Citations

« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement et le commencement de tout est le courage » (Vladimir Jankélévitch).
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit » (Charles Péguy).

samedi 30 avril 2016

Izis, Paris des rêves


La Ville de Paris a présenté une rétrospective éponyme, agrémentée d’un superbe catalogue (Flammarion), sur le photographe humaniste Izraël Biderman, dit Izis (1911-1980). Né dans une famille juive vivant dans la Russie tsariste, ce jeune Litvak (juif lituanien) s’installe en 1930 à Paris où il gère une boutique de photographie. En 1944, rompant avec les codes du studio, ce résistant prend en photo des maquisards. Il est engagé par Paris-Match en 1949. Des livres, 270 photographies sur un Paris populaire, Israël, l'Angleterre, le peintre Marc Chagallle cirque et la fête foraine, des numéros de Paris-Match et des films témoignent de son « réalisme poétique », de son style épuré et de son regard empathique, ironique et tendre. Le 3 mai 2016, Paris-Match vendra quelques uns de ses plus célèbres clichés. Parmi eux : des photographies d'Izis.


Après les expositions Willy Ronis à Paris (2005-2006) et Doisneau, Paris en liberté (2006-2007) qui avaient attiré respectivement 500 000 visiteurs et 300 000 visiteurs, la Mairie de Paris a rendu hommage à Izis, « photographe-poète, artiste, reporter, grand portraitiste et flâneur aux aguets », injustement moins connu que ses pairs de la « photographie humaniste ». Lors même que nombre d’expositions montrent ses œuvres.

C’est donc une rétrospective d’Izis, au titre emprunté à un de ses livres et qui incite à penser à tort que tous les clichés portent sur Paris. On peut regretter qu’aucun des visuels libres de droit ne porte sur Israël, alors que l’un d’eux illustre l’Angleterre, et surtout l'absence de photo montrant Izis.

L’exposition s’ouvre sur l’acte fondateur d’Izis : sa série sur les maquisards (« Les maquisards, naissance d’un artiste, 1944 »). Elle poursuit par huit autres espaces thématiques : « Paris éternel (1945-1977) », « Portraitiste et reporter, Paris Match (1949-1969) », « Charmes de Londres, 1952 », « The Queen’s People, 1953 », « Paradis terrestre, 1953 », « Israël, 1955 », « Le Cirque d’Izis, 1965 » et « Le Monde de Chagall, 1969 ».

De la Lituanie à la France des années 1930
Izraël Biderman est né en 1911 à Marijampolé, dans la Russie tsariste. Une erreur de l’état-civil explique le « z » de son prénom. La famille Biderman est pauvre ; son père a un magasin de porcelaine.

En 1918, à l’indépendance de la Lituanie – un Etat balte qui sera annexé par l’Union soviétique, occupé par l’Allemagne nazie (1941-1945) puis proclamé république socialiste soviétique -, Izraël Biderman devient Israëlis Bidermanas. À l’école hébraïque, il est surnommé « le rêveur » par ses condisciples.

À 16 ans, passionné par la peinture, il quitte Marijampolé pour travailler dans d’autres villes de Lituanie. En 1924, il est recruté comme apprenti photographe.

Fuyant la misère, il se rend en 1930 à Paris. « Pourquoi Paris ? Parce que Paris excitait mon imagination. C’était la Ville lumière. Pour moi, tout se passait à Paris. En 1930, Londres, New York ou Berlin ne m’attiraient pas. On lisait des romans français, on apprenait avec intérêt l’histoire de France. Pour nous, dans notre imagination, c’était le paradis européen, comme pour d’autres, l’Amérique. (…) Nous étions attirés par la France comme pays de l’Esprit. La Liberté, l’Égalité de l’homme et la Culture, c’est ça qui nous faisait rêver » (Artiste et métèque à Paris, Paris, éditions Buchet/Chastel, 1980, Lise Bloch-Morhange & David Alper).

La vie y est dure. Il y survit par de petits boulots, comme tireur-retoucheur. Il est engagé un an au studio Arnal, spécialisé dans les photos d’acteurs.

En 1933-34, il est recruté par le studio Rabkine. Il épouse la fille de ses employeurs qui lui confient la gérance d’un magasin, 141 rue Nationale dans le XIIIe arrondissement. En 1938, naît son fils, Manuel.

D’Izraël Biderman à Izis
En 1941, la famille Bidermanas se réfugie en zone libre, à Ambazac, près de Limoges. Izraël Biderman travaille clandestinement dans le Limousin sous le nom d’Izis, forgé en contractant son prénom Izraëlis. En Lituanie, ses parents et son frère David sont tués lors de la Shoah.

Arrêté en août 1944 par les Allemands, il s’échappe, s’engage dans les FFI (Forces françaises de l’intérieur).

Cantonné au standard de la caserne Beaupuy, il découvre les maquisards sortant de la clandestinité et décide de réaliser leurs portraits, avec un vieil appareil, à la lumière naturelle : « Pour la première fois de ma vie, je me suis posé le problème de la photographie : comment les photographier ? Je ne pouvais pas faire des portraits retouchés, avec faux éclairages et poses artistiques. Alors j’ai inventé une photographie nouvelle pour moi. J’ai épinglé un papier blanc sur un mur de la petite pièce et entre deux coups de téléphone, j’ai entrepris de faire leur portrait ». Izis abandonne « tous les artifices appris pendant ses années dans les studios professionnels et, avec les moyens du bord, tire le portrait « brut » de plus de 70 maquisards en tenue de combat et mal rasés. Une véritable révolution pour l’artisan consciencieux qui découvre les audaces de l’artiste ».

Dès septembre 1944, la ville de Limoges organise l’exposition « Ceux de Grammont vus par le soldat FFI Izis Bidermanas ». Cette série fondatrice permet plusieurs lectures : photo souvenir, photo témoignage, document historique, œuvre artistique. En choisissant la série, et non le portrait de groupe, Izis suit sans le savoir l’Allemand August Sander (1876-1964) et anticipe « l’esthétique épurée » de Richard Avedon (1923-2004). Quatre expositions d’Izis sont organisées pour les Limousins.

Nouveau nom - Izraël Biderman adopte définitivement son pseudonyme Izis -, nouveau statut, divorce, tragédie familiale en Lituanie, succès de ses expositions… C’est un artiste aspirant à une nouvelle vie qui rejoint Paris en 1945.

Du photographe de studio au photographe-reporter rêveur
Izis se remarie en 1946 avec Louise Trailin. En 1948, naît sa fille Lise.

En 1947, il obtient sa naturalisation. Il ouvre un studio 66 rue de Vouillé, dans le XVe arrondissement.

Grâce aux contacts de ses amis poètes limousins, il photographie le Tout-Paris des écrivains et des artistes - Aragon, Eluard, Breton - et les personnalités scientifiques - l’explorateur Paul-Emile Victor sur sa péniche - et autres célébrités : Orson Welles, Gina Lollobrigida.

Sa rencontre avec Brassaï (1899-1984) marque un tournant. Izis arpente le Paris populaire. Il photographie librement, sans les contraintes du studio des ouvriers, vitriers ambulants et marchands de quatre-saisons, des pêcheurs, clochards, des amoureux, des enfants, des dormeurs des rues, Saint-Germain-des-Prés... « La Seine m’attire toujours. J’ai rendez-vous là-bas avec mes personnages », disait-il.

Izis immortalise un Paris, d’où est absente toute référence aux préoccupations politiques (guerre froide).

Ses « images s’inscrivent dans ce courant humaniste du « réalisme poétique », à la fois reflet d’une époque et regard personnel sur le monde qui entend dépasser par la poésie l’âpreté du quotidien ».

On « n’y trouve ni le Paris des bas-fonds de Brassaï, ni l’humour de Doisneau, ni le symbolisme de Boubat, ni la cérébralité d’Henri Cartier-Bresson, ni encore les images intimistes ou engagées de Ronis. D’une lecture simple en apparence, ses photographies révèlent en fait une pointe d’intranquillité qui n’existe pas chez les autres humanistes ».

En 1949, il est sollicité pour le 1er numéro de Paris-Match (25 mars 1949) auquel il collabore comme reporter et portraitiste pendant 20 ans et dont il devient une grande signature. Pour ce journal, il couvre les inondations à la mine de l’Étançon en Haute-Saône (1951), l’affaire Dominici (1952), les inondations aux Pays-Bas (1953), le tremblement de terre d’Orléansville en Algérie (1954), les pèlerinages de Lourdes et de Séville…

« En vérité je n’ai jamais été un reporter et d’ailleurs le journal l’a vite compris… Plus tard, je suis devenu le photographe de l’anti-événement que l’on envoie où il ne se passe rien », commentait Izis. Plutôt que de montrer certains évènements, Izis préfère montrer ce qui lui est connexe, lié et le révèle, le suggère, l’exprime. Ainsi, lors de la venue de la reine d’Angleterre à Paris, Izis est chargé de « faire la foule ». Ce qui lui vaut son surnom : « Izis la foule ».

En 1953 sont publiés Paradis terrestre avec des textes de Colette, et The Queen’s People.

The Queen’s People, 1953. Paris Match charge Izis de couvrir les préparatifs et les « à-côtés » de la cérémonie du couronnement de la reine Élisabeth, à Londres. Izis y révèle son humour, son sens de la dérision, son goût pour la farce et les facéties, son insolence et son ironie. Dans Coronation Food, la souveraine souriante pose « entre une rangée de têtes d’oies pantelantes et un parterre de volailles dans la devanture d’un boucher ».

Izis prise l’évocation d’univers d’artistes du passé : Monet, Sisley, Baudelaire.

Jouhandeau, Camus, Kessel, Simenon, Laurencin, Rouault, Calder, Soulages, Piaf, écrivains ou chanteurs… Tous sont portraiturés par Izis qui les rencontre grâce à son réseau amical et relationnel.

Si Izis refuse toute mise en scène pour son travail personnel, il l’accepte pour le reportage. Ainsi, de retour du domicile de l’écrivain misanthrope Léautaud, il montre à Paris-Match les « portraits en couleur de chacun des chats traités comme des personnalités ». Quant au chorégraphe Roland Petit, il mime son travail avec ses doigts.

Se distinguant des « play-boys flambeurs » de la rédaction du journal, Izis alterne reportages et flâneries dans Paris en quête d’images pour ses livres.

Paradis Terrestre, 1953. Pour Paris-Match, Izis rencontre Colette (1873-1954) en 1950 chez elle, dans son appartement parisien surplombant les jardins du Palais Royal. « Passionné par des chapitres de son dernier livre En pays connu – La maison proche de la forêt, Le Désert de Retz, Amertume, Paradis terrestre » –, il décide de lui rapporter « les images de ces lieux chers à son cœur, dont elle est alors séparée par la maladie et par la distance ».

Au Désert de Retz, fasciné par la beauté des diverses architectures utopistes dégradées au fils des ans, Izis « réalise une série de variations sur les fenêtres en œil-de-bœuf de la colonne détruite explosées par les assauts de la végétation ». Il offre une réflexion sur la ruine, allégorie des tragédies de la Seconde Guerre mondiale.

« De même peut-on trouver dans la série de portraits de fauves en cage des autoportraits du photographe terrassé par sa propre mélancolie ». Photographe animalier, Izis reste « à l’affût des heures sous un drap pour saisir le vol d’une antilope dans le parc zoologique de Clères ».

Dès 1953, il effectue son 1er voyage en Israël auquel il est profondément attaché. Cette exposition montre des photos d’Israël en 1955. Certaines évoquent indirectement la Shoah.

« Quand je suis allé en Israël en 1952, je suis arrivé en pays connu, j’ai eu l’impression que c’était le pays de mon enfance : j’ai reconnu le paysage. Cela vient sûrement de notre éducation biblique », se souvenait Izis.

« À chaque pas, Izis retrouve des corrélations entre passé et présent, entre récit biblique et réalité, entre histoire universelle et histoire personnelle sans parvenir à les démêler. Contrairement à Robert Capa (1913-1954), Izis n’adopte pas uniquement la posture « objective » du reporter photo à Paris Match, mais cherche aussi l’image de son rêve de Terre promise. Tantôt il pointe son objectif sur les réalisations d’un pays en marche, tantôt il s’évade dans ses réminiscences bibliques. Ces tensions donnant à ce travail inspiré un statut singulier entre témoignage sur l’actualité d’un pays et poème biblique de portée universelle ».

De ses reportages naîtra en 1955 son livre Iraël, préfacé par André Malraux.

Le Cirque d’Izis, 1965. Izis est un spectateur régulier des cirques. Il réalise une émouvante série d’images de son ami le clown Grock, ou de ceux faisant de leur handicap un spectacle. Son regard est bienveillant et lucide.

Dans Le Livre de photographies : une histoire, Martin Parr et Gerry Badger saluent avec enthousiasme le livre oublié en 1965  Le Cirque d’Izis : « C’est le meilleur de sa vaste bibliographie : il revisite ce sujet porteur de clichés avec un œil neuf, et l’ouvrage est en soi un objet splendide... Comme le chef-d’œuvre de Cartier-Bresson, la couverture est due à l’un des maîtres de la peinture, issu cette fois de l’école de Paris, Chagall ».

Le Monde de Chagall, 1969. La première rencontre entre Izis et Chagall (1887-1985) remonte à 1949 (reportage pour Paris-Match). Izis « se fera le biographe visuel de son aîné » et ami auquel le lient de nombreux points communs : une famille pauvre d’Europe de l’Est, l’élection de Paris, des univers oniriques et poétiques. « Dans les tableaux colorés de Chagall, les personnages qui flottent au-dessus des villes ressemblent à tous ces dormeurs et rêveurs qu’Izis pêche un peu partout dans l’espace urbain ».

Seul journaliste accepté par Chagall sur le chantier de la décoration du plafond de l’Opéra Garnier, Izis suit assidûment les étapes de la création artistique (1963-1964).

Izis tente de capter l’inspiration de l’artiste. Jouant sur la couleur et sur la perspective, il saisit des « tableaux dans lesquels le peintre se fond avec ses personnages et flotte avec eux dans l’espace fusionnel de la couleur ».

En septembre 1964, Paris Match consacre vingt pages à ce sujet d'où Izis tirera un livre aux textes signés Roy Mc Mullen, Le Monde de Chagall (1969).

« A l’unisson avec ce que je vois » (Izis)
« J’appuie sur le déclic quand je suis à l’unisson avec ce que je vois », expliquait Izis qui sut « rechercher la cohérence entre le sujet, l’émotion et la forme ».

Izis a alterné reportages, livres - dix publiés entre 1951 et 1969 - et expositions. Ses clichés figurent dans des collections privées et publiques.

Après Les Yeux de l’âme (1950), premier livre révélant les « primitifs » d’Izis, celui-ci réalise la mise en page des trois ouvrages consacrés à sa ville d’adoption : Paris des rêves (1950) avec les poèmes autographes de 45 écrivains, réédité seize fois et vendu à 170 000 exemplaires, Grand Bal du printemps (1951) en duo avec Jacques Prévert, puis Paris des poètes construit sur le même principe que Paris des rêves (1977). Avec Prévert, Izis signe Charmes de Londres (1952). «Nous étions faits pour travailler ensemble, car c’était un poète qui s’inspirait d’une certaine réalité... Nous avions une vision proche ». De Londres, Iziz montre la misère, et non la City.

En 1951, ce « colporteur d’images » (Prévert) était, avec Brassaï, Doisneau, Ronis et Cartier-Bresson, de ces « cinq photographes français » (Five French Photographers) exposant au MoMA de New York.

En 1978, Izis est l’invité d’honneur aux 9es Rencontres internationales de la photographie d’Arles.

Il meurt le 16 mai 1980 dans sa maison de la rue Henri-Pape, à Paris.

Manuel Bidermanas, un des commissaires de l’exposition, et fils d’Izis et d’Anna Rabkine. Ce reporter photographe a travaillé pour Jours de France, Le Nouveau Candide, l’Agence Dalmas, Reporters associés et L’Express. En 1972, il devient le chef du service photo du magazine Le Point puis de 1992 à 1994 il est le directeur général de l’agence Sygma. Sur Izis :
« Je dirais qu’Izis était impliqué dans la vie. Politiquement, il était gaulliste, normal pour un résistant. Mon père avait des idéaux. La France d’abord… Lui qui a toujours peint voulait voir le Paris des artistes. Et puis, il y a une citation de Heinrich Heine qui dit « heureux comme Dieu en France ». Il est resté très attaché à ce pays.

Izis était une sorte de non-violent. Alors qu’il était encore en Lituanie, il a été déçu par les communistes, parce qu’ils n’avaient pas interdit la boxe.

Un jour je lui ai proposé qu’on aille ensemble [en Lituanie], il m’a répondu : « Jamais ! » Et il a pleuré devant moi pour la première fois. Il ne pardonnait pas à ce pays dans lequel sa famille avait été assassinée avec l’aide des habitants. Malgré cela, j’ai accepté qu’une exposition soit organisée un jour à Vilnius par l’ambassade de France. Mais dans le catalogue, j’avais écrit : « Cette exposition, mon père ne l’aurait pas voulue ». Aujourd’hui, il est prévu de créer une rue Izis à Marijampolé. Mais je n’accepterai que si elle est baptisée rue « Famille Bidermanas, dont Izis ».

Armelle Canitrot, critique photographique et co-commissaire de l’exposition :

« Izis n’a pas l’espièglerie de Doisneau, pas le côté politique de Ronis ni celui, intellectuel, d’Henri Cartier-Bresson. Izis, lui, est dans le rêve. Il prend des dormeurs, des vagabonds, des pêcheurs à la ligne... Ses doubles en fait. Son Paris est à la fois atemporel et un peu tourmenté… Dans ce qui, à première vue, a l’air paisible se glisse toujours un petit grain de sable, un soupçon d’intranquillité. Ainsi on regarde un homme assoupi pour réaliser ensuite qu’il a les deux jambes amputées et porte des prothèses. Il y a un effet miroir dans le travail d’Izis : il reflète ce côté inquiet de celui qui cherche toujours à s’évader du tragique par le rêve… En se penchant sur l’œuvre d’Izis, on décèle aussi l’homme doux, solitaire, très attachant.

Izis ne s’est jamais enfermé ni dans un genre ni dans une forme. Il bouscule les formes traditionnelles du portrait, s’intéresse au hors champ, s’autorise les recadrages et n’hésite pas à avoir recours à la série, au séquençage quand il juge cela nécessaire pour traduire ses impressions. Il est aussi moderne dans sa façon de considérer le livre comme la forme la plus aboutie de son œuvre et comme le meilleur moyen de la diffuser. Izis fait un travail assez inédit dans sa façon de concevoir ses ouvrages. Par exemple, il exclut de faire se côtoyer deux images sur une double plage, pour éviter les télescopages. Il est l’un des rares photographes à avoir poussé aussi loin la recherche sur l’articulation entre les photographies et les mots ».
Paris-Match
Le 3 mai 2016, Paris-Match vendra quelques uns de ses plus célèbres clichés.

Parmi eux, ces photographies d'Izis : L'affiche présentant le «saut de la mort» de Miss Frankony au Cirque d'hiver. Décembre 1949, A Paris, un homme en uniforme embrasse sa compagne avant de fermer les grilles d'entrée d'une station de métro. 1950,  Paris, 23 h 30. Deux femmes en robe du soir aux bras d'un homme descendent les escaliers de la station de métro Mirabeau. 1950, Alfred Hitchcock lors du tournage d'une scène du film «La main au collet», dans un cimetière. 1954, La foule près du tribunal lors du procès d'Adolf Eichmann, à Jérusalem. Avril 1961, En plein désert, quatre-vingt-dix ans après la bataille, le lieutenant Peyramale lit la glorieuse citation de Camerone. Ce détachement de dix hommes de la 1re compagnie saharienne, en grande tenue, écoute le récit du célèbre combat avant d'observer une minute de silence. 1953.


Jusqu’au 29 mai 2010
A la Salle Saint-Jean de l’Hôtel de Ville
5, rue Lobau.75004 Paris
Entrée libre et gratuite, tous les jours, sauf dimanches et fêtes, de 10 h à 19 h
Parcours pour enfants et adolescents sur le site Internet de l’exposition
Cette exposition sera présentée en Allemagne en partenariat avec l’Institut français de Berlin.

Sous la direction de Manuel Bidermanas et Armelle Canitrot, Izis, Paris des rêves. Éditions Flammarion, 2009. 192 pages. ISBN : 9782081228252. 35 euros


Visuels de haut en bas :
Affiche
Fête, place de la République, 1950.
© Izis Bidermanas

Place Falguière, 1949.
© Izis Bidermanas

Jardin des Tuileries, 1950.
© Izis Bidermanas

Bords de Seine, 1949.
© Izis Bidermanas
Carnaval de Nice, 1956.
© Izis Bidermanas

Homme aux bulles de savon, Petticoat Lane, Middlesex street, Whitechapel, 1950.
© Izis Bidermanas

Lagny, 1959.
© Izis Bidermanas

Sur les quais de la Seine, Petit Pont.
© Izis Bidermanas

Métro Mirabeau, 6 heures du matin, 1949.
© Izis Bidermanas
52 x 78 cm.
Tirage postérieur sur papier baryté.
Encadrement bois noir et passe-partout 5 cm tournant.
Edition 1/1.

mercredi 27 avril 2016

Maurice Cohen, peintre et mathématicien


Mathématicien juif, Maurice Cohen est né dans une famille juive séfarade britannique. Chercheur émérite naturalisé américain, ce physicien pratique la peinture à l’huile, en un style figuratif imprégné de sa théorie du chaos, terme peu approprié car le chaos est en fait ordonné. Portrait et interview réalisée en 2002.

Ne qualifiez pas Maurice Cohen de « génie », cela heurte sa modestie et ses principes moraux.

Ce chercheur - qui trouve - réfute donc aussitôt cet épithète et préfère celui de « gâté ».

Ce scientifique renommé a le don de présenter clairement des systèmes complexes et d’en trouver de multiples applications, pour le grand bien de l’humanité.

Famille sépharade
Maurice Cohen est né en Grande-Bretagne dans une famille juive pratiquante de tradition séfardite.

Son  curriculum vitae impressionne...

Licencié en Sciences (avec distinction) de l’Université de Londres en 1963, docteur en mathématiques appliquées et en physique théorique de l’Université du Pays de Galles, cet astro-physicien est admis exceptionnellement en 1968 au Commissariat à l’Energie Atomique de Saclay (France) où il travaille sur les trous noirs.

Précurseur, il élabore des modèles théoriques de l’Univers : « Il existe des spectres indépendants de la géométrie », explique-t-il.

Puis, il s’installe aux Etats-Unis où il poursuit son activité.

En 1977, il résout un problème, jusque-là considéré impossible, relié à la fonction de Jacobi.

En 1985, il est co-auteur d’un article sur le dépistage des maladies coronaires qui reçoit le premier prix de l’Association médicale américaine d’informatique. Il est honoré du Prix pour la recherche en cardiologie présenté par l’Université de Californie à San Francisco (1987).

En 1994, ce chercheur honoré de prix prestigieux résout le problème « impossible » de Poincaré dans le domaine du chaos avec des quasi-solutions. Il démontre alors que les courbes sont harmoniques et non chaotiques, et que le « chaos » est simplement une définition mathématique et non pas la réalité. Avec les solutions, il perfectionne une méthode pour mesurer le degré du chaos. Il trouve un dénominateur commun à toutes les équations dans la formule de Poincaré. Ce qui lui vaut le prix pour la recherche dans la théorie du chaos appliquée au dépistage des problèmes cardiaques, présenté par l’Université de Californie à San Francisco (1996).

Ce chercheur récompensé de nombreux prix applique la théorie du chaos au dépistage des problèmes cardiaques.

Élevé membre de l’Institut américain d’engineering médicale et biologique à Washington D.C. pour sa recherche de pionnier en cardiologie, érudit de l’Université présenté par la société nationale du club des meilleurs élèves pour leur centenaire, Maurice Cohen est l’auteur de près de 200 articles dans les domaines de l’intelligence artificielle, des réseaux neuronaux, de la théorie du chaos et de l’étude du processus des images dans le cerveau. Il a aussi publié Comparative Approaches to Medical Reasoning (1995, World Scientific) et Natural Networks and Artificial Intelligence for Biomedical Engineering (1999, International Society of Electrical and Electronics Engineers Press).

De nationalité américaine, il est professeur de Mathématiques à l’Université d’Etat de Californie à Fresno, de radiologie à l’Université de Californie à San Francisco, de Science médicale informatique à l’Université de Californie à San Francisco et de bio-engineering à l’Université de Californie, Berkeley et San Francisco.

Il a été vice-président de l’Académie mondiale de biotechnologie.

Dans le cadre d’un programme du National Health Institutes (2000-2004), il a obtenu au début des années 2000 une bourse de quatre ans du National Health Institute (Institut National de la Santé) - l’équivalent aux Etats-Unis de l’Institut Pasteur - pour étudier les applications sur les électroencéphalogrammes de ses découvertes relatives aux électrocardiogrammes. Une recherche qui permettrait de détecter précocement le moment d’apparition de la maladie d’Alzheimer.

Tourbillon ordonné de la vie
Comme le peintre centralien Charles Lapicque, Maurice Cohen est l’un des rares à conjuguer sciences et art avec un tel talent. Ce qui lui a valu en 2001 la médaille d’argent au 32e Grand Concours International de l’Académie Internationale de Lutèce à Paris (France).

Autodidacte en peinture, ce scientifique de haut niveau expose depuis 1996. Les quatre principes de sa théorie du chaos découverte - « variabilité, fractals, courbes continues et agglomérat » - imprègnent ses œuvres. Ce mathématicien illustre par la peinture à l’huile figurative la théorie du chaos, un terme peu approprié car le chaos est en fait ordonné. Les quatre caractéristiques de sa théorie du chaos - « variabilité, fractals, courbes continues et agglomérat » - imprègnent ses œuvres aux hauts reliefs.

Maurice Cohen peint sur une toile disposée sur un plan horizontal, et affectionne les grands formats. Il privilégie des couleurs chaudes harmonieusement apposées.

Cet admirateur de Braque anime d’un fort mouvement ses huiles. Il peint en reliefs et dans « toutes les couleurs ».

Ses styles sont variés : impressionnisme (« Nympheas ») ou apparence de tapisserie de la Renaissance (« La Comédie humaine »).

Les thèmes ? Le judaïsme (« Le Mur des Lamentations »), les motivations et comportements des êtres humains (« Personne n’écoute », « Ceux qui cherchent et ceux qui observent ») et les attentats du 11 septembre 2001.

Il expose des œuvres figuratives, certaines étant liées au Kotel à Jérusalem, d’autres expriment ses pensées sur la transmission du savoir, les parcours humains – ascensions, stagnations - dans une société au rythme trépidant, sans oublier une série sur les Nymphéas, une variation impressionniste très personnelle.

La lumière est à l’origine de son art. Impressionné par la qualité des lampes et verres de Tiffany, Gallé et Daum, Maurice Cohen découvre un art dynamique dans un jeu avec la lumière et décide de le transposer en peinture.

Il ordonne aussi son travail artistique autour de notions scientifiques tirées de ses recherches dans le domaine de l’intelligence artificielle et des réseaux neuronaux, ainsi que des quatre principes de sa théorie du chaos découverte voici dix ans : « variabilité, fractals, courbes continues et agglomérat ». La variabilité est un concept utilisé en cardiologie, et bientôt pour les électroencéphalogrammes pour détecter la maladie de Parkinson. Elle permet d’avoir des niches, par de hauts reliefs, qui vont capter la lumière dont la dispersion ou projection métamorphose alors le tableau, en dramatisant parfois son atmosphère : le tableau se découvre donc perpétuellement. « C’est fractal : la répétition de mouvements donne une impression de force, un effet de multidimension », ajoute l’artiste qui travaille la dimension dans les deux sens : en soignant les reliefs de quelques centimètres et en les renforçant par des reflets dans l’eau, une transparence et des juxtapositions de couleurs. Ce qui donne une impression de profondeur. Le regard accroche par des nénuphars épanouis et poursuit son cheminement en s’enfonçant dans l’étang (Nymphéa). Par l’agglomération de points distincts, l’artiste propose au spectateur de « discerner un objet » sans « le définir en détail ». Emblématique de sa théorie du chaos, Salle d’attente présente une société-jungle caractérisée par l’aléatoire, donc la confusion, et par la rapidité. La vie passe vite, chacun est submergé par ses préoccupations et reporte à demain la réalisation de rêves ou plus simplement d’actions à effectuer. Et Maurice Cohen nous invite à jouir de la vie...

Cet artiste aime commenter ses œuvres selon différents angles de lumière projetée.

Les paysages inspirent ce peintre : tel Manhattan dans des camaïeux saumon ou azuré. On perçoit parfois l’inspiration de Dufy (Encounters, Rencontres) et de Monet (Nymphéa), mais dans un style propre. Le judaïsme imprègne cette oeuvre avec des hommes en taliths priant devant Le Mur des Lamentations (Wailing Wall), sans qu’on puisse déceler de visages.

Le troisième sujet tourne autour de la vie au travers du savoir, transmis ou recherché (Besoin de conseil, Echanges), des comportements individuels (Personne n’écoute) et des aspirations dans une société au rythme trépidant et qui vante « l’opportunité pour chacun d’y arriver ». Comédie humaine ressemble à une tapisserie médiévale par ses couleurs chatoyantes et ses motifs. « Un mathématicien voit immédiatement que les courbes sont topologiquement correctes », relève l’artiste. Des lignes arrondies séparent des typologies et groupes humains : ceux qui grimpent l’échelle sociale vers la stabilité, ceux qui tournent en rond, etc. Cette idée se décline en des tableaux au style très Quattrocento, mais inséré dans un monde moderne.

Les attentats du 11 septembre 2001 ont inspiré des peintures sombres - une étoile de David ensanglantée -, affirmant un attachement à des principes non relatifs et un optimisme réitéré : Eclaircie de clarté (Glimpse of Clarity) et La Lumière de l’acier perce la nuit (The Light of Steel Cuts Through the Night)...

En 2002, La Galerie du Vert Galant (Paris) et le Château de Rully (Bourgogne) ont présenté une trentaine d’huiles sur toiles récentes de Maurice Cohen. Ces œuvres montraient une évolution d’un certain impressionnisme à l’abstraction. Ce scientifique de très haut niveau appliquait la « théorie du chaos » à la peinture en des compositions riches, changeantes avec la lumière et aux hauts reliefs. Il illustrait aussi le judaïsme et le tourbillon de la vie.

En 2003 et 2006, la Mairie du IVe arrondissement de Paris a accueilli, pour la deuxième fois, une exposition du scientifique émérite et peintre Maurice Cohen. Dans une quarantaine d’huiles aux couleurs souvent chaudes, cet artiste amateur offrait sa vision du monde. 

Véronique Chemla : Parlez-nous de votre famille...

Maurice Cohen : J’ai été élevé dans une famille pratiquante dans la tradition séphardite. Mon père était commerçant toujours prêt à aider son prochain, et mon grand-père un banquier qui devait prendre des décisions avec pertinence car il engageait son argent. En étudiant l’intelligence artificielle, j’ai retrouvé dans les formules mathématiques ses réflexions sur sa manière d’opérer des choix importants.

Véronique Chemla : Quels liens avez-vous établis entre le judaïsme et vos recherches ?

Maurice Cohen : Dans le judaïsme, on se pose toujours des questions. Pas seulement sur des points banals, mais on questionne aussi la base-même de la religion. Dans cet esprit, et dans la tradition de Rambam qui était docteur, mathématicien, philosophe, etc., j’ai appris très jeune par mon grand-père que pour vivre dans la tradition du judaïsme, on est toujours sur la voie de la recherche et c’est ce que j’ai fait toute ma vie, dans plusieurs domaines. Dans la Kabbale, Moïse de LeÓn remarque que deux points ne doivent pas seulement être reliés par une ligne droite, surtout dans le domaine de la justice, ce que j’ai démontré mathématiquement en résolvant l’équation de Poincaré et en montrant que les deux points sont reliés par une courbe.

Véronique Chemla : Votre demi-retraite est très remplie entre vos activités de professeur-chercheur - vous avez élaboré des équations plus difficiles encore que le problème de Poincaré - et de peintre...

Maurice Cohen : J’enseigne à des étudiants au niveau du doctorat qui peuvent être des médecins et des pharmaciens. Le plus intéressant est d’enseigner les mathématiques à des non-scientifiques. Certains sont des gens qui ont toujours eu peur de cette discipline et en l’acceptant dans leurs vies, ils sont mieux équipés en ayant un atout supplémentaire. J’ai résolu une trentaine de problèmes mathématiques, mais je n’ai pas le temps de les publier. J’utilise des systèmes, avec des centaines de données. Il y a des analogies entre la peinture et mes travaux. Quand on commence un tableau, il y a une quantité de données. Je rejette celles que je ne considère pas comme très importantes, et avec quelques données, le tableau est achevé. Si l’on n’est pas philosophe, un peu poète, on ne peut pas aller très loin dans l’intelligence artificielle. Le monde est non linéaire et les plus grands problèmes ne peuvent plus être résolus par un système cartésien. L’art nous force presque à penser hors de cette logique cartésienne. C’est après trois semaines de peinture intensive que j’ai résolu le problème de Poincaré qui date du XIXe siècle. Ce qui m’a amené à ma théorie du chaos.

Visuels :
Rassemblement
Le Cercle de la vie
Les oiseaux de nuit
Souvenirs

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Cet article a été publié en une version courte dans Actualité juive et Guysen.

mercredi 13 avril 2016

Serge Kantorowicz


La galerie Guigon présente une exposition collective avec des œuvres de Serge Kantorowicz, peintre, dessinateur, graveur, illustrateur et sculpteur.  Des dessins à la ligne torturée, des œuvres sur papier figuratives s'aventurant à la limite de l’abstraction, évoquant parfois le Paris de l’Occupation. 


Serge Kantorowicz est né à Paris en 1942 dans une famille Juive d’origine polonaise. 

Ses parents communistes ont été déportés à Auschwitz où ils ont été tués. C’est la grand-mère maternelle de Serge Kantorowicz qui élève l’enfant. 

Celui-ci étudie le dessin et l’estampe au lycée Saint-Étienne des Arts Graphiques, puis complète sa formation en étudiant libre à l’École des Beaux-arts de Bruxelles (Belgique) dès 1962. 

À la fin des années 1960, Serge Kantorowicz entre comme graveur dans les ateliers Maeght, puis dans un atelier où il crée aux côtés de son cousin, le peintre Sam Szafran. 

Il travaille pour Riopelle, Joan Mitchell, Henri Michaux, Miró, Calder, Giacometti et Vasarely.

Dès 1973, marqué par Delacroix, Cézanne et Picasso, Serge Kantorowicz se concentre sur son œuvre, notamment l’estampe qu’il maitrise : gravure sur bois et sur cuivre, lithographie, sérigraphie, etc.

Dessinateur expressionniste, peintre figuratif, les œuvres de Serge Kantorowicz ont été accrochées aux cimaises de galeries et musées : galeries Nina Dausset, Georges Fall et Pascal Gabert (Paris), Parlement Européen (Luxembourg), Galerie Krikhaar (Amsterdam), American Hebrew Congregation (New York), Maison de Balzac (Paris), Musée Victor Hugo (Paris), Non-Maison (Aix-en-Provence), etc. 

Nombre d’entre elles ont enrichi les collections d’établissements publics, dont le Fonds National d’Art Contemporain de la Ville de Paris, le Parlement européen de Strasbourg, le Musée d’Art contemporain de la ville de Luxembourg. 

Serge Kantorowicz a poursuivi un travail initié par ses visions de l’œuvre de Balzac (1997-1999), Kubin et Thaddeus Kantor (2000). 

« La picturalité des personnages de Balzac ne m’intéresse pas, ne me concerne pas. Ce que j’aime dans son monde, c’est son ensemble infini de virtualités. On veut que le peintre ne raconte plus d’histoires. Moi j’écoute la vie intérieure, le destin virtuel de personnages, je les nomme de noms que Balzac leur a donnés, mais ils n’appartiennent qu’à la peinture », a confié Serge Kantorowicz  à Roland Chollet (L'Année balzacienne, 2004/1 (n° 5), Presses Universitaires de France). 

Et d’ajouter : « Avant Balzac, il y eut Hugo. Il y a encore Hugo peut-être. Je ne tiens pas à faire l’histoire de ma vie, et je vous épargnerai les incertitudes du calendrier. Cela remonte loin cependant, au silence qui fut le mien à l’école de la rue de Turenne, avant de savoir lire. Je ne suis sorti de cette solitude, je n’ai vu les autres que le jour où j’ai réussi pour la première fois à lire une syllabe, à déchiffrer le premier mot français. Avant j’arrachais les pages du livre de lecture et les cachais sous mon lit pour les lire plus tard. J’ai découvert avec passion les grands romans de Hugo, Les Misérables, Les Travailleurs de la mer etc. quelques années après. L’essentiel, c’est que j’ai renouvelé par la suite l’expérience fondatrice de mon enfance à laquelle j’ai fait allusion, en dessinant sur des pages arrachées de Victor Hugo, en écrivant pour ainsi dire entre les lignes, en y écrivant ma vie au risque de la perdre – ce qui faillit arriver, si grande fut l’intensité de mon travail. J’ai continué cette forme d’activité sur une édition bilingue de Faust devenue trilingue par mes dessins et sur d’autres supports imprimés ».

En 2002, l’Hôtel d’Albret a présenté l’exposition itinérante « Pages arrachées au journal de Victor Hugo », des illustrations par Serge Kantorowicz de l’œuvre et de la vie du romancier, poète, dramaturge romantique et homme politique français (1802-1885). 

En 67 portraits et paysages, avec pudeur, le peintre a évoqué aussi les correspondances entre Hugo et lui. 

Sur le papier du Népal, il a mêlé pigments, matière, fusain et marouflages, dans des mouvements souvent énergiques. Révélant parfois ses tourments.

Pour sa série sur La Comédie humaine, ses modèles étaient des personnages de fiction. 

Ici, il a illustré des œuvres - Notre-Dame de Paris, les Misérables, Les Travailleurs de la mer, Napoléon le Petit et L’homme qui rit - et la vie de Victor Hugo, Surgissaient aussi des églises gothiques, parmi des campagnes, des mers déchaînées et des paysages de Jersey et Guernesey.

Serge Kantorowicz s’est inspiré du style pictural de Hugo en gardant son originalité. Intéressé par les gouttes et tâches, cet ancien graveur a esquissé et suggéré. Il a collé ou froissé la toile peinte sur une autre toile, lui conférant alors relief et vigueur, et y a ajouté parfois des documents jaunis et des citations. Dans La pieuvre, le marouflage accentuait le caractère tentaculaire : la poulpe se déployait hors de son cadre originel. Parfois, la peinture semblait engloutir toute la surface. Cet artiste sait merveilleusement associer les couleurs.

Il a révélé des similitudes : « Maine 1852, Saint-Ouen 1942 ». « Il y a beaucoup de 15 avril dans la vie de Victor Hugo , et je suis né un 15 avril. A l’époque où j’habitais rue Saint Anastase - la rue de Juliette Drouet -, je me souviens des lectures qu’on nous faisait de ses romans au début des années 50, à l’école de la rue de Turenne, dans le Marais, et qu’il fallait ensuite illustrer ». Et pour l’inciter à se lever, sa grand-mère, qui l’a élevé, lui racontait en yiddish Notre-Dame de Paris. Dans deux malles translucides, il a mis ébauches et documentation.

Les tableaux étaient « épinglés » sur quatre niveaux, dont l’un un peu haut pour bien les voir, et sans notice. Dans le documentaire de George Goldman, Serge Kantorowicz expliquait : « Je sais qu’ils savent. Que les spectateurs se fassent leur journal... »

La galerie Guigon a présenté l’exposition « Macula » de Serge Kantorowicz. Des dessins à la ligne torturée, des œuvres créées à partir de taches (macula, en latin) sur papier figuratives s'aventurant à la limite de l’abstraction, évoquant parfois le Paris de l’Occupation. Une vidéo sur Youtube montre l'artiste, filmé par George Amat, créant ses œuvres, dessinant ses macula sur des feuilles jaunies manuscrites. Il cite les artistes qui "partent de la tache pour s'exprimer... C'est un peu un art de sorcier".

La galerie Guigon présentera une exposition collective avec des œuvres de Serge Kantorowicz.
 
"Peintre d’origine polonaise né en 1942, Serge Kantorowicz fut graveur dans les ateliers Maeght où il travailla notamment pour Miro, Riopelle,  Michaux ou Giacometti.  Il est lui même un maître de l’estampe et un dessinateur virtuose, à travers maints carnets à l’encre de chine, proche par son métier d’un Toulouse-Lautrec ou d’un Bonnard mais aussi des Bruno Schulz et Alfred Kubin par son investigation résolue des abysses inconscients. Nourri de ses lectures , il est l’auteur de grandes expositions thématiques où se manifeste un expressionnisme intériorisé d’une humanité toute rembranesque dans l’art du portrait , autour de la Comédie humaine de Balzac par exemple, des romans cycloniques de Hugo ou du metteur en scène prothéen Tadeusz Kantor . On lui doit également d’étonnantes scènes de genre oniriques, versant Goya, et des paysages urbains désertiques, prétexte à explorer, dans la perpétuité de Cézanne, l’envers futuriste de la perspective au gré des violents contrastes lumineux révélant, cyclopéenne nature morte, l’abandon nocturne, décapité de toute centralité, de constructions labyrinthiques néo-urbaines. Artiste majeur témoin de l’Histoire et de ses gouffres, Serge Kantorowicz a poussé la figuration aux confins abstraits de expressionnisme. Chez lui, le génie du dessin – cette liberté en acte qu’inspire le secret tendrement ironique de l’Eros - sert avec une sorte de démiurge espiègle l’intensité picturale dans ses ombres claires et ses noirs éclats", a écrit Hubert Haddad.


Du 11 février au 16 avril 2016. Vernissage le 11 février 2016 à partir de 18 h 
Jusqu’au 13 décembre 2014
39, rue de Charenton. 75012 Paris
Tél. : (33) 1 53 17 69 53
Du mercredi au samedi de 14 h à 19 h. Et sur rendez-vous

Visuels :
SERGE KANTOROWICZ
PARIS 1942 - 2002
Fusain sur papier
59 x 76 cm

SERGE KANTOROWICZ
PARIS 1942 - 
2014
Encre sur papier
38 x 51 cm

Autoportrait
SERGE KANTOROWICZ
PARIS 1942 - 
2013
Encre sur papier
40 x 30 cm

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Cet article avait été publié en une version concise par Actualité juive, puis sur ce blog le 12 décembre 2014, puis le 8 février 2016.

mardi 12 avril 2016

La collection Jonas Netter. Modigliani, Soutine et l'Aventure de Montparnasse



La Pinacothèque de Paris a présenté l’exposition éponyme : une centaine de tableaux, dont des œuvres inédites de Modigliani et de Soutine. Un hommage à Jonas Netter (1868-1946), français Juif, collectionneur dès 1915 par passion pour l’art, mécène déterminant au XXe siècle, acquéreur inspiré et méconnu en raison de sa discrétion. Prisant les impressionnistes, un temps associé au marchand d’art Léopold Zborowski, cet amateur éclairé acquiert des toiles de peintres talentueux et alors inconnus, souvent de l’Ecole de Paris : Modigliani, Soutine, Utrillo, Kisling, Kikoïne, Antcher, Valadon... Des "Panama Papers" révèlent que le tableau Homme assis (appuyé sur une canne), peint en 1918 par Modigliani, est détenu par la société panaméenne IAC, dont l'actionnaire est David Nahmad, collectionneur d'art et membre d'une famille juive originaire du Liban. 

« Certains reprochent parfois aux collectionneurs, à ceux qui prennent les peintres à leur début, de se former une collection à bon compte. Mais n’est-ce pas justement leur mérite ? », confie Jonas Netter à la revue L’Art Vivant, en 1929.

Un des collectionneurs les plus marquants du XXe siècle, et découvreur de talents, Jonas Netter demeure méconnu, voire ignoré du grand public tant il fut discret, tant lui faisaient défauts le souci de publicité et le besoin de notoriété.

« Sans lui, Modigliani n’aurait sans doute jamais existé, ni Soutine, ni Utrillo », observe Marc Restellini, directeur de la Pinacothèque de Paris et petit-fils d’Isaac Antcher (1899-1992).

Ce musée privé « réalise le souhait premier de Jonas Netter, amateur éclairé rigoureux, faire en sorte que le grand public découvre ces merveilles » : elle « présente pour la première fois un ensemble d’œuvres jamais exposé d’Amedeo Modigliani, qui reconstitue, avec d’autres œuvres qui ont pu être retrouvées, la collection de Jonas Netter, telle qu’elle fut en son temps ».

Un « drôle de démon que la peinture » (Jonas Netter)
Né en 1868, Jonas Netter était Alsacien. Alors qu’il a six ans, sa famille Juive – père industriel strasbourgeois aisé - emménage à Paris.

Représentant en marques dans la capitale, « mélomane brillant », Jonas Netter est un « remarquable pianiste ». Il est fasciné par l’art, en particulier par la peinture.

Ses goûts le portent vers l’impressionnisme, mais ses faibles revenus lui interdisent d’acquérir des œuvres impressionnistes, dont la cote est élevée, et qu’il admire dans des musées et galeries.

Il « s’intéresse à des artistes qui sont à sa portée financièrement ». Il doit donc découvrir des artistes talentueux et inconnus à son époque.


En 1915, il observe une huile de Maurice Utrillo (1883-1955) décorant le bureau du préfet de police Zamaron. Celui-ci le présente à Léopold Zborowski (1889-1932), sur l’entremise duquel il a acquis ce tableau, et avec lequel Jonas Netter va s’associer.

Une rencontre capitale. C’est Léopold Zborowski, un « personnage très original du monde de l’art, un poète polonais ou du moins qui se prétend l’être, qui lui présente des œuvres d’artistes alors totalement inconnus mais qu’il peut se permettre d’acheter », écrit Marc Restellini. Zborowski fait la connaissance d’artistes auxquels il « prodigue soutien et aide – grâce, cependant aux deniers de Netter ».

Jonas Netter, Léopold Zborowski. Deux êtres aux tempéraments opposés : l’un réservé, pondéré, probe et scrupuleux, l’autre « volubile », « malhonnête, hâbleur, flambeur ». Jonas Netter a toute confiance en Zborowski jusqu’à la fin des années 1910. Il ne renouvelle pas son contrat avec ce marchand d’art en décembre 1930.

En 1915, Jonas Netter « découvre une toile de Modigliani (1884-1920), peintre né dans une famille Juive livournaise et qui avait un atelier à La Ruche, et se décide à l’acquérir. Il sera l’un des premiers à acheter des œuvres de cet artiste, prenant la suite du Dr Paul Alexandre qui avait soutenu Modigliani jusque-là, avant la Première Guerre mondiale. Collectionneur dans l’âme, Netter commence à acheter toutes les œuvres de Modigliani qu’il voit chez le marchand d'art Léopold Zborowski.

Après s’être séparé du marchand d’art Paul Guillaume, Modigliani est le premier artiste à signer un contrat en 1915 avec Zborowski et Netter : un contrat d’exclusivité qui permet à Zborowski et à Netter d’acquérir la production de cet artiste contre notamment le versement d’un salaire.

Malgré les quolibets de tout son entourage qui le traite de fou et lui reproche d’acheter « des horreurs pareilles », Jonas Netter détient une quarantaine de peintures du jeune peintre italien Juif à la fin des années 1920. Dans sa collection, ce sont les Modigliani qui sont vraisemblablement les plus marquantes et les plus magnifiques. A noter une toile inédite : Jeanne Hébuterne au henné (1919) : Modigliani y peint son épouse enceinte. Le 24 janvier 1920, Modigliani décède d’une méningite tuberculeuse, et son épouse se suicide le 26 janvier 1920.


Puis, Jonas Netter découvre, avant Barnes, Chaïm Soutine qui le fascine.

« Juif alsacien bourgeois et discret », Jonas Netter se passionne pour tous les artistes de l’école de Paris qui vivent et travaillent dans le quartier Montparnasse.

La « période blanche [d'Utrillo] l’envoûte et il commence à acheter ses œuvres par centaines, toujours avec l’aide de Zborowski. Ce dernier se retrouve, grâce à lui, à la tête d’un véritable nouveau marché et d’une pléiade de jeunes artistes, propulsés par cette nouvelle génération de marchands et de collectionneurs ».

Un « monde nouveau du marché de l’art s’ouvre à cette période. Le milieu installé des grands marchands parisiens, enrichis grâce aux impressionnistes (Vollard, Durand-Ruel, Paul Rosenberg), va voir naître un nouveau milieu artistique avec un groupe de peintres novateurs parmi lesquels ces artistes de l’école de Paris. Zborowski en sera le principal diffuseur avec, autour de lui, d’autres marchands importants qui apparaissent à ce moment-là, notamment Paul Guillaume. Il s’agit également de collectionneurs nouveaux comme l’Américain Barnes, Dutilleul et celui qui jusqu’à ce jour avait pris le parti de rester dans l’ombre mais qui sans doute fut le plus important de tous, Jonas Netter ».

Valadon, Moïse Kisling, Krémègne, Kikoïne, Hayden, Ébiche, Fournier, Isaac Antcher (1899-1992)  - né en Bessarabie, il fréquente enfant l’école et l’école talmudique. Il étudie la peinture et la sculpture à Paris et à l’école des Beaux-arts Bezalel, spolié pendant l’Occupation -… Tous font partie de ces artistes d’avant-garde prisés par ces collectionneurs et marchands d’art.

En plus de ses toiles de Modigliani et de plus d’une centaine d’œuvres de Soutine, Jonas Netter élargit sa collection à Utrillo, à Suzanne Valadon, à Derain – Les Grandes Baigneuses (1908) - et à d’autres peintres de l’école de Paris défendus par Zborowski : Krémègne, Kikoïne, le Russe Antcher, le Polonais Kisling et Ébiche souvent arrivés à Paris à l’orée du XXe siècle.

Homme honnête et rigoureux, Jonas Netter développe avec les artistes des « relations profondes de confiance et d’amitié » et avec le monde de l’art des relations conflictuelles : il est contraint de se « débattre contre des intermédiaires peu scrupuleux dont l’unique préoccupation est de le « rouler » sur chaque transaction ou sur chaque contrat avec les artistes ».

Jonas Netter croit tant en ses artistes qu’il revend quelques unes de ses toiles, dès le début des années folles, « non pas pour faire des plus-values, mais pour faire connaître les artistes ». Ainsi, il vend sept Modigliani à un de ses correspondants en Argentine convaincu de l’importance de « faire connaître ce peintre sur un autre continent, en Amérique du Sud ».

Jonas Netter est aussi convaincu de la nécessité, de l’impératif, de démocratiser la culture.

« Célibataire et épicurien, il se marie sur le tard », et a deux enfants qui sont peu au fait de son activité d’amateur d’art éclairé.

Sous l’Occupation, Jonas Netter demeure à Paris, et survit quasi-clandestinement grâce à de « vrais faux papiers ».

Il décède en 1946.

Une branche de la famille Netter a créé une fondation pour aider l’enfance défavorisée.

Histoire a  diffusé, les 30 juillet et 5 août 2013, le numéro de la série Les heures  chaudes de Montparnasse de Jean-Marie Drot consacré à La voix des poètes. "Tentant de retrouver la voix des poètes par l'intermédiaire de témoins et d'interprètes, cet épisode est une anthologie des poètes "des heures chaudes de Montparnasse" ainsi qu'un témoignage sur cette époque où Montparnasse, selon la formule d'Aragon, "n'était qu'un point de rencontre", mais pas n'importe lequel ! S'y retrouvait une pléiade d'artistes dont les survivants évoquent le souvenir. André Salmon, Cocteau, Kessel, Aragon et Elsa Triolet racontent leurs amitiés avec Radiguet, Modigliani ou Maïakovski".

Histoire diffusa les 8, 14, 20 et 26 avril 2015 le numéro de la série documentaire Les heures chaudes de Montparnasse de Jean-Marie Drot intitulé Enquête sur la vie, l'oeuvre et le destin de Modigliani. "Au début des années 1960, Jean-Marie Drot avait mené une enquête sur la vie, l'oeuvre et le destin d'Amedeo Modigliani en recueillant les témoignages de nombreuses personnalités et de sa fille, Jeanne Modigliani. En 1981, profitant de l'exposition "Modigliani" au musée d'Art moderne, il réactualise ce portrait en filmant en couleur les toiles et les sculptures de l'artiste, tout en conservant les interviews d'époque en noir et blanc".


Homme assis
Des "Panama Papers" révèlent que le tableau Homme assis (appuyé sur une canne), peint en 1918 par Modigliani, est détenu par la société panaméenne IAC, dont l'actionnaire est David Nahmad, collectionneur d'art et membre d'une famille juive originaire du Liban. "Devant les tribunaux américains, Philippe Maestracci, 71 ans, exploitant agricole de Dordogne et petit-fils d’un antiquaire juif britannique propriétaire de cette oeuvre picturale, accuse la famille Nahmad, une des plus célèbres du marché de l’art mondial, de détenir ce tableau, vendu illégalement selon lui en 1944 par l’administrateur provisoire de la galerie de son grand-père. A l’inverse, le clan Nahmad conteste la réalité de cette spoliation et affirme ne pas détenir la toile".
  


Marc Restellini, La collection Jonas Netter. Modigliani, Soutine et l'Aventure de Montparnasse. Pinacothèque de Paris/Gourcuff Gradenigo, 2012. 288 pages. 49 €. ISBN : 978-2-358670-296


Jusqu’au 9 septembre 2012
28, place de la Madeleine. 75008 Paris
Tél. : 01 42 68 02 01
Tous les jours de 10 h 30 à 18 h 30. Nocturne tous les mercredis et vendredis jusqu’à 21 h.

Visuels :
Amedeo Modigliani
Elvire au col blanc (Elvire à la collerette)
1917 ou 1918
Huile sur toile, 92 x 65 cm
Collection privée.
© Photo : Pinacothèque de Paris
Maurice Utrillo
Porte Saint-Martin
c. 1908
Huile sur carton parqueté, 64 x 92 cm
Collection privée
© Adagp, Paris 2012
© Jean Fabris, 2012
© Photo : Pinacothèque de Paris

Chaïm Soutine
Autoportrait au rideau
c. 1917
Huile sur toile, 72,5 x 53,5 cm
Collection privée
© Adagp, Paris 2012
© Photo : Pinacothèque de Paris/Fabrice Gousset
Les citations proviennent du dossier de presse et du catalogue.
  
Articles sur ce blog concernant :

Cet article a été publié le 26 août 2013, puis le :
- 9 août 2013. qu'Histoire diffusera, les 11 et 14 août 2013, le numéro de la série Les heures  chaudes de Montparnasse de Jean-Marie Drot consacré à Modigliani ;
- 29 juillet 2014 et 7 avril 2015.