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lundi 10 mars 2014

Un Matisse rendu en 2008 à la MDA UK est retourné à Francfort


 Le 11 mars 2014, Aurélie Filippetti, ministre de la Culture, restituera trois tableaux - Paysage montagneux du peintre flamand Joos de Momper (1564-1635), Portrait de femme  du XVIIIe siècle,  déposé au département des peintures du Louvre, dont l'auteur serait Louis Tocqué et les propriétaires étaient Rosa et Jakob Oppenheimer, marchands d'art berlinois Juifs, et une Vierge à l'Enfant, conservée dans ledit département, copie d'après Lippo Memmi ou un artiste de son cercle - aux ayants-droit de leurs propriétaires spoliés lors de la Seconde Guerre mondiale.
En illustration de mes articles sur Rose Valland et le pillage des oeuvres d'art appartenant à des Juifs en France pendant la Seconde Guerre mondiale ainsi que sur les amateurs d’art Juifs américains éclairés, Léo, Gertrude, Michael et son épouse Sarah Stein, et alors que le Centre Pompidou présente l’exposition Matisse, Paires et séries, je republie cet article sur la restitution en 2008, à son ayant-droit, dn tableau Paysage, le mur rose [de l’hôpital d’Ajaccio] (1898) de Matisse, ayant appartenu à un Allemand Juif spolié, Harry Fuld Senior. Une oeuvre acquise en 2010 par le musée Juif de Francfort (Jüdisches Museum Frankfurt).

 
Le 27 novembre 2008, Christine Albanel, alors ministre de la Culture, a restitué à Paris un tableau de Matisse, Paysage, le mur rose [de l’hôpital d’Ajaccio] (1898), à la Maguen David Adom du Royaume-Uni (MDA-UK), héritière de son propriétaire et représentée par Stuart Glyn.

Ce « geste s'inscrit dans le cadre de la politique française de recherche de provenance et de restitution des œuvres d'art pillées durant la guerre ».

Montrée par la galerie Druet en 1906, cette œuvre de jeunesse de Matisse figurait à la vente de la collection la « Peau de l’Ours » à Paris en 1914. Elle avait été vendue en 1914 à un marchand d’art allemand qui l’amena dans son pays, marquée du tampon des douanes françaises à son revers.

Un collectionneur Juif francfortois
Fondateur en 1899 de la première compagnie de téléphone allemande, Harry Fuld Senior était un collectionneur francfortois, et il acheta ce tableau de Matisse.

Son fils, Harry Fuld Junior, hérita de sa collection en 1932. En 1937, il fuit les persécutions antisémites de l’Allemagne nazie pour l’Angleterre, laissant dans son pays natal en particulier plusieurs boîtes emplies de tableaux. En 1941, il est spolié de ses biens, vendus en 1942. Il reconstitua l’inventaire après-guerre et conserva des photographies de la collection familiale, sans les négatifs.

Ce Matisse est retrouvé en 1948, sans document explicatif, dans une cache à Talheim (Allemagne) parmi des biens de Kurt Gerstein (1905-1945), officier controversé de la SS qui s’était suicidé en juillet 1945. Chargé de livrer le gaz Zyklon B dans les camps d’extermination, Kurt Gerstein avait alerté le Pape Pie XII et les Alliés sur la Solution finale. Selon un ami de Gerstein, cette œuvre picturale aurait été achetée « chez un camarade d’école à Berlin », peut-être le marchand de tableaux berlinois, Hans Lange, chargé de la vente en 1942.

Ce tableau est transféré au Central Collecting Point de Baden-Baden.

Au vu de son tampon, la France le récupéra en 1949 et l’inscrivit comme MNR (Musées nationaux récupération), i.e. une œuvre d’art issue de spoliation ou vente forcée de biens, souvent juifs, pendant la Seconde Guerre mondiale, et gardée dans l’attente de son identification par son propriétaire.

« Restituer, c’est se souvenir et réparer » (Christine Albanel)
Attribué aux Musées nationaux, en l’occurrence le musée national d’Art moderne en 1951, ce Matisse est prêté en 1952 au musée de Nantes pour huit mois.

Gisella Martin hérita d’Harry Fuld Junior, mort en 1962. Décédée en 1994, elle avait comme légataire la branche britannique de la MDA.

Depuis 1997, ce Matisse figurait sur la base de données en ligne des « MNR ». Il était conservé au Centre Pompidou depuis 2000.

Il est inclus dans la présentation inaugurale des collections du Musée d’art et d’histoire du judaïsme (MAHJ) en 1998-1999.

En 2008, il est montré lors de l’exposition A qui appartenaient ces tableaux ? Spoliations, restitutions et recherche de provenance : le sort des œuvres d'art revenues d’Allemagne après la guerre organisée à l’initiative du ministère de la Culture et de la Communication et du ministère des Affaires étrangères en 2008 au musée d’Israël (Jérusalem), puis au Musée d’art et d’histoire du judaïsme (Paris).

Se fondant sur la base de données en ligne dite MNR, l’historienne d’art allemande Marina Blumberg parvint à retrouver son propriétaire, décédé, et son héritière décédée. La succession en revint à la branche britannique de la MDA. Elle s’adressa alors au ministère des Affaires étrangères, responsable des œuvres « orphelines » et au Centre Pompidou.

La MDA UK a exposé ce Matisse à Berlin, puis à Francfort. Elle espérait le vendre – entre 100 000 dollars et 150 000 dollars - à un « bienfaiteur » qui le confierait à un musée israélien.

« Il y avait 27 caisses d’œuvres d’art entreposées par Harry Fuld Jr qui ont été « confisquées » par les Nazis. En théorie, le contenu de ces 27 caisses ont été léguées par Mme Martin à la MDA du Royaume-Uni. L’identification et la récupération du contenu de ces caisses est hautement problématique et sensible. Plusieurs œuvres ont été clairement identifiées et localisées. Les investigations se poursuivent », m’écrivait Stuart Glyn, représentant de la MDA-RU, le 30 novembre 2008. Parmi ces œuvres : des statues de Bouddha datant du XIIe siècle, des œuvres des maîtres italiens du XVIe siècle, du mobilier d'époque...

« Dès l'après-guerre, avec le retour en France de 60 000 œuvres spoliées, un immense travail de recherche de l'administration français s'est ouvert pour les rendre à leurs propriétaires. Il a permis, en l'espace de 5 ans, d'en restituer 45 000. Sur les 15 000 restantes, 2 000 œuvres d'exception ont été confiées provisoirement à la garde des musées sur un inventaire particulier sous le signe MNR, Monuments Nationaux Récupération », a déclaré Christine Albanel, alors ministre de la Culture, en restituant ce tableau de Matisse à son ayant-droit, la MDA-UK, le 27 novembre 2008, au siège du ministère.

Stuart Glyn espérait vendre ce Matisse – entre 100 000 dollars et 150 000 dollars - à un « bienfaiteur » qui le confierait à un musée israélien. Il l’a exposé à Berlin, puis à Francfort.

Grâce à des donateurs et à des fondations, le musée Juif de Francfort (Jüdisches Museum Frankfurt) a acheté en 2010 ce Matisse pour 200 0000 euros.


Addendum :
En février 2013, le ministère français de la Culture a annoncé son intention de rendre à deux familles Juives sept tableaux dont elles avaient été spoliées par les Nazis. Ces tableaux étaient conservées dans des musées.
En avril 2013, 44 carnets ont été découverts dans la maison de vente aux enchères munichoise Weinmüller. Une liste d'oeuvres confisquées, aryanisées ou ventes sous la contrainte dans les années 1930 et pendant la Seconde Guerre mondiale. 
 
 
Visuel :
Matisse
© Jüdisches Museum Frankfurt, Axel Schneider.
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Cet article avait été commandé par L'Arche. Il a été publié sur ce blog les 15 mars 2012, 17 février  et 1er mai 2013.

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