Citations

« Le goût de la vérité n’empêche pas la prise de parti. » (Albert Camus)
« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil. » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)

lundi 30 mai 2016

Tournages Paris-Berlin-Hollywood 1910-1939


Puisées dans la collection de la Cinémathèque française (500 000 clichés) et le fonds de l’historienne du cinéma Isabelle Champion issu du fonds commun au photographe Roger Corbeau et à son assistant Gabriel Depierre (150 000 clichés), plus de 250 photographies originales (vintages) de tournages, très rares, parfois inédites, d’une qualité esthétique exceptionnelle, ont montré les premiers maîtres du cinéma travaillant dans trois capitales du cinéma, du cinéma muet à celui parlant, lors d’un âge d’or du 7e art. Une exposition passionnante où ces photos étaient présentées au côté de costumes de stars, d’affiches, d’extraits de films, d’appareils, de maquettes de décorateurs. Le 30 mai 2016, Arte diffusera Le Chemin du Paradis, de Wilhelm Thiele et Max de Vaucorbeil.


Il faut remonter aux années 1890, avant l’avènement officiel du Cinématographe Lumière, pour trouver les premières photographies d’un tournage. Etienne-Jules Marey « dirigeait ses sujets à partir de 1889, devant sa caméra chronophotographique et l’écran noir de la Station physiologique du bois de Boulogne ». Aux Etats-Unis, c’est en 1894 dans la « Black Maria », studio monté sur rails installé dans le New Jersey que les acteurs sont saisis par la caméra d’Edison. Retour en France en juin 1895 quand Louis Lumière filme Jules Janssen dialoguant avec le maire de Neuville-sur-Saône.

La photographie de plateau, un genre nouveau
Le succès du spectacle cinématographique dans les années 1900 induit l’essor d’une « industrie gigantesque : usines de fabrication de la pellicule, laboratoires, studios, cinémas surgissent presque partout dans le monde. De nouveaux métiers apparaissent. Parmi eux, le photographe de studio ».

Le photographe de plateau exerce son métier dans un genre nouveau : ces clichés, « posés ou parfois pris en pleine action, montrant le cinéma en train de se faire, l’envers du cinéma, ses coulisses, la création de l’œuvre, en quelque sorte, avec ses mystères, ses trucs ». Isabelle Champion, commissaire de l’exposition, les distingue des photos de tournage.

Cette exposition s’intéresse à une époque où les artistes (cinéastes, acteurs), producteurs (Pommer) et techniciens exercent leur art sur deux continents, dans les studios de Hollywood, d’Eclair à Epinay ou de la UFA (Berlin), en plusieurs langues (Le Congrès s’amuse, Le chemin du paradis dont une chanson, Avoir un bon copain, demeure célèbre) – une manière de rentabiliser l’investissement et de tourner la même histoire avec des acteurs particulièrement appréciés par des publics segmentés -, pour acquérir une carrière internationale, pour échapper aux persécutions nazies, pour poursuivre en Europe une carrière déclinante à Hollywood, etc. Avec des succès divers. Et en apportant leur style, tel l’expressionnisme allemand.

Le Chemin du Paradis
Première comédie musicale allemande, Le chemin du paradis fut tourné en 1930 en deux versions différentes, l'une allemande (Die Drei von der Tankstelle) et l'autre française, en bénéficiant de la même équipe technique, mais avec deux distributions différentes pour attirer des publics nationaux différents et un changement du nom de la station service. Il "est resté célèbre pour sa chanson "Avoir un bon copain". Sa version française a été assurée par Max de Vaucorbeil avec Henri Garat, et sa version allemande par Wilhelm Thiele avec Heinz Rühmann. Quand "le film sortit en 1930, les spectateurs connaissaient bien les situations qu'il dépeignait : crise économique, chômage, faillites, etc." 

"Willy, Jean et Guy forment un trio inséparable. À leur retour d'un fantastique voyage en automobile, ils apprennent que l'huissier a mis leur appartement sous scellés, que leur banque a fait faillite et qu'ils n'ont plus un sou. Ils prennent les événements avec philosophie, vendent leur voiture chérie et s'achètent un poste à essence. Ces trois amis font fi de leurs ennuis financiers pour profiter de la vie, entre leur station-service et la belle Lilian, l'une de leurs clientes. Tout en se relayant à la pompe, ils déploient des trésors d'ingénuité pour travailler le moins possible. Et des trésors de galanterie lorsque la belle Lilian, une cliente, vient faire le plein".

Le chemin du paradis était novateur en ce qu'il tournait les malheurs en dérision, préférant faire l'éloge de la paresse. Un redoutable défaut du film qui n'échappera pas aux censeurs nazis, qui l'interdirent en 1937. L'autre raison de cette sanction est qu'on trouve au générique de cette oeuvre un peu trop de noms juifs : le réalisateur Wilhelm Thiele (qui tournera à Hollywood Tarzan et les nazis), le compositeur Werner R. Heymann et le producteur Erich Pommer. Tous émigrèrent aux États-Unis. Le film fait également date de par ses prouesse techniques, entre montage novateur, séquence d'animation et une nouvelle esthétique de la vitesse dans le cinéma parlé, encore très statique à l'époque. Certains critiques de cinéma verront d'ailleurs dans cette réalisation l'ancêtre de la comédie musicale américaine, notamment grâce au tout premier enregistrement, resté célèbre, de la chanson "Avoir un bon copain".

En effet, dès les années 1920, Hollywood s’attire les talents des Européens : Allemands, Français, etc. A l’ère du muet, le star system fabrique des « icones vivantes », populaires dans le monde entier : Mary Pickford, Douglas Fairbanks, Gloria Swanson, Charles Chaplin, etc. L’avènement du parlant marque une date charnière : le parlant impose aux acteurs d’adapter leur jeu sans le théâtraliser, dicte ses lois en matière de prises de vues, d’enregistrement du son ou de tirage. Certains acteurs et réalisateurs redoutent, méprisent ou refusent ces talkies. En témoigne le film Chantons sous la pluie (Singing in the Rain) de Stanley Donen et Gene Kelly.

Des réalisateurs tels Abel Gance, Fritz Lang, F.W. Murnau, D.W. Griffith ou Erich von Stroheim « rénovent en profondeur le regard cinématographique. Grâce à des moyens considérables, aux décorateurs, aux opérateurs, aux matériels, l’Art muet, cet « Infirme supérieur » selon les mots d’Eluard, atteint son apogée ».

Un Hollywood légendaire
Sur le fonctionnement des studios de cinéma – éclairage des plateaux, techniques de décors, caméras (caméra Pathé, « Caméréclair », « Mitchell », « Super Parvo ») -, sur l’influence à Hollywood de ces artistes ou techniciens européens en particulier dans la création ou l’évolution de genres (fantastique), sur les duos réalisateurs/directeurs de la photographie (Griffith et Billy Bitzer, Murnau et Karl Struss, Chaplin et Rollie Totheroh, Gance, Burel et Kruger, Fritz Lang et Karl Freund, Erich von Stroheim et Hal Mohr), sur l’ambiance et les relations entre professionnels lors de tournages - admiration réciproque, complicité, etc. –, la direction d’acteurs, ces clichés posés, mis en scène ou pris sur le vif, sont riches d’informations précieuses.

Savamment cadrées et éclairées, ces photos à l’éclat magique témoignent sur les tournages de films légendaires – notamment L’Aurore (Murnau), Metropolis (Fritz Lang) et Intolérance (D.W. Griffith) -, bénéficiant d’équipes magnifiant les stars au glamour affirmé : Greta Garbo, Marlene Dietrich, Clark Gable parmi d’autres - et des comiques : Laurel et Hardy, Buster Keaton…

« Rien n’est plus émouvant, mais aussi rien n’est plus instructif, que de voir l’équipe de Stroheim dans le désert, souffrir sous le soleil, pendant le tournage des Rapaces ou de pénétrer sur le plateau de Metropolis de Lang afin de comprendre le génie de ce cinéaste qui a joué, avec une virtuosité presque inégalée, sur la perspective, la lumière et la caméra mobile... Fidèle à sa légende, Cecil B. DeMille pose avec ses bottes, tandis que Stroheim semble diriger en maître ses tournages, mais plus pour très longtemps... Le plateau où travaille René Clair semble minuscule, mais favorise une ambiance pleine de ferveur. Les photos exceptionnelles prises pendant le tournage de La Roue d’Abel Gance révèlent une atmosphère de créativité intense et joyeuse ».

Cet homme au bras coupé qui apparaît parfois, mégot aux lèvres ? C’est le poète Blaise Cendrars.

Une programmation, des rétrospectives et des conférences complètent cette exposition didactique.

Le 16 février 2016, Arte diffusa Les Trois lumières (Der Müde Tod)de Fritz Lang (1921).

Jusqu’au 1er août 2010
A la Cinémathèque française, Musée du cinéma :
51, rue de Bercy, 75012 Paris. Tél. : 01 71 19 33 33.
Du lundi au samedi de 12h à 19h. Dimanche de 10h à 20h. Fermeture le mardi.


Visuels, de haut en bas :

Affiche
Myrna Loy et Clark Gable tournent dans Un envoyé très spécial (Too Hot to Handle, Jack Conway, 1938). Ils utilisent une caméra de reporter fabriquée à New York par Akeley, capable d’enregistrer image et son sur une seule pellicule. Production : MGM.

Mary Pickford avec une caméra Mitchell sur le tournage de La Petite Annie (Little Annie Rooney, William Beaudine, 1925). Chefs opérateurs : Hal Mohr, Charles Rosher. Production : Pickford-United Artists.

Ernst Lubitsch fait faire un essai, avec une caméra Mitchell, à sa vedette Pola Negri pour Forbidden Paradise (1924), leur huitième et dernier film en commun. Production : Famous Players-Lasky Corp-Paramount

Erich von Stroheim devant les salles de montage de La Symphonie nuptiale (The Wedding March, 1928). Production : Paramount.

Les décors monumentaux du Cabinet des figures de cire (Das Wachsfigurenkabinett, 1924) tourné aux May-Atelier à Weißensee. Paul Leni, décorateur de théâtre et de cinéma, est crédité à la fois comme réalisateur et directeur artistique du film. Son assistant et acteur est William Dieterle. C’est Paul Leni, affirme Rudolph Kurtz, qui a véritablement « donné à l’expressionnisme une multitude d’applications au cinéma ». Production : Neptune-Film.

Cette séquence musicale de prison filmée par les opérateurs du studio MGM pour le film Broadway to Hollywood (Willard Mack, 1933), préfigure le célèbre Rock du bagne (Jailhouse Rock) d’Elvis Presley.

Fritz Lang dirige Brigitte Helm sur Metropolis (1926). Production : UFA.

Constance Bennett filmée en plongée pendant le tournage de Achetée (Bought, Archie Mayo, 1931). La caméra blimpée est montée sur une dolly. Au-dessus de l’actrice, un micro électrodynamique à amplificateur. Production : Warner Bros.

Frank Borzage et sa vedette de Désir (Desire, 1936), Marlene Dietrich, habillée par le chef costumier Travis Banton. Production : Borzage-Lubitsch pour Paramount.

Fritz Lang, au mégaphone, dirige la foule déchaînée sur le tournage de Metropolis (1927) dans les studios de la UFA à Neubabelsberg. Production : Erich Pommer-UFA. Les deux caméras Mitchell permettent d’obtenir deux négatifs de prises de vues.

Jean Renoir tourne Toni dans le Midi en 1935. Le chef opérateur Claude Renoir est le fils de son frère Pierre, lui-même acteur de théâtre et de cinéma. Production : Marcel Pagnol. La caméra est une T Debrie (commercialisée en 1931).

Le Coeur en fête (When You’re in Love, Robert Riskin, 1937) avec Cary Grant et Grace Moore. Production : Columbia.

Les citations sont extraites du catalogue de l’exposition dont les auteurs sont Isabelle Champion et Laurent Mannoni

A lire sur ce blog :
Cet article a été publié en une version plus concise dans le numéro 626-627 de juillet-août 2010 de L'Arche, puis sur ce blog le 26 juillet 2010, puis le 15 février 2016.

dimanche 29 mai 2016

Robert Capa et la couleur


Le Jeu de Paume présente l’exposition itinérante Robert Capa et la couleur au Château de Tours. Environ 150 tirages couleur d’époque, des revues et documents personnels révèlent le travail régulier, dès 1941 et pendant 14 ans, de Robert Capa (1913-1954), maître incontesté du noir et blanc. L’exposition thématique suit le photojournaliste de la Deuxième Guerre mondiale à la Guerre d’Indochine, via les tournages cinématographiques. Elle resitue ces images dans la carrière et cette période, et la manière dont la « photographie couleur a régénéré sa vision à travers des sujets assez hétéroclites et comment son travail s’est accommodé, après guerre, d’une nouvelle sensibilité et d'un sens de l'humour ». Une exposition aux textes parfois biaisés concernant l'Etat d'Israël.

« Le débarquement en Normandie - Robert Capa »
« Six amis en quête de liberté. Destins croisés de Budapest à Manhattan » par Thomas Ammann
Robert Capa et la couleur

  « Certains seront surpris, voire choqués d’apprendre que Robert Capa (né a Budapest en 1913, mort en Indochine en 1954) a travaillé en couleur, non pas occasionnellement, mais très régulièrement après 1941. Ce pan de la production du célèbre photo-reporter demeure pour l’essentiel méconnu. Celui que l’on considère comme l’un des maîtres de la photographie de guerre en noir et blanc a consigné sur pellicule quelques-uns des événements politiques majeurs survenus en Europe au milieu du XXe siècle. Ses photographies du Paris des années 1930, de la guerre d’Espagne, de la Seconde Guerre mondiale, de l’après guerre en Europe ainsi que ses dernières images d’Indochine nous sont connues en noir et blanc, et a de très rares exceptions près, aucune des rétrospectives posthumes consacrées à son travail n’a présenté ses photographies en couleur. Capa s’essaie pour la première fois à la couleur en 1938, deux ans après la mise au point par Kodak de la première pellicule couleur conditionnée en bobine, le Kodachrome. Alors qu’il séjourne en Chine pour couvrir la guerre sino-japonaise, il écrit à son agence new-yorkaise Pix, demandant à un ami de lui « faire parvenir immédiatement douze bobines de Kodachrome avec toutes les instructions sur la manière de les utiliser, les filtres, etc., […] bref, tout ce que je devrais savoir. Envoie-les moi “via Clipper”, parce que j’ai une idée pour Life ». Seules quatre des photographies couleur qu’il réalise en Chine sont publiées, mais elles marquent le commencement de sa passion pour la couleur. Il travaille à nouveau en couleur en 1941 et, au cours des deux années qui suivent, s’efforce de convaincre les rédacteurs en chef d’acheter ses reportages couleur en plus de ses images en noir et blanc. Apres guerre, la presse magazine cède cependant à la vogue de la couleur et les commandes de sujets en couleur affluent. Capa prend des lors l’habitude, qu’il conservera jusqu’à la fin de sa vie, d’emporter presque systématiquement avec lui au moins deux appareils photo : l’un pour le noir et blanc, l’autre pour la couleur. Alors que les critiques dont faisait l’objet la photographie couleur se sont depuis longtemps tues, c’est tout un aspect du travail de Capa qui est aujourd’hui réévalué. Ses photographies couleur jettent un éclairage nouveau sur la ténacité avec laquelle il travaillait dans un domaine assujetti au règne du noir et blanc. Concomitant de la période ou il se réinvente lui-même à New York en tant que photographe à l’issue de la guerre d’Espagne puis de nouveau après la Seconde Guerre mondiale, son recours à la couleur contribue à préserver la pertinence de son travail au regard de la presse magazine. Les images en couleur qu’il nous a laissées de sa carrière après guerre n’ont de loin pas la gravité politique qui caractérisait ses reportages de guerre, mais reflètent une vision plus enjouée et prospère d’un monde désirable tel que le recherchaient les magazines », a analysé Cynthia Young, commissaire et conservatrice des archives Robert Capa.

En 2014, l’International Center of Photography a montré Capa in Color, présentée en 2016 par le Jeu de Paume au Château de Tours. La découverte pour le grand public des photographies, souvent inédites, en couleur de Robert Capa . « Si quelques-unes de ces images furent publiées à l’époque dans la presse magazine, la grande majorité d’entre elles n’a jamais été tirée sur papier ni a fortiori vue sous quelque forme que ce soit ».

Révélant près de cent cinquante tirages couleur d’époque ainsi que des documents personnels, « Robert Capa et la couleur » éclaire de manière intéressante et surprenante « un aspect inattendu de sa carrière et jusqu’à présent absent des ouvrages et expositions posthumes ». Capa « a adopté la couleur pour l’intégrer à sa pratique de photojournaliste dans les années 1940 et 1950 ».

Intérêt précoce
Robert Capa  (1913-1954), « l’un des plus éminents photojournalistes du XXe siècle, est né sous le nom de Endre Ernö Friedmann à Budapest », alors dans l’empire austro-hongrois. « Naturalisé citoyen américain en 1946, il fut » célébré par la revue Picture Post comme le « plus grand photographe de guerre au monde » lors de la « publication, à la fin de l’année 1938, de ses images de la guerre d’Espagne. Collaborant pendant la Deuxième Guerre mondiale pour des magazines tels Collier’s et Life, il a brossé « un portrait détaillé de ces conflits, de leurs préparatifs et de leurs ravages. Symbolisant pour beaucoup la barbarie de la guerre, mais aussi l’héroïsme qu’elle suscite, ses images les plus célèbres ont changé la perception de la photographie de guerre par le public tout en redéfinissant le genre ».

Le 27 juillet 1938, alors qu’il se trouvait depuis huit mois en Chine pour couvrir la guerre sino-japonaise (1937-1945), Robert Capa écrit à son agence new-yorkaise, pour demander à un ami de lui « faire parvenir douze rouleaux de Kodachrome avec les modes d’emploi ; envoie les "Via Clipper", parce que je tiens une idée pour Life ». « Aucune de ces pellicules en couleur de Chine n’a été retrouvée – seuls subsistent quatre tirages publiés par Life dans son numéro du 17 octobre 1938 –, mais » cela révèle que Capa manifestait de l’intérêt pour « la photographie en couleur avant même qu’elle soit massivement adoptée par les photojournalistes ». Et ce, sans dédain.

En 1941, il « photographie Ernest Hemingway, en couleur, dans sa résidence de Sun Valley, dans l’Idaho, et utilise encore la couleur pour réaliser un reportage sur un cargo accompagnant un convoi allié traversant l’Atlantique, des photos qui seront publiées par le Saturday Evening Post. Il est certes plus connu pour ses images en noir et blanc du débarquement en Normandie, mais il n’en a pas moins épisodiquement utilisé la couleur au cours de la Seconde Guerre mondiale, notamment en 1943 pour photographier les soldats américains et les régiments français de méharistes stationnés en Tunisie ».

Après 1945, il recourt de manière générale à la couleur pour des reportages publiés dans diverses revues comme Holiday (États-Unis), Ladies’ Home Journal (États-Unis), Illustrated (Royaume-Uni) et Epoca (Italie). « Visibles jusqu’à présent uniquement dans des doubles pages de magazine et montrant aux lecteurs américains et européens des images de gens ordinaires ou de pays lointains, ces photographies sont sensiblement différentes des reportages de guerre qui avaient constitué auparavant l’essentiel de son travail. Son talent et sa technique, conjugués à sa volonté de témoigner des émotions vécues dans ses reportages en noir et blanc d’avant guerre, lui permettaient d’utiliser alternativement la pellicule noir et blanc et la pellicule couleur, intégrant ainsi cette dernière et complétant avec elle les sujets qu’il photographiait ».

« Ces premiers reportages regroupent notamment des photographies de la place Rouge à Moscou réalisées en 1947 lors d’un voyage en URSS avec l’écrivain John Steinbeck, ou de réfugiés et de colons débarquant en Israël dans les années 1949-1950 ». Qui sont les « colons » ? Les Juifs contraints de fuir les pays Arabes ou/et musulmans ? Pourquoi un terme erroné et partial dans le dossier de presse d’une exposition artistique ?

Pour son projet Generation X, Capa « s’est rendu à Oslo et dans le nord de la Norvège, à Essen et à Paris, pour photographier la vie et les rêves de la jeunesse née juste avant guerre ».

Les « images de Capa offraient également aux lecteurs de la presse magazine un aperçu sur des existences plus mondaines qui dépendaient en partie du charme et de la séduction qu’exerçait la photographie en couleur ». En 1950, Capa « fréquente les stations de ski huppées des Alpes suisses, autrichiennes et françaises, ainsi que des stations balnéaires prestigieuses, comme Biarritz et Deauville, pour couvrir le marché en pleine expansion du tourisme sur lequel capitalisait la revue Holiday. Il s’essaie même à la photographie de mode sur les berges de la Seine et place Vendôme. Mais il photographie aussi des vedettes hollywoodiennes et des cinéastes sur les lieux de tournage de leurs films en Europe, notamment Ingrid Bergman, une ancienne compagne, dans Voyage en Italie de Roberto Rossellini, Orson Welles dans La Rose noire et Moulin Rouge de John Huston. Parmi d’autres portraits saisissants de cette période, on remarquera ceux de Picasso, à la plage en compagnie de son jeune fils Claude. Ces images en couleur sont indissociablement liées à l’après guerre, aux reconstructions mais aussi à l’exubérance de cette période ».

« Après la guerre, quand il part en reportage, Capa s’équipe systématiquement d’au moins deux appareils, l’un chargé en pellicule noir et blanc, l’autre en pellicule couleur. Il utilise alternativement des pellicules Kodachrome 35 mm et 4 x 5, ainsi que des Ektachrome moyen format, mettant en avant l’importance de ce nouveau médium dans l’évolution de son travail photographique. Il continue à utiliser la couleur jusqu’à la fin de sa vie, notamment en Indochine où il trouve la mort en mai 1954. Les photographies en couleur qu’il réalise à l’occasion de cette dernière campagne annoncent les images en couleur qui allaient dominer la couverture photographique de la guerre du Viêtnam dans les années 1960 ».

Robert Capa initie de nouvelles collaborations avec des magazines récents, notamment Holiday, « l'un de ses grands soutiens. En réadaptant ses compositions à la couleur, Robert Capa touche un public qui aspirait au divertissement et à découvrir par la couleur de nouveaux horizons. »

Les photographies en couleur que Robert Capa prend lors de sa dernière campagne en Indochine, où il décède accidentellement en mai 1954, préfigurent « les images en couleur qui allaient dominer la couverture photographique de la guerre du Vietnam dans les années 1960 ».

Deuxième Guerre mondiale
« Quand Robert Capa embarque à New York en 1941 à bord d’un convoi maritime à destination de l’Europe, se prépare son premier reportage photographique couleur commandé par le Saturday Evening Post et consacré à la traversée de l’Atlantique ».

En Angleterre, il vend ses images à la revue anglaise Illustrated, « les lectorats respectifs des deux magazines n’étant pas concurrentiels ».

Robert Capa « effectue de nouveau la traversée l’année suivante, emportant cette fois-ci un appareil grand format avec lequel il réalise des portraits plus spectaculaires de l’équipage ».

« A l’époque, Kodak gardant jalousement le secret de sa formule, le traitement des pellicules Kodachrome exigeait un délai de plusieurs semaines : les films exposés devaient être envoyés à un laboratoire de développement Kodak spécialement équipe, ce qui était peu pratique s’agissant de photographies d’actualité. Si la presse magazine ne publia que peu d’images réalisées en couleur au Royaume-Uni, Capa n’en persista pas moins à utiliser cette technique ».

En 1943, « il se rend sur les terrains d’opération d’Afrique du Nord a bord d’un transport de troupes qui l’amène d’Angleterre à Casablanca, puis réalise ses dernières images en couleur de la guerre en juillet de la même année, embarquant en Tunisie à bord d’un navire faisant route vers la Sicile d’où il monte vers Naples avec les troupes américaines au cours des mois suivants ».

Il « semblerait que jusqu’à la fin de la guerre il n’ait plus utilisé de pellicule couleur, sans doute lasse par la faible vitesse d’exposition du film, la durée du traitement et le caractère aléatoire de la réception par la presse magazine de ses images en couleur ».

Etats-Unis
A l’automne 1941, de retour en Angleterre, Robert Capa réalise pour Life à Sun Valley, dans l’Idaho, un reportage sur ses amis les écrivains et journalistes Ernest Hemingway et Martha Gellhorn qu’il avait rencontrés lors de la guerre d’Espagne.

Après 1945, Capa veut fonder « de nouvelles relations avec la presse magazine et trouve dans la revue Holiday l’un de ses plus importants soutiens ».

« Prestigieux magazine de voyage qui faisait appel a des plumes du calibre de celles du New Yorker, Holiday est lancé en 1946 à Philadelphie par la Curtis Publishing Company également propriétaire du Saturday Evening Post et de Ladies’ Home Journal. Née en quadrichromie, cette publication ambitionnait de satisfaire, une fois la paix retrouvée, un idéal américain de prospérité ».

En plus de « reportages sur les villes américaines, Holiday publia dès l’origine des articles sur les hauts lieux du chic international, destinations de rêve désormais accessibles au lecteur depuis l’ouverture en 1947 de lignes aériennes transatlantiques directes ».

En 1950, Capa est envoyé par Holiday à Indianapolis. « Si les images qu’il rapporte d’une famille américaine explorant la ville manquent d’inspiration, il y photographie également un cirque itinérant familial ».

En dépit du faible « enthousiasme de Capa vis-à-vis de la culture américaine, ses photographies en couleur ne jettent pas moins un regard intense sur la vie d’une petite ville américaine ».

URSS
L’année 1947 marque un virage dans la vie de Robert Capa : il crée Magnum, « agence coopérative de photographes dont il rêvait depuis 1938 et se rend en Union soviétique, un voyage déjà projeté en 1937 puis en 1941, mais qu’il n’avait pu concrétiser dans les deux cas faute d’obtenir un visa ou le soutien d’un magazine ».

Associé à John Steinbeck, Capa « réalise avec le romancier un reportage contrastant avec la rhétorique de la Guerre froide sur les conditions de vie et l’opinion des citoyens russes ordinaires. Leur périple est publié l’année suivante sous la forme d’un livre, A Russian Journal [Journal russe, trad. française 1949], de même que dans la presse quotidienne et les revues photographiques internationales ».

« Bien que la photographie couleur soit bien représentée dans les magazines et en première de couverture d’un numéro spécial d’Illustrated, Capa n’a guère réalisé de prises de vues couleur en Union soviétique ; aucune photo en couleur, hormis celle de la couverture, n’est du reste publiée dans Journal russe ».

« Soit le reporter photographe avait estimé que seuls de rares lieux étaient dignes de la nouvelle pellicule Ektachrome moyen format qui ne nécessitait pas de traitement spécial – principalement Moscou et des kolkhozes d’Ukraine et de Géorgie –, soit il ne disposait que d’une quantité limitée qu’il utilisa avec parcimonie, mais les images de la place Rouge tirent pleinement parti de la pellicule couleur ».

Picasso
« Certains des sujets en couleur de Capa sont sensiblement moins appréciés par la presse que ses reportages en noir et blanc. Tel est le cas de celui qu’il vend à l’origine à Look en 1948, portant sur les poteries de Picasso. Mais, ne parvenant pas à photographier l’œuvre céramique du peintre, il opte pour le thème de la vie familiale de Picasso ».

Robert Capa « avait donné à Maria Eisner, sa consœur chez Magnum, les instructions suivantes : « Look m’a passé une commande précise, mais sans parler du prix. Tu dois donc exiger 200 dollars la page noir et blanc et 300 dollars la page couleur, plus 250 dollars pour les frais. S’ils ne sont pas d’accord pour payer un prix raisonnable, tu peux déclarer forfait, mais Madame Fleurs Cowles a été si positive sur cette question et les photos sont si exclusives que ça m’étonnerait beaucoup que ça ne marche pas ».

« Fleur Cowles, chez Look, et Len Spooner, chez Illustrated, furent tous deux déçus par les images en couleur, mais enchantés par le reportage qui comportait la photographie désormais célèbre montrant Picasso abriter sous une ombrelle Françoise Gilot, sa ravissante et jeune compagne, peintre elle aussi, qui paradait sur la plage ».

Hongrie
En 1948, Holiday envoie Robert Capa à Budapest, « sa ville natale, le photographe étant également chargé de rédiger le texte accompagnant le reportage photo. Le directeur de la rédaction du magazine ne prenait guère de risque en lui demandant d’écrire un long article ».

« L’autobiographie Slightly Out of Focus [Juste un peu flou] que Capa avait publiée l’année précédente évoque avec autant d’humour que d’autodérision ses exploits durant la guerre et avait reçu de très nombreux éloges ».

Holiday « publie quatre images en couleur dans son numéro de novembre 1949. A la différence des prestigieuses destinations habituellement couvertes par le magazine ou de celles que Capa photographiera plus tard pour cette même revue, les images et l’article qu’elles illustrent, l’un des textes les plus denses qu’il ait écrits à propos d’un lieu, fonctionnent davantage comme une lettre de Budapest ».

Il « y observe, fasciné, mais non sans humour, le choc de la fin d’un empire et du commencement d’un autre, teinte de la douce amertume de la confrontation de sa propre existence avec la réalité, devenu étranger à sa ville natale ».

« Bien qu’ayant vraisemblablement disposé pour ce reportage de plus de pellicule couleur qu’en Russie, il ne l’utilisa que parcimonieusement en raison de son prix et du coût du traitement, de sorte que, pour une scène analogue, les négatifs noir et blanc sont bien plus nombreux que ceux en couleur ».

Maroc
Le voyage de Capa au Maroc en 1949 s’avère « un de ses rares reportages politiques d’après guerre, mais, difficile à vendre, il ne sera pas diffusé par la presse d’information internationale ».

Le « sujet est d’emblée confus, puisqu’il mêle au thème de la politique marocaine ceux des mines de plomb et du tournage de The Black Rose [La Rose noire] avec Orson Welles ».

Paris Match « publie en premier quelques-unes des images, à l’occasion d’un article consacré à la tournée annuelle qu’effectue dans son pays le sultan Sidi Mohammed, le futur roi du Maroc. Illustrated fait ensuite paraitre un reportage uniquement illustré d’images noir et blanc, traitant des singulières conséquences du plan Marshall, grâce auquel, en tant que colonie française, le Maroc perçoit l’aide américaine par l’intermédiaire de la France. Certaines des meilleures photographies publiées sont des portraits de Marocains ». Le Maroc était un protectorat français.

Israël
« À la fin des années 1940, Capa réalise un grand reportage géopolitique qui l’amène en Israël. Il s’y rend pour la première fois en 1948 » afin de « couvrir la guerre israélo-arabe, y revient en 1949 pour le compte de Holiday et d’Illustrated, accompagné par l’écrivain Irwin Shaw, puis de nouveau en 1950 ». Pourquoi ne pas indiquer qu'Irwin Shaw est né dans une famille juive américaine ?


Capa « continue à photographier la nouvelle nation dans une phase de transition, se focalisant sur l’afflux de réfugiés venant d’Europe et des pays arabes voisins : destructions matérielles et reconstructions, portraits d’immigrants, travaux dans les champs, kibboutz et fêtes juives ». L'exposition légende ainsi et de manière erronée une photographie de Capa : « Construction de nouvelles colonies pour des travailleurs, désert de Néguev, près de Beer-Sheva, Israël, 1949-1950 » !? Pourquoi "colonie" ?


« S’il n’existe qu’une seule image en couleur de son séjour de 1948, celle de l’Altalena en flammes au large de la plage de Tel-Aviv, aboutissement d’un conflit qui opposait les partisans de l’Irgoun d’extrême-droite et le gouvernement israélien, il semble que Capa dispose en 1949 d’une quantité suffisante de pellicule couleur ». Survenu en juin 1948 dans l’Etat d’Israël renaissant proclamé le 14 mai 1948, l’épisode tragique de l’Altaléna a suscité une controverse. La guerre d’Indépendance  a éclaté à l’initiative des Etats et entités arabes qui attaquent l’Etat d’Israël dès sa proclamation. Le mouvement d’unification des forces armées juives au sein de Tsahal était inachevé ; les luttes de pouvoir au sein de la direction israélienne perduraient. L’Irgoun avait affrété un bateau rebaptisé Altaléna, et rempli d’une cargaison d’armes et de munitions, dont une partie donnée par la France, et de 940 Juifs dont le futur historien Saul Friedländer. Ben Gourion, chef du gouvernement provisoire, et Menahem Begin, leader de l’Irgoun, ont négocié le lieu d’arrivée de l’Altaléna en Eretz Israël et la destination de sa cargaison. Le 20 juin 1948, le bateau est arrivé à Kfar Vitkin. A Tel Aviv, Ben Gourion a adressé un ultimatum à l’Irgoun afin que ce mouvement remette toute sa cargaison d’armes aux Forces de défense israéliennes (IDF), et en cas de refus de l’Irgoun, ordre a été donné d’ouvrir le feu contre ses membres. Un conflit a éclaté entre les partisans de l’Irgoun et ceux des IDF, et s’est soldé le 22 juin 1948 par un cessez-le-feu, seize morts  de l’Irgoun et trois de Tsahal, et la condamnation en cour martiale pour insubordination de huit soldats des IDF qui avaient refusé de tirer sur d’autres Juifs. Puis, jeune officier du Palmach, force d’élite de la Haganah, armée officieuse de la communauté juive en Eretz Israël et dénommée Yichouv. Parmi les officiers ayant fait tirer sur des membres de l’Irgoun : Yitzhak Rabin. Favorable à la gauche israélienne, l’historiographie a longtemps présenté de manière biaisée cette tragédie. Et ce, afin de diffamer l’opposition politique au Parti travailliste. Sur la plage de Tel Aviv, un mémorial érigé en 1998 rend hommage aux victimes.

Les reportages en Israël de Robert Capa « sont repris par les grands titres internationaux de la presse magazine illustrée, aiguillonnes par la parution en 1950 de Report on Israel, un texte d’Irwin Shaw accompagné de photographies signées Capa ».

Norvège
À l’été 1951, Capa séjourne en Norvège à la demande d’Holiday, puis en 1952 y couvre les Jeux olympiques d’hiver.

Capa ramène de Norvège deux sujets qu’il utilisera pour son projet Génération X.

Capa « écrit avec prescience dans l’article accompagnant ses photographies » : « Durant des années, j’ai photographié et conversé avec des rois, des paysans et des commissaires du peuple et j’ai fini par être convaincu que la curiosité, avec la liberté de voyager et les tarifs peu élevés, c’est ce qui de nos jours ressemble le plus à la démocratie – l’on pourrait peut-être en conclure que la démocratie, c’est le tourisme ».

Deauville et Biarritz
« Encouragé par le succès de son reportage consacré aux sports d’hiver, Capa propose un sujet sur les stations balnéaires françaises. À l’été 1950, il se rend en Normandie, à Deauville, où il fréquente l’hippodrome et le casino ».

Avec des pellicules uniquement en noir et blanc (uniques images éditées par Illustrated), convaincu « de pouvoir développer cette thématique, il vend le sujet à Holiday en l’associant à un reportage sur Biarritz ».

En 1951, il retourne à Deauville avec une pellicule couleur afin de « photographier le brassage des classes sociales à l’occasion des courses hippiques, puis il se rend à Biarritz ou son attention est attirée par la plage, la vie nocturne et le folklore basque traditionnel ».

Dans « ce reportage, les photographies noir et blanc et en couleur se complètent les unes les autres, la couleur apportant des détails au noir et blanc qui installe le décor ».

« L’article ne parait qu’en septembre 1953 ; sa mise en page équilibre les images couleur et noir et blanc avec le texte humoristique de Capa qui relate avec une autodérision marquée son séjour dans ces deux villes ».

Rome
« Je suis retourné voir Budapest parce qu’il se trouve que j’y suis né, et parce que c’est une ville qu’on ne peut revoir que pendant la courte saison qu’elle offre. Je suis même allé à Moscou, qui ne se propose habituellement pas d’être revisitée. Mais je continue de revenir à Paris, parce que j’y ai vécu avant la guerre, à Londres, parce que j’y ai vécu durant la guerre, et à Rome, parce que j’étais navré de ne pas y avoir vécu du tout », écrit Robert Capa dans son article pour Holiday sur la Norvège.

Les photographies de son séjour à Rome pour Holiday en 1951 sont publiées en avril 1952, en illustration d’un texte d’Alan Moorehead.

« Auteur travaillant pour le New Yorker à l’époque du reportage de Rome, Moorehead avait été correspondant de guerre du quotidien londonien Daily Express durant le conflit mondial et s’était rendu avec Capa en Afrique du Nord, en Sicile et en Normandie ».

Les « photographies en couleur qui illustrent l’article montrent un Capa traquant une ville prestigieuse et fascinante, peuplée d’une élite élégante et riche vivant dans une fête sans fin, à l’image d’une Rome préservée des destructions de l’après guerre et entrant de plain-pied dans la Dolce Vita ».

Les sports d’hiver
Chaque année, Robert Capa séjournait pour ses vacances à Klosters, en Suisse. Il y pratiquait le ski, un de ses loisirs préférés, s’y détendait et s’y ressourçait. En 1948, il « ambitionne de monter avec l’équipe de Magnum un sujet consacré à Megève, station de ski prisée des Parisiens », et à sa « double personnalité… de la simplicité de la vie paysanne à la joyeuse frivolité de la vie mondaine ».

Début 1949, Capa réalise pour Life des photographies à Zurs, en Autriche, mais le magazine ne publiera pas ce reportage.

Fin 1949, Holiday « lui commande un sujet consacré aux prestigieuses stations de ski d’Autriche, de Suisse et de France ».

« Ce sera l’un des reportages en couleur les plus enjoués et réussis de Capa. On peut en fait soutenir que la couleur l’améliorait, car elle apporte un supplément de glamour et d’humour qui manque souvent au noir et blanc ».

En deux mois, Robert Capa « hante les stations de ski autrichiennes de Kitzbuhel, Sankt Anton, Zurs et Lech, avant de se rendre en Suisse, à Davos, Klosters et Zermatt, puis de franchir la frontière pour séjourner à Val-d’Isère ».

Il « rencontre dans chacune de ces stations des stars qui se laissent photographier : le cinéaste Billy Wilder, le scénariste et écrivain Peter Viertel, tous deux venus d’Hollywood, de jeunes champions internationaux de ski et nombre de représentants de l’aristocratie européenne, détrônée ou couronnée, notamment la reine et le prince des Pays-Bas, tous florissants et d’humeur joviale, et se prêtant avec confiance et en toute décontraction à son objectif ».

Paris
Paris « fut de fait la résidence de Capa de 1933 à 1939 puis, après guerre, son camp de base, habituellement installé dans une arrière-salle de l’hôtel Lancaster, élégant établissement situé à deux pas des Champs-Elysées et dont le propriétaire était un ami ».

En 1952, Ted Patrick, rédacteur en chef de Holiday, lui « commande des photographies destinées à illustrer un numéro spécial sur Paris ; Capa partage ce travail avec quelques uns de ses collègues de Magnum : Cartier-Bresson, Chim et le jeune Dennis Stock ».

Ce numéro, dont les articles sont signés notamment par Irwin Shaw, Paul Bowles, Ludwig Bemelmans, Art Buchwald et Colette, est une ode romantique à la ville, plantant comme un décor propice aux aventures amoureuses, aux plaisirs de la gastronomie et à la découverte d’une histoire prestigieuse ».

Quelques-unes des meilleures images de Capa publiées dans ce reportage sont les plus décalées, jouant sur les contrastes et oppositions dont le photographe semble se repaître – jeunes et vieux, humain et animal, mondanités et mœurs douteuses –, plus particulièrement dans l’environnement des courses hippiques a propos desquelles il note : « Le sport des rois est aussi celui des concierges ».

Sur les peintres de la butte Montmartre, il observe : « La place du Tertre est un paradis pour peintre. A quelques pas du Sacré-Cœur, nous tombons sur un vieux gentleman, portant barbe et béret, et ressemblant à l’idée que se ferait d’un peintre de Montmartre un producteur de Hollywood ».

Génération X
Fin 1949, « à la veille du demi-siècle », Robert Capa conçoit pour Magnum le projet Génération X, aussi connu sous la dénomination Gen X. le magazine de couture McCall’s le soutient, puis s’éloigne en 1951 en désaccord avec Capa qui souhaite souligner l’aspect politique.

Holiday « appuie le projet jusqu’a sa concrétisation sous la forme d’une série de trois articles publies début 1953 ».

« C’était l’un de ces projets qui naissent le plus souvent dans la tête de ceux qui ont de grandes idées, mais manquent d’argent. Le plus drôle, c’est qu’il a abouti », a observé Capa.

Capa avait confié à divers photographes, dont Chim, Cartier-Bresson et Eve Arnold, de portraiturer un jeune homme et/ou d’une jeune femme du pays où ils travaillaient déjà ou avaient travaillé, « les personnes photographiées devant en outre répondre à un questionnaire biographique détaillé portant sur leurs familles, convictions et objectifs personnels ».

Cette « enquête photographique devait aboutir à la publication de vingt-quatre portraits de jeunes originaires de quatorze pays des cinq continents ».

Capa « avait photographié chacun de ses sujets – une Française, un Allemand et un couple de Norvégiens – en couleur et en noir et blanc, mais seules les photos des Norvégiens furent publiées en couleur ».

Selon Richard Whelan, biographe de Capa, celui-ci se décrit dans le portrait de la Française, Colette Laurent : « Elle mène une existence frivole, artificielle à la surface et n’a prise sur aucune des bons cotés de la vie, sauf sur les choses matérielles ».

Sur les plateaux de tournage
Dans l’exercice de son métier, Capa a photographié de nombreuses stars hollywoodiennes et des cinéastes amis. Il rencontre John Huston à Naples en 1944 alors que celui-ci réalise des films pour l’Army Signal Corps [régiment des transmissions], puis Ingrid Bergman en 1945 qui tourne à Paris et nouera avec lui une liaison d’un an.

En 1948, il « complète son séjour au Maroc par un reportage sur le tournage de The Black Rose [La Rose noire] et sa tète d’affiche, Orson Welles. Il photographie le plateau de Beat the Devil [Plus fort que le diable] de John Huston, d’après un scénario de Truman Capote et tourné à flanc de falaise, à Ravello, sur la côte amalfitaine. Toute l’équipe se rend non loin de là, à Amalfi, pour retrouver Ingrid Bergman, Roberto Rossellini et George Sanders qui tournent Viaggio in Italia [Voyage en Italie] ; Capa descend plus vers le sud, à Paestum, en compagnie de son amie Martha Gellhorn qu’il photographie telle une caryatide dans les ruines antiques ».

Capa couvre le tournage de Moulin Rouge, film de John Huston sur le peintre Toulouse-Lautrec, tourné à Paris et dans les studios Shepperton, près de Londres.

« Évitant le gros plan traditionnel, ces portraits en couleur saisissent la diversité des instants et l’atmosphère enjouée qui règne sur le plateau ».

Londres et le Japon
En 1953, avec ses amis Humphrey Bogart et John Huston, Robert Capa va à Londres afin de réaliser un reportage sur le couronnement de la jeune reine Elisabeth II. Ses « photographies couleur de la foule qui patiente, attendant le défilé des invités de la cérémonie, pour lesquelles il utilise une pellicule Kodachrome 35 mm, semblent signaler un nouvel intérêt pour la couleur en tant que telle ».

En 1954, Capa « est invité à séjourner six semaines au Japon par le groupe de presse Mainichi qui lui fournit des appareils japonais et une quantité illimitée de pellicules, lui laissant toute liberté dans le choix de ses sujets, en échange de la publication de ses clichés. Son voyage se déroule sans incident, mais ses photographies couleur manquent de focalisation thématique. Il erre dans les marches, documente les panneaux et affiches en caractères japonais, observe les visiteurs dans les temples et les lieux saints, et photographie la Journée des enfants à Osaka, mais ses photos sont à peine plus intéressantes que des instantanés de touriste. Seules quelques images aux couleurs lumineuses de la fête du Travail à Tokyo expriment un certain engagement du photographe vis-à-vis de son sujet, rappelant ses photographies d’ouvriers français et espagnols dans les années 1930 ».

Indochine
En 1953, Capa espère de « reprendre [son] vrai travail, et vite. Je ne sais pas encore comment ni où, mais Deauville, Biarritz et tous ces films hétéroclites, c’est bien fini ».

Dans la même lettre, il évoque son souhait de se rendre en « Indochine, ou d’accepter n’importe quelle autre proposition qui [lui] permettrait de [se] remettre au reportage sur [son] propre territoire ».

En 1954, lors de son séjour Japon, Life « lui adresse un câble lui demandant d’aller couvrir la guerre d’Indochine. C’était une mission de quelques semaines seulement qui devait lui rapporter une certaine somme d’argent bien nécessaire ».

Capa « débarque a Hanoi le 9 mai ; le 25 mai, en compagnie de John Mecklin, reporter au Time, et de John Lucas, correspondant de guerre de la fondation Scripps-Howard, il quitte Nam Đinh en emportant avec lui deux appareils, un Contax et un Nikon, le premier charge en noir et blanc, le second en couleur. Le convoi emprunte un chemin de terre borde par des rizières en direction de Thai Binh. Capa s’éloigne de la colonne pour marcher à l’écart. Il photographie les soldats progressant dans les champs ; gravissant une digue qui longe la route, il trouve la mort en sautant sur une mine antipersonnel ».

« Si les images couleur d’Indochine comptent parmi les photographies de guerre les plus fortes qu’il ait réalisées, aucune ne fut utilisée par la presse à l’époque, probablement en raison du délai supplémentaire requis par le traitement des pellicules couleur ».


BIOGRAPHIE DE L'ARTISTE

1913
« Né Endre Ernö Friedmann le 22 octobre à Budapest.
1930
Commence à photographier.
1931
Fuit la Hongrie.
S’installe à Berlin, où il travaille comme photographe pour les entreprises Ullstein et pour l’agence de photos Dephot.
1931-1933
Étudie les sciences politiques à la Deutsche Hochschule für Politik de Berlin.
1933-1935
S’installe à Paris. Rencontre Henri Cartier-Bresson, Chim (David Seymour) et Gerda Taro.
Participe à la création de l’agence Alliance Photo, dirigée par Maria Eisner.
1935
Prend le pseudonyme de Robert Capa et commence sa collaboration avec Gerda Taro, née Gerta Pohorylle.
Se lance dans le reportage d’actualité.
1936
Photographie la guerre civile en Espagne.

Ses photos sont publiées, notamment, dans VU, Regards, Ce Soir, Weekly Illustrated, Picture Post et Life.
1937
Gerda Taro meurt à Brunete, en Espagne.
1938
Part en Chine couvrir la guerre sino-japonaise avec Joris Ivens.
Utilise des pellicules couleur pour la première fois.
Picture Post le baptise « plus grand photographe de guerre du monde. »
1939
Photographie l’exil des républicains espagnols et les camps de concentration dans le sud de la France.
Fuit la France et rejoint sa mère Julia et son frère Cornell à New York.
1941-1945
Commence à utiliser très régulièrement les pellicules en couleur.
Photographie la Seconde Guerre mondiale comme correspondant de Life en Europe.
Ses photos sont publiées notamment dans Life, Weekly Illustrated et Colliers. Participe au débarquement allié sur les plages de Normandie le 6 juin 1944.
1947
Reçoit la Medal of Freedom de l’armée américaine.
Fonde l’agence Magnum Photos à New York avec Henri Cartier-Bresson, George Rodger et Chim.
Publie son autobiographie Slightly Out of Focus.
Voyage en Russie avec John Steinbeck.
1948-1950
Photographie et filme la naissance d’Israël.
Publie avec John Steinbeck A Russian Journal.
1949
Commence ses premiers reportages pour le magazine Holiday.
1951
Devient président de Magnum.
1954
Acquiert la citoyenneté américaine.
Photographie au Japon.
Meurt le 25 mai à Thai Binh, Indochine en sautant sur une mine alors qu’il faisait un reportage pour Life.
L’armée française lui décerne la Croix de guerre à titre posthume ».

 
Du 1er mai au 25 juin 2017
Au MIS Museu da Imagem e do Som  - Sao Paulo, Brazil

Jusqu’au 29 mai 2016
Au Jeu de Paume – Château de Tours 
25, avenue André-Malraux. 37000 Tours
Tél. : +33 2 47 70 88 46
Du mardi au dimanche de 14 h à 18 h

Visuels
Affiche
Robert Capa — Une femme dans un bar de glace, Zürs, Autriche, 1949-1950
International Center of Photography, New York
© Robert Capa/International Center of Photography/Magnum Photos

Robert Capa — Un ancien magasin près de la Porte de Jaffa, Jérusalem, Israël, 1949
International Center of Photography, New York
© Robert Capa/International Center of Photography/Magnum Photos

Catalogue
Robert Capa — L’actrice et mannequin française Capucine sur un balcon, Rome, Italie, août 1951
International Center of Photography, New York
© Robert Capa/International Center of Photography/Magnum Photos

Robert Capa — Un avion accidenté arrosé de produits chimiques après son atterrissage sur le ventre au retour d’un raid au-dessus de la France occupée, Angleterre, juillet 1941.
International Center of Photography, New York
© Robert Capa/International Center of Photography/Magnum Photos

Robert Capa — Le capitaine Jay F. Shelley devant « The Goon », un bombardier B-17 de l’armée de l’air américaine, en partance pour un raid au-dessus de l’Italie, Tunisie, 1943
International Center of Photography, New York
© Robert Capa/International Center of Photography/Magnum Photos

Robert Capa — Le cirque familial Rambaugh, Indiana, États-Unis, 1949
International Center of Photography, New York
© Robert Capa/International Center of Photography/Magnum Photos

Robert Capa — Pablo Picasso joue dans l’eau avec son fils Claude, près de Vallauris, France, 1948
International Center of Photography, New York
© Robert Capa/International Center of Photography/Magnum Photos

Robert Capa — Construction de nouvelles colonies pour des travailleurs, désert de Néguev, près de Beer-Sheva, Israël, 1949-1950
International Center of Photography, New York
© Robert Capa/International Center of Photography/Magnum Photos

Robert Capa — Des spectateurs à l’hippodrome de Longchamp, Paris, vers 1952
International Center of Photography, New York
© Robert Capa/International Center of Photography/Magnum Photos

Robert Capa — Jetée, Biarritz, France, août 1951
International Center of Photography, New York
© Robert Capa/International Center of Photography/Magnum Photos

Robert Capa — Une femme sur la plage, Biarritz, France, août 1951
International Center of Photography, New York
© Robert Capa/International Center of Photography/Magnum Photos

Robert Capa — L’actrice et mannequin française Capucine sur un balcon, Rome, Italie, août 1951
International Center of Photography, New York
© Robert Capa/International Center of Photography/Magnum Photos

Robert Capa — Une fête, Rome, Italie, août 1951
International Center of Photography, New York
© Robert Capa/International Center of Photography/Magnum Photos

Robert Capa — Une femme dans un bar de glace, Zürs, Autriche, 1949-1950
International Center of Photography, New York
© Robert Capa/International Center of Photography/Magnum Photos

Robert Capa — L’Américaine Judith Stanton, Zermatt, Suisse, 1950
International Center of Photography, New York
© Robert Capa/International Center of Photography/Magnum Photos

Robert Capa — Un mannequin habillé en Dior sur les quais de la Seine, Paris, 1948
International Center of Photography, New York
© Robert Capa/International Center of Photography/Magnum Photos

Robert Capa — Humphrey Bogart et Peter Lorre sur le plateau de Plus fort que le diable, Ravello, Italie, avril 1953
International Center of Photography, New York
© Robert Capa/International Center of Photography/Magnum Photos

Robert Capa — Ava Gardner sur le plateau de La Comtesse aux pieds nus, Tivoli, Italie, 1954
International Center of Photography, New York
© Robert Capa/International Center of Photography/Magnum Photos

Robert Capa — Des spectateurs à Piccadilly Circus, le long de la route du cortège avant le  couronnement de la reine Élisabeth II, Londres, Angleterre, 6 février 1953
International Center of Photography, New York
© Robert Capa/International Center of Photography/Magnum Photos

Robert Capa — À l’ouest de Nam Định, Indochine (Viêtnam), mai 1954
International Center of Photography, New York
© Robert Capa/International Center of Photography/Magnum Photos

Robert Capa — Sur la route de Nam Định à Thái Bình, Indochine (Viêtnam), mai 1954
International Center of Photography, New York
© Robert Capa/International Center of Photography/Magnum Photos

Robert Capa — L’Américaine Judith Stanton, Zermatt, Suisse, 1950
International Center of Photography, New York
© Robert Capa/International Center of Photography/Magnum Photos

Articles sur ce blog concernant :
Articles in English
Les citations sont du dossier de presse.

jeudi 26 mai 2016

« Hatufim - Prisonniers de guerre » de Gideon Raff



Arte rediffusera le 27 mai 2016 dès 0 h 45 la deuxième saison d’Hatufim (חטופים), série israélienne (2010) écrite et réalisée par Gideon Raff, primée, au grand succès public et critique en Israël, et qui a inspiré son homologue américaine Homeland. Dix épisodes, thrillers psychologiques, sur le retour difficile dans leurs foyers et dans la société d'otages militaires israéliens après 17 ans de captivité au Liban consécutifs à l’échec d’une mission. Sans héroïsation. Une preuve de la qualité artistique télévisuelle israélienne mondialement reconnue. Arte Boutique a réuni les deux séries en un coffret de DVD. 


Mobilisé en avril 1942 par l'U.S. Army dans le détachement Signal Corps comme George Stevens, John Huston réalise en 1945-1946, trois documentaires, dont Let There Be Light (Que la lumière soit ). Réalisé en 1945 et sorti aux Etats-Unis en 1980, ce film montre la thérapie – hypnose, séances de groupes, etc. - de soldats américains traumatisés par la guerre. Selon l’armée américaine, « un blessé de guerre sur cinq a souffert de symptomes psychoneurotiques » : stress post-traumatiques, blessures psychologiques ou neuropsychiatriques…

En 1946, sortait Les Plus Belles Années de notre vie (The Best Years of Our Lives), comédie dramatique américaine oscarisée de William Wyler. Un mong métrage évoquant avec tact le retour difficile à la vie civile , aux Etats-Unis,, après la Seconde Guerre mondiale, de vétérans américains, de différentes générations, dont l’un est handicapé physique.

Un “sujet tabou en Israël”
Plus de 60 ans après, Gideon Raff  crée et réalise Hatufim (“kidnappés” en hébreu) sur le retour éprouvant dans leurs familles de Nimrod Klein – 43 ans et âgé de 26 ans lors de sa capture - et Uri Zach – 40 ans et 23 ans lors de sa capture -, otages militaires israéliens libérés après 17 ans de captivité au Liban consécutive à l’échec d’une mission militaire ; leur camarade de combat Amiel Ben Chorin y est mort, et c’est sa sœur Yael qui voit revenir son frère dans un cercueil.

Ces deux soldats de Tsahal « retrouvent une société dans laquelle ils n’ont plus de repères et des familles qui leur sont devenues presque étrangères. Alors qu’ils essaient de se réinsérer et de surmonter leurs traumatismes, les services de sécurité israéliens s’interrogent : pourraient-ils dissimuler des secrets et ainsi mettre en danger la sécurité du pays ? »

Un sujet  donc original, sensible.

« Je m’étais aperçu que le sujet des prisonniers de guerre était si tabou en Israël qu’il n’existait pas de fiction sur ce thème. Le gouvernement négocie, et paie souvent un prix élevé, pour faire libérer les soldats. Mais une fois libres, les Israéliens ne veulent plus entendre parler d’eux. Le pays souhaite un happy-end et n’est pas capable de faire face aux syndromes post-traumatiques des prisonniers libérés, aux familles qui se disloquent, aux vies brisées », déclare Gideon Raff. Arte indique "prisonniers de guerre" et non "otages". L'absence de visites de délégués de la Croix-Rouge internationale à ces détenus, l'absence de nouvelles sur leur sort, la pratique des tortures physiques et morales sur les captifs, etc. Ces faits démontrent que ces trois soldats israéliens de cette série télévisuelle étaient otages, et non "prisonniers de guerre".

Et d’expliquer : « La libération des soldats marque la fin de l’histoire alors que dans Hatufim, c’est là que tout commence. Pour certains, le retour est plus dur que la captivité car ils sont incapables de se sentir chez eux et de redevenir ceux qu’ils ont été. Ils n’arrivent pas à combler le fossé qui s’est creusé avec leurs proches. C’est une expérience horrible. Je pose la question mais je n’ai pas de réponse : un prisonnier de guerre peut-il réellement revenir du lieu où il a été détenu ? »

L’auteur de la série a enquêté  notamment auprès de Hezi Shai, qui a fondé l’association Erim Balayla (« Réveillé la nuit ») qui assiste psychologiquement les anciens prisonniers ateints de stress post-traumatique et leurs proches.

Gideon Raff  n’élude pas les violences subies: « Je ne pense pas qu’on puisse traiter de la question post-traumatique sans montrer le trauma. Mais l’une des vérités atroces que j’ai apprise pendant que j’interrogeais d’anciens prisonniers de guerre pour préparer Hatufim, c’est que la violence, les tortures à l’électricité, à l’eau… les prisonniers peuvent le supporter. C’est la solitude et le fait de ne pas savoir quand celle-ci va finir qui les détruit. Un ancien prisonnier m’a confié qu’à chaque fois que la porte de sa cellule s’ouvrait, même s’il savait qu’il allait sortir pour être torturé, il était heureux parce qu’il avait des contacts humains. Mais ces longs jours et ces longues semaines où il ne voyait personne le brisaient complètement ».

Cette série suscite un engouement d’autant plus élevé dans un Etat d’environ huit millions d’habitants, en guerre depuis sa refondation, où le service militaire obligatoire touche quasiment toutes les familles, en formant des jeunes, garçons et filles, à peine sortis de l’adolescence, où cinq soldats israéliens sont portés disparus  à ce jour, où un débat récurrent concerne le prix élevé pour la libération des otages : des terroristes sont relâchés, et récidivent souvent.

Cette série laisse dubitative. Même de retour dans leurs foyers, ces deux soldats bouleversent l'équilibre qui s'était établi lors de leur captivité. La dernière image du dernier épisode de la première saison stupéfie tant elle ouvre de perspectives de réflexions sur la durée de la captivité, les effets pervers de l'acceptation par les deux soldats des ordres de leurs tortionnaires - frapper leur camarade devenu leur putching ball -, etc. Parmi les Juifs prisonniers en tant que Juifs dans les geôles égyptiennes sous Nasser, certains se sont convertis à l'islam, d'autres sont devenus fous.

Succès en Israël
Avant sa diffusion par Aroutz 2 de mars à mai 2010, Hatufim a suscité une polémique. En effet, Guilad Shalit, capturé en 2006, était toujours otage du mouvement terroriste Hamas dans la bande de Gaza. Ce soldat franco-israélien a été libéré  le 18 octobre 2011 contre 1027 terroristes palestiniens détenus dans les prisons israéliennes, dont Salah Hamouri.

« C’est la plus forte audience de tous les temps en Israël pour une fiction télé ! », constate Gideon Raff, soit 40% de parts de marché, et près de 48% pour le dernier épisode de la deuxième saison (14 épisodes) diffusée d’octobre à décembre 2012, soit environ trois millions de téléspectateurs.

Et d’ajouter : « À mon sens, son succès vient du fait qu’elle explore leur psyché. Car j’aborde à la fois le sujet des prisonniers de guerre libérés mais aussi la manière dont leurs familles sont affectées. La série est d’autant plus émouvante que tous les Israéliens sont obligés d’aller à l’armée. Hatufim est devenue un phénomène de société ! Dans la rue, les passants n’hésitent pas à prendre les acteurs dans leurs bras comme s’ils voulaient les consoler ». Gideon Raff écrit la troisième saison de la série...

En 2010, les Israel Academy Awards for Television  ont couronné cette série  : meilleur réalisateur (Gideon Raff), meilleur acteur (Ishai Golan) et meilleure actrice (Yael Abecassis) d’une série dramatique.

Hatufim connaît un succès mondial : en 2012 aux Etats-Unis, en 2013 au Royaume-Uni, en Finlande, en Australie, dans les pays scandinaves, en Allemagne, en Belgique...

La chaîne franco-allemande Arte l'a diffusée en mai-juin 2013.

Le Musée d'art et d'histoire du Judaïsme (MAHJ) a diffusé, le 23 février 2014, de 11 h à 21 h, l'intégrale de la première série de Hatufim.

En avril 2015, Arte Boutique a réuni les deux séries en un coffret de DVD.

Hatufim, 2e saison
Arte rediffusa, dès le 15 avril 2015, la première des deux saisons d’Hatufim (חטופים).

Elle diffusa les épisodes de la 2e saison d'Hatufim (2012) les jeudis à 22 h 50 du 16 avril au 14 mai 2015.

"Une deuxième saison encore plus intense et riche en révélations pour les prisonniers de guerre israéliens Nimrod et Uri, rentrés au pays après dix-sept ans de captivité. Une grande série sur la perte de repères et la quête identitaire post-traumatique".

Après "une première saison qui avait dépeint le retour problématique des deux soldats israéliens prisonniers pendant dix-sept ans d’un groupe fondamentaliste islamiste, la saison 2 redistribue les cartes".

"Nimrod et Uri ont toujours autant de difficultés à se défaire de leur passé, mais ils ne sont plus les seuls pôles d’attraction. Leur codétenu Amiel est vivant et sa nouvelle identité est explosive, dérangeante : il a adopté la religion de ses bourreaux, jusqu’à devenir l’un de leurs leaders. Sur ces bases provocantes, Hatufim développe une action encore plus dense avec des personnages pris dans des destinées toujours paradoxales. Un parfait dosage entre thriller et drame intimiste mettant en lumière les tiraillements de la société israélienne".

La deuxième série déconcerte, parfois déçoit : rythme ralenti, intrigue parfois obscure, situations peu vraisemblables - focalisation sur l'opposition de deux chefs de services de renseignements présentés uniquement dans leur relation à l'otage converti à l'islam, comme s'ils n'avaient ni vie familiale, ni d'autres dossiers, ni supérieur hiérarchique -, familles éclatées ou absentes, autorité politique invisible, etc. On se demande comment les principaux personnages gagnent leur vie.

Mais cette série décrit de manière humaine ces jeunes soldats israéliens, dévoués, courageux ou flirtant, et montre de beaux paysages israéliens.

Hatufim/Homeland
Avec Howard Gordon et Alex Gansa, Gideon Raff a collaboré au pilote de la série américaine  Homeland, inspirée de Hatufim et diffusée en 2011 aux Etats-Unis par Showtime chaine payante – deux millions de téléspectateurs -. « "L'épisode pilote d'Homeland coûte plus à produire que deux saisons d'Hatufim », relève Gideon Raff.

Différences : les soldats israéliens sont libérés après de longues tractations. « Dans Homeland, les prisonniers sont libérés pendant des opérations militaires ». De plus, Gideon Raff a « réuni les trois détenus d’Hatufim en un seul personnage. Par ailleurs, je suis frappé de voir combien les approches vis-à-vis des prisonniers de guerre sont différentes en Israël et aux États-Unis. J’ai écrit Hatufim alors que je vivais à Los Angeles durant les guerres d’Irak et d’Afghanistan et j’ai vu que la télévision américaine ne parle jamais des prisonniers de guerre. Les Américains ne négocient pas avec les terroristes ».

En outre, Nicholas Brody, soldat américain de Homeland, est libéré après huit ans d’enfermement dans son cachot en Afghanistan par un commando de l’US Army. Dans Hatufim, les trois soldats israéliens captifs sont échangés, après 17 ans de privation de liberté, contre des terroristes détenus dans des prisons israéliennes. Dans les deux séries, les violences, psychologiques et physiques, subies hantent, marquent le présent des soldats libérés, jusque dans leur sommeil. Des flash-backs montrent ces tortures.

Par ailleurs, Homeland concentre l’action sur le combat opposant Nicholas Brody – un terroriste ? -  et Carrie Mathison, agent de la CIA. « Là où la première joue sur le registre anxiogène du thriller paranoïaque et sécuritaire, la seconde s'emploie à explorer le retour des soldats sur un mode intimiste et psychologique », estime la journaliste Christine Rousseau.

Or, Hatufim  se soucie de la manière dont les familles – épouse, enfants, fiancée, sœur, mère décédée lors de la détention - des trois soldats ont vécu ces disparitions, et réagissent au retour des deux survivants et du défunt : l’ancien équilibre familial peut-il se réinstaller ? Comment renouer des liens affectifs quand chacun a vécu des situations distinctes et si longtemps ? Comment faire le deuil de la mort d’un frère décédé dans ces circonstances si tragiques ? Comment vivre entre des débriefins militaires dans le centre de réhabilitation de l’Armée dénommé La Plate-forme, les interrogations du Dr Haïm Cohen, psychiatrie militaire soucieux de découvrir les circonstances du décès du soldat Amiel Ben Chorin, la réinsertion sociale et familiale, l’écart entre l’image de héros nationaux et le vécu de fragilités et de fêlures internes ? Quels buts s’assigner ? Comment réorganiser sa vie ?

Lors de sa diffusion en France, en septembre 2012, par Canal +, la série Homeland a attiré 1,3 million-1,4 million d’abonnés téléspectateurs. C’est une des meilleures audiences d’une série télévisée américaine diffusée en exclusivité par la chaîne cryptée.

Direct 8 a diffusé le 21 octobre 2013, à 20 h 50, le premier épisode de la série américaine Homeland, créée par Howard Gordon, Gideon Raff et Alex Gansa et adaptée de la série israélienne Hatufim.

Hatufim/Guilad Shalit
La communauté Juive française institutionnalisée s’était mobilisée  depuis 2006 pour la libération du soldat franco-israélien Guilad Shalit, capturé en Israël à l’été 2006 et détenu otage par le Hamas dans la bande de Gaza.

A l’instar des médias français, ceux communautaires ont largement évoqué la diffusion par Arte d’Hatufim.

Curieusement, la communauté Juive française institutionnalisée et des médias Juifs français ont occulté les circonstances de la capture de Guilad Shalit qui ont été révélées par Ben Caspit dans le Jerusalem Post (28 mars 2013) : une capture par des terroristes palestiniens sans les avoir combattus. Il convient de souligner l'importance de la vie par les Juifs, notamment Israéliens, l'urgence pour Tsahal de tirer les leçons de ce rapt et le recours avec plus de parcimonie au terme « héros ».

Pourquoi ce refus généralisé d’informer sur ces révélations ? Refus de la démystification ? Réticences à accepter les faibles humaines d’un soldat de Tsahal ? Volonté d’amortir le coût financier de la venue de Guilad Shalit en France : frais de transports, d'hébergement, etc. ? Craintes que ces révélations ne découragent des Juifs français à assister aux évènements festifs et onéreux dont il était l’invité d’honneur ? Certains Français Juifs ont exprimé, notamment sur Radio J, leur gêne devant  l’« exhibition » de ce jeune homme timide.


 Hatufim (2010)
Scénariste/réalisateur : Gideon Raff
Montage: Simon Herman, Ido Mochrik
Costumier : Natalie Sarig
Décors : Yael Kardo
Image : Itai Ne’eman
Son : Itzik Cohen
Direction artistique : Ido Dolev
Musique : Avraham Tal, Adi Goldstein
Production : Keshet TV
Producteur : Gideon Raff, Liat Benasuly
Avec : Yaël Abecassis (Talia Klein)Yoram Toledano(Nimrod Klein)Mili Avital(Nurit Halevi-Zach)Ishai Golan(Uri Zach)Adi Ezroni(Yael Ben Horin)Assi Cohen (Amiel Ben Horin)Guy Selnik (Hatzav)Yael Eitan (Dana)

Diffusion des dix épisodes de la 1ère saison  de la série  Hatufim  (2010) les jeudis du 9 mai au 6 juin 2013, du 14 au 16 avril 2015, , dès le 15 avril 2015
1er épisode, Le retour, 9 mai à 20 h 50 et 16 mai 2013 à 1 h 50, 62 mn
2e épisode, La Plate-forme 1, le 9 mai à 21 h 55 et 15 mai 2013 à 2 h 50, 49 mn
3e partie, La Plate-forme 2, le 16 mai à 20 h 50 et le 22 mai 2013 à 2 h 50, 48 mn
4e épisode, Lettres de maman, le 16 mai à 21 h 40 et le 22 mai 2013 à 3 h, 48 mn
5e épisode, Le regard de l’absent, le 23 mai à 20 h 50
6e épisode, Le journal, le 23 mai à 21 h 35
7e épisode, Séjour en enfer, le 30 mai à 20 h 50
8e épisode, Portrait de famille, le 30 mai à 21 h 35
9e épisode, Insomnie, le 6 juin 2013 à 20 h 50
10e épisode, La révélation, le 6 juin 2013 à 21 h 35

Hatufim (2e série, 2012)
Réalisation/scénario : Gideon Raff
Costumes : Laura Sheim
Décors / Bauten : Ido Dolev
Image : Itai Ne’eman
Montage : Simon Herman
Musique : Amit Poznanski
Production : Tender Productions, Keshet TV
Producteur/-trice : Liat Benasuly

Diffusion sur Arte les jeudis à 22 h 50 du 16 avril au 15 mai 2015
1er épisode : Je t'aime mon fils, 16 avril 2015 à 22 h 50, 63 mn
2e épisode : Bon anniversaire, 16 avril 2015 à 23 h 55, 51 mn
3e épisode : Petits mensonges, 17 avril 2015 à 0 h 45, 48 min
4e épisode : Bleu, 23 avril 2015 à 22 h 50, 48 min
5e épisode : La secrétaire de l'unité, 23 avril 2015 à 23 h 40, 47 min
6e épisode : Les plages, 24 avril 2015, à 0 h 30, 48 min
7e épisode : La photo. 30 avril 2015 à 22 h 50, 54 min
8e épisode : Passage, 30 avril 2015 à 23 h 45. 51 min
9e épisode : L'ami de Mika, 1er mai 2015 à 0 h 35. 47 min, le 27 mai 2016 dès 0 h 45 
10e épisode : Halva, 7 mai à 22 h 50, 53 min
11e épisode : Notre agent à Damas, 7 mai à 23 h 40, 53 min
12e épisode : La directive Hannibal, 8 mai à 0 h 35, 55 min
13e épisode : Opération Judas, 14 mai 2015 à 23 h 15, 51 min
14e épisode : Retrouvailles, 15 mai à 0 h 05, 61 mon

Sur Arte.tv/Hatufim :
- extraits, bande-annonce et portraits des personnages de la série.
- en exclusivité, la captation du débat du 8 avril 2013 au MIPTV entre Gideon Raff (créateur et réalisateur d’Hatufim, co-auteur d’Homeland) et Howard Gordon (producteur d’Homeland) à propos du processus créatif, de la conception jusqu’à l’écran, qui a mené au succès de ces deux séries.
- également en ligne, l’intervention de Gideon Raff au Festival « Séries Mania » en 2012.
En replay 

Visuels : © Ronen Akerman (2e série)
Amiel Ben Chorin (Assi Cohen), Uri Zach (Ishai Golan) et Nimrod Klein (Yoram Toledano).
En 1990, le petit Yinon (Ofek Levitin) a connu une attaque terroriste dont son père a été victime.
Amiel (Assi Cohen) s'est converti à l'islam et a prit le nom de Yusuf.

A lire sur ce blog :

Cet article a été publié les 9 mai et 21 octobre 2013, 23 février 2014 et 14 avril 2015, 10 avril 2016. Il a été modifié le 24 avril 2015.