samedi 30 avril 2016

Izis, Paris des rêves


La Ville de Paris a présenté une rétrospective éponyme, agrémentée d’un superbe catalogue (Flammarion), sur le photographe humaniste Izraël Biderman, dit Izis (1911-1980). Né dans une famille juive vivant dans la Russie tsariste, ce jeune Litvak (juif lituanien) s’installe en 1930 à Paris où il gère une boutique de photographie. En 1944, rompant avec les codes du studio, ce résistant prend en photo des maquisards. Il est engagé par Paris-Match en 1949. Des livres, 270 photographies sur un Paris populaire, Israël, l'Angleterre, le peintre Marc Chagallle cirque et la fête foraine, des numéros de Paris-Match et des films témoignent de son « réalisme poétique », de son style épuré et de son regard empathique, ironique et tendre. Le 3 mai 2016, Paris-Match vendra quelques uns de ses plus célèbres clichés. Parmi eux : des photographies d'Izis.


Après les expositions Willy Ronis à Paris (2005-2006) et Doisneau, Paris en liberté (2006-2007) qui avaient attiré respectivement 500 000 visiteurs et 300 000 visiteurs, la Mairie de Paris a rendu hommage à Izis, « photographe-poète, artiste, reporter, grand portraitiste et flâneur aux aguets », injustement moins connu que ses pairs de la « photographie humaniste ». Lors même que nombre d’expositions montrent ses œuvres.

C’est donc une rétrospective d’Izis, au titre emprunté à un de ses livres et qui incite à penser à tort que tous les clichés portent sur Paris. On peut regretter qu’aucun des visuels libres de droit ne porte sur Israël, alors que l’un d’eux illustre l’Angleterre, et surtout l'absence de photo montrant Izis.

L’exposition s’ouvre sur l’acte fondateur d’Izis : sa série sur les maquisards (« Les maquisards, naissance d’un artiste, 1944 »). Elle poursuit par huit autres espaces thématiques : « Paris éternel (1945-1977) », « Portraitiste et reporter, Paris Match (1949-1969) », « Charmes de Londres, 1952 », « The Queen’s People, 1953 », « Paradis terrestre, 1953 », « Israël, 1955 », « Le Cirque d’Izis, 1965 » et « Le Monde de Chagall, 1969 ».

De la Lituanie à la France des années 1930
Izraël Biderman est né en 1911 à Marijampolé, dans la Russie tsariste. Une erreur de l’état-civil explique le « z » de son prénom. La famille Biderman est pauvre ; son père a un magasin de porcelaine.

En 1918, à l’indépendance de la Lituanie – un Etat balte qui sera annexé par l’Union soviétique, occupé par l’Allemagne nazie (1941-1945) puis proclamé république socialiste soviétique -, Izraël Biderman devient Israëlis Bidermanas. À l’école hébraïque, il est surnommé « le rêveur » par ses condisciples.

À 16 ans, passionné par la peinture, il quitte Marijampolé pour travailler dans d’autres villes de Lituanie. En 1924, il est recruté comme apprenti photographe.

Fuyant la misère, il se rend en 1930 à Paris. « Pourquoi Paris ? Parce que Paris excitait mon imagination. C’était la Ville lumière. Pour moi, tout se passait à Paris. En 1930, Londres, New York ou Berlin ne m’attiraient pas. On lisait des romans français, on apprenait avec intérêt l’histoire de France. Pour nous, dans notre imagination, c’était le paradis européen, comme pour d’autres, l’Amérique. (…) Nous étions attirés par la France comme pays de l’Esprit. La Liberté, l’Égalité de l’homme et la Culture, c’est ça qui nous faisait rêver » (Artiste et métèque à Paris, Paris, éditions Buchet/Chastel, 1980, Lise Bloch-Morhange & David Alper).

La vie y est dure. Il y survit par de petits boulots, comme tireur-retoucheur. Il est engagé un an au studio Arnal, spécialisé dans les photos d’acteurs.

En 1933-34, il est recruté par le studio Rabkine. Il épouse la fille de ses employeurs qui lui confient la gérance d’un magasin, 141 rue Nationale dans le XIIIe arrondissement. En 1938, naît son fils, Manuel.

D’Izraël Biderman à Izis
En 1941, la famille Bidermanas se réfugie en zone libre, à Ambazac, près de Limoges. Izraël Biderman travaille clandestinement dans le Limousin sous le nom d’Izis, forgé en contractant son prénom Izraëlis. En Lituanie, ses parents et son frère David sont tués lors de la Shoah.

Arrêté en août 1944 par les Allemands, il s’échappe, s’engage dans les FFI (Forces françaises de l’intérieur).

Cantonné au standard de la caserne Beaupuy, il découvre les maquisards sortant de la clandestinité et décide de réaliser leurs portraits, avec un vieil appareil, à la lumière naturelle : « Pour la première fois de ma vie, je me suis posé le problème de la photographie : comment les photographier ? Je ne pouvais pas faire des portraits retouchés, avec faux éclairages et poses artistiques. Alors j’ai inventé une photographie nouvelle pour moi. J’ai épinglé un papier blanc sur un mur de la petite pièce et entre deux coups de téléphone, j’ai entrepris de faire leur portrait ». Izis abandonne « tous les artifices appris pendant ses années dans les studios professionnels et, avec les moyens du bord, tire le portrait « brut » de plus de 70 maquisards en tenue de combat et mal rasés. Une véritable révolution pour l’artisan consciencieux qui découvre les audaces de l’artiste ».

Dès septembre 1944, la ville de Limoges organise l’exposition « Ceux de Grammont vus par le soldat FFI Izis Bidermanas ». Cette série fondatrice permet plusieurs lectures : photo souvenir, photo témoignage, document historique, œuvre artistique. En choisissant la série, et non le portrait de groupe, Izis suit sans le savoir l’Allemand August Sander (1876-1964) et anticipe « l’esthétique épurée » de Richard Avedon (1923-2004). Quatre expositions d’Izis sont organisées pour les Limousins.

Nouveau nom - Izraël Biderman adopte définitivement son pseudonyme Izis -, nouveau statut, divorce, tragédie familiale en Lituanie, succès de ses expositions… C’est un artiste aspirant à une nouvelle vie qui rejoint Paris en 1945.

Du photographe de studio au photographe-reporter rêveur
Izis se remarie en 1946 avec Louise Trailin. En 1948, naît sa fille Lise.

En 1947, il obtient sa naturalisation. Il ouvre un studio 66 rue de Vouillé, dans le XVe arrondissement.

Grâce aux contacts de ses amis poètes limousins, il photographie le Tout-Paris des écrivains et des artistes - Aragon, Eluard, Breton - et les personnalités scientifiques - l’explorateur Paul-Emile Victor sur sa péniche - et autres célébrités : Orson Welles, Gina Lollobrigida.

Sa rencontre avec Brassaï (1899-1984) marque un tournant. Izis arpente le Paris populaire. Il photographie librement, sans les contraintes du studio des ouvriers, vitriers ambulants et marchands de quatre-saisons, des pêcheurs, clochards, des amoureux, des enfants, des dormeurs des rues, Saint-Germain-des-Prés... « La Seine m’attire toujours. J’ai rendez-vous là-bas avec mes personnages », disait-il.

Izis immortalise un Paris, d’où est absente toute référence aux préoccupations politiques (guerre froide).

Ses « images s’inscrivent dans ce courant humaniste du « réalisme poétique », à la fois reflet d’une époque et regard personnel sur le monde qui entend dépasser par la poésie l’âpreté du quotidien ».

On « n’y trouve ni le Paris des bas-fonds de Brassaï, ni l’humour de Doisneau, ni le symbolisme de Boubat, ni la cérébralité d’Henri Cartier-Bresson, ni encore les images intimistes ou engagées de Ronis. D’une lecture simple en apparence, ses photographies révèlent en fait une pointe d’intranquillité qui n’existe pas chez les autres humanistes ».

En 1949, il est sollicité pour le 1er numéro de Paris-Match (25 mars 1949) auquel il collabore comme reporter et portraitiste pendant 20 ans et dont il devient une grande signature. Pour ce journal, il couvre les inondations à la mine de l’Étançon en Haute-Saône (1951), l’affaire Dominici (1952), les inondations aux Pays-Bas (1953), le tremblement de terre d’Orléansville en Algérie (1954), les pèlerinages de Lourdes et de Séville…

« En vérité je n’ai jamais été un reporter et d’ailleurs le journal l’a vite compris… Plus tard, je suis devenu le photographe de l’anti-événement que l’on envoie où il ne se passe rien », commentait Izis. Plutôt que de montrer certains évènements, Izis préfère montrer ce qui lui est connexe, lié et le révèle, le suggère, l’exprime. Ainsi, lors de la venue de la reine d’Angleterre à Paris, Izis est chargé de « faire la foule ». Ce qui lui vaut son surnom : « Izis la foule ».

En 1953 sont publiés Paradis terrestre avec des textes de Colette, et The Queen’s People.

The Queen’s People, 1953. Paris Match charge Izis de couvrir les préparatifs et les « à-côtés » de la cérémonie du couronnement de la reine Élisabeth, à Londres. Izis y révèle son humour, son sens de la dérision, son goût pour la farce et les facéties, son insolence et son ironie. Dans Coronation Food, la souveraine souriante pose « entre une rangée de têtes d’oies pantelantes et un parterre de volailles dans la devanture d’un boucher ».

Izis prise l’évocation d’univers d’artistes du passé : Monet, Sisley, Baudelaire.

Jouhandeau, Camus, Kessel, Simenon, Laurencin, Rouault, Calder, Soulages, Piaf, écrivains ou chanteurs… Tous sont portraiturés par Izis qui les rencontre grâce à son réseau amical et relationnel.

Si Izis refuse toute mise en scène pour son travail personnel, il l’accepte pour le reportage. Ainsi, de retour du domicile de l’écrivain misanthrope Léautaud, il montre à Paris-Match les « portraits en couleur de chacun des chats traités comme des personnalités ». Quant au chorégraphe Roland Petit, il mime son travail avec ses doigts.

Se distinguant des « play-boys flambeurs » de la rédaction du journal, Izis alterne reportages et flâneries dans Paris en quête d’images pour ses livres.

Paradis Terrestre, 1953. Pour Paris-Match, Izis rencontre Colette (1873-1954) en 1950 chez elle, dans son appartement parisien surplombant les jardins du Palais Royal. « Passionné par des chapitres de son dernier livre En pays connu – La maison proche de la forêt, Le Désert de Retz, Amertume, Paradis terrestre » –, il décide de lui rapporter « les images de ces lieux chers à son cœur, dont elle est alors séparée par la maladie et par la distance ».

Au Désert de Retz, fasciné par la beauté des diverses architectures utopistes dégradées au fils des ans, Izis « réalise une série de variations sur les fenêtres en œil-de-bœuf de la colonne détruite explosées par les assauts de la végétation ». Il offre une réflexion sur la ruine, allégorie des tragédies de la Seconde Guerre mondiale.

« De même peut-on trouver dans la série de portraits de fauves en cage des autoportraits du photographe terrassé par sa propre mélancolie ». Photographe animalier, Izis reste « à l’affût des heures sous un drap pour saisir le vol d’une antilope dans le parc zoologique de Clères ».

Dès 1953, il effectue son 1er voyage en Israël auquel il est profondément attaché. Cette exposition montre des photos d’Israël en 1955. Certaines évoquent indirectement la Shoah.

« Quand je suis allé en Israël en 1952, je suis arrivé en pays connu, j’ai eu l’impression que c’était le pays de mon enfance : j’ai reconnu le paysage. Cela vient sûrement de notre éducation biblique », se souvenait Izis.

« À chaque pas, Izis retrouve des corrélations entre passé et présent, entre récit biblique et réalité, entre histoire universelle et histoire personnelle sans parvenir à les démêler. Contrairement à Robert Capa (1913-1954), Izis n’adopte pas uniquement la posture « objective » du reporter photo à Paris Match, mais cherche aussi l’image de son rêve de Terre promise. Tantôt il pointe son objectif sur les réalisations d’un pays en marche, tantôt il s’évade dans ses réminiscences bibliques. Ces tensions donnant à ce travail inspiré un statut singulier entre témoignage sur l’actualité d’un pays et poème biblique de portée universelle ».

De ses reportages naîtra en 1955 son livre Iraël, préfacé par André Malraux.

Le Cirque d’Izis, 1965. Izis est un spectateur régulier des cirques. Il réalise une émouvante série d’images de son ami le clown Grock, ou de ceux faisant de leur handicap un spectacle. Son regard est bienveillant et lucide.

Dans Le Livre de photographies : une histoire, Martin Parr et Gerry Badger saluent avec enthousiasme le livre oublié en 1965  Le Cirque d’Izis : « C’est le meilleur de sa vaste bibliographie : il revisite ce sujet porteur de clichés avec un œil neuf, et l’ouvrage est en soi un objet splendide... Comme le chef-d’œuvre de Cartier-Bresson, la couverture est due à l’un des maîtres de la peinture, issu cette fois de l’école de Paris, Chagall ».

Le Monde de Chagall, 1969. La première rencontre entre Izis et Chagall (1887-1985) remonte à 1949 (reportage pour Paris-Match). Izis « se fera le biographe visuel de son aîné » et ami auquel le lient de nombreux points communs : une famille pauvre d’Europe de l’Est, l’élection de Paris, des univers oniriques et poétiques. « Dans les tableaux colorés de Chagall, les personnages qui flottent au-dessus des villes ressemblent à tous ces dormeurs et rêveurs qu’Izis pêche un peu partout dans l’espace urbain ».

Seul journaliste accepté par Chagall sur le chantier de la décoration du plafond de l’Opéra Garnier, Izis suit assidûment les étapes de la création artistique (1963-1964).

Izis tente de capter l’inspiration de l’artiste. Jouant sur la couleur et sur la perspective, il saisit des « tableaux dans lesquels le peintre se fond avec ses personnages et flotte avec eux dans l’espace fusionnel de la couleur ».

En septembre 1964, Paris Match consacre vingt pages à ce sujet d'où Izis tirera un livre aux textes signés Roy Mc Mullen, Le Monde de Chagall (1969).

« A l’unisson avec ce que je vois » (Izis)
« J’appuie sur le déclic quand je suis à l’unisson avec ce que je vois », expliquait Izis qui sut « rechercher la cohérence entre le sujet, l’émotion et la forme ».

Izis a alterné reportages, livres - dix publiés entre 1951 et 1969 - et expositions. Ses clichés figurent dans des collections privées et publiques.

Après Les Yeux de l’âme (1950), premier livre révélant les « primitifs » d’Izis, celui-ci réalise la mise en page des trois ouvrages consacrés à sa ville d’adoption : Paris des rêves (1950) avec les poèmes autographes de 45 écrivains, réédité seize fois et vendu à 170 000 exemplaires, Grand Bal du printemps (1951) en duo avec Jacques Prévert, puis Paris des poètes construit sur le même principe que Paris des rêves (1977). Avec Prévert, Izis signe Charmes de Londres (1952). «Nous étions faits pour travailler ensemble, car c’était un poète qui s’inspirait d’une certaine réalité... Nous avions une vision proche ». De Londres, Iziz montre la misère, et non la City.

En 1951, ce « colporteur d’images » (Prévert) était, avec Brassaï, Doisneau, Ronis et Cartier-Bresson, de ces « cinq photographes français » (Five French Photographers) exposant au MoMA de New York.

En 1978, Izis est l’invité d’honneur aux 9es Rencontres internationales de la photographie d’Arles.

Il meurt le 16 mai 1980 dans sa maison de la rue Henri-Pape, à Paris.

Manuel Bidermanas, un des commissaires de l’exposition, et fils d’Izis et d’Anna Rabkine. Ce reporter photographe a travaillé pour Jours de France, Le Nouveau Candide, l’Agence Dalmas, Reporters associés et L’Express. En 1972, il devient le chef du service photo du magazine Le Point puis de 1992 à 1994 il est le directeur général de l’agence Sygma. Sur Izis :
« Je dirais qu’Izis était impliqué dans la vie. Politiquement, il était gaulliste, normal pour un résistant. Mon père avait des idéaux. La France d’abord… Lui qui a toujours peint voulait voir le Paris des artistes. Et puis, il y a une citation de Heinrich Heine qui dit « heureux comme Dieu en France ». Il est resté très attaché à ce pays.

Izis était une sorte de non-violent. Alors qu’il était encore en Lituanie, il a été déçu par les communistes, parce qu’ils n’avaient pas interdit la boxe.

Un jour je lui ai proposé qu’on aille ensemble [en Lituanie], il m’a répondu : « Jamais ! » Et il a pleuré devant moi pour la première fois. Il ne pardonnait pas à ce pays dans lequel sa famille avait été assassinée avec l’aide des habitants. Malgré cela, j’ai accepté qu’une exposition soit organisée un jour à Vilnius par l’ambassade de France. Mais dans le catalogue, j’avais écrit : « Cette exposition, mon père ne l’aurait pas voulue ». Aujourd’hui, il est prévu de créer une rue Izis à Marijampolé. Mais je n’accepterai que si elle est baptisée rue « Famille Bidermanas, dont Izis ».

Armelle Canitrot, critique photographique et co-commissaire de l’exposition :

« Izis n’a pas l’espièglerie de Doisneau, pas le côté politique de Ronis ni celui, intellectuel, d’Henri Cartier-Bresson. Izis, lui, est dans le rêve. Il prend des dormeurs, des vagabonds, des pêcheurs à la ligne... Ses doubles en fait. Son Paris est à la fois atemporel et un peu tourmenté… Dans ce qui, à première vue, a l’air paisible se glisse toujours un petit grain de sable, un soupçon d’intranquillité. Ainsi on regarde un homme assoupi pour réaliser ensuite qu’il a les deux jambes amputées et porte des prothèses. Il y a un effet miroir dans le travail d’Izis : il reflète ce côté inquiet de celui qui cherche toujours à s’évader du tragique par le rêve… En se penchant sur l’œuvre d’Izis, on décèle aussi l’homme doux, solitaire, très attachant.

Izis ne s’est jamais enfermé ni dans un genre ni dans une forme. Il bouscule les formes traditionnelles du portrait, s’intéresse au hors champ, s’autorise les recadrages et n’hésite pas à avoir recours à la série, au séquençage quand il juge cela nécessaire pour traduire ses impressions. Il est aussi moderne dans sa façon de considérer le livre comme la forme la plus aboutie de son œuvre et comme le meilleur moyen de la diffuser. Izis fait un travail assez inédit dans sa façon de concevoir ses ouvrages. Par exemple, il exclut de faire se côtoyer deux images sur une double plage, pour éviter les télescopages. Il est l’un des rares photographes à avoir poussé aussi loin la recherche sur l’articulation entre les photographies et les mots ».
Paris-Match
Le 3 mai 2016, Paris-Match vendra quelques uns de ses plus célèbres clichés.

Parmi eux, ces photographies d'Izis : L'affiche présentant le «saut de la mort» de Miss Frankony au Cirque d'hiver. Décembre 1949, A Paris, un homme en uniforme embrasse sa compagne avant de fermer les grilles d'entrée d'une station de métro. 1950,  Paris, 23 h 30. Deux femmes en robe du soir aux bras d'un homme descendent les escaliers de la station de métro Mirabeau. 1950, Alfred Hitchcock lors du tournage d'une scène du film «La main au collet», dans un cimetière. 1954, La foule près du tribunal lors du procès d'Adolf Eichmann, à Jérusalem. Avril 1961, En plein désert, quatre-vingt-dix ans après la bataille, le lieutenant Peyramale lit la glorieuse citation de Camerone. Ce détachement de dix hommes de la 1re compagnie saharienne, en grande tenue, écoute le récit du célèbre combat avant d'observer une minute de silence. 1953.


Jusqu’au 29 mai 2010
A la Salle Saint-Jean de l’Hôtel de Ville
5, rue Lobau.75004 Paris
Entrée libre et gratuite, tous les jours, sauf dimanches et fêtes, de 10 h à 19 h
Parcours pour enfants et adolescents sur le site Internet de l’exposition
Cette exposition sera présentée en Allemagne en partenariat avec l’Institut français de Berlin.

Sous la direction de Manuel Bidermanas et Armelle Canitrot, Izis, Paris des rêves. Éditions Flammarion, 2009. 192 pages. ISBN : 9782081228252. 35 euros


Visuels de haut en bas :
Affiche
Fête, place de la République, 1950.
© Izis Bidermanas

Place Falguière, 1949.
© Izis Bidermanas

Jardin des Tuileries, 1950.
© Izis Bidermanas

Bords de Seine, 1949.
© Izis Bidermanas
Carnaval de Nice, 1956.
© Izis Bidermanas

Homme aux bulles de savon, Petticoat Lane, Middlesex street, Whitechapel, 1950.
© Izis Bidermanas

Lagny, 1959.
© Izis Bidermanas

Sur les quais de la Seine, Petit Pont.
© Izis Bidermanas

Métro Mirabeau, 6 heures du matin, 1949.
© Izis Bidermanas
52 x 78 cm.
Tirage postérieur sur papier baryté.
Encadrement bois noir et passe-partout 5 cm tournant.
Edition 1/1.

mercredi 27 avril 2016

Maurice Cohen, peintre et mathématicien


Mathématicien juif, Maurice Cohen est né dans une famille juive séfarade britannique. Chercheur émérite naturalisé américain, ce physicien pratique la peinture à l’huile, en un style figuratif imprégné de sa théorie du chaos, terme peu approprié car le chaos est en fait ordonné. Portrait et interview réalisée en 2002.

Ne qualifiez pas Maurice Cohen de « génie », cela heurte sa modestie et ses principes moraux.

Ce chercheur - qui trouve - réfute donc aussitôt cet épithète et préfère celui de « gâté ».

Ce scientifique renommé a le don de présenter clairement des systèmes complexes et d’en trouver de multiples applications, pour le grand bien de l’humanité.

Famille sépharade
Maurice Cohen est né en Grande-Bretagne dans une famille juive pratiquante de tradition séfardite.

Son  curriculum vitae impressionne...

Licencié en Sciences (avec distinction) de l’Université de Londres en 1963, docteur en mathématiques appliquées et en physique théorique de l’Université du Pays de Galles, cet astro-physicien est admis exceptionnellement en 1968 au Commissariat à l’Energie Atomique de Saclay (France) où il travaille sur les trous noirs.

Précurseur, il élabore des modèles théoriques de l’Univers : « Il existe des spectres indépendants de la géométrie », explique-t-il.

Puis, il s’installe aux Etats-Unis où il poursuit son activité.

En 1977, il résout un problème, jusque-là considéré impossible, relié à la fonction de Jacobi.

En 1985, il est co-auteur d’un article sur le dépistage des maladies coronaires qui reçoit le premier prix de l’Association médicale américaine d’informatique. Il est honoré du Prix pour la recherche en cardiologie présenté par l’Université de Californie à San Francisco (1987).

En 1994, ce chercheur honoré de prix prestigieux résout le problème « impossible » de Poincaré dans le domaine du chaos avec des quasi-solutions. Il démontre alors que les courbes sont harmoniques et non chaotiques, et que le « chaos » est simplement une définition mathématique et non pas la réalité. Avec les solutions, il perfectionne une méthode pour mesurer le degré du chaos. Il trouve un dénominateur commun à toutes les équations dans la formule de Poincaré. Ce qui lui vaut le prix pour la recherche dans la théorie du chaos appliquée au dépistage des problèmes cardiaques, présenté par l’Université de Californie à San Francisco (1996).

Ce chercheur récompensé de nombreux prix applique la théorie du chaos au dépistage des problèmes cardiaques.

Élevé membre de l’Institut américain d’engineering médicale et biologique à Washington D.C. pour sa recherche de pionnier en cardiologie, érudit de l’Université présenté par la société nationale du club des meilleurs élèves pour leur centenaire, Maurice Cohen est l’auteur de près de 200 articles dans les domaines de l’intelligence artificielle, des réseaux neuronaux, de la théorie du chaos et de l’étude du processus des images dans le cerveau. Il a aussi publié Comparative Approaches to Medical Reasoning (1995, World Scientific) et Natural Networks and Artificial Intelligence for Biomedical Engineering (1999, International Society of Electrical and Electronics Engineers Press).

De nationalité américaine, il est professeur de Mathématiques à l’Université d’Etat de Californie à Fresno, de radiologie à l’Université de Californie à San Francisco, de Science médicale informatique à l’Université de Californie à San Francisco et de bio-engineering à l’Université de Californie, Berkeley et San Francisco.

Il a été vice-président de l’Académie mondiale de biotechnologie.

Dans le cadre d’un programme du National Health Institutes (2000-2004), il a obtenu au début des années 2000 une bourse de quatre ans du National Health Institute (Institut National de la Santé) - l’équivalent aux Etats-Unis de l’Institut Pasteur - pour étudier les applications sur les électroencéphalogrammes de ses découvertes relatives aux électrocardiogrammes. Une recherche qui permettrait de détecter précocement le moment d’apparition de la maladie d’Alzheimer.

Tourbillon ordonné de la vie
Comme le peintre centralien Charles Lapicque, Maurice Cohen est l’un des rares à conjuguer sciences et art avec un tel talent. Ce qui lui a valu en 2001 la médaille d’argent au 32e Grand Concours International de l’Académie Internationale de Lutèce à Paris (France).

Autodidacte en peinture, ce scientifique de haut niveau expose depuis 1996. Les quatre principes de sa théorie du chaos découverte - « variabilité, fractals, courbes continues et agglomérat » - imprègnent ses œuvres. Ce mathématicien illustre par la peinture à l’huile figurative la théorie du chaos, un terme peu approprié car le chaos est en fait ordonné. Les quatre caractéristiques de sa théorie du chaos - « variabilité, fractals, courbes continues et agglomérat » - imprègnent ses œuvres aux hauts reliefs.

Maurice Cohen peint sur une toile disposée sur un plan horizontal, et affectionne les grands formats. Il privilégie des couleurs chaudes harmonieusement apposées.

Cet admirateur de Braque anime d’un fort mouvement ses huiles. Il peint en reliefs et dans « toutes les couleurs ».

Ses styles sont variés : impressionnisme (« Nympheas ») ou apparence de tapisserie de la Renaissance (« La Comédie humaine »).

Les thèmes ? Le judaïsme (« Le Mur des Lamentations »), les motivations et comportements des êtres humains (« Personne n’écoute », « Ceux qui cherchent et ceux qui observent ») et les attentats du 11 septembre 2001.

Il expose des œuvres figuratives, certaines étant liées au Kotel à Jérusalem, d’autres expriment ses pensées sur la transmission du savoir, les parcours humains – ascensions, stagnations - dans une société au rythme trépidant, sans oublier une série sur les Nymphéas, une variation impressionniste très personnelle.

La lumière est à l’origine de son art. Impressionné par la qualité des lampes et verres de Tiffany, Gallé et Daum, Maurice Cohen découvre un art dynamique dans un jeu avec la lumière et décide de le transposer en peinture.

Il ordonne aussi son travail artistique autour de notions scientifiques tirées de ses recherches dans le domaine de l’intelligence artificielle et des réseaux neuronaux, ainsi que des quatre principes de sa théorie du chaos découverte voici dix ans : « variabilité, fractals, courbes continues et agglomérat ». La variabilité est un concept utilisé en cardiologie, et bientôt pour les électroencéphalogrammes pour détecter la maladie de Parkinson. Elle permet d’avoir des niches, par de hauts reliefs, qui vont capter la lumière dont la dispersion ou projection métamorphose alors le tableau, en dramatisant parfois son atmosphère : le tableau se découvre donc perpétuellement. « C’est fractal : la répétition de mouvements donne une impression de force, un effet de multidimension », ajoute l’artiste qui travaille la dimension dans les deux sens : en soignant les reliefs de quelques centimètres et en les renforçant par des reflets dans l’eau, une transparence et des juxtapositions de couleurs. Ce qui donne une impression de profondeur. Le regard accroche par des nénuphars épanouis et poursuit son cheminement en s’enfonçant dans l’étang (Nymphéa). Par l’agglomération de points distincts, l’artiste propose au spectateur de « discerner un objet » sans « le définir en détail ». Emblématique de sa théorie du chaos, Salle d’attente présente une société-jungle caractérisée par l’aléatoire, donc la confusion, et par la rapidité. La vie passe vite, chacun est submergé par ses préoccupations et reporte à demain la réalisation de rêves ou plus simplement d’actions à effectuer. Et Maurice Cohen nous invite à jouir de la vie...

Cet artiste aime commenter ses œuvres selon différents angles de lumière projetée.

Les paysages inspirent ce peintre : tel Manhattan dans des camaïeux saumon ou azuré. On perçoit parfois l’inspiration de Dufy (Encounters, Rencontres) et de Monet (Nymphéa), mais dans un style propre. Le judaïsme imprègne cette oeuvre avec des hommes en taliths priant devant Le Mur des Lamentations (Wailing Wall), sans qu’on puisse déceler de visages.

Le troisième sujet tourne autour de la vie au travers du savoir, transmis ou recherché (Besoin de conseil, Echanges), des comportements individuels (Personne n’écoute) et des aspirations dans une société au rythme trépidant et qui vante « l’opportunité pour chacun d’y arriver ». Comédie humaine ressemble à une tapisserie médiévale par ses couleurs chatoyantes et ses motifs. « Un mathématicien voit immédiatement que les courbes sont topologiquement correctes », relève l’artiste. Des lignes arrondies séparent des typologies et groupes humains : ceux qui grimpent l’échelle sociale vers la stabilité, ceux qui tournent en rond, etc. Cette idée se décline en des tableaux au style très Quattrocento, mais inséré dans un monde moderne.

Les attentats du 11 septembre 2001 ont inspiré des peintures sombres - une étoile de David ensanglantée -, affirmant un attachement à des principes non relatifs et un optimisme réitéré : Eclaircie de clarté (Glimpse of Clarity) et La Lumière de l’acier perce la nuit (The Light of Steel Cuts Through the Night)...

En 2002, La Galerie du Vert Galant (Paris) et le Château de Rully (Bourgogne) ont présenté une trentaine d’huiles sur toiles récentes de Maurice Cohen. Ces œuvres montraient une évolution d’un certain impressionnisme à l’abstraction. Ce scientifique de très haut niveau appliquait la « théorie du chaos » à la peinture en des compositions riches, changeantes avec la lumière et aux hauts reliefs. Il illustrait aussi le judaïsme et le tourbillon de la vie.

En 2003 et 2006, la Mairie du IVe arrondissement de Paris a accueilli, pour la deuxième fois, une exposition du scientifique émérite et peintre Maurice Cohen. Dans une quarantaine d’huiles aux couleurs souvent chaudes, cet artiste amateur offrait sa vision du monde. 

Véronique Chemla : Parlez-nous de votre famille...

Maurice Cohen : J’ai été élevé dans une famille pratiquante dans la tradition séphardite. Mon père était commerçant toujours prêt à aider son prochain, et mon grand-père un banquier qui devait prendre des décisions avec pertinence car il engageait son argent. En étudiant l’intelligence artificielle, j’ai retrouvé dans les formules mathématiques ses réflexions sur sa manière d’opérer des choix importants.

Véronique Chemla : Quels liens avez-vous établis entre le judaïsme et vos recherches ?

Maurice Cohen : Dans le judaïsme, on se pose toujours des questions. Pas seulement sur des points banals, mais on questionne aussi la base-même de la religion. Dans cet esprit, et dans la tradition de Rambam qui était docteur, mathématicien, philosophe, etc., j’ai appris très jeune par mon grand-père que pour vivre dans la tradition du judaïsme, on est toujours sur la voie de la recherche et c’est ce que j’ai fait toute ma vie, dans plusieurs domaines. Dans la Kabbale, Moïse de LeÓn remarque que deux points ne doivent pas seulement être reliés par une ligne droite, surtout dans le domaine de la justice, ce que j’ai démontré mathématiquement en résolvant l’équation de Poincaré et en montrant que les deux points sont reliés par une courbe.

Véronique Chemla : Votre demi-retraite est très remplie entre vos activités de professeur-chercheur - vous avez élaboré des équations plus difficiles encore que le problème de Poincaré - et de peintre...

Maurice Cohen : J’enseigne à des étudiants au niveau du doctorat qui peuvent être des médecins et des pharmaciens. Le plus intéressant est d’enseigner les mathématiques à des non-scientifiques. Certains sont des gens qui ont toujours eu peur de cette discipline et en l’acceptant dans leurs vies, ils sont mieux équipés en ayant un atout supplémentaire. J’ai résolu une trentaine de problèmes mathématiques, mais je n’ai pas le temps de les publier. J’utilise des systèmes, avec des centaines de données. Il y a des analogies entre la peinture et mes travaux. Quand on commence un tableau, il y a une quantité de données. Je rejette celles que je ne considère pas comme très importantes, et avec quelques données, le tableau est achevé. Si l’on n’est pas philosophe, un peu poète, on ne peut pas aller très loin dans l’intelligence artificielle. Le monde est non linéaire et les plus grands problèmes ne peuvent plus être résolus par un système cartésien. L’art nous force presque à penser hors de cette logique cartésienne. C’est après trois semaines de peinture intensive que j’ai résolu le problème de Poincaré qui date du XIXe siècle. Ce qui m’a amené à ma théorie du chaos.

Visuels :
Rassemblement
Le Cercle de la vie
Les oiseaux de nuit
Souvenirs

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Cet article a été publié en une version courte dans Actualité juive et Guysen.

jeudi 21 avril 2016

Lee Miller (1907-1977), photographe


Mannequin vedette, modèle, égérie des surréalistes, compagne et assistante de Man Ray qui l’initia à la photographie, Lee Miller (1907-1977) a symbolisé une femme nouvelle, libérée et active, à la silhouette longiligne et élégante. Correspondante de guerre dans l'US Army, elle est aussi célèbre pour ses photographies des déportés des camps de concentration de Buchenwald et de Dachau. Les Imperial War Museums présentent l'exposition Lee Miller: A Woman’s War.


Elizabeth « Lee » Miller pose enfant pour son père, ingénieur, homme d’affaires et photographe amateur. Des clichés étranges prises par un père sur sa fille.

A l’âge de huit ans, elle est violée.

Elle étudie à l’Ecole des Beaux-arts de Paris (1925), puis à New York (1927).

Lee Miller devient mannequin pour le magazine Vogue dès mars 1927, modèle pour Edward Steichen et Arnold Genthe.

En 1929, elle s’installe à Paris, et se lie avec Man Ray, photographe surréaliste qui lui enseigne la photographie. Elle expérimente la solarisation découverte par Man Ray.

En 1930, elle se lance comme photographe, puis incarne une statue, la bouche et le destin jouant aux cartes dans Le Sang d’un poète de Jean Cocteau.

Elle ouvre à New York, en 1932, avec son frère Erik, son studio de photographie de portraits et de photographies commerciales. Parmi ses clients : sociétés de produits cosmétiques, entreprises de mode, agences de publicité, Vogue, etc.

Lee Miller participe à l’exposition collective sur la photographie européenne moderne à la galerie Julien Levy dans la Big Apple.

Un an plus tard, Julien Levy organise sa première exposition personnelle.

Après un intermède en Egypte où elle vit avec son premier mari l’entrepreneur Eloui Bey et photographie le désert et des sites historiques (Portrait of Space, 1937), Lee Miller renoue avec l’avant-garde parisienne - Man Ray, Dora Maar, Eileen Agar, Max Ernst, Picasso -, et rencontre en 1937 le poète et peintre surréaliste Roland Penrose qui deviendra en mai 1947 son second mari et le père de son fils Antony né en septembre 1947.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle se fixe à Londres et collabore à Brogue. Cette photojournaliste couvre à Londres le Blitz (éclair, en allemand) - bombardements allemands de septembre 1940 à mai 1941 de villes britanniques : Lindres, Coventry, Plymouth, Birmingham, Liverpool, etc. lors de la bataille d'Angleterre.

Avec sa compatriote Margaret Bourke-White (1904-1971), Lee Miller est l’une des rares femmes correspondantes de l’armée américaine dès 1942. Ses reportages sont publiés par ce magazine américain.

De 1944 à 1946, avec David E. Sherman, correspondant de Life, elle couvre les opérations de l’US Army, du débarquement en France jusqu’en Roumanie, la vie quotidienne des soldats et infirmiers américains, la découverte des camps de concentration de Buchenwald et Dachau.

Elle doit certifier l’authenticité de ses photographies de cadavres squelettiques des déportés pour que Vogue les publie en juin 1945 et informe ses lecteurs des atrocités commises par les Nazis.

David E. Sherman la photographie tandis qu’elle prend un bain dans la baignoire d’Hitler dans son appartement berlinois.

Après la guerre, elle souffre du syndrome de stress post-traumatique, et devient alcoolique.

En 1949, elle s’installe avec sa famille à Farley Farm House (Sussex). Là, s’y rendent Picasso, Man Ray, Henry Moore, Jean Dubuffet, Max Ernst… Ils seront photographiés par Lee Miller dans son dernier reportage Working Guests publié par Vogue.

De 1948 à 1973, Lee Miller continue sa collaboration, épisodique, pour Vogue pour des clichés sur la mode et les célébrités, et ses photographies illustrent les livres de son époux, de Pablo Picasso et d’Antoni Tàpies. Et devient une émérite cuisinière.

Elle décède d’un cancer en 1977.

Son fils accomplit un travail important pour répertorier et promouvoir l’œuvre de sa mère, et la réhabiliter comme photographe majeure du XXe siècle.

Dans le cadre du mois de la photo à Paris, et après Londres, le Jeu de Paume  a présenté en 2008-2009 la rétrospective L’art de Lee Miller. Cette exposition a regroupé pour la première fois 140 œuvres, dont certains des plus beaux tirages originaux de l’artiste. Etaient également montrés des exemplaires originaux de Vogue, des dessins et des collages, ainsi qu’un bref extrait du Sang d’un poète de Jean Cocteau. Etait aussi proposé le documentaire de Sylvain Roumette Lee Miller ou la traversée du miroir.

Au printemps 2014, L'Oeil de la photographie a publié une interview intéressante d'Antony Penrose, fils de Lee Miller et directeur des archives photographiques de sa mère.

La chaîne Histoire a diffusé les 23 et 28 mai 2014 Lee Miller ou la traversée des apparences  de Sylvain Roumette.

Les 11 et 12 décembre 2014, Sotheby's proposa à New York la vente aux enchères d'un seul propriétaire privé et intitulée 175 Masterworks To Celebrate 175 Years Of Photography: Property from Joy of Giving Something FoundationCes 175 chefs d’œuvres de photographes sont issues de la collection du philanthrope et financier Howard Stein (1926-2011) qui l'avait donnée à sa fondation. Parmi les artistes choisis depuis les origines de cet art : Lee Miller. Cette photographie Untitled (Iron Work) est estimée entre 150 000 dollars et 250 000 dollars. Elle provenait de la collection de Maurice Verneuil (1869-1942), designer, artiste (céramique, papier peint, affiche, illustration, meubles) de l'Art nouveau et photographe parisien, constituée à la fin des années 1920 et dans les années 1930.

"With its precise composition and surprising luminosity, Untitled (Iron Work) incorporates Miller’s sophisticated sense of design and her ability to locate the Surreal in the real world.  It is a remarkably accomplished image for a photographer to have made so early in her career, from both an aesthetic and a technical point of view.  In Miller’s print, with its deep, charcoal-black ironwork and bright white sunlit wall, an architectural detail is transformed into a lyrical, abstract study of tonal values. Early prints of any of Miller’s photographs are scarce.  The present print is the only example of this image believed to have come to auction.  All of the above-listed literature reproduces the same print, the one owned by the Art Institute of Chicago.  That print was originally in the collection of pioneering gallerist Julien Levy, who gave Miller her first solo exhibition in 1932-33, and also included her work in Modern European Photography, Exhibition of Portrait Photography, and Exhibition of Anti-Graphic Photography" (Sotheby's).

Lee Miller est l'une des photographes mises à l'honneur dans l'exposition Qui a peur des femmes photographes ? 1839 à 1945 présentée en deux parties chronologiques au musée de l'Orangerie et au musée d'Orsay.


L'Imperial War Museum (IWM) de Londres présente l'exposition Lee Miller: A Woman’s War. Une exposition de 150 photographies sur l'expérience de femmes de la Deuxième Guerre mondiale saisies par Lee Miller.

"2015 marks 70 years since the end of the Second World War. When war broke out in 1939, women embarked on a continuous process of change and adaptation. For some, including Miller herself, the war brought a form of emancipation and personal fulfillment, but its many privations caused widespread suffering. Miller’s photography of women in Britain and Europe during this period reflects her unique insight as a woman and as a photographer capable of merging the worlds of art, fashion and photojournalism in a single image".

Lee Miller: A Woman’s War "will trace Miller’s remarkable career as a photographer for Vogue Magazine and for the first time will address her vision of gender. Miller was one of only four female professional photographers to be accredited as US official war correspondents during the Second World War. Recognised today as one of the most important female war photographers of the twentieth century, through her work Miller offers an intriguing insight into the impact of conflict on women’s lives, detailing their diverse experiences and her own world view".

"Comprising four parts, this exhibition will document Miller’s evolving vision of women and their lives as she travelled between countries before, during and in the immediate aftermath of the Second World War".

"Women before the Second World War considers the origins of Miller’s wartime vision of women and her evolution as a photographer in the years preceding the Second World War; drawing on early life experiences, such as childhood trauma, her brief career as a fashion model, her involvement in the Surrealist art movement, the influence of early mentors such as Man Ray, and her two marriages".

Women in Wartime Britain "explains how Miller, in her new role as photographer for British Vogue, documented the gradual but inexorable transformation of women’s lives in wartime Britain between 1939 and 1944. Illustrating how wartime privation and suffering was offset, in some cases, by enhanced opportunities outside the home".

Women in Wartime Europe "examines Miller’s coverage of the impact of war on women in Europe as a US official war correspondent for Vogue magazine, 1944 – 1945, highlighting the diverse and distinctive nature of women’s experience of liberation, defeat and military occupation. Here the exhibition considers the emotional and physical toll of war on women, including Miller herself, reflecting too on the capacity of war in the front line to temporarily dissolve established divisions between the sexes".

Women after the Second World War "focuses on Lee Miller’s coverage of women in Denmark, Austria, Hungary and Romania in the immediate aftermath of war, contemplating the lasting legacy of war, the difficult process of recovery from wartime experiences and the adjustment to post-war changes".

‘Miller’s most important legacy is without doubt her photography of the Second World War.’ Hilary Roberts, Research Curator of Photography, IWM.

"Alongside Miller’s striking photographs, many of which are on public display for the first time, artworks, costume, objects, documents and ephemera will contribute to this fascinating and rarely told story .

"The exhibition is accompanied by a major illustrated book, Lee Miller: A Woman's War by the exhibition's curator Hilary Roberts and features an introduction by Antony Penrose, Lee Miller's son. Miller's photographs, many previously unpublished, are accompanied by extended captions that place the images in the context of women's roles within the landscape of war. Lee Miller: A Woman's War was published by Thames & Hudson on 5 October 2015".

Visuels :
Untitled (Iron Work)
mounted on heavy paper, signed in pencil on the mount, the photographer’s ’12, rue Victor Considérant, Paris XIVe’ studio stamp on the reverse, 1931
8 7/8  by 6 3/4  in. (22.5 by 17.3 cm.)

Catalogue
Anna Leska, Air Transport Auxiliary, Polish pilot flying a spitfire, White Waltham, Berkshire, England 1942 by Lee Miller © Lee Miller Archives, England 2015. All rights reserved

Fire Masks, Downshire Hill, London, England 1941 by Lee Miller © Lee Miller Archives, England 2015. All rights reserved

Lee Miller in Hitler's bathtub, Hitler's apartment, Munich, Germany 1945 By Lee Miller with David E. Scherman © Lee Miller Archives, England 2015. All rights reserved.

Woman accused of collaborating with the Germans, Rennes, France 1944 by Lee Miller © Lee Miller Archives, England 2015. All rights reserved.

Two German women sitting on a park bench surrounded by destroyed buildings, Cologne, Germany 1945 by Lee Miller © Lee Miller Archives, England 2015. All rights reserved.

Du 15 octobre 2015 au 24 avril 2016
Imperial War Museums 
IWM London, Lambeth Road, London, SE1 6HZ.
T: 020 7416 5000 E:
Tous les jours de 10 h à 18 h

Lee Miller ou la traversée des apparences  de Sylvain Roumette (1995)
Terra Luna, 54 mn
Diffusions sur Histoire le 14 mai à 22 h 45, 1er octobre à 22 h 05, 3 octobre à 18 h 10 et 16 octobre 2013, 1er, 3 et 16 octobre 2013, les 23 janvier à 1 h 15, 24 février, 8 et 22 mars 2014.

A lire sur ce blog :
 
  Cet article a été publié en une version concise par L'Arche. Il a été publié sur ce blog en une version plus longue les 10 mai 2013, 20 janvier, 23 février, 20 mars, 21 mai et 8 décembre 2014, 26 novembre 2015.

jeudi 14 avril 2016

Interview du photographe Willy Ronis



Willy Ronis (1910-2009) est l'un des photographes les plus importants du XXe siècle. Ce photographe humaniste s'est distingué par ses reportages pris sur le vif. Il a particulièrement bien saisi Paris, ses quartiers, ses métiers, ses habitants et ses atmosphères. Son autre sujet de prédilection est l'enfance. Il a également photographié. Interview réalisée en 2002 au domicile parisien de l'artiste à l'occasion de l'exposition Le printemps refleurira au musée de la Résistance nationale. Le 15 avril 2016, Histoire diffusera Willy Ronis, une journée à Oradour, documentaire de Patrick Seraudie : "Le 12 Juin 1949, à l'initiative de Louis Aragon et Frédéric Joliot-Curie, une caravane d'artistes et d'intellectuels proches du mouvement de la Paix se rend à Oradour-sur-Glane pour une journée commémorative. Quelques 400 créateurs parmi lesquels Elsa Triolet, Pablo Picasso, Fernand Léger et Tristan Tzara ont fait don d'une œuvre d'art ou d'un manuscrit pour constituer un Livre d'Or collectif, offert à la commune. A la demande de Louis Aragon, Willy Ronis accompagne cette délégation d'intellectuels et d'artistes. Il réalise un reportage dont les Lettres Françaises publient quelques images. Lors de cette journée, parallèlement à l'événement immortalisé par la photo d'Aragon brandissant le Livre d'Or au-dessus de la foule, il pose son regard de photographe humaniste sur la population du village. La plupart de ces photos resteront inédites. Elles constituent aujourd'hui l'unique témoignage iconographique de cet événement, mais aussi une trace de la vie des familles dans ces années de reconstruction. 57 ans plus tard, en 2006, Willy Ronis ressort ses négatifs et témoigne de cette journée du 12 Juin 1949. Willy Ronis, une journée à Oradour, un film de 24 minutes pour dévoiler une partie jusqu'alors méconnue de l'œuvre du photographe".


Le parcours professionnel de Willy Ronis embrasse une période où la photographie était rarement reconnue comme art. Cet avènement date du tournant des années 1970-1980.

Willy Ronis a été longtemps associé à l'aventure de l'agence Rapho. Quand il a décidé de travailler en free lance, il a du chercher des clients, accepter des commandes, trouver preneur pour des séries de clichés, assumer donc les aléas de son indépendance. Ses initiatives ont été promises parfois à un large succès, tels ses reportages sur le quartier parisien et populaire de Belleville. Parmi ses plus célèbres photos : le " Nu provençal, Gordes, 1949 " et " Les Amoureux de la Colonne-Bastille, 1957 ". Cet intarissable conteur se souvenait précisément des circonstances entourant ses nombreux clichés, et les commentait avec faconde, ironie ou émotion.

Willy Ronis a aussi rencontré ses plus grands collègues : Robert Capa, David " Chim " Seymour, Henri Cartier-Bresson, Brassaï, etc. Dont certains sont devenus ses amis.

Willy Ronis a reçu moultes décorations.

Cet homme aux sympathies communistes s'est engagé dans la défense des intérêts des photographes, en particulier le respect des droits d'auteur. S'il a excellé dans tous les genres - portraits d'artistes, mode, paysages, nus, reportages, sujets sociaux ou autoportraits -, il a curieusement pris peu de clichés sur l'actualité politique. Citons cependant ses photographies de la grève chez Citroën-Javel ("Rose Zehner, déléguée syndicale), Citroën-Javel", Paris 1938 "). Outre la France, les autres pays où Willy Ronis a travaillé sont l'Italie, les Pays-Bas, la Tchécoslovaquie, l'Allemagne de l'Est, etc.

Son talent a été reconnu à l'étranger – exposition collective dès 1953 aux Etats-Unis -, avant de l'être en France. Ses photographies allient classicisme simple, sens clair, beauté visuelle, pudeur, respect d'autrui, composition soignée et souci graphique dans l'équilibre des formes. Ses clichés les plus célèbres sont vraisemblablement " Les Amoureux de la Colonne-Bastille, 1957 " et le " Nu provençal, Gordes, 1949 ". Ils sont exposés en France et à l'étranger.

Willy Ronis a transmis son savoir par ses activités d'enseignant.

Il est mort le 11 septembre 2009.


Vous êtes né le 14 août 1910 dans une famille juive…

… et slave. Mon père est originaire d'Odessa (Ukraine), ville qu'il a quittée avec ses frères et sa sœur aînée en 1904, et ma mère de Lituanie. Hormis mon père, tous les autres membres de la famille sont partis à New York. Ce qui fait que j'ai une très nombreuse famille aux Etats-Unis. Orpheline à l'âge de quatre ans, ma mère a été recueillie par une tante avec laquelle elle a vécu une dizaine d'années à Berlin. Ensuite, elles sont venues à Paris.

C'est là que mon père et ma mère se sont rencontrés. Je suppose que ce fut dans une Amicale de Juifs de l'Est. Mes parents n'étaient pas pratiquants. Ma mère était croyante, pas mon père. On faisait la Pâque juive par tradition… et par goût du pittoresque. On la fêtait aussi chez un oncle et une tante d'une branche collatérale de la famille, des personnes qui étaient venues elles-aussi pour fuir les risques de pogroms en Ukraine.

Mon père parlait russe et yiddish, ma mère l'allemand et le français qu'elle avait appris à 13 ans. Mon père avait gardé son accent slave.

Je suis né en 1910 à la Cité Condorcet. J'ai fait mes études au Lycée Decour, anciennement Rollin. J'étais bon en français, dessin et gymnastique.

Votre père était-il déjà photographe à Odessa ?

Oui. C'était un bon opérateur et un bon retoucheur de clichés. C'était un photographe complet. Il avait appris la prise de vues. Et bien sûr, il connaissait d'une manière impeccable tous les travaux du laboratoire. C'était un excellent technicien. Il n'avait pas de culture artistique. Il pratiquait une photo naïve, celle des studios de quartier.

Son magasin était 15, boulevard Voltaire, près de la place de la République (Paris). Ces studios de photographes ont presque tous disparu peu à peu : avec les appareils amateurs, de plus en plus de particuliers ont fait leurs photos de famille eux-mêmes. On est allé de moins en moins chez le photographe, sauf pour commander des séries, par exemple pour le jour du mariage.

Comment êtes-vous devenu photographe ?

Enfant, adolescent, ma passion était la musique. J'ai fait treize ans de violon. J'ai suivi des cours d'harmonie car je voulais devenir compositeur.

J'ai du abandonner cet espoir car au retour de mon service militaire, en 1932, j'ai appris que mon père, atteint d'un cancer, avait besoin de moi à l'atelier pour le remplacer.

C'était la crise économique, et mon père qui employait déjà un ouvrier photographique, ne pouvait pas en recruter un second.

J'avais déjà des connaissances précises en photographie : mon père m'avait offert un appareil quand j'avais près de 16 ans, je faisais beaucoup de photos pour mon plaisir, je les développais dans le laboratoire paternel, je les tirais moi-même. Donc, j'avais un bagage de technicien.

Je suis cependant entré absolument désolé dans cet atelier où je faisais un travail qui ne me plaisait pas du tout. C'était un genre de photographies que je rejetais car j'avais une certaine culture. Mes parents m'avaient payé le lycée. Pour les gens de ma génération, le lycée était encore payant. J'avais aussi beaucoup fréquenté les musées, dont le Louvre. Je dessinais.

Pendant quatre ans, j'ai donc travaillé dans le magasin photographique paternel que j'ai abandonné aux créanciers en juin 1936, à la mort de mon père. Car celui-ci avait cru, dans sa naïveté, qu'en faisant de gros frais, en m'offrant un studio refait à neuf, il me retiendrait. Mais je me suis sauvé.

A l'époque, il était audacieux de se lancer comme photographe indépendant et d'espérer gagner ainsi sa vie. Mai j'ai tout de suite pu la gagner. Je ne faisais pas alors les textes de mes photos. Je les ai rédigés après la Libération.

Je travaillais pour des hebdomadaires. Je m'étais fait aussi deux clients intéressants : le service publicité de la SNCF – pour des paysages – et le Commissariat au Tourisme à qui je vendais des droits de reproduction de photos de Paris et de province.

Avez-vous été tenté par les photos d'actualité politique ?

Non, pas du tout. C'est-à-dire qu'il y avait des sujets d'actualité qui pouvaient intéresser des magazines. Par exemple, quelque chose a déterminé mon destin professionnel. J'étais dans la rue le 14 juillet 1936, pendant le Front populaire. J'y ai photographié la petite fille sur les épaules de son papa avec le poing et son bonnet phrygien. Une personne que j'ai retrouvée 61 ans plus tard ! Les photos prises ce jour-là ont été mes premières piges photographiques. J'ai du vendre une ou deux photos au quotidien communiste, L'Humanité.

Mais c'est exceptionnel que mes photos paraissent dans les quotidiens. C'est plutôt les magazines qui ont publié mes reportages effectués sur des sujets divers : des personnalités artistiques, des lieux pittoresques ou de villégiature en France. Des sujets pour des magazines de luxe.

En fait, c'est pendant que je travaillais dans le studio de mon père que j'ai vu une photo qui m'a passionné. Elle était présentée dans une exposition annuelle internationale, dans un hôtel particulier de la rue de Clichy (Paris). Cette photographie représentait ce que je voulais faire. C'est ce qui m'a soutenu.

Qu'appréciez-vous dans cette photo ?

C'était une photo de la vie prise par un grand reporter-illustrateur. Ce n'était pas de l'esthétisme pur, formaliste, figé. J'aimais les photographies prises sur le vif, où il y avait un mariage réussi de la forme et du contenu. Cela m'a tout de suite fasciné.

Comme j'étais imprégné par la peinture classique, surtout par les Flamands de l'âge d'or (XVIe-XVIIe siècles), dont Breughel, je voyais dans les photos exposées des scènes de la vie quotidienne et une composition extraordinaire. Avec cette difficulté spécifique à la photographie : vous avez très peu de temps pour composer quand vous travaillez sur le vif. Mais il faut quand même avoir ce souci.

C'est ce qui me rendait cette photo si chère : ce risque de ratage constant, entre l'émotion ressentie et la capacité à traduire cela sans fausse note.

La peinture m'a appris cela. La photographie est quand même la fille de la peinture.

Trois éléments essentiels doivent y être associés : la composition, l'information et le moment fort, facteur d'émotion. Si une photo me choque sur le plan formel, même si elle a un contenu riche, je ne la tire pas. Elle reste à l'état de friche. Comme les photographies supplémentaires d'une planche-contact où il y a une photo qui vaut le coup d'être tirée.

Comment enseigne-t-on cela ?

Je rappelais aux étudiants leurs cours d'esthétisme des Beaux-Arts, ce qu'est une image bien construite, avec des exemples de diapositives, d'après des photographies de grands photographes, et des photographies que j'avais prises, en expliquant comment elles avaient été faites et dans quelles circonstances.

Vous avez été un ami de Capa et David Seymour (" Chim ")…

Surtout de Capa. Je voyais en eux le photographe que je voulais devenir.

Nous nous sommes rencontrés dans des associations de photographes qu'ils fréquentaient vaguement. J'étais encore au magasin paternel. Chim venait glacer ses photos sur la glaceuse de mon atelier. Il tirait lui-même ses photos avec un petit agrandisseur qu'il avait dans sa chambre d'hôtel. Arrivé de Pologne sans rien, il y vivait pauvrement. Puis, leur situation s'est vite améliorée. Plus rapidement pour Capa.

Tous les deux ont eu énormément de succès avec leurs photos de la guerre d'Espagne. Ils n'ont plus eu les problèmes économiques qui étaient les leurs à leur arrivée à Paris. Je n'ai pas couvert cette guerre, car j'avais charge d'âmes : ma mère et mon frère cadet.

Vous avez photographié les grèves, notamment chez Citroën avant la guerre. Etiez-vous alors communiste ?

Je me sentais déjà communiste. J'ai été membre du Parti communiste après la Seconde Guerre mondiale et jusqu'en 1965. Le Parti a ses exigences et mon emploi du temps était extrêmement heurté. Je ne pouvais pas assurer certaines tâches – distribution de tracts à 5 h du matin aux portes des usines – et je me sentais gêné vis-à-vis de mes camarades. J'étais venu au Parti par le cœur, mais je n'avais pas la tête politique. Mes idées n'ont pas varié.

En 1939, vous êtes mobilisé…

Je n'étais pas en 1939-1940 en zone d'opérations.

Démobilisé en 1940, je suis rentré à Paris que j'ai quitté clandestinement quand j'ai senti les dangers : les décrets anti-juifs, etc. Comme juif, je ne pouvais pas être photographe. Il fallait demander des autorisations aux Allemands pour se servir d'un appareil dehors. Et il n'était pas question de se jeter dans la gueule du loup.

En juin 1941, j'ai rejoint la zone Sud où j'ai vécu de petits boulots sur la Côte d'Azur.

Ma mère, totalement inconsciente, est restée à Paris toute la durée de la guerre. Par chance, elle n'a pas été dénoncée.

Mon frère cadet a rejoint la zone momentanément non occupée. Nous avons ensuite été des clandestins, avec des rapports plus ou moins étroits avec la Résistance. J'ai fait un peu de résistance à travers mon activité de photographe.

A la Libération, tout le monde débordait de joie. Et les juifs doublement, car on se retrouvait citoyens à part entière, alors qu'on était auparavant comme des animaux traqués.

Vous rentrez alors à Paris…

La reprise d'activité était fabuleuse : toute la presse renaissait alors. Nous avions une association professionnelle car les fournitures étaient contingentées. On ne fabriquait pas assez en France. Alors, on recevait des films des Etats-Unis, par exemple. Et on avait chacun un contingent de papiers photographiques, de films et de certains produits car j'avais ma carte de presse.

Peu après, en 1946, un trentenaire comme moi, Raymond Grosset, le patron de l'agence Rapho, m'a demandé d'entrer dans son agence. L'agence avait été créée avant-guerre sous le nom de Rado Photo par un juif hongrois, Rado. Celui-ci avait fui la France vers 1938-1939 et avait ouvert son agence à New York. Dans l'équipe de Rapho, il y avait Janine Niepce, Sabine Weiss, Robert Doisneau, Brassaï et bien d'autres. On y entrait par cooptation. Grosset avait vu nos signatures dans des hebdos. Les photographes dénichaient les clients et l'agence leur apportait aussi des idées, passait des commandes, car elle visitait tous les périodiques et savait quels sujets étaient dans l'air et donc à traiter.

J'ai quitté Rapho en 1955 et y suis revenu en 1972. Alors, j'ai eu besoin de prendre une certaine distance.

Ma femme, peintre, et moi avons vécu en Provence, notamment dans notre maison à Gordes (Vaucluse) achetée en 1948. J'ai décidé d'y travailler autrement. Deux fois par trimestre, j'allais à Paris pour maintenir les contacts avec Rapho et voir des amis. J'avais de grandes satisfactions en Provence, notamment dans une activité pédagogique. J'assurais des cours une fois par semaine aux Beaux-Arts à Avignon et à la Faculté de Lettres d'Aix-en-Provence.

Vous avez aussi enseigné dans des écoles de formation aux métiers de l'image (I.D.H.E.C., ancienne-Fémis, école de Vaugirard), à la Faculté de Sciences. Comment reconnaît-on un bon photographe ?

Concernant les élèves, il ne faut pas être trop rapide dans son jugement. On n'est pas sûr, sauf si le jeune photographe s'affirme tout de suite dans un genre qu'il cultive. Mais le talent est visible tout de suite. On sent si quelqu'un a un œil. Les besogneux font des photos sages et ils n'iront jamais beaucoup plus loin. Sa photo, c'est le reflet de sa personnalité.

Vous avez été membre du " Groupe des Quinze "…

Oui, pendant une dizaine d'années. J'y ai été convié en 1947, par cooptation. Ce n'était pas une école artistique : nous n'étions pas reliés par un style ou un credo artistique communs. C'était un lien de camaraderie de photographes – Doisneau, M. Amson, J.A. Seeberger, etc. – qui s'estimaient mutuellement et s'entendaient bien. Nous nous réunissions chaque mois et nous présentions une exposition annuelle collective. Ce groupe a disparu avec la mort de l'un des fondateurs : Garban, Emmanuel Sougez et Masclet.

Vous commencez alors un reportage sur Belleville qui donnera un livre au texte de Pierre Mac Orlan et régulièrement réédité…

C'était une idée personnelle. C'est par un ami qui habitait là-haut que j'ai connu ce quartier. J'aime les gens des quartiers populaires : je les photographie d'un œil amical. Même s'il y a de fieffées crapules parmi eux.

Quels appareils avez-vous utilisés ?

J'ai travaillé d'abord avec un Rolleiflex acheté en 1937 à un réfugié juif allemand. Beaucoup de réfugiés allemands quittaient l'Allemagne avec plusieurs appareils qu'ils vendaient dans leurs pays d'accueil ou de transit. Cela leur permettait d'avoir des revenus pour vivre. Jusqu'en 1955, j'ai utilisé le Rolleiflex.

Puis, je suis passé aux petits formats 24 x 36 car j'ai eu besoin d'avoir un appareil plus rapide d'emploi, équipé avec des objectifs interchangeables pour avoir différents angles. Le Rolleiflex n'avait qu'un seul angle. Et l'avantage du petit format, c'est que je pouvais faire 36 vues sans avoir besoin de recharger. Alors qu'une bobine de Rolleiflex n'a que 12 vues. Quand c'est du portrait, cela n'a pas d'importance. Mais quand vous êtes dans le feu d'une action, d'une situation, 12 vues, ça part vite. Et si vous êtes obligé de recharger, il y a des beaux moments que vous loupez.

Vos étudiants ont du vous demander quel appareil utiliser ?

Oui. Et je leur répondais : " Ce qui compte, ce n'est pas l'appareil. C'est le photographe qui fait la photo, avec son intention, sa sensibilité, son regard ". Une photographie, c'est un condensé de ce qu'il y a dans le cerveau et de ce qu'il y a dans le cœur si l'on peut dire. C'est l'émotion et l'intellect. C'est un équilibre. La composition, c'est la réflexion qui doit être très rapide. Mais cela ne se présente pas toujours sous les meilleurs auspices. La difficulté, c'est le risque d'échec constant. Mais elle stimule. Et c'est elle qui m'a rendu ce métier si passionnant. C'est pourquoi j'ai si peu de considération pour le paysage : parce qu'on a le temps. J'en ai fait car je suis très sensible à un beau paysage et que je voulais en garder le souvenir. Mais cela ne me faisait pas vraiment vibrer.

Le hasard, c'est très important. Et cela se mérite. C'est un mystère. Pour certaines photos, il y a des facteurs " déclencheurs ". Il y a tout d'un coup quelque chose qui détermine cette espèce de poussée d'adrénaline. Et c'est maintenant ! Mais la photographie, c'est multiple.

Avez-vous souvent recadré vos photos ?

J'ai pas mal recadré quand je travaillais au Rolleiflex, au 6 x-6. Mais depuis que je travaille aux petits formats, le recadrage est exceptionnel.

Comment expliquez-vous cela ?

C'est un souci de rigueur. Quand on travaille aux petits formats, on sait qu'il faut agrandir plus – par rapport au 6 x 6 - pour avoir une photographie d'une certaine dimension. Donc, la granulation du film est plus visible. C'était très vrai avant. Cela l'est moins maintenant puisque les films n'ont quasiment plus de grain. Mais quand même, il y a aussi une question de rigueur et de satisfaction esthétique de se dire qu'on a déjà son image complète dans le viseur et c'est comme ça qu'on veut la tirer. On voit le filet noir autour qui indique qu'on a tiré le négatif complet, car le noir, c'est le début de la transparence du film autour de la partie impressionnée. Quelquefois, cela m'arrivait en 6 x 6 aussi, parce qu'il se trouvait que dans le carré, l'image était très bien composée dans son entier.

Préférez-vous le noir et blanc ?

L'essentiel de mon travail a été en noir et blanc.

A mes débuts, on n'imprimait pas en couleurs dans les revues. L'irruption de la couleur dans la presse illustrée, c'est le milieu des années 1950. J'ai fait alors beaucoup de couleurs à la demande des clients. Mais j'ai toujours préféré le noir et blanc car j'y suis rompu. Je vois les choses ainsi. Et mon côté artisanal fait que je développais et tirais moi-même mes photos. Alors que pour la couleur, c'est infiniment plus compliqué. On donne les diapositives ou les photos couleurs, si on travaille en négatifs couleurs, à tirer à des laboratoires spécialisés car les bains de traitement de couleurs, si vous ne vous en servez pas tous les jours, s'abîment très vite.

Avant le retour de ma femme et moi à Paris en 1983, je faisais tout moi-même pour des raisons d'économie : le laboratoire coûte cher. Puis, quand j'ai bénéficié d'une certaine reconnaissance professionnelle, je n'ai plus eu de problèmes de prix de revient. Donc j'ai à peu près tout donné à tirer.

Mais j'ai toujours eu un laboratoire chez moi, car j'assure toujours le développement de mes films. Je fais un tirage de travail que je montre au laboratoire, à qui je donne le négatif. Je lui dis de quelle manière je veux qu'il soit amélioré. Comme c'est toujours le même tireur qui travaille pour moi, il sait ce que je veux. Je n'ai jamais fait d'exposition de photos en couleurs.

Vous avez photographié Paris, ses piétons, ses artisans, etc. Ces reportages sont-ils possibles maintenant ? Les tribunaux sont saisis de demandes et doivent arbitrer entre des principes parfois difficiles à concilier : d'une part, le droit des particuliers à leur image et au respect de leur vie privée, et d'autre part le droit des reporters d'images d'informer et d'exercer leur activité professionnelle. Les jurisprudences en plus varient…

On n'ose plus faire ce gentre de reportages. On est dans l'autocensure. C'est très grave. Moi, je n'en fais plus, donc je ne me pose plus ce problème. Mais j'ai le souvenir en 1989, d'un reportage dans le quartier de la Défense.

Il y a des photos que j'ai faites et que je n'ai pas données. Parce qu'il s'agissait des couples et que j'ignorais s'ils étaient réguliers ou non. J'ai fait les photos car j'avais envie de garder ces jolis moments. Mais déjà à cette époque on faisait très attention. C'est devenu plus grave maintenant. Il faut absolument modifier la législation parce que sinon c'est la mort de la mémoire. C'est très difficile. D'autant plus que le photographe ne peut pas aller avec un carnet à souches et demander l'autorisation des personnes qu'il photographie. La première réaction serait : "Non ". Alors que la plupart du temps, quand les gens se voient, ils sont plutôt flattés.

Je n'ai jamais photographié les gens dans des situations les mettant en difficulté ou les ridiculisant. Je respecte mes contemporains.


QUELQUES REPÈRES BIOGRAPHIQUES

1910 : Naissance à Paris (9e arrondissement). Lycée, un an de droit. Dessin, violon, harmonie.

1926 : Premier appareil. Photographies de vacances et de Paris.

1932 : Entre à l'atelier photographique de son père.

1936 : Mort de son père. Devient reporter-illustrateur indépendant.
Premières parutions dans Regards sur divers sujets et les mouvements sociaux. Rencontre le photographe Chim.
Exposition à la Gare de l'Est (Paris) : " Neige dans les Vosges ".

1937 : Photos sur Paris, les Vosges et les Alpes.
Achat du premier Rolleiflex.
Amitié avec Capa et David " Chim " Seymour.
Premier reportage pour Plaisir de France.
Exposition à la Gare de l'Est (Paris) : " Paris la nuit ".

1938-39 : Reportages sociaux (grève chez Citroën).
Voyages en Yousgoslavie, Albanie et Grèce.
Pour le Commissariat au Tourisme, photographie Paris et la France.

1941-44 : Régisseur d'une troupe ambulante en zone non occupée, aide décorateur de cinéma aux studios de la Victorine (Nice), assistant dans un studio de portrait (Toulon), peintre sur bijoux avec Marie-Anne – qui deviendra son épouse en 1946 -, et enseignant polyvalent dans un centre de formation professionnelle.

1945-50 : Photographe pour la presse illustrée : Point de vue, L'Ecran français, L'Illustration, Le Monde illustré.
Reportages : le retour des Prisonniers, le 8 mai 1945 (Jour V), la reconstruction en Normandie, les guinguettes de la Marne, l'Opéra de Paris, la Comédie-Française, Air France, le Congrès de la Paix (Varsovie), etc.
Travaille aussi pour la publicité, la mode et l'industrie.
Membre du " Groupe des Quinze ".
Entre à l'agence Rapho.

Dès 1947, photographies de Belleville et Ménilmontant. Prix Kodak (1947).

1950-60 : Collaboration à Vogue (mode).
Participation aux annuaires mondiaux : U.S. Camera, Photography Year Book (Londres), Photography of the World (Japon), etc.
Photo Reportage et chasse aux images (Montel, 1951), édité aussi par Quinti : Il manuale del perfetto fotoreporter (1953).
Exposition au Musée d'Art Moderne (New York) avec Brassaï, Doisneau et Izis (1953).
Belleville-Ménilmontant, préface de Pierre Mac Orlan (Arthaud, 1954).
Médaille d'or de la Biennale de Venise (1957)
.
1960-80 : Illustrations pour des publications, des éditeurs et des administrations, pour le musée et la fondation Vasarely.
Exposition avec Doisneau, Frasnay, Lattès, Pic et Janine Niepce au Musée des Arts Décoratifs à Paris (1965) : " Six photographes et Paris ".
Reportages à Alger sur le premier Festival panafricain, à Berlin-Est, Prague, Moscou.
Dès 1967, professeur à l'I.D.H.E.C. (devenue la FEMIS), Vaugirard et Estienne.
En 1972, installation dans le Midi. Cours aux Beaux-Arts d'Avignon, à la Faculté de Lettres d'Aix-en-Provence et à la Faculté des Sciences de Marseille.
Nombreux titres et décorations : Président d'honneur de l'Association nationale des photographes reporters illustrateurs, après Brassaï (1975), Grand Prix National des Arts et Lettres pour la photographie (1979).
Dirige un atelier à Lannion (Côtes du Nord).
Mission sur le Patrimoine pour le Ministère de la Culture.

De 1980 à sa mort : Expositions à New York (1981), Moscou, Bologne, Tokyo, Paris, Los Angeles, Washington, en Argentine, au Chili (1997), à Kiev, Cologne, Kyoto (2000), etc. Rétrospective officielle au Palais de Tokyo (1985, Paris) et au Musée d'Art moderne d'Oxford (1995-1996)
Prix Nadar pour son album Sur le fil du hasard (Ed. Contrejour, 1980).
Retour à Paris et reprise de la collaboration avec l'agence Rapho (1983).
Marie-Anne, Vincent et moi (Ed. Filigranes, 1999) et Derrière l'objectif, photos et propos (Ed. Hoëbeke, 2001).
Direction d'un atelier à Venise (1981).
Donation de ses archives à l'Etat avec effet post mortem.
Album Mon Paris (Denoël, 1985). 3e édition de Belleville-Ménilmontant. Nombreux documentaires et monographies.
Commandeur dans l'Ordre des Arts et Lettres (1985), Chevalier de la Légion d'Honneur, Officier de l'Ordre national du Mérite. Nommé membre de la Royal Photographic Society (Grande-Bretagne).


Articles sur ce blog concernant :

Cet article a été publié par Guysen et sur ce blog le 18 octobre 2010 et republié à l'occasion de l'exposition Ce jour-là  à la Maison d’art Bernard-Anthonioz, pujis le 
- 14 août 2013 car Willy Ronis est né un 14 août ;
- 13 octobre 2015. Histoire diffusa les 13, 15, 21, 26 et 27 octobre ainsi que le 2 novembre 2015 Willy Ronis, autoportrait d'un photographedocumentaire de Michel Toutain (Pyramide Production). "En soixante-seize ans de pratique, Willy Ronis s'est photographié chaque année : premier autoportrait à seize ans, dernier à quatre-vingt-douze. Ces autoportraits rythment la construction de ce film dans lequel Willy Ronis parle de lui, de son art, de sa carrière. Il analyse aussi quelques-unes de ses images les plus célèbres, celles qui l'ont fait entrer dans l'histoire de la photographie".