerce un impact important sur tous les spectateurs, en particulier les accusés.

Parmi les crimes de guerre, le procès écarte le massacre au printemps 1940 de milliers d'officiers polonais dans la forêt de Katyn, près de Smolensk. Pendant le procès de Nuremberg, l’avocat de Göring demande la mise en accusation des Soviétiques pour ce crime de guerre. Le 1er juillet 1946, six témoins, de la défense et de l’accusation, présentent leur version des faits au tribunal. Il apparaît que l'auteur de ce massacre est le NKVD, dont l'URSS. Le verdict du Tribunal occulte ce massacre : celui-ci montre que des Alliés ont commis un crime de guerre, un grief reproché aux accusés.

Des stratégies divergentes
"À travers archives et reconstitutions, ce documentaire restitue les moments clés du procès exceptionnel qui vit comparaître à Nuremberg, de novembre 1945 à octobre 1946, vingt-et-un dignitaires nazis. Parmi eux, Albert Speer, ministre de l'Armement et architecte des grands travaux d'Hitler, le seul prévenu prêt à plaider coupable".

"Du 20 novembre 1945 au 1er octobre 1946, un tribunal militaire international juge vingt-et-un responsables nazis. Les États-Unis, la Grande-Bretagne et l’URSS ont envoyé un procureur général et un juge flanqué d’un suppléant. Les chefs d’accusation sont "le plan concerté ou complot", qui induit les "crimes contre la paix" et les "crimes de guerre", ainsi que les "crimes contre l’humanité", nouvelle catégorie au regard du droit international."

"Les réalisateurs anglais ont compulsé des centaines d’ouvrages et des montagnes d’archives allemandes, anglaises et américaines sur ce procès hors du commun qui eut lieu à huis clos. Le documentaire fait alterner des scènes reconstituées – dont les dialogues correspondent exactement aux phrases prononcées par les protagonistes –, des séquences d’archives et les interviews d’environ quatre-vingts historiens, journalistes et témoins, dont certains jouèrent un rôle de premier plan lors du procès".

Le titre du film ne retranscrit pas l’ambition limitée, mais originale des auteurs du filmCeux-ci n’abordent pas l’aspect juridique. Ils évoquent sommairement les opinions opposées des Alliés à l’égard des dirigeants nazis emprisonnés : pour Churchill et les Soviétiques, leur élimination était préférable ; pour les Américains, le procès est l’occasion de rendre publics tous les faits.

Paul Bradshaw et Nigel Paterson esquissent les portraits de certains criminels nazis - Franz von Papen, vice-chancelier puis ambassadeur, Hjalmar Schacht, ministre jusqu’en 1943, Baldur von Schirach, chef des Jeunesses hitlériennes puis gouverneur de la région de Vienne - jugés à Nuremberg.

Ils concentrent leurs trois volets sur trois accusés aux stratégies divergentes : le successeur désigné d’Hitler, Reichsmarschall – grade le plus élevé – et commandant en chef de la Luftwaffe Hermann Göring (1893-1946), Albert Speer (1905-1981), ministre de l’Armement et architecte des grands travaux de Hitler, et Rudolf Hess (1894-1987), un des rédacteurs des lois antisémites de Nuremberg (1935).

Arte n'a pas diffusé, sans explication, le volet sur Hess : celui-ci s’était rendu, peut-être pour négocier la fin de la guerre, le 10 mai 1941 en Ecosse, où il avait été arrêté et emprisonné.

La dramaturgie du film souligne le contraste entre les personnalités et les stratégies judiciaires de deux dirigeants nazis ayant occupé des fonctions importantes jusqu’à la capitulation du IIIe Reich - Hermann Göring et Albert Speer -, et la dimension psychologique du procès. Les « dialogues des scènes de reconstitution s’inspirent des archives de l’époque ».

Göring
Göring se constitue prisonnier le lendemain de la capitulation aux Américains. Il a « créé la Gestapo, préparé les lois contre les Juifs et le réarmement ». Il avait prêté ce serment d’allégeance à Hitler : « Je n’ai aucune conscience. Adolf Hitler est ma conscience ».

Grossier, vaniteux, il demeure un fervent nazi. Sur son acte d’accusation, il écrit : « Les vainqueurs seront toujours les juges, et les vaincus les accusés ».

Malin, il use de son ascendant sur les autres accusés pour constituer et maintenir un front uni sur sa défense : la revendication fière du nazisme et le rejet de toute responsabilité dans les crimes.

Amaigri, désintoxiqué, fanfaronnant, il comparaît en revendiquant sa fidélité à Hitler, son souci du peuple allemand.

Parmi les témoins : Otto Ohlendorf, commandant de l’Einsatzgruppe D, un de ces groupes mobiles ayant exécuté les Juifs près de leurs villages en Europe centrale et de l’Est, pointe la responsabilité de Göring dans ces massacres ; le 15 avril 1946, Rudolf Höss, commandant d’Auschwitz, résume sa rencontre avec Himmler à l’été 1941 : appliquer la « solution finale » à Auschwitz où ont été exterminés plus d’un million de personnes, essentiellement Juives. Un témoignage précis et accablant.

Au procureur américain Robert H. Jackson qui dénonce le caractère secret des préparatifs allemands pour rendre libres l’accès au Rhin, Göring réplique ironiquement n’avoir pas lu « quelque part l’annonce des préparatifs de mobilisation entrepris par les Etats-Unis ». Ce qui fait rire la salle.

Göring perd de sa superbe et est déstabilisé lors de son contre-interrogatoire par le procureur britannique Sir David Maxwell-Fyfe, maîtrisant mieux son dossier, et quand Robert H. Jackson lui reproche son pillage au bénéfice du IIIe Reich et à son profit, d’œuvres d’art européennes appartenant à des collectionneurs privés, généralement Juifs, et à des musées publics.

Speer conseille à Gustave M. Gilbert de séparer Göring des autres accusés lors des repas pour réduire son emprise sur les accusés. Ce que font les Alliés : Göring prend ses repas seul dès la mi-février 1946. Les autres accusés discutent alors librement et s’émancipent de son autorité.

Condamné à mort par pendaison pour les quatre chefs d’inculpation, Göring se suicide en absorbant une dose de cyanure cachée dans sa cellule la nuit de son exécution, le 14 octobre 1946. Dans son Journal de Nuremberg (Nuremberg Diary), Gustave M. Gilbert écrit : « Göring est mort comme il a vécu, en essayant de railler toutes les valeurs humaines et de détourner l’attention de sa culpabilité par un geste spectaculaire ».

Le cadavre de Göring est envoyé dans un crématorium à Munich ; les cendres sont « dispersées dans un cours d’eau pour éviter que soit édifiée une construction à la mémoire de Göring ».

"1946. Le colonel américain Burton C. Andrus s'est vu confier la mission de garder un des plus célèbres inculpés des procès de Nuremberg : Herman Goering. Le numéro 2 du régime nazi, fervent partisan de la déportation des juifs, était un personnage machiavélique qui fit tout pour déstabiliser son geôlier. Une partie serrée qui se terminera par le suicide de Goering. Un drame passionnant raconté à la manière d'une fiction, à partir des mémoires du colonel et enrichi d’images d’archives et de témoignages poignants. Récompensé aux BAFTA Awards (British Academy Film & Television Arts Awards)", réalisé par Ben Bolt, diffusé par HistoireGoering : bras de fer à Nuremberg est un "film captivant qui dévoile le jeu psychologique de Goering lors des procès de Nuremberg et le mystère entourant son suicide".

Albert Speer
Arte diffusera le 26 mars 2019 à 23 h 45 "Nuremberg, le procès des nazis" (Nürnberg - Die Prozesse), "Albert Speer" (Albert Speer - Karriere ohne Gewissen). "Ministre de l’Armement et architecte des grands travaux d’Hitler, Albert Speer est arrêté par les Américains. C’est le seul prévenu prêt à plaider coupable, au grand dam de Goering. Il dit regretter ses forfaits, notamment le recours aux travailleurs forcés. Il fait aussi valoir qu’il s’est opposé à la politique de la terre brûlée du Führer et qu’il a même tenté de l’éliminer. Il échappera ainsi à la peine capitale et purgera vingt ans de détention."

Issu de la haute bourgeoisie allemande, cet architecte fait partie du cercle des intimes d’Hitler avec lequel il semble lié par une relation père/fils. Les Alliés estiment que la guerre a duré deux années de trop en raison de l’efficacité de Speer comme ministre de l’Armement et de la production de guerre. Speer se démarque de nombre d’autres accusés : il assume sa part de responsabilité dans celle collective, condamne le nazisme, reconnaît le mal commis.

Albert Speer minore son rôle en se présentant comme un administratif soucieux de remplir sa mission, ayant ignoré les conditions d’esclavage de « cinq millions d’étrangers dont 200 000 volontaires » contraints à des travaux obligatoires dans les usines d’armements. Il allègue avoir seulement estimé le nombre de personnes nécessaires à la machine de guerre allemande et rejette toute autre responsabilité sur Fritz Sauckel, responsable du recrutement et de l’exploitation de la main d’œuvre étrangère, et qui sera condamné à mort par le Tribunal.

Il affirme s’être opposé à la politique de la terre brûlée décrétée par Hitler pour freiner la progression des Alliés, et allègue avoir tenté de tuer Hitler par gaz dans son bunker à la fin de la guerre.

Le contre-interrogatoire de Speer par Jackson est moins pugnace que celui de Göring.

La stratégie et la personnalité – intelligence, sociabilité - de Speer concourent à expliquer la peine infligée : Speer est condamné pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité à une peine de 20 ans d’emprisonnement. Après avoir purgé sa peine, il est libéré en 1966 et se consacre à l’écriture de livres.
Les historiens sont partagés sur Speer : « homme torturé » ayant admis sincèrement sa part de responsabilité ? Ou  « machiavel cynique ayant berné le monde entier » et dont l’implication dans les crimes ressort davantage à la lumière de récents travaux d’historiens ?

Dans la série Nazi Hunters, histoire diffusa les 14, 17, 22 et 28 février, 5 et 11 mars 2016 le numéro consacré à Albert Speer, documentaire de Martin Jo Hughes. "Albert Speer a été l'un des plus proches conseillers d'Hitler et l'un de ses meilleurs amis. Technocrate, architecte visionnaire et ministre de l'armement et de la production de guerre, il était l'un de ceux qui faisaient fonctionner le système meurtrier mis en place par le Führer. Son plus grand crime : l'exploitation inhumaine de millions de travailleurs forcés dans les usines. Après la guerre, les Alliés ont tout fait pour le retrouver. Deux groupes différents le cherchaient : l'un pour le traîner devant la justice, l'autre pour obtenir son aide et qu'il collabore avec les Américains". 

Rudolf Hess
"Dès les débuts politiques d'Hitler, Rudolf Hess était comme son ombre. Il l'a aidé lors de l'écriture de " Mein Kampf " et des lois de Nuremberg, sera adjoint du Fürher et représentant officiel du parti nazi. Alors pourquoi a-t-il décidé un beau matin, à la veille de l'invasion de l'URSS, de s'emparer d'un avion de chasse pour s'envoler seul jusqu'en Ecosse, négocier un accord de paix auprès du Royaume-Uni ? A la suite de cet événement, Hitler le déclarera fou et le condamnera a passé le reste de la guerre en captivité en Colombie. Découvrez cette personnalité complexe lors de son procès... "


« Nuremberg, le procès des Nazis » de Paul Bradshaw et Nigel Paterson
Royaume-Uni (BBC Two et Discovery Channel), 2006
Avec Ben Cross, Nathaniel Parker, Robert Pugh, Adam Godley, Colin Stinton.
1ère partie : 57 minutes ; 2e partie : 59 minutes
Sur Arte les 
- 27 avril à 20 h 40 et 21 h 40 et 28 avril 2011 à 14 h 45 et 15 h 40
- 8 avril 2014 à 23 h 30dans la nuit du 7 au 8 avril, les 22 et 28 avril 2015 
26 mars 2019 à 23 h 45, 4 avril 2019 à 10 h 55
Sur RMC Découverte le  3 juillet 2015

Visuels de haut en bas :
Vue du Tribunal. © BBC-Iana Blajeva
Göring et Gustave M. Gilbert. © BBC-Iana Blajeva
Speer et Gustave M. Gilbert. © BBC-Iana Blajeva
Albert Speer (Nathaniel Parker) attend dans sa cellule de la prison de Nuremberg son procès. Il a décoré le mur avec des dessins
© BBC/Iana Blajeva
Rudolph Hess. © BBC

Articles sur ce blog concernant :

Cet article a été publié le 26 avril 2011. Il a été republié les :
- 6 juillet 2013  à l'approche de la diffusion sur France 3, à 23 h 40, de J'étais à Nuremberg, d'André Chandelle ;
- 18 mars 2014. Histoire a diffusé les 18 mars à 17 h 04, 20 mars 2014 à 22 h 35 et 27 mars 2014 Goering, bras de fer à Nuremberg, de Ben Bolt ;
- 8 avril et 27 juin 2014. RTL9 a diffusé le 28 juin 2014 Nurembergtéléfilm en deux parties d'Yves Simoneau (2000) ;
- 2 septembre 2014. Toute l'Histoire a diffusé les 3 et 7 septembre 2014 les numéros de la série Les complices d'Hitler (1996) consacrés à "Göring, le numéro deux" et "Speer, l'architecte" ;
- 19 novembre 2014. Toute l'Histoire a diffusé le 20 novembre 2014 à partir de 20 h 45 une série et un documentaire sur le tribunal de Nuremberg ;
- 7 avril et 3 juillet 2015, 16 février 2016.