mardi 28 février 2017

Juifs d’Algérie



A l’occasion du cinquantenaire des accords d’Evian (1962), le musée d’art et d’histoire du Judaïsme (MAHJ) présente l’exposition éponyme, assorti d’un magnifique catalogue, et « inédite retraçant les grandes étapes de l'histoire des Juifs d’Algérie » grâce en particulier avec des archives familiales. Érudition et carences informatives.  Le 5 juillet 1962, quelques jours après l'indépendance de l'Algérie, entre 700 et 1200 Européens, notamment juifs, ont été massacrés à Oran. Présente, informée, l'Armée française n'a rien fait pour protéger ces Européens. Le 27 février 2017, à 19 h 30, le Centre des Cultures juives à Grenoble organise la conférence de Norbert Bel Ange sur les soldats juifs d'Algérie pendant la Grande Guerre.


C’est incroyable ! Le musée d’art et d’histoire du Judaïsme de Paris, autant dire le plus important en Europe, ne parvient pas à retracer l’histoire des Juifs en « terre d’islam ».

Certes, un panneau au début de l’exposition reproduit un récit bouleversant, extrait du livre L’exil au Maghreb. La condition juive sous l’islam 1148-1912 de Paul B. Fenton et David L. Littman d’un pogrom antisémite commis par des musulmans sous joug islamique.

Mais la dhimmitude est évoquée en termes trop succincts dans le dossier de presse et dans la scénographie de l’exposition : le panneau l’évoquant brièvement côtoie de longs développements sur un « âge d’or ». Le catalogue n’en donne pas le cadre exact, et insiste plus sur les persécutions chrétiennes que sur les pogroms musulmans.

Autant l’antisémitisme chrétien et d’extrême-droite est souligné, autant « l’antijudaïsme théologique et l’antisémitisme politique » islamiques (Shmuel Trigano) ne sont même pas mentionnés dans cette exposition à laquelle ont contribué pourtant des historiens et sociologues éminents.

Lors du vernissage presse de l’exposition, j’ai évoqué ces deux points. Mal m’en a pris ! Anne-Hélène Hoog, commissaire de l’exposition, a nié vivement toute haine antisémite dans l’islam. Tout au plus a-t-elle concédé un « mépris » islamique à l’égard des Juifs. Quant à la journaliste d’un média arabe, elle a nié tout antisémitisme musulman, notamment cet hadith : « La pierre dira : « O musulman ! Viens tuer ce juif qui se cache derrière moi ».

De plus, cette histoire des Juifs d’Algérie - le 24 octobre 1870, le décret Crémieux "déclare citoyens français les Israélites indigènes de l'Algérie" - est lacunaire par manque d’archives sur les périodes antiques et médiévales – ce qui explique l’introduction générale de l’exposition - et, comme le remarque justement Anne-Hélène Hoog, car trop peu d’historiens étudient les archives de l’ex-empire ottoman. Ces carences informatives révèlent aussi que les autorités algériennes occultent le passé Juif de l'Algérie, et les contributions des Juifs autochtones à l'histoire de ce pays depuis l'Antiquité.

En outre, des cartes délimitant l’Algérie au fil des siècles auraient aidé à la compréhension de cette histoire.

 1962, la rupture
1962. Une date charnière pour la France et pour l’Algérie. Celle des accords d’Evian, et de le départ des Juifs d’Algérie en direction essentiellement de la France métropolitaine.

Un « double constat est à l’origine du projet : l'impact important du rapatriement des Juifsd’Algérie en 1962 sur le judaïsme métropolitain et la perte mémorielle de ce que fut le judaïsme en Afrique du Nord, plus précisément en Algérie. L’exposition Juifs d’Algérie met en lumière la grande diversité et la complexité des expériences, des trajectoires politiques et sociales des membres de cette communauté. Sont également abordées leur vie religieuse et leurs activités économiques. Enfin, la culture populaire des Juifs d’Algérie est évoquée, notamment les coutumes et les divertissements. La musique n’est pas absente de ce panorama : mélodies synagogales, chants traditionnels, compositions savantes ou populaires issues des traditions arabo-andalouse ou du malouf constantinois, créations hybrides marquées par les modes européennes et latines. Environ 250 documents (manuscrits, livres, textiles, objets, œuvres d’art), issus de collections publiques françaises et étrangères, ainsi que d’archives administratives et familiales, forment le corpus du parcours. Celui-ci est complété par des documents audiovisuels, des cartes, des chronologies et des bases de données numériques… L’exposition fait une large place à la mémoire familiale, à des objets et à des archives conservés depuis plusieurs générations. Elle témoigne ainsi des liens maintenus ou rompus des Juifs d’Algérie avec leur histoire et leur pays d’origine », écrit Anne Hélène Hoog, commissaire de l’exposition.

Et de poursuivre : « La majorité des documents recueillis datent d’une période allant de la fin du XIXe jusqu’à 1962 et consistent en photographies, portraits peints, papiers familiaux et administratifs, et objets. Les périodes antérieures sont d’un abord plus difficile et les archives des consulats de France à Alger, Oran et Bône (aux ANOM à Aix-en-Provence) ont été fort utiles pour évoquer par exemple la part prise par les juifs dans le commerce méditerranéen. Rassembler des judaica (objets de culte), qui jouent un rôle important pour montrer la diversité des communautés, des styles esthétiques et des liturgies, permet d’évoquer une profession exercée en majorité par des juifs, l’orfèvrerie, qui a produit une série d’objets en tous points remarquables, tels les rimmonim (ornements de bâtons de torah) de la collection du MAHJ mais aussi l’ensemble des judaica constantinoises appartenant au Wolfson Museum of Jewish Art du Heichal Shlomo ou les magnifiques objets composant la collection du Musée d’Israël à Jérusalem. Soucieux de transmettre leur patrimoine juif ou familial à la postérité, nombre de juifs d’Algérie ont choisi le MAHJ pour être le garant d’une (nouvelle) forme de continuité de la mémoire, collective et familiale, et de la transmission. Citons ici l’exemple du manuscrit Duran offert au musée en 2002 par l’ensemble des membres de la famille Durand, descendants de Rabbi Simon ben Tsemah Duran, précieux ouvrage conservé et transmis de génération en génération depuis le XVe siècle ».

Le 16 juin 2015, la Mairie du IVe arrondissement de Paris a accueilli la conférence Le Décret Crémieux : la longue marche des Juifs d’Algérie vers la liberté d'Albert Maarek, historien, avec la participation de l'ADACIA (Association des amis de Crémieux Isaac Adolphe) et la lecture de morceaux choisis par René Cheneaux et Paul Krissi. 


Le 18 janvier 2016, de 19 h 30 à 21 h 30, à l'Institut Universitaire d'Etudes Juives Elie Wiesel, Joëlle Allouche-Benayoun, docteur en psychologie sociale, maître de conférences, Université Paris XII, présentera son livre Les Juifs dans le tournant de l'Algérie. "Cet ouvrage fait appel à des spécialistes de diverses disciplines il montre comment, pendant la période française (1830-1962), la population juive d’Algérie s’est transformée par un processus social et politique d’accès à la citoyenneté. Ce processus continu fut largement troublé d’une part par l’hostilité plus ou moins ponctuelle des Français, des Européens de la colonie et des Musulmans, et d’autre part par les polémiques incessantes qui ont accompagné ce passage progressif d’un groupe d’indigènes colonisés en citoyens de la République française. Sans concertation préalable entre les auteurs, tous les textes de ce recueil abordent les moments forts de l’histoire contemporaine des Juifs d’Algérie, ceux qui ont façonné durablement leur identité: le décret Crémieux (1870), les émeutes de Constantine (1934), l’"Antijudaïsme" des Français, des Européens d’Algérie et des Musulmans, un racisme qui culmina sous le régime pétainiste de Vichy avec son lot d’exclusions scolaires et professionnelles, la rupture d’avec la terre natale (1962). Ces textes de statut divers ont l’avantage de varier les angles de vue, de n’exclure aucune voix concernée par des faits encore récents à l’échelle de l’histoire, de mettre en valeur l’intime que l’histoire avec grand H abandonne à l'oubli, tout en soulevant des questions toujours sensibles ; ils proposent en toute rigueur une photographie actuelle de l’historiographie des Juifs d’Algérie et renouvellent en partie les savoirs".


 Le 27 février 2017, à 19 h 30, le Centre des Cultures juives à Grenoble organise la conférence de Norbert Bel Ange sur les soldats juifs d'Algérie pendant la Grande Guerre."Très peu de travaux ont été consacrés au sujet des soldats juifs d'Algérie, à l’exception des travaux de Philippe Landau. Norbert Bel Ange est allé au plus près des archives militaires et des mémoires familiales. Les Poilus juifs d’Algérie et leurs familles ont payé un lourd tribut lors de la Grande Guerre. Une histoire encore méconnue".



Juifs d’Algérie. Musée d’art et d’histoire du Judaïsme et Skira-Flammarion, 2012. 272 pages, 35,50 €. ISBN : 9782081282483
Jusqu’au 27 janvier 2013
Hôtel de Saint-Aignan
71, rue du Temple. 75003 Paris
Tél. : 01 53 01 86 53
Lundi, mardi, jeudi, vendredi de 11 h à 18 h, le dimanche de 10 h à 18 h, le mercredi de 11 h à 21 h.

Articles sur ce blog concernant :
Les citations sont extraites du dossier de presse. Cet article a été publié le 26 janvier 2013, puis les 12 juin 2015, 18 janvier et 5 juillet 2016.

lundi 27 février 2017

« Last Folio » de Yuri Dojc


La Galerie Karsten Greve présente l’exposition « Last Folio: A Photographic Journey with Yuri Dojc » (« La Dernière Page. Voyage photographique avec Yuri Dojc ») de Yuri Dojc. Une exposition photographique inédite en France sur des rescapés de la Shoah et les vestiges témoignant de la présence des Juifs en Slovaquie avant la Deuxième Guerre mondiale.


Yuri Dojc est né en 1946 en Tchécoslovaquie dans une famille juive d’enseignants slovaques qui s’étaient cachés pour fuir les persécutions nazies lors de la Deuxième Guerre mondiale. 

Il poursuit à l’université Comenius à Bratislava des études d’ingénieur.

Après l’entrée à Prague des troupes du Pacte de Varsovie en 1968, il se trouve à Londres dans le cadre d’un programme d’échanges universitaires. Sur les conseils de son père, il y demeure, et un an plus tard, se réfugie à Toronto, au Canada. 

Il y étudie la photographie à l’université Ryerson.

Il travaille aussi pour les campagnes publicitaires de FedEx, Apple, Porsche, Canon, Club Med, Panasonic…

En 1997, lors de l’enterrement de son père, il fait la connaissance d’un rescapé de la Shoah.

Une rencontre déterminante qui le conduit à photographier des survivants slovaques.

À la recherche de l’héritage des Juifs de Slovaquie décrit dans le livre de son père, il initie le projet, Last Folio.

Élaboré comme une installation itinérante, Last Folio réunit une sélection de photographies, un film documentaire produit par Katya Krausova, et un livre. En 1968, Katya Krausova a quitté la Tchécoslovaquie et s’est réfugiée en Grande-Bretagne. Cette réalisatrice et productrice dirige Portobello Media et Portobello Pictures, dont l’un des films produits, Kolya de Jan Svěrák, a reçu en 1997 l’Oscar du meilleur film en langue étrangère.

Histoires
Yuri Dojc a parcouru la Slovaquie et a réalisé plus de cent cinquante portraits, captant des histoires, des émotions. 

« Nous aspirons tous à laisser quelque chose derrière nous ; une empreinte de notre passage. Mais il ne reste presque rien de ces personnes dont les vies ont été interrompues pendant la Shoah. La photographie me permet d’ériger un monument intime à leur mémoire. À travers ces clichés, je leur rends hommage et je conserve leur trace. Je ne peux qu’espérer que mes images parleront aux visiteurs de cette exposition », a expliqué Yuyri Dojc.

Lors de son périple, Yuri Dojc a immortalisé également des objets, des cimetières juifs et des bâtiments, dont des synagogues et des mikvés (bains rituels), impressionnants mais souvent vétustes, de la communauté juive slovaque.

Yuri Dojc « envisage chaque livre abandonné, abîmé par le temps, comme un survivant, dont il fait un portrait, préservé dans sa beauté finale : des images qui en disent plus long que les mots ». 

Katya Krausova a précisé : « Yuri et moi-même avons parcouru tout le pays, des petites villes et de minuscules hameaux, rencontré des gens, trouvé des restes de vie et des fragments de souvenirs. Retracer les expériences de nos familles et l’univers dans lequel elles ont vécu et sont mortes s’est avéré un voyage absolument renversant, à la fois émouvant, spirituel et très personnel. » 

De manière fortuite, Yuri Dojc, Katya Krausova, et leur équipe technique ont découvert à Bardejov, ville située à l’est de la Slovaquie, une école juive comme figée par le temps, abandonnée depuis qu’en 1942 ceux qui y priaient et y étudiaient avaient été déportés dans des camps de concentration nazis.

Là, ils ont trouvé « des manuels scolaires, les cahiers d’écoliers annotés, les bulletins, les actes de naissance, les livres de comptes, et même du sucre dans les placards de la cuisine. Le tout en état de décomposition sur des étagères poussiéreuses, derniers témoins d’une culture autrefois florissante ». 

Les « photographies des livres que Yuri Dojc a trouvés dans une école juive à Bardejov constituent l’élément central de Last Folio, comme autant de vestiges d’une culture autrefois florissante ». 

Les « images de l’exposition révèlent les ruines terrifiantes d’écoles, de synagogues et de cimetières. Last Folio inscrit un voyage personnel dans la mémoire culturelle et offre une réflexion sur la perte universelle en tant qu'elle fait partie du souvenir européen ».

La recherche de Yuri Dojc s’est muée en un remarquable récit photographique où l’Histoire se mêle à des histoires personnelles tragiques.

« Parmi les centaines de livres et de fragments que Yuri Dojc photographie, l’un d’entre eux sort particulièrement du lot. Perdu au milieu d’une pile couverte de poussière, un livre ayant appartenu à son grand-père Jakab se retrouve comme par miracle entre les mains de son héritier légitime ».

Les photographies de ce photographe célèbre ont été acquises par le musée des Beaux-arts du Canada, le Musée national slovaque et la Library of Congress de Washington.

Last Folio a été montré en Amérique du Nord et du Sud, ainsi qu’en Europe. Douze de ces clichés font désormais partie de la collection permanente de la Bibliothèque du Congrès à Washington. 

En 2001, l’ambassadeur de Slovaquie aux États-Unis a remis à Yuri Dojc la Médaille d’honneur pour We Endured, une série de portraits de survivants slovaques de la Shoah. 

Yuri Dojc a inspiré des « dizaines d’articles dans la presse internationale, notamment Communication Arts et Applied Arts and Creativity, et de reportages sur les sites de Apple et Microsoft ».

Son reportage photographique au Rwanda « lui ont valu une double page dans le journal Libération ».

En 2010, Yuri Dojc a publié « son sixième ouvrage, Honour, qui rend hommage aux vétérans canadiens de la Seconde Guerre mondiale, et son travail fait l’objet d’une rétrospective au palais Mirbach à Bratislava ».

Inaugurée au Museum of Jewish Heritage à New York en mars 2011, l’exposition Last Folio est depuis lors montrée dans un grand nombre d’autres lieux, dont les locaux de la Commission de l’Union européenne (UE) à Bruxelles.

En 2015, Last Folio a été inclus dans le programme des commémorations internationales du 70e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans ce cadre, l’exposition a été accueillie au siège des Nations unies à New York, à la Bibliothèque nationale d’Allemagne à Berlin, au musée Mark Rothko en Lettonie, au Musée juif et Centre pour la tolérance de Moscou et dans la galerie d’art de l’université Tufts aux États-Unis.


Jusqu’au 28 février 2017
5, rue Debelleyme. 75003 Paris
Tél.   +33 (0)1 42 77 19 37
Du mardi au samedi de 10 h à 19 h

Visuels
Left: Yuri Dojc, “Letter Shin” Cemetery Kosice, 2007, Pigmenting ink on fine art archival rag paper, 120 x 80 cm, Ed. 1/8, © Yuri Dojc, Courtesy Galerie Karsten Greve Cologne/St. Moritz/Paris and Last Folio Project by Yuri Dojc & Katya Krausova

Yuri Dojc, Library shelf, 2007 (Bardejov), Pigmenting ink on fine art archival rag paper, 80 x 120 cm, Ed. 3/8, © Yuri Dojc, Courtesy Galerie Karsten Greve Cologne/St. Moritz/Paris and Last Folio Project by Yuri Dojc & Katya Krausova

Yuri Dojc, Synagogue Sastin, 2007, Pigmenting ink on fine art archival rag paper, 80 x 120 cm, Ed. 2/8, © Yuri Dojc, Courtesy Galerie Karsten Greve Cologne/St. Moritz/Paris and Last Folio Project by Yuri Dojc & Katya Krausova

Yuri Dojc, Fragment of a Torah scroll, 2015, Pigmenting ink on fine art archival rag paper, 50 x 70 cm, Ed. 1/12, © Yuri Dojc, Courtesy Galerie Karsten Greve Cologne/St. Moritz/Paris and Last Folio Project by Yuri Dojc & Katya Krausova

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Les citations proviennent du dossier de presse.

Camille Pissarro (1830-1903)



Paysagiste-phare de l’impressionnisme et du post-impressionnisme, Camille Pissarro (1830-1903), est né en 1830 dans une famille Juive des Antilles. Doté d’une grande curiosité artistique, ce Dreyfusard polyglotte et peintre charismatique a influé sur l’art de nombreux artistes impressionnistes, dont Paul Cézanne (1839-1906). Le musée Marmottan propose l'exposition Camille Pissarro, le premier des impressionnistes. D'autres musées rendent hommage en 2017 à cet artiste. 
Lors d’un séjour de Pissarro au Havre à l’été 1903, la commission d’achat du musée de cette ville annonce à cet artiste sa volonté d’acheter, pour 4 000 francs, deux de ses tableaux à l’huile Vue de l’avant-port du Havre.


« J’ai été assez heureux de vendre au musée du Havre deux de mes toiles de quinze, un amateur de l’endroit vient de m’acheter une toile de vingt-cinq, M. Van der Velde compte m’en ramener d’autres, malheureusement ils n’y entendent rien, excepté Van der Velde et celui qui m’a pris ma toile de vingt-cinq, les amateurs sont encore à la peinture des Salons, cependant il y a un mouvement, la preuve, la commission et le Conseil municipal n’ont pas hésité et m’ont choisi deux bons tableaux », écrit Camille Pissarro à son fils Lucien (1863-1944), au Havre, le 29 août 1903.

Et il précise à son fils Georges (1871-1961), au Havre, le 21 septembre 1903 : « Je suis bien content d’être venu ici, c’est d’abord superbe et ce qui ne gâte rien, j’ai fait quelques connaissances ici qui aiment ma peinture et achèteront à un moment donné. J’en ai même vendu ; peu, il est vrai, mais dans ce pays terriblement réfractaire à notre art, c’est de bon augure pour l’avenir. Mes deux toiles vendues au musée font crier ceux qui sont avec l’Ecole, le conservateur paraît-il n’est pas content… C’est un ancien graveur de l’Ecole, et qui s’est essayé dans la peinture de portrait. On n’a pas idée de cela… »

Ce sont les premières et uniques œuvres acquises auprès de Pissarro par un musée français. Pissarro meurt trois mois plus tard.

C’est donc une exposition particulière, dans le sujet – les ports - et dans le lien historique avec Camille Pissarro, que le Musée d’Art moderne André Malraux – MuMa Le Havre a présenté dans le cadre du Festival Normandie Impressionniste (27 avril-29 septembre 2013), l'exposition éponyme consacrée à la série des ports peints par Pissarro entre 1883 et 1903 et thèmes d’enjeux esthétiques. 

On ne peut que regretter que le dossier de presse de cette exposition ne mentionne la judéité du peintre que dans une citation extraite du catalogue de l'exposition.

Les débuts artistiques

Jacob Abraham Camille Pissarro est né le 10 juillet 1830 dans une famille Juive pratiquante de l’île de Saint-Thomas, alors danoise (Antilles). Il gardera la nationalité danoise toute sa vie, mais s'éloignera de la pratique du judaïsme en adoptant des vues anarchistes.

"Dans le livre d'Esther Mucznik Portugueses no holocausto, l'auteur rappelle que le peintre français (Jacob) Camille Pissarro était "marrane". Son père Abraham Frédéric Gabriel Pissarro était né au Portugal à Bragança en 1802 et Camille Pissarro a eu a souffrir terriblement de l'antisémitisme de certains peintres et amis lors de l'affaire Dreyfus qui craignaient d'être contaminés par la judéité de Pissarro - notamment de la part de ses amis Edgar Degas et Auguste Renoir (bien connus pour leur antisémitisme).  Renoir a écrit qu'il s'estimerait souillé s'il continuait à fréquenter l'Israélite Pissarro", indique le site Philosémitisme.

Camille Pissarro suit sa scolarité en France - il séjourne à Paris pour la première fois de 1842 à 1847 -, puis reprend la succession de son père, négociant.

En 1855, il se consacre à sa passion : le dessin. Il étudie aux Beaux-arts et à l’Académie Suisse où il rencontre Monet et de futurs impressionnistes, et découvre la peinture d’avant-garde française à l’Exposition Universelle à Paris.


Sur les conseils de Camille Corot, un artiste alors peu connu et dont il est l’élève jusqu’en 1865, Camille Pissarro peint « sur le motif », face à la nature. Il peint des études en plein air près de Paris. Il se fixe à Pontoise en 1866, puis à Louveciennes en 1869. Déjà, apparaissent certaines qualités de Pissarro : la sûreté de son jugement, son goût pour l’innovation et la finesse de son analyse artistique.

En 1859, Pissarro présente pour la première fois une œuvre au Salon : un paysage peint à Montmorency.

Dans des Académies libres, il rencontre Cézanne et Guillaumin.

« Un homme à consulter » (Cézanne)

Dès 1866, Camille Pissarro se brouille avec Corot et, au café Guerbois, il participe avec Monet, Cézanne, Sisley, Manet et d’autres artistes aux réunions du futur groupe « impressionniste » qui peint l’homme dans la Nature.

A Pontoise, où Pissarro vit de 1866 à 1869 et de 1872 à 1883, séjournent des peintres pré-impressionnistes (Corot), ou post-impressionnistes (Vincent Van Gogh), via Paul Cézanne (1872), Paul Gauguin (1879, 1881) et Henri Matisse (1897).

Réfugié à Londres lors la guerre de 1870 et de la Commune, Pissarro y retrouve Monet et fait la connaissance de son futur marchant d’art, Durand-Ruel.

De retour dans sa maison de Louveciennes, il découvre que 1 500 œuvres ont été détruites.

Une famille d'artistes
En 1871, Pissarro épouse Julie Vellay, enceinte de leur quatrième enfant. Le couple Pissarro aura quatre autre enfants.

Le musée Tavet-Delacour à Pontoise a présenté l’exposition Les Pissarro une famille d’artistes au tournant des XIXe et XXe siècles (29 novembre 2015-28 février 2016).

A la charnière des XIXe et XXe siècles, Camille Pissarro « joua un rôle considérable en tant qu’initiateur, professeur et défenseur des trois figures majeures de l’Art Moderne que sont Cézanne, Gauguin et Seurat. Pissarro n’hésitant pas à se remettre en cause lors de ces collaborations avec ces artistes plus jeunes, des collaborations qui, bien souvent, se sont poursuivies de longues années ».

« Avec ses cinq fils, Lucien, Georges, Félix, Ludovic-Rodo et Paul-Émile, Pissarro fit de même. Les associant à ses réflexions, leur apportant encouragements et critiques constructives, il leur donna les moyens d’entreprendre une carrière artistique. Cette action fut relayée par les aînés dans un climat fécond d’émulation familiale. Lucien qui participa avec son père, non seulement à l’aventure néo-impressionniste, mais aussi à la réalisation de projets menés en commun, prit sa part dans cette transmission de l’expérience de leur père, inaugurant une tradition qui devait se prolonger les générations suivantes ». 

« Les nombreuses lettres échangées par Camille et Lucien sont un précieux témoignage de cette pédagogie familiale efficace et généreuse. L’exposition rend hommage à cette facette de l’histoire méconnue à travers des œuvres très diverses de techniques accompagnées d'archives ».

"Au quotidien, cette pédagogie s’appuyait sur le dessin, la caricature, la gravure et la création d’objets décoratifs. Les travaux produits dans ces techniques simples et accessibles dans la maison d’Éragny étaient bonifiés par le souci de Camille Pissarro de les critiquer de manière constructive, de les valoriser et de leur donner une finalité faisant souvent écho à ses propres préoccupations ou à l’actualité artistique. Encouragés dans le respect des jeunes personnalités, ces exercices familiaux étaient confortés par l’exemple d’un père au travail sous le regard de ses enfants qui, en lui servant de modèles, pouvaient observer le processus créatif durant de longues heures.  Tous ses fils furent les témoins privilégiés des échanges d’idées entre le père et ses amis avant d’y être à leur tour progressivement associés. Les nombreuses lettres conservées – aussi bien entre le père et ses fils qu’entre ces derniers – démontrent, à travers l’usage d’idées communes et d’un vocabulaire quasi mimétique, une profonde assimilation de la pensée et de l’œil du père. Tous les cinq seront toujours respectueux de ses conseils reproduisant parfois, avec leurs propres enfants, cette éducation artistique. Un bel exemple de cette écoute attentive est donné par une lettre dans laquelle Félix approuve affectueusement son père et lui rend compte du travail en cours : « Nous venons de recevoir les 100 francs à l’instant, nous avons acheté tout ce qu’il nous fallait hier, et aujourd’hui nous avons 3 nouvelles boites entrain. Nous allons nous y mettre carrément pour être prêts pour le mois de décembre. En effet, tu as joliment raison de nous faire faire des choses natures, et ce que l’on connaît à peu près, cela vient beaucoup mieux… », a écrit Christophe Duvivier, directeur des musées de Pontoise et commissaire de l'exposition.

Et de préciser : "Dessins et caricatures, pratiqués quotidiennement, devaient donner une assurance aux jeunes apprentis artistes grâce à la dimension ludique stimulant l’imagination et favorisant la rapidité du trait. Au début de l’année 1889, Le Journal, réalisé au sein de la famille par les quatre plus jeunes, demeure exemplaire de cette manière de mettre chacun à contribution en fonction de ses capacités, dans un projet qui flatte les plus petits, développe le sens pédagogique des aînés et offre à tous un terrain d’expérimentation en même temps qu’un objectif concret. Au dessin sera étroitement associée la gravure qui, d’une manière plus initiatique encore, favorise la compréhension de la nature abstraite du graphisme. La gravure, qui inverse le motif droite/gauche et conserve les étapes créatives (les états) offre immédiatement une distance critique en démultipliant le sujet et avec lui l’expérience créatrice. Cette exposition rend hommage à cette histoire familiale exemplaire et bien souvent méconnue, en mettant en valeur la grande diversité des techniques et en s’appuyant largement sur les archives des collections du Musée Camille Pissarro complétées d’oeuvres provenant de collections privées ou publiques".



Camille Pissarro s’installe à Pontoise, et peint aussi à Osny et à Auvers. Il « poursuit les mêmes recherches que ses amis impressionnistes et participe à toutes les manifestations du groupe à partir de 1874 ».

Grâce au succès d’une exposition chez Durand-Ruel en 1883, Pissarro acquiert une maison à Eragny et s’y installe avec sa famille.

« Catalyseur de talents »
Camille Pissarro « fait la connaissance de Signac et de Seurat dont les nouvelles méthodes le séduisent et il commence à peindre des toiles pointillistes fin 1885, qu’il présente à la 8ème Exposition impressionniste. Mais la lenteur d’exécution de ce procédé l’amène à abandonner vers 1890 le divisionnisme pour reprendre sa manière ancienne ».

Aîné du groupe impressionniste, polyglotte, doté d’une grande curiosité artistique, ce maître paysagiste y est en position de professeur. Se renforcent des amitiés emplies d’estime.

Apprécié pour la sûreté de son jugement, ce « catalyseur de talents » manifeste son goût pour l’innovation et une analyse artistique particulièrement fine.

Principal organisateur des expositions dites « impressionnistes » de 1874 à 1884, il impose en juin 1896 la présence, lors de la 8e exposition de ce groupe, des œuvres de néo-impressionnistes : Georges Seurat, Paul Signac et son fils, Lucien Pissarro.


Cherchant de nouveaux motifs, Pissarro se rend à Rouen en 1883, puis en 1896 et en 1898. Il « y entame sa série des ports, avec ses cadrages surprenants et sa quête d’« effets ».

Si Camille Pissarro s’adonne au pointillisme (ou divisionnisme), il y renonce dès 1890 en restant « fidèle à l’opposition des complémentaires, l’autonomie de la touche, la recherche d’une plus grande luminosité et de l’exaltation des contrastes ».

En 1892, après une grande exposition chez Durand-Ruel, Pissarro se spécialise « dans les séries d’un même motif, généralement urbain, au cours de divers séjours » à Paris, Rouen, Dieppe et enfin au Havre ».

« Souffrant de problèmes oculaires, Pissarro installe son atelier bien souvent dans une chambre d’hôtel permettant des vues plongeantes sur les rues et les quartiers les plus animés ».


"Les travaux des dernières années de la carrière de Pissarro eurent lieu pendant une période de transformation politique profonde et inquiétante. Les anarchistes publiaient des revues parfois illustrées par Pissarro. Artistes et intellectuels étaient arrêtés ; il y avait des procès. Surtout, il y eut l’affaire Dreyfus. Pissarro, juif même s’il détestait la religion en général, avouait qu’il se sentait mal à l’aise [Pissarro défend le capitaine Dreyfus et se définit plutôt comme anarchiste, Nda]. Les impressionnistes furent divisés – ses amis Cézanne et Renoir se rangèrent dans le camp des antidreyfusards, alors que Degas devint carrément antisémite. Zola et Monet prirent position pour Dreyfus. Seuls quelques artistes, tel Maximilien Luce, qui lui était ouvertement propagandiste, osèrent célébrer l’ouvrier industriel, mais en marge de la France, à Charleroi par exemple. Pissarro, en revanche, épousa la cause du peuple et la vie ouvrière de façon plus distante […] Non seulement pourrait-on dire que Pissarro tente de réunir la ligne et la couleur, mais aussi qu’il voudrait en faire de même pour réconcilier le travail et le loisir. Pissarro est un honnête homme qui ne perd jamais son optimisme. Ses tableaux tardifs constituent donc une affirmation de sa vision ouverte d’une société fraternelle face à l’incivilité et aux conflits politiques de son temps », analyse James H. Rubin, professeur d’histoire de l’art à la Stony Brook, State Univeristy of New York.

En 1902 Pissarro poursuit à Dieppe son périple « à la recherche du motif ». Il termine sa série au Havre en 1903. La série des ports de Pissarro représente environ 120 œuvres et inspire cette exposition sur un sujet inédit et présentant 74 œuvres, 49 photographies et albums.

Il décède peu après à Paris, âgé de 73 ans, le 13 novembre 1903.


Au musée Tavet-Delacour (Musée de Pontoise), environ 150 tableaux et gravures de Camille Pissarro et ses contemporains – issues de collections publiques et privées d’Europe et des Etats-Unis – ont révélé pour le centenaire de la mort de cet artiste (2003) l’évolution de la peinture des paysages sur une quarantaine d’années dans l'exposition Camille Pissarro et les peintres de la vallée de l’Oise. La scénographie, qui suivait la chronologie, assurait une progression vers la lumière. Présentée à l’automne 2003 en Allemagne, cette exposition a été remontée partiellement au Japon au printemps 2004.


Cet anniversaire avait curieusement et injustement fait l’objet de peu de célébrations. L’exposition du Musée de Pontoise était donc d’autant plus précieuse.

Cézanne et Pissarro
En 2006, le musée d’Orsay a présenté les relations entre l’art de Pissarro et celui de Paul Cézanne (1839-1906) de 1865 à 1885.


A la fin de sa vie, Camille Pissarro (1830-1903) écrit : « Cézanne [...] a subi mon influence à Pontoise et moi la sienne. [...] Parbleu, nous étions toujours ensemble ! Mais ce qu'il y a de certain, chacun gardait la seule chose qui compte, "sa sensation"... ce serait facile à démontrer » (lettre à son fils Lucien, 22 novembre 1895).

Suivant le conseil de Pissarro, Cézanne a éclairci sa gamme chromatique. Peu avant sa mort, Cézanne dit de celui qu’il appelait « l’humble et colossal Pissarro » : « Quant au vieux Pissarro, ce fut un père pour moi. C’était un homme à consulter, et quelque chose comme le bon Dieu ».

Les ports dans l'art
La France célébrait ses ports depuis 1753, lorsque le marquis de Marigny suggéra au roi de commander vingt-quatre tableaux à Joseph Vernet dans le but de montrer les bienfaits du règne de Louis XV aux quatre coins de la nation. L’ensemble devait donner des exemples des progrès économiques industriels et de l’amélioration des conditions de vie des villes de province. La série devait aussi servir de propagande pour revaloriser la marine après les défaites subies pendant la guerre de Sept Ans. Vernet réussit à produire quinze tableaux entre 1754 et 1765, parmi lesquels les ports de Marseille, Toulon, Bandol, Bordeaux, Antibes… Pour répandre le message, Charles Cochin et Jacques-Philippe Le Bas en firent des gravures dès 1758. Si les gravures topographiques existaient depuis longtemps, il n’en était pas de même en France pour les peintures de ports en grand format. Leur réalisme stylistique et la précision dans le détail, qui chez Vernet servait de support à la véracité du message royal, les rendaient indignes des plus grands peintres d’histoire de l’époque, qui affectionnaient plutôt le grand style classique », écrit James H. Rubin, professeur d’histoire de l’art à la Stony Brook, State Univeristy of New York.

Le « port industriel fait une entrée triomphale dans la peinture moderne en 1874 lors de la première exposition impressionniste avec l’œuvre de Claude Monet peinte au Havre, Impression soleil levant.


Mais c’est Camille Pissarro qui, peu après, donne toute sa dimension à ce thème à travers une importante série réalisée pendant vingt ans, de 1883 à 1903, dans les trois ports normands de Rouen, Dieppe et Le Havre.

Plus qu’aucun autre impressionniste sans doute, Pissarro se sera attaché à ce sujet du port industriel qui conjugue trois motifs d’intérêt : la vue urbaine, l’activité humaine et industrielle, et une atmosphère maritime par nature instable, offrant une gamme de variations atmosphériques infinies. A l’occasion de sept séjours successifs dans ces trois ports, Pissarro décline à l’envi, depuis le même point de vue, des paysages aux ambiances tantôt lumineuses, pluvieuses, brumeuses ».

Et James H. Rubin de poursuivre : « A l’époque des impressionnistes, les images de ports célébraient aussi l’industrie et la prospérité économique de la France, en particulier les vues du Havre et de Rouen peintes par Claude Monet et Camille Pissarro. Leur style impressionniste n’était problématique que pour les traditionnalistes ; pour les peintres, au contraire, les techniques innovantes de leur exécution signalaient une nouvelle énergie qui convenait aux choix thématiques des loisirs et de l’économie modernes… James H. Rubin analyse : « Pour Zola, Monet est un peintre de marine moderne, ce qui l’amène très logiquement à prendre les ports pour sujets. Aux yeux de Zola, ce choix n’est que d’époque ; il n’y voit pas de propagande, bien que célébrer son temps soit en effet une affirmation des bienfaits du régime actuel, même si ses intentions ne suivent pas consciemment celles du marquis de Marigny. Mais Zola écrit avant la guerre de 1870 et la Commune. En revanche, au retour de Monet en France après son exil volontaire à Londres et sa visite en Hollande pendant les conflits (son père lui ayant « acheté » un remplaçant), le grand thème national était la reconstruction de la France. Le Havre ayant peu souffert de l’invasion grâce à ses installations militaires, les habitants pouvaient se féliciter d’être en tête de la réhabilitation nationale. […]Monet […] tourne le dos au romantisme du grand large et s’intéresse au port industriel – il avait déjà peint trois tableaux de l’activité portuaire de la Tamise pendant son séjour à Londres. […] Pour Zola, c’est la manière de Pissarro qui est frappée de modernité plus que ses sujets, car Pissarro est paysagiste de la campagne. Pourtant, ce n’est ni une campagne embellie ni un lieu de loisir que le peintre choisit. C’est une campagne agricole productive qu’il documente sans nostalgie et d’un œil « analytique », pour reprendre le mot de Zola. Pour ce dernier, la force de Pissarro réside en son honnêteté. C’est « une personnalité droite et vigoureuse, incapable de mensonge » qui a « la main d’un ouvrier […] un homme vraiment peintre » et dont chaque tableau est « l’acte d’un honnête homme ». « J’ai rarement vu une science si profonde », s’exclame-t-il. […] la peinture incarne les valeurs de la société que partagent l’artiste et les sujets qu’il peint. Ces idées forment un contexte critique intellectuel et même moral pour la peinture des impressionnistes, pour qui l’engagement envers la modernité était une question d’authenticité et de service à rendre à l’humanité. […] On ne peut guère dire que Pissarro trouve moins de beauté à Rouen que Monet au Havre ou à Rouen, mais la beauté possède des dimensions différentes pour chaque peintre et peut varier selon l’époque. Au début des années 1870, Monet se régale des reflets dans l’eau et de l’élégance des grands voiliers. Au début des années 1880, Pissarro est moins concentré sur le fleuve lui-même. Ce sont les rives, les péniches, les installations portuaires et les usines qui l’entourent qui l’intéressent. Saint-Sever, le quartier ouvrier situé sur la rive en face de Rouen, et l’île Lacroix, très industrialisée, captent son attention. […] ».

L’originalité du point de vue très particulier de Pissarro sur les sites portuaires, due notamment à son positionnement physique, le plus souvent en hauteur, à partir d’un atelier installé dans une chambre d’hôtel, est mise en valeur par la confrontation avec quelques œuvres d’Eugène Boudin et de Maxime Maufra.

 Un précurseur et contemporain… Eugène Boudin

Dès le début des années 1850, Eugène Boudin  commence à peindre des ports, notamment Le Havre où il œuvre.

Puis, il renouvelle ses motifs lors de ses voyages près de l’estuaire de la Seine, en Normandie – Havre, Honfleur – pour saisir « ce qu'il y a de plus inconstant, de plus insaisissable » (Baudelaire), Bretagne, Hollande, nord et midi de la France et Venise.

Cette « vision du fugitif initie l'impressionnisme ». En 1920, au faîte de la gloire, Monet, se souvient : « J’en étais arrivé à être fasciné par ses pochades, filles de ce que j’appelle l’instantanéité ». Et de conclure : « J’ai dit et je le répète : je dois tout à Boudin ».

Boudin « ne cherche pas à dresser le portrait des cités portuaires et il n’éprouve aucune véritable attirance pour les réalités urbaines et leur représentation réaliste. Il ne se soucie pas de cerner les gestes familiers de la vie portuaire ou d’en révéler les enjeux, comme le feront Pissarro et les néo-impressionnistes ».

La « profusion des gréements, l’imbrication des mâtures, les manœuvres des navires, le spectacle des voiles ferlées ou déployées, l’effervescence soudaine ou la quiétude retrouvée, enrichissent à l’infini la palette du paysagiste. Le site, pour autant qu’il soit reconnaissable, a en définitive presque moins d’importance que le moment qui s’offre au peintre de le représenter ».

Boudin a toujours privilégié la recherche des « beautés météorologiques » qui avaient séduit Baudelaire. Il « s’attachera à transformer ces phénomènes atmosphériques en purs morceaux de peinture ».

S’il « ne rénove pas le genre de la peinture portuaire, il l’affranchit de la vision quelque peu stéréotypée de ses prédécesseurs en ouvrant la voie d’un naturalisme poétique ».

La série des ports de Pissarro
En 1883, Pissarro débute son cycle des ports à Rouen. Il le termine au Havre par sa « série du port du Havre – 24 toiles peintes depuis les fenêtres de l’hôtel Continental où il s’installe début juillet 1903. Dans le cadre du Festival Normandie Impressionniste (27 avril-29 septembre 2013), le Musée d’Art moderne André Malraux – MuMa Le Havre a présenté l'exposition Pissarro dans les ports - Rouen, Dieppe, Le Havre consacrée à la série des ports peints par Pissarro entre 1883 et 1903 et thèmes d’enjeux esthétiques. 


En 1883, Pissarro cherche à renouveler son « répertoire de motifs » et trouve à Rouen un site urbain qui lui permet d’abandonner le thème des scènes et paysages ruraux. Ce « premier séjour inaugure chez lui une nouvelle pratique : celle de la répétition en série d’un même sujet, popularisée par Claude Monet ».

Pissarro revient ensuite « à trois reprises à Rouen, deux fois en 1896 et une en 1898. Il poursuit ses recherches, renouvelle ses points de vue. Fasciné par le spectacle des quais, il dit avoir « tâché de donner une idée du mouvement, de la vie, de l’atmosphère du port si peuplé de bateaux fumants, des ponts, des cheminées, des quartiers de la ville dans la brume, le brouillard, le soleil couchant… En fait j’ai fait ce que j’ai vu et senti ».


Au terme de ces quatre séjours au cours desquels il crée 69 tableaux et une série de gravures et en quête d’un nouveau site, il se rend dans le port de Dieppe en 1901 et 1902. Aux vues urbaines du centre historique exécutées la première année, succèdent les larges vues qui embrassent le paysage portuaire de Dieppe, animées d’une foule nombreuse. « Dieppe est un endroit admirable pour un peintre qui aime la vie, le mouvement, la couleur » écrit-il. Alors qu’il semble décidé à revenir encore à l’été 1903, Pissarro se laisse convaincre par un collectionneur havrais, Pieter Van der Velde, de s’installer au Havre, le port, où le futur artiste, alors âgé de 12 ans avait débarqué en 1842, venant des Iles Caraïbes, pour suivre des études à Paris ».


Pour la première fois sont réunis au Musée d’Art moderne André Malraux – MuMa Le Havre une trentaine de toiles de la série des ports, et une quinzaine d’estampes et dessins de Pissarro. Élément des séries urbaines réalisées par Pissarro à Paris et en Normandie, le « corpus des œuvres des ports normands – près de 120 pièces – constitue néanmoins un ensemble à part jamais étudié en tant que tel ». L’originalité du point de vue très particulier de Pissarro sur les sites portuaires, due notamment à son positionnement physique, le plus souvent en hauteur, à partir d’un atelier installé dans une chambre d’hôtel, est mise en valeur par la confrontation avec quelques œuvres d’Eugène Boudin et de Maxime Maufra.

Le MuMa a acquis récemment une œuvre de jeunesse de Raoul Dufy, « représentant un aspect beaucoup plus industriel du port du Havre et contemporaine du séjour de Pissarro au Havre ». Une œuvre qui évoque la « rupture alors dans le champ artistique. Afin de mesurer l’importance de cette rupture, qui se produit chez de jeunes artistes influencés pourtant un peu plus tôt par l’impressionnisme, la dernière section de l’exposition présente des œuvres de Dufy associées à quelques-unes de Friesz et de Marquet, réalisées dans les mêmes années que le séjour de Pissarro au Havre ».

L’exposition aborde aussi la photographie, et insiste sur le rôle majeur des amateurs et collectionneurs locaux comme soutiens, entremetteurs, ou acheteurs de Pissarro : Léon Monet, Eugène Murer, François Depeaux à Rouen, Gustave Cahen à Dieppe et Pieter Van der Velde au Havre. Reconnue d’intérêt national par le ministère de la Culture et de la Communication, cette exposition bénéficie d’un soutien financier exceptionnel de l’Etat.

Rouen 1883, 1896, 1898

En 1883, Pissarro « découvre la ville, et en quête de motifs, déambule, fasciné, de la rive droite à la rive gauche, sur les quais. Il s’arrête indifféremment devant tel ou tel motif et peint un premier ensemble assez varié de 18 œuvres ».

Il retourne à Rouen en 1895 pour créer des aquarelles.

A son retour à Paris, il découvre à la galerie Durand-Ruel la série des Cathédrales peintes par Claude Monet à Rouen (1892-1893). Appréciant « l’unité » de ce travail, d’un genre recherché par lui depuis longtemps, conscient que « c’est dans son ensemble qu’il faut que ce soit vu », Pissarro se rend de nouveau à Rouen en raison de la familiarité acquise avec cette ville et afin d’y réaliser « un ensemble cohérent ».

De janvier à début avril, à l’Hôtel de Paris, il loue deux chambres qu’il transforme en atelier. « Encouragé par l’accueil favorable qu’on réserve à ses peintures exposées chez Durand-Ruel, il revient dans la capitale normande du 8 au 11 novembre, cette fois à l’Hôtel d’Angleterre, toujours sur la rive droite de la Seine ». Il peint un total de 30 oeuvres en 1896, et 21 lors de son séjour du 23 juillet au 17 octobre 1898.

« Fasciné par le spectacle de l’activité intense de ce port fluvial en pleine mutation et désirant montrer les aspects typiques de la ville moderne, Pissarro privilégie, aussi bien dans ses peintures que ses estampes, l'activité laborieuse du port. Les ponts Boieldieu et Corneille, les docks, la toute nouvelle gare d’Orléans sur la rive gauche deviennent des motifs privilégiés.

Mais l’artiste s’attache surtout à traduire l’atmosphère des lieux et les infinies variations lumineuses, à travers des effets de brume et de brouillard, soleil couchant, de pluie… »

« Lorsque Pissarro arrive à Rouen en 1883, il est l’invité d’Eugène Murer, un pâtissier parisien très prospère qui aime et achète l’art moderne, et qui fut introduit dans le cercle des artistes par l’impressionniste Armand Guillaumin, l’ami de Pissarro et de Cézanne. Murer avait acheté l’hôtel où logeait Pissarro, place de la République, au cœur de la ville, sur le quai en face du pont Pierre-Corneille. Ce n’est pas le Rouen médiéval. Bien que la cathédrale et d’autres monuments gothiques soient aussi près et faciles d’accès que la rive opposée du fleuve, c’est au pied du pont ou sur l’autre rive que Pissarro s’installe pour peindre bon nombre de ses tableaux. Pourquoi donc traverser ce pont pour peindre, par exemple, la place Lafayette à Saint-Sever, si ce n’est pour représenter les travailleurs et les engins qui sillonnent la Seine avec leurs marchandises et leurs matériaux ?

En même temps, il faut faire état d’un développement technique et stylistique important dans l’impressionnisme durant la décade qui s’écoule depuis la première visite de Monet à Rouen en 1872 et celle de Pissarro. Il est difficile de généraliser et malgré des exceptions cette évolution se caractérise par des taches plus fines, moins larges et pâteuses qu’au début des années 1870. […] Le style de Pissarro semble suivre celui de Monet après leur rencontre à Londres pendant la guerre de 1870. Par la suite, à partir de 1874, c’est avec Cézanne que Pissarro explore une autre voie, s’acheminant vers un style moins séduisant que celui de Monet et Renoir. Pissarro pose ses touches de manière moins esquissée et spontanée, plus méthodiquement, se servant de la pointe d’un petit pinceau. Cette technique évoluée, partagée parfois avec Monet mais d’aspect plus artisanal chez Pissarro, devient systématique dans la peinture de ce dernier au début des années 1880 et trouve son apogée dans ses tableaux du port de Rouen de 1883. C’est ainsi que Pissarro prépare inconsciemment le terrain pour le néo-impressionnisme de Seurat, qu’il va rejoindre pour la dernière exposition impressionniste en 1886.


Cette technique de Pissarro donne un résultat moins décoratif que chez Monet et Renoir, qui semblaient avoir abandonné les expositions du groupe impressionniste. D’ailleurs, à ce moment, Pissarro critique ses collègues qu’il qualifie de « romantiques ». Il se targue de peindre moins pour plaire qu’eux ne le font ; son but est plutôt de valoriser le sujet par une certaine précision que les touches sommaires de Monet évitent. En même temps, il affirme le caractère pensé, régulier, et uniforme de sa technique plus méthodique qu’intuitive. […] Dans les quarante-sept vues du port de Rouen que Pissarro exécute en 1896 et 1898, on retrouve toujours l’écho de la moralité et de la gravité que lui impute Zola en 1868 ainsi que la technique décrite par Castagnary. A la suite de l’exposition des « Cathédrales » de Monet, que Pissarro ne peut qu’admirer énormément, des tableaux en série s’imposent. Dans le dialogue inévitable entre les deux amis, Pissarro s’appuie sur les qualités qui lui sont propres. Clarté et simplicité sont les aspects surprenants et convaincants de ses ports. Son pinceau dépose la couleur, de même que chez Monet, sans l’artifice du dessin, mais ses formes ne sont pas troublées par une surabondance de couches ou de pâte. Son domaine ne comprend pas la poésie quasi symboliste d’une lumière qui dématérialise la pierre, comme dans les « Cathédrales », ou dans les brouillards dont Monet enveloppe le pont de Charing Cross à Londres, comme dans un rêve. Les séries des années 1890 de Pissarro, plus détachées et plus systématiques que ses tableaux rouennais de 1883, ont la franchise d’aller droit au but de leur documentation. Elles célèbrent l’importance des ports dans la vie et l’économie française, leur activité industrielle efficace et régulière, par le simple fait de les représenter en telle quantité extraordinaire avec un soin respectueux de leur réalité.



Pissarro transpose ces mêmes valeurs en son art. Il propose une beauté simple et droite, un peu sèche parfois, qui laisse paraître à travers son illusion de transparence l’urbanisme du port, les mécanismes de son fonctionnement et le travail de la main d’œuvre. Depuis ses points d’observation derrière les fenêtres des chambres d’hôtels où il se tenait à cause des troubles oculaires occasionnés par l’air du dehors, Pissarro diversifie ses compositions en variant les effets selon l’heure, le temps et la saison. On peut donc parler d’un style pour ainsi dire neutre, mais d’une neutralité à la fois sérieuse par l’habileté de son application directe à la surface de la toile et séduisante par sa simplicité et son ostensible naïveté. […] On retrouve les mêmes dispositions en 1902 à Dieppe et au Havre en 1903 », écrit James H. Rubin.

Dieppe 1901-1902
Les œuvres de Pissarro sur le port de Rouen rencontrent le succès.

Pissarro cherche « un nouveau site où poser son chevalet ». A Varengeville ou Berneval, localités de ses vacances estivales en 1899 et 1900, Pissarro préfère le port de Dieppe en 1901 et 1902. Aux « vues urbaines du centre historique exécutées autour de l’église Saint-Jacques la première année, succèdent l’année suivante les larges vues qui embrassent le paysage portuaire, peintes depuis la chambre qu’il loue à l’Hôtel du Commerce et d’une autre située au 7 Arcades de la Poissonnerie ».


« Dieppe est un endroit admirable pour un peintre qui aime la vie, le mouvement, la couleur » écrit Pissarro. En effet, le port, « enclavé dans le site bordé de falaises, offre un répertoire renouvelé à Pissarro. Le chemin de fer arrive directement sur le port, déversant chaque jour des flots de voyageurs, qui dessinent, sur l’espace bien dégagé des quais, des attroupements singuliers, sujet de toutes les attentions de l’artiste ».


« Quelques jours avant son départ, et après y avoir peint 20 toiles, Pissarro offre de manière exceptionnelle une peinture L’avant-port de Dieppe, après-midi, soleil au musée de la ville. Outre le don d'une série complète de ses eaux fortes au musée du Luxembourg en 1900, le tableau dieppois est le seul offert par Pissarro à un musée français ».

Le Havre 1903
En 1903, le collectionneur havrais Pieter Van der Velde persuade Pissarro de se rendre au Havre. Pissarro « trouve rapidement un grand caractère au site, dont il peint 24 toiles depuis les trois fenêtres de sa chambre à l’Hôtel Continental. Le grand port atlantique, où il s’installe début juillet 1903, lui offre un spectacle sans cesse renouvelé » : « Je vois passer devant ma fenêtre toute la journée les grands steamers transatlantiques », écrit Pissarro. Un intérêt accru par les débuts de grands travaux d’agrandissement du port, que Pissarro évoque dans ses œuvres en se réjouissant du caractère « historique » que revêtiront bientôt ses tableaux.


La « série du port du Havre – 24 toiles peintes depuis les fenêtres de l’hôtel Continental où il s’installe début juillet 1903 – clôt un cycle entamé en 1883 à Rouen.  De « cette dernière série, Pissarro réussit à vendre au Havre cinq peintures : trois entrent dans des collections particulières tandis que deux sont acquises par le musée. Ces deux vues de l’avant-port sont les premières et les seules œuvres acquises à l’artiste de son vivant par un musée français, trois mois avant le décès de l’artiste à Paris ».



Claude Monet peint au Havre Impression soleil levant, présenté dans l’atelier de Nadar en 1874, lors de la première exposition impressionniste. « Avec cette œuvre manifeste, le port industriel entre dans le registre iconographique du paysage moderne... Alors que l’esthétique impressionniste trouve son point d’orgue au Havre dans la série de Pissarro et un ultime prolongement en 1905 avec celle de Maxime Maufra, elle se trouve revivifiée à Rouen avec la deuxième école de Rouen qui émerge dans les années 1900 autour de Robert-Antoine Pinchon et de Pierre Dumont ».

Pissarro… et ensuite ?
Pissarro termine sa série des ports au Havre en 1903. Des artistes jeunes, ayant suivi la démarche de maîtres impressionnistes, ont eux aussi peints dans ces ports, et explorent « d’autres voies esthétiques ».

Là où la sensibilité rouennaise continue d’affirmer son originalité en cultivant « une vision pittoresque et bucolique de la cité […] et de ses environs », pratiquant un « impressionnisme libre et optimiste », Le Havre est le théâtre de nouvelles expérimentations menées presque simultanément », de 1901 à 1906.

Natif du Havre, Raoul Dufy (1877-1953) « peint ses premières vues du port peu avant 1900 dans un style encore tributaire d’Eugène Boudin ». Cependant, il présente en 1901 au Salon des Artistes Français une « oeuvre radicalement différente, empreinte de réalisme social. Récemment redécouverte et acquise par le musée d’Art moderne André Malraux, Fin de journée au Havre, présente une vision sombre du paysage portuaire dans ce qu’il a de plus industriel : le quai de déchargement du charbon scandé par la silhouette des premières grues électriques. Mais surtout Dufy peint la foule des dockers quittant leur travail à la « fin de [leur] journée ». Peinte dans un contexte social troublé, cette toile prend des allures de manifeste ».

Dufy abandonne cette veine réalise et s’intéresse à d’autres styles et d’autres gammes chromatiques. Il délaisse sa « manière sombre », et tous les jeunes artistes éclaircissent leur palette. Dufy « se détourne progressivement des sites industriels pour regarder vers la mer, et en direction de la large baie du Havre et de Sainte-Adresse. Baigneuses, promeneurs, pêcheurs, régates deviennent des motifs de prédilection qui demeureront dans le répertoire iconographique de l’artiste jusqu’à la fin de sa vie ».

Lors du scandale des fauves au salon d’automne en 1905, Dufy « abandonne toute référence plastique à l’impressionnisme. Il renonce à imiter la réalité observée et veut la réinventer : « peindre, c’est faire apparaître une image qui n’est pas celle de l’apparence des choses, mais qui a la force de leur réalité » écrit-il. Cette « transposition de la réalité s’effectue au moyen de coloris arbitraires, traités en aplats ou en larges touches de couleurs pures, éclatantes, qui s’exaltent mutuellement ».

Othon Friesz, ou Albert Marquet « accompagnent Dufy dans cette aventure fauve et la série des paysages portuaires de Fécamp et du Havre exécutés en 1905 et 1906 permettent de mesurer l’importance de la rupture esthétique qui se produit à peine trois ans après le séjour de Pissarro au Havre », lors de la première exposition du Cercle de l’art moderne, en juin 1906.

« Si Monet envoie, comme un malicieux clin d’oeil, l’une de ses toiles contemporaines d’Impression soleil levant, l’extraordinaire Port du Havre, effet de nuit, Dufy expose un Port, Friesz un Quai au Havre, soleil, et Braque un Trois-mâts à quai – sans doute Bateau au Havre, non loin de la Plage rouge de Matisse. L’été qui suit, la couleur triomphe partout, claque dans les rues pavoisées de Dufy et de Marquet, et libère la peinture du sujet » (Annette Haudiquet, commissaire de l’exposition).

Des photographes dans les ports normands à l'époque de Pissarro
Pendant les deux décennies au cours desquelles Camille Pissarro peint les ports normands de Rouen, Dieppe et Le Havre, la photographie, après l’ère des pionniers - daguerréotype et calotype (1839-1855), puis le collodion jusque vers 1880 -, débute, grâce à des matériels et techniques plus aisées et de « nouvelles possibilités d'impression, son expansion vers de nouveaux marchés dont celui, florissant, de l'image touristique… »

« Au Havre notamment, les photographes installés sur la jetée nord depuis le début des années 1850 ont créé une véritable émulation, au point d’attirer le célèbre Gustave Le Gray venu y réaliser quelques-unes de ses fameuses marines ».

La « vue pour touriste a concerné directement aussi bien des opérateurs professionnels qui sont passés progressivement du collodion à la carte postale (Emile Letellier, Neurdein frères, etc.), qu'une nouvelle génération de pratiquants, adeptes du gélatino-bromure et des séances de projection, les amateurs photographes (Robert Demachy, Louis Chesneau, Alfred Soclet, etc.) »

A la fin des années 1880, une nouvelle génération d’opérateurs va également se trouver au devant de la scène : les amateurs photographes. La photographie vit alors une révolution technique qui bouleverse sa pratique et ses usages grâce à l’apparition du gélatino-bromure d’argent. Avec des plaques d’une sensibilité accrue et la possibilité d’utiliser à la main des appareils d’un format réduit, tout un chacun ayant un minimum de moyens et de temps acquiert la possibilité de réaliser des photographies à l’égal des professionnels » (Didier Mouchel, commissaire associé et responsable photographie au Pôle Images Haute-Normandie).

« Peu reconnus aujourd’hui, les opérateurs contemporains de Pissarro, amateurs ou professionnels, ont multiplié, pour le loisir ou le commerce, les usages et les supports de reproduction de la photographie à des fins touristiques. Leur attachement trop exclusif au sujet et aux qualités descriptives de la photographie, vue le plus souvent comme une traduction technique, donc exacte, de la réalité, a sans doute contribué à la banalisation et à l’oubli de leur production. Mais cette fidélité à l’objet a peut-être aussi permis aux peintres de se détacher de sa représentation pour en explorer d’autres qualités formelles– telles la couleur ou la lumière –, la sensation et l’impression provoquées par le motif ouvrant la voie à des traitements plus subjectifs de la réalité. Pissarro ne dit pas autre chose quand il écrit du Havre à son fils Rodolphe en juillet 1903 : « Tu sais que les motifs sont secondaires pour moi : ce que je considère, c’est l’atmosphère et les effets. »

De nombreuses photographies sont publiées dans les magazines, sont posées dans les devantures des boutiques de photographes ou « des marchands de guides illustrés ».

Quels clichés ont été vus par Pissarro, photographe amateur comme le révèlent des archives familiales, et l’ont inspiré ?


A « Dieppe, à l’époque des séjours de Pissarro, les cartes postales du port sont une des spécialités de Georges Marchand, photographe et éditeur local. Deux de ses négatifs, parmi ceux conservés dans le fonds ancien de la médiathèque de Dieppe, correspondent exactement aux angles choisis par Pissarro pour deux tableaux peints au même endroit à la même époque. Réalisés depuis la chambre qu’il a louée au-dessus des arcades de la Poissonnerie, au deuxième étage, leurs thèmes constituent « un motif de premier ordre », comme Pissarro l’écrit à son fils Lucien le 11 juillet 1902. L’un de ces points de vue se retrouve sur un petit tirage photographique dans l’album familial. Doit-on le considérer comme un outil de travail du peintre ou bien est-ce un souvenir de son séjour en ce lieu ? Difficile de trancher, d’autant que c’est le seul exemple probant de cadrage identique entre une peinture de Pissarro et une image de l’album privé ».

Dans « l’album Neurdein Panorama du Havre, une vue plus ancienne des jetées avec les brise-lames, vide de tout personnage et activité, évoque un des points de vue privilégiés par Pissarro depuis ses fenêtres de l’hôtel Continental. Mais le peintre a rendu par ses touches de couleurs le fourmillement et l’animation de cet avant-port dont la photographie quasi abstraite ne fournit que le squelette. A Dieppe, des prises de vues, encore signées Neurdein, en plan large depuis un point vue surélevé, de la gare maritime ou de la poissonnerie permettent d’intégrer à la fois les architectures, les quais, les navires et la foule ; elles annoncent des sujets contemporains de la présence de Pissarro et les cartes postales de Georges Marchand du même endroit ».

La chaîne Histoire a diffusé les 12 et 29 avril 2014, et diffusera les 9, 15, 21 et 27 avril, les 10, 16, 17, 22 et 28 décembre 2015 l'épisode La Bande des quatre de la série Les impressionnistes. "Tout a débuté dans les îles vierges où naquit en 1830 Pissarro, "la colonne vertébrale de l'impressionnisme". Ce dernier n'est pas le plus célèbre des impressionnistes mais sans lui, aucun des autres impressionnistes n'auraient pu se rencontrer ni devenir ceux qu'ils sont devenus. Les impressionnistes ne firent l'objet que de huit expositions mais le seul artiste à être présent dans chacune d'entre elles est le peintre Pissarro. En 1841, le tube de peinture affranchit Pissarro et rend l'impressionnisme possible. Alors qu'il débarque en France en 1855, la vie trépidante parisienne l'inspire. C'est la même chose pour Renoir, le deuxième grand pionnier de l'impressionnisme. Epicurien, il fréquentait Monet à la Grenouillère notamment, le lieu prisé des bords de Seine. L'été 1869, tous deux révolutionnent l'histoire de l'art grâce à l'utilisation (nouvelle) du pinceau plat. A Montpellier, Bazille aurait pu devenir le plus talentueux des impressionnistes s'il n'avait pas été tué en 1870".  

France 5 a diffusé les 23 septembre et 9 octobre 2014 Le port du  Havre, un monde de démesure, documentaire d'Elise Casta-Verchère. "Véritable poumon économique de la France, le port du Havre est le premier pour le commerce extérieur du pays. Un gigantesque «hub» européen, qui voit passer chaque année près de 68 millions de tonnes de marchandises. Doté d'une infrastructure exceptionnelle, le Havre peut accueillir les plus gros porte-conteneurs du monde. Chaque jour, ce sont cinquante navires qui transitent par le port, tandis que plus de 15 000 employés s'activent en permanence pour s'occuper des chargements et déchargements. Ce documentaire s'intéresse à toute la chaîne de ces marchandises, de leur arrivée à leur livraison".

En juin 2015, un tribunal de Californie a estimé que le tableau "Rue Saint-Honoré, Après-midi, Effet de Pluie" de Camille Pissarro devait rester dans les collections du musée Thyssen-Bornemisza à Madrid (Espagne). Cette oeuvre est revendiquée par Claude Cassirer, héritier de Lily Cassirer, membre d'une famille Juive allemande de galeristes et d'éditeurs, qui avait été contrainte de la brader pour fuir l'Allemagne nazie. La famille Cassirer avait été indemnisée dans les années 1950, alors qu'elle ignorait où se trouvait cette huile.


Huile sur toile réalisée par Pissarro en 1886, "La bergère rentrant des moutons" a été restituée par l'université de l'Oklahoma à son ayant-droit, Léone Meyer, conformément à un accord signé le 22 février 2016, Cet accord stipule que le tableau sera montré pendant cinq ans dans un musée en France, puis il sera exposé par le musée Fred Jones de l'université de l'Oklahoma et un musée français. Léone Meyer, survivante de la Shoah, léguera "la Bergère" à un "musée, de son vivant ou sur son testament". Léone Meyer est "l'unique héritière de Raoul Meyer, son père adoptif aujourd'hui décédé, qui a dirigé les Galeries LafayetteM. Meyer "avait en 1940 déposé sa collection d'œuvres d'art dans un coffre du Crédit commercial de France, un ensemble qui avait été volé par les nazis en 1941 à Paris. Connu comme l'un des « pères de l'impressionnisme », Jacob Abraham Camille Pissarro, dit Camille Pissarro, a peint la vie rurale française, en particulier des paysages et des scènes représentant des paysans". "La bergère rentrant des moutons" a "au fil des années été acquise par un marchand suisse, puis par un galeriste new-yorkais et enfin par le couple de collectionneurs Aaron et Clara Weitzenhoffer qui l'ont léguée à l'université de l'Oklahoma".



Le musée Marmottan propose l'exposition Camille Pissarro, le premier des impressionnistes. D'autres musées rendent hommage en 2017 à cet artiste. La "première exposition monographique Camille Pissarro organisée à Paris depuis 36 ans. Quelque soixante-quinze de ses chefs-d’œuvre, peintures et tempéras, provenant des plus grands musées du monde entier et de prestigieuses collections privées, retracent l'œuvre de Camille Pissarro, de sa jeunesse dans les Antilles danoises jusqu’aux grandes séries urbaines de Paris, Rouen et Le Havre de la fin de sa vie. Considéré par Cézanne comme « le premier des impressionnistes », Pissarro est l’un des fondateurs de ce groupe. Il est également le seul à participer à leurs huit expositions. Compagnon et ami fidèle de Monet, maître de Cézanne et de Gauguin, inspirateur de Seurat, défenseur de Signac, Pissarro est un artiste majeur et incontournable. Intellectuel polyglotte, engagé et militant, à l’écoute des jeunes générations, son œuvre, puissante et en perpétuelle évolution, offre un panorama unique des recherches qui ont animé les cercles impressionnistes et postimpressionnistes de la seconde moitié du XIXème siècle".


EXTRAITS DE LA CORRESPONDANCE DE PISSARRO


ROUEN

A Georges. Rouen, 21octobre 1896
« Il faut absolument que je finisse ce que je fais ici, quand finirai-je ? Cela dépend du temps qu’il fait et de la difficulté des motifs, j’ai deux petits effets de soleil qui me donnent du mal car il pleut ou quand il y a un peu de soleil, cela n’y est pas, même les pluies ne sont pas stables d’effet, et qui plus est, les bateaux fichent le camp, aussi si j’ai terminé d’ici au 15 novembre, j’aurai de la chance. J’ai encore deux toiles blanches que j’aurais voulu couvrir, mais cela me retardera, je n’ai que onze toiles de disponibles, trois de trente, cinq de quinze, une de vingt, une de vingt-cinq, et une de dix… J’en suis assez content de quelques-unes, mais cela ne fait rien pour la vente… »


LE HAVRE
A Rodolphe. Le Havre, 6 juillet 1903
« … Tu me demandes pourquoi, si je ne sais où aller, je ne vais pas de ton côté. Mais, mon bon, tout bonnement parce que j’aime mieux la Normandie, que c’est à deux pas de Paris et d’Eragny, et qu’il faut penser à satisfaire mes amateurs. Tu sais que les motifs sont tout à fait secondaires pour moi : ce que je considère, c’est l’atmosphère et les effets. Un rien ferait bien mon affaire. Si je m’écoutais, je resterais dans une même ville, ou village, pendant des années, au contraire de bien d’autres peintres ; je finis par trouver au même endroit des effets que je ne connaissais pas, et que je n’avais pas tentés ou réussis. Ce que je ne trouve pas facilement, c’est le moyen pratique. Ainsi, l’Hôtel du Commerce (à Dieppe) est pour le moment impossible, à cause de la nourriture. Quant à aller en Bretagne, y penses-tu, c’est au diable ! J’aimerais mieux retourner à Eragny. Les motifs de Potier sont superbes, mais trop beaux pour moi. Je vais voir à Honfleur. Si je trouve l’Auberge de Saint-Siméon à mon goût, j’y resterai, je crains que ce ne soit gâté par les touristes et devenu cher. Quant au chic, cela me gêne guerre, je n’y fais guère attention.


Camille Pissarro et les peintres de la vallée de l’Oise. Somogy Editions d’art, 2003. 174 pages. 110 illustrations. ISBN : 2-85056-682-9

« Correspondance de Camille Pissarro », de Janine Bailly-Herzberg. Editions du Valhermeil

Du 29 novembre 2015 au 28 février 2016
Au Musée Tavet-Delacour 
4, rue Lemercier, 95300 Pontoise
Tél. : 01 30 38 02 40
Du mercredi au dimanche de 10 h à 12 h 30 et de 13 h 30 à 18 h

Jusqu’au 29 septembre 2013
2, boulevard Clemenceau. 76600 le Havre
Tél. : +33 (0)2 35 19 62 62
Du lundi au vendredi de 11 h à 18 h et les samedis et dimanches de 11 h à 19 h. Nocturnes jusqu’à 21 h le 19 septembre 2013

 Visuels :
Camille Pissarro
Entrée du port du Havre et brise-lames ouest, soleil, matin
1903
Huile sur toile ; 57,2 x 64,8 cm
Memphis, Tennessee, Collection of Dixon Gallery and Gardens, museum purchase, 1975
© Collection of the Dixon Gallery and Gardens, museum purchase

Camille Pissarro
Bateau à l’entrée du port du Havre
1903
Huile sur toile ; 17,8 x 28,5 cm
Dallas, Dallas Museum of Art
© Dallas Museum of Art

Camille Pissarro
Quai de Paris et pont Corneille à Rouen, soleil
1883
Huile sur toile ; 54,3 x 64,4 cm
Philadelphie, Philadelphia Museum of Art
© Philadelphia Museum of Art

Camille Pissarro
Chalutier dans l’avant-port de Dieppe
1902
Huile sur toile ; 22,5 x 27 cm
Collection particulière
© François Doury

Camille Pissarro
L’Anse des Pilotes et le brise-lames est, Le Havre, après-midi, temps ensoleillé
1903
Huile sur toile ; 53 x 64 cm
Le Havre, MuMa - Musée d’art moderne André Malraux
© Le Havre, MuMa / photo Florian Kleinefenn

Camille Pissarro
Quai de Paris et pont Corneille à Rouen, soleil
1883
Huile sur toile ; 54,3 x 64,4 cm
Philadelphie, Philadelphia Museum of Art
© Philadelphia Museum of Art

Camille Pissarro
Place de la République sous la pluie, Rouen
Vers 1884
Eau-forte et aquatinte ; 12,5 x 12,5 cm
Pontoise, musée Camille Pissarro
© musée Camille Pissarro, Pontoise

Camille Pissarro
La Seine à Rouen, Saint-Sever
1896
Huile sur toile ; 65,5 x 92 cm
Paris, musée d’Orsay
© Rmn-Grand Palais / Hervé Lewandowski

Camille Pissarro
Rouen, déchargement du bois, quai de la Bourse, coucher de soleil
1898
Huile sur toile ; 54 x 66 cm
Collection particulière
© Collection particulière / photo Beth Phillips

Camille Pissarro
Quai de Paris et pont Corneille à Rouen, soleil
1883
Huile sur toile ; 54,3 x 64,4 cm
Philadelphie, Philadelphia Museum of Art
© Philadelphia Museum of Art

Camille Pissarro
Darse de pêche, Dieppe, temps gris, pluie
1902
Huile sur toile ; 52 x 64,8 cm
Worcester, Worcester Art Museum
© Worcester Art Museum

Camille Pissarro
L'Avant-port de Dieppe, après-midi, soleil
1902
Huile sur toile ; 53,5 x 65 cm
Dieppe, Château-Musée de Dieppe
© Ville de Dieppe. Collection Château Musée / photo BL Legros

Camille Pissarro
L’Anse des Pilotes, Le Havre, matin, soleil, marée montante
1903
Huile sur toile ; 53 x 64 cm
Le Havre, MuMa – Musée d’art moderne André Malraux
© Le Havre, MuMa / photo Florian Kleinefenn

Camille Pissarro
Entrée du port du Havre et brise-lames ouest, soleil, matin
1903
Huile sur toile ; 57,2 x 64,8 cm
Memphis, Tennessee, Collection of Dixon Gallery and Gardens, museum purchase, 1975
© Collection of the Dixon Gallery and Gardens, museum purchase

Camille Pissarro
L’Anse des Pilotes et le brise-lames est, Le Havre, après-midi, temps ensoleillé
1903
Huile sur toile ; 53 x 64 cm
Le Havre, MuMa - Musée d’art moderne André Malraux
© Le Havre, MuMa / photo Florian Kleinefenn

Camille Pissarro
L’avant-port de Dieppe, après-midi temps lumineux
1902
Huile sur toile ; 54 x 65 cm
Collection particulière
© Collection particulière / photo Westimage

Les citations sont extraites du dossier de presse.

Articles sur ce blog concernant :

Cet article a été publié en une version plus concise par Actualité juive hebdo. Il a été publié sur ce blog le 10 juillet 2012, puis les 1er janvier et  :
- 5 août 2013, 14 avril 2015 à l'approche du documentaire La bande des quatre, par Histoire, les 5 et 8 août 2013, 15, 21 et 27 avril 2015 dans la série documentaire Les impressionnistes : "Tout a débuté dans les îles Vierges où naquit en 1830 Pissaro, "la colonne vertébrale de l'impressionnisme". Ce dernier n'est pas le plus célèbre des impressionnistes mais sans lui, aucun des autres impressionnistes n'auraient pu se rencontrer ni devenir ceux qu'ils sont devenus. Les impressionnistes ne firent l'objet que de huit expositions mais le seul artiste à être présent dans chacune d'entre elles est le peintre Pissaro. En 1841, le tube de peinture affranchit Pissaro et rend l'impressionnisme possible. Alors qu'il débarque en France en 1855, la vie trépidante parisienne l'inspire. C'est la même chose pour Renoir, le deuxième grand pionnier de l'impressionnisme. Epicurien, il fréquentait Monet à la Grenouillère notamment, le lieu prisé des bords de Seine. L'été 1869, tous deux révolutionnent l'histoire de l'art grâce à l'utilisation (nouvelle) du pinceau plat. A Montpellier, Bazille aurait pu devenir le plus talentueux des impressionnistes s'il n'avait pas été tué en 1870".
- 18 septembre 2013, 11 avril et 23 septembre 2014, 14 avril, 14 juin  et 7 décembre 2015, 28 février 2016.