jeudi 27 octobre 2016

Elizabeth Taylor (1932-2011), sioniste fidèle


Née en Grande-Bretagne, Elizabeth Taylor (1932-2011) était une star hollywoodienne talentueuse, intelligente, altruiste, convertie au judaïsme et sioniste. Des facettes parfois obscurcies par ses mariages et divorces successifs, son combat contre le surpoids et son goût pour les diamants. Arte diffusera les 27 octobre à 13 h 35 et 1er novembre 2016 à 15 h 25  Ivanhoé (Ivanhoe - Der schwarze Ritter) de Richard Thorpe, avec Robert Taylor, George Sanders et Joan Fontaine.

Frank Sinatra (1915-1998)
Barbra Streisand

Une légende hollywoodienne. L'enfant prodige-star dans Fidèle Lassie (1943), film de Fred M. Wilcox, devenue actrice oscarisée ayant tourné sous la direction des meilleurs réalisateurs, avec des acteurs excellents. Liz Taylor et ses sept maris – pas simultanés -, son humour et son intelligence, sa générosité, son élégance et sa beauté, ses diamants, ses fourrures et ses bijoux, et ses problèmes de poids et d’alcool, sa lutte contre le SIDA…

Les médias ont longuement développé ces facettes de cette dame aux yeux violets qui est décédée à 79 ans, d’une insuffisance respiratoire, à Los Angeles (Etats-Unis) le 23 mars 2011, a été inhumée le 24 mars 2011, au cimetière de Forest Lawn, lors d'une cérémonie intime et d'un office œcuménique mené, dans l'intimité, par le rabbin Jerry Cutler.

C’est un autre et double aspect d’Elizabeth Taylor, née en 1932 dans une famille chrétienne américaine en Angleterre, qui la rend plus attachante encore : son judaïsme et son ardent sionisme.

Ivanhoé
En 1952, Elizabeth Taylor avait interprété le rôle de Rébecca d’York, Juive férue en médecine, dans Ivanhoé (Ivanhoe - Der schwarze Ritter) de Richard Thorpe, avec Robert Taylor, George Sanders et Joan Fontaine.

"De retour de croisade, le chevalier Ivanhoé retrouve une Angleterre sous le joug tyrannique de Jean sans Terre. Le félon s'est emparé du trône en l'absence de Richard Coeur de Lion, parti lui aussi combattre en Terre sainte. Or, sur le chemin du retour, le roi Richard a été capturé par Léopold V d'Autriche. Ivanhoé fait le serment de réunir la rançon réclamée pour la libération de son souverain. Aidé de son fidèle écuyer Wamba, le chevalier commence sa quête. En sauvant d'une embuscade un patriarche juif, Isaac d'York, il lui jure de mettre fin aux persécutions infligées à son peuple contre son aide financière..."

"Amour et action : au cœur des années 1950, Richard Thorpe fut un des artisans les plus doués d'Hollywood pour façonner des œuvres flamboyantes mêlant grands sentiments et codes du film d'aventures. "Ivanohé" s'avère l'une de ses plus belles réussites, rejoignant dans son panthéon personnel Le prisonnier de Zenda ou Les chevaliers de la Table ronde. Le tournoi d'Ashby et l'attaque du château de Torquilstone sont ici des séquences d'anthologie, des modèles du genre. Mais Ivanohé raconte aussi une histoire d'amour splendide et cruelle, dans laquelle Elizabeth Taylor resplendit".

"Ardente sioniste"
Dans son hommage, ZOA (Organisation sioniste d’Amérique) a rappelé qu’Elizabeth Taylor, qualifiée d'« ardente sioniste », avait été convertie au judaïsme, sous le nom d’Elisheba Rachel, en 1959 par le rabbin du Temple Israël à Hollywood Max Nussbaum, qui devient président de ZOA de 1964 à 1966 et cette synagogue comptait parmi ses fidèles entre autres célébrités Al Jolson, Sammy Davis, Jr., Eddie Fisher, Eddie Cantor, George Jessel et Leonard Nimoy.

Dans son autobiographie, Elizabeth Taylor soulignait avoir souhaité se convertir au judaïsme avant ses deux mariages successifs avec deux Américains Juifs.

Elle avait épousé en 1957 le producteur Juif Michael (Mike) Todd qui disparut dans un accident d’avion en 1958, puis en 1959 le chanteur Juif Eddie Fisher dont elle a divorcé en 1964 pour épouser le comédien britannique Richard Burton.

Parmi les remarquables actions d’Elizabeth Taylor au service de causes Juives, citons son achat en 1959 pour 100 000 dollars de bonds israéliens – en représailles à sa conversion au judaïsme et à « des causes israéliennes », l’Egypte de Nasser a interdit ses films -, et sa participation à un gala à Londres en 1967 au cours duquel 840 000 dollars ont été collectés.

En 1967, Elizabeth Taylor avait annulé sa visite à Moscou (URSS) après que l’Union soviétique eut attaqué violemment l’Etat d’Israël après la guerre des Six-jours. En 1975, elle a été l’une des 60 femmes éminentes à signer une déclaration adressée au secrétaire général des Nations unies, alors Kurt Waldheim, afin de condamner la résolution infâme de l’assemblée générale de l’ONU assimilant le sionisme au racisme.

Lors du détournement par des terroristes gauchistes et palestiniens d’un avion d’Air France vers l’aéroport d’Entebbe (Ouganda) en fin juin-début juillet 1976, Liz Taylor s’était portée volontaire comme otage. L’armée israélienne avait alors conçu une opération pour délivrer la centaine d'otages.

Elizabeth Taylor a séjourné à plusieurs reprises en Israël où elle a dialogué avec les plus hauts dirigeants, dont en 1983 Menahem Begin, alors Premier ministre.

En 1987, elle a signé une pétition demandant la libération d’URSS d’une refuznik, Ida Nudel.

Son activisme pro-israélien a suscité l’ire de nombreux Etats arabes qui ont interdit ses films. Cependant, en 1964, l’Egypte a enlevé le nom d’Elizabeth Taylor de sa liste des artistes à boycotter lors de la sortie du film Cléopâtre de Joseph L. Mankiewicz (1963) : ce film assurait la promotion de ce pays.

Dévouée à de nombreuses causes, Elizabeth Taylor avait illustré avec sensibilité et douceur ce concept majeur du judaïsme : le tikkoun olam (réparer le monde).

En 1991, elle a créé l'ETAF (Elizabeth Taylor AIDS Foundation)  afin de collecter des fonds destinés à prévenir l'extension de la pandémie du SIDA et d'aider les malades atteints par cette maladie.


Dans les années 1990, Elizabeth Taylor avait pris la parole lors d’un grand concert public de sensibilisation aux actions de prévention du SIDA. Alors qu'elle aurait pu mener une vie tranquille de guest star dans des séries américaines ou superproductions, alors que de nombreux spectateurs jeunes mal polis exprimaient bruyamment leur souhait d’entendre la musique, et non le discours bref et altruiste de cette star, Elizabeth Taylor avait dit avec simplicité cette phrase essentielle : « The world needs you » (« Le monde a besoin de vous »).

Le monde, et notamment celui des artistes, Juifs ou non, actifs dans la diffamation d’Israël, passifs devant sa délégitimation ou réticents à se rendre dans l’Etat Juif, a besoin de dames comme Elizabeth Taylor, intelligente, sensible, Juive, sioniste et fière de l’être.

Qu’elle en soit remerciée et louée.

Ivanhoé (Ivanhoe - Der schwarze Ritter) de Richard Thorpe
Etats-Unis, 1952,103 min
Auteur : Walter Scott
Image : Freddie Young
Montage : Frank Clarke
Musique : Miklos Rozsa
Production : Loew's
Producteur/-trice : Pandro S. Berman
Scénario : Aeneas MacKenzie, Noel Langley
Avec Elizabeth Taylor, Joan Fontaine, Robert Taylor, George Sanders, Robert Douglas, Finlay Currie, Felix Aylmer, Guy Rolfe, Norman Wooland, Emlyn Williams, Francis De Wolff, Harold Warrender et Basil Sydney
Sur Arte les 27 octobre à 13 h 35 et 1er novembre 2016 à 15 h 25

Liz Taylor et Richard Burton. Les amants terriblesde Richard Laxton
Sur Arte les 25 avril et 2 mai 2014

Articles sur ce site concernant :
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Shoah (Holocaust)

Cet article a été publié pour la première fois le 25 mars 2011, et modifié pour la dernière fois le 24 avril 2014. Il a été republié :
- à l'approche de la diffusion du film Les comédiens de Peter Glenville, inspiré du roman de Graham Greene,  par Arte le 7 août 2011 à 20 h 40,
- le 13 décembre 2011 la vente aux enchères de la collection de joyaux d'Elizabeth Taylor le 13 décembre 2011 par la maison Christie's ;
- 6 octobre 2013. Le 6 octobre 1991, Elizabeth Taylor épousait civilement Larry Fortensky..
- 28 décembre 2012 à l'approche de Elizabeth Taylor contre Richard Burton de Michael Wech le 29 décembre 2012, à 22 h 20, sur Arte ;
- 1er janvier 2014. France 3 a diffusé à 13 h 55 Cléopâtre de Joseph L. Mankiewicz ;
- 25 avril 2014 et 22 mars 2015 : Arte a rediffusé les 22 mars et 10 avril 2015  Liz Taylor et Richard Burton. Les amants terriblesde Richard Laxton ;
- 21 décembre 2015. Le 21 décembre 2015, à 23 h 25, France 3 a diffusé Destins secrets d'étoiles : Grace, Jackie, Liz, Marilyn..., documentaire d'Henry-Jean Servat.

mardi 25 octobre 2016

Trésors du ghetto de Venise


Le Musée d’art et d'histoire du Judaïsme (MAHJ) a présenté, dans ses salles italiennes, le trésor d’orfèvrerie liturgique enfoui en 1943 par deux responsables des services religieux des synagogues espagnole et levantine du ghetto de Venise, premier ghetto en Europe (1516), et découvert lors de la restauration de la synagogue espagnole. Une communauté Juive au destin emblématique de celui de nombreuses communautés Juives en Europe.  Le 25 octobre 2016, à 20 h 30, le Centre Yavné de Bordeaux proposera la conférence de Evelien Chayes, ingénieur, professeur et auteur, Venise et ses rabbins à l’époque de la première modernité - quand le ghetto attirait les Français.

Institué le 29 mars 1516, le ghetto de Venise - son cinquième centenaire sera célébré en 2016 – « a été le premier d’Europe. Conçu comme un espace de ségrégation fermé la nuit, il devint pourtant le berceau d’une communauté de Juifs originaires d’Italie, mais aussi des pays germaniques, du Levant et d’Espagne ». Rappelons que Fès-la-nouvelle, fondée en 1276, avait assigné les Juifs depuis 1438 dans un ghetto dénommé mellah.

Son cosmopolitisme et la prospérité de ses habitants en ont fait un creuset culturel original.

En septembre 1943, deux responsables des services religieux des synagogues espagnole et levantine du ghetto ont dissimulé, pour éviter la spoliation ou la destruction, une quarantaine d’objets précieux avant que ne pénètrent des nazis dans la ville. Déportés, ces dirigeants communautaires ont été tués dans des camps d’extermination.

Lors de la restauration de la synagogue espagnole, ces objets ont été découverts et restaurés par Venetian Heritage, avec un mécénat de Vhernier.

Ce « trésor d’orfèvrerie liturgique, pour l’essentiel en argent, compte des couronnes de torah (keter torah), des ornements de bâtons de Torah (rimmonim), des mains de lecture (yad), des boîtes à aromates (bessamim), des lampes appliques de Hanoukkah (fête des Lumières), des lampes de synagogue, des coffrets de torah (tiq), des plats, un bassin et une aiguière. Créés par les meilleurs orfèvres vénitiens des XVIIIe et XIXe siècles, parmi lesquels Antonio Montin et Giovanni Fantini della Torah, ces objets extraordinairement ciselés attestent le raffinement et la diversité culturelle du judaïsme vénitien. Fortement corrodés, ils ont fait l’objet d’une restauration exemplaire ».

Dans les salles italiennes du MAHJ, ces « objets du trésor du ghetto de Venise font écho à un ensemble d’œuvres témoignant de la continuité du judaïsme italien du Moyen Âge à nos jours ». Ils sont replacés dans l’histoire des Juifs vénitiens, des origines médiévales aux déportations de 1943-1944, via l’émancipation française de 1797. Une condition emblématique de celle de nombreuses communautés Juives : contribution majeure à l’essor économique de la « Reine de l’Adriatique », rôle majeur des commerçants soumis à de lourds impôts au sein de la « Sérénissime », émancipation, participation à la vie politique nationale, ruines et spoliations, quasi-disparition.

Cette exposition est organisée en partenariat avec Venetian Heritage, fondation pour la sauvegarde du patrimoine de Venise, et la communauté Juive de Venise, avec le concours de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah. Le MAHJ remercie le Museo Ebraico di Venezia  qui a accepté la sortie de ses collections des objets présentés dans l’exposition.

Elle a été présentée à Sotheby’s (New York décembre 2012 – janvier 2013), au Museum of Fine Arts (Houston, février – avril 2013), à Ca’ d’Oro (Venise, juin 2013 – mars 2014), à l’Österreichische Galerie Belvedere (Vienne, avril – juin 2014) et à l’Art Gallery of Western Australia (Perth, décembre 2014 – mars 2015).

Naissance de la communauté Juive de Venise

« Inféodée du VIe au XVe siècle à l’Empire romain d’Orient puis à l’Empire byzantin, la République de Venise acquiert très tôt une place prééminente dans les échanges économiques entre l’Orient et l’Occident ».

« Puissance maritime militaire et commerciale, la Sérénissime République attire un flux continu d’étrangers, simples voyageurs ou commerçants, intellectuels, marins et manœuvriers ».

C’est en 1385 qu’un « premier groupe de prêteurs et de banquiers Juifs allemands » est « autorisé à s’établir dans la lagune, et en 1386, la république leur accorde le droit d’enterrer leurs morts à San Nicolò al Lido. Néanmoins, ce premier groupe sera expulsé en 1395 ».

Cependant, « la cité accepte que quelques prêteurs juifs s’installent à Mestre sur la terra firme. Ils ne sont autorisés à résider à Venise que pendant quelques jours et doivent porter une rouelle jaune cousue sur leurs vêtements ».

Au « port de ce signum sera plus tard adjoint celui d’un chapeau jaune puis rouge ».

En 1509, Venise « accueille les « Juifs ashkénazes et italiens fuyant les terres menacées par l’avance de la ligue de Cambrai menée par les troupes de mercenaires allemands à la solde de Maximilien de Habsbourg et du pape Jules II ».

Pour la première fois avaient été exposés ensemble, en 2007 au Musée national du Moyen-Age-Thermes et hôtel de Cluny  (Paris) sous le titre Trésors de la Peste noire : Erfurt et Colmar, en 2009 à la Wallace Collection  (Londres) sous le titre Treasures of the Black Death, puis dans une ancienne synagogue d'Erfurt , plus de 200 pièces - bijoux, pièces d’orfèvrerie de table, monnaies - de « deux trésors enfouis au XIVe siècle », à Colmar et à Erfurt, lors des persécutions contre les Juifs en 1348-1350, quand la Peste noire décima un tiers de la population européenne et déclencha des violences antisémites. 

1516 : instauration du ghetto
« Refusant de les voir établis partout dans la ville mais soucieux de préserver le rôle économique des banquiers juifs, le Sénat de Venise leur attribue par décret du 29 mars 1516, le territoire du gheto novo, un îlot insalubre autrefois destiné à accueillir les déchets de la fonderie, délimité par des canaux, aménagé et bâti par un propriétaire privé ».

Le vocable de ghetto « sera progressivement adopté pour désigner ce quartier réservé aux Juifs à Venise, puis aux quartiers fermés qui leurs sont dévolus dans toute l’Italie ».

« Bien que conçu à l’origine comme un lieu de ségrégation, le ghetto vénitien devint un lieu de rencontre pour plusieurs communautés juives d’origines géographiques différentes, mais aussi un le foyer d’une brillante culture juive pour de nombreuses autres régions du monde ».

Les Juifs de Venise du XVIe au XVIIIe siècles
Environ « sept cents Juifs ashkénazes et italiens, ainsi que quelques familles levantines, occupèrent assez vite les demeures du Gheto Novo, dont les portes, fermées le soir, ne se rouvraient qu’à l’aube. Le ghetto connut une croissance démographique rapide due à l’arrivée de Levantins (provenant de l’Empire ottoman) et de Ponentini (espagnols et portugais) ».

En 1541, des « marchands Juifs ottomans de passage, parmi lesquels des expulsés de la péninsule ibérique en 1492, se plaignirent auprès du gouvernement de Venise que l’on manquait de place dans le Gheto Novo. On leur attribua alors vingt logements pourvus de jardins dans le Gheto Vechio, situé au sud du premier, que l’on enclot d’un mur pourvu de deux portes surveillées ».

Les « Juifs espagnols et portugais formèrent une troisième migration importante, la Natione Ponentina, à partir de 1589, et logèrent aussi dans le Gheto Vechio ».

En 1630, des « marchands Juifs fortunés demandèrent un supplément d’espace qu’on leur accorda dans un quartier qui prit le nom de Gheto Novissimo (ghetto très récent) ».

Les « particularismes culturels se distinguaient dans l’occupation spatiale du ghetto comme dans les édifices communautaires. Des petits groupes se formèrent sous la dénomination de Natione (nation), Università (université) ou Scola (école) ».

Les Ashkénazes construisirent « deux synagogues (Scola Grande Tedesca et Scola Cantòn) entre 1528 et 1532, puis trois plus petites sur le Campo ».

En 1575, les Italiens, originaires de Rome et d’Italie centrale, y édifièrent « eux aussi la Scola Italiana. Les Levantins, qui apportèrent leurs modes de vie et leurs cultes orientaux, édifièrent dans l’espace ouvert du Gheto Vechio leur grande synagogue, la Scola Levantina, un hôpital et une auberge pour les marchands de passage ».

Dans « les ruelles voisines, les juifs séfarades, descendants des Juifs qui avaient fui la péninsule ibérique après 1492, bâtirent quant à eux en 1584 la Scola Spagnola, la plus monumentale du ghetto ».
« L’activité intellectuelle connut un essor exceptionnel : en témoignent des personnalités célèbres telles le grammairien Élie Levita, les rabbins Leone da Modena ou Simone Luzzato, la poétesse Sara Copio Sullam. Dans le ghetto, on trouvait un théâtre ainsi que des salons littéraires et musicaux. La grand’ rue du Gheto Vechio comptait de nombreuses boutiques et les libraires proposaient un large choix d’ouvrages. Très active dès 1516, l’imprimerie hébraïque fleurit jusqu’au milieu du XVIIe siècle, avant d’être surpassée par l’imprimerie amstellodamoise ».

« Employant des imprimeurs et typographes ashkénazes, elle fut animée par de grands éditeurs chrétiens : Daniel Bromberg d’Anvers (qui lança les premières éditions complètes du Talmud de Babylone et du Talmud de Jérusalem ainsi que des livres de prières et des éditions complètes de la Bible hébraïque), la famille d’Alvise Bragadini, Marco Antonio Giustiniani, Giovanni di Gara… À la suite de rivalités entre Bragadini et Giustiniani, le pape Jules II ordonna, en août 1553, l’autodafé du Talmud qu’il décréta « hérétique » et « blasphématoire ». Le brûlement public de tous les exemplaires du Talmud et de nombreux ouvrages le citant eut lieu à Venise, sur la piazza San Marco en octobre 1553. Un autre autodafé eut lieu en 1568. Désormais, l’impression hébraïque fut placée sous le contrôle d’une commission de censeurs ».

« Soumises à un contrôle rigoureux, les différentes communautés devaient assurer le paiement d’une lourde taxe communautaire levée par les autorités vénitiennes. Au début du XVIe siècle, les seules activités économiques autorisées étaient le prêt d’argent, le commerce de textiles et objets d’occasion, l’imprimerie hébraïque et la médecine. Les Juifs excellèrent dans les professions médicales et les médecins Juifs vénitiens bénéficiaient d’un statut à part – comme le droit de circuler hors du ghetto la nuit – afin de pouvoir soigner les chrétiens ».

Le « rôle prestigieux des Levantini et des Ponentini dans le commerce maritime leur valut un statut favorable de la part des autorités qui tenaient à les conserver comme intermédiaires avec l’Empire ottoman après la perte de puissance de Venise dans l’espace méditerranéen. Si elles tardèrent à leur accorder un droit de résidence permanent, elles leur laissèrent une plus grande liberté professionnelle et vestimentaire qu’aux ashkénazes et aux italiens. »

Malgré des « restrictions imposées aux Juifs, le ghetto devint un centre vital de l’économie vénitienne ».

« Cependant, au cours de la seconde moitié du XVIIe siècle, le déclin de la puissance vénitienne et l’énormité de la taxe imposée aux Juifs épuisèrent les ressources de la communauté qui s’endetta lourdement ».

Un « grand nombre de Juifs quittèrent alors Venise pour s’établir à Amsterdam, dans les ports de la mer Tyrrhénienne ou dans l’Empire ottoman ».

De 1658 à 1666, « l’aventure du pseudo-messie Shabbataï Tsevi ébranla profondément le judaïsme vénitien, créant une vague d’immigration en Terre sainte et causant la ruine de nombreuses familles Juives ».

La « communauté vénitienne se déclara en banqueroute en 1737 ».

De l’émancipation à la Shoah
Effet bénéfique de la Révolution française : en 1797, les « troupes françaises placées sous le commandement de Bonaparte envahirent le territoire de la République de Venise et rouvrirent le ghetto ».

« Émancipés, les Juifs devinrent ainsi des citoyens à part entière. Dès lors, leur destin devait se confondre avec celui des autres Juifs d’Italie. Ils connurent un processus d’intégration politique et économique complet. Certains jouèrent un rôle politique important lors du Risorgimento, tels Daniele Manin, le premier député Juif élu en Vénétie, Isacco Pesaro, Jacopo Treves ou Leone Pincherle. La communauté versa son tribut de sang lors de la Première Guerre mondiale ».

En 1931, « en raison du déclin économique de Venise, la communauté ne comptait plus que 1 814 membres, et en 1938, après la promulgation des lois raciales, seulement 1 200 ».

En 1943, « l’entrée des troupes allemandes dans la ville fut suivie de mesures tragiques : entre le 8 septembre 1943 et avril 1945, environ 200 personnes – et notamment les pensionnaires de la Casa israelitica di riposo et ceux qui y avaient trouvé refuge –, furent déportées et assassinées à Auschwitz ».

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, la communauté Juive « compta encore 1 050 membres, mais la plupart choisirent de quitter la ville ».

En 2015, la communauté juive de Venise avoisine cinq cents membres.

La restauration des objets liturgiques
Parties des collections du Museo Ebraico de Venise, les objets liturgiques retrouvés « constituent un témoignage fort de la splendeur de l’orfèvrerie vénitienne. Soustraits aux spoliations, ils étaient en très mauvais état de conservation lorsqu’ils furent redécouverts à la faveur de la rénovation de la grande synagogue espagnole. En raison du climat humide et salin, leur surface était couverte d’une épaisse couche de sulfuration ou d’oxydation, qui rendait difficile, dans certains cas, l’identification des matériaux. En outre, plusieurs objets présentaient des déformations et des soudures à l’étain réalisées lors d’interventions anciennes ».

Une « importante campagne de restauration a été menée ».

« Tous ces éléments ont été démontés afin de permettre un nettoyage approfondi, les encastrements rectifiés et les soudures réparées. Les surfaces ont été nettoyées au tampon avec des poudres très fines de carbonate de calcium ou bicarbonate de sodium. Dans les cas de sulfurations plus consistantes, on a recouru localement à des compresses de trisodium EDTA pour procéder ensuite à un finissage mécanique au tampon et à un rinçage à l’eau déionisée, destiné à l’enlèvement des résidus. Les objets en argent ont été protégés d’une triple couche de laque nitrocellulose, afin de ralentir la formation d’une nouvelle strate de sulfuration ».

La restauration, « effectuée par Cristina Passeri et Sansovino Restauri, a été rendue possible grâce au soutien de Venetian Heritage et de la maison de joaillerie Vhernier ».

500e anniversaire
Le 21 décembre 2015, Toute l'Histoire a diffusé Le ghetto de Venise. Une histoire des Juifs de Venise : "À l'occasion du 500e anniversaire du premier ghetto juif au monde, celui de Venise, un adolescent américain retourne sur les traces de ses origines et de la communauté hébraïque de la Cité de Doges. Au travers de ses rencontres et de ses pérégrinations il nous fait traverser le temps et revivre tous les us et coutumes d'une communauté qui a façonné la ville et son art de vivre". Le 25 mars 2016, Toute l'Histoire rediffusera ce documentaire.

Le 26 janvier 2016, l'Institut culturel italien de Paris présentera Le ghetto de Venise. 500 ans d'existence : "À la veille de la journée de la mémoire, nous présentons en avant-première un documentaire sur le plus ancien ghetto d’Europe, qui célèbre en 2016 ses 500 ans d’existence.

Soutenu par la Fondation pour la Mémoire de la Shoah et la chaîne Toute l’Histoire, ce documentaire The Venice Ghetto, 500 Years of Life (Il Ghetto di Venezia, 500 Anni di Vita) d’Emanuela Giordano, coproduit par les sociétés Tangram, Arsam International et Cerigo Films, a été présenté dans le cadre de la Mostra et sera diffusé en France en mars 2016. Il retrace l’histoire de la communauté juive de Venise, à travers des témoignages, des séquences animées et les éclairages des grands témoins de cette histoire complexe. C’est un adolescent juif d’origine vénitienne, Lorenzo Luzzatto, né et élevé à New York, qui nous guide durant ce voyage. Accompagné de sa tante et de ses deux cousins vénitiens, il va découvrir un monde inconnu et l’incroyable richesse des échanges culturels dont le Ghetto fut le théâtre à l’époque moderne".

Le 25 mars 2016, Toute l'Histoire diffusa Le ghetto de Venise. Une histoire des Juifs de Venise. "À l'occasion du 500ème anniversaire du premier ghetto juif au monde, celui de Venise, un adolescent américain retourne sur les traces de ses origines et de la communauté hébraïque de la Cité de Doges. Au travers de ses rencontres et de ses pérégrinations il nous fait traverser le temps et revivre tous les us et coutumes d'une communauté qui a façonné la ville et son art de vivre".

Le 14 avril 2016 à 19 h, le MAHJ proposera Ghetto de Venise, 500 ans. Une rencontre avec Donatella Calabi, auteur du Ghetto de Venise, 500 ans (Liana Levi, 2016), dialoguant avec Fabio Gambaro, journaliste, écrivain et correspondant de la Repubblica à Paris. Donatella Calabi "est directrice du Comité scientifique du Cinquième Centenaire de l’institution du Ghetto de Venise et commissaire de l’exposition sur le même sujet au palais des Doges (juin-novembre 2016. Son ouvrage relate l’histoire de ce lieu clos, depuis son institution jusqu’au processus d’assimilation et met en lumière les relations qui, malgré la réglementation, existaient bien avec le reste de la société civile et avec le monde méditerranéen et d’autres États européens". "29 mars 1516. La Sérénissime impose aux Juifs de Venise de se regrouper dans le lieu-dit «Geto», à l’extrémité nord de la ville, sur une île encerclée par des canaux. Deux portes, ouvertes le matin et refermées le soir à minuit, donneront désormais accès à ce lieu. Les habitants pourront le quitter dans la journée pour exercer leur profession, mais la nuit seuls les médecins seront autorisés à sortir pour soigner les Chrétiens hors les murs. Le premier ghetto est né. Son appellation sera désormais associée à tous les lieux de ségrégation dans le monde. Aujourd’hui, 500 ans après, nous nous posons d’innombrables questions concernant cette mesure. Qu’est-ce qui l’a motivée? Comment la communauté juive l’a-t-elle acceptée? Était-elle d’ailleurs ressentie comme une contrainte ou comme s’inscrivant dans une politique générale de la République vénitienne vis-à-vis des communautés étrangères? Quelle a été la vie dans ce lieu de confinement durant les 300 ans qui ont précédé la suppression des portes par Napoléon ? Depuis l’institution du «lieu clos» jusqu’au processus d’assimilation, dans une approche qui englobe Venise dans son ensemble, ce livre met en lumière les relations qui, malgré la réglementation, existaient entre la Communauté et le reste de la société civile, et aussi la vie de la plus importante ville cosmopolite du bassin méditerranéen".

Un événement suivi de la projection du film Le Ghetto de Venise. Une histoire des Juifs de Venise, documentaire réalisé par Emanuela Giordano (Italie / France, 54 min). Le Ghetto de Venise. Une histoire des Juifs de Venise "retrace l’histoire du plus ancien ghetto d’Europe, à travers les récits de spécialistes qui se concentrent chacun sur une question : les origines, les relations entre les juifs et le gouvernement de la Sérénissime, entre les juifs de cultures et langues différentes, les grands personnages du ghetto, les métiers autorisés, la Kabbale, la cuisine, l’aventure nationale italienne et les persécutions. Le réalisateur a choisi de relier l’ensemble de ces récits par celui d’un adolescent américain qui retourne sur les traces de sa famille maternelle, les Luzzatto, une grande famille dont l’histoire se confond avec celle du Ghetto de Venise. Ce film a reçu le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah".

"Au XVIe siècle, Venise est une ville de 150 000 habitants, nettement cosmopolite. La communauté juive y est présente depuis des siècles, soumise à certaines époques à des restrictions de résidence, mais en règle générale libre de choisir son lieu d’habitation. Pourtant, le 29 mars 1516, le gouvernement décide de l’isoler du corps citadin. Les Juifs des différents quartiers de la ville doivent se regrouper dans le « Geto Nuovo », situé à Cannaregio. Le lieu est encerclé par des canaux. Deux portes, ouvertes le matin et refermées le soir à minuit par quatre gardiens chrétiens, donnent accès au quartier. Les habitants peuvent sortir dans la journée pour exercer leurs professions, mais la nuit seuls les médecins sont autorisés à le faire afin de soigner les patients hors les murs. Il s’agit là du premier « ghetto » dans l’histoire. À l’origine le terme de « geto » est celui d’un lieu-dit, mais ce nom sera dès lors associé au quartier juif vénitien, puis à tous les lieux de ségrégation".

Le 25 octobre 2016, à 20 h 30, le Centre Yavné de Bordeaux proposera la conférence de Evelien Chayes, ingénieur, professeur et auteur, Venise et ses rabbins à l’époque de la première modernité - quand le ghetto attirait les Français "Pour le ghetto de Venise, les premières décennies du XVIIe siècle marquèrent une période non seulement de tensions voire de menaces d’expulsion, mais aussi une ère d’échanges culturels intenses avec des chrétiens. Parmi ces derniers il y eut une forte présence française. Les rabbins, quant à eux, semblent avoir été sollicités plus que jamais par ces visiteurs". Evelien enseigne actuellement à l’Université Bordeaux Montaigne. Elle est l’auteur de L’éloquence des pierres précieuses, (Paris, 2010) et co-auteur, avec G. Veltri, d’un livre sur le ghetto vénitien: Oltre le mura del Ghetto. Accademie, scetticismo e tolleranza nella Venezia barocca (Palermo, 2016).


Jusqu’au 13 septembre 2015
Hôtel de Saint-Aignan
71, rue du Temple. 75003 Paris
Tél. : (33) 1 53 01 86 60
Du lundi au vendredi de 11 h à 18 h. Dimanche de 10 h à 18 h. 

Visuels :
Affiche
Couronne de Torah, keter Torah
Italie, vers 1700, argent
Collection de la Communauté juive de Venise
© Fondazione Venetian Heritage

Coffre pour rouleau de Torah, tiq
Probablement Venise, XVIIIe siècle, bois doré et tissu - Collection de la communauté juive de Venise

Ornement de bâton de Torah, rimmon
Venise, début du XVIIIe siècle, argent - collection de la Communauté juive de Venise

Contrat de mariage, Ketoubbah
Conegliano/ Vénétie/ Italie, 1803 – gouache et écriture manuscrite à l'encre sur parchemin
Mahj, fonds du musée d’art juif de Paris

Chandelier mural pour la fête des Lumières (Hanoukkah)
Probablement Venise, fin du XIXe siècle, bronze
Collection de la communauté juive de Venise

Bras de lumière applique
Giovanni Fantinidella Torah (orfèvre vénitien)
Venise, 1851, argent et bois
Collection de la communauté juive de Venise

Intérieur de la Scuola Tedesca avec la galerie réservée aux femmes (matronée) et l’aron où sont placés les rouleaux de la Loi, Venise.


A lire sur ce blog :
Shoah (Holocaust)
Les citations proviennent du dossier de presse. Cet article a été publié le 13 septembre 2015, puis les 18 décembre 2015,  26 janvier, 24 mars et 14 avril 2016.

dimanche 23 octobre 2016

« La tragédie des Brigades Internationales » de Patrick Rotman


Arte présentera les 25 octobre et 7 novembre 2016 « La tragédie des Brigades Internationales » (Vom Kämpfen und Sterben der Internationalen Brigaden), documentaire intéressant de Patrick Rotman. De « 1936 à 1939, la vraie histoire de ces combattants venus mêler leur destin à celui du peuple espagnol, dans l’éclatante lumière de l’héroïsme fraternel et la pénombre des crimes et des liquidations ».

Le Front populaire et les photographes
« Les chansons du Front populaire », par Yves Riou et Philippe Pouchain


Dans les années 1980 et 1990, Patrick Rotman et Hervé Hamon sont devenus célèbres pour leurs enquêtes sérieuses et souvent déclinées en documentaires, et leur biographie d’Yves Montand. Les thèmes ? Les professeurs, Mai 68, les "intellocrates", la guerre d’Algérie sans en percevoir le caractère djihadiste, la « deuxième gauche » incarnée par le syndicat CFDT.

Co-auteur avec Jean Lacouture d’une biographie sur François Mitterrand, Patrick Rotman a poursuivi une carrière solo en présentant une émission historique télévisée Les Brûlures de l’Histoire. Et a réussi à générer une économie d’auteur de gauche reposant sur trois principaux piliers : l’édition – directeur de collection et auteur aux éditions du Seuil -, le service public audiovisuel – coproducteur et diffuseur de documentaires ou téléfilms -, et la société Kuiv Productions dirigée par Michel Rotman.

En 2011, est sorti le film La Conquête réalisé par Xavier Durringer sur un scénario de Patrick Rotman. L’ascension politique de Nicolas Sarkozy de 2002 et 2007, ses problèmes conjugaux, ses rivaux... Las, éclate l’affaire Dominique Strauss-Kahn, impliqué dans une agression sexuelle de Nafissatou Diallo, femme de chambre à l’hôtel Sofitel de New York. Une histoire aux nombreux rebondissements qui a intéressé davantage les spectateurs français.

Trois totalitarismes
Pourquoi l’intérêt de Patrick Rotman pour la Guerre d’Espagne au travers du prisme des « combats tragiques des Brigades internationales contre le fascisme » ? « C’est un conflit oublié, mais fondamental. Je le vois comme une antichambre de la Seconde Guerre mondiale, durant laquelle interviennent toutes les grandes puissances, mais aussi comme un conflit symbolique entre le bien et le mal, ou, pour le dire abruptement, entre les brigades du sacrifice. La guerre d’Espagne a longtemps marqué l’imaginaire de la gauche française, avant d’être peu à peu effacée de la mémoire collective. C’est pourquoi j’ai voulu la faire revivre avec des images rares, étonnantes, émouvantes. La guerre d’Espagne symbolise toute la tragédie du XXe siècle : le triomphe des totalitarismes », a expliqué Patrick Rotman à Emmanuel Raspiengeas.

Et de préciser : « Ce qui m’intéressait, c’était de revenir sur cette vision mythologique, de montrer la réalité de ce conflit, qui fut aussi l’affrontement des deux totalitarismes du XXe siècle, le communisme et le nazisme. Sans oublier ce que l’on peut appeler « une guerre civile dans la guerre civile », c’est-à-dire la prise de pouvoir par les communistes dans le camp républicain. J’ai souhaité dépasser la grande chanson de geste qu’a représenté la guerre d’Espagne, en me focalisant sur le trajet héroïque des Brigades internationales ».

Qui étaient ces Brigades internationales ? « Trente-cinq à quarante mille hommes et femmes venus de tous les pays. Les Brigades étaient entièrement organisées par l’Internationale communiste, qui les armait. Elles ont été envoyées dans tous les combats, sans aucun souci de préserver des vies humaines, ce qui a provoqué des pertes énormes : près d’un tiers des effectifs. J’ai voulu montrer la contradiction entre l’idéal magnifique de ces hommes et la terrible finalité de leur combat contre le fascisme, qui se soldera par un échec militaire et politique. Après la défaite, ceux qui étaient issus d’Europe de l’Est, les Polonais, les Allemands, les Yougoslaves, n’ont pas pu rentrer dans leurs pays, alors sous dictature nazie ou communiste. Ils furent parqués dans des camps en France, où ils ont appris la signature du pacte germano-soviétique… Une effroyable fin de parcours. Certains furent ensuite livrés à la Gestapo, pendant que d’autres parvinrent à entrer dans la Résistance. D’autres encore furent victimes de procès staliniens en Hongrie ou en Tchécoslovaquie ».

Hormis l’Union soviétique, quel autre pays en 1939 était sous férule communiste ?

Si la guerre d’Espagne est une « antichambre de la Seconde Guerre mondiale », alors la guerre d’Indépendance d’Israël est un épilogue de ce conflit. Des nazis ont combattu dans les rangs des pays et entité Arabes contre le jeune Etat Juif renaissant pour lequel ont lutté des sabras, des survivants de la Shoah, des volontaires, juifs et non juifs, venant du monde entier. Un thème rarement évoqué dans des documentaires.

En 2015, le rappel par le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu des liens entre le grand mufti de Jérusalem Mohammed al-Husseini et le Führer Adolf Hitler, ainsi que l’implication du mentor d’Arafat dans la Shoah ont soulevé une polémique mondiale. Un « non-sujet » pour Patrick Rotman et Kuiv Productions ? Le service public audiovisuel, en l’occurrence Arte, n’accepterait-il les projets de documentaristes juifs que sur des thèmes « politiquement corrects » ? Pourtant le combat d'Israël contre les nazislamistes visant à sa destruction n'est-il pas un "conflit symbolique entre le bien et le mal".

Que risquerait Patrick Rotman à traiter de sujets cruciaux contemporains, telles l’affaire al Dura ou les spoliations actuelles de Français juifs ?

Patrick Rotman souligne l'implication de l'Eglise catholique en faveur des mutins. Quid des imams à l'égard des soldats rifains ? Quels liens entre ces derniers et leurs homologues allemands et italiens ? Qui étaient les milliers de volontaires - irlandais, marocains, russes blancs - engagés au côté du général Franco contre la république espagnole, et quelles étaient leurs motivations ?

Patrick Rotman élude aussi le caractère juif de nombreux volontaires des Brigades internationales à "l'entrainement sommaire". Pourquoi ?

Les Juifs engagés dans les Brigades internationales ont représenté plus de 10%, entre 6 000 et 8 000, soit un tiers des Américains, un cinquième des Britanniques et la moitié des Polonais. Venus essentiellement de Pologne, des Etats-Unis, de France, d’Eretz Israel, d’Allemagne, de Grande-Bretagne, de Belgique, de Hongrie, du Canada et d’URSS, ils s’appelaient Shimon Avidan, Fernando Gerassi, David Guest, Artur Kerschner, Sam LevingerBert « Yank » Levy, George Nathan, Alfred Sherman, Drago Štajnberger, Máté Zalka. Dans le Bataillon Palafox, la Compagnie Naftali Botwin, créée en décembre 1937, était composée entièrement de combattants juifs. En outre, on évalue à 70% la part du personnel médical volontaire pour soigner les blessés à être juive. Le rôle des Juifs a été longtemps marginalisé en raison, selon l’historien Martin Sugarman, des « gardiens de la mémoire » staliniens.

"Pour beaucoup, le mythe des Brigades internationales reste aujourd'hui encore intact. Et pourtant, derrière l'aventure héroïque de milliers de volontaires venus de tous les pays au secours de la République espagnole, se cache une autre vérité, déconcertante et douloureuse, que révèle ce témoignage sauvé de l'oubli. Sygmunt Stein, militant communiste juif en Tchécoslovaquie, bouleversé par les procès de Moscou qui ébranlent sa foi révolutionnaire, va chercher en Espagne l'étincelle qui ranimera ses idéaux. Mais arrivé à Albacete, siège des Brigades internationales, il se voit nommé commissaire de la propagande, poste où il découvre jour après jour l'étendue de l'imposture stalinienne. Très vite, la réalité s'impose à lui : "La Russie craignait d'avoir une république démocratique victorieuse en Europe occidentale, et sabotait pour cette raison le duel sanglant entre les forces démocratiques et le fascisme." Tout ce qu'il croyait combattre dans le franquisme, à commencer par l'antisémitisme, il le retrouve dans son propre camp. La déception est à la mesure de l'espoir qui l'avait mené en Espagne: immense. Affecté par la suite à la compagnie juive Botwin, il sera envoyé au front pour servir de chair à canon. Des exécutions arbitraires du "boucher d'Albacete", André Marty, aux banquets orgiaques des commissaires politiques, en passant par les mensonges meurtriers de la propagande soviétique, Sygmunt Stein dénonce violemment dans son livre Ma guerre d'Espagne : Brigades internationales : la fin d'un mythe, écrit en yiddish dans les années 1950, et resté inédit en français, la légende dorée des Brigades internationales".

Un documentaire à voir car, depuis quelques années, des journalistes ont dressé un parallèle infondé et infamant entre les Brigades internationales et les musulmans rejoignant l’Etat islamique pour combattre en Syrie. Ce qui permet d’occulter le caractère politico-religieux de l’engagement djihadiste hostile à la démocratie : « La Syrie, Bilad el-Sham en arabe, joue un rôle particulier dans l'eschatologie musulmane. Ce pays de Cham est cité dans le Coran et les Hadiths, car c'est là que doit se dérouler l'affrontement final contre Satan, contre la Bête à la fin des temps, lors du jugement dernier. Les musulmans croient même que Jésus –dans sa version coranique– reviendra sur terre en Syrie. L'un des minarets de la mosquée des Omeyyades à Damas est d'ailleurs appelé le minaret de Jésus. Tout cela résonne dans l'imaginaire des djihadistes. Ils mènent un combat contre ce qu'ils considèrent comme le Mal sur une terre dont parle la tradition islamique. Voilà aussi pourquoi la Syrie est devenue un tel aimant », a expliqué Frédéric Pichon, expert en géo-politique.

A la rigueur, l’engagement de volontaires internationaux auprès des combattants Kurdes pourrait présenter des points communs avec les Brigades internationales.

Epopée
« À travers de poignantes archives, Patrick Rotman retrace  l'histoire des trente-cinq mille volontaires venus du monde entier combattre le franquisme, défendre la jeune République, menacée par le putsch de Franco, lui-même soutenu d'emblée par l'Allemagne nazie et l'Italie fasciste, dans la guerre civile espagnole (1936-1939) ».

L'armée d'Espagne au Maroc compte 40 000 hommes. Le Pronunciamento échoue, mais environ un quart du territoire espagnol est régi par le golpe rebelle dirigé par le général Franco. Bastion anarchiste, la Catalogne, fidèle à la République, résiste. A l'été 1936, c'est l'effervescence révolutionnaire. La Terreur rouge cause des milliers de morts. L'objectif : la révolution. Des milliers d'exploitations agricoles sont collectivisées, 18 000 usines sont occupées, des banques sont pillées. La propriété est confisquée, grande ou petite (magasins de coiffure). Pour le quotidien populaire L'Intransigeant, Antoine de Saint-Exupéry couvre la guerre, et les exécutions. Sur le front d'Aragon, les photographes Robert Capa et Gerda Taro informent sur ce conflit dans lequel l'Allemagne nazie et l'Italie fasciste interviennent de manière décisive au profit des mutins. Du sud de l'Espagne, les mutins débutent la Reconquête avec comme cri : "Viva la muerte" ("Vive la mort"). Les partisans de la République leur opposeront ¡No pasarán! (« Ils ne passeront pas ! »).

Un "pacte de neutralité" unit les puissances européennes, dont la Grande-Bretagne et l'Union soviétique, pour ne pas s'ingérer dans ce conflit. Grâce à Jean Moulin, des avions français sont acheminés vers la république espagnole avant l'entrée en vigueur de ce pacte. Les "avions de Malraux (Escadrile España) s'opposent à la remontée de l'armée d'Afrique de Franco". Ce qui inspire L'Espoir de Malraux. Les risques évidents incitent Staline à délaisser l'attentisme. En septembre 1936, l'URSS aide la République en lui livrant des armes et envoyant des agents de renseignements. En échange de cette aide militaire, la République lui livre l'or de la banque d'Espagne.

« Ouvriers parisiens, militants tchèques et britanniques, dockers new-yorkais, mineurs polonais ou anglais, militants antifascistes allemands", dont Willy Brandt, "et communistes italiens... : en tout, quelque trente-cinq mille hommes, venus d'une cinquantaine de pays, vont combattre sur tous les fronts de la guerre, souvent en première ligne et sans aucune formation, dans des batailles de plus en plus désespérées, pour défendre la République menacée par le putsch de Franco ».
   
Ces volontaires « répondent à l'appel lancé sous l'égide de Moscou par l'Internationale communiste, alors que les démocraties occidentales ont décidé de ne pas intervenir ».


Ils « ont entendu également les plaidoyers d'André Malraux et de George Orwell, engagés dès la première heure, l'écrivain français à la tête d'une escadrille aérienne, l'Anglais au sein du Poum (Parti ouvrier unifié marxiste, antistalinien) ».

Ils « ont peut-être vu aussi les clichés incroyables qu'un couple de jeunes photographes, Gerta Pohorylle et Endre Friedmann, alias Gerda Taro et Robert Capa, expédient jour après jour du front ». A Madrid, comme les écrivains - Hemingway, Dos Passos - et correspondants de guerre -  Mikhaïl Koltsov de la Pravda, Geoffrey Cox du News Chronicle, Henry Buckley, du Daily Telegraph, Ksawery Pruszynski, de la revue polonaise Wiadomosci Lireackie, Herbert L. Matthews du New York Times -, ils séjournent à l'hôtel Florida.

Certains volontaires des Brigades internationales ont rejoint les Olympiades populaires à Barcelone, et sont demeurés en Espagne après leur annulation causée par le soulèvement militaire du général Franco, après son pronunciamento du 18 juillet 1936. « Nous étions venus défier le fascisme sur un stade et l'occasion nous fut donnée de le combattre tout court ». Footballeur juif polonais d'Anvers, Emmanuel Mincq rejoint le Bataillon Thälmann et co-dirigera la Brigade Dombrosky. Après la fin de la guerre en 1939, il est interné dans des camps français à Argelès, Le Vernet, Gurs.

Comme ces volontaires, les « écrivains Ernest Hemingway, John Dos Passos, Gustave Regler ou le documentariste Joris Ivens vont aussi contribuer à exalter la résistance héroïque du peuple espagnol, face à une armée franquiste bien supérieure en nombre et surarmée, qui multiplie les massacres au fil de ses victoires ».

« À leurs côtés, le correspondant de la Pravda, Mikhaïl Koltsov, informe aussi le NKVD... »

« Dès 1937, les Soviétiques, affirmant leur emprise sur le camp républicain, agissent en effet en Espagne comme à domicile, arrêtant, torturant, exécutant tous ceux qui s'opposent au stalinisme. Les militants anarchistes et libertaires, parmi lesquels figurent nombre de brigadistes, se retrouvent pris ainsi entre deux feux totalitaires ».

Ce « film raconte l’histoire des Brigades internationales qui se confond avec celle de la guerre d’Espagne : la guerre civile, les événements militaires, les affrontements dans le camp républicain, la révolution sociale, l’internationalisation du conflit, les raisons de la défaite, l’engagement des intellectuels et artistes comme André Malraux, Ernest Hemingway, Robert Capa, Dos Passos ou l’écrivain allemand Gustave Regler », ses figures telle Dolores Ibárruri Gómez, alias la Pasionara.

Le 28 octobre 1938, les Brigades internationales défilent à Barcelone dans une revue d’adieu en présence du gouvernement espagnol et de « représentants des partis politiques ». Le Desfilado.

Des « images rares, voire inédites, recherchées dans une quinzaine de pays retracent, de l’enthousiasme à la désillusion, l’épopée tragique des volontaires internationaux venus mêler leur destin à celui du peuple espagnol, dans l’éclatante lumière de l’héroïsme fraternel et la pénombre des crimes et des liquidations ».

« Restituant à la fois destins individuels et complexité historique, Patrick Rotman retrace ces trois années d'un combat perdu, dont les faits d'armes continuent de nourrir, aujourd'hui encore, le romantisme révolutionnaire. Un récit intense et détaillé, porté par de poignantes archives, dont nombre des images magnifiques de Robert Capa et de Gerda Taro, qui mourra avant la défaite finale, à 27 ans, écrasée accidentellement par un char républicain ».

« Quand je pense à la quantité de gens extraordinaires que j'ai connus et qui sont morts dans cette guerre, avait-elle écrit peu de temps auparavant, j'ai le sentiment absurde que ce n'est vraiment pas juste d'être encore en vie », a écrit la photographe juive Gerda Taro (1910-1937).


LA GUERRE D’ESPAGNE

« 1936
Février
Le Front Populaire remporte les élections législatives
17-18 juillet
À l’appel du général Franco, soulèvement de garnisons de l’armée. Une véritable insurrection populaire répond au coup de force des troupes rebelles. Au soir du 20 juillet, un tiers du territoire espagnol est sous la domination des franquistes.
Juillet-Août
La sédition militaire précipite la Révolution. L’État se décompose en quelques jours. Dans un désordre absolu, débute une période de terreur rouge.
La terreur blanche répond à la terreur rouge. Début août, à Londres, un pacte de non-intervention est décidé entre les principales puissances européennes.
Hitler et Mussolini de leur côté, apportent un soutien décisif à Franco.
Septembre-Octobre
L’URSS décide d’aider la République espagnole en lui fournissant matériel militaires et instructeurs. Au total sur l’ensemble de la guerre civile, 650 avions, 347 chars et 20 000 mitrailleuses sont fournis par l’Union soviétique. En échange, le gouvernement espagnol livre à Moscou l’or de la Banque d’Espagne.
Les premiers groupes de brigadistes internationaux arrivent début octobre.
Novembre
Début de la bataille de Madrid.
Décembre
Devant la résistance acharnée de Madrid, Franco renonce à prendre la capitale par une offensive frontale.

1937
Février
BATAILLE DE JARAMA
Franco n’a pu prendre Madrid mais l’encercle pour l’isoler de ses bases de ravitaillement.
Le 6 février, il lance sur un front de 18 km une attaque en tenaille au sud-est de Madrid à travers la rivière Jarama pour couper la route de Valence à Madrid.
Les franquistes disposent de 40 000 hommes et d’une centaine de blindés.
Le front finit pas se stabiliser. Les deux camps ont subi des pertes considérables, autour de 10 000 hommes chacun.
Mars
BATAILLE DE GUADALAJARA
Le 8 mars, 35 000 soldats italiens attaquent avec une division blindée et foncent à travers les lignes républicaines.
Les Républicains brisent l’offensive italienne et contre-attaquent. La victoire de Guadalajara à laquelle les Brigades Internationales ont largement contribué, redonne espoir au camp républicain.
Avril
Le 25 avril, 43 avions de la Légion Condor bombardent une petite ville basque de 7 000 habitants, Guernica. 1654 morts et 800 blessés". Cette tragédie inspire à Pablo Picasso son célèbre tableau Guernica, montré au Pavillon espagnole de l'Exposition universelle à Paris.
"Mai
Le 3 mai, des gardes d’assaut tentent de reprendre, place de la Catalogne, le contrôle du Central Téléphonique de Barcelone gardé depuis juillet 36 par les miliciens anarchistes. Cette attaque met le feu aux poudres dans le camp républicain. 
En quelques heures, la ville se couvre de barricades. Les affrontements de Barcelone s’achèvent par la victoire totale des communistes sur les autres courants du camp républicain.
Juin
CHUTE DE BILBAO
Juillet
BATAILLE DE BRUNETE
L’état-major républicain déclenche le 6 juillet, l’offensive, la plus importante depuis le début de la guerre. L’objectif, a été choisi par les conseillers soviétiques : c’est Brunete un village à vingt kilomètres à l’ouest de Madrid. 70 000 hommes participent à l’opération. Cinq Brigades Internationales se voient attribuer le rôle clef dans cette bataille qui doit desserrer l’étau autour de la capitale.
La grande offensive de la République sur Brunete, s’achève par un revers majeur, la destruction des meilleures troupes.
23 000 combattants républicains y laissent leur vie.

1938
Janvier-Février
BATAILLE DE TERUEL
Le 8 janvier, la garnison franquiste capitule.
Mais Franco ordonne de ramener des troupes fraîches et lance la contre attaque.
75 000 soldats nationalistes partent à l’assaut des positions républicaines. Teruel est reprise par les franquistes en février.
Mars
OFFENSIVE NATIONALISTE EN ARAGON
Le 9 mars, 150 000 soldats nationalistes appuyés par 200 chars, 600 avions, 700 canons attaquent sur 100 km de front une armée républicaine à bout de forces. Le front est rompu.
L’offensive nationaliste progresse de manière spectaculaire et atteint la Méditerranée. Ce qui reste du territoire républicain est coupé en deux.
Juillet-Novembre
BATAILLE DE L’EBRE
A l’aube du 25 juillet 1938, les troupes républicaines commencent à traverser l’Ebre. Au bout d’une semaine, le 1er août, l’offensive est brisée. Après 100 jours de combats terribles, les troupes républicaines pilonnées par plus de 300 avions, repassent l’Ebre. Les survivants retrouvent leurs positions de départ. 70 000 Républicains ont été mis hors de combat, (60 000 du côté nationaliste).
Octobre
RETRAIT DES BRIGADES INTERNATIONALES
Le 28 octobre 1938, c’est la Despedida, le défilé des adieux. Deux ans presque jour pour jour après leur arrivée triomphale, les Brigades internationales défilent sur l’avenue Diagonal en plein coeur de Barcelone.

1939
Janvier
CHUTE DE BARCELONE
Le 26 janvier 1939, les troupes de Franco entrent dans Barcelone. Les restes de l’armée républicaine franchissent la frontière française et rendent les armes. 
500 000 Espagnols fuient vers la France en un lamentable cortège de réfugiés. La guerre d’Espagne est finie ».

« La tragédie des Brigades Internationales », écrit et réalisé par Patrick Rotman
Art Francee, Kuiv Productions, France Télévisions , France 3, France, 2016, 101 min
Sur Arte les 25 octobre à 20 h 50 et 7 novembre 2016 à 9 h 25

Visuels : © KUIV PRODUCTIONS

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Les citations et la chronologie sont d'Arte.