mardi 30 mai 2017

« Identités douloureuses - Les nouvelles droites en Europe » par Jakob Kneser et Manuel Gogos


Arte diffusera le 30 mai 2017 « Identités douloureuses - Les nouvelles droites en Europe » (Unter Fremden - Eine Reise zu Europas Neuen Rechten) par Jakob Kneser et Manuel Gogos. « Voyage à travers l'Europe pour décrypter l’ascension de ces nouveaux mouvements d’extrême droite ». Un glissement sémantique biaisé de « droites » à « extrême droite ».


Ils « se voient comme le fer de lance d’une vague politique qui prend de l’ampleur en Europe. 

Nationalistes et conservateurs, les jeunes identitaires sont vent debout contre l’immigration, l’islam et la mondialisation, unis par une haine du multiculturalisme, du métissage et du pluralisme démocratique ». 

« Leur cheval de bataille : le spectre du « grand remplacement », conséquence d'une « invasion musulmane » fantasmée. Incarnant un renouveau de l’extrême droite, ils constituent dans cette mouvance les mouvements de jeunesse les plus actifs sur le continent ».

But pour certains : "Reconquérir une partie de l'espace public".

« Nouveaux codes »
« S'ils n'en gardent pas moins des liens étroits avec les partis traditionnels de l'extrême droite (FN en France, FPÖ en Autriche, Pegida ou Alternative für Deutschland en Allemagne), leur communication politique et leur culture se veulent résolument « jeunes », entre street art, hip-hop et actions sur Internet ». 

« Pour comprendre les codes et les motivations de ces militants, le journaliste allemand d’origine grecque Manuel Gogos a rencontré les représentants de ces nouvelles droites européennes ». 

« Quelle identité veulent-ils préserver ? Contribuent-ils à banaliser les idées d’extrême droite ? De Berlin à Paris en passant par Vienne, cette enquête fouillée révèle les fondements idéologiques et les contradictions de ces mouvances identitaires ».

Un documentaire émaillé de préjugés - refus de toute critique du multiculturalisme -, d’amalgames visant à stigmatiser une certaine droite souverainiste et l’extrême-droite, mais occultant les dangers de l’extrême-gauche, qui, elle, est dominante chez les « faiseurs d’opinion » - pédagogistes, journalistes, etc. - imposant un « politiquement correct » refusant de qualifier le terrorisme d'islamiste, engrange des résultats électorats inquiétants, multiplie les positions anti-israéliennes : soutien au BDS (Boycott Divestment Sanctions). 

Un film refusant de montrer la réalité en évoquant des « fantasmes ». 

A l’image de la récente campagne présidentielle au cours de laquelle ont été souvent évacués des thèmes cruciaux : l’identité, l’immigration, etc.


« Les nouvelles droites en Europe » par Jakob Kneser et Manuel Gogos
Allemagne, 2016, 53 min
Sur Arte le 30 mai 2017 à 22 h 55

Visuels
Les partisans du mouvement identitaire lors d'une manifestation PEGIDA sur la place du Théâtre de Dresde le 16 Octobre, 2016
Manuel Gogos en conversation avec la chanteuse Marianne et le directeur du projet de bande patriotique français Les Brigandes, Joël LaBruyère
Les partisans du mouvement identitaire lors d'une manifestation PEGIDA sur la place du Théâtre de Dresde le 16 Octobre, 2016
Credit : © Jakob Kneser

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dimanche 28 mai 2017

« Macy's, New York » documentaire par Janos Kereszti


Arte diffusera le 28 mai 2017, dans la série Les grands magasins, ces temples du rêve (Die großen Traumkaufhäuser), « Macy's, New York », documentaire par Janos Kereszti. Le rôle déterminant de Isidor Straus (1845-1912), qui périt dans le Titanic, et Nathan Straus (1848-1931), frères Juifs américains sionistes et philanthropes, dans l’essor du plus grand magasin au monde fondé en 1851 par Rowland Hussey Macy, et achetés par les frères Straus en 1896. Une chaîne de magasins aux 700 succursales célèbre aussi pour sa parade lors de Thanksgiving dans la Big Apple.

« KaDeWe, Berlin  » par Elke Werry
 
Un « tour du monde des grands magasins mythiques, symboles de l’entrée dans l’ère de la consommation de masse ». « Au fil de son histoire, la marque s'est muée en institution, tout comme la traditionnelle parade qu'elle organise chaque année à Manhattan pour la fête de Thanksgiving » depuis 1924.

Macy
En 1851, Rowland Hussey Macy ouvre Macy’s dans le centre de Haverhill, Massachussetts. Sa clientèle principale est le personnel de l’industrie laitière des environs. Un échec.

Sept ans plus tard, le magasin Macy’s se fixe à New York, et trouve son logo illustré par une étoile à cinq branches. 

« À son ouverture, au XIXe siècle, Macy's n’était qu’une modeste mercerie new-yorkaise, mais la boutique a pris son essor en même temps que la ville ». Macy recrute sa nièce Margareth, enseignante qui invente le slogan "Surprendre le client" et persuade son oncle de diversifier l'offre.

Au fil des années, Macy privilégie un emplacement dans le Ladies Mile, espace où se regroupent les enseignes de luxe. Acquisition d’immeubles voisins, publicité, expositions thématiques, vitrines illuminées, bons de garantie, vêtements sur-mesure pour hommes et femmes… Autant d’innovations qui contribuent au succès du grand magasin Macy’s de la Big Apple.

En 1875, Macy s’adjoint deux associés familiaux, Robert M. Valentine (1850–1879) et Abiel T. La Forge (1842–1878). Deux ans plus tard, il décède. Dans les années qui suivent, ses deux associés meurent aussi.

Les frères Straus
Isidor Straus (1845-1912) et Nathan Straus (1848-1931) sont nés dans une famille originaire d’Otterberg (Palatinat), alors dans le royaume de Bavière.

La famille Straus se réfugie aux Etats-Unis en 1854, deux ans après l’émigration du père Lazarus Straus (1809-1898). 

En 1854, elle s’installe à Columbus, puis à Talbotton en Géorgie. 

La Guerre civile américaine est dramatique pour elle qui décide de s’établir à New York.

Là, est créée L. Straus & Sons, firme de vaisselle et verrerie. Lazarus Straus persuade Rowland Hussey Macy, fondateur de Macy’s, de le laisser ouvrir un rayon de vaisselle au rez-de-chaussée du magasin. Y travaille Isidor Straus.

En 1871, Isidor Straus épouse Rosalie Ida Blun. Le couple aimant a sept enfants. Isidor Straus est membre démocrate du Congrès (1894-1865). Il s’illustre par ses actions de philanthropie dans l’éducation.

En 1875, Nathan Strauss épouse Lina Gutherz (1854-1930). Le couple a six enfants dont Nathan Straus Jr, futur sénateur.

Les frères Straus vendent de la vaisselle et de la porcelaine dans le magasin R. H. Macy & Company.

En 1888, Isidor et Nathan Straus deviennent associés dans Macy’s et propriétaires en 1896.

En 1893, Isidor et Nathan Straus achètent le magasin Joseph Wechsler à Brooklyn, New York, et le rebaptisent Abraham & Straus.

En 1896, ils deviennent propriétaires de Macy’s et Abraham & Straus.

Ils lancent une politique du personnel très pionnière : association d’aide mutuelle pour la santé, présence de médecins et d’infirmières dans les magasins, etc.

Au début du XXe siècle, Macy’s élargit sa superficie en se fixant entre la 7e avenue à l’Ouest, Broadway à l’Est, la 34e rue au Sud et la 35e rue au Nord. Ils dotent ce magasin d'escaliers roulants en bois.

Macy’s poursuit l’ouverture de nouveaux magasins aux Etats-Unis - Houston, La Nouvelle-Orléans et Dallas – où le nombre s’élève en 2016 à 728.

Philanthrope, Nathan Straus s’active dans des organismes de santé. Il fonde avec son épouse le Nathan Straus Pasteurized Milk Laboratory pour fournir du lait pasteurisé aux enfants et combattre la mortalité infantile et la tuberculose. Pendant la panique économique de 1893, il recourt à ses établissements laitiers pour vendre du charbon à prix modiques aux pauvres, et l’offre aux plus nécessiteux. Il crée des maisons pour héberger et nourrir à prix modestes 64 000 personnes.

En 1898, lors de la guerre hispano-américaine, Nathan Straus donne une usine de glace à Santiago, Cuba. 

Il représente les Etats-Unis dans des conférences de protection des enfants.

En 1904, il se rend, lors d’un séjour en Méditerranée avec son épouse, en Eretz Israël. Une visite des lieux bibliques qui l’impressionne grandement. Il poursuit ses activités philanthropiques dans la lutte contre la malaria, crée le Centre de santé à Jérusalem, soutient les fermiers et l’université hébraïque de Jérusalem. Fondée en 1927, une ville côtière est nommée en son honneur Netanya.

En 1912, Isidor Starus et son épouse périssent dans le Titanic. Ida Straus refuse d’aller dans un canot de sauvetage et de quitter son mari Isidor qui décline l’offre d’une place dans ce canot en voyant le nombre de femmes et d’enfants à sauver. Ida Straus offre son manteau en fourrure à sa femme de chambre Ellen Bird, et la place dans un canot. Le couple Straus périt le 15 avril 1912. Seul le corps d’Isidor Straus est découvert et enterré au cimetière Beth-El de Brooklyn. Des mémoriaux rendent hommage à ce couple remarquable.

En 1916, Nathan Straus vend son yacht Sisilina à la Guarde côtière et nourrit, avec l’argent obtenu, les orphelins de guerre. 

Nathan Straus est auss donateur à la New York Public Library.

En 1922, Macy’s entre à la Bourse. Il est à l'avant-garde dans la formation des goûts du public, en organisant des conférences.

Deux années plus tard, est lancée la Macy’s Thanksgiving Day Parade à New York. "Nous croyons au pouvoir de la fête", résume une directrice de Macy's. Un "cadeau à la ville et aux Américains" au coût à sept chiffres. De 1942 à 1942, Macy's suspend sa parade, car le gouvernement a besoin de l'hélium, gaz utilisé pour les ballons de la parade. Le but de la parade, qui dure deux heures, était de "canaliser la foule vers les portes du grand magasin". Le lendemain de Thankgiving, le Black Friday permet d'augmenter considérablement le chiffre d'affaires de Macy's par des soldes visant à "pulvériser la concurrence".

En 1908, Nathan Jr Straus rencontre à l’université de Heidelberg un étudiant en histoire de l’art dénommé Otto Frank. Celui-ci est employé par Macy’s et s’éprrnf de New York. A la mort de son père en 1909, Otto Frank retourne en Allemagne, combat lors de la Première Guerre mondiale. Fuyant l’Allemagne nazie pour les Pays-Bas avec sa famille, il sollicite l’aide de Nathan Jr Straus. Malgré l’aide reçue de ses relations, il se heurte à un refus de visa.

« Quand la Grosse Pomme accède au statut de métropole mondiale" vers 1925, Macy's "devient le plus grand magasin au monde ». Conçus par d’éminents architecte, les façades de Macy’s ont un style palladien. Le grand magasin à Herald Square a été inscrit en 1978 au Registre national des lieux historiques. Il emploie 4 000 salariés.

En 1994, la fusion de Macy’s avec Federated Department Stores se solde dans les années 2000 par des décisions funestes, qui déplaisent à la clientèle.

Des polémiques ont surgi en 2006 lors du retrait de mannequins homosexuels de ses vitrines. Macy’s a présenté des excuses.

Macy’s marque sa sensibilité à la protection de l’environnement en adoptant des sachets réutilisables.

Un documentaire, ou plutôt un long reportage sur Macy's en 2017 et les "expériences émotionnelles" qu'il suscite. Rareté des archives ? Le rappel historique sur ses fondateurs est relégué en seconde moitié du film. Dommage.

« Macy's, New York », documentaire par Janos Kereszti
2017, 53 min
Sur Arte le 28 mai 2017 à 18 h 05

Visuels :
Le grand magasin Macy's à New York
La parade de Thanksgiving du grand magasin Macy's à New York
© Thomas Bergmann

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L’Empire du sultan. Le monde ottoman dans l’art de la Renaissance



 Le Palais des Beaux-arts (BOZAR) présenta l’exposition L’Empire du sultan. Le monde ottoman dans l’art de la Renaissance  (The Sultan’s World The Ottoman Orient in Renaissance Art) dans le cadre du « printemps de l’image ». De 1453 (chute de Constantinople) à 1606 (accord de paix de Zsitvarorok), dans une période où s’affrontent d’une part la Réforme et la Contre-Réforme, et d’autre part le monde chrétien et celui islamique, les relations culturelles – arts, modes – entre les puissances chrétiennes et les sultans de l’Empire ottoman, la connaissance et l’influence, ou la propagande, de l’autre via les arts, notamment la composition du portrait. Une exposition lacunaire. Les 26 mai, 1er, 7 et 13 juin 2017, Histoire diffusera Islam, l'empire de la foi - Les Ottomans, documentaire de Robert Gardner (Etats-Unis, 2005). "A la suite de l’invasion mongole, l’islam se transforme radicalement. Les Turcs ottomans, nomades venus d’Asie enrôlés comme mercenaires par les sultans musulmans pour repousser les hordes mongoles, se sédentarisent, puis revendiquent leurs propres territoires. De leurs rangs émerge un seigneur de la guerre, Osman Bey, qui donnera son nom à une dynastie. Les Ottomans créent un nouvel empire qui s’étend à l’ouest, vers les territoires chrétiens. Leur plus grand souverain, Soliman le Magnifique, façonne une armée dynamique et un empire d’une richesse et une sophistication extrêmes qui menace les grands centres de pouvoir européens et l’Empire perse, avant de tomber, victime des ennemis de l’intérieur".

Au printemps 2015, BOZAR, Palais des Beaux-arts de Bruxelles, a regardé « l’autre  » à travers trois expositions - « L’Empire du sultan. Le monde ottoman dans l’art de la Renaissance », « Faces Then. Portraits de la Renaissance aux Pays-Bas », et « Faces Now. Portraits photographiques européens depuis 1990 » - et diverses conférences. 

« Passerelles dans le temps et l’espace »
Ce « triptyque d’expositions raconte un récit stratifié sur la construction des identités et l’influence de la perception, débat qui reste d’une actualité brûlante à l’époque des médias sociaux, des selfies et de la globalisation galopante ».

Centrées sur le visage, les expositions Faces « proposent une vision nuancée de la tradition occidentale du portrait. Autrefois, seuls les riches bourgeois pouvaient se faire représenter. L’avènement de la photographie a déclenché un processus de démocratisation, et la palette des possibilités stylistiques s’est considérablement étendue ».

Que racontent le visage, la pose, les vêtements et l’environnement du modèle ? Comment s’établit la relation entre l’artiste et le modèle ? Le portrait se veut-il magnifiant ou révèle-t-il seulement une distanciation ? L’artiste représente-t-il un individu, ou le portrait vise-t-il à évoquer une classe sociale, voire une communauté plus vaste ? Au spectateur de rester attentif : certains portraits contemporains font appel à des acteurs et sont entièrement mis en scène.

L’exposition Le Monde du Sultan. L’Orient ottoman dans l’art de la Renaissance « suscite plutôt des interrogations sur la création identitaire ».

Cette exposition est soutenue  par le programme Culture de l’Union européenne (UE). Elle s’intègre aussi dans Européens et Ottomans . Réflexions sur cinq siècles de relations culturelles (Europeans & Ottomans . Reflecting on Five Centuries of Cultural Relations), « projet international ». Ce projet européen et turc propose « un voyage au travers de 500 ans d’histoire culturelle partagée entre l’Europe et la Turquie afin de changer les perceptions des citoyens et artistes des deux côtés. Ce projet  tente « d’augmenter la conscience de l’interaction culturelle entre l’Europe et la Turquie sous l’ère ottomane, de stimuler les rencontres créatives entre jeunes artistes des deux côtés actuellement et de susciter des questions significatives sur les relations contemporaines afin d’avancer vers un avenir commun ». 

Ce projet semble instrumentaliser l’Histoire, en gommant ses aspérités tragiques, en visant, au travers de manifestations culturelles – expositions, conférences, etc. -, une finalité politique. « Un avenir commun » ? Sous quelle forme ? L’admission de la Turquie dans l’UE ? L’avènement d’Eurabia  ?

Le djihad ottoman ? Il est appelé « expansion ». Surtout, sa nature et ses conséquences – versements d’impôts pour avoir une trêve, mise en esclavage, etc. - ne sont pas expliquées.

Les Juifs ? Ils n’apparaissent que par le personnage d’Esther représenté par Hans Schöpfer l’Ancien.

Manque une chronologie historique.

Rencontres militaires et pacifiques
A l’orée du XIVe siècle, naît en Anatolie l’empire ottoman (ou turc), qui s’affirme vite comme la puissance musulmane majeure. 

L’exposition « L’Empire du sultan. Le monde ottoman dans l’art de la Renaissance » s’attache aux traces laissées par cet empire dans l’art et dans la culture de la Renaissance, pendant environ un siècle et demi, entre 1453 - chute de Constantinople conquise par les troupes ottomanes dirigées par Mehmed II et fin de l’Empire romain d'Orient ou empire byzantin - et 1606 (paix de Zsitvatorok conclue après la Guerre de Treize ans par le sultan Ahmet Ier et l'archiduc Matthias d'Autriche, empereur du Saint Empire romain germanique ou monarchie de Habsbourg). 

« D’une part, pendant la Renaissance européenne, l’intérêt renouvelé pour l’Antiquité et l’essor des sciences et des arts poussent à une plus grande ouverture vers l’Orient et donc à une intensification des échanges des biens et des idées. D’autre part, la Renaissance coïncide aussi avec l’expansion de l’Empire ottoman vers l’Europe centrale. Les conflits entre l’Empire ottoman et les puissances européennes durant ces 150 années ont joué un rôle déterminant dans l’opposition fondamentale de ce que l’on appelle l’Orient musulman et l’Occident chrétien. Dans notre exposition, nous voulons dépasser cet antagonisme et montrer, à l’aide de nombreux exemples, à quel point le regard des Européens sur les Ottomans était déjà pluriel à l’époque, même au moment ou ces derniers étaient aux portes de Vienne où menaçaient les Vénitiens. Dans les expositions de ces dernières décennies consacrées à l’échange culturel et artistique entre l’Orient et l’Occident, les commissaires se limitaient généralement au rôle des centres artistiques et politiques comme Venise et Florence, ou au Saint Empire romain germanique. Le Centre et l’Est de l’Europe ne bénéficiaient que d’une attention marginale, alors que, précisément, l’échange avec l’Empire ottoman y était particulièrement intense. L’Empire ottoman et les pays du Centre et de l’Est de l’Europe étaient des voisins directs. C’est pourquoi, dans cette exposition, nous ne pointons pas seulement les projecteurs sur l’Italie, l’Allemagne et les Pays-Bas mais, pour la première fois, nous accordons une large attention aux royaumes historiques de Pologne-Lituanie, de Bohême et de Hongrie », ont expliqué Robert Born, Guido Messling, commissaires, et Michał Dziewulski, co-commissaire de l’exposition.

La « rencontre entre l’Occident et l’Orient a produit des œuvres d’art et des objets précieux, qui ne portent pas seulement la trace d’une influence, mais qui reflètent également toute une gamme de sentiments, allant de la peur et des préjugés au respect et à l’attirance. Les portraits de souverains orientaux et de marchands occidentaux, créées par des maitres vénitiens comme Tintoret, Véronèse, Bellini et Memling, focalisent l’attention. La vision de l’époque et du monde qu’ils véhiculent témoigne d’une grande ouverture d’esprit et complète les portraits des Pays-Bas par Quentin Metsys, Catharina van Hemessen, Frans Pourbus l’Aine et bien d’autres ».

Un monde qui change
A la fin du XIVe siècle, les « Ottomans poursuivent leur expansion en Europe. Ils remportent successivement de nombreuses victoires militaires. En 1453, ils prennent Constantinople et, des 1529, ils sont aux portes de Vienne. L’Europe a pris conscience de leur puissance et de la menace qu’elle représente ».

« Qui étaient ces étranges Turcs ? Des artistes et des éditeurs répondirent adroitement à la demande de plus en plus pressante d’informations. La récente invention de l’imprimerie allait y aider. Au début paraissent surtout des témoignages sur les us et coutumes des Ottomans livrés par des prisonniers relâchés. Ensuite viendront des ouvrages illustrés comprenant des descriptions d’événements historiques, des cartes et des vues de villes. Les Ottomans comme les Européens utilisèrent ces publications et les autres supports pour leur « propagande » : les Européens insistaient sur leurs victoires ; les manuscrits, dans l’entourage du sultan, chantaient ses succès sur le champ de bataille. Mais ces documents montrent surtout l’angoisse ressentie en Europe devant les Turcs ».

• Willem de Pannemaker, d’après des cartons de Jan Cornelisz Vermeyen, Épisodes de la campagne de Tunis (La prise du fort de La Goulette), 1565–1566
En 1534, les Ottomans prennent Tunis, alors sous protectorat espagnol. Charles Quint entre en guerre avec 400 navires et 30 000 soldats. Les Habsbourg gagnent la bataille, au prix de dizaines de milliers de morts. La tapisserie nous montre en vue plongeante le dénouement du combat. Dans une galère, à l’avant plan a gauche, on voit de dos Charles Quint et l’émir Muhammad Al-Hassan. Sur le bord supérieur de la tapisserie sont tissées les armes du cardinal Antoine Perrenot de Granvelle (1517-1586). Ce ministre des Habsbourg espagnols commanda la tapisserie trente ans après la bataille. Le sujet reprend une série de cartons dessinés en 1546-1547 par Jan Cornelisz Vermeyen à la demande de Charles Quint. L’artiste était présent à la bataille navale en tant que peintre de la cour et envoyé spécial. Le Bruxellois Willem de Pannemaker tissa la série pour Charles Quint et, en 1546, reçut de Granvelle la commande de cette tapisserie qui résume deux des cartons de la série réalisée pour l’empereur ». Le cardinal de Granvelle a commandé cette toile car il souhaitait honorer la mémoire de son père, qui avait lutté à Tunis, et « prouver sa loyauté envers les Habsbourg ».

• Haute Italie, Vue de Constantinople et de Pera, extrait de Cristoforo Buondelmonti, Liber insularum archipelagi, vers 1480 Nuremberg, atelier de Michael Wolgemut, Vue de Constantinople, extrait de Hartmann Schedel, Liber Chronicarum, Nuremberg (Koberger), 1493

Lors de ses pérégrinations dans la partie orientale de la mer Egée pendant des dizaines d’années, Cristoforo Buondelmonti (1385–après 1430), moine, réunit ses informations vers 1420 dans son livre le plus célèbre, le Liber insularum, dans lequel il intégra une vue de la Constantinople. Cette image révèle « le programme de construction de Mehmet II et les changements urbanistiques opérés durant les trois premières décennies de domination ottomane ». Cette vision inspirera en particulier l’humaniste de Nuremberg Hartmann Schedel. 

• Hans von Aachen, Allégoris de la « Longue Guerre turque » : La Bataille de Sissek (1593), vers 1603–1605 Paulus Willemsz. van Vianen, Allégorie de la bataille de Târgoviste et de la reconquête de Javarin (revers), après 1603–1604

En 1593, la bataille de Sissek (Croatie) mit un terme au siège de la ville par les Ottomans. Puis, le sultan Mourad III déclara la guerre à l’empereur Rodolphe II. C’est le début de la guerre dite de Quinze Ans, qui prit fin en 1606. Par des allégories, Hans von Aachen représenta les « principaux faits d’armes de cette période ». Cet artiste personnifie de part et d’autre du tableau la Sava et de la Kupa, « deux rivières qui confluent à Sissek, ville à moitie coupée. Au milieu, la déesse de la victoire place une couronne de laurier au-dessus d’une Croatie personnifiée. Dans le ciel, l’illustration est éloquente : un aigle habsbourgeois agrippe la demi-lune turque. 

Confrontations visuelles
Les « combats entre l’Empire ottoman et les puissances européennes furent présentes dans la propagande de l’époque comme la confrontation entre Occident et Orient, entre Islam et Chrétienté. Sur les représentations plus anciennes, les adversaires de la foi chrétienne avaient déjà l’apparence de « Turcs ». De nouvelles images apparurent lorsque la Réforme éclata sur le continent européen », et fut illustrée notamment par Lucas Cranach  (1472-1553). 

Fondateur du protestantisme, Martin Luther (1483-1546) « était à l’origine favorable aux mœurs rigoureuses des Ottomans et à leur attitude relativement libérale à l’égard des non-musulmans sur leur territoire ». Il devait ignorer la dhimmitude.

L’Eglise catholique « mania l’image apocalyptique et colorée du « Turc » pour montrer ses adversaires sous un jour mauvais ».

Dans « les représentations où les oppositions confessionnelles n’étaient pas l’essentiel du propos, les visions étaient souvent plus modérées. Lorsqu’il s’agissait de traiter des prétentions de l’empereur et du sultan à dominer le monde, les Ottomans étaient dépeints comme une puissance temporelle du même ordre que les Habsbourg et non plus seulement comme les ennemis jurés des chrétiens ».

• Johann Christian Ruprecht, reproduction d’une œuvre d’Albrecht Dürer, Le Martyre des dix mille chrétiens, 1653
Selon une légende médiévale, 9 000 soldats de l’empereur romain Hadrien, et mille autre soldats, se seraient convertis au christianisme après une victoire promise par des anges. Ils auraient été baptisés par L’évêque Hermolaus, peint au centre de l’œuvre. Ils ont été suppliciés, puis tués sur ordre d’Hadrien. Ruprecht représente « Hadrien, sur son cheval, est habillé comme un souverain oriental, avec un grand turban ottoman, et porte une massue de type oriental dans la main droite. Les adversaires des chrétiens sont habillés de vêtements orientaux, inspirés des costumes des mamelouks, les soldats ottomans. L’homme au premier plan à droite porte le haut turban mamelouk typique, probablement représente-t-il Sapor lui-même ». Dürer a peint l’original sur la commande du prince-électeur de Saxe Fréderic le Sage. En habillant les ennemis des soldats chrétiens d’habits orientaux, Dürer « illustrait l’inquiétude générale devant la pression des Ottomans, perçus comme une menace pour la Chrétienté ». Une œuvre témoignant de la foi chrétienne « et la disposition au sacrifice des chrétiens ».

Vers l’Orient : pèlerins, prisonniers et diplomates
Quand « les Ottomans prirent Constantinople en 1453, les Européens savaient peu de choses de leur empire et de leurs mœurs. Petit à petit, ils en apprirent davantage. Tout d’abord par les récits d’anciens prisonniers des Ottomans ». Puis, « par les missions diplomatiques et les pèlerins qui, en temps de paix, traversaient le territoire ottoman vers la Terre Sainte. Enfin, par les cadeaux diplomatiques, qui jouèrent un rôle important dans les échanges culturels entre l’Europe et l’Empire ottoman. Les prisonniers et les voyageurs ont retranscrit leurs impressions dans des croquis, réunis sous forme d’« albums », et dont certains ont constitué des « publications très appréciées consacrées aux coutumes et costumes des peuples du monde ».

• Jacopo Robusti, (dit Tintoret),
Sebastiano Venier (1496-1578), Amiral de la flotte vénitienne, après 1571 Vénitien, Marcantonio Barbaro (1518– 1595), Ambassadeur à Constantinople, vers 1573
En 1571, la célèbre bataille navale de Lépante se conclut par la défaite des Ottomans devant les navires des puissances chrétiennes. « Les deux hommes représentés ici jouèrent un rôle important pour la République de Venise (dénommée la Sérénissime) durant la bataille et dans les négociations de paix qui suivirent. Venier était un militaire influent, Barbaro un diplomate au service de la Sérénissime, envoyé auprès de la Sublime Porte, nom de l’autorité ottomane. Apres la victoire de Lepante, Barbaro reçut l’illustre tache d’entamer les négociations de paix. En 1573, le traité de paix fut confirmé. Sans doute ce portrait est-il une allusion à ces négociations. Dans sa main droite, on remarque un document portant un sceau et une inscription qui se réfère à l’amitié de Barbaro et du vizir Sokollu Mehmet Pacha. La vue aérienne d’Istanbul, à l’arrière-plan », renvoie « à la gravure de Giovanni Andrea Vavasorre. Le portrait a été vraisemblablement créé dans les ateliers de Tintoret et épouse étroitement le style du portrait vénitien ».

• Augsbourg (?), Zischägge et cuirasse, vers1590
La Sublime Porte « recevait chaque année des pièces de monnaie et des armes en guise d’hommage. L’empereur Habsbourg et d’autres souverains orientaux et européens, ainsi que les dirigeants des cités-Etats italiennes, y étaient contraints. Le gouverneur impérial à Augsbourg était chargé de rassembler tous les cadeaux. Le pacha donnait des instructions précises pour la réalisation des armures qu’il désirait en échange de la prolongation de la trêve. Ce heaume (çiçak) et ce plastron (kuras), inspirés de modèles orientaux et peut-être réalisés pour être offerts au pacha, n’auraient jamais été livrés, à cause du déclenchement de la guerre de Quinze Ans. Les deux pièces sont richement décorées : ornementations gravées, cristaux de roche, dorures et médaillons en pierres semi-précieuses".
• Anonyme, d‘ après une eau-forte de Léon Davent, Mère turque avec ses enfants, extrait de : Nicolas de Nicolay,  Les navigations pérégrinations et voyages, faicts en la Turquie […], Anvers (Silvius), 1577

A la fin du XVIe siècle, les livres de costumes, illustrés de « gravures richement travaillées », étaient très prisés. Les informations provenant « des territoires récemment découverts en Amérique et de l’Orient ottoman avaient fortement accru la demande. En 1551, Nicolas de Nicolay (1517-1582) partit vers Constantinople en qualité de géographe du roi de France Henri II. Sur place, il recopia fidèlement la réalité dans des dessins particulièrement détaillés. Ses réalisations furent ensuite converties en gravures par Léon Davent. Le récit de voyage de Nicolay fut déterminant pour la représentation des habitants de l’Empire ottoman durant les décennies suivantes en Occident. Lors du premier tirage du livre, Davent ne prit pas la peine de retravailler les dessins dans une présentation plus complexe ».

A la fin du XVIe siècle, « s’établit l’usage de retoucher plus librement les dessins existants, dans des compositions ou personnages et arrière-plan élaboré entraient davantage en interaction, comme dans le livre de costumes d’Abraham de Bruyn ».

Voyages d’artistes
Un nombre accru d’artistes européens ont afflué à Constantinople, capitale de l’Empire ottoman depuis 1453. « Tous partageaient une même fascination pour l’Antiquité comme pour la culture ottomane, si exotique à leurs yeux ». Parmi eux, le peintre vénitien Gentile Bellini, un des premiers à s’y rendre en 1479, et le peintre flamand Pieter Coecke van Aelst qui « espérait obtenir une commande de tapisserie du sultan Soliman et voulait y fonder une fabrique ». Certains de ses dessins « furent gravés sur bois et forment, ensemble, une frise spectaculaire ».

Peintre et graveur germano-danois, Melchior Lorck a livré des informations visulles fiables sur la culture ottomane. Membre en 1555 d’une légation diplomatique de l’empereur germanique Ferdinand Ier, il a dessiné « des portraits de courtisans dessinés ou gravés » et créé « plus de cent gravures sur bois, qui ne furent éditées qu’en 1626 ».

• Gentile Bellini, Portrait de Mehmet II, 1480
Mehmet II, « grand promoteur des arts et des sciences, avait une prédilection particulière pour les portraits. En 1479, il pria la Signoria vénitienne de lui envoyer un peintre. Venise répondit en lui dépêchant son meilleur : Gentile Bellini. Célèbre dans sa ville natale pour ses portraits des doges, il était l’artiste idéal ».

Auteur du plus célèbre portrait de Mehmet II, Bellini développa une nouvelle iconographie du portrait de souverain qui influera sur ses contemporains et ses successeurs. La balustrade et les pilastres accroissent la distance entre le spectateur et le sultan, accentuant ainsi la dignité du commanditaire. Sur la balustrade pend un tissu de couleur or, décoré de perles et de pierres précieuses. Des deux côtés, on peut lire une inscription se détachant sur un fond sombre. A droite, la date à laquelle Bellini acheva son travail : 25 novembre 1480 ; à gauche, il faut lire sans doute « imperator orbis » (maitre du monde). Le sultan est représenté de profil, sous un arc de pierres sculptées que l’on retrouve dans l’architecture vénitienne de l’époque ». 

Peindre le sultan
La demande de portraits de Mehmet II était forte mais, faute « d’images authentiques, les premières effigies du chef ottoman relevèrent plutôt de la fantaisie des artistes ».

Œuvres d’artistes italiens - Gentile Bellini et Costanzo da Ferrara - du sultan, des médailles ont montré les premiers portraits réels du souverain musulman. 

« Comme Mehmet II, le sultan Soliman le Magnifique s’intéressa particulièrement à l’art italien. Considéré comme un souverain sage et fastueux, il apparut dans de très nombreux portraits en Occident représenté en adversaire militaire certes redouté mais respecté ».

Progressivement, « l’intérêt pour l’histoire de l’Empire ottoman et celle de ses souverains grandit lui aussi, ce qui ressort notamment des séries de portraits dynastiques des sultans, toujours plus nombreuses à circuleré.

• Antonio Pisanello, Portrait en médaillon de Jean VIII Paléologue, 1438–1439
Maître de la Passion de Vienne, attribué à El Gran Turco (Portrait imaginaire du Sultan Mehmet II), vers 1460–1470
Florence (?), Albarello décoré d‘ un portrait imaginaire d‘ un homme, vers 1480–1500
Antonio Pisanello réalisa en 1438-1439 ce portrait sur médaille « de l’avant-dernier empereur byzantin, Jean VIII Paleologue. Pisanello s’inspira de medailles antiques décorées du portrait de profil d’empereurs romains. Ces médailles ne servaient pas de moyen de paiement mais elles visaient à accroitre la renommée de l’empereur et faisaient office de cadeaux ».

L’Europe et la cour ottomane prisèrent ce type de portrait. Le « portrait de profil avec couvre-chef (skiadion) et barbe en pointe remportait notamment un vif succès ».

Les « profils étaient aussi très populaires sur les gravures, peintures ou ustensiles, comme dans la gravure, El Gran Turco, attribuée à un artiste florentin, et qui représente un sultan ottoman ».

Il « semble étonnant que le profil de l’avant-dernier empereur byzantin ait pu servir de modèle à son ennemi. Ce transfert symbolise en fait l’idée de la translatio imperii : la dignité impériale de l’ancien souverain de Constantinople se transmettant au nouveau ». Une c omparaison avec le portrait d’El Gran Turco, permet de relever des différences. Ainsi, le « sultan portant un dragon cracheur de feu sur le couvre-chef semble-t-il beaucoup plus énergique et menaçant que l’empereur. Sur l’albarello, ce vase de pharmacie, on trouve un portrait fantaisiste. Est-ce Mehmet II ? Les preuves font défaut pour l’affirmer, mais la barbe et le couvre-chef annoncent en tout cas le portrait d’un Oriental haut place ».

• Vénitien, d’après Titien, Le Sultan Soliman « le Magnifique », après 1543
Sous le règne de plus de quarante ans du sultan Soliman « le Magnifique », l’Empire ottoman « atteignit ses plus grandes dimensions, s’étendant sur trois continents, jusqu’aux portes de Vienne. Sur ce portrait vénitien, le jeune sultan pose de profil. Un grand külah, turban sphérique surmonté d’un cône, dissimule son front et son cou et rabat le pavillon de son oreille ».

Ce tableau est attribué à l’entourage du Titien, peintre majeur de la Renaissance vénitienne, dont le nom est indiqué au dos de la peinture. Il s’agirait d’une copie d’une œuvre du maître qui se serait inspiré d’une représentation du sultan.

• Paolo Véronèse et atelier, Osman Ier, Bajazet Ier, Mehmed II, Soliman le Magnifique, vers 1575
« En 1578, le grand vizir Sokollu Mehmet Pacha commanda à Venise une série de portraits de sultans au nom du sultan Mourad III. L’échange de cadeaux diplomatiques était habituel. En répondant au souhait du grand vizir, Venise entendait plaire au sultan ». 

Coutume de l’époque :  « le peintre fit dans cette série une synthèse de toutes les gravures qu’il avait à portée de main. Ces séries de portraits de sultans étaient très appréciées durant la seconde moitie du 16e siècle, surtout les gravures. L’artiste plaçait généralement les souverains sur le même arrière-fond sombre et accentuait l’énorme turban avec des éléments décoratifs qui, bien souvent, sortaient de son imagination. Pour souligner l’individualité de chaque sultan, il variait autant que possible la pose. Il consacrait beaucoup d’attention à la forme des turbans, aux bijoux et aux couleurs raffinées des vêtements tailles dans de coûteux damas ».

Paolo Véronèse a vraisemblablement conçu la série et l’a réalisée avec son atelier. Il était « passionné par les vêtements orientaux et leurs couleurs vives, lesquels apparaissent d’ailleurs souvent dans son œuvre ».

L’attrait de l’Orient
Aux représentations fantaisistes du sultan ont succédé celles plus réalistes, quand les artistes ont pu effectuer des séjours longs et fréquenté la cour du souverain ottoman.

La « demande d’objets d’art et d’artisanat ottomans s’accrut en Europe, de même que la grande fascination pour les étoffes exotiques et les objets décoratifs. Le commerce se développa, l’imitation des articles orientaux se répandit dans les ateliers européens. Les tapis étaient les plus demandés. Ils trônaient, posés sur la table ou suspendus au mur, symbolisant le rang de leur propriétaire. Ils apparurent aussi dans nombre de peintures. Les tissus ottomans trouvaient même leur chemin dans l’art ecclésiastique, notamment pour les vêtements religieux".

• Hans von Aachen, L’empereur Matthias en roi de Bohème, 1611–1612 Antependium, étoffe : ottomane, 16ème siècle ; antependium : 17ème siècle (?)
En 1612, au décès de Rodolphe II, empereur du Saint Empire romain germanique, son jeune frère Mathias (1557-1619) lui succède. Hans von Aachen « peint le portrait de trois quarts du nouvel empereur ». L’analyse des inventaires révèle que, « sous Rodolphe déjà, vêtements et armes ottomans et orientaux étaient très appréciés. Comme le portrait le suggère, cette mode resta vivante sous Mathias. Sous son manteau hongrois double de fourrure, le roi porte un kaftan de soie aux motifs de plumes de paon. Il avait sans doute reçu ce précieux vêtement ottoman en 1609 de Hadim Ali, pacha de Buda de 1602 à 1616 ». 

« Les troupes suédoises dérobèrent ce kaftan en 1648 quand elles entrèrent dans Prague, à la fin de la guerre de Trente Ans. Peu après, le vêtement fut transformé en un devant d’autel ou antependium, qui se trouve encore dans une église suédoise. Le portrait, le vol et la réutilisation du kaftan démontrent le gout pour les produits de luxe ottomans à la cour impériale de Prague et la convoitise que longtemps encore ils suscitèrent.

• Allemagne du Sud, Horloge à automate avec un pacha à cheval accompagné d’un chien, vers 1580
« L’horlogerie et l’orfèvrerie connurent un grand essor à la seconde moitié du XVIe siècle dans le Sud de l’Allemagne. Les pièces sorties des ateliers d’Augsbourg étaient particulièrement recherchées dans les cours européennes et dans l’Empire ottoman. Horloges, automates et autres pièces d’ornement constituaient autant de « cadeaux diplomatiques typiques des représentants habsbourgeois. Les horlogers comptaient d’ailleurs parmi les membres permanents des légations ». Malgré l’interdiction islamique des représentations, les automates étaient très prisés.

• Allemagne du Sud, Hans Schöpfer l’Ancien (?), L’Histoire d’Esther, vers 1550–1560
Retracée dans la Bible hébraïque, l’histoire d’Esther « se joue sur un arrière-fond de constructions fantastiques de style Renaissance. Esther, Juive, était mariée au roi perse Assuérus. Mardochée, son père adoptif, vint implorer son aide. Il avait en effet provoque la colère de Haman en refusant de s’agenouiller devant lui et le présomptueux ministre avait menacé de tuer tous les Juifs du pays. Esther, magnifiquement vêtue, rendit visite au roi sans y avoir été invitée, bien que cela soit puni de mort. Par un jeu d’intrigues complique et grâce à sa ruse, elle réussit à sauver le peuple juif et veilla à ce que Haman soit puni. 

Esther se dirige vers le roi. La scène de la salle du trône est reprise à l’avant-plan, aux extrémités gauche et droite. Une foule de personnages et de figurants costumés, parmi lesquels de nombreux Ottomans, sont représentés.

• Albrecht Dürer, Cavalier oriental, vers 1495 (?)
En 1494-1495, Albrecht Dürer se rendit à Venise « pour la première fois et fut singulièrement frappé par les Ottomans et leur apparence exotique. Peu après, des figures habillées à l’orientale se mirent à apparaître régulièrement dans son œuvre, bien que l’élément oriental fut le plus souvent limité au turban caractéristique. Dürer travaillait surtout d’après les figures de Gentile Bellini, et non d’après des modèles vivants ».

Le Cavalier oriental « a probablement été dessiné d’après un exemple de Bellini, ce que l’on déduit des proportions déséquilibrées du cavalier et du cheval, et à la manière dont tombent les plis, raides et parallèles. Ainsi la barbe, le turban, le vêtement et le sabre courbe sont indiscutablement ottomans, mais les éperons et la massue sont de facture européenne. Par ailleurs, il n’y avait alors aucun Ottoman à cheval à Venise ! »

• Sofonisba Anguissola, La Partie d’échecs, 1555
L’échiquier entre les jeunes sœurs de Sofonisba Anguissola est posé « sur un petit tapis d’Orient. Les peintres de la Renaissance inventaient souvent eux-mêmes des décorations de tapis inspirées de motifs orientaux. Les critiques d’art établirent ensuite des distinctions parmi les tapis orientaux peints par Lotto, Holbein, Crivelli ou Memling. Ainsi, le tapis d’Anguissola est-il un tapis Holbein « à petits motifs ». Dans les peintures de la Renaissance, ces tapis sont assez fréquents. On les reconnait à leurs petits motifs géométriques, qui peuvent se répéter à l’infini. Ces tapis doivent leur nom au portrait de Georg Giszes (Berlin, Gemaldegalerie) que Hans Holbein le Jeune peignit en 1532 ».

La « représentation de tapis remplissait différentes fonctions. Ainsi le tapis aux pieds de Marie, sur le panneau de Memling, avait une fonction symbolique : il séparait la sphère sacrée de la sphère profane. Les tapis pouvaient aussi souligner le rang du défunt, comme le tapis vert sombre sur le portrait de Gaspar Illeshazy (1593-1648) sur son lit de mort. Ces portraits rappelaient la fortune du défunt. Le fait que ce gentilhomme hongrois se fasse représenter avec un tapis d’Orient prouve que les objets ottomans importés et que des produits locaux d’inspiration orientale étaient considérés comme des objets de grand luxe ».

• Constantinople, Gourde, avant 1581
La gourde est décorée de moresques (ou arabesques) peints dans l’art européen depuis le XVIe siècle.
Ces « ornements sans relief se composent d’entrelacs serrés, de fleurs et de rinceaux très stylisés ou abstraits. Comme son nom l’indique, la moresque est dérivée des motifs de l’art mauresque. Au 13e siècle, les moresques se répandirent dans tout le monde arabo-islamique. Ils atteignirent finalement l’Europe et furent très populaires au 15e siècle en Italie. La gourde en cuir décorée est un bel exemple de l’utilisation de moresques dans l’art ottoman. Le sultan Mourad III l’envoya à l’empereur Rodolphe II en 1581 à l’occasion de la fête de circoncision de son fils. La gourde illustre la diffusion des motifs artistiques mauresques vers l’Europe. Les moresques et autres ornements plats ont été imprimés en Europe en grande quantité et diffusés par séries de gravures et livres de modèles".

Les Ottomans dans la culture courtoise
Les "spectacles, tournois, entrées triomphales ou représentations, étaient indissociablement liés à la culture de cour dans l’Europe médiévale. Ils étaient une manifestation de la puissance des souverains et une forme de propagande politique".

Pendant « des tournois et des parades hautes en couleur commandés par Maximilien Ier de Habsbourg, on pouvait voir aussi des petites pièces de théâtre relatant des événements historiques ou mythologiques et dans lesquelles les ennemis étaient représentés sous les traits d’Orientaux. Les descendants de Maximilien, et notamment l’archiduc Ferdinand II de Tyrol (1529-1599), perpétuèrent cette tradition. Les tournois et les parades de Ferdinand mettaient en scène ce que les Habsbourg éprouvaient à l’encontre des Ottomans, mais manifestaient aussi leur vif intérêt pour la culture ottomane. À la cour de Cracovie, l’attrait pour l’Orient adopta une nouvelle forme. Les vêtements et armes orientaux étaient plus que des accessoires exotiques, ils témoignaient d’une culture à l’intersection entre l’Orient et l’Occident".

• Prague, Wolfgang Keiser (?), Melchior Pfeifer (?), Masque maure utilisé comme visière, vers 1555
Ces émasques ont l’air de visages turcs ou maures. En fer repoussé, ils sont recouverts d’une peinture à l’huile. Ils ont été portés durant des tournois de hussards comme visières amovibles sur un costume oriental. Les tournois cherchaient à maintenir vivante dans l’opinion publique l’idée de la lutte contre les Ottomans dans l’Est de l’Europe et en Afrique du Nord. Au carnaval de 1557, par exemple, l’archiduc Ferdinand II organisa à Prague un tournoi de hussards en réaction à la campagne que les Turcs avaient menée un an plus tôt. Des chevaliers chrétiens et des participants hongrois y luttaient contre des adversaires habillés en Turcs et en Maures. C’était une manière de conjurer la menace venue d’Orient qui, depuis la bataille de Mohacs (1526), n’avait pas cesse de croître. Dans les collections du Kunsthistorisches Museum de Vienne, on trouve encore dix-neuf masques turcs et maures confectionnés pour ce genreé de « tournoi en mascarade ».

• Allemagne du Sud, Armure hussarde de l’archiduc Ferdinand II, 1556–1557
Le « heaume d’argent faisait partie de la panoplie de hussard de l’archiduc Ferdinand II. Originellement, un bouclier en argent massif complétait l’équipement, mais il a été donné en 1809 à la Monnaie autrichienne et fondu. Accompagnent encore cet armement un sabre, une lance dont la hampe est recouverte d’argent grainé ainsi que des pièces brodées d’argent, tels un long manteau, un habit à courtes manches, des bottes de cuir et un harnais. Ferdinand fit vraisemblablement fabriquer l’ensemble, tout comme les masques de cette salle, pour le tournoi de hussards qu’il organisa a Prague en 1557 ».

• Jost Amman, Portrait d’Étienne Báthory, prince de Transylvanie, 1576
Etienne Bathory (1533−1586) devint « prince de Transylvanie en 1571 puis roi de Pologne-Lituanie en 1575. On considère que c’est lui qui introduisit la mode orientale, qui s’installe durablement au sein de la noblesse polonaise. L’artiste suisse Jost Amman dessina le plus ancien portrait connu d’Etienne Bathory. Les vêtements orientaux du souverain sont inspirés de la mode ottomane du moment : un zupan orne de motifs, un delia (pardessus) doublé de fourrure et des bottes a talons. La noblesse polonaise et lituanienne s’habillait ainsi sous son règne et cette tenue devint même rapidement le costume traditionnel nationalé.

Accompagne l’exposition un catalogue éponyme trilingue français/anglais/néerlandais qui évoque « l’influence du monde islamique sur la pensée de la Renaissance. Avec des œuvres de Bellini, Véronèse, Durer, Tintoret et bien d’autres ».


Jusqu’au 31 mai 2015
Paleis voor Schone Kunsten, Brussel
Centre for Fine Arts, Brussels
Rue Ravenstein 23. 1000 Bruxelles
Tél. :  02 507 82 00
Du mardi au dimanche de 10 h à 18 h. Nocturne les jeudis jusqu’à 21 h

Visuels :
Catalogue
Paolo Veronese (and workshop), Sultan Bajezid I © Collection Bayerische Staatsgemäldesammlungen, München

Titian (Studio), La Sultana Rossa, The John and Mable Ringling Museum of Art, the State Arte Museum of Florida, Florida State University, Sarasota, Florida

Attributed to Botticelli, Portrait of Montefeltro & Landino © Biblioteca Apostolica Vaticana

Conrad Gessner, Historia plantarum Drawing © Erlangen, University Library (Ms. 2386, 220v) - Conrad Gessner: Historia plantarum

History of Sultan Sulayman, Fall of Szigetvar Bound manuscript 1579 © Trustees of the Cester Beatty Library

Melchior Lorck A kettledrum player riding a camel In profile to left; the camel with ornate saddle and bridle from which bells are dangling; from a series of 127 woodcuts (ca.1576) Woodcut on paper © Trustees of the British Museum

Armour of Stephan Báthory, King of Poland (1533-1586) Ca. 1560 © Kunsthistorisches Museum Vienna

Anonymous Sultan Sulayman the Magnificent wearing the jewel-studded helmet Ca. 1532 © The Metropolitan Museum of Art/Art Resource/Scala, Florence

Gentile Bellini, Portrait de Mehmet II, 1480 © London, The National Gallery

Horloge à automate avec un pacha à cheval accompagné d’un chien, vers 1580 © Basel, Historisches Museum

Albrecht Dürer, Oriental Rider, about 1495 © Albertina, Wien

Sofonisba Anguissola, La Partie d’échecs, 1555 © The Raczyński Foundation at the National Museum in Poznań

Articles sur ce blog concernant :
Les citations proviennent du dossier de presse. Cet article a été publié le 29 mai 2017.

jeudi 25 mai 2017

Une « école » juive française en mutations


En 2006, le FSJU (Fonds social juif unifié), fédération d'associations juives françaises, une des principales organisations communautaires, a dressé un bilan et présenté des perspectives de la scolarisation en établissements juifs des élèves français juifs. Et ce, dans un contexte marqué par un taux élevé d'actes antisémites - élèves et écoles ont été la cible d'agressions antisémites et d'attentats terroristes islamistes - et l'exode, intra-hexagonal et hors de France, de Français juifs. Ce qui réduit les effectifs scolaires. Le 25 mai 2017, l'Association Choisir l'école juive et les écoles juives de France feront découvrir une journée de classe. 

« Les territoires perdus de la République. Antisémitisme, racisme et sexisme en milieu scolaire » sous la direction d’Emmanuel Brenner

Qu'enseignent les écoles juives françaises ? L'histoire des Juifs, du judaïsme et d'Israël est-elle suffisamment bien enseignée ? Quels sont les enjeux et défis des décennies à venir ? L'école juive évite-t-elle certains écueils ? Quelles techniques pédagogiques élaborent-elles et utilisent-elles ? De quelles valeurs est-elle porteuse ? Quelles sont ses finalités dans une France qui change tant ? 

« Au sein du FSJU (Fonds social juif unifié), le GIC (Groupement d’intérêt communautaire) de l’Enseignement rassemble les associations adhérentes du FSJU intervenant dans ce domaine. Il constitue un levier de réflexion et une force de proposition qui détermine la politique de l’éducation du FSJU. Il peut déterminer des priorités ou des actions dans le cadre budgétaire », explique Patrick Petit-Ohayon, chef du Département Enseignement au FSJU.

La dernière Assemblée générale (AG), qui rassemble professionnels et bénévoles, s’est tenue le 30 mai 2006 à Paris. A son ordre du jour : un bilan et les perspectives de l’école juive qui éduque près d’un enfant juif français sur trois et dont le statut de ses enseignants vient d’être modifié.

Un tableau nuancé
En France, environ 30 000 élèves juifs français sont scolarisés dans des établissements privés juifs, dont 27 000 dans des écoles sous contrat avec l’Etat. Et ce, du gan (jardin d’enfants) à l’enseignement supérieur (BTS - Brevet de Technicien Supérieur -, soit Bac +2).

Pourquoi choisir ces établissements ? D’abord pour des raisons identitaires, et depuis 2000, pour éviter les problèmes de l’école laïque (violence, antisémitisme). « En outre, le niveau d'écoles juives est supérieur au niveau national lors des examens », constate Patrick Petit-Ohayon. A noter que les familles qui font leur aliyah sont proches des écoles juives.

Plus ou moins libéraux ou orthodoxes, ces établissements scolaires sont présents dans 13 académies sur 26. L’Ile-de-France concentre 70% d’entre eux, les agglomérations importantes de province – Marseille, Strasbourg, Lyon, Toulouse, Nice - accueillant les 30% restants. Des agglomérations comme Nancy ou Dijon comptent des écoles aux effectifs moins importants.

Quels sont les critères d’ouverture de classe par niveau ? Les naissances. Ainsi, le cursus est plus complet dans les grandes villes, une cité comme Bordeaux offrant une école maternelle et primaire.

L’impact de la démographie en France se reflète : certaines académies sont en hausse régulière depuis des années, d’autres stagnent.

« Si ces dernières années, l’augmentation des effectifs a été sensible, on note un ralentissement de la courbe ascendante. La plupart des niveaux d’études sont affectés par ce ralentissement. Alors que dans le secteur public, les effectifs sont en baisse », commente Patrick  Petit-Ohayon.

Les projets doivent tenir compte du ralentissement de la progression des effectifs qui affecte la plupart des niveaux d’études de l’école juive, alors que le nombre des effectifs du public diminue.

Cette évolution nationale doit être pondérée selon les niveaux - au cours des cinq dernières années, les lycées juifs sous contrat ont connu une hausse de 27% de leurs effectifs, les écoles et collèges juifs une augmentation de 10% – et selon les régions : l’augmentation de la capacité de structures est envisageable essentiellement en Ile-de-France.

Au niveau national, et parfois au niveau régional, il reste encore des places dans les écoles juives, parfois excentrées ou de moindre renommée. Si certains établissements sont saturés, avec des listes d’attente, il faut relativiser la « saturation » des écoles juives. En effet, les parents prudents enregistrent leurs demandes dans plusieurs établissements afin d’accroître leurs chances. De plus, les situations régionales et nationales sont diverses. Enfin, les écoles juives excentrées ou de moindre renommée gardent une plus grande capacité d’accueil.

Un dialogue constructif
La loi Censi (5 janvier 2005) a redéfini le statut des enseignants de matières générales des établissements privés sous contrat avec l’Etat en le considérant comme des salariés de droit public. Ces pédagogues sont proposés par les services académiques, ce qui réduit la liberté de choix des chefs d’établissements. Claude Sabbah, directeur de l’ORT (Organisation Reconstruction Travail) Strasbourg, a présenté les implications de cette loi dans un contexte de raréfaction des enseignants.

Puis, les professionnels et bénévoles présents à cette AG informent Patrick Allal, sous-directeur de l’Enseignement privé au ministère de l’Education nationale, des difficultés d’application de cette loi.

Les problématiques de l’école juive : les aspects financiers (coût de la scolarité), l’élitisme des établissements, les projets d’école, la place des parents dans le développement de l’école juive, la qualité des enseignants, notamment dans les matières juives, renforcée par l’Institut André Neher qui assure leur formation initiale et continue.

Vers les Assises de l’école juive en France
« Des perspectives d’évolution peuvent être estimées jusqu’en 2013. Le premier degré devrait voir ses effectifs augmenter jusqu’en 2010, puis diminuer. Le second degré va enregistrer une baisse jusqu’en 2009, puis augmenter jusqu’en 2013 », précise M. Petit-Ohayon.

Il conviendrait de pondérer de manière régionale les grands projets, et d'augmenter la capacité de structures dans certaines régions, essentiellement l’Ile-de-France.

Prochain rendez-vous majeur : les Assises de l’école juive en France début 2007. Pour les préparer, le FSJU lance des consultations régionales avec les partenaires : directeurs d’écoles, membres des conseils d’administration, enseignants, associations de parents d’élèves. Elle les invite aussi à lui adresser des suggestions, notamment sur son site Internet afin d’instaurer un débat dénué d’invectives.

En 2016
Une "étude de 2007, réalisée par le Fonds social juif unifié (FSJU), montrait la prégnance de cette thématique sécuritaire dans le choix d’une école juive. Parmi les motivations, la transmission d’une culture juive arrivait largement en tête (citée par 77 % des sondés), devant la pratique religieuse (70 %). Mais près d’un tiers de parents (32 %) disait aussi considérer l’école juive « comme refuge face à l’antisémitisme ou à la violence ».

Selon le FSJU, les familles françaises se déclarant juives "scolarisent leurs enfants selon une règle des trois tiers : un tiers dans le public, un tiers dans le privé juif, un tiers dans le privé laïque ou catholique".

Dans "certaines banlieues, les familles juives désertent carrément le secteur public, notamment au début du secondaire. « À la rentrée, nous avons accueilli 51 élèves venant d’établissements publics, un phénomène en nette augmentation depuis deux ans. Parmi eux, quatre avaient subi – et je l’ai vérifié moi-même auprès de la direction de leurs établissements d’origine – des insultes ou agressions antisémites. Si ce n’était pas ce qui motivait exclusivement l’inscription dans notre école, les familles des autres nouveaux venus mentionnaient presque toutes la crainte de voir leur enfant être pris pour cible parce que juif », a indiqué la directrice d’une grande école juive sous contrat d’association avec l’État, en région parisienne à La Croix (11 mars 2016).

Un père de famille juive français habitant "dans l’est parisien a, dans sa jeunesse, effectué « sans problème » une part de sa scolarité dans le public. Mais il a choisi d’inscrire ses trois enfants dans une école confessionnelle. Avec pour volonté première de leur transmettre « des valeurs ». Mais la question de la sécurité n’est jamais bien loin, reconnaît-il. « Si demain je n’avais plus les moyens de payer une école privée, j’aurais des appréhensions à inscrire mes enfants dans le collège du quartier. Il est arrivé, à proximité, que de jeunes juifs soient pris à partie. Et je demande moi-même à mon fils d’éviter ce secteur quand il rentre à la maison. »

Cependant, l'antisémitisme perdurant ne constitue pas toujours un argument fort en faveur d'une scolarisation en établissements juifs. En effet, depuis l'attentat terroriste islamiste à l’école Ozar HaTorah de Toulouse, où, en mars 2012,  Mohamed Merah avait assassiné un rabbin-professeur et trois élèves, « certaines familles se disent aujourd’hui que leurs enfants sont peut-être plus en sécurité en se fondant dans la masse au sein d’établissements publics où sont déjà inscrits d’autres enfants juifs plutôt que dans des écoles gardées en permanence par des militaires », observe Jean-Pierre Obin, ancien inspecteur général de l'Education nationale, et auteur du rapport Les signes et manifestations d'appartenance religieuses dans les établissements scolaires (2004).

Un propos que nuance Patrick Petit-Ohayon, directeur de l’action scolaire au FSJU. « Cette année, c’est vrai, sur 31 000 élèves, 1 600 ont quitté les écoles juives. Mais dans 72 %, il s’agissait de départs vers l’étranger, vers Israël ou d’autres pays. » Selon Patrick Petit-Ohayon, ces départs ont été partiellement compensés par la scolarisation en établissements juifs d'un millier d'élèves ayant fui le secteur public éducatif, « pas forcément à la suite d’insultes ou d’agressions vécues. Le plus souvent par crainte d’avoir à les vivre. »

Emmanuel Macron
Le 30 septembre 2016, interrogé, avec Jean-François Kahn, dans le numéro du 30 septembre de l’hebdomadaire Marianne, Emmanuel Macron, ancien ministre de l'Economie du gouvernement socialiste de Manuel Valls et fondateur-dirigeant du mouvement En Marche, s'est prononcé en faveur d'« arrangements » dans les établissements scolaires publics : « Si on supprime les menus sans porc, que va-t-il se passer ? Des enfants partiront hors de l’école publique. De même avec les contrôles clés que l’on a toujours évité de faire dans les lycées publics le samedi matin pour ne pas pénaliser les élèves juifs. Si on rompt avec cet arrangement, les enfants partiront dans des écoles catholiques ou dans des écoles privées sous contrat qui leur permettent de ne pas travailler le samedi matin ».

Emmanuel Macron a fustigé une « laïcité revancharde », et a regretté que « « peu de gens [ont été] émus lorsque les conséquences de ce débat envoient de plus en plus d’enfants dans des écoles confessionnelles qui leur enseignent la haine de la République, professent des enseignements essentiellement en arabe ou, ailleurs, enseignent la Torah plus que les savoirs fondamentaux ».

Le 6 octobre 2016, Ariel Goldmann, président du Fonds social juif unifié (FSJU) et son bureau, ont « fermement » condamné dans un communiqué, ces propos qui « sont profondément offensants, inexacts et caricaturaux. ces déclarations stigmatisent nos concitoyens ayant fait le choix de l'enseignement privé juif et témoignent d'une totale méconnaissance de la diversité des réalités éducatives de notre pays. Mr Emmanuel Macron aurait gagné à s’informer avant de s’exprimer de la sorte.  L’accroissement du nombre d’élèves de confession juive dans les établissements confessionnels est principalement lié au choix de parents confrontés à l’augmentation de l’antisémitisme ces dernières années dans certaines écoles publiques. À l’instar de l’enseignement privé catholique dont Emmanuel Macron est issu, l’enseignement privé juif respecte scrupuleusement les programmes scolaires définis par le ministère de l’Éducation nationale ». Et d'ajouter que 90 % de ses élèves sont scolarisés dans des établissements sous contrat.

« Les établissements de l’enseignement privé juif et les élèves qui les fréquentent ne sauraient faire l’objet d’amalgames douteux et dangereux », a alerté le FSJU, qui a appelé « dans le climat préélectoral actuel, au maintien d’un débat public apaisé dans lequel les établissements de l’enseignement privé juif et les élèves qui les fréquentent ne sauraient faire l’objet d’amalgames douteux et dangereux ».

Le 7 octobre 2016, le mouvement En Marche a publié des précisions d'Emmanuel Macron indiquant "qu'il n'y avait évidemment dans ses propos aucune stigmatisation de la communauté juive ou en son sein de la communauté Loubavitch". Emmanuel Macron sait "que l'enseignement privé juif s'inscrit dans le cadre d'un engagement citoyen et dispense un enseignement de qualité, ce qui est reconnu par les taux de réussite exceptionnelle aux examens nationaux". Il "connait également le travail de l'Alliance israélite universelle, par exemple, dans la diffusion des valeurs de la République, conjuguées à celles du judaïsme, dans la même vocation. Il l'a constaté lui-même lors de sa visite d'une école de l'Alliance en Israël. Ce n'était pas d'eux dont il était question, mais de tous les établissements, même très minoritaires, dont le projet scolaire ne s'inscrit pas dans les valeurs de la République française, qu'ils soient juifs, musulmans ou catholiques".

Concert pour l'école Lucien de Hirsch
"Si l’on s’en tient à l’époque moderne, on peut considérer que c’est à Bordeaux qu’a été ouverte la première école juive, en 1817. Quatre-vingt enfants pauvres pris en charge par des dames patronnesses charitables. Un an plus tard, en 1818, c’est au tour de Metz d’avoir son établissement scolaire juif. Un an plus tard, ce sera enfin Paris. Dix ans après, en 1829, il y a déjà 62 écoles juives en France", retrace Jean-Pierre Allali en recensant Une histoire de l'éducation juive moderne en France. L'Ecole Lucien de Hirsch, par Raphaël Elmaleh (2006).

Et de poursuivre : "A Paris, donc, c’est le 9 novembre 1819, rue des Billettes, chez un pasteur protestant, que voit le jour la première école consistoriale élémentaire d’enseignement mutuel. Elle se transporte rapidement dans le bâtiment de la synagogue portugaise de la rue Neuve-Saint-Laurent, aujourd’hui rue Notre-Dame-de-Nazareth avant de s’installer rue des Singes, non loin du Pletzl. Le 6 mai 1922, au 19 rue de la Croix, aujourd’hui rue Volta, c’est la première école juive de filles qui voit le jour. Parallèlement à cette extension remarquable du réseau scolaire juif, la population juive parisienne connaît un accroissement important : 12000 âmes en 1842. 40 000, trente ans plus tard. Les besoins scolaires sont immenses. Et Lucien de Hirsch ? On peut dire que c’est avec l’arrivée d’un couple, Benoît et Jeanne Lévy, chargés au tournant du siècle par le Comité des Ecoles du Consistoire Israélite de Paris de diriger l’une des trois écoles qui sont sous sa tutelle, que l’histoire de cet établissement prend corps. Nous sommes en 1901. Au 68-70, rue Secrétan, dans le 19ème arrondissement de Paris, se situe l’école Halphen du nom de son fondateur, créée en 1864 et devenue l’école Lucien de Hirsch, du nom du fils du baron Maurice, grand numismate prématurément disparu. Les Lévy vont se donner corps et âme à l’école qui leur est confiée. Entre 1914 et 1935, Lucien de Hirsch est la principale école consistoriale. 1935 constitue un tournant avec la création par Marcus Cohn du premier établissement secondaire juif, Maïmonide. Puis viennent les années de guerre tragique, finement analysées par Raphaël Elmaleh. En 1948, un nouvel établissement, Yabné, voit le jour. En 1950, après Alice et Nathan Schentowski, Marianne et Bernard Picard vont à leur tour, imprimer leur marque à Lucien de Hirsch. Chronologiquement, patiemment, agrémentant son études d’anecdotes et de portraits savoureux de tous ces dirigeants qui ont fait l’école juive, l’auteur évoque les « années de combat », 1950-1965, les « années Marianne » (Picard), 1965-1988 jusqu’à la période actuelle"

Le 27 novembre 2001, l’orchestre de Chambre d'Israël s’est produit à la salle Gaveau (Paris)  pour fêter le centenaire de l’Ecole Lucien de Hirsch, la plus ancienne école juive en France, et le projet de construction de bâtiments définitifs et agrandis de son lycée.

Dirigé par Philippe Entremont, l’orchestre a interprété Mozart - Symphonie Haffner, concert pour violon K.216 avec le soliste Jean-Pierre Wallez - et Bethoven - concerto en ut majeur Op. 56 avec le violoncelliste Gary Hoffman, le violoniste Jean-Pierre Wallez et son chef au piano.

Le dîner qui a suivi a notamment rassemblé Armand Stammer, président du conseil d’administration de l’Ecole, la baronne Alain de Rotshdchild, dont l’époux était président du Conseil d’administration de l’Ecole (1950-1983), et Béatrice Rosenberg, leur fille, présidente de Ganenou (notre jardin, en hébreu), et administrateur au CASIP (Comité d'action sociale israélite de Paris), Moïse Cohen, alors président du Consistoire de Paris, Benjamin Touati, directeur de l’Ecole, des représentants de la communauté ou de l’Ecole, et les musiciens.

Armand Stemmer, président du Conseil d’administration de Lucien de Hirsch, a rendu hommage « au courage, à l’abnégation et à la volonté » de Alain de Rothschild qui a rouvert l’Ecole en 1950 et a exercé des fonctions multiples de direction d’institutions juives.

Il a rappelé le rôle de cette école « religieuse, sioniste, communautaire, ouverte sur le monde » : avoir su intégrer des immigrants dans la société française et dans l’enseignement du judaïsme.

Au nom de son frère, Eric de Rothschild, vice-président du Conseil d’administration de l’Ecole depuis près de vingt ans, et en son nom, Béatrice Rosenberg a présenté le parcours de leur père, semé parfois de drames, et l’importance qu’il accordait à l’éducation juive.

Cette soirée a permis de collecter une partie des 25 millions de francs nécessaires pour construire le « lycée du XXIe siècle ».

En Israël, le 1er septembre 2016, 2,230 millions d'élèves ont repris le chemin de l'école.

Choisir l'école juive
Le 25 mai 2017, l'Association Choisir l'école juive et les écoles juives de France feront découvrir une journée de classe. "La dégradation du climat sécuritaire, la montée des actes antisémites et la baisse de niveau dans les établissements publics pousse les parents à réfléchir. Notre association Choisir l'Ecole Juive a pour objectif de rendre l'école juive accessible au plus grand nombre. Pour se faire, nous levons tous les freins à la scolarisation en école juive ( frein financier, géographique et psychologique) Nous souhaitons redorer l'image de l'école juive qui a beaucoup changé depuis 20 ans, l'école juive s'est professionnalisée et ouverte sur la cité. A travers notre ligne d'écoute et notre site internet riche en informations, nous conseillons et orientons les familles vers la structure éducative juive la plus adaptée à leur enfant et en conformité avec leurs convictions et leur niveau de pratique religieuse".

GIC 2017
Le 10 juillet 2017, "s’est tenue la traditionnelle Assemblée Générale du GIC de l’Enseignement réunissant les directeurs des Écoles juives en France. La thématique de cette rencontre était celle du développement des Nouvelles Technologies au sein de notre enseignement. Différentes approches et outils pédagogiques ont été présentés à cette occasion, notamment, ceux produits par la Société Tralalere qui est créatrice de contenus numériques éducatifs. C’est avec eux qu’à la rentrée prochaine sera lancé, une expérimentation d’un programme pour aider les enfants souffrant de troubles Dys dans leurs apprentissages. Cette rencontre fut également l’occasion de revenir sur le Site Melamed, créé par l’équipe d’Akadem Multimédias de Laurent Munnich, destiné aux enseignants de Kodesh, avec de nombreux dossiers pédagogiques, des fiches de cours et des propositions d’exercices. Dès la rentrée, des offres de formations seront faites en direction des établissements scolaires pour aider les éducateurs dans cette avancée technologique".


STATISTIQUES
(Extraits de La Croix du 11 mars 2016)

Histoire. En 1945, environ 400 élèves étaient répartis dans quatre établissements privés juifs. En 1970, ils étaient 3000, dans 30 groupes scolaires. Le réseau a en effet évolué rapidement après l’arrivée en France des populations juives d’Afrique du nord.

Les élèves. En 2014, on recense 32 045 élèves dont 16 711 en premier degré et 15 334 en second degré. Les trois académies de Paris, Créteil et Versailles représentent 68 % des effectifs. Viennent ensuite les académies de Marseille (11 %), Lyon (7 %) et Strasbourg (6 %).

Les structures. 104 groupes scolaires, 292 établissements, dont 35 % sont autonomes et 21 % sont rattachés au réseau Loubavitch. Parmi ceux-ci, 28 507 élèves sont scolarisés dans des établissements sous contrats. Environ 32 000 élèves dans les établissements privés juifs


A lire sur ce blog :
Cet article a été publié par L'Arche en 2006, et sur ce blog le 1er septembre 2016.