dimanche 28 janvier 2018

Irving Penn


Le Grand Palais présente une rétrospective itinérante d’Irving Penn (1917-2009), photographe américain né dans une famille juive russe. Elle réunit plus de 235 tirages photographiques montrant la diversité des thèmes abordés par Irving Penn : « la mode, les natures mortes, les portraits, les nus, la beauté, les cigarettes, les petits métiers, les débris ». Une épure élégante, raffinée.


« J’ai toujours été fasciné par l’appareil photo. Je le reconnais pour l’instrument qu’il est, mi-Stradivarius, mi-scalpel », a déclaré Irving Penn (1917-2009), né dans la famille de Juifs russes, Harry Penn et Sonia Greenberg, et frère aîné du réalisateur Arthur Penn (1922-2010). Curieusement, le dossier de presse de l'exposition n'indique pas la judéité de l'artiste.

A la Philadelphia Museum School of Industrial Art (1934-1938), Irving Penn étudie le dessin, la peinture et l’art industriel enseigné par Alexey Brodovitch qui le fait débuter à Harper’s Bazaar qui publie des dessins de Penn.

Irving Penn débute comme designer free lance, puis succède à Brodovitch comme directeur artistique de Saks Fifth Avenue en 1940.

Un an plus tard, il voyage au Mexique et parcourt les Etats-Unis. L’occasion de peindre et de prendre des photographies.

De retour à New York, Alexander Liberman lui offre le titre d’associé au Département Art de Vogue magazine.

Irving Penn est « surtout célèbre pour l’oeuvre magistrale accomplie pendant plus de soixante ans pour le magazine Vogue » - première couverture en octobre 1943 -, « fut un photographe de mode hors pair, mais ce n’est là que l’un des aspects de sa recherche permanente sur les visages, les silhouettes, les postures et les parures. Irving Penn n’avait pas son pareil pour saisir la personnalité de ses modèles dans des portraits pénétrants. Doté d’un sens aigu du dessin, il avait un instinct de sculpteur et excellait à appréhender le jeu des volumes dans la lumière. Tous ces talents se manifestent dans ses études de nus et de natures mortes, le genre privilégié durant toute sa carrière ».

Pour Irving Penn, la photographie « constituait le dernier maillon d’une chaîne de l’histoire de l’art qui remonte au Paléolithique et englobe les multiples cultures du monde. Ses oeuvres prolongent dans le temps présent la richesse de ces traditions ».

Irving Penn a développé « un corpus d’images marqué par une élégante simplicité, un certain goût pour le minimalisme et une rigueur remarquable, du studio jusqu’au tirage auquel Penn accorde un soin méticuleux ».

Après avoir été montrée, dans le cadre du centenaire de la naissance d’Irving Penn (1917-2009), par le Metropolitan Museum of Art à New York (24 avril-30 juillet 2017), le Grand Palais accueille la première grande rétrospective consacrée à l’artiste américain en France depuis sa mort. Elle retrace les soixante-dix années de la carrière de l’un des maîtres de la photographie du XXe siècle, avec plus de 235 tirages photographiques entièrement réalisés du vivant de l’artiste et de sa main, ainsi qu’une sélection de ses dessins et peintures. Irving Penn a aussi réalisé des photographies publicitaires pour Issey Miyake, De Beers, General Foods, et Clinique.

« 223 photographies, 18 magazines, 4 œuvres graphiques, 3 appareils photo et le rideau de théâtre utilisé par Irving Penn pour les prises de vues… » Organisée par le Metropolitan Museum of Art à New York et la Réunion des musées nationaux – Grand Palais, en collaboration avec la Fondation Irving Penn, l’exposition Irving Penn « offre une vision complète de l’ensemble des sujets majeurs de son travail : la mode, les natures mortes, les portraits, les nus, la beauté, les cigarettes et les débris.Certaines séries cultes, comme les nus, les mégots et les petits métiers sont ici présentées en profondeur ».

En un parcours chronologico-thématique, les visiteurs « découvrent la production de l’artiste depuis ses débuts à la fin des années trente, jusqu’à son travail autour de la mode et des natures mortes des années 1990-2000 ».

L’exposition débute par « les premières natures mortes en couleur que l’artiste a photographiées pour Vogue à partir de 1943, précédées par des scènes de rue à New York et des images du sud des Etats-Unis, du Mexique, de l’Europe ».

« Après la guerre, son travail se déplace de la rue au studio, qui devient le lieu exclusif de ses prises de vue pendant toute sa carrière. En 1947-48, il réalise pour le magazine Vogue des portraits d’artistes, écrivains, couturiers et autres personnalités du monde de la culture, de Charles James et Salvador Dali à Jerome Robbins, Spencer Tracy, Igor Stravinsky et Alfred Hitchcock ».

En « décembre 1948, il voyage jusqu’à Cuzco au Pérou, où il photographie les habitants et les visiteurs venus en ville pour les festivités de fin d’année. Ses enfants de Cuzco sont devenus un chef-d’oeuvre de l’histoire de la photographie ».

Les visiteurs découvrent un ensemble d’études de nus datant de 1949-1950, une célébration de chair pliée, tordue, tendue, relâchée, brillamment façonnée par le méticuleux tirage argentique et au platine de Penn.

Dans les années 50 et au début des années 60, Irving Penn est devenu un photographe fortement demandé. Il continue à réaliser des portraits pour Vogue que l’on peut qualifier de classiques : Picasso, Jean Cocteau, T.S. Eliot, Marlene Dietrich, Francis Bacon ou encore Colette. L’artiste les veut profonds et aboutis, comme l’art de Goya, Daumier ou Toulouse-Lautrec qu’il a étudiés.

« Envoyé à Paris en 1950 par le magazine Vogue, Penn est ensuite révélé comme véritable maître du portrait de mode, produisant quelques-unes des plus grandes icônes photographiques du XXe siècle. Beaucoup sont des études de Lisa Fonssagrives-Penn, la femme et muse de l’artiste, portant des modèles haute couture des années 1950 ».

Parallèlement, durant son séjour à Paris, Irving Penn « commence une étude photographique des Petits Métiers, une série de portraits qui puise ses racines dans une tradition établie en gravure depuis des siècles et qu’il continue à Londres et New York. Toutes ces prises de vue emploient le même fond, un rideau peint trouvé à Paris qu’il a conservé dans son studio tout au long de sa carrière et qui est présentée dans l’exposition ».

Entre 1967 et 1971, Irving Penn a voyagé pour Vogue dans le Pacifique et en Afrique. L’ensemble suivant est constitué de portraits faits notamment au Dahomey (aujourd’hui le Bénin), en Nouvelle-Guinée et au Maroc.

Là, Irving Penn procédait à ses prises de vue dans un studio itinérant, aménagé dans une tente qu’il avait lui-même conçue et avec laquelle il voyageait.

Irving Penn a également photographié les détritus, l’éphémère, le processus de désintégration, notamment avec sa série des mégots de cigarette datée de 1972. Plus d’une vingtaine d’images sont présentées au même titre que les nus ou les portraits car, comme l’estimait Penn lui-même, « A stubbed out cigarette tells the character, it tells the nerves. The choice of cigarette tells the taste of the person » (« Une cigarette écrasée indique le caractère, elle révèle la nervosité. Son choix en dit long sur le goût d’une personne »). Les rebuts, blocs de métal, éléments de la rue et autres détritus démontrent l’intérêt constant d’Irving Penn pour les natures mortes, depuis ses premières images jusqu’à la fin de sa carrière.

L’ultime section de l’exposition est consacrée aux dernières photographies de mode et aux portraits de sa maturité, incluant des personnalités comme Tom Wolfe, Truman Capote, Alvin Ailey, Ingmar Bergman et Zaha Hadid.

Le commissariat de l’exposition est assuré par Maria Morris Hambourg, commissaire indépendante et fondatrice du Département de la Photographie au Metropolitan Museum of Art, New York et Jeff L. Rosenheim, Joyce Frank Menschel conservateur en charge du Département de la Photographie au Metropolitan Museum of Art, New York, ainsi que par Jérôme Neutres, commissaire et directeur de la stratégie et du développement à la Rmn-Grand Palais. Et la scénographie est signée par Myrtille Fakhreddine et Nissim Haguenauer.

Cette exposition sera montrée du 24 mars au 1er juillet 2018 à la Fondation C/O de Berlin, et du 21 août au 25 novembre 2018 à l’Instituto Moreira Salles.

Natures mortes et premières photographies de rue
Irving Penn « acquiert son premier Rolleiflex en 1938 grâce à son travail d’assistant à Harper’s Bazaar ».

Il « débute par des études de devantures du XIXe siècle, d’enseignes peintes à la main et de panneaux de signalisation vus à Philadelphie et à New York. Ces images limpides au contenu ordinaire rendent bien l’atmosphère de la grande dépression économique et le style de la photographie documentaire. Irving Penn effectue souvent la mise au point au plus près de son sujet quand il cadre l’image, puis il resserre encore le cadrage sur l’épreuve définitive. Ce mode de création reste inchangé lors du bref voyage qu’il accomplit dans le sud des États-Unis en 1941 et au cours de l’année suivante qu’il passe au Mexique, où il peint et photographie ».

Les « natures mortes comptent parmi les premières commandes de sa collaboration avec Vogue, à partir de 1943. En composant ces images, Irving Penn raconte des histoires dont les protagonistes ont disparu, ne laissant que leurs traces : une tache de rouge à lèvres sur un verre à cognac, une allumette brûlée... Irving Penn construit ces photographies (et toutes les autres) en virtuose de la simplification, invitant le spectateur à appréhender leur ordonnancement interne et à y déchiffrer des signes de vie ».

Portraits existentiels, 1947-1948
« Après avoir participé à la guerre, Irving Penn reprend son travail pour Vogue en 1945. Afin d’insuffler une dimension culturelle au magazine et de stimuler la carrière naissante du photographe, le directeur artistique, Alexander Liberman, lui demande d’exécuter une série de portraits de personnalités. Les modèles sont désignés à l’avance, mais Penn a carte blanche pour les décors, l’éclairage et la conduite des séances ».

Irving Penn « est encore un quasi-inconnu de moins de trente ans, qui doit réussir à diriger les séances faisant intervenir des modèles célèbres. Il s’aperçoit que le seul fait de caler ces derniers dans l’angle de deux cimaises fixées sur un châssis permet de maîtriser le dialogue et d’amplifier les réactions. L’aspect brut du décor souligne l’artifice du portrait de studio. De même, les éventuelles disproportions corporelles (comme les épaules étroites et les pieds immenses de Joe Louis) attirent l’attention sur le raccourci optique introduit par l’objectif de l’appareil ».

Un « autre dispositif minimal employé par Irving Penn consiste en un vieux tapis posé sur des caisses. Tout comme l’angle sans issue, ce no man’s land austère semble s’accorder à la tonalité psychologique de l’après-guerre ».

« Dès 1948, les portraits dépouillés et clairvoyants d’Irving Penn font sa notoriété ».

En 1947, Irving Penn rencontre la mannequin suédoise  Lisa Fonssagrives  (1911-1992) lors d’un photoshoot. Trois ans plus tard, il l’épouse, et le couple a en 1952 un fils, Tom Penn.

En Vogue, 1947-1951
« Une fois établie la réputation de portraitiste d’Irving Penn, Alexander Liberman le prépare à la photographie de mode. « Alex me trouvait un peu sauvageon », explique Irving Penn. Le voilà prié de s’acheter une veste de smoking et d’assister aux « collections », les présentations très attendues des couturiers parisiens ».

« Mais la foule des photographes en concurrence et des rédacteurs fébriles dans ces rendez-vous mondains le perturbe. Il préfère travailler au calme et, si possible, dans un studio en éclairage naturel ».

« Pour les collections de 1950, on lui trouve donc un atelier à Paris, ainsi qu’un rideau de théâtre en guise de fond neutre. Dans un bâtiment ancien sans eau courante ni électricité, un escalier branlant mène à l’étage supérieur orienté plein nord. Irving Penn est enchanté par ce studio spartiate et sa lumière nacrée, par les créations superbement ouvragées de Balenciaga et d’autres couturiers, et par les mannequins ».

« En particulier, il dit beaucoup de bien de Lisa Fonssagrives, une ancienne danseuse douée d’un grand sens de la pose et des tissus, qui l’a accompagné depuis New York. Leur complicité, décelable dans le regard de la jeune femme, donne naissance à une suite d’images inégalée ».

Cuzco, 1948
« Vers la fin novembre 1948, Vogue envoie Irving Penn à Lima pour sa première commande de photographies de mode en extérieur. Après avoir achevé les prises de vue avec Jean Patchett, il se rend seul à Cuzco, splendide cité sur les hauteurs des Andes. Ayant vite trouvé à louer un atelier de photographe en éclairage naturel, il y exécute en trois jours des centaines de portraits d’habitants de la ville et des villages voisins, tous vêtus du costume traditionnel en laine. Dans ces photographies, il se révèle à la fois couturier par son instinct du tombé, de la matière et des motifs d’un vêtement, et metteur en scène par son art de la pose des modèles ».

La « suite de Cuzco fixe les principes plastiques et psychologiques qui sous-tendront les portraits exécutés par Irving Penn dans des régions lointaines du globe au cours des vingt-cinq années suivantes ».

« Pratiquement toutes les photographies de Cuzco tirées ultérieurement par Irving Penn sont en noir et blanc (qu’il s’agisse d’épreuves gélatino-argentiques ou au platine-palladium), alors qu’il a utilisé des pellicules diapositives couleur pour une grande partie de son travail au Pérou. Chistmas at Cuzco » [Noël à Cuzco], publié dans Vogue en décembre 1949, réunit onze portraits en couleur introduits par un texte d’Irving Penn non signé ».

Petits métiers, 1950-1951
« Le photographe moderne […] retrouve une part de lui-même dans chaque chose et une part de chaque chose en lui-même. » - Irving Penn

En juillet 1950, Irving Penn « photographie les collections parisiennes pour Vogue quand il commence une série sur les petits métiers, qu’il poursuivra à Londres et à New York. Ce sera la série la plus nombreuse de sa carrière. Il photographie des artisans avec leurs outils et des vendeurs de rue avec leurs marchandises, en utilisant le même type de studio en lumière naturelle, le même fond neutre et le même éclairage que pour les séances avec les mannequins ou avec des personnalités de l’élite culturelle. Ce mélange de bouchers, de boulangers et d’ouvriers du luxe constitue un « menu équilibré », comme il aime à le dire ».

« Avec grâce et finesse, Irving Penn s’appuie sur son exceptionnel savoir-faire pour faire poser les modèles et restituer soigneusement leur physionomie ainsi que leur tenue, leurs outils et leurs accessoires. Les photographies forment un ensemble qui s’inscrit dans le prolongement d’une tradition multiséculaire de l’estampe, indifféremment appelée « les petits métiers » ou « les cris de la rue ». Vogue publie les portraits d’Irving Penn dans ses éditions aussi bien américaines qu’étrangères ».

Portraits classiques, 1948-1962
« Dans les années 1950 et au début des années 1960, le regard d’Irving Penn, son inventivité et ses compétences techniques sont très demandés. Il partage son temps entre la publicité et les photographies de mode ou de célébrités pour Vogue ».

Irving Penn « veut que ses portraits aient la même force irréductible que des tableaux. Il puise dans les œuvres de Goya, de Daumier et de Toulouse-Lautrec des leçons de cadrage, d’éclairage et d’éloquence instantanée ».

« Pour lui, l’essentiel est de percer l’expression de façade et l’armure des célébrités qui viennent poser dans son studio. Il les reçoit comme il est, en jeans et sans affectation, et commence par les mettre à l’aise en leur offrant un café. Ensuite, Irving Penn conforte et encourage ses modèles pendant tout le déroulement de la séance, faisant peu à peu tomber leurs défenses pour les amener à partager son projet. Il n’est pas satisfait tant que son interlocuteur ne s’est pas engagé avec lui sur un terrain sensible, où les vérités se renforcent et révèlent leur essence profonde. Cela donne des portraits à nuls autres pareils, dont la concision graphique et l’acuité psychologique sont une marque de fabrique immédiatement reconnaissable ».

Les Nus, 1949-1950
Le « nu féminin est une source éternelle d’inspiration artistique. Irving Penn en donne sa première version en 1947. Deux ans plus tard, toujours désireux de photographier des « femmes réelles dans des situations réelles », il revient sur ce thème et lui consacre une série complète ».

« Sans le filtre de la mode ou de la bienséance, la série d’Irving Penn progresse dans un esprit d’expérimentation et de découverte sans limites. La série se déploie au ralenti devant l’objectif, pour aboutir à des formes plus stables et monumentales. Tout en savourant la sensualité et la générosité des chairs, Irving Penn cherche à tempérer l’ultraréalisme de la photographie au moment du tirage. Il recourt à un procédé argentique inédit, en surexposant d’abord l’image avant de la blanchir, ce qui donne des résultats très variables dont la plupart finissent à la poubelle. Sa persévérance est parfois récompensée, lorsqu’un dépôt poudreux couvre certaines formes et en découvre d’autres sous un voile onirique chatoyant ».

Les Nus « ne suscitent aucun intérêt en 1950. Plus tard Irving Penn reprend les négatifs et les développe en utilisant cette fois le procédé au platine-palladium. Malgré tout, la série n’intéresse guère le public jusqu’à ce qu’elle soit exposée au Metropolitan Museum of Art à New York en 2002 ».

Le monde dans un studio
La « présence d’Irving Penn en Italie et en Afrique pendant la Seconde Guerre mondiale l’incite à prolonger cette expérience en photographiant des hommes et des femmes à travers le monde. De 1967 à 1971, envoyé en Afrique et dans la région Asie-Pacifique par Vogue avec une tente en guise de studio, il est en mesure de réaliser ce rêve ».

« Le studio est devenu, pour chacun d’entre nous, une sorte de zone neutre. Ce n’était pas chez eux, puisque j’avais introduit dans leur vie cette enclave étrangère. Ce n’était pas chez moi, puisque je venais évidemment d’ailleurs, de très loin. Mais dans cet entre-deux, nous avions une possibilité de rencontre qui fut une révélation pour moi et souvent, je peux le dire, une expérience émouvante pour les modèles eux-mêmes, qui, sans un mot, par leur seule attitude et leur application, arrivaient à en dire assez pour combler le gouffre entre nos différents univers », a observé Irving Penn.

Irving Penn « n’est pas un anthropologue. C’est un artiste qui cherche à créer des portraits subtilement détaillés et soigneusement agencés. Même s’il n’a pas voulu faire écho aux stéréotypes de la photographie ethnographique, le fait d’isoler ses modèles sur un fond neutre rappelle inévitablement les traditions coloniales ».

Sont présentées dans l’exposition « des photographies issues de trois des dix voyages réunis dans son album Worlds in a Small Room (1974) ».

Les Cigarettes, 1972
« Comme les Nus, les Cigarettes d’Irving Penn se heurtent à l’incompréhension. Pourquoi créer des images d’une beauté inouïe mais montrant des choses indignes de notre attention ? »

« Dans les années 1950, Irving Penn a fait des portraits d’hommes et de femmes en train de fumer et des publicités pour des cigarettes. À titre personnel, il déteste le tabac et se sent solidaire de la lutte contre les cigarettiers menée par l’American Cancer Society. La cigarette n’est que l’un des sujets à propos desquels l’opinion publique évolue profondément entre les années 1960 et le début des années 1970. Irving Penn vient d’apprendre que son mentor et second père, le directeur artistique Alexey Brodovitch, que l’on ne voyait jamais sans sa cigarette, est mort d’un cancer ».

Les « mégots dans le caniveau ont une portée plus large. En les disposant pour la prise de vue, Irving Penn voit leur rapport étrange avec les individus et, plus globalement, avec une nation mise à mal par l’irresponsabilité des entreprises et des décideurs politiques. Sur les tirages au platine de grand format, les frêles résidus d’un plaisir passager renferment en eux les malheurs du temps et, dans un esprit assez zen, réconcilient le vil et le beau ».

Natures mortes tardives
« Entre 1975 et 2007, Irving Penn réalise quatre séries importantes : Objets de la rue, Archéologie, Sous les pieds et Récipients. Ce sont des compositions de vieilles bouteilles, de vases en mauvais état et de détritus : déchets jetés au caniveau, pièces détachées métalliques, textiles usagés, ossements et fruits pourris. À ses heures perdues, Irving Penn dessine ou peint les mêmes objets ».

Sa « pratique de la nature morte, assemblée à la manière d’un puzzle en trois dimensions, est une forme de méditation créative. Irving Penn s’absorbe dans l’observation des matières, scrute les trésors qu’offrent à son imagination le cuir des chaussures, une cruche fissurée ou un pétale. Aussi sensible à la charge émotionnelle des objets qu’à l’étincelle sensible émanant des individus, il écoute leur message et les photographie séparément ou en conversation, tels des substituts d’êtres humains. Ces assemblages sont ensuite défaits, puis minutieusement réagencés dans d’autres configurations. Les photographies figent les instants de répit dans l’activité mentale incessante d’Irving Penn. Elles pérennisent un cycle de changement perpétuel et offrent une nouvelle preuve de l’exceptionnelle fécondité de l’artiste ».

Moments du passé
Les « portraits et les photographies de mode exposés » dans la dernière salle « s’échelonnent sur une période allant des années 1960 à la première décennie du XXIe siècle. La modernité des années 1960, incarnée par le mannequin Marisa Berenson dans une robe de mariée audacieuse et par la prestance de l’écrivain dandy Tom Wolfe, témoigne de la jeune rébellion des swinging sixties. Le ton léger de ces images cède la place, dans les oeuvres des décennies plus récentes, à des rêveries nostalgiques et à des évocations de l’innocence perdue et de la futilité. Si Irving Penn a toujours laissé une place à l’inéluctabilité du déclin dans sa recherche artistique, la mort de sa femme en 1992 et son propre vieillissement modifient son regard, transformant ses dernières photographies de mode en un magistral miroir de la fugacité de l’existence ».

Autour de cette exposition : conférences, rencontres, projection de films de fiction et documentaires, performances, musique, teaser, diaporama, vidéo de présentation d’exposition 


Repères chronologiques par Alexandra Dennett
(Extraits du catalogue)

« 16 juin 1917 | Naissance d’Irving Aaron Penn à Plainfield (Etats-Unis).
1934–1938 | Suit les cours de la Pennsylvania Museum and School of Industrial Art.
1936–1938 | Étudie auprès de Brodovitch dans son Design Laboratory. Rencontre Nonny Gardner, étudiante anglaise.
Été 1937 | Assistant de Brodovitch à Harper’s Bazaar et sur d’autres projets de design graphique à New York.
Été 1938 | Assistant de Brodovitch. Achète un Rolleiflex avec l’argent que lui rapportent ses dessins publiés dans Harper’s Bazaar.
2 octobre 1940 | Irving et Nonny se marient à New York.
23 décembre 1941 | Irving et Nonny arrivent au Mexique après avoir traversé le sud des États-Unis en train jusqu’à La Nouvelle-Orléans.
1942 | Ils vivent à Coyoacán, dans la périphérie de Mexico. Mary Faulconer, ancienne enseignante au Design Laboratory, les rejoint. Irving s’adonne à la peinture et à la photographie.
Octobre 1942 | Penn détruit ses tableaux. Il publie sa première photographie « sérieuse » (Shop Window, Mexico, 1942) dans VVV, forum d’échanges pour surréalistes en exil.
3 novembre 1942 | Irving et Nonny reviennent aux États-Unis, à Laredo, Texas.
Mars 1943 | Alexander Liberman remplace M. F. Agha au poste de directeur artistique de Vogue.
Juin 1943 | Liberman embauche Penn pour concevoir les couvertures et l’encourage à faire ses propres photographies. 
1er octobre 1943 | La première photographie en couleurs de Penn – une nature morte – fait la couverture de Vogue.
Novembre 1943 | Irving et Nonny divorcent à New York. Série des Portraits avec symboles [Portraits with Symbols] avec, entre autres, Ingrid Bergman, Danny Kaye, Dorothy Parker et Orson Welles.
Août 1944 | Ses premières photographies de mode paraissent dans Vogue.
14 août 1944 | Penn s’engage bénévolement dans l’American Field Service.
1946 | De retour chez Vogue, fait des portraits de danseurs et de célébrités, notamment John Cage, Alexander Calder et Stuart Davis. Expérimente les négatifs sur papier.
1947 | Portraits en studio entre deux cloisons formant un angle ou sur de vieux tapis posés sur des boîtes. Max Ernst, Lillian Hellman, Langston Hughes, Groucho Marx, Rufino Tamayo et Dorothea Tanning figurent parmi ses modèles.
Natures mortes en couleurs. Penn et Allene Talmey, rédactrice, font un reportage sur le premier vol de la Pan American autour du monde au départ de New York, avec escales à Londres, Istanbul, Calcutta, Shanghai, Honolulu et San Francisco, le tout en un mois.
1er mai 1947 | Parution dans Vogue de la photographie des « douze mannequins les plus photographiées ». Lors de ce contrat, Penn rencontre la top-modèle et ancienne danseuse suédoise Lisa Fonssagrives.
1948 | 6 avril – 11 juillet | Edward Steichen inclut des travaux de Penn dans l’exposition « In and Out of Focus » au Museum of Modern Art (MoMA).
27 novembre – fin décembre | Se rend au Pérou pour « Flying Down to Lima », avec le mannequin Jean Patchett et la rédactrice de mode Babs Simpson. Pendant la période de Noël, loue un studio à Cuzco pour photographier des habitants de la région.
1949 | Prend des photographies de mode dans son studio new-yorkais. Occupe son temps libre à sa série de Nus exposition Irving Penn [Nudes] jusqu’en janvier 1950. Avec Robert Fréson, effectue des tirages de ses Nus par destruction de colorants et redéveloppement.
9 mai – 4 juillet 1950 | Photographies présentées à l’exposition « Color Photography » au MoMA.
1950 | Été | Dans un studio en lumière naturelle, au 85, rue de Vaugirard, à Paris, Penn fait des photographies de haute couture avec Lisa comme modèle, ainsi que des portraits et des photographies pour sa série des Petits Métiers [Small Trades], assisté d’Edmonde Charles-Roux (rédactrice en chef du Vogue français) et de Robert Doisneau.
27 septembre | Irving et Lisa se marient civilement dans le quartier londonien de St. Marylebone.
1952 | 19 septembre | Naissance de son fils Tom.
1954–1959 | Consacre la plus grande partie de son temps à des contrats publicitaires.
1957 | Penn embauche Patricia McCabe pour s’occuper de la gestion du studio, ce qu’elle fera jusqu’en 1993.
1960 | Publication du premier livre de Penn, Moments Preserved [Moments], avec des textes de Liberman.
1961–1963 | Le MoMA présente trente photographies de Penn dans une exposition qui se rendra ensuite à la Smithsonian Institution et dans d’autres musées des États-Unis.
1964 | 2–3 juin | Franchit une étape décisive dans son exploration du tirage au platine-palladium alors qu’il prépare un spot télévisé.
1965 | 1er janvier | Penn signe sa centième couverture pour Vogue.
1972 | Automne | Collectionne des mégots de cigarette en vue de les photographier avec une lentille de microscope. Le tirage l’occupe pendant quinze mois.
1975 | Fin avril | Commence à ramasser des gobelets écrasés, des emballages et autres objets jetés sur les trottoirs pour sa série Objets de la rue [Street Material].
23 mai – 3 août | « Irving Penn: Recent Works », exposition au MoMA de quinze photographies de mégots de cigarette tirées au platine-palladium.
1979–1980 | Série Archéologie, natures mortes photographiées au moyen d’une chambre photographique 30 × 50 cm.
Ses tirages au platine-palladium l’occupent pendant une année.
1983 | Les préparatifs d’une rétrospective amènent Penn à revisiter ses archives. Bon nombre de ses premiers travaux sont tirés à cette occasion.
Vers 1985 | Penn se remet à la peinture et au dessin, activités qu’il poursuivra dès lors de façon régulière.
1986 | Entame une étroite collaboration avec Issey Miyake.
1992 | 4 février | Décès de Lisa à New York.
1995 | Fabrique un « appareil photo de rue » pour photographier discrètement les trottoirs et les caniveaux de New York jonchés de détritus. Série de photographies avec « lumière mobile », lampe motorisée projetant une étroite bande lumineuse durant de longs temps de pose.
1999 | Cesse les tirages au platine-palladium, mais fait des tirages de ses dessins qui lui servent de matrices pour ses tableaux. Consacre ses week-ends à la peinture. Un inventaire de ses tableaux et dessins, en 1999, répertorie près d’un millier d’oeuvres.
2000 | Pour la série Sous les pieds [Underfoot], photographie les chewing-gums et autres détritus jonchant les trottoirs de New York avec un appareil Hasselblad équipé d’un macroobjectif. Se met au tirage numérique à développement chromogène et à jet d’encre, qui ravive son intérêt pour la couleur.
2005 | Crée la Fondation Irving Penn.
7 octobre 2009 | Irving Penn meurt à New York ».

Extraits du catalogue de l’exposition

« Le coeur du sujet » par Maria Morris Hambourg
« [...] Des collègues des bureaux parisiens de Condé Nast louent pour Irving Penn l’ancien studio d’une école de photographie, au dernier étage d’un vieil immeuble sur cour de la rue de Vaugirard. Le studio n’a ni eau ni électricité et l’on y accède par plusieurs volées d’escaliers branlants, mais les fenêtres et les lucarnes orientées vers le nord sont parfaites et Irving Penn est ravi. Au bureau de Paris, Susan Train et Edmonde Charles-Roux lui trouvent de multiples assistants et messagers à vélo, quelqu’un déniche un vieux rideau de théâtre en guise de toile de fond, et l’équipe est fin prête.
Nul ne sait si la toile de fond marbrée, vaguement nébuleuse, a été laissée par l’école de photographie ou trouvée pour l’occasion, mais Penn la conservera jusqu’à la fin de sa carrière. Ce rideau, étendu sur le sol et remontant à la verticale, forme une courbe ininterrompue, créant un élément homogène et aérien qui convient parfaitement à l’intemporalité de la photographie dans cette discipline. Adolf de Meyer, le premier photographe offi ciel de Vogue, qui exerçait son art à l’époque de la Première Guerre mondiale, avait utilisé une toile de fond similaire pour sa célèbre série de photographies de Nijinski, et ce même principe, fort utile, se retrouve à l’époque dans de nombreuses photographies de personnalités du théâtre. Pour les portraits de Cuzco, Irving Penn avait préféré aux scènes peintes un rideau uni aux tons irréguliers et, dans ses premiers portraits à New York, il rend souvent flous les murs arrière du décor ou du studio, avant de retoucher la jointure entre le mur et le plancher pour obtenir le même eff et, celui d’un décor neutre, que le sujet peut facilement dominer. Le rideau de théâtre offre à ce problème une solution plus facile.
Plusieurs autres facteurs s’additionnent pour faire des collections de 1950 une chance unique pour Penn.
Les tenues haute couture de Dior, Balenciaga et les autres sont, comme toujours, exquises et exécutées à la perfection, mais, à l’époque, elles sont aussi particulièrement sculpturales, ce qui off re à celui qui aime photographier les volumes en lumière naturelle une foule d’options. Irving Penn ne travaille pas non plus avec les mannequins des créateurs ; il choisit ses modèles, dont la jeune Régine Debrise, Bettina Ballard et Lisa Fonssagrives, qui est venue de New York avec lui. Cette dernière, une ancienne danseuse très gracieuse dotée d’un sens du mouvement exceptionnel, est un mannequin extraordinaire. Elle a étudié les tableaux du Louvre pour apprendre les mouvements les plus adaptés à tel ou tel type de robe et sait comment dessiner une ligne avec son corps ou utiliser la lumière pour le sculpter. Elle est capable, mieux que personne, d’irradier.
Elle figure sur plusieurs photos qui comptent parmi les meilleures de la haute couture parisienne et qui, toutes, possèdent une élégance et une verve faussement naturelles, comme si elles n’étaient pas le fruit d’infinies douleurs et d’une patience sans limites. On n’y voit ni les ajustements habiles, ni les réajustements perpétuels, ni l’épinglage des vêtements sur les modèles, ni les changements éclair de robes et d’accessoires, ni les retouches de coiff ure et de maquillage, ni les cyclistes transportant à vive allure les tenues et les bijoux depuis la place Vendôme jusqu’à l’autre rive de la Seine, ni les assistants essoufflés qui les portent dans des escaliers grinçants, ni les stores montés ou descendus, ni le placement des réfl ecteurs, ni les changements d’appareil photo et de pellicule, ni une myriade d’autres préparations auxiliaires. Tout cela est invisible.
Disparus aussi, les salons et les divans, les tonnelles, les bouquets et autres accessoires qui constituent alors ce qui, pour d’autres photographes, est le décor qui convient à la haute couture. Irving Penn se concentre sur les mannequins, enveloppés d’un cocon de lumière nacrée. Ses images ont la simplicité des objets anciens ; instantanément, elles deviennent des classiques qui rappellent d’autres déesses dans d’autres robes (citer la Vénus de Milo ne semble pas exagéré). Il est intéressant de savoir que ce sommet de la carrière du photographe et de celle de sa muse doit sa qualité euphorique à leur expérience et à leur préparation professionnelle, mais aussi aux liens profonds qui les unissent. Peu de temps après la fin des collections,
Irving Penn et Lisa Fonssagrives se marient à Londres.
C’est un moment enivrant, où presque tout ce que tente Irving Penn est une incroyable réussite. Son plaisir à représenter la mode rejaillit sur ses portraits de célébrités, et, entre deux rendez-vous, il photographie dans son studio des représentants des petits métiers, avec leurs accessoires, comme s’ils vendaient leur marchandise dans la rue. Pointer l’objectif de son appareil photo successivement sur un rémouleur itinérant et sa meule, sur la noble tête d’Alberto Giacometti ou sur Lisa Fonssagrives habillée par Dior rend ses journées extraordinairement dynamiques et stimulantes. Plus tard, il qualifiera d’incandescent le flux extatique d’inspiration qui le parcourait à la vue de ces sujets variés.
exposition Irving Penn 31
Pendant l’été 1949, Irving Penn se lance dans un projet photographique qui n’est pas destiné au magazine mais qu’il mène dans son studio de Vogue. C’est un projet personnel, sur lequel il travaille à ses heures perdues ; en cela, il ressemble à la série de portraits d’Indiens quechua qu’il a faite à la suite de ses photos de mode à Cuzco l’hiver précédent. Mais, cette fois, Irving Penn se lance un défi : s’attaquer à un sujet qui séduit les artistes depuis la nuit des temps, le nu féminin. Il commence par les sylphides qui posent pour les photos de mode, mais découvre bientôt que les femmes plus rondes donnent de meilleures photos. Le ballet sculptural au ralenti des contours et des volumes des seins, des hanches et du ventre charnus tournant doucement dans l’espace donne des séries de photos qui ne ressemblent à rien de ce qui s’est fait jusquelà.
Ces corps qui se rapprochent plus des torses de Rubens que des nus froids d’Edward Weston sont représentés en gros plan, tel un hommage rendu à la gloire pure d’une chair qui n’est pas vue à travers le prisme de la mode ou de la pruderie. [...]
Si Irving Penn, lassé des transformations de la société et traversant une crise de la quarantaine, ne trouve pas dans ses voyages en Europe le répit qu’il en attendait, la maîtrise du tirage au platine devient sa quête du Graal. Après avoir terminé la construction d’une chambre noire dans sa grange à Long Island, en 1965, il finit par renoncer à son appartement en ville et par déménager à la campagne pour se rapprocher de ce qui
devient pour lui le plus important. C’est là qu’il tire sa série des Cigarettes, le premier sujet qu’il choisit spécifi quement pour le tirage au platine.
Depuis des années, les cigarettes l’intriguent. Quand il compose une nature morte, elles sont là, comme une évidence : « Une cigarette écrasée indique le caractère, elle révèle la nervosité. Son choix en dit long sur le goût d’une personne. » Quand, à la fin des années 1950, il fait des publicités pour des cigarettes, il les utilise comme accessoires dans les interactions sociales ; elles sont maniées diff éremment par un sportif qui raconte une blague et par une séductrice qui demande du feu. Et lorsque à l’automne 1972, il commence à ramasser des mégots dans la rue, c’est l’aboutissement d’années passées à observer leurs formes et leurs textures lorsqu’elles se désintègrent dans le caniveau. En accumulant « la poussière et la crasse de la ville », les mégots deviennent une « matière première idéale pour les photos ». Contrairement aux fleurs qu’il photographie à la même période, qui fanent sous la chaleur des projecteurs et que l’on doit asperger d’eau ou remplacer, les mégots ne continuent pas à se décomposer. Ils sont stables, gratuits et d’une infinie variété. Et même si Irving Penn prétend qu’ils ne sont qu’un prétexte pour ses tirages, il sont représentatifs aussi, par leurs caractères diff érents et leur état de décomposition, d’un état général de la société, qu’il réduit, comme d’habitude, à ce qu’elle a d’essentiel.
Ses mégots ne recueillent guère de louanges. La première fois qu’ils sont exposés, au MoMA en 1975, ils sont jugés répugnants, dégoûtants, énigmatiques, ou au mieux vus comme une forme d’art pour l’art. Depuis des années, le pop art démontre qu’un sujet artistique, aussi bizarre puisse-t-il sembler de prime abord, reflète les conditions et les préoccupations de la vie moderne. Rauschenberg introduisait toutes sortes d’objets dans ses assemblages, même le lit d’un ami, et, en 1971, il rassemble des boîtes en carton, les aplatit puis les reconstitue dans une série de collages qu’il publie aussi sous forme de tirages appelés Cardbirds. Ces morceaux du monde réel, jetés, banals et omniprésents, sont bien accueillis par la critique – contrairement aux Cigarettes –, mais il est vrai que Rauschenberg figure déjà au panthéon des artistes modernes et que ses collages ne diffèrent pas radicalement de ses autres oeuvres, sinon par leur simplicité plus grande encore. Les somptueuses images d’Irving Penn sont plus déroutantes ; elles représentent non seulement des détritus, mais des résidus de produits addictifs et souvent vilipendés, et cette réalité jure avec la beauté évidente des tirages. Indéfinissables et inclassables, les Cigarettes sont à la fois héroïques, exubérantes, tendres et poignantes, issues d’un processus archaïque, d’une forme minimale. De plus, le contraste est extrême entre le sujet, si prosaïque, et son traitement très artistique et, semble-t-il, non seulement sans précédent dans l’oeuvre d’Irving Penn mais peut-être aussi inconvenant. Réputé être le roi de la photographie commerciale, Irving Penn vient brusquement de sortir du rang pour passer dans le camp des artistes, alors même que la bataille pour faire reconnaître la photographie comme véritable discipline artistique n’est encore qu’à moitié gagnée. Penn a choisi les cigarettes pour diverses raisons, parmi lesquelles son intérêt pour le zeitgeist de New York et de la vie aux États-Unis en général, sa fascination pour l’entropie, et certaines associations personnelles fortes entre la tabagie et certaines personnes qui ont joué un grand rôle dans sa vie. [...] »

« Signes de vie, 1938-1947 » par Jeff L. Rosenheim
« Le week-end, j’errais dans les rues de New York en prenant des photos comme on prend des notes, plus pour me souvenir de ce que j’avais vu que dans un but sérieux. Il est arrivé que ces images sans prétention paraissent dans Bazaar, comme illustrations. Irving Penn, 1991
En 1938, ayant obtenu son diplôme de la Pennsylvania Museum and School of Industrial Art à Philadelphie, Irving Penn achète son premier appareil photo, un Rolleifl ex bi-objectif de format carré 6 × 6 cm. Il utilisera ce modèle durant une soixantaine d’années. [...]
Les premières photographies connues de Penn sont des études très simples de vitrines du XIXe siècle, de publicités écrites à la main, de panneaux et de mobilier urbain à Philadelphie et à New York. [...] 
Walker Evans est une autre de ses premières sources d’inspiration. La lisibilité et, souvent, le contenu des photographies de Penn durant cette période reflètent les sujets vernaculaires et le style documentaire de l’époque, que l’on trouve de façon exemplaire dans le travail d’Evans. Dans le troisième numéro de Junior League Magazine, Penn encourage même ses lectrices à aller voir « American Photographs », exposition monographique sans précédent que le Museum of Modern Art, à New York, consacre alors à Evans.
L’influence d’Evans est apparente dans Ta Tooin (The Bowery) : dans ce mélange captivant de mots et d’images fragmentées, Penn se concentre sur l’enseigne d’une offi cine de tatouage, qui propose également d’estomper les yeux au beurre noir, fréquents chez les ouvriers journaliers belliqueux qui fréquentent les bars près des docks de la ville. À l’époque, les patrons engageaient leurs ouvriers en partie sur la base de leur capacité ou non à créer des problèmes et provoquer des bagarres. Pour soigner un oeil au beurre noir, les tatoueurs (et les barbiers) appliquaient des sangsues qui suçaient le sang autour de l’oeil, puis des poudres cosmétiques pour couvrir l’hématome. À l’instar de la photographie, c’était à la fois une science et un art.
Penn épure encore l’approche graphique d’Evans, accordant une moindre importance aux faits et privilégiant les mécanismes de l’imagination. En particulier, il supprime le plus de détails possible et se rapproche de très près de ses sujets au moment de cadrer la photo, et plus encore quand il doit rogner l’épreuve fi nale, ce qui a pour eff et de transformer de petites images – une enseigne, ou une simple inscription sur une vitrine – en objets irréels quasi sculpturaux.
[...] Il dira plus tard : En me rendant au Mexique, j’ai traversé lentement le sud des États-Unis, effectuant de cours trajets en train d’une ville à l’autre, surtout attiré par les quartiers noirs. Les inscriptions toutes simples, écrites ou peintes sur les vitrines et sur les bâtiments, m’ont paru poignantes et touchantes. J’en ai pris quelques-unes en photo. J’ai eu plaisir aussi à observer les jeunes qui se rassemblaient au hasard et traînaient devant les boutiques des barbiers ou des cireurs de chaussures. L’appareil photo que je tenais en
main ne semblait pas les gêner.
Comme d’autres photographes travaillant avec un Rolleiflex sur le terrain, Penn tenait son appareil au niveau de la ceinture, ce qui lui permettait de regarder ses sujets dans les yeux au lieu de se cacher derrière un viseur. Autre différence subtile, cette position baisse la perspective du portrait. Ensemble, ces deux facteurs permettent à Penn de créer un lien psychologique direct et intime avec ces derniers. De plus, cette légère contreplongée fait mieux ressortir les postures de ses sujets, la manière dont ils répartissent naturellement leur poids, croisent les jambes et positionnent les bras quand ils prennent la pose. [...]
À la fin de la guerre, comme tant d’autres Américains revenus des champs de bataille, Penn rentre chez lui avec une idée claire de ce qu’il veut faire de sa vie ; dans sa vie personnelle et professionnelle, il veut exploiter les connaissances et les talents qu’il a durement acquis. Débordant d’idées et d’énergie, il commence à produire ses premières grandes natures mortes, s’imposant une discipline de rigueur et d’épuration qui le prépare magnifiquement à ses autres travaux photographiques. En composant ces images destinées à la presse, Penn raconte une histoire, mais sans les personnages. Tout ce qu’il reste d’eux, c’est leurs traces : du rouge à lèvre sur un verre de brandy, une allumette consumée. Certaines activités évoquent le prolongement d’une soirée dans un club ou à l’opéra, avec tous les plaisirs romantiques auxquels on peut les associer ; dans d’autres cas, la magie opère par l’évocation des plaisirs d’un repas sucré-salé. Des années plus tard, Penn dira à ses étudiants de la Famous Photographers School : « une nature morte est une représentation de personnes […] dans une nature morte, chaque objet doit raconter une histoire humaine, autant que si vous regardiez quelqu’un dans le blanc des yeux. Sinon, une nature morte n’a pour moi que très peu d’intérêt ».
Comme il le fera dans toute son uvre de photographe, Penn construit avec brio des natures mortes tout en réduction et en épurement : « Il faut constamment élaguer la grande scène […] c’est une discipline merveilleuse. » En d’autres termes, il nous invite à regarder en profondeur ses natures mortes – et toutes ses autres photographies – pour apprécier et comprendre pleinement leur ordre intérieur et découvrir les signes de vie qu’elles contiennent ».

« Cuzco, 1948 » par Jeff L. Rosenheim
« [...] Penn quitte l’aéroport Idlewild de New York (aujourd’hui JFK) le 27 novembre en compagnie de Babs Simpson (qui deviendra bientôt l’un de ses collègues préférés à Vogue), une trentaine de kilos de vêtements et une nouvelle mannequin extraordinaire, Jean Patchett. Le résultat, c’est « Flying Down to Lima », qui paraît dans le numéro du 15 février 1949. L’article est une sorte de reportage dans le style « Une journée dans la vie d’une jeune Américaine typique » lors d’un bref séjour touristique à Lima. Sur les photographies de Penn, Patchett, qui porte des vêtements américains « faits maison » (d’après des patrons de Vogue), se déplace au milieu des gamins des rues, chez un cireur de chaussures et dans un café sur le front de mer. Pour Liberman, ce journal de voyage informel a été une grande réussite, pour Penn aussi peut-être. Mais, au moment de rentrer à New York, Penn laisse partir l’équipe de Vogue et prend la direction des Andes pour se lancer dans sa première grande aventure photographique depuis la guerre. Sa destination est Cuzco, la splendide cité précolombienne dans laquelle Pablo Neruda voit le coeur ancien et lointain de l’Amérique. 
Penn se souvient : « J’ai décidé de passer Noël à Cuzco, ville dont j’avais entendu parler et dont j’avais idée. 
Dès que j’ai vu ses habitants, j’ai eu envie de les photographier, mais j’ai eu des problèmes avec l’altitude. »
À 3 400 mètres, Cuzco est l’une des plus grandes villes d’altitude au monde, et elle met à rude épreuve les visiteurs qui n’ont pas l’habitude de la montagne. Comme beaucoup d’autres, Penn reste cloué au lit dans sa chambre d’hôtel pendant trois jours. « Le quatrième jour, je me suis levé avec une énergie que je n’avais jamais ressentie jusqu’ici. Je me suis précipité dans le centre-ville, aussi enivré par les gens qu’au moment où j’étais sorti de l’avion. J’avais envie de prendre des photos et, par un hasard incroyable, j’ai trouvé en plein centre un studio en lumière naturelle ! »
Pour Penn, qui a toujours aimé travailler dans un espace confiné plutôt que dans la rue, c’était, comme il le dira, « un rêve qui se réalise ». Sans hésiter, il se présente, semble-t-il, au photographe et lui loue immédiatement son studio pour quelques jours. Ainsi se lance-t-il dans l’une de ses périodes d’activité les plus intenses et les plus productives de son début de carrière. [...]
Penn utilise le studio durant trois journées magiques. Avec l’aide d’un ou de plusieurs assistants qui changent les appareils, chargent les pellicules et aident à communiquer avec les sujets, il prend le nombre étonnant de deux mille photographies ; il ne s’arrêtera de travailler qu’à la tombée de la nuit le soir de Noël. Dans ces portraits de Cuzco, Penn fixe les principes visuels et psychologiques fondamentaux qui vont définir les portraits ethnographiques qu’il réalisera à travers le monde au cours des vingt-cinq années qui suivront. Dix de ces séries de portraits, dont ceux des Hell’s Angels à San Francisco, des Enga en Nouvelle-Guinée et des Touareg au Maroc paraîtront dans le recueil intitulé Worlds in a Small Room.[...]
La série de Cuzco suit directement les mémorables portraits « en coin » et précède immédiatement – tout en les préfigurant – la série des Petits Métiers qu’il réalisera en 1950 et 1951 à Paris, Londres et New York.
Dans la mesure où il ne connaissait pas les sujets et ne pouvait leur parler sans l’aide de deux interprètes (un pour l’espagnol, l’autre pour le quechua), Penn se servait du toucher pour leur dire ce qu’il attendait d’eux : « J’organisais la pose de mes sujets avec les mains, je les forçais à prendre la position voulue, mais ils avaient les muscles raides et résistants, et il me fallait déployer des eff orts considérables. » Comme les murs en gigantesques pierres construits par les Incas, les photographies tiennent non pas grâce à du mortier mais par simple friction (dont le photographe usait avec délicatesse). Edward Steichen, l’une des premières personnes à avoir vu les photographies de Cuzco, a immédiatement compris la valeur de ce travail. « Comme le sculpteur, il compose les figures et les choses par rapport à l’espace plutôt que par rapport au rectangle de l’épreuve photographique. » Penn appliquera bientôt ce talent et cette méthode très personnelle à ses mémorables portraits et études de travailleurs ».


Du 21 septembre 2017 au 29 janvier 2018
Au Grand Palais - Galeries nationales
3, avenue du Général Eisenhower. 75008 Paris
Entrée Clemenceau
Tél. : 00 33 (0)1 44 13 17 17
Du jeudi au lundi de 10 h à 20 h ; mercredi de 10 h à 22 h ; fermeture hebdomadaire le mardi

Visuels
Affiche de l'exposition
Irving Penn, Girl with Tobacco on Tongue (Mary Jane Russell) [Jeune femme avec du tabac sur la langue (Mary Jane Russell)],
New York, 1951, épreuve gélatino-argentique, 37,5 × 36,5 cm ; The Metropolitan Museum of Art, New York, Promised Gift of The Irving Penn Foundation © Condé Nast

Irving Penn
Girl Drinking (Mary Jane Russell) [Jeune fille buvant (Mary Jane Russell)]
New York, 1949
épreuve au platine-palladium, 1977
52,1 x 48,9 cm
The Irving Penn Foundation
© Condé Nast

Irving Penn
Two Miyake Warriors [Deux guerriers Miyake]
New York, 1998
épreuve au platine-palladium, 1999
53,5 x 49,8 cm
The Metropolitan Museum of Art, New York,
Promised Gift of The Irving Penn Foundation
© The Irving Penn Foundation

Irving Penn
Still Life with Watermelon [Nature morte avec pastèque]
New York, 1947
dye transfer, 1985
55,9 x 44,5 cm
The Metropolitan Museum of Art, New York, Promised Gift of The Irving Penn Foundation
© Condé Nast
© Rmn-Grand Palais, Paris 2017

Irving Penn
Glove and Shoe [Gant et chaussure]
New York, 1947
épreuve gélatino-argentique
24,4 x 19,7 cm
The Metropolitan Museum of Art, New York, Promised Gift of The Irving Penn Foundation
© Condé Nast

Irving Penn
Salvador Dalí
New York, 1947
épreuve gélatino-argentique
23,8 x 19,7 cm
The Metropolitan Museum of Art, New York, Promised Gift of The Irving Penn Foundation
© The Irving Penn Foundation

Irving Penn
Spanish Hat by Tatiana du Plessix (Dovima) [Chapeau espagnol par Tatiana du Plessix (Dovima)]
New York, 1949
épreuve gélatino-argentique
39,7 x 37,5 cm
The Metropolitan Museum of Art, New York, Promised Gift of The Irving Penn Foundation
© The Irving Penn Foundation

Irving Penn
After-Dinner Games [Jeux pour après-dîner]
New York, 1947
dye transfer, 1985
56,5 x 46 cm
The Metropolitan Museum of Art, New York,
Promised Gift of The Irving Penn Foundation
© Condé Nast

Irving Penn
Alfred Hitchcock
New York, 1947
épreuve gélatino-argentique
24,1 x 19,4 cm
The Metropolitan Museum of Art, New York,
Promised Gift of The Irving Penn Foundation
© The Irving Penn Foundation

Irving Penn
Black and White Fashion with Handbag (Jean Patchett) [Mode en noir et blanc avec sac à main (Jean Patchett)]
New York, 1950
épreuve gélatino-argentique, 2003
40,6 x 39,1 cm
The Metropolitan Museum of Art, New York,
Promised Gift of The Irving Penn Foundation
© The Irving Penn Foundation

Irving Penn
Cafe in Lima (Jean Patchett) [Café à Lima (Jean Patchett)]
1948
épreuve gélatino-argentique, 1984
49,2 x 47,3 cm
The Metropolitan Museum of Art, New York,
Promised Gift of The Irving Penn Foundation
© Condé Nast

Irving Penn
Cuzco Children [Enfants de Cuzco]
1948
épreuve au platine-palladium, 1968
49,5 x 50,5 cm
The Metropolitan Museum of Art, New York,
Promised Gift of The Irving Penn Foundation
© Condé Nast

Irving Penn
Fishmonger [Poissonnier]
Londres, 1950
épreuve au platine-palladium, 1976
50,2 × 37,8 cm
The Metropolitan Museum of Art, New York,
Purchase, The Lauder Foundation and The Irving Penn Foundation Gifts, 2014 (2014.268.20)
© Condé Nast (Br.)

Irving Penn
Marlene Dietrich
New York, 1948
épreuve gélatino-argentique, 2000
25,4 x 20,6 cm
The Metropolitan Museum of Art, New York,
Promised Gift of The Irving Penn Foundation
© The Irving Penn Foundation

Irving Penn
Three Asaro Mud Men [Trois hommes de boue Asaro]
Nouvelle-Guinée, 1970
épreuve au platine-palladium, 1976
51,1 × 49,5 cm
The Metropolitan Museum of Art, New York, Promised Gift of The Irving Penn Foundation
© The Irving Penn Foundation

Lisa Fonssagrives-Penn
Irving Penn at Work in New Guinea [Irving Penn au travail en Nouvelle-Guinée]
1970
épreuve gélatino-argentique, vers 1974
19,4 x 19,4 cm
The Metropolitan Museum of Art, New York,
Promised Gift of The Irving Penn Foundation
© The Lisa-Fonssagrives-Penn Trust

Irving Penn
Single Oriental Poppy [Pavot Single Oriental]
New York, 1968
dye transfer, 1989
55,6 x 43,5 cm
The Metropolitan Museum of Art, New York,
Promised Gift of The Irving Penn Foundation
© The Irving Penn Foundation

Irving Penn
Deli Package [Emballage Deli]
New York, 1975
épreuve au platine-palladium, 1976
40,3 x 52,7 cm
The Metropolitan Museum of Art, New York,
Promised Gift of The Irving Penn Foundation
© The Irving Penn Foundation

Irving Penn
Naomi Sims in Scarf [Naomi Sims enveloppée d’une écharpe]
New York, vers 1969
épreuve gélatino-argentique, 1985
26,7 x 26,4 cm
The Metropolitan Museum of Art, New York,
Promised Gift of The Irving Penn Foundation
© The Irving Penn Foundation

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