Citations

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« Il faut commencer par le commencement et le commencement de tout est le courage » (Vladimir Jankélévitch).
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit » (Charles Péguy).

lundi 31 juillet 2017

« Richard Wagner et les Juifs » de Hilan Warshaw


« Richard Wagner et les Juifs » (Wagner’s Jews) est un documentaire de Hilan Warshaw (2013). Les relations complexes entre Richard Wagner (1813-1883), célèbre compositeur et librettiste allemand d’opéras romantiques, concepteur de l’opéra comme Gesamtkunstwerk - « œuvre d’art totale » (Gesamtkunstwerk)associant musique, danse, chant, poésie, théâtre et arts plastiques -, ainsi qu’auteur d’écrits antisémites, et des admirateurs et soutiens contemporains Juifs. L'interdiction de concerts de ses œuvres demeure un relatif tabou en Israël. Lors du festival de Bayreuth 2017, le metteur en scène australien, Barrie Kosky a "attaqué le compositeur allemand avec sa production politique des Maîtres chanteurs de Nuremberg.


Pour quelles raisons Richard Wagner, qui ne cachait pas son antisémitisme , a-t-il bénéficié de mécènes et soutiens, parmi les plus dévoués, Juifs ? Quels liens reliaient ceux-ci à Wagner malgré ses appels à l’élimination des Juifs de la vie allemande ? Pourquoi ces jeunes musiciens, producteur ou amis Juifs de Wagner lui ont-ils gardé leur affection et leur admiration, lui ont-ils apporté l’aide indispensable à sa carrière et à son travail, alors que leurs coreligionnaires se distançaient, et rompaient toute relation avec cet artiste ?

Quelles sont les racines de l’antisémitisme de Wagner ? Jalousie à l’égard du succès des opéras de son contemporain et rival Juif, Giacomo Meyerbeer (1791-1864) ? Doutes sur l'identité de son père et probabilité d'avoir une origine Juive honnie de lui ? 

Pour répondre à ces questions, et à l’occasion du 200e anniversaire de la naissance de Richard Wagner, le réalisateur américain Hilan Warshaw s’intéresse à certains supporters ardents Juifs, tel Hermann Levi, fils d’un rabbin et artiste ayant dirigé la première du Parsifal de Wagner tout en refusant de se convertir au christianisme pour diriger cette oeuvre si chrétienne, Angelo Neumann (1838-1910), qui a produit des œuvres de Wagner en Europe et contribué à son succès public - Wagner reconnaissait que les spectateurs de ses spectacles, ou du moins "ceux des premières rangées", étaient majoritairement Juifs -, Joseph Rubinstein (1847-1884), pianiste proche de la famille de Wagner pendant des années, ayant achevé l’orchestration de certains de ses opéras et s’étant suicidé à la mort de Wagner, Carl Tausig (1841-1871), élève de Franz Liszt, pianiste et compositeur polonais, qui comptait parmi les collaborateurs les plus proches et appréciés de Wagner… Citons aussi le maître de chœur Heinrich Porges.

Hilan Warshaw se rend aussi là où a vécu et travaillé Wagner, en Allemagne, en Suisse et en Italie. Il se penche sur les rapports complexes qu'entretenait Wagner avec les Juifs.

En 1850, Wagner publie sous pseudonyme « K. Freigedank » (« libre pensée ») Das Judenthum in der Musik (La judéité dans la musique) dans Neue Zeitschrift für Musik. Il y écrit que la musique juive est dénuée de toute profondeur et expressivité, caractérisée par la froideur et l’indifférence, l’insignifiance et la bêtise. Ce pamphlet antijuif est republié sous le nom de Wagner en 1869.

Dans Deutsche Kunst und Deutsche Politik (1868), Wagner stigmatise « l’influence nuisible des Juifs sur la moralité de la nation ». Si cet antisémitisme est honni de Minna Player, première épouse de Wagner, il est partagé par Cosima von Bülow qui devient la seconde épouse de Wagner après que celui-ci a divorcé.

Le même Wagner a loué des compositeurs Juifs comme Félix Mendelssohn (1809-1847) (ouverture Les Hébrides) et Jacques-Fromental Lévy dit Halévy (1799-1862), auteur notamment de La Juive.

En 1985, l’exposition Wagner et les Juifs au Musée Richard Wagner à Bayreuth, cité bavaroise où est enterré Wagner et où il a fondé en 1876 le festival d’opéra dédié à l'exécution de ses dix principaux opéras, avait souligné la similitude entre les expressions antisémites de Wagner et celles des Nazis, et relevé que Wagner était revenu sur ses premières déclarations antisémites. Un festival dirigé à partir de 1930 par Winifred Wagner, belle-fille de Wagner et épouse de son fils Siegfried, et amie personnelle d’Hitler, devenu chancelier du IIIe Reich en janvier 1933. Dans la famille Wagner, Gottfried Wagner, musicologue et réalisateur né en 1947, et arrière-petit-fils de Wagner a critiqué les sympathies de sa famille pour le nazisme.
Si Wagner comptait à Vienne des admirateurs fervents, il y était vivement critiqué par l'écrivain Juif Daniel Spitzer.

En 2012, les éditions Berg ont publié Wagner contre les Juifs. « La Juiverie dans la musique » et autres textes, essai de l'historien Pierre-André Taguieff. L'éditeur présente ainsi cette somme :
"Dans l’histoire de l’antisémitisme moderne, le rôle joué par Richard Wagner (1813-1883) est aussi important qu’incomparable. Par son essai polémique publié en 1850, Das Judenthum in der Musik (« La juiverie dans la musique »), où il prend pour cible les Juifs dont il dénonce l’influence selon lui polymorphe et corruptrice, il a largement contribué à la formation de l’antisémitisme moderne en tant que « code culturel ». Ce pamphlet, réédité dans une version augmentée en 1869, fut suivi d’autres textes où Wagner a précisé ou développé ses prises de position antijuives. Wagner voit dans l’émancipation des Juifs la cause principale de l’« enjuivement » (Verjüdung) des sociétés modernes où ils ont pris place, accélérant ainsi la « décadence » des formes artistiques. Sa thèse centrale est que les Juifs ont transformé l’art en marchandise. En dénonçant le monde moderne comme « enjuivé », c’est-à-dire « dégénéré », Wagner rejoint sur un point essentiel les polémistes antimodernes. Dans le triomphe du modernisme, porté autant par la « puissance de l’argent » que par la « puissance de la plume » (celle du journaliste) et les séductions trompeuses de « la mode », il voit une « victoire du monde juif moderne ». L’antisémitisme wagnérien représente ainsi le prototype de l’antisémitisme « révolutionnaire conservateur ». Wagner a esquissé un programme de régénération du monde moderne qui tient en une formule : « désenjuiver » la culture européenne. En comprenant ce « désenjuivement » comme une libération des peuples européens, les wagnériens pangermanistes ont ouvert la voie à l’antisémitisme « rédempteur » qui sera au cœur de la doctrine hitlérienne. Dans cet ouvrage, Pierre-André Taguieff a choisi de privilégier le retour aux textes de Wagner sur et contre les Juifs et « la juiverie », trop négligés, mal lus et sous-estimés comme tous les écrits dits « théoriques » du Maître. Il montre que l’antisémitisme des écrits polémico-théoriques de Wagner est une réalité, alors que celui de ses œuvres poético-musicales n’est qu’une hypothèse, non sans suggérer que cette dernière est rendue vraisemblable par ses écrits antisémites et ses opinions antijuives maintes fois exprimées...
La réinvention des mythes germaniques par Wagner, adepte par ailleurs de la thèse de l'origine aryenne de la civilisation, a nourri l'idéologie allemande dès le Deuxième Reich, lui fournissant des modèles de héros et de créatures démoniaques ou repoussantes. Dans ses écrits doctrinaux et ses déclarations publiques, à partir de 1850, Wagner a beaucoup fait pour diffuser la thèse selon laquelle l'influence juive dans la culture européenne était essentiellement négative, porteuse de corruption et de dégénérescence, et qu'il fallait de toute urgence lutter contre le processus de « judaïsation (Verjüdung) de l'art moderne ». Ce qu'il stigmatise comme « enjuivement » ou « judaïsation » de l'art et plus généralement de la culture au XIXe siècle, il l'analyse à la fois comme un effet pervers de l'émancipation et comme un processus corrélatif de la « décadence » des formes artistiques en Allemagne. La « judaïsation » représente pour Wagner le triomphe du « Juif cultivé », du Juif moderne sorti du ghetto, un Juif ayant cessé de parler yiddisch, parlant et s'habillant comme un citoyen allemand, un Juif quasi-indiscernable perçu et dénoncé par Wagner comme le type même du « parvenu ». La thèse centrale du musicien-prophète est que les Juifs modernes ont transformé l'art en marchandise.  Dans son article intitulé « Modern » - qui joue sur les connotations du mot en allemand : d'une part, « moderne », mais, d'autre part, « pourrir » -, achevé le 12 mars 1878, Wagner dénonce dans le triomphe du modernisme, porté autant par la « puissance de l'argent » que par la « puissance de la plume » (celle du journalisme), une « victoire du monde juif moderne ». En posant que le monde moderne est un monde « judaïsé » ou « enjuivé », c'est-à-dire « dégénéré », Wagner rejoint sur un point essentiel les polémistes catholiques traditionalistes qui, dans le dernier tiers du XIXe siècle, radicalisent dans un sens antijuif la dénonciation des « erreurs modernes » par le Vatican, qui visait avant tout l'athéisme, le matérialisme et la franc-maçonnerie. Wagner a esquissé un programme de régénération du monde moderne, qui tient en une formule : « déjudaïser » la culture européenne. En comprenant cette « déjudaïsation » comme une libération ou une émancipation des peuples européens, Wagner a ouvert la voie à l'antisémitisme « rédempteur » qui sera au coeur de la doctrine hitlérienne".
Archives, interviews de musicologues – John Louis DiGaetani, Robert Gutman -, chefs d’orchestre - Asher Fisch, Leon Botstein, Zubin Mehta -, d’historiens – Dina Porat, responsable à Yad Vashem, Paul Lawrence Rose -, politiciens – Yossi Beilin, artisan de la « guerre d’Oslo  » -, et extraits d’opéras wagnériens composent ce documentaire qui évoque aussi le débat relatif à la représentation d’œuvres de Wagner en Israël.

Relatif tabou en Israël
En raison de l’antisémitisme de Richard Wagner et des sympathies nazies de Winifred Wagner, l’œuvre de cet artiste a été interdite de représentations dans les salles de spectacles israéliennes et notamment dès 1938 par l'orchestre de Palestine, préfiguration de l’orchestre philharmonique d’Israël et formé de Juifs ayant fui les persécutions antisémites notamment en Allemagne et en Autriche.

En 1981, Zubin Mehta, chef d’orchestre de l’orchestre philharmonique d’Israël, a voulu briser ce tabou en dirigeant l’ouverture de Tristan et Isolde (1865). Il a souligné le fait que dans un Etat au régime démocratique comme Israël, toutes les musiques devraient être interprétées. Il a ajouté que ceux blessés par la musique wagnérienne étaient libres de quitter la salle. Deux musiciens avaient sollicité et obtenu l’autorisation de ne pas interpréter Wagner.

En août 1995, la radio israélienne a diffusé en prime time, un samedi soir, l’opéra de Wagner Le Vaisseau fantôme (Der fliegende Holländer, 1843). Un relatif tabou était alors brisé.

On aurait pu croire le débat clos.

En 2000, l’orchestre de Rishon LeZion  dirigé par le survivant de la Shoah Mendi Rodan (1929-2009) a interprété L’idylle de Siegfried de Wagner.

Or, en juillet 2001, lors du festival d’Israël, le chef d’orchestre Daniel Barenboim a dirigé le Berlin Staatskapelle. Après la représentation, il a prévenu le public de son intention de diriger l’ouverture de Tristan et Isolde. Il a demandé au public si celui-ci voulait l’entendre. Un grand nombre de spectateurs ont protesté et ont quitté la salle, quelques uns sont restés. Une représentation révélant que l’hostilité à Wagner en Israël ne s’était pas émoussée au fil des ans. Un débat qui déborde le monde des mélomanes, et qui mêle des arguments fondés et des émotions vives.

Le 17 décembre 2013, lors d’un symposium dans la capitale israélienne visant à marquer le 200e anniversaire de la création de l’orchestre symphonique de Jérusalem placé sous la direction artistique du chef d’orchestre Frédéric Chaslin, Ran Carmi, un propriétaire trentenaire d’un magasin hiérosolomytain de musique, a interrompu  une conférence sur l’interdiction de représentation des œuvres de Wagner en Israël. Il a crié au public « Dachau, Auschwitz, Kapos », exprimé son opposition  au discours antisémite du compositeur et a entonné l’hymne national israélien. Il a été interpellé par des agents de police et a quitté la salle dont environ 10% des sièges étaient occupés. Le concert d’artistes ayant influencé Wagner ou ayant été influencé par lui a été annulé faute d’un nombre suffisant de réservations et en raison des mauvaises conditions climatiques qui ont empêché les répétitions.

Le Musée Juif de Vienne (Jüdisches Museum Wien) a présenté  l'exposition Euphorie und Unbehagen. Das jüdische Wien und Richard Wagner  (Euphoria and Unease. Jewish Vienna and Richard Wagner).

Le 26 juillet 2015, après cinq ans de rénovation - espace muséal doublé - et un "investissement de 20 millions d’euros", en plein festival de Bayreuth, le musée Richard Wagner de Bayreuth a accueilli de nouveau le public. Réunissant photographies en compagnie du dictateur  – fervent amateur de Wagner et du Festival de Bayreuth -, films et tracts antisémites détenus par la famille Wagner, il évoque la vie du compositeur et, pour la première fois, les relations entre la famille Wagner et le national socialisme, les liens des descendants de la famille Wagner - et notamment la belle-fille du compositeur, Winifried Wagner - avec Hitler, souvent invité de la famille, et appelé par les enfants « l’oncle Wolf ». « Lorsque que le musée a ouvert il y a près de 40 ans, il n’était pas complet. Le musée devait non seulement évoquer sa musique, ses opéras mais aussi la réception de son travail dans les décennies qui suivirent et les relations que sa famille a entretenu avec Hitler », a déclaré le directeur du musée Sven Friedrich. Maire de Bayreuth, Brigitte Merk-Erbe surenchérit : « Nous devons avoir conscience de notre histoire et travailler avec ». Édifiée par Richard Wagner entre 1872 et 1875 près du Palais du Festival de Bayreuth, la villa Wahnfried a été entièrement restaurée et propose au public une documentation authentique et précise sur la vie du compositeur. A proximité, un immeuble moderne présente les expositions temporaires et des costumes d’opéra.

En 2015, a été publié Wagner antisémite de Jean-Jacques Nattiez. "La grandeur de l’un des plus remarquables musiciens du monde occidental peut‐elle excuser des positions parmi les plus abjectes qui soient ? Et surtout : peut‐elle justifier qu’on les ignore ? Leurs manifestations ne font malheureusement aucun doute : dans son essai « La judéité dans la musique » (1850) ou d’autres écrits dont on trouvera ici des traductions nouvelles, ainsi qu’un inédit en français. Mais peut‐on dire que les livrets et même la musique de ses opéras sont antisémites ? L’antisémitisme de Wagner est un sujet pour le moins controversé dans la littérature spécialisée dont on trouvera ici un bilan à la fois critique et polémique, mettant en jeu l’enquête biographique, l’histoire générale, l’histoire de l’antisémitisme, l’histoire de la musique,  la musicologie, la sémiologie, la psychanalyse et l’esthétique. Et comment l’expliquer ? Parce qu’il aurait été juif lui-même ? Beaucoup de ses contemporains le croyaient, comme l’atteste la vaste collection de caricatures du compositeur réunie dans cet ouvrage. Au terme d’un examen serré, il est nécessaire de poser des questions dérangeantes : faut‐il interdire l’exécution ou la représentation des opéras de Wagner ? Faut-il fermer Bayreuth ?"

Le 25 janvier 2016, Arte diffusa La Folie Wagner (WagnerWahn), de Rafl Pleger (2013) : "À l'occasion du deux-centième anniversaire du compositeur allemand, entrez de plain-pied dans la légende de Richard Wagner avec cette biographie documentaire captivante qui explore une vie et une oeuvre aussi complexes que flamboyantes. Libertin, égoïste, anarchiste en diable, Wagner mena son existence sous le signe des extrêmes. C’est seulement auprès de sa deuxième femme, Cosima von Bülow, que le compositeur put trouver complice à sa mesure, elle qui sut guider d’une main ferme son destin tumultueux et, après sa mort, construire à sa guise le “mythe Wagner”. Relecture originale du parcours du compositeur, ce documentaire se concentre sur leur extravagant duo, raconté à la manière d’un mélodrame hollywoodien des années 1950. Emmené par la musique de Wagner, ce voyage biographique hors des sentiers battus fait ainsi la part des choses entre mythe et réalité et aborde frontalement la personnalité complexe et controversée du compositeur, notamment ses convictions antisémites. Un regard inédit, éclairé par les analyses de wagnériens de renom".

En mai 2017, Nike Wagner, arrière-petite-fille de Wagner a renoncé à dirigé le festival de Bayreuth. Elle a jugé « ennuyeux à mourir de ne faire que du Wagner ». Une manifestation fondée en 1876 par Wagner en personne. « Même les rêves peuvent un jour prendre fin», a déclaré Mme Wagner, 71 ans, au journal régional Rheinische Post. « Ne faire que du Wagner est ennuyeux à mourir », a ajouté la fille de Wieland Wagner, l'inspirateur du «Nouveau Bayreuth ». En 2008, au terme d'une guerre de succession de plusieurs années, Nike Wagner avait échoué à prendre la direction du prestigieux festival de Bayreuth, dans le sud de l'Allemagne, pour succéder à son oncle Wolfgang Wagner. Ce dernier avait démissionné après 57 ans aux commandes de la manifestation. Les administrateurs avaient rejeté la candidature qu'elle présentait en duo avec le Belge Gérard Mortier, qui dirigeait alors l'Opéra de Paris, lui préférant celle des demi-sœurs Katharina Wagner et Eva Wagner-Pasquier, également arrière-petites-filles de Richard Wagner. Nike Wagner proposait d'élargir le répertoire à des compositeurs contemporains et de jouer hors les murs. Elle s'était également prononcée pour que le festival soit dirigé par une personne extérieure à la famille Wagner. Il n'y a «aucune animosité personnelle» entre elle et sa cousine Katharina, fille de Wolfgang Wagner, «même si la presse à scandale aimerait bien», a encore assuré l'arrière-petite-fille du compositeur. Elle dirige depuis 2014 le festival de Bonn dédié à Ludwig van Beethoven, après avoir été à la tête de celui de Weimar, consacré à Franz Liszt. Depuis la création de Bayreuth en 1876 par Wagner lui-même, ses descendants se déchirent régulièrement en d'interminables querelles intestines pour le contrôle de l'événement, où se presse chaque année l'élite politique et culturelle. La chancelière Angela Merkel et son époux, grand amateur de Wagner sont par exemple de grands habitués du festival".

Lors du festival de Bayreuth 2017, le metteur en scène australien, Barrie Kosky a "attaqué le compositeur allemand avec sa production politique des Maîtres chanteurs de Nuremberg. Présentée dans le cadre du célèbre festival d'opéra le 25 juillet, la comédie se veut une mise en garde contre l'intolérance et la haine. Une réalisation qui égratigne le mythe du compositeur préféré d'Adolf Hitler (1813-1883) a été présentée au public parmi lequel se trouvaient la chancelière allemande ainsi que le couple royal suédois. Tel était l'objectif du metteur en scène australien, Barrie Kosky : attaquer de front Richard Wagner dont l'antisémitisme a été clairement documenté à partir de ses écrits et correspondances au XIXe siècle. Un pari audacieux dans un festival d'opéra conçu à la gloire des œuvres du compositeur allemand et dirigé depuis les origines par ses proches et descendants, dont certains firent cause commune avec le troisième Reich au siècle dernier. Barrie Kosky ne prend pas de gants: sa production des Maîtres chanteurs de Nuremberg, une comédie autour d'un concours de chant dans la ville bavaroise au XVIe siècle, se veut un appel à la vigilance face au danger continu de l'intolérance et de l'antisémitisme. Un des personnages, Beckmesser, greffier de la ville et membre du jury, se voit au deuxième acte harcelé par la foule et recouvert d'une gigantesque tête en carton-pâte de juif orthodoxe, tout droit tirée des caricatures antisémites, avec grand nez crochu et regard rempli de haine". "mise en scène s'inspire de la vie même de Wagner. Elle s'ouvre en forme de clin d'œil caustique dans un décor représentant l'ancienne maison du compositeur à Bayreuth. On y voit Wagner assis aux côtés de son épouse Cosima, antisémite notoire, et du compositeur juif allemand Hermann Levi, avec qui il eut une relation très ambivalente. Grand admirateur de Wagner et sa musique, Hermann Levi dirigea en 1882 la première de Parsifal. Mais il dût aussi à cette époque subir les pressions du compositeur qui voulait le persuader de se convertir au christianisme. Ce que Levi ne fit jamais".
"Barrie Kosky transforme plus tard la villa des Wagner en salle de tribunal où se déroulèrent les procès de Nuremberg contre les dignitaires nazis, dans une mise en scène truffée de références à l'importance prise par la ville de Nuremberg sous le régime d'Hitler".
"Dans un entretien l'an dernier à l'AFP, le metteur en scène australien de l'Opéra-comique de Berlin avait reconnu ses «sentiments ambivalents» à l'égard de Wagner, dont les œuvres ont été utilisées par les Nazis plus tard à des fins de propagande. «Je suis le premier metteur en scène juif qui monte cette œuvre à Bayreuth et, en tant que Juif, je ne peux pas, comme le font beaucoup de gens, prétendre» que cet opéra «n'a rien à voir avec l'antisémitisme, car il a bien sûr à voir avec lui», a-t-il développé dans un entretien diffusé par la chaîne culturelle germanophone 3-Sat, ce 25 juillet".
"Le personnage caricaturé de Beckmesser «ne vient pas sur scène seulement en tant que Juif, mais comme une sorte de créature de Frankenstein représentant tout ce que Wagner haïssait: les Juifs, les Français, les Italiens, les critiques», poursuit Barrie Kosky. Pari réussi pour le metteur en scène: les critiques des médias allemands étaient positives ce mercredi 26 juillet. «Un moment de plaisir politique et polémique», juge le quotidien Tagesspiegel. «Devait-on vraiment une fois encore se pencher sur l'antisémitisme de Wagner?», demande le Spiegel, Barrie Kosky «y est parvenu de manière étonnamment convaincante et amusante». «Barrie Kosky montre les Maîtres chanteurs de Wagner comme une œuvre de propagande antisémite», souligne pour sa part le quotidien Die Welt. Nombre d'Allemands, lassés de se voir ainsi sans cesse rappeler leur sombre passé pourraient en prendre ombrage, ajoute le quotidien, qui cite toutefois de récents propos du chef de la communauté juive allemande Josef Schuster: «Dans certains quartiers des grandes villes je recommande de ne pas montrer qu'on est juif.»

« Richard Wagner et les Juifs  » de Hilan Warshaw
Etats-Unis, 53 minutes
Diffusions les 19 mai 2013 à 16 h 50, 9 novembre 2014 à 17 h 35

Du 25 septembre 2013 au 16 mars 2014
Jewish Museum Vienna (Jüdisches Museum Wien, La Vienne Juive et Richard Wagner)
Palais Eskeles
Dorotheergasse 11
1010 Wien Tél : +43 1 535 04 31
Du dimanche au vendredi de 10 h à 18 h

Visuels :
© Overtone Films LLC

Wagner antisémite de Jean-Jacques Nattiez
Caricature de Wagner par K. Klic, Humoristische Blätter, Vienne, 18 mai 1873.

A lire sur ce blog :
Articles in English      

Cet article a été publié les 19 mai et 18 décembre 2013, 14 mars et
- 5 novembre 2014, 18 mars 2015. France 3 diffusa ce 18 mars 2015 à 23 h 45 Wagner, un génie en exild'Andy Sommer : "Dans ce «road movie» biographique, Antoine Wagner, jeune photographe de 30 ans habitant à New York, part en Suisse sur les traces des son arrière-arrière-grand-père, le célèbre compositeur Richard Wagner. L'histoire de Wagner et de sa musique ont fait l'objet de milliers de documents dans le monde entier, selon des appoches multiples et des angles variés. Le réalisateur Andy Sommer a choisi de retracer le passage du compositeur en Suisse et d'offrir un panorama original de l'homme et de son oeuvre. C'est dans ce pays qu'il écrivit ses grands essais théoriques, s'attela à la composition de sa «Tétralogie», composa «Tristan und Isolde», ainsi que les « Wesendonck Lieder » ;
- 12 août 2015 et 24 janvier 2016.
Il a été modifié le 31 juillet 2017.

dimanche 30 juillet 2017

« Félix & Meira » par Maxime Giroux


Arte diffusera le 2 août 2017 « Félix &Meira » par Maxime Giroux (2014). « À Montréal, la rencontre de deux êtres perdus, une jeune mariée juive orthodoxe et un fils de bonne famille en rupture de ban, dans un film délicat aux splendides images. Meilleur film canadien, Toronto 2014 ».


« Dans le quartier de Mile End, à Montréal, Meira, jeune mariée, mère d'une petite fille encore bébé Elishiva, étouffe au sein de sa communauté juive orthodoxe, aspirant à une autre vie sans savoir laquelle. Félix, un original bohème et solitaire, qui vit à quelques rues de sa maison, revient dire adieu à son père au seuil de la mort, un riche bourgeois auquel il s'est toujours opposé et qu'il n'a pas revu depuis dix ans. Ces deux âmes inquiètes se croisent dans un petit café yiddish et vont timidement cheminer l'une vers l'autre… »

« Quand j’ai commencé le processus, j’avais plein de préjugés. J’étais défavorable à cette communauté, comme beaucoup de Québécois déconfessionnalisés. Le contact n’était pas toujours évident, mais j’ai rencontré des gens avec un sens de l’humour incroyable et un sens de la fête évident. Plus j’avançais dans le processus et plus je voyais leur profondeur, une spiritualité que je n’ai pas, un sens de la communauté – mais en même temps je continuais de trouver aberrant de les voir enfermés, contraints à ne jamais pouvoir vivre autrement. Le film témoigne de tout cela, je pense », a confié le réalisateur Maxime Giroux. Né en 1976, il a réalisé une centaine de clips dont « Parce qu’on vient de loin », sur une chanson de Corneille, récompensé au NRJ Music Award de Cannes. « Félix & Meira » est son troisième long métrage de Maxime Giroux.

« En filmant, j’avais toujours le thème de la vulnérabilité et de la fébrilité en tête et, par-dessus tout, je voulais que la caméra aille chercher l’humanité des personnages », a déclaré Maxime Giroux, qui a vécu près de Juifs hassidiques, dans le quartier de Mile End, à Montréal. Parmi les acteurs de son film, des Juifs ayant quitté le monde hassidique, notamment le new-yorkais Luzer Twersky qui interprète le rôle de Shulem, le mari de Meira.

« Des intérieurs filmés comme des tableaux, des grandes villes, de Montréal à New York, dont les lumières d'hiver changeantes exaltent la beauté, des visages à contre-jour, nimbés d'une émotion secrète… : c'est par les images, beaucoup plus que les mots, que Maxime Giroux peint l'éclosion et la fragilité de cet amour improbable ».

« Même si je suis athée, j’ai découvert chez eux [les hassidim] un sens du sacré qui est intéressant pour l’homme… Toutes les communautés, quelles qu’elles soient, ont leurs qualités et leurs défauts. Chez les juifs hassidiques, il y a énormément de règles et plusieurs personnes ne s’y retrouvent pas. Ceux qui choisissent de s’en aller se retrouvent face à plusieurs difficultés. Ils sont tout à coup sans famille, amis, logis, ou repères sociaux. Leur monde s’effondre. Grâce à des outils comme internet, ils trouvent maintenant des organisations pour les épauler… Je crois que, malgré cette histoire d’un amour improbable, les gens se reconnaissent à travers les personnages. Ils se sentent concernés par ce désir de prendre possession de sa propre vie. Félix et Meira font des choix qui sont les leurs, même s’ils savent que leur vie sera difficile », a remarqué Maxime Giroux.

« Par petites touches délicates et pudiques, constamment inspirées, il explore sans caricature les contours de deux mondes où les langues (yiddish, français, anglais) ne cessent de se mêler : celui de Meira, étroitement codifié par la religion, coupé de l'autre, celui de Félix, avec ses promesses et ses impasses ».

« Aussi touchants l'un que l'autre, les comédiens, Martin Dubreuil et Hadas Yaron », comédienne israélienne Hadas Yaron qui a reçu la coupe Volpi de la meilleure interprétation féminine lors de la 69e Mostra de Venise (septembre 2012) pour Le Cœur a ses raisons (Fill The Void) de Rama Burshtein – l’action se déroulait au sein de la communauté hassidique de Tel Aviv -, « portent ce film singulier, tissé d'humour, d'espoir et de mélancolie, à l'image de la splendide chanson de Leonard CohenFamous Blue Raincoat ») qui le traverse ».

« Félix & Meira » a été distingué par le Prix du meilleur film canadien au Festival international du film de Toronto 2014, Prix Tobias Szpancer du meilleur film de la section Between Judaism and Israelism du Festival international du film à Haïfa, Prix de la meilleure actrice et celui du meilleur acteur au Festival de Turin et Prix d’interprétation (Meilleur acteur à Luzer Twersky et meilleure actrice à Hadas Yaron) au Festival international du film d’Amiens, prix du public au Festival Arte Mare de Bastia (Corse).


« Mile End est un quartier multiethnique de Montréal, près d’Outremont. L’une des plus grandes communautés ultra-orthodoxes du monde y vit, après Jérusalem, New York et Londres. D’ailleurs, au début du 20ème siècle, on nommait Montréal « La Petite Jérusalem ».
Quand j’avais une vingtaine d’années, j’ai déménagé dans ce quartier. J’étais en pleine préparation du tournage de mon premier long métrage et j’ai été immédiatement fasciné par les habitants, particulièrement par les hassidiques. Mes observations et mes recherches ont encore accru mon intérêt jusqu’à ce que cela devienne une véritable fascination qui m’a finalement mené à réaliser Félix et Meira ».

« Ce film est surtout la rencontre de deux personnes marginalisées, de deux êtres humains fragiles qui sont attirés par le fruit défendu.
Je voulais également évoqué de la vulnérabilité et de la fébrilité et pardessus tout, je voulais que la caméra arrive à refléter l’humanité des personnages ».

« Je fais toujours des films sur des gens que je ne connais pas mais que j’ai envie de connaître; la même démarche a motivé mon précédent long métrage « Jo pour Jonathan ».
Or, entrer à l’intérieur de la communauté juive hassidique n’est pas une mission facile. Même à travers les livres, on n’en a qu’une vision tronquée. L’histoire de Deborah Feldman, une hassidique qui a volontairement quitté sa communauté et s’est racontée dans un livre, fait un peu écho à notre scénario mais nous ne l’avons lu que bien plus tard dans notre processus. Ce livre a en plus été contesté aux États-Unis: certains disent que ce n’est pas une vraie ex Juive hassidique.
Tout ça est toujours très mystérieux, c’est difficile de connaître le vrai du faux. Je me suis donc promené à vélo, je suis entré dans les synagogues, en feignant naïvement de ne pas savoir que je n’y étais pas le bienvenu, et je me suis mis à rencontrer des Juifs hassidiques à New York et Montréal. Quand j’ai commencé le processus, j’avais plein de préjugés. J’étais défavorable à cette communauté, comme beaucoup de Québécois déconfessionnalisés. Le contact n’était pas toujours évident, mais j’ai rencontré des gens avec un sens de l’humour incroyable et un sens de la fête évident. Plus j’avançais dans le processus et plus je voyais leur profondeur, une spiritualité que je n’ai pas, un sens de la communauté – mais en même temps je continuais de trouver aberrant de les voir enfermés, contraints à ne jamais pouvoir vivre autrement. Le film témoigne de tout cela, je pense. »

« Quitter une communauté juive hassidique est une grosse décision, irrévocable et courageuse. On en sort sans éducation, sans d’argent, sans amis, complètement laissé à soi-même. Sans compter qu’une vie vécue dans la religion depuis l’enfance, ça ne s’efface pas du jour au lendemain. Ça prend une force incroyable, ça prend du courage, un peu de folie. C’est un film sur le courage de vivre en accord avec soi ».

« On voit dans ce film le paradoxe de deux communautés qui doivent vivre ensemble et qui, ni d’un côté ni de l’autre, ne font les efforts nécessaires pour se retrouver au milieu.
Je pense que dans une société pluraliste comme la nôtre, il faut faire un pas vers l’Autre.
C’était important pour moi de mettre en scène un Québécois francophone, qui représente une société gâtée qui a laissé de côté du jour au lendemain ses valeurs spirituelles et familiales, pour le faire se confronter au sens de la communauté des hassidiques. On est une société perdue, quand même, et je voulais mettre ça en relief. D’un côté une société avec trop de repères, trop de règles, et de l’autre une société gâtée, libre, qui est paradoxalement complètement désorientée ».
         
« Félix & Meira » par Maxime Giroux
Canada, Metafilms, 2014, 102 minutes
Image : Sara Mishara
Montage : Mathieu Bouchard-Malo
Musique : Olivier Alary
Producteur/-trice : Sylvain Corbeil, Nancy Grant, Maxime Giroux
Scénario : Alexandre Laferrière, Maxime Giroux
Avec Martin Dubreuil, Hadas Yaron, Luzer Twersky, Melissa Weisz, Josh Dolgin, Anne-Elisabeth Bossé, Benoît Girard
Sur Arte le 2 août 2017 à 22 h 30

Visuels 
Luzer Twersky
Hadas Yaron et Luzer Twersky
Hadas Yaron et Martin Dubreuil
Hadas Yaron
Martin Dubreuil
Credit : © UrbanDistribution

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Les citations sur le film sont d'Arte.

vendredi 28 juillet 2017

« Assassinat d'une modiste » de Catherine Bernstein



« Assassinat d'une modiste » (The Murder of a Hatmaker), documentaire bouleversant de Catherine Bernstein, évoque sa grand-tante Fanny Berger (1901-1943). Issue d’un milieu juif aisé de Neuilly-sur-Seine, Odette Fanny Bernstein  avait créé à 29 ans son atelier de modiste rue Balzac, près des Champs-Elysées. Elle a été spoliée, internée dans des camps français, déportée par le régime de Vichy, puis assassinée au camp nazi d'Auschwitz en Pologne. Diffusé sur Histoire cet été, ce documentaire démontre le mécanisme administratif implacable, cupide d'expulsion de la vie sociale, économique, financière, culturelle, etc. infligé aux Juifs sous l'Occupation nazie, afin de les ruiner, spolier, marginaliser. Une persécution protéiforme prélude à leur assassinat dans les camps nazis en Pologne.


Petites mains, secondes mains, secondes d’atelier, « première » d’atelier, couturier, artisans, tailleur, coupeur… Le secteur de la (haute) couture était divers, vivant, et jouait un rôle important : économique – sous-traitants (tissus, boutons, accessoires, etc.) -, social, culturel, artistique dans l’âge d’or de ce secteur, au cours du premier tiers du XXe siècle.

Paris fascinait en capitale incontestée de la haute couture, et lançait les modes, les styles. Apparue à la charnière des XIXe et XXe siècles, « la Parisienne » s’avérait une quintessence d’élégance et d’esprit spirituel, de légèreté et de curiosité.

Comment ont réagi les acteurs de ce secteur durant la Deuxième Guerre mondiale, notamment en France sous le régime de Vichy, quand ont été promulgués les statuts des Juifs ?

Certains livres se sont attachés aux célébrités, tel Dans le lit de l'ennemi : Coco Chanel sous l'Occupation, de Hal Vaughan, révélant la tentative de Coco Chanel d’obtenir le parfum Chanel n 5, propriété de la famille Wertheimer . Madame Carven a été distinguée en Juste parmi les Nations. Stylistes et mannequins juives ont payé un lourd tribut à la Shoah. Bella Ariel (1912-1943), mannequin Juive turque brune, élancée, distinguée, chez Jeanne Lanvin, faubourg Saint-Honoré à Paris, a été dénoncée, déportée et tuée à Auschwitz. Sur le site de l'INA (Institut national de l'audiovisuel), deux vidéos sur Jeanne Lanvin et ses ateliers montrent Bella Ariel. L’exposition itinérante « Stitching History from the Holocaust » montre les robes fabriquées au XXIe siècle d’après des dessins datant des années 1930 de la styliste juive pragoise Hedwig Strnad.

Diffusé cet été sur Histoire, « Assassinat d'une modiste », documentaire de Catherine Bernstein évoque sa grand-tante Fanny Bernstein dite Berger  (1901-1943), créatrice de mode à Paris de 1930 à 1943. Mais « cette jeune femme, libre et moderne est morte en 1943 au camp nazi d’Auschwitz en Pologne, après avoir été spoliée de tous ses biens et internée dans des camps français ».

« Assassinat d'une modiste »
« Odette-Fanny Bernstein (dite Berger), était la sœur de mon grand-père. Elle a fortement marqué ma famille, ceux qui l’ont connue mais aussi ceux qui ne l’ont pas connue. Je ne sais pas si c’est grâce à sa réussite professionnelle - ses chapeaux connaissaient un grand succès -, ou à cause de son assassinat. Probablement un peu des deux. Toujours est-il que cette absente est devenue omniprésente, au point que je réalise aujourd’hui qu’elle m’a toujours accompagnée, voire même hantée. Il y a probablement dans chaque famille un aïeul qui, lorsque l’on est enfant, frappe notre imagination. Cet héritage m’est pourtant un jour devenu pesant. J’ai alors ressenti le besoin de partir sur les traces de cette grand-tante à jamais disparue », a déclaré la documentariste Catherine Bernstein, réalisatrice aussi d’« Un crime français » (2011), enquête sur l’assassinat de Jean Zay, ministre de l'éducation nationale de Léon Blum et premier condamné politique du régime de Pétain en 1940.

Et d’ajouter : « J'ai décidé de faire ce film car il n'y avait pas de documentaire traitant de la spoliation des juifs durant cette période. De plus, l'ouverture des archives nationale au public, en 2005, m'a permis de retracer son parcours ».

« Entre la date de sa naissance, le 2 juillet 1901, et celle de sa déportation à Auschwitz, le 18 juillet 1943 par un convoi parti de Drancy, la vie d’Odette Fanny Bernstein a laissé peu de traces hormis celles retrouvées dans les archives administratives ».

« Après-guerre, Fanny Berger n’est plus là. Daté du 27 février 1946, un « acte de disparition » à en tête du ministère français des Anciens Combattants, porte les informations suivantes : « Bernstein Odette, Fanny. Arrêté le 20 mai 1942. Interné à Beaune-la-Rolande puis à Drancy. Déporté à Auschwitz (Pologne) par le convoi parti de Drancy le 18 juillet 1943 ». Pas de « e » à arrêté, interné, déporté qui permette de savoir qu’il s’agit bien d’une femme ». Les « archives de l’administration française sous l’Occupation permettent de découvrir ce qui lui est arrivé ».

« Assassinat d'une modiste » (The Murder of a Hatmaker) est « l'histoire bouleversante d'une humble modiste juive dans les années 1940. Méticuleusement, à l'aide de factures ou d'actes de vente, Catherine Bernstein démonte  les rouages de la machine administrative qui a spolié, déporté puis gazé à Auschwitz, sa grand-tante » Fanny Berger. Documents d’archives et photos d’époque illustrent le film.

Odette Fanny Bernstein "naît le 2 juillet 1901 à Neuilly sur Seine. Son père Paul Bernstein la déclare sous le nom d’Odette Fanny Bernstein. Elle a deux frères, Serge et Daniel. Originaire de Kichinev en Biélorussie, Paul Bernstein s’installe en France et devient liquidateur dans les procès internationaux. La mère de Fanny, Alix Neuburger vient d’une famille bourgeoise installée depuis longtemps au Palais-Royal. Elle et son mari sont juifs. Mais ils ne sont ni croyants, ni pratiquants".

Odette Fanny Bernstein "vit entre une mère autoritaire et de surcroît extrêmement misogyne et un père bon mais faible. Fanny quitte le foyer familial pour ne plus revoir sa mère. Toutefois, à l’insu de celle-ci, Fanny continuera de voir régulièrement son père". Quitter le domicile familial, se lancer dans les affaires ? « Un exploit à l’époque, car une jeune fille de « bonne famille » ne devait pas quitter le domicile de ses parents sauf pour se marier », explique sa nièce.

"ll faut attendre ses 30 ans pour retrouver sa trace. A cette époque, elle ouvre un salon de modiste rue de Richelieu puis avenue de Wagram. Les chapeaux qu’elle crée sont rapidement remarqués".

"En 1932, elle enregistre son salon de mode sous le nom de Fanny Berger, au registre de commerce. Il est situé au 4, rue Balzac près des Champs-Élysées".

"Entre 1932 et 1939, elle rencontre Raymond de Sonis, grand séducteur, avec qui elle a une relation suivie".

Cette jeune femme indépendante dirigeait donc « un atelier de confection de chapeaux à Paris ». Une maison de mode qui rencontrait un grand succès.

"Au moment de l’invasion allemande puis de l’armistice, Fanny a 39 ans et ses chapeaux connaissent un succès certain. Elle voit de nombreux Juifs de Hollande, de Belgique et du Luxembourg affluer, tandis que d’autres de Paris se réfugient dans le sud de la France. Des actes antisémites sont perpétrés
de plus en plus ouvertement dans la capitale ; ce que Fanny ne peut ignorer ».

« Dès juillet 1940, des cafés arborent sur leurs vitres la pancarte « Interdit aux juifs ». De nombreux incidents antisémites surviennent boulevard de Ménilmontant, aux puces de Saint-Ouen, devant les magasins Lévitan et Bouchara, et dans les cafés de la République. Les 20 et 21 août, sur les Champs-Elysées, des jeunes s’acharnent sur les vitrines des magasins juifs. L’antisémitisme se répand sur les murs, dans les journaux, à la radio et dans les files d’attente qui s’allongent devant les épiceries ».

« Si l’occupation allemande ne met pas tout de suite un terme à son activité prospère, les lois antisémites du régime de Vichy vont très vite resserrer leur étau autour d’elle – comme autour de tous les juifs de la France occupée : obligation de se faire recenser, interdiction d'avoir des contacts avec sa clientèle, de posséder un compte bancaire et de fréquenter les lieux publics, port de l’étoile jaune... »

« Le 2 octobre, Fanny Berger apprend par le journal qu’elle doit se faire recenser en tant que Juive. « Est regardé comme Juif toute personne issue de trois grands-parents de race juive… » Fanny a quatre grands-parents juifs. Le 4 octobre, elle se rend au commissariat du VIIIème arrondissement pour se faire recenser. Ce jour-là, on lui donne un matricule qui figurera dans son « dossier juif ». C’est le numéro 20 900 ».

« Quelques jours plus tard, Fanny doit coller sur la vitrine de sa boutique une affiche jaune indiquant qu’il s’agit d’une entreprise juive. Elle apprend que son père ne peut plus exercer son métier ».

« En novembre 1940, elle est à nouveau convoquée à son commissariat, mais cette fois individuellement". Sa carte d’alimentation est tamponnée avec la mention « Juive » et on lui remet sa première carte d’identité ».

"Le 26 avril 1941, Fanny n’a plus le droit d’être en contact avec sa clientèle. Elle doit se mettre à l’écart dans sa boutique, ne pas être visible de ses clientes".

"Le 28 mai 1941, Fanny apprend qu’elle ne peut plus accéder à son compte en banque, ni à son livret de caisse d’épargne".

"Le 5 juillet 1941, elle est informée que l’administrateur de biens, Monsieur Georges Nérot, est chargé de vendre son salon de mode. Si elle refuse, son entreprise sera liquidée. Elle n’a donc pas le choix".

"Entre le 13 août et le 1er septembre, elle se rend à nouveau à son commissariat pour déposer son poste de TSF ».

"L’administration française aura procède à l’« aryanisation » des entreprises juives, et l’atelier de la jeune modiste fait l’objet d’une vente forcée: placée sous l’autorité d’un administrateur provisoire, Fanny Berger voit son affaire liquidée, c’est-à-dire reprise par une « acheteuse » non juive". 

"C’est l’une de ses anciennes employées, Mademoiselle Martin, qui fait une offre de rachat de l’entreprise Fanny Berger auprès de l’administrateur de biens. Fin septembre, Monsieur Nérot informe le Service du Contrôle des administrateurs-provisoires que : « Mademoiselle Fanny Bernstein, propriétaire israélite, est prête à signer l’acte de vente ».

"Le 29 novembre 1941, Fanny est obligée de s’affilier à l’UGIF, Union Générale des Israélites de France, organisme ambigu créé à l’initiative des Allemands et de Vichy".

"Le 8 décembre 1941, Fanny signe chez Maître Faroux l’acte de vente de son salon de mode. Fanny ne perçoit rien de cette vente".

En 1942, elle se retrouve à la rue, spoliée de tous ses biens et de tous ses droits », après avoir été contrainte de « signer la vente forcée de ce qui représentait sa vie et ses biens ».

"Le 10 février 1942, Fanny Berger redevient Odette Bernstein car elle n’a plus le droit d’utiliser le prénom et le nom qu’elle s’était choisis. Elle n’a plus le droit de sortir de 20 heures à 6 heures du matin".

"Lors des bombardements, elle n’a pas le droit de se réfugier dans les abris du quartier".

"Fanny apprend, durant ce printemps 42, l’arrestation de son frère aîné, Serge puis celle de son second frère, Daniel, suite à une dénonciation".

"Le 2 juin, Fanny va chercher à son commissariat trois étoiles jaunes. Elle doit les coudre « solidement et bien visible sur le côté gauche de son vêtement ». Fanny n’a désormais plus le droit de posséder un téléphone, ni de se rendre dans une cabine téléphonique".

"Durant cet été 42, Fanny n’a plus le droit de pénétrer dans un jardin public, ni dans une piscine, ni dans les bains douches. Elle n’a pas le droit d’aller au cinéma, au théâtre, à un concert, dans un musée, une bibliothèque ou une exposition. Les concours sportifs, les champs de courses et les campings lui sont interdits comme entrer dans une auberge ou un café. Elle n’a pas le droit de se rendre sur les marchés, dans les grands magasins, les magasins de détails et artisanaux pour y faire ses achats. Elle ne peut faire ses courses que de 15 à 16 heures, heure où la majorité des magasins d’alimentation sont fermés. Elle n’a pas le droit pour se déplacer, de posséder une bicyclette. Elle peut utiliser le métro mais uniquement dans le dernier wagon des rames".

"Le 19 septembre 1942, Fanny qui tentait de franchir la ligne de démarcation, est arrêtée sur le pont de Moulins. Elle est enfermée dans la seule prison allemande sur le sol français. Il s’agit d’une ancienne bâtisse en plein coeur de Moulins, équipée de cachots du XIVe siècle".

"Un mois plus tard, le 19 octobre, elle voyage en train, de Moulins à Beaune-La-Rollande dans le Loiret. Durant exactement huit mois, elle est internée dans le camp de Beaune-La-Rolande".

"Le 19 juin 1943, elle est emmenée au camp de Drancy dont Aloïs Brunner vient de prendre la direction. Le 20 juin, elle est interrogée par Brunner qui cherche à savoir si elle a de la famille à Paris et où elle se trouve. Ses parents n’ont pas été inquiétés : Fanny a répondu qu’elle n’avait plus de famille à Paris. Le 1er juillet, elle est tenue de déposer ce qui lui reste dans un compte qui lui est ouvert dans le camp. Elle y dépose 85 francs".

"Le 15 juillet, elle est désignée par Aloïs Brunner pour le prochain convoi".

"A l’aube du 18 juillet 1943, Fanny est délestée de ses derniers effets".

"Fanny Berger est ensuite emmenée en bus avec 1000 autres Juifs à la gare de Bobigny située non loin du camp de Drancy".

"Elle est enfermée avec d’autres dans un train de marchandises qui quitte la gare de Bobigny à 9 h 30".

"Elle voyage durant trois jours en pleine canicule entassée dans un wagon".

"Le 21 juillet, Fanny arrive dans le camp d’Auschwitz en Pologne".

"Quelques heures plus tard, elle est gazée".

« Assassinat d'une modiste » (The Murder of a Hatmaker) « éclaire d’un jour cru et détaillé le processus de spoliation des biens juifs en France. « travers le récit exemplaire de la spoliation dont Fanny Berger été victime, une enquête minutieuse et bouleversante sur le processus d’aryanisation des entreprises juives en France, prélude à la Solution Finale. Petit à petit, le destin de cette jeune femme volontaire se mêle à celui de tous ceux qui l’ont accompagnée dans l’enfer de la machine à anéantir, mise en place par les Nazis ».

« Comme à la lumière d’une braise, quelques secondes réanimée, Catherine Bernstein croit percevoir un instant le visage de Fanny, sa grand-tante. Plus elle s’acharne à vouloir lui redonner vie, plus elle lui échappe pour retourner dans le néant ».

Catherine Bernstein  « cherche, en réalisant ce film, à redonner vie à sa grand-tante et à rendre ainsi palpable le calvaire progressif d’une citoyenne scrupuleusement fichée et condamnée par des fonctionnaires zélés de l’administration française ».

Ce documentaire remarquable « Assassinat d'une modiste » a été distingué par l’Etoile de la SCAM 2007.

Catherine Bernstein a aussi réalisé Kassel, années 30 : une trilogie allemande (1996). « Kassel, « ville-test » du régime nazi, à une centaine de kilomètres à l'est de Cologne. La grand-mère de la réalisatrice y a passé son Bac dans les années 30. Soixante ans après, à travers 3 films documentaires, Catherine Bernstein est allée à la rencontre (ou à la recherche) des camarades de classe de sa grand-mère - parmi lesquelles 7 juives - pour recueillir leurs témoignages et ceux de la génération qui a suivi ».

Elle est aussi la réalisatrice d’Après la guerre, les restitutions. « À la Libération vient le temps de la reconstruction politique, sociale et économique d’une France dévastée. Pour certaines catégories de Français, les Juifs particulièrement, tout est à reconstruire. Les familles ont été décimées, les survivants dépouillés de leurs biens : conséquence de la politique de spoliation mise en place à partir de septembre 1940. Dès 1944, une politique publique de restitution est mise en place avec d’immenses difficultés. À Lyon, le professeur Émile Terroine, grand chercheur en biologie, socialiste, résistant et humaniste, mène cette politique avec tant de conviction et de fermeté qu’il est nommé à Paris pour diriger le Service National des Restitutions le 30 avril 1945. Ce documentaire explore la mise en place des mesures de restitutions entre 1944 et le début des années 50, ses enjeux politiques, administratifs et humains. Il raconte, en parallèle, les destins d’objets particuliers, de la grande entreprise jusqu’à la machine à coudre dérobée dans l’atelier d’un tailleur juif. La recherche de ces biens, leur restitution ou dédommagement, livre les histoires d’individus et de familles qui cherchent à refaire leur vie et à retrouver leur place dans la société française.

                                
« Assassinat d'une modiste », documentaire de Catherine Bernstein
IO Production, ADR Productions, Arte France, Blaq out, Dissidenz Films, ADAV, avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, 2005, 82 min
Image : Jérôme Colin 
Son : Nicolas Zwarg
Montage : Stefan Richter
Sur Histoire les 30 juillet à 14 h 45, 4 août à 9 h et 10 août 2017 à 9 h 30
DVD, 1 h 27, EAN 3512391740566
Bonus du DVD :
- « A propos de la Commission d'Indemnisation des Victimes des Spoliations (CIVS) » par Rosine Cusset, magistrate (15 min),
- « Le rôle de la Caisse des dépôts et consignations dans la spoliation des biens juifs » par Jean-Marc Dreyfus, historien (29 min)
- « Les camps du Loiret » par Hélène Mouchard-Zay, directrice du Cercil (12 min)

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