mardi 28 février 2017

Juifs d’Algérie



A l’occasion du cinquantenaire des accords d’Evian (1962), le musée d’art et d’histoire du Judaïsme (MAHJ) présente l’exposition éponyme, assorti d’un magnifique catalogue, et « inédite retraçant les grandes étapes de l'histoire des Juifs d’Algérie » grâce en particulier avec des archives familiales. Érudition et carences informatives.  Le "pogrom au nom du djihad" (Shmuel Trigano) du 5 août 1934, à Constantine (Algérie), sans intervention de l'Armée ou de la police françaises, a causé 27 victimes Juives, enfants et adultes généralement égorgés et 26 Juifs blessés, des incendies, saccages et pillages de magasins et logements de Français Juifs. Plus de 3 000 Juifs - un tiers des Juifs constantinois - ayant besoin d'assistance sociale après ce pogrom, etc. Cpogrom avait été précédé le 3 août 1934 de violents incidents dans le Constantinois. Au  coût financier de 150 millions de francs Poincaré de l'époque, il a été suivi pendant des mois par le boycott de magasins Juifs, du non paiement par des musulmans de leurs dettes auprès de leurs prêteurs Juifs, etc.


C’est incroyable ! Le musée d’art et d’histoire du Judaïsme de Paris, autant dire le plus important en Europe, ne parvient pas à retracer l’histoire des Juifs en « terre d’islam ».

Certes, un panneau au début de l’exposition reproduit un récit bouleversant, extrait du livre L’exil au Maghreb. La condition juive sous l’islam 1148-1912 de Paul B. Fenton et David L. Littman d’un pogrom antisémite commis par des musulmans sous joug islamique.

Mais la dhimmitude est évoquée en termes trop succincts dans le dossier de presse et dans la scénographie de l’exposition : le panneau l’évoquant brièvement côtoie de longs développements sur un « âge d’or ». Le catalogue n’en donne pas le cadre exact, et insiste plus sur les persécutions chrétiennes que sur les pogroms musulmans.

Autant l’antisémitisme chrétien et d’extrême-droite est souligné, autant « l’antijudaïsme théologique et l’antisémitisme politique » islamiques (Shmuel Trigano) ne sont même pas mentionnés dans cette exposition à laquelle ont contribué pourtant des historiens et sociologues éminents.

Lors du vernissage presse de l’exposition, j’ai évoqué ces deux points. Mal m’en a pris ! Anne-Hélène Hoog, commissaire de l’exposition, a nié vivement toute haine antisémite dans l’islam. Tout au plus a-t-elle concédé un « mépris » islamique à l’égard des Juifs. Quant à la journaliste d’un média arabe, elle a nié tout antisémitisme musulman, notamment cet hadith : « La pierre dira : « O musulman ! Viens tuer ce juif qui se cache derrière moi ».

De plus, cette histoire des Juifs d’Algérie - le 24 octobre 1870, le décret Crémieux "déclare citoyens français les Israélites indigènes de l'Algérie" - est lacunaire par manque d’archives sur les périodes antiques et médiévales – ce qui explique l’introduction générale de l’exposition - et, comme le remarque justement Anne-Hélène Hoog, car trop peu d’historiens étudient les archives de l’ex-empire ottoman. Ces carences informatives révèlent aussi que les autorités algériennes occultent le passé Juif de l'Algérie, et les contributions des Juifs autochtones à l'histoire de ce pays depuis l'Antiquité.

En outre, des cartes délimitant l’Algérie au fil des siècles auraient aidé à la compréhension de cette histoire.

 1962, la rupture
1962. Une date charnière pour la France et pour l’Algérie. Celle des accords d’Evian, et de le départ des Juifs d’Algérie en direction essentiellement de la France métropolitaine.

Le 5 juillet 1962, quelques jours après l'indépendance de l'Algérie, entre 700 et 1200 Européens, notamment juifs, ont été massacrés à Oran. Présente, informée, l'Armée française n'a rien fait pour protéger ces Européens. 

Un « double constat est à l’origine du projet : l'impact important du rapatriement des Juifsd’Algérie en 1962 sur le judaïsme métropolitain et la perte mémorielle de ce que fut le judaïsme en Afrique du Nord, plus précisément en Algérie. L’exposition Juifs d’Algérie met en lumière la grande diversité et la complexité des expériences, des trajectoires politiques et sociales des membres de cette communauté. Sont également abordées leur vie religieuse et leurs activités économiques. Enfin, la culture populaire des Juifs d’Algérie est évoquée, notamment les coutumes et les divertissements. La musique n’est pas absente de ce panorama : mélodies synagogales, chants traditionnels, compositions savantes ou populaires issues des traditions arabo-andalouse ou du malouf constantinois, créations hybrides marquées par les modes européennes et latines. Environ 250 documents (manuscrits, livres, textiles, objets, œuvres d’art), issus de collections publiques françaises et étrangères, ainsi que d’archives administratives et familiales, forment le corpus du parcours. Celui-ci est complété par des documents audiovisuels, des cartes, des chronologies et des bases de données numériques… L’exposition fait une large place à la mémoire familiale, à des objets et à des archives conservés depuis plusieurs générations. Elle témoigne ainsi des liens maintenus ou rompus des Juifs d’Algérie avec leur histoire et leur pays d’origine », écrit Anne Hélène Hoog, commissaire de l’exposition.

Et de poursuivre : « La majorité des documents recueillis datent d’une période allant de la fin du XIXe jusqu’à 1962 et consistent en photographies, portraits peints, papiers familiaux et administratifs, et objets. Les périodes antérieures sont d’un abord plus difficile et les archives des consulats de France à Alger, Oran et Bône (aux ANOM à Aix-en-Provence) ont été fort utiles pour évoquer par exemple la part prise par les juifs dans le commerce méditerranéen. Rassembler des judaica (objets de culte), qui jouent un rôle important pour montrer la diversité des communautés, des styles esthétiques et des liturgies, permet d’évoquer une profession exercée en majorité par des juifs, l’orfèvrerie, qui a produit une série d’objets en tous points remarquables, tels les rimmonim (ornements de bâtons de torah) de la collection du MAHJ mais aussi l’ensemble des judaica constantinoises appartenant au Wolfson Museum of Jewish Art du Heichal Shlomo ou les magnifiques objets composant la collection du Musée d’Israël à Jérusalem. Soucieux de transmettre leur patrimoine juif ou familial à la postérité, nombre de juifs d’Algérie ont choisi le MAHJ pour être le garant d’une (nouvelle) forme de continuité de la mémoire, collective et familiale, et de la transmission. Citons ici l’exemple du manuscrit Duran offert au musée en 2002 par l’ensemble des membres de la famille Durand, descendants de Rabbi Simon ben Tsemah Duran, précieux ouvrage conservé et transmis de génération en génération depuis le XVe siècle ».

Le 16 juin 2015, la Mairie du IVe arrondissement de Paris a accueilli la conférence Le Décret Crémieux : la longue marche des Juifs d’Algérie vers la liberté d'Albert Maarek, historien, avec la participation de l'ADACIA (Association des amis de Crémieux Isaac Adolphe) et la lecture de morceaux choisis par René Cheneaux et Paul Krissi. 


Le 18 janvier 2016, de 19 h 30 à 21 h 30, à l'Institut Universitaire d'Etudes Juives Elie Wiesel, Joëlle Allouche-Benayoun, docteur en psychologie sociale, maître de conférences, Université Paris XII, présentera son livre Les Juifs dans le tournant de l'Algérie. "Cet ouvrage fait appel à des spécialistes de diverses disciplines il montre comment, pendant la période française (1830-1962), la population juive d’Algérie s’est transformée par un processus social et politique d’accès à la citoyenneté. Ce processus continu fut largement troublé d’une part par l’hostilité plus ou moins ponctuelle des Français, des Européens de la colonie et des Musulmans, et d’autre part par les polémiques incessantes qui ont accompagné ce passage progressif d’un groupe d’indigènes colonisés en citoyens de la République française. Sans concertation préalable entre les auteurs, tous les textes de ce recueil abordent les moments forts de l’histoire contemporaine des Juifs d’Algérie, ceux qui ont façonné durablement leur identité: le décret Crémieux (1870), les émeutes de Constantine (1934) -l"pogrom au nom du djihad" (Shmuel Trigano) du 5 août 1934, à Constantine (Algérie), sans intervention de l'Armée ou de la police françaises, a causé 27 victimes Juives, enfants et adultes généralement égorgés et 26 Juifs blessés, des incendies, saccages et pillages de magasins et logements de Français Juifs. Plus de 3 000 Juifs - un tiers des Juifs constantinois - ayant besoin d'assistance sociale après ce pogrom, etc. Cpogrom avait été précédé le 3 août 1934 de violents incidents dans le Constantinois. Au  coût financier de 150 millions de francs Poincaré de l'époque, il a été suivi pendant des mois par le boycott de magasins Juifs, du non paiement par des musulmans de leurs dettes auprès de leurs prêteurs Juifs, etc. - , l’"Antijudaïsme" des Français, des Européens d’Algérie et des Musulmans, un racisme qui culmina sous le régime pétainiste de Vichy avec son lot d’exclusions scolaires et professionnelles, la rupture d’avec la terre natale (1962). Ces textes de statut divers ont l’avantage de varier les angles de vue, de n’exclure aucune voix concernée par des faits encore récents à l’échelle de l’histoire, de mettre en valeur l’intime que l’histoire avec grand H abandonne à l'oubli, tout en soulevant des questions toujours sensibles ; ils proposent en toute rigueur une photographie actuelle de l’historiographie des Juifs d’Algérie et renouvellent en partie les savoirs".


 Le 27 février 2017, à 19 h 30, le Centre des Cultures juives à Grenoble organisa la conférence de Norbert Bel Ange sur les soldats juifs d'Algérie pendant la Grande Guerre."Très peu de travaux ont été consacrés au sujet des soldats juifs d'Algérie, à l’exception des travaux de Philippe Landau. Norbert Bel Ange est allé au plus près des archives militaires et des mémoires familiales. Les Poilus juifs d’Algérie et leurs familles ont payé un lourd tribut lors de la Grande Guerre. Une histoire encore méconnue".



Juifs d’Algérie. Musée d’art et d’histoire du Judaïsme et Skira-Flammarion, 2012. 272 pages, 35,50 €. ISBN : 9782081282483
Jusqu’au 27 janvier 2013
Hôtel de Saint-Aignan
71, rue du Temple. 75003 Paris
Tél. : 01 53 01 86 53
Lundi, mardi, jeudi, vendredi de 11 h à 18 h, le dimanche de 10 h à 18 h, le mercredi de 11 h à 21 h.

Articles sur ce blog concernant :
Les citations sont extraites du dossier de presse. Cet article a été publié le 26 janvier 2013, puis les 12 juin 2015, 18 janvier et 5 juillet 2016, 28 février 2017.

lundi 27 février 2017

« Last Folio » de Yuri Dojc


La Galerie Karsten Greve présente l’exposition « Last Folio: A Photographic Journey with Yuri Dojc » (« La Dernière Page. Voyage photographique avec Yuri Dojc ») de Yuri Dojc. Une exposition photographique inédite en France sur des rescapés de la Shoah et les vestiges témoignant de la présence des Juifs en Slovaquie avant la Deuxième Guerre mondiale.


Yuri Dojc est né en 1946 en Tchécoslovaquie dans une famille juive d’enseignants slovaques qui s’étaient cachés pour fuir les persécutions nazies lors de la Deuxième Guerre mondiale. 

Il poursuit à l’université Comenius à Bratislava des études d’ingénieur.

Après l’entrée à Prague des troupes du Pacte de Varsovie en 1968, il se trouve à Londres dans le cadre d’un programme d’échanges universitaires. Sur les conseils de son père, il y demeure, et un an plus tard, se réfugie à Toronto, au Canada. 

Il y étudie la photographie à l’université Ryerson.

Il travaille aussi pour les campagnes publicitaires de FedEx, Apple, Porsche, Canon, Club Med, Panasonic…

En 1997, lors de l’enterrement de son père, il fait la connaissance d’un rescapé de la Shoah.

Une rencontre déterminante qui le conduit à photographier des survivants slovaques.

À la recherche de l’héritage des Juifs de Slovaquie décrit dans le livre de son père, il initie le projet, Last Folio.

Élaboré comme une installation itinérante, Last Folio réunit une sélection de photographies, un film documentaire produit par Katya Krausova, et un livre. En 1968, Katya Krausova a quitté la Tchécoslovaquie et s’est réfugiée en Grande-Bretagne. Cette réalisatrice et productrice dirige Portobello Media et Portobello Pictures, dont l’un des films produits, Kolya de Jan Svěrák, a reçu en 1997 l’Oscar du meilleur film en langue étrangère.

Histoires
Yuri Dojc a parcouru la Slovaquie et a réalisé plus de cent cinquante portraits, captant des histoires, des émotions. 

« Nous aspirons tous à laisser quelque chose derrière nous ; une empreinte de notre passage. Mais il ne reste presque rien de ces personnes dont les vies ont été interrompues pendant la Shoah. La photographie me permet d’ériger un monument intime à leur mémoire. À travers ces clichés, je leur rends hommage et je conserve leur trace. Je ne peux qu’espérer que mes images parleront aux visiteurs de cette exposition », a expliqué Yuyri Dojc.

Lors de son périple, Yuri Dojc a immortalisé également des objets, des cimetières juifs et des bâtiments, dont des synagogues et des mikvés (bains rituels), impressionnants mais souvent vétustes, de la communauté juive slovaque.

Yuri Dojc « envisage chaque livre abandonné, abîmé par le temps, comme un survivant, dont il fait un portrait, préservé dans sa beauté finale : des images qui en disent plus long que les mots ». 

Katya Krausova a précisé : « Yuri et moi-même avons parcouru tout le pays, des petites villes et de minuscules hameaux, rencontré des gens, trouvé des restes de vie et des fragments de souvenirs. Retracer les expériences de nos familles et l’univers dans lequel elles ont vécu et sont mortes s’est avéré un voyage absolument renversant, à la fois émouvant, spirituel et très personnel. » 

De manière fortuite, Yuri Dojc, Katya Krausova, et leur équipe technique ont découvert à Bardejov, ville située à l’est de la Slovaquie, une école juive comme figée par le temps, abandonnée depuis qu’en 1942 ceux qui y priaient et y étudiaient avaient été déportés dans des camps de concentration nazis.

Là, ils ont trouvé « des manuels scolaires, les cahiers d’écoliers annotés, les bulletins, les actes de naissance, les livres de comptes, et même du sucre dans les placards de la cuisine. Le tout en état de décomposition sur des étagères poussiéreuses, derniers témoins d’une culture autrefois florissante ». 

Les « photographies des livres que Yuri Dojc a trouvés dans une école juive à Bardejov constituent l’élément central de Last Folio, comme autant de vestiges d’une culture autrefois florissante ». 

Les « images de l’exposition révèlent les ruines terrifiantes d’écoles, de synagogues et de cimetières. Last Folio inscrit un voyage personnel dans la mémoire culturelle et offre une réflexion sur la perte universelle en tant qu'elle fait partie du souvenir européen ».

La recherche de Yuri Dojc s’est muée en un remarquable récit photographique où l’Histoire se mêle à des histoires personnelles tragiques.

« Parmi les centaines de livres et de fragments que Yuri Dojc photographie, l’un d’entre eux sort particulièrement du lot. Perdu au milieu d’une pile couverte de poussière, un livre ayant appartenu à son grand-père Jakab se retrouve comme par miracle entre les mains de son héritier légitime ».

Les photographies de ce photographe célèbre ont été acquises par le musée des Beaux-arts du Canada, le Musée national slovaque et la Library of Congress de Washington.

Last Folio a été montré en Amérique du Nord et du Sud, ainsi qu’en Europe. Douze de ces clichés font désormais partie de la collection permanente de la Bibliothèque du Congrès à Washington. 

En 2001, l’ambassadeur de Slovaquie aux États-Unis a remis à Yuri Dojc la Médaille d’honneur pour We Endured, une série de portraits de survivants slovaques de la Shoah. 

Yuri Dojc a inspiré des « dizaines d’articles dans la presse internationale, notamment Communication Arts et Applied Arts and Creativity, et de reportages sur les sites de Apple et Microsoft ».

Son reportage photographique au Rwanda « lui ont valu une double page dans le journal Libération ».

En 2010, Yuri Dojc a publié « son sixième ouvrage, Honour, qui rend hommage aux vétérans canadiens de la Seconde Guerre mondiale, et son travail fait l’objet d’une rétrospective au palais Mirbach à Bratislava ».

Inaugurée au Museum of Jewish Heritage à New York en mars 2011, l’exposition Last Folio est depuis lors montrée dans un grand nombre d’autres lieux, dont les locaux de la Commission de l’Union européenne (UE) à Bruxelles.

En 2015, Last Folio a été inclus dans le programme des commémorations internationales du 70e anniversaire de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Dans ce cadre, l’exposition a été accueillie au siège des Nations unies à New York, à la Bibliothèque nationale d’Allemagne à Berlin, au musée Mark Rothko en Lettonie, au Musée juif et Centre pour la tolérance de Moscou et dans la galerie d’art de l’université Tufts aux États-Unis.


Jusqu’au 28 février 2017
5, rue Debelleyme. 75003 Paris
Tél.   +33 (0)1 42 77 19 37
Du mardi au samedi de 10 h à 19 h

Visuels
Left: Yuri Dojc, “Letter Shin” Cemetery Kosice, 2007, Pigmenting ink on fine art archival rag paper, 120 x 80 cm, Ed. 1/8, © Yuri Dojc, Courtesy Galerie Karsten Greve Cologne/St. Moritz/Paris and Last Folio Project by Yuri Dojc & Katya Krausova

Yuri Dojc, Library shelf, 2007 (Bardejov), Pigmenting ink on fine art archival rag paper, 80 x 120 cm, Ed. 3/8, © Yuri Dojc, Courtesy Galerie Karsten Greve Cologne/St. Moritz/Paris and Last Folio Project by Yuri Dojc & Katya Krausova

Yuri Dojc, Synagogue Sastin, 2007, Pigmenting ink on fine art archival rag paper, 80 x 120 cm, Ed. 2/8, © Yuri Dojc, Courtesy Galerie Karsten Greve Cologne/St. Moritz/Paris and Last Folio Project by Yuri Dojc & Katya Krausova

Yuri Dojc, Fragment of a Torah scroll, 2015, Pigmenting ink on fine art archival rag paper, 50 x 70 cm, Ed. 1/12, © Yuri Dojc, Courtesy Galerie Karsten Greve Cologne/St. Moritz/Paris and Last Folio Project by Yuri Dojc & Katya Krausova

A lire sur ce blog :
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Les citations proviennent du dossier de presse.

samedi 25 février 2017

Aventuriers des mers. De Sindbad à Marco Polo


L’Institut du monde Arabe (IMA), puis le musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM) à Marseille (7 juin-9 octobre 2017), présente « l’exposition-épopée » « Aventuriers des mers. De Sindbad à Marco Polo ». Peu didactique, confuse, cette exposition oscille entre fiction et histoire relatée du point de vue arabe ou/et musulman. Elle omet des pans essentiels de l’Histoire, les Juifs, notamment leur rôle dans les cartographies marines et le commerce. Des faits historiques déplaisants pour cette exposition biaisée apparaissent par inadvertance.
Exposition historique ? On peut en douter en raison de ses omissions, minorations et ambiguïtés. 

Parmi les omissions : les Yaoud, les Juifs en arabe. Pourtant, certains d’eux ont été d’éminents cartographes marins ou marchands. Benjamin de Tulède  ? Absent. Quid de Abraham Zacuto (Abraão ben Samuel Zacuto) (1450-vers 1510), rabbin espagnol, mathématicien, historien et astronome royal au XVe siècle pour le roi Jean II de Portugal ? Jacob d’Ancône ? Absent. Seul Jonas apparaît dans une enluminure. En outre, l'arche de Noé est illustré. Le judaïsme est rétrogradé derrière le christianisme et l’islam, qu’il précède pourtant chronologiquement.

Ambiguïté présente dès le titre qui débute avec Sindbad le marin, personnage fictif des contes des Mille et Une Nuits, et se clôt avec Marco Polo (1254-1324), marchand-explorateur italien auteur du célèbre « Devisement du monde » ou « Livre des merveilles » écrit en 1298. Des limites chronologiques ? Non, puisque l’exposition s’achève sur Vasco de Gama (1460 ou 1469-1524).

Exposition à finalité diplomatique ? Oui. Installée sur le parvis de l’IMA avec le soutien du Sultana d’Oman et le concours du Port-Musée de Douarnenez, le boutre a été inauguré le 24 novembre 2016, en présence de Jean-Marc Ayrault, Ministre des Affaires étrangères et du Développement international, et d’un représentant de l’ambassade du Sultanat d’Oman à Paris. 

Quant aux intérêts économiques, ils ne sont pas occultés. Partenaire de l’Institut du monde arabe depuis 2005 et Grand Mécène depuis 2011, la Fondation Total « explore avec bonheur, dans Aventuriers des mers, de Sindbad à Marco Polo, une nouvelle étape d’un parcours dédié à la célébration d’une région du monde particulièrement chère au Groupe ». Le Groupe Casino est lui aussi partenaire de l’exposition soutenue par S.A.S. le Prince Albert II et la Principauté de Monaco.

L’exposition vise aussi à favoriser les liens avec le christianisme - croix bien placée et mise en valeur, etc. -, et les chrétiens intégrés dans un récit louangeur pour l’islam. Certaines œuvres exposées démentent une vision un brin idyllique. Ainsi, ce magnifique ouvrage évoquant les efforts d’ordres catholiques pour libérer les esclaves chrétiens sous joug islamique.

« Loin de faire obstacle entre les hommes et les civilisations, les mers et les océans sont des espaces partagés qui permettent d’aller à la rencontre des autres, et de commercer avec eux », allègue le dossier de presse de l’exposition. Mais, non. La mer Méditerranée est parcourue par des pirates musulmans rendant captifs les passagers et s’emparant des cargaisons précieuses des bateaux chrétiens. L’Océan Indien est dominé par les Arabes qui détenaient le monopole du trafic des épices orientales, et ne souhaitaient aucune concurrence commerciale.

« Zanzibar, au carrefour du monde, seconde vidéo de Christine Coulange pointe l'importance et la singularité de Zanzibar : cette petite île de l'océan Indien fut, au cours des siècles, un lieu stratégique de migrations, de liens et de métissages entre les Comores et l'Afrique, l'Arabie, le Golfe persique et l'Inde. Ces liens et ce brassage ont façonné, pour un peuple très diversifié, une civilisation originale, où les échanges du commerce prirent le pas sur les différences religieuses », allègue le dossier de presse. Zanzibar (« côte des Noirs), c’est aussi un lieu de transit de la traite négrière par des Arabes.

Les commissaires de l’exposition et auteurs du catalogue ? Nala Aloudat, diplômée de la Sorbonne en histoire de l’art et en archéologie des pays de l’Islam, et chargée de collections et d’expositions à l’Institut du monde arabe, Agnès Carayon, docteur en histoire, spécialiste du monde arabo-musulman médiéval - elle a participé au commissariat de plusieurs expositions présentées à l’Institut du monde arabe, où elle occupe le poste de chargée de collections et d’expositions -, Vincent Giovannoni, longtemps ébéniste, charpentier de marine et skipper, docteur en sciences humaines, il est à présent conservateur au Mucem. Avec la collaboration d’Anne Joyard, consultante en art, historienne de l’art.

Le Comité scientifique réunit Benoît Junod, Elizabeth Lambourn, Christophe Picard, Éric Rieth, Axelle Rougeulle, Éric Vallet.

Christine Coulange, artiste multimedia, a réalisé des vidéos ponctuant cette exposition peu didactique.

Citations extraites du dossier de presse

Ibn Jubayr
Ibn Jubayr « est né dans une famille de lettrés d’al-Andalus. En 1184, alors qu’il a trente-neuf ans, il décide de réaliser le pèlerinage à la Mecque. Après la ville sainte, il visite les grandes villes du Moyen-Orient pour parfaire sa connaissance du monde musulman.
De son périple, qui dura un peu plus d’une année, il rédige une relation (Rihla) rigoureuse et fiable, dépourvue d’aspects merveilleux comme cela était souvent le cas. On y lit son angoisse des voyages par mer, que seule sa foi lui permet d’entreprendre ».
« Mon pèlerinage était achevé et je pouvais enfin retourner chez moi, dans la douce Andalousie. A Acre, sur la cote de Palestine, je m’embarquais sur un gros navire génois qui faisait voile vers la Sicile. Peu après notre départ, les vents changèrent. Nous avions déjà essuyé plusieurs tempêtes, mais ce fut alors que nous arrivions a destination que  nous subîmes la plus terrible. Les eaux bouillonnaient et des vagues terrifiantes s’abattaient sur le pont. Le vent gonflait la voile, et nous dirigea droit sur les rochers. Le navire se brisa... »

Sindbad
« Lors de mon premier voyage, je m’embarquais avec d’autres marchands à Bassora. Nous accostâmes un jour sur l’une d’elles qui ressemblait a un jardin de paradis. Le capitaine décida d’y jeter l’ancre. Tout à coup, nous l’entendîmes hurler. Tout le monde se rua sur le navire. L’île s’ébranla alors et fonça vers les profondeurs en un tourbillon furieux, engloutissant les hommes restes sur son rivage, dont, hélas, j’étais ! Je réussis cependant a m’accrocher a un seau de bois qui flottait a ma portée et essayais de rejoindre le navire qui s'éloignait, faisant fis des hommes à la mer. Il disparut bientôt, et lorsque les ténèbres m’enveloppèrent, je fus sur de périr ».
Les « histoires de Sindbad de la mer proviennent de contes persans et ont été intégrées aux Milles et Une Nuits tardivement.
Sindbad n’est pas un marin mais un marchand. Pour faire fructifier la fortune que lui a léguée son père, il prend régulièrement la mer et accoste en des lieux mystérieux. Les aventures maritimes de Sindbad peuvent être rattachées à des légendes très anciennes, que l’on retrouve chez plusieurs peuples marins. Le mythe de l’île baleine par exemple, est également présent dans le fond merveilleux scandinave ».

Ibn Majid
« C’est la silhouette et la voix d’Ibn Majid, considéré comme l’un des plus grands navigateurs du Moyen Âge, qui accompagne ici le visiteur dans la poursuite de son exploration.
Né vers 1432 sur les côtes arabes du golfe arabo-persique, dans une illustre famille de marins, il a appris jeune à naviguer sur la mer Rouge, qu’il connaît parfaitement. Il devient également un expert incontesté de l’océan Indien. Les ouvrages de navigations qu’il a rédigé représentent un sommet de connaissances théoriques et pratiques de cette époque. Le fait qu’il ait servi de pilote à Vasco de Gama n’est pas accepté par tous les spécialistes ».
« On m’appelle le « muallim », « le maître de la navigation ». Beaucoup de marins omanais invoquent aujourd’hui encore mon nom lorsqu’ils prennent la mer, tant ma réputation a traverse les siècles.
Certains disent, avec un peu d’exagération, que je suis l’inventeur de la boussole… Je savais, il est vrai, utiliser les cartes et les instruments les plus élaborés d’alors.
Mais c’étaient surtout les étoiles qui me guidaient.
J’ai commence a naviguer sur les eaux de la mer Rouge très jeune, accompagnant mon père et mon grand-père, eux aussi des marins de renom. Davantage qu’eux encore, j’en connaissais chaque mouillage, chaque récif, chaque haut-fond. J’ai écrit des livres, nombreux, afin que ma grande expérience serve aux autres, qu’elle les mène surement au travers des écueils de la mer. Mais, contrairement a mes ancêtres, je fus aussi un navigateur expert de l’océan Indien.
On dit d’ailleurs que c’est moi qui ai guidé Vasco de Gama a travers ce vaste océan, depuis les cotes africaines jusqu’à Calicut, directement par la haute mer ».

Marco Polo
« Né à Venise en 1254, Marco Polo partit l’année de ses dix-sept ans, en compagnie de son père Niccolò et de son oncle Maffeo, pour un immense périple à travers l’Asie, dont ils ne revinrent que vingt-cinq ans plus tard. Marco Polo explora le continent asiatique pour le compte du Grand Khan mongol Kubilaï, qui régnait alors sur l’empire chinois. Il décrivit les contrées visitées dans Le Devisement du monde ».
« J’ai réalisé plusieurs ambassades pour Kubilai, le Grand Khan de Chine, qui m’ont donne l’occasion de naviguer sur la mer des Indes. Ce fut d’ailleurs parce que je la connaissais bien que Kubilai consentit enfin a nous laisser repartir pour Venise, mon père, mon oncle et moi-même. Il fallait en effet un guide sur pour mener la belle princesse mongole Cocacin jusqu’en Perse, ou elle devait épouser le roi. Les routes terrestres, par ces temps troubles, étaient trop incertaines…
Nous partîmes ainsi avec une escorte extraordinaire du port chinois de Zaiton, sur 14 grands navires a 4 mats. Mais il nous fallu plus d’une année et demie pour atteindre notre destination, le port persan d’Ormuz. Les pirates, les tempêtes, la maladie, retardèrent considérablement le voyage et décimèrent impitoyablement notre équipée. Les richesses incroyables que j’ai décrites motivèrent les voyages des navigateurs portugais et, surtout, la formidable découverte de Christophe Colomb : on dit qu’il avait toujours avec lui un exemplaire de mon livre, Le Devisement du monde ».

Ibn Battuta
« Au XIVème siècle et pendant vingt-cinq ans, Ibn Battûta parcourra l'Ancien Monde, jusqu'à la Chine en passant par la Syrie, la Perse, l'Anatolie et la Volga, mais aussi l'Afrique orientale, l'Inde occidentale, Ceylan, les Maldives, le Bengale et Sumatra.
À peine rentré à Fès, il repartira trois ans en Andalousie et au Mali. À cette époque où chaque voyage représentait un risque certain, il a été calculé qu'il a parcouru 12000 kilomètres.
Né en 1304 à Tanger, sur la côte atlantique de l'actuel Maroc, on sait qu'il appartenait à une famille cultivée. C’est seul qu’il prend la route à l’âge de vingt-et-un ans, avec l'intention de se rendre à la Mecque, et de visiter le tombeau du prophète Muhammad. Durant ses voyages, Ibn Battûta accomplira six fois le pèlerinage.
Le très vaste monde qu’il parcourt et dont il rend compte est principalement celui du dar al-islam de son temps, c’est-à-dire des contrées où l’islam est présent. Quelques années et voyages plus tard, il naviguera à bord de divers navires depuis Cambay, au Nord de l’Inde occidentale, pour aller aux Maldives, du Bengale à Sumatra, puis jusqu’en Chine, aux limites de l’océan Pacifique...
Pour aller d’un port à l’autre, Ibn Battûta prend place dans les navires de commerce qui parcourent régulièrement ces routes maritimes. Dans ses récits, il narre ses navigations qu’il poursuit non sans risques : en plus des naufrages divers auxquels il aura à faire face, il n’est pas rare qu’il subisse les assauts de pirates, attirés par la dense circulation des commerçants et de leurs marchandises.
Ainsi, au large de Ceylan, son bateau est- il attaqué par douze navires de pirates hindous qui le dépouillent de tout ce qu’il possède et, tout en lui laissant la vie sauve, l’abandonne sur la côte avec l’équipage. Ses textes attestent avec une vivacité rare aussi bien de la diversité des techniques qu'il rencontre partout dans le monde que des arts culinaires et de la beauté des femmes.
L'amplitude de ses voyages et la description qu'il fait des mondes de l'islam et de ses vastes cités (dont Delhi, où il vivra huit ans) a fait très tôt prendre conscience aux musulmans du Maghreb de la relativité de l'espace méditerranéen, en même temps que de l'étendue, de la richesse et de la puissance du dâr al-islam à cette époque.
On parle souvent d’explorations vers l’orient mais il n’est pas à négliger les mouvements de l’Orient vers l’Occident. Héro national en Chine où il est considéré comme l’un des plus grands navigateurs de l’histoire, Zheng He incarne ces mouvements exploratoires de l’Orient vers l’Occident et contredit ainsi l’image d’une Chine fermée aux explorations et aux empires maritimes ».

Zheng He
Zheng He « est né en 1371 dans une famille musulmane du sud de la Chine d’origine mongole. Il fut capturé à l’âge de 10 ans, émasculé, et placé au service d’une famille princière de la dynastie des Ming. Lorsque l’empereur Yongle (r. 1402-1424) monta sur le trône avec l’aide des eunuques, il le nomma amiral de la flotte impériale. Zheng He effectua sept expéditions entre 1405 et 1433. La taille de ses navires a été exagérée. Il est admis aujourd’hui qu’ils mesuraient 60 m de long pour les plus grands.
« Moi, Zheng He, c’est l’Occident que je partis découvrir ! Mon maître, le grand empereur de Chine, me nomma a la tete de plusieurs expéditions maritimes. Je n’avais pourtant jamais pris la mer auparavant ! Je partis donc sur les mers, en mission diplomatique et commerciale, vers l’autre bout du monde. Je suis allé jusqu’en Egypte et sur les cotes de l’Afrique noire. Si vous ne me connaissez pas, sachez qu’en Chine, on me considéré encore comme le premier des grands navigateurs ! »
Enfin, c’est avec le navigateur portugais Vasco de Gama que le visiteur achève son voyage ».

Vasco de Gama
Vasco de Gama « a ouvert une route maritime entre l’Europe occidentale et l’Orient en passant par le cap de Bonne-Espérance, lors du premier de ses voyages (1497-1499, 1502-1503, 1524) vers l’Inde. Lors de sa première expédition, il fut le premier navigateur à parcourir une si grande distance sur mer. À la tête de quatre navires et de 170 hommes d'équipage, il fut le premier Européen à parvenir aux Indes par voie maritime. Son acharnement et son courage permirent au Portugal de trouver une nouvelle route des épices et d'établir leur premier empire commercial au Moyen-Orient, ce qui changea la face du Monde
« Le roi du Portugal m’a charge de découvrir une nouvelle route vers les épices de l’Orient. Il m’a nommé à la tête d’une flotte bien maigre dans ce but ! En contournant l’Afrique, nous nous sommes aventures sur une mer ou aucun bateau européen n’était jamais allé. Nous avons atteint l’Inde et ses promesses de richesses. Nous avons affronte des tempêtes bien entendu, mais nous avons surtout connu la faim, la soif, épuisement et le désespoir. Beaucoup d’entre nous sont morts du scorbut, la maladie des marins qui manquent de nourriture fraîche ! »


Du 7 juin au 9 octobre 2017
Au MuCEM à Marseille


Jusqu'au 26 février 2017
A l’Institut du monde Arabe 
1, rue des Fossés Saint-Bernard, 75005 Paris
Tél. : +33 1 40 51 38 38
Du mardi au vendredi de 10 h à 18 h. Samedi, dimanche et jours fériés de 10 h à 19 h

Visuels 
Jami al-tawarikh (Histoire uni erselle)
Jonas et la baleine, Rashid al-Din, Tabriz, Iran, 1314-1315
© Nour Foundation. Courtesy of the Khalili Family Trust

Arrivée de Vasco de Gama à Calicut
Atelier belge de Tournai, début du XVIe siècle
© Bridgeman Images

Nizwa
© Reno Marca

Tabula Rogeriana (Liv re de Roger)
Al-Idrîsî, vers 1840
© Bibliothèque Nationale de France - Paris

Brûle-parfum sphérique
Syrie ou Égypte, XVIe- XVIIe siècle
© Victoria and Albert Museum, London

Scène de naufrage du bateau de kâmârup
Abd Allab Kotbshah, Lahore, Pakistan, 1834-1835.
© Bibliothèque Nationale de France - Paris

Planisphère catalan
© 2016 Scala Florence courtesy of the Ministero Beni e Att. Culturali

Mappemonde
Fra Mauro, Venise, vers 1450. Fac-similé. Biblioteca Nazionale Marciana, Venise, Italie.
© 2016. Photo Scala, Florence

Vue de Venise
Piri Reis, Turquie, vers 1670
© Nour Foundation. Courtesy of the Khalili Family Trust

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Les citations proviennent du dossier de presse.

Édouard Moyse, peintre de la vie juive en Lorraine


Le  musée des Beaux-arts de Nancy présente l’exposition Édouard Moyse, peintre de la vie juive en Lorraine. Originaire de Lorraine, Édouard Moyse (1827-1908), peintre de l’émancipation des Juifs, graveur et illustrateur, « artiste original méconnu, se voulut le chantre de la tradition spirituelle juive et le défenseur des valeurs d'intégration ».


            Organisée par le Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (mahJ) et le musée des Beaux-arts de Nancy, l’exposition inédite Édouard Moyse, peintre de la vie juive au XIXe siècle réunissant des œuvres du plus important, mais méconnu, peintre juif français du XIXe siècle a été d'abord présentée au mahJ. La « redécouverte de l’œuvre de Moyse, en partie perdue et présentée pour la première fois au public, s’inscrit dans une exploration des expressions artistiques, souvent méconnues, du judaïsme ».

Artiste d’origine lorraine, Édouard Moyse (1827-1908), peintre d’origine lorraine , « s’est attaché à développer une œuvre de « genre israélite » – selon la formule de l’époque –, traitant à la fois des scènes de la vie juive et des moments historiques qui ancrent les principes défendus par les juifs émancipés intégrés aux nations européennes ».

Moyse est de la même génération que Daniel Iffla (1825-1907), financier, patriote, collectionneur, mécène et philanthrope français juif qui changea en 1861 son patronyme en Osiris, nom d’un dieu égyptien. Tous deux ont en commun des valeurs juives et françaises.

Dans les années 1880, Édouard Moyse peint « ses premières scènes juives. Cet artiste est pionnier dans la représentation des thèmes juifs et l’exposition au Salon de « scènes de la vie juive et des moments fondateurs de l’émancipation ». Il « illustre ainsi un idéal où s’entremêlent les valeurs françaises et celles du judaïsme dans une synthèse qualifiée » d’« israélitisme ».

Célèbre comme « peintre des rabbins », Moyse « a tenté de réhabiliter l'image des Juifs et du judaïsme en développant une nouvelle vision esthétique du rabbin comme un personnage magistral et respectable ».

Avec Édouard Brandon  (1831-1897) et Alphonse Lévy  (1843-1918), Edouard Moyse forme « la triade majeure, en France, des peintres juifs du judaïsme au XIXe siècle », « adeptes d’une peinture de genre israélite » dont il s’affirme en « maître incontesté, et qui est également pratiquée » en Allemagne par Moritz-Daniel Oppenheim (1800-1882) ou en Pologne par Maurycy Gottlieb (1856-1879).


« Chantre de l’israélitisme ou franco-judaïsme, il en représente le moment fondateur, le Grand Sanhédrin institué par Napoléon en 1806, pour marquer son adhésion à cet idéal ».

De son séjour en Algérie, il restitue en une série de pastels la vie des Juifs qu’il y a rencontrés.

Moyse « traite de deux thèmes majeurs répondant à sa volonté, d'une part, de faire connaître le judaïsme, dans ses différentes composantes, et ses valeurs en les intégrant à la culture française, et, d'autre part, de défendre les Juifs face à la montée de l'antisémitisme, en recourant à des scènes historiques. Car peintre académique, il ne peut montrer directement son engagement politique, mais le transpose en présentant au Salon de 1895 Une famille juive insulte par les truands dont les commentateurs n'ont pas manqué de percevoir le message en réponse à Drumont… »

L’exposition a pour commissaire Dominique Jarrassé, université de Bordeaux, et commissaire adjoint Jean Bernheim, arrière petit-neveu du peintre Moyse. Elle est accompagnée d’une monographie de Jean Bernheim, préfacée par Dominique Jarrassé, Édouard Moyse ou la peinture israélite  (Esthétiques du divers, 2012). Jean Bernheim, « esquissant un essai sur cette « peinture israélite » nous fait découvrir qu'au-delà des scènes religieuses, Moyse nourrissait l'ambition de mettre l'art au service d'un humanisme et d'une spiritualité partagée entre toutes les confessions  ».

On peut regretter que certaines œuvres soient si sombres. Effet de la poussière au fil des décennies ?

Cette exposition a reçu le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah et de la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme et l'antisémitisme (DILCRA). Avec le concours des peintures Farrow & Ball.

L’artiste entre Nancy, Alger et Paris
Edouard Moyse est né à Nancy en 1827 dans une famille alsacienne. Il appartient à la tradition ashkénaze.

Il garde des liens « avec sa ville natale, y expose quelquefois au Salon lorrain des amis des arts et y entretient des liens étroits avec Lucien (1828-1909) et René Wiener (1855-1939), animateurs de la vie culturelle nancéienne et collectionneurs ».

Arrivé jeune à Paris, il étudie à l’Ecole des Beaux-arts.

Dès 1850, ce jeune artiste âgé de 18 ans présente sa première exposition.

Paris « est le centre de son activité, en lien avec le Salon qui structure sa carrière ».

La famille de Moyse a inspiré à l’artiste de nombreux tableaux.

Influencé par Martin Drolling d’origine alsacienne, Edouard Moyse  peint d’abord des notables de la vie civile, magistrats ou avocats.

En 1882, il est distingué par la médaille d'argent au Salon de Paris.

« Parallèlement à une production de portraitiste », Moyse « traite d’autres thèmes faisant écho à ses préoccupations : la musique, le culte chrétien, le monde de la justice et de l’art… Il est sensible à la parenté entre les hommes de savoir et de foi : rabbins, moines et avocats ».

En Afrique du Nord, Moyse « découvre un judaïsme original dont il perçoit la dimension profonde ; il refuse la pacotille orientaliste au profit de scènes religieuses et familiales ».

Scènes de la vie religieuse juive
Les artistes juifs de ce temps cherchent à conserver ou à restaurer leur passé qui s'estompe en évoquant ses thèmes à travers dans leurs œuvres.

Édouard Moyse est le maître français incontesté de cette peinture de l’émancipation, pratiquée en Allemagne par Moritz Oppenheim ou en Pologne par Maurycy Gottlieb.

Si d’autres peintres tels Édouard Brandon ou Alphonse Lévy « ont aussi traité de scènes de la vie juive, Moyse s’en est fait une spécialité au point d’être surnommé » « le peintre des rabbins ». Il donne une coloration spécifique à ses représentations.

« Avec un véritable projet d’illustrateur (ses œuvres sont reprises dans les journaux qui tentent d’expliquer les rites juifs), Moyse entreprend, dès 1861, de présenter différents aspects de la vie religieuse, à la fois à la synagogue et au foyer ».

Il « présente les rites synagogaux à travers les étapes de l’office, la sortie, puis la présentation du rouleau de la Torah (hagbaha), le sermon, et à travers le cycle des fêtes… »

« Chaque toile est empreinte d’une grande solennité, même s’il choisit sciemment de montrer des oratoires et non des synagogues monumentales comme celles qui se construisent alors à Paris : il met en valeur l’intimité et la proximité des fidèles malgré leur diversité. Il se représente lui-même dans Le Grand Rabbin présente aux fidèles le livre de la Loi ». Un tableau exposé en 1896 au Salon de Paris.

« Parmi les rites domestiques, Moyse s’attache au seder de Pessah (la Pâque juive), à la circoncision et surtout à la bénédiction de l’aïeul. Brouillant époques et espaces par le recours à des costumes anciens ou orientaux, il donne au foyer la dimension d’un sanctuaire ».

Moyse « livre également une magnifique série de pastels sur les Juifs d’Algérie, où il découvre l’universalité du judaïsme ; il combinera désormais dans ses compositions des motifs typiques des mondes juifs européen et maghrébin ».

Valeurs du judaïsme : l’étude et le dialogue
« Fidèle aux traditions de l’École des Beaux-arts, Moyse privilégie deux thèmes majeurs en écho à son idéal israélite : les rites et les valeurs du judaïsme intégrés à la culture française ».

Moyse « choisit de transmettre ses valeurs les plus profondes en recourant à l’art et met en images la prescription de l’Éternel à son peuple : « Ce livre de la Doctrine ne doit pas quitter ta bouche, tu le méditeras jour et nuit afin d’en observer avec soin tout le contenu. » (Josué 1, 8). Il privilégie ainsi les thèmes de l’étude des textes et de la discussion talmudique ».

« L’étude se présente comme celle du néophyte sous la férule du maître, celle du rabbin qui poursuit, solitaire, sa lecture et sa méditation, et la discussion théologique à plusieurs ».

Dans « le contexte de l’israélitisme français, le dialogue talmudique fait parfois place à des réunions pleines de décorum, tel le synode où sont conviés les rabbins afin de prendre des décisions doctrinales ».

Au « cœur de la plupart des compositions, le Livre – Torah ou Talmud – objet majeur de la transmission dont le message ne peut vivre hors de la parole des commentateurs et de leur fidélité, tel Moses Mendelssohn confronté à la conversion comme ticket d’entrée dans la société allemande, un impératif désormais dépassé dans la société française ».

Moyse a grandement contribué à la création d'une nouvelle image des Juifs. Comme d'autres artistes tels que Jacques-Émile-Edouard Brandon, il a dépeint avec une grande exactitude les rites qui étaient encore largement pratiqués à son époque, tout en composant ses toiles de façon à les rendre intemporelles plutôt que contemporaines.

Peint en 1859, La Synagogue pendant la lecture de la Loi représente une vingtaine de personnages. Ce tableau dépeint « des Juifs séfarades d'une époque indéfinie avec leurs longs châles de prières et leurs turbans, dans une digne posture de dévotion, mêlée à une ambiance chaleureuse et conviviale ».

L’israélitisme face à l’antisémitisme
Peintre de « genre israélite », Moyse « s’est moins consacré à la peinture d’histoire », genre pictural noble.

« Cependant il évoque des moments fondateurs comme le Grand Sanhédrin convoqué par Napoléon Ier en 1807, assemblée qui permit l’intégration des Juifs à la société française au prix d’une soumission du judaïsme à la loi commune ».

Dès « 1861, le critique d’art Isidore Cahen, dans les Archives israélites, l’avait encouragé : « L’intérieur des familles, les souvenirs de la persécution, les rites de la synagogue offrent encore un vaste champ à ses études. »

Moyse « a repris quelques personnages historiques dans des toiles perdues, Rabbi Akiva en 1868, Esdras en 1908… »

Dès « 1870, il aborde, à travers des scènes historiques empruntées au Moyen Âge, le thème de l’antijudaïsme, dont la persistance sous la forme de l’antisémitisme accompagne ainsi toute sa production ».

Dans « sa longue carrière, il représente des épisodes importants de l’histoire des Juifs de France, ainsi que des scènes de la vie juive quotidienne, et en décrit avec une grande exactitude les rites. Il s’en est fait une spécialité au point d’être surnommé dès 1870 par Cerf Berr de Médelsheim, non sans ironie « le peintre des rabbins ».

« Tout en conservant sa fidélité à la Lorraine il entremêle les valeurs françaises à celles du judaïsme dans une synthèse propre au franco-judaïsme du XIXe siècle que l’on a qualifiée d’« israélitisme ».

Il « s’en fait le chantre, en représentant en 1868 son acte fondateur, le Grand Sanhédrin, assemblée de rabbins convoquée par Napoléon en 1806. Le Grand Sanhédrin, qui commémore la réunion de l’assemblée des notables juifs ordonnée par Napoléon Ier en 1807, et la fondation du Consistoire des israélites de France est un des tableaux les plus importants d’Édouard Moyse. Présenté au Salon de Paris de 1868, il met en scène l’assemblée du Grand Sanhédrin réunie par Napoléon en février-mars 1807 et présidée par le grand rabbin de France David Sintzheim. Ce tableau représentant le Sanhédrin qui est aujourd'hui dans les collections du Musée des Beaux-arts de Nancy est probablement le tableau le plus connu d'Edouard Moyse. Il y décrit un moment fondateur du judaïsme français. Il n'est donc pas étonnant qu'il lui ait consacré plusieurs études et esquisses ».

La gravure comme synthèse
En 1863, Moyse, « initié à l’eau-forte, commence à produire des gravures dans le cadre de la Société des aquafortistes ».

La « série d’une grande qualité et cohérence permet de réintégrer l’œuvre juive dans son ensemble, car Moyse use de la gravure comme d’un mode de présentation synthétique : tous ses thèmes de prédilection sont repris, la discussion talmudique – dont le célèbre épisode confrontant Moses Mendelssohn à ses contradicteurs –, la bénédiction de l’aïeul, Un Philosophe aux allures de rabbin rembranesque, le moine violoncelliste, les musiciens en répétition… C’est aussi un témoignage sur des œuvres disparues ».

La « gravure lui permet aussi d’aborder des thèmes plus rares comme Michel-Ange (1866), ou l’étonnant Un souvenir agréable de la Commune (1871), qui révèle un Moyse attentif aux événements révolutionnaires ».

Le 20 novembre 2016, à 16 h, l'Auditorium du musée des Beaux-arts de Nancy organisera la conférence, co-organisée avec le centre André Spire, Édouard Moyse (1827-1908), peintre de la vie juive au XIXe siècle, par Dominique Jarassé, professeur d'histoire de l'Art contemporain à l'Université Bordeaux Montaigne, commissaire de l'exposition.


Jusqu’au 15 août 2016
Hôtel de Saint-Aignan
71, rue du Temple 75003 Paris
Tél. : (33) 1 53 01 86 60
Lundi, mardi, jeudi, vendredi de 11 h à 18 h, mercredi de 11 h à 21 h et dimanche de 10 h à 18 h

Du 4 novembre 2016 au 27 février 2017
3 place Stanislas. 54000 Nancy
Tél. : 0033 (0)3 83 85 30 72
Tous les jours de 10 h à 18 h, sauf le mardi. Fermeture les 1er janvier, 1er mai, 14 juillet, 1er novembre et 25 décembre.

Visuels :
Affiche Nancy
Édouard Moyse, La leçon de Talmud

Édouard Moyse, autoportrait (1853)
© RMN-Grand Palais / Franck Raux

Édouard Moyse, Juge rabbinique
Fin XIXe siècle
Photo © RMN-Grand Palais (musée d'art et d'histoire du Judaïsme) / Jean-Gilles Berizzi

Édouard Moyse, Une famille juive insultée par les truands
France, 1895
photo Gilles Berizzi © RMN-Grand Palais - mahJ

Édouard Moyse, Portrait de jeune femme, 1878
Collection particulière
Le Grand Sanhédrin, 1867
© mahJ ; photo Christophe Fouin

Edouard Moyse (Nancy, 1827 – 1908), Tribunal rabbinique
Deuxième moitié du XIXe siècle
Huile sur toile
Photo Gilles Berizzi. Réunion des Musées Nationaux, Paris
Dépôt Musée d'Art Juif
Inv. MAHJ D.98.02.008.MAJ

Édouard Moyse, Sermon dans un oratoire israélite, 1897.
© mahJ  ; photo Gilles Berizzi /RMN-Grand Palais

Édouard Moyse, Le Grand Sanhédrin, 1867 © mahJ, photo Christophe Fouin

Edouard Moyse, Une discussion théologique, 1863
27 x 22 cm 

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Les citations sont extraites de documents du MAHJ. Cet article a été publié le 4 août, puis le 5 novembre 2016.