Citations

« Le goût de la vérité n’empêche pas la prise de parti. » (Albert Camus)
« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil. » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)

samedi 19 novembre 2016

Pirates !

En 2002, le Musée de la Maine avait hissé le pavillon noir en évoquant l'âge d'or de la piraterie aux Caraïbes. Naviguant entre le mythe et la réalité, cette exposition a présenté des visions passionnantes, l'une classique et l'autre renouvelée, d'un monde cruel et révolutionnaire. Il y eut des pirates Juifs séfarades aux Antilles... Le 20 novembre 2016, à Deauville, Pierre Cohen, conférencier, et Isaac Bensimhon, chant, guitare, évoqueront "Espions et pirates juifs - La revanche des sépharades" : "Après l'Inquisition en Espagne, un certain nombre de juifs se sont organisés pour faire "la revanche des sépharades". Une page d'histoire juive agrémentée de chansons judéo-espagnoles".




Qui n'a pas rêvé en lisant « L’île au Trésor » de R.L. Stevenson ou en voyant Errol Flynn incarner « L’Aigle des mer » ?

Rien ne manquait à l'exposition Pirates ! au Musée de la Marine pour raviver les souvenirs : de la reconstitution d'une partie d'un navire aux tableaux d’arraisonnements, en passant par les armes, cartes, sabliers et attributs des pirates.

Le « monde à l'envers », de ces marins habiles est dual. Les rebelles hostiles à l'injustice côtoyaient des bandits, des bannis, et des dissidents politiques et religieux, tels les Protestants chassés des Pays-Bas et de France. Leur bateau était à la fois abri et enfermement.

Les couleurs omniprésentes y étaient le noir et le rouge.

Y s’avéraient précieux le charpentier et le chirurgien.

Si la discipline était acceptée à bord, c'est la relâche dans les tavernes d'iles où les nourrissent les boucaniers. Les longues périodes d'attente sont rompues par des moments de grande violence lors des abordages.

Après une vie frôlant la mort, c'est la solitude à terre pour le vieux flibustier, parfois handicapé.

L'univers des « Chiens et Gueux de la mer », c'est enfin une république dont le Code fixe, sur un mode égalitaire, les règles de partages et compensations en cas de blessures.

Les partisans de la liberté des mers ont surtout inspiré les Anglo-Saxons : les Anglais, car les pirates ont défié la puissante Armada, au profit de leur-reine protestante, isolée dans l'Europe catholique.

En quête d'histoire, les Américains se sont retrouvés dans ce monde nouveau.

A la paix d’Utrecht (1713), assurée de leur suprématie, l’Angleterre, la France et la Hollande décident alors de réprimer le brigandage.

Une communauté pirate s'exile à Madagascar pour tenter de créer une société utopique.

La littérature (Daniel Defoe), la peinture (école du Delaware), le cinéma et les bandes dessinées ont popularisé l’image d’un pirate portant foulard ou tricorne, anneau à l’oreille, perroquet à l’épaule, sabres ou revolvers aux mains, jambe de bois, voire crochet au poignet. C'est oublier John Hawkins ou Sir Francis Drake, riches armateurs.

Autre mythe altéré : les abordages sont rares, car les équipages des navires attaqués, contraints de s'engager, ne demandent qu’à éviter un combat.

La rapidité est alors le meilleur atout pour s’assurer la victoire, le galion convoité, et les trésors qu'il recèle.

Francis Drake
Arte a présenté le 22 décembre 2013 la série documentaire sur la représentation des pirates au cinéma.

En 1940, Michael Curtiz réalise L'Aigle des mers (Sea Hawk), avec Errol Flynn, Claude Rains, Brenda Marshall. "En l'an 1585, les côtes britanniques sont protégées par les aigles des mers, marins chevronnés qui écument les mers au service d'Élisabeth. Le roi Philippe II d'Espagne envoie Don Alvarez de Cordoba à Londres en qualité d'ambassadeur. En mer, la Sainte-Eulalie, où se trouvent De Cordoba et sa nièce Maria, est attaquée par l'Albatros, bateau corsaire de "l'aigle des mers" Geoffrey Thorpe. Thorpe ramène lui-même l'équipage à la reine. Mais un espion de Philippe II veille à la cour... Corsaires de la reine contre pirates du roi, combats, trahisons et galères : l'apogée du film d'aventures maritimes et le sommet de la complicité entre Errol Flynn et Michael Curtiz". La musique du film est signée par Erich Wolfgang Korngold.

Arte a diffusé Pirates. Francis Drake - Corsaire de Sa Majesté  (Piraten. Der Pirat und die Königin) et Pirates. Les corsaires barbaresques (Piraten. Die Jagd nach dem weißen Gold), documentaire en deux volets de Robert Schotter, Christoph Weinert.

"Pirates, corsaires et flibustiers n’étaient pas simplement des rebelles assoiffés de trésors : pendant que les premiers n’agissaient que pour leur propre compte, les autres servaient les intérêts des souverains européens. Des scènes reconstituées sont complétées par des éclairages de spécialistes de l’histoire maritime".

Premier voletPirates. Francis Drake - Corsaire de Sa Majesté. XVIe siècle. « Après la découverte de l'Amérique, le monde est dominé par l’empire espagnol du très catholique Philippe II. La jeune souveraine anglicane Élisabeth Ire s'en inquiète et veut que son royaume devienne une grande puissance maritime".

"Pour cela, elle fait appel au fascinant Francis Drake, qui a commencé sa carrière comme simple mousse. Il mène régulièrement des raids contre les possessions espagnoles et parvient, entre 1577 et 1580, à effectuer la deuxième circumnavigation autour du globe, après Magellan", sans information sur l'itinéraire à suivre, en finançant sa traversée grâce à l'argent récolté auprès d'hommes d'affaires confiants en sa réputation et à bord du Golden Hind.  Il remonte la côte Pacifique d'Amérique du sur, surprend les Espagnols, pille des dizaines de navires de l'Invincible Armada. Ce corsaire traitait bien ses prisonniers : aussi, à l'abordage, les marins ennemis avaient-ils intérêt à se rendre sans se battre. Il décide de contourner le continent américain par le nord. Pour chaque livre que la reine Elisabeth 1ère a investi, elle en gagne 47. Elle peut financer la construction de navires petits, très mobiles. Le royaume, qui connait une ère de prospérité économique et culturelle, domine les mers. Anobli par la reine en 1588, Drake "devient vice-amiral de la flotte anglaise et contribue la même année à la retentissante défaite de l'Invincible Armada espagnole ».

US Navy vs Barbaresques
Second voletPlus d'un million d'Européens, marins et passagers, « ont été ainsi enlevés par des pirates musulmans en Méditerranée et dans l'Atlantique » afin d'être vendus dans des marchés d'esclaves d'Alger, de Tunis et de Tripoli. Beaucoup meurent en captivité, comme galériens ou domestiques. Ces pirates musulmans sont appelés Barbaresques apparus après que les Maures aient été chassés d'Espagne. Alger, Tunis, Tripoli créent des régences en Afrique du nord, des Etats barbaresques. Échaudés, les Européens ne sont pas enclins à commercer avec les musulmans. Les corsaires barbaresques capturent les navires européens, pillent. Ils vont jusqu'en Islande pour se procurer des esclaves. Les familles des captifs reçoivent des demandes de rançons, négocient. Les paroisses reçoivent des dons. La traite des Européens s'avère un thème encore peu étudié par les historiens.

« Au XVIIIe siècle, l'Europe est terrorisée par les corsaires barbaresques. Ces derniers partent en quête de « l'or blanc » d'alors, c’est-à-dire des Européens des deux sexes, à la peau claire, qui seront vendus comme esclaves en Afrique du Nord et en Orient. Hark Olufs", marin d'une île de la mer du nord sous domination danoise, "est l'une de ces victimes. Devenu esclave, il parvient, grâce à son intelligence, à passer du rang de serviteur" à la cour du bey de Constantine à celui de trésorier, puis commandant en chef de la cavalerie ! "À force de remporter des victoires, il recouvrera sa liberté » après douze ans de service. En 1736, il rentre "dans sa mère patrie" et dissimule sa conversion à l'islam. Il se marie et fonde une famille. La conversion à l'islam ouvrait des opportunités à l'esclave.

En raison de la perte des navires, le commerce est presque paralysé en mer méditerranéenne.

C'est pour mettre un terme à ces mises en esclavage, à cette piraterie des Barbaresques, à ces confiscations de navires pillés - en 1800, le total des rançons, spoliations, etc. imposées par les pirates musulmans représentaient 20% des revenus annuels du gouvernement fédéral américain -, que les Etats-Unis créent leur Marine de guerre (1794) victorieuse lors des deux guerres barbaresques (1801-1805, 1815) au cours desquelles s'illustre l'officier de marine Stephen Decatur. Les « jeunes États-Unis se défendent contre ces pirates en fondant une redoutable unité de soldats des mers : le United States Marine Corps. Plus de deux siècles après sa création, cette unité d’élite est toujours en activité ». Humiliation : en 1795, le dey d'Alger a exigé la construction d'un navire de guerre au lieu d'un tribut. Ce qu'accepte la jeune nation américaine. En innovant, les Américains fabriquent des navires pouvant circuler sur toutes les mers, et surpassant les navires des Barbaresques. Le USS Constitution est une frégate en chêne de Virginie, variété rare, qui a nécessité l'abattage de 2 000 arbres. Sa coque a trois couches de chêne massif sur 50 cm sur lesquelles le boulet rebondit. En 1801, le pacha de Tripoli exige une fortune pour épargner les navires américains. Silence des Américains. Le pacha leur déclare la guerre. Le président Thomas Jefferson obtient l'accord du Congrès. L'Amérique est divisée entre les partisans du commerce, et les tenants du repli sur le continent. Stephen Decatur étudie le monde islamique, lit les récits des captifs chrétiens, etc. Les Barbaresques capturent le Philadelphia et des centaines de marins américains. Decatur, intrépide, se rend à Tripoli et met le feu à ce navire. Une mission suicidaire pour un commando de volontaires bien entraînés. L'amiral Nelson a salué l'audace et le courage des Américains. Decatur est promu. En 1805, un traité est signé prévoyant le versement d'une rançon par les Américains. Ce traité est respecté... jusqu'en 1812. C'est le début de la "politique de la canonnière", commente un historien. Sans aller à l'affrontement, Decatur dicte ses conditions. Les trois régences s’engagent à libérer sans rançon leurs esclaves et renoncent à capturer les navires américains. Commerce de l'or et des esclaves constituent des fondements des économies barbaresques. Donc, les pirates barbaresques poursuivent clandestinement leurs activités.

La France entreprend une opération militaire couronnée de succès (1827-1830) contre la Régence d'Alger qui offrait un havre aux pirates barbaresques. Elle libérera les derniers captifs à Alger.

Pirates Juifs
Dans Les pirates juifs des Caraïbes - L'incroyable histoire des protégés de Christophe Colomb, Edward Kritzler retrace dans "un style extrêmement vivant, la formidable histoire, haute en couleurs et encore mal connue, de ces Juifs séfarades partis au XVIe siècle à la conquête du Nouveau Monde après l'expulsion d'Espagne. Un récit qui se lit comme un roman d'aventures, qui nous mène d'Espagne à New York et d'Amsterdam au Brésil et à Mexico. L'aventure débute avec Christophe Colomb au XVe siècle, à l'âge des Grandes découvertes. De nombreux Juifs de la péninsule ibérique massacrés, expulsés ou contraints d'abjurer leur foi, ont l'idée de s'embarquer clandestinement avec les explorateurs et de se mêler aux conquistadors. L'accès au Nouveau Monde leur étant globalement interdit du fait de leur religion, ces marranes se feront passés pour des "nouveaux-chrétiens" du Portugal (par opposition aux "vieux-chrétiens" ou chrétiens de souche). Leurs fabuleuses aventures sont relatées avec leur lot d'intrigues, de drames, de rebondissements, de défaites et de victoires sur les Inquisiteurs encapuchonnés de la Sainte Terreur. La narration est également traversée par la rocambolesque entreprise de trois Juifs hollandais et de leurs enfants, tous des pirates notoires ! partis à la recherche du trésor de Christophe Colomb dans les montagnes de Jamaïque. On prétend que leur quête aurait échoué. Mais pour avoir découvert aux archives l'existence de documents inédits, l'auteur, Edward Kritzler, a cependant de bonnes raisons de croire le contraire..."

Edward Kritzler écrit :
"C'est en feuilletant les pages jaunies du journal de bord d'un pirate anglais du XVIIe siècle que je suis tombé sur cette scène stupéfiante. Lors de l'invasion de la Jamaïque en 1643, William Jackson raconte avoir trouvé la capitale de l'île entièrement déserte, à l'exception, écrit-il, de «divers Portugais issus de la nation hébraïque, venus à nous pour solliciter notre protection, en échange de quoi ils promirent de nous montrer où les Espagnols avaient caché leur trésor». J'avais toujours cru jusque-là que les premiers conquistadors espagnols et portugais du Nouveau Monde étaient tous de fervents catholiques. Que faisaient donc des Juifs portugais sur une île espagnole à demander protection à un corsaire anglais et à son équipage ? Je fis cette découverte en 1967, dans la salle de lecture de la Bibliothèque nationale de la Jamaïque où, parti de New York, je menais des recherches sur les premiers boucaniers à avoir accosté sur l'île. Plus qu'intrigué par ce passage du journal de Jackson, je décidai de mener l'enquête.
J'allais ainsi découvrir ce fait étonnant qu'avant la conquête de la Jamaïque par l'Angleterre en 1655, l'île avait en fait appartenu à la famille de Christophe Colomb. Mieux, que celle-ci avait offert asile aux Juifs persécutés par l'Inquisition. Le responsable de la communauté juive de l'île dans les années 1960, Sir Neville Ashenheim, alla même plus loin, m'expliquant que Christophe Colomb était probablement d'origine juive et que l'arbre généalogique des Juifs de Jamaïque remontait en vérité aux tout premiers immigrants. Cette histoire me parut à ce point incroyable que j'allais passer les quatre décennies suivantes sur la trace de ces pionniers méconnus. Oubliées, les tribulations du célèbre marchand de Venise de Shakespeare : ses cousins du Nouveau Monde étaient, eux, de fascinants aventuriers - des Juifs explorateurs, des Juifs conquistadors, des Juifs cow-boys et, oui, des Juifs pirates ! Une certaine communauté d'esprit unissait certes ces Juifs clandestins, dont la plupart continuaient de pratiquer leur religion en secret, aux autres colons. Mais tandis que ces derniers se lançaient à l'assaut des empires aztèque et inca pour y trouver la gloire et la richesse, convertir les païens et s'approprier les femmes indiennes, les Juifs, eux, cherchaient surtout à échapper aux bûchers des Inquisiteurs.
L'aventure débute avec Christophe Colomb au XVe siècle, à l'âge des grandes découvertes. C'est alors que de nombreux Juifs de la péninsule ibérique - massacrés, expulsés ou contraints d'abjurer leur foi -, eurent l'idée de s'embarquer avec les explorateurs et de se mêler aux conquistadors. L'accès au Nouveau Monde leur étant globalement interdit du fait de leur religion, ils se firent donc passer pour de «nouveaux-chrétiens» du Portugal (par opposition aux «vieux-chrétiens» ou chrétiens de souche), le pays n'exigeant pas encore, contrairement à l'Espagne, qu'ils prouvent la «pureté» de leur ascendance catholique. Rappelons en effet qu'en 1497, Manuel Ier, le roi du Portugal, décida que la seule façon de déjudaïser son royaume tout en gardant ses Juifs - lesquels jouaient un rôle trop important dans l'administration et l'économie pour qu'il se résigne à les expulser - était de les convertir en bloc. C'est ainsi que la majorité des Portugais opérant dans l'empire espagnol étaient en fait des nouveaux-chrétiens, des conversos (aussi appelés marranes), autrement dit des Juifs convertis de force au catholicisme, mais qui continuaient souvent à pratiquer, d'une manière ou d'une autre, une forme de cryptojudaïsme (de judaïsme clandestin ou caché)".
Les 1er et 7 mars 2016, Arte diffusa L'Aigle des mers, de Michael Curtiz (1940) : "En l'an 1585, les côtes britanniques sont protégées par les aigles des mers, marins chevronnés qui écument les mers au service d'Élisabeth. Le roi Philippe II d'Espagne envoie Don Alvarez de Cordoba à Londres en qualité d'ambassadeur. En mer, la Sainte-Eulalie, où se trouvent De Cordoba et sa nièce Maria, est attaquée par l'Albatros, bateau corsaire de "l'aigle des mers" Geoffrey Thorpe. Thorpe ramène lui-même l'équipage à la reine. Mais un espion de Philippe II veille à la cour... Corsaires de la reine contre pirates du roi, combats, trahisons et galères : l'apogée du film d'aventures maritimes et le sommet de la complicité entre Errol Flynn et Michael Curtiz".


« Pirates », documentaire en deux volets de Robert Schotter, Christoph Weinert
ZDF, 2015
Sur Arte
Pirates. Francis Drake - Corsaire de Sa Majesté  (Piraten. Der Pirat und die Königin: les 31 octobre à 20 h 50, 1er novembre à 15 h 20 et 3 novembre 2015 à 16 h 25 (53 min)
Pirates. Les corsaires barbaresques (Piraten. Die Jagd nach dem weißen Gold: les 31 octobre à 21 h 40, 1er novembre à 16 h 10 et 4 novembre 2015 à 16 h 25. (50 min).
Visuels ; © Taglicht media/Bastian Barenbrock

Edward Kritzler, Les pirates juifs des Caraïbes - L'incroyable histoire des protégés de Christophe Colomb. Traduction par Alexandra Laignel-Lavastine. André Versaille, 2012.

Visuels 
© Warner Bros

A lire sur ce blog :
Articles in English

Cet article a été publié par Actualité juive et sur ce blog le 22 décembre 2013, puis le 29 octobre 2015.

lundi 7 novembre 2016

Vers un Mémorial de la déportation des Judéo-Espagnols de France


L’association Muestros Dezaparesidos va éditer un Mémorial de la déportation des Judéo-Espagnols de France". Ce Mémorial sera présenté lors d’événements organisés le 6 novembre 2016 à la Mairie du 11e arrondissement de Paris. L’Espagne et des associations juives françaises ont rendu hommage (29 novembre-1er décembre 2008) à Bernardo Rolland y Miota, consul d’Espagne de 1939 à 1943, pour avoir sauvé des dizaines, voire des centaines de Juifs d’origine espagnole, organisé le « rapatriement » de 77 judéo-espagnols et protégé leurs biens. 

« Mon joli canari » de Roy Sher
Mars-août 1943 : Salonique, épicentre de la destruction des Juifs de Grèce
« Le rabbin de Salonique » de Michèle Kahn
Vers un Mémorial de la déportation des Judéo-Espagnols de France
Le premier voyage sur la Shoah d’une classe du lycée français de Madrid (LFM)
Treize Français décorés à Paris du titre de Justes parmi les Nations
Madame Carven (1909-2015)
Luiz Martins de Souza Dantas, un "Don Quichotte dans les ténèbres"
« Carl Lutz, un diplomate en résistance » par Jacques Malaterre

"1942 et 1944, 5200 Judéo-Espagnols ont été déportés de France. L’association Muestros Dezaparesidos créée en 2010 et qui regroupe l’ensemble des associations judéo-espagnoles de France (Aki Estamos-AALS, Al Syete, Centre communautaire Don Isaac Abravanel, JEAA, Vidas Largas, Vidas Largas Marseille, UISF), va éditer fin 2016 un Mémorial de la déportation des Judéo-Espagnols de France".

Ce "projet s’inscrit dans la continuité du travail de mémoire entrepris par Haïm Vidal Sephiha et Michel Azaria avec l’association JEAA qui, en 2003, a déposé une plaque commémorative en judéo-espagnol à Auschwitz pour réparer l’oubli qui a affecté la déportation des Djudios".

"Outre la liste des 5 200 déportés, le livre-mémorial comportera plusieurs chapitres sur la vie des Séfarades dans l’ancien Empire ottoman, les conditions de leur départ vers la France, leur installation en France et sur la période de la guerre".

Ce "projet est réalisé en partenariat avec le Mémorial de la Shoah et avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah".

"À l’occasion de la publication du Mémorial, un grand rassemblement sera organisé le 6 novembre 2016 avec la Mairie du 11e arrondissement de Paris. Il se tiendra sous la présidence d’Annette Wieviorka et avec la participation de Serge Klarsfeld. Trois conférences, un moment musical et un verre de l’amitié ponctueront cette manifestation".

Hommage au consul espagnol Bernardo Rolland y Miota 
L’Espagne et des associations juives françaises ont rendu hommage (29 novembre-1er décembre 2008) à Bernardo Rolland y Miota (1890-1976), consul d’Espagne de 1939 à 1943, pour avoir sauvé des dizaines, voire des centaines de Juifs d’origine espagnole, organisé le « rapatriement » de 77 judéo-espagnols et protégé leurs biens.

"Consul d’un pays « ami » de l’Allemagne, mais indigné par les persécutions dont souffraient les Juifs, le Consul Bernardo Rolland y Miota fît tout ce qui était en son pouvoir pour changer le destin de ceux qui étaient promis à une mort certaine. Dès les premières mesures antisémites il envoya télégrammes sur télégrammes à sa hiérarchie, plutôt pro allemande, pour la convaincre de faire quelque chose en faveur des Juifs espagnols. Il écrivit de nombreuses lettres aux autorités d’occupation et aux autorités collaboratrices en leur disant que la loi espagnole ne faisait pas de distinction de race. Par son acharnement il réussit à faire sortir de nombreux Juifs de Compiègne et de Drancy, notamment en signant des certificats de nationalité espagnole à des personnes qui étaient protégées et qui donc « normalement » n’y avaient pas droit. Il mit à la disposition de quatre Judéo-espagnols dont Nick et Enrique Saporta y Beja, cousins de ma mère et Elias Canetti cousin du prix Nobel de littérature, un bureau au sein même du consulat pour lui signaler tous les cas de personnes en danger. Il permit à des dizaines de personnes de gagner individuellement l’Espagne. Pour qu’elles ne soient pas inquiétées par les Allemands, il les fit voyager dans les wagons plombés de la Phalange. Et surtout quand il comprit que même la nationalité espagnole ne constituerait plus une protection, il entreprit auprès du Ministère des Affaires étrangères espagnol de démarches pour que les Judéo-espagnols puissent êtres rapatriés collectivement en Espagne. A cette époque le Gouvernement espagnol n’acceptait qu’au compte-gouttes les entrées  individuelles de Juifs. Le Consul s’est battu de toutes ses forces pour obtenir l’autorisation d’organiser des  convois. Malheureusement son action n’a pas plu à son Ambassadeur et au Ministère, il fût renvoyé de son poste et retourna en Espagne. Il ne pût donc organiser le convoi qui le 10 août 1943 emmena mon père vers l’Espagne ainsi que 80 autres Judéo-espagnols, c’est ce que fit son successeur qui termina son travail", écrit Alain de Tolédo dans Los Muestros (N°71, mars 2008).

Les actions de ce diplomate espagnol visaient non seulement les Juifs ayant adopté la nationalité espagnole conformément à la décision du gouvernement de Primo de Rivera en 1924, mais aussi les « protégés » espagnols qui n’avaient pas effectué alors les démarches administratives auprès des consulats ou ne remplissaient pas les conditions fixées. Et ce, « à une époque où le décret d’expulsion des Juifs signé par les rois très catholiques Isabelle et Philippe en 1492 n’était pas abrogé » (Los Muestros, N°71, mars 2008).

Souvent clandestines, les initiatives de ce consul suscitèrent l’hostilité des autorités nazies qui exercèrent des pressions sur Madrid pour obtenir son rapatriement. Celui-ci survint en février 1943.

Comment expliquer le comportement de ce haut fonctionnaire ? Carlos Carderera, consul général d’Espagne en France, avance « la relation particulière des Espagnols à l’égard des Juifs, nourrie des souvenirs des siècles de coexistence confessionnelle et de l’expulsion des Juifs en 1492. A cela, s’ajoute la fonction particulière de consul, plus proche des gens ». Quant à Guillermo Rolland, fils du consul, il note l’influence de sa mère sur son « mari catholique pratiquant ».

Évoqué dans l’exposition itinérante de la Casa Sefarad-Israël  « Visas pour la liberté, des diplomates face à la Shoah »  présentée en 2009 au Foyer du Comité de Ministres du Palais de l´Europe à Strasbourg, Bernardo Rolland y Miota est le sujet du documentaire d’Arancha Gorostola « Préserver la mémoire » diffusé en 2008.

Le dossier visant à lui faire attribuer le titre de Juste parmi les nations a été examiné par Yad Vashem. Sans que lui soit attribué ce titre en raison de critères restrictifs.


Articles sur ce blog concernant :

Cet article a été publié par L'Arche. Il a été publié sur ce blog le 22 août 2014.

dimanche 6 novembre 2016

« Ivan le Terrible » par Sergej M. Eisenstein


Arte diffusera le 7 novembre 2016 « Ivan le Terrible » (Iwan der Schreckliche), dernier film réalisé par Sergej M. Eisenstein (1898-1948). Réalisée pendant la Deuxième Guerre mondiale, alors que l'Union soviétique stalinienne combat l'Allemagne nazie, une « fresque flamboyante qui retrace le règne d'Ivan IV, le premier tsar de Russie, au XVIe siècle. L'ultime œuvre d'Eisenstein est à la fois un manifeste de son style épique et un film de propagande ambigu. ARTE en diffuse la version restaurée, avec un nouvel enregistrement de la bande originale composée par Prokofiev ».


« Moscou, 1547. Premier dans l'histoire à revendiquer ce titre, le jeune duc de Moscovie, Ivan Vassiliévitch, se fait couronner en grande pompe tsar de toutes les Russies, à 17 ans. Ivan IV, qui n'est pas encore le Terrible, ambitionne d'unifier sa patrie déchirée par les appétits rivaux des seigneurs de la cour, les boyards, et de l'Église. Pour asseoir son pouvoir, il épouse Anastasia Romanova, représentante d'une grande famille moscovite, qu'il va bientôt considérer comme sa seule alliée sûre. Objet de la haine de sa tante, Euphrosina, qui convoite le trône pour son fils Wladimir, il s'attire aussi celle des boyards et du clergé en s'attaquant à leurs privilèges... »

Marqué par la révolte de Nobles durant son enfance, réformateur, Ivan IV (1530-1584) combat ses ennemis étrangers et une conspiration dans son pays, et assoit un pouvoir autoritaire et centralisé dans une Russie agrandie par l'annexion du royaume tatar de Kazan et Astrakhan et commerçant avec l'Angleterre.

Épopée
Tourné à Alma-Ata, « figurant dans toutes les histoires du cinéma parmi les incontournables classiques, Ivan le Terrible, ultime film d'Eisenstein, est resté inachevé ». Il est composé de deux parties ; tournée de 1942 à 1944, la première, en noir et blanc, est sortie en 1945 et a été primée - Prix Staline en 1945, Prix de la photographie au Festival international du film de Locarno en 1946 - ; achevée en 1946, la seconde, dont les dernières scènes sont en couleur, n'est projetée qu'en 1958, cinq ans après le décès de Staline qui avait été outré par la vision d'un tsar vieilli, autocrate. La troisième partie du film, dont le tournage a débuté  en 1946 après que le réalisateur a fait son auto-critique, n'a jamais été terminée.

La « seconde partie, à laquelle une troisième aurait dû succéder, a eu l'heur de déplaire à Staline, seul décisionnaire en matière de cinéma comme du reste ».

Staline « avait vu dans le combat unificateur d'Ivan et sa reconnaissance par le peuple une ode bienvenue à son propre exercice du pouvoir » dans une Union soviétique se défendant contre l'Allemagne nazie.

« Mais dans cette perspective, décrire l'isolement croissant du tsar et la violence de ses démons intérieurs, comme le fait ensuite Eisenstein, qui a pourtant gommé les aspects les plus décriés du règne, devenait impossible ».

Le « Kremlin interdit le second volet alors que le cinéaste, terrassé par un infarctus, se trouve à l'hôpital. Il meurt peu de temps après, au début de 1948 ».

« Dans cette œuvre testamentaire tournée en pleine Seconde Guerre mondiale, le message de propagande se voile d'ambiguïté. Eisenstein a concentré en elle le résultat de toutes ses recherches cinématographiques, composant un long tableau épique, magnifié par des prises de vue grandioses (l'immense procession dans la neige, à la fin de la première partie) et la bande originale de Prokofiev. On peut l'entendre ce soir dans une version restaurée, interprétée en 2016 par l’Orchestre Symphonique de la Radio berlinoise au Konzerthaus de Berlin ».
  

« Ivan le Terrible » par Sergej M. Eisenstein
URSS, 1944, 186 min
Sur Arte le 7 novembre à 23 h 50

Articles sur ce blog concernant :
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Les citations sont d'Arte.

vendredi 4 novembre 2016

Une passion pour Delacroix : la collection Karen B. Cohen


Le musée Eugène Delacroix a proposé en 2010 l'exposition Une passion pour Delacroix : la collection Karen B. Cohen, une sélection de 90 œuvres – dessins, esquisses - d’Eugène Delacroix (1798-1863) sélectionnées au sein de la collection de l’américaine Karen B. Cohen. Des œuvres variées et de qualité : « des carnets de croquis aux grandes feuilles, des copies d’après Raphaël ou Rubens aux recherches pour les grands décors muraux, des sujets religieux aux illustrations d'après Shakespeare ou George Sand, des combats d'animaux sauvages aux flamboyantes scènes marocaines ». Des pièces de comparaison provenant de musées français y étaient montrées en vis-à-vis. Des œuvres de Delacroix représentaient des Juifs de Mogador et d'Alger. Le 3 novembre 2016 à 19 h, dans le cadre du Cycle « carnet de voyage » en partenariat avec la médiathèque du Grand Troyes, l’Institut Universitaire Européen Rachi organisera « La découverte des Juifs d’Afrique du nord dans les carnets de Delacroix », conférence de Nicolas Feuillie, commissaire d’exposition au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme (MAHJ). 


C’est à Paris, dans le dernier appartement et l’ancien atelier aux grandes verrières du peintre Eugène Delacroix, devenus en 1932 musée national, qu'étaient présentées ces œuvres avec, en regard, des pièces du musée du Louvre et d’autres musées français.

C’est un peu un "retour aux sources" pour ces œuvres, en particulier les dessins, carnets de travail et aquarelles, qui s’y trouvaient jusqu’en 1864, année où fut dispersé, lors de la vente publique (hôtel Drouot), le contenu de l’atelier après la mort de Delacroix le 13 août 1863. Il est rare et émouvant de découvrir et d’apprécier des œuvres d’un artiste dans son lieu de vie et de travail.

C’était la première fois que ce musée, niché dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, donnant sur une cour pavée et sur un jardinet bien agréable, a présenté une collection privée. Une avant-première mondiale aussi.

En effet, l'ensemble de la collection constituée par Karen B. Cohen, sera légué au Metropolitan Museum of Art de New York. Cette collectionneuse américaine en est Honorary Trustee.

Karen B. Cohen s’est passionnée pour Delacroix en voyant l’exposition organisée par le Metropolitan Museum of Art de New York à partir de son propre fonds Delacroix. « Soucieuse de comprendre l’art du maître, elle a alors commencé discrètement une quête exigeante de près de trente ans pour rassembler manuscrits, carnets, œuvres préparatoires, dessins, esquisses peintes ». Cette mécène érudite, au goût sur, très discrète et modeste est mue par la volonté de mieux faire connaître Delacroix aux Etats-Unis.

Ses autres goûts artistiques sur le XIXe siècle ont été en partie révélés en 2000-2001, lors de l’exposition « Romanticism and the School of Nature » dans ce musée de la 5e avenue de New-York.

Un panorama large et significatif
Cette exposition n’analyse ni le regard de Karen B. Cohen sur Delacroix « ni l’étendue de ses curiosités esthétiques » (Henri Loyrette, président-directeur du musée du Louvre).

Paradoxe : par le « prisme d’une collection particulière », cette exposition offre un panorama large et significatif de l’œuvre de Delacroix - genres, thèmes, techniques - couvrant toute la carrière de l’artiste. Elle permet d’évoquer « le parcours artistique d’Eugène Delacroix mais aussi ses choix, sa méthode de travail se dévoilent, permettant une plus grande et meilleure compréhension de son œuvre ».

La scénographie claire distingue plusieurs espaces thématiques dans chaque lieu d’exposition.

Dans ce qui fut l’appartement de Delacroix : les œuvres religieuses, les sujets littéraires, les « grandes commandes de décors muraux », notamment pour le Palais Bourbon - Salon du roi (1833), décor de la voûte à coupoles de la bibliothèque (1838) - et le Luxembourg, des « copies d’après les maîtres anciens » – Raphaël, Mantegna, Tiepolo, Michel-Ange et Véronèse - et « des études d’après le modèle vivant ou des corps disséqués, un exercice académique exécuté au graphite et à la sanguine ».

Delacroix est formé par un milieu acquis au rationalisme issu des Lumières. Son approche de la religion est essentiellement esthétique. S’inspirant d’augustes maîtres, il traite des thèmes bibliques dans des œuvres qui occupent une place majeure dans son œuvre : par exemples, La Lutte de Jacob avec l’Ange et Héliodore chassé du Temple pour l’église Saint-Sulpice à Paris. Mentionnée dans le livre de la Genèse (XXXII, 23-32), La Lutte de Jacob avec l’Ange est décrite par Delacroix :
« Un étranger se présente qui arrête ses pas et engage avec lui une lutte opiniâtre, laquelle ne se termine qu’au moment où Jacob, touché au nerf de la cuisse par son adversaire, se trouve réduit à l’impuissance.[...] Cette lutte est regardée, par les livres saints, comme un emblème des épreuves que Dieu envoie quelquefois à ses élus ». Le tableau de Delacroix révèle une « fusion de la Nature et du Sacré, ce panthéisme diffus qui s’est substitué à son scepticisme religieux originel ».
Dévoilé à l’été 1861, son décor est peu remarqué par la critique.

Delacroix a largement puisé son inspiration dans la littérature : Shakespeare, Goethe, Byron ou George Sand. Il notait ses impressions de lectures qui lui inspiraient des idées de composition. Ses œuvres inspirées de la littérature sont illustratives ou librement adaptées. Il écrit dans son Journal en avril 1824 : « Ce qu’il faudrait donc pour trouver un sujet, c’est ouvrir un livre capable d’inspirer et se laisser guider par l’humeur ».

La révolte des Grecs contre l’Empire ottoman en 1821 induit une mobilisation en faveur de la cause grecque. Peintre d’histoire, Delacroix « pouvait lire quotidiennement dans la presse les récits des atrocités d’une guerre qui symbolisait pour beaucoup la lutte de la civilisation occidentale contre la barbarie orientale ».

« Mon cœur bat plus vite quand je me trouve en présence de grandes murailles à peindre », observe l'artiste. Elu tardivement à l’Académie, Delacroix bénéficia sous la monarchie ou sous l’empire, de commandes prestigieuses de décors muraux, ce qui nécessitait de patients et répétés travaux préparatoires (esquisses, dessins), des réflexions pour résoudre des problèmes inhérents à ces surfaces immenses : « l’insertion des scènes dans les compartiment de plafond, de voussure ou de panneau d’entre-fenêtre, la maîtrise des effets de perspective et de raccourci des figures, le rythme et la variété des compositions, l’équilibre des couleurs, la correspondance entre les sujets ». Refusant d’être le porte-drapeau du romantisme français, Delacroix se voulait un classique.

Quant à l’ancien atelier de Delacroix, il était consacré au « voyage au Maroc - des croquis sur le vif aux œuvres recomposées à partir de ses souvenirs - ainsi qu’aux paysages et aux animaux, du chat endormi aux combats de fauves ».

« Nous allions chercher un pays inconnu », relate Delacroix sur le Maroc. Au cours du premier semestre de 1832, Delacroix « accompagna au Maroc l’ambassadeur de France, le comte de Mornay, venu négocier avec le Sultan Abd el-Rahman les arrangements nécessaires consécutifs aux débuts de la conquête de l’Algérie ».  Delacroix n’avait voyagé qu’à Londres. Au Maroc, il découvre la lumière, des paysages inconnus, des personnages sortis de l’Antiquité :

« Imagine, mon ami, écrit-il ainsi à Pierret, ce que c’est de voir couchés au soleil, se promenant dans les rues, raccommodant des savates, des personnages consulaires, des Catons, des Brutus, auxquels il ne manque même pas l’air dédaigneux que devaient avoir les maîtres du monde ».
Parmi les œuvres « marocaines » de Delacroix, distinguons celles précédant son séjour, influencées par un « orientalisme imaginaire », et celles exécutées lors ou après de voyage, imprégnées de ses souvenirs, plus réalistes.

« Les hommes sont des tigres et des loups animés les uns contre les autres pour s’entre-détruire », note ce peintre animalier. Dans le bestiaire des romantiques, Delacroix introduit la violence des fauves captés dans les combats à mort, métaphores des humains. Il est « magistral dans sa capacité à fixer l’énergie concentrée d’un animal prêt à bondir », tout en tension, dynamisme, concentration, violence, agressivité contenue. Inspiré par les lions de l’Atlas, Delacroix visitait la ménagerie du Jardin des Plantes, et selon l’exposition ne dédaignait pas de prendre pour modèles ses chats...

Cette exposition didactique sur ce maître du XIXe siècle au geste fougueux, minutieux, précis a connu un grand succès : au 26 février 2010, cette exposition, qui avait débuté le 16 décembre 2009, a attiré près de 25 000 visiteurs. Ce musée a recensé 47 000 visiteurs en 2009.

Le musée Eugène Delacroix a ensuite montré en 2014  l'exposition Delacroix en héritage. Autour de la collection d'Etienne Moreau-Nélaton.

A Paris, le musée Eugène Delacroix a présenté l'exposition Objets dans la peinture. Souvenirs du Maroc (5 novembre 2014-2 février 2015). "Le voyage d’Eugène Delacroix au Maroc apparaît comme un des événements majeurs de la vie du grand peintre. Seul grand voyage dans l’existence d’un peintre casanier, préférant les vertiges de l’imagination à l’ivresse de la découverte, le périple marocain de Delacroix ne cesse de fasciner. L’exposition au musée Delacroix se fonde sur une partie, souvent méconnue, de la collection du musée, constituée par la petite centaine d’objets marocains – tissus, faïences, armes, cuirs, vêtements, instruments de musique, coffres – rapportés par Delacroix de son voyage. Ces objets acquis au Maroc accompagnèrent le peintre dans ses différents ateliers, au cours des trente années qui suivirent, de 1832 à 1863. Ils étaient ainsi dans l’atelier et l’appartement de la rue de Fürstenberg, à la mort du peintre. Souvenirs du Maroc, ces objets formèrent pour le peintre comme autant d’impressions tangibles de son grand voyage, en écho à ses notes et ses croquis. Leur présence, discrète mais effective, au sein de ses différents ateliers, lui a offert la possibilité, les années passant le séparant de son voyage marocain, d’en élaborer une remémoration poétique où vérité matérielle et imagination se mêlèrent. Les prêts exceptionnels consentis pour cette exposition offre ainsi de mettre en valeur le rapport singulier à l’objet qu’eut Delacroix".

"Dès avant son voyage au Maroc, Delacroix avait, comme bien des jeunes artistes de son époque, réalisé des oeuvres à l’inspiration orientale, pour lesquelles il avait acquis, sur le marché parisien, accessoires, objets et vêtements qui créèrent unpremier ensemble, auquel vinrent s’ajouter les objets achetés au Maroc. Et si ce voyage fut, pour ce jeune homme ébloui, l’occasion de concevoir des centaines de croquis et d’aquarelles « sur le vif », il revint tout au long de sa carrière, jusqu’à sa mort
en 1863, à ces sujets orientaux où, au souvenir du Maroc, se mêlait une vision imaginaire et sensible nourrie par la littérature et la musique de son temps. Aussi ces objets que l’artiste avait rassemblés dans son atelier doivent-ils être interrogés autant comme des souvenirs du Maroc que comme les signes de son attachement à un imaginaire oriental".

"Femmes d’Alger dans leur appartement"
Dans le cadre de la série documentaire Les petits secrets des grands tableaux, Arte diffusera les 20 décembre 2015 à 12 h 55 et 2 janvier 2016 à 5 h 20 "Femmes d'Alger dans leur appartement", 1834 - Eugène Delacroixde Carlos Franklin (27 min). Admirateur de Voltaire, Delacroix est fasciné par la culture arabe, au point d'envisager d'apprendre la langue arabe". "En 1832, Eugène Delacroix accompagne en Afrique du Nord une mission diplomatique, dont l’objectif consiste à convaincre le sultan du Maroc de ne plus s’ingérer dans les affaires de l’Algérie, devenue colonie française" en 1830, après une conquête difficile et célébrée par Horace Vernet. Des siècles durant, la piraterie barbaresque avait été redoutée pour ses pillages, tueries, mises en esclavage, etc. Cinquante plus tôt, Lady Montagu avait dénoncé les fantasmes de ceux évoqués par les Orientalistes, décrivant un Orient qu'ils ignoraient. Les "couleurs, la lumière, la nature, les villes, mais aussi les hommes et les femmes éblouissent le peintre reçu au sein de familles Juives. "C'est beau, c'est comme au temps d'Homère", s'écrit le peintre qui, le premier à être entré dans un harem, croque à la mine de plomb Mounia et Véra. Ébloui par la lumière et les couleurs, Delacroix séjourne six mois au Maroc et en Algérie. Résultats : plus de mille dessins, complétés le soir à l'aquarelle. Dans son appartement, il reconstitue la scène avec une modèle reprenant des poses habituelles, visage incliné.

En 1834, "Femmes d’Alger dans leur appartement" d'Eugène Delacroix, qui y a mis en oeuvre son "vrai idéal" en dépeignant une expérience vécue, "fait sensation au Salon. Tout est trop nouveau. La toile dévoile l’intérieur d’un harem. Trois femmes légèrement vêtues (fouta, saruel), en costume vaporeux et richement brodés, baguées, dont une Odalisque - "bonne pour la chambre", pour "la couche" -, dans un lieu apparemment désordonné (babouches au premier plan), assises dans un intérieur somptueux, dévisagent silencieusement les spectateurs." L'euphonie du tableau ? Les spectateurs gênés ne voient que la lascivité et les détails réalistes, crus et jugés indécents. "Peindre la peau noire est contraire aux codes académiques", mais Delacroix, admirateur du poète et défenseur de l'indépendance grecque Lord Byron, est sensible à la question de l'esclavage. Le naturalisme de la scène, vécue par l’artiste, dérange un public habitué aux transpositions lascives et idéalisées de la peinture orientaliste. À défaut de prendre position sur le conflit qui fait rage en Algérie et qui le heurte, Delacroix fait voler en éclat ce courant jusqu’alors mis en œuvre par des artistes qui n’ont jamais franchi la Méditerranée et ignorent tout de l’Orient".

Les femmes d’Alger dans leur intérieur
« Avec un pinceau, je ferai sentir à tout le monde ce que j’ai vu...»
A "la fin de son voyage, Delacroix obtient, grâce à Léopold-Victor Poirel, ingénieur dans le port d’Alger, la permission de visiter un harem musulman, traditionnellement interdit aux hommes. Cette expérience bouleversante devient une grande source d’inspiration pour le peintre à son retour. Il présente Femmes d’Alger dans leur appartement au Salon de 1834 (Paris, musée du Louvre) et peint treize ans plus tard Femmes d’Alger dans leur intérieur. Subjugué par la beauté des femmes juives qu’il voit au Maroc, il est fort probable que Delacroix se soit inspiré de la douceur de leurs traits pour représenter les figures féminines dans ces deux compositions. La deuxième version, exposée ici, montre un intérieur encore plus intimiste et éthéré. La présence d’objets appartenant à l’artiste contribue à renforcer l’impression de souvenir idéalisé que suggère la toile ; ce tableau résonne comme un « petit poème d’intérieur », suivant les heureux mots de Charles Baudelaire". Les femmes "ont reculé au fond de la pièce, plus seules".

Musiciens juifs à Mogador
Dans ce tableau, acheté par Adolphe Moreau dès janvier 1847 mais que le peintre tint malgré tout à exposer au Salon de la même année, Delacroix se remémora, quinze ans plus tard, une scène dont il avait été témoin au cours de son voyage en Afrique du Nord. Après avoir été reçue par le sultan Moulay Abd er-Rahman à Meknès, le jeudi 22 mars 1832, la délégation française disposait de quelques jours de liberté pour visiter la ville ; le 30 mars, pour les divertir, l’empereur leur avait envoyé une troupe de musiciens juifs de Mogador, alors déjà réputés pour la qualité de leur musique et de leur chant. Delacroix avait rapporté de son voyage un certain nombre d’instruments de musique, signe de son intérêt pour la musique « orientale » : le musée Delacroix conserve trois instruments à cordes – une vièle arabe (rabâb, ‘ud), une vièle à pique (kémantché) et un petit luth à manche long, et quatre petits tambours appelés derbuqa offerts en 1952 par les héritiers de Charles Cournault à qui Delacroix les avait légués. Le peintre semble faire ici un amalgame de ses souvenirs ; il s’est plu à les restituer quinze ans après avoir effectué ce voyage qui les avait créés. Apparaît ainsi l’image d’un Orient imaginaire ; un Orient qui synthétise à la fois ce qu’il avait vu et l’idée qu’il s’en faisait. Dans un intérieur relativement dépouillé où Delacroix joue savamment des effets de lumière, on distingue deux musiciens retranchés dans une relative pénombre, ainsi qu’une danseuse nonchalamment accoudée sur un coffre qui ressemble à s’y méprendre à l’un de ceux ramenés par l’artiste de son voyage et maintenant conservé dans les collections du musée Delacroix. La bourse qui pend au mur n’est pas non plus sans rappeler l’une de celles de l’atelier de la place Fürstenberg jusqu’aux petits pompons des extrémités inférieures. Le peintre avait acquis un certain nombre de sacoches et pochettes en cuir, la plupart brodés de fils de soie, d’or ou d’argent. Dans une niche figurent également deux aiguières monochromes. En revanche, il est difficile de donner une identification claire des personnages et de leur rôle. S’il s’agit d’un groupe de musiciens de Mogador, comme l’indique le titre donné par le peintre dans le livret du Salon, communément repris depuis, nous sommes dans un contexte d’une musique qui mêle transe et rythme, fortement investie d’une fonction thérapeutique et qui se joue plutôt la nuit tombée. Les musiciens sont alors accompagnés d’une voyante, la chaoufa, ce qui expliquerait la pose extatique de la jeune femme encore perdue dans sa transe. Cependant, les instruments représentés ici ne concordent pas avec cette hypothèse : on ne trouve ainsi pas le luth, instrument de base de ce type de cérémonie musicale. L’homme de gauche joue certes d’un cordophone, peut-être un luth à manche long appelé tanbur ou une mandoline que Delacroix qualifiait dans son article cité plus haut de « guitare mauresque ».

Dans le cadre de la série documentaire Les petits secrets des grands tableaux, Arte diffusa les 20 décembre 2015 à 12 h 55 et 2 janvier 2016 à 5 h 20 "Femmes d'Alger dans leur appartement", 1834 - Eugène Delacroix, de Carlos Franklin (27 min).

Delacroix en modèle
Le musée Eugène Delacroix a proposé l'exposition Delacroix en modèle. "Si Eugène Delacroix ne fonda pas d’atelier, il fut considéré comme un modèle par bien des artistes, des futurs jeunes impressionnistes à Picasso et Matisse. Son talent, sa fidélité à son propre idéal, l’originalité de ses sujets et de leur traitement, la part donnée à l’imagination ont suscité, et suscitent toujours, une très vive admiration de la part des créateurs, peintres, graveurs, photographes. La collection du musée est riche d’œuvres pour lesquelles Delacroix, l’artiste et l’homme, a été pris pour modèle".

"Cet accrochage exceptionnel, organisé dans l’atelier du peintre, donne l’occasion de présenter pour la première fois des acquisitions récentes, dont la magnifique interprétation des Femmes d’Alger dans leur appartement par Henri Fantin-Latour (1836-1904), acquis en 2015 grâce à un don généreux de la Société des Amis d’Eugène Delacroix.

Dès 1822, Delacroix pressent le rôle essentiel des estampes d’interprétation, copies des peintures d’un maître par d’autres artistes, dans la carrière d’un artiste et dans la diffusion de la connaissance des œuvres auprès du public. Ainsi, il autorise volontiers la gravure de ses œuvres, tout en portant un regard vigilant sur les estampes qu’on lui soumet, comme en témoignent ses échanges épistolaires avec Emile Lassalle au sujet de La Médée. Le défi de telles estampes est de taille car l’œuvre de Delacroix se qualifie par ses effets de couleurs, difficiles à rendre dans une gravure en noir et blanc. Delacroix lui-même s’essaye à l’exercice de la lithographie au début de sa carrière, notamment avec Faust et Hamlet, mais tente également la copie de ses propres tableaux comme le Forgeron, ici présenté.
« Copier, c’a été l’éducation de presque tous les grands maîtres. […]On copiait tout ce qui nous tombait sous la main d’œuvres d’artistes contemporains ou antérieurs » Eugène Delacroix, Journal, 20 janvier 1857.
La copie d’après les maîtres est un exercice incontournable, ancré dans l’enseignement académique, et Delacroix ne déroge pas à cette règle. Illustre copiste qui arpente le Louvre pour y apprendre de ses prédécesseurs tels que Rubens, Van Dyck ou Goya, Delacroix devient à son tour une source d’inspiration pour ses contemporains et les générations qui le suivent. A la fois romantique, épris d’Antiquité, homme de rupture, génie de la couleur, il incarne pour beaucoup un modèle à copier. Le musée Delacroix présente ainsi dans son atelier plusieurs peintures d’après les chefs d’œuvres de Delacroix comme la Mort de Sardanapale par Frédéric Villot, qui est une copie stricte du maitre, mais aussi des interprétations plus libres telles que la copie des Femmes d’Alger de Fantin-Latour ou encore Apollon et le serpent Python, d’Odilon Redon".

Le 3 novembre 2016 à 19 h, dans le cadre du Cycle « carnet de voyage » en partenariat avec la médiathèque du Grand Troyes, l’Institut Universitaire Européen Rachi organisera « La découverte des Juifs d’Afrique du nord dans les carnets de Delacroix », conférence de Nicolas Feuillie, commissaire d’exposition au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme (MAHJ). "Le voyage au Maroc d’Eugène Delacroix en 1832 marqua un tournant dans l’oeuvre de l’artiste. Grâce à ses notes, croquis et aquarelles, on découvre son périple et l’impression profonde que lui causa la rencontre avec le pays, sa lumière et ses couleurs. La société juive marocaine, qu’il put pénétrer par l’entremise du
drogman de l’ambassade, lui fut en particulier une grande source d’étonnement, et lui inspira quelques-uns de ses chefs d’oeuvres.

Jusqu’au 5 avril 2010
Au musée Eugène Delacroix
6, rue de Furstenberg, 75006 Paris
Tous les jours de 9 h 3 à 17 h, sauf le mardi. Tél. : 01 44 41 86 50


Visuels de haut en bas :
Affiche reprenant l’œuvre de DELACROIX
Cheval sauvage terrassé par un tigre, 1828,
Encre, aquarelle et gouache, 13,5 x 20,1 cm
© Collection Karen B. Cohen, New York

Buste de Delacroix d’Aimé-Jules Dalou au musée Delacroix
© Véronique Chemla

DELACROIX Eugène
Carnet de Normandie, 1829 : vue du château de Valmont,
Graphite et aquarelle, 10,5 x 14,5 cm
© Collection Karen B. Cohen, New York

DELACROIX Eugène
Esquisse pour La Lutte de Jacob avec l'ange, 1850,
Encre et huile sur papier calque marouflé sur toile,
56,5 x 40,6 cm
© Collection Karen B. Cohen, New York

DELACROIX Eugène
Études de costumes grecs,
Huile sur toile, 45,4 x 40 cm
© Collection Karen B. Cohen, New York

DELACROIX Eugène
Esquisse pour Le Sultan du Maroc Mulay Abd el-Rahman recevant le comte de Mornay, vers 1832-1833,
Huile sur toile, 31 x 40 cm
© Musée des Beaux-arts de Dijon, donation Pierre et Kathleen Granville

DELACROIX Eugène
Marocain à cheval, vers 1832-1837
Aquarelle, 21,7 x 29,6 cm
© Collection Karen B. Cohen, New York

DELACROIX Eugène
Tigre aux aguets, 1839,
Plume et encre, 13,1 x 18,7 cm
© Collection Karen B. Cohen, New York

Eugène Delacroix. Juive d’Afrique du Nord, 1832.
Aquarelle et graphite. 26,6 × 21,5 cm. Cachet E.D en bas à g.
Paris, musée du Louvre, département des Arts graphiques.
© Musée du Louvre / Harry Bréjat.

Eugène Delacroix (Charenton Saint-Maurice, 1798 - Paris, 1863).
Femmes d’Alger dans leur intérieur, 1849.
Huile sur toile. 84 × 112 cm.
Don Alfred Bruyas.
Montpellier, musée Fabre,
© Musée Fabre de Montpellier Agglomération - cliché Frédéric Jaulmes

Eugène Delacroix, (Charenton Saint-Maurice, 1798 - Paris, 1863).
Musiciens juifs à Mogador, 1847.
Huile sur toile. 46 × 55,5 cm.
Paris, musée du Louvre, département des Peintures,
don Étienne Moreau-Nélaton, 1906, coll. Adolphe Moreau
© Musée du Louvre / Harry Bréjat

 Eugène Delacroix
Femmes d'Alger dans leur appartement", 1834 
© Thierry Le Mage

Henri Fantin-Latour, Les Femmes d’Alger, d’après Eugène Delacroix, don de la Société des Amis du
musée Eugène-Delacroix, musée national Eugène-Delacroix © 2015 musée du Louvre / Harry Bréjat

A lire sur ce blog :
Les citations sont extraites des dossiers de presse.

Cet article a été publié le 1er avril 2010, puis les 10 mai et 20 août 2013, 16 mars, 11 avril et 18 juillet 2014,  à l'approche de la diffusion sur Histoire, les 11 mai 2013 à 21 h 40 et 21 août 2013, à 13 h, 20 et 23 juillet 2014 du numéro de la série Palettes d'Alain Jaubert consacré à La Liberté guidant le peuple de Delacroix, le 13 août 2013."Le 26 juillet 1830, Charles X suspend la liberté de la presse, dissout la Chambre et modifie les systèmes électoraux. Trois journées d'émeutes s'ensuivent.  Eugène Delacroix "a été le témoin privilégié du soulèvement populaire des 27, 28 et 29 juillet 1830 (révolution de 1830), qui fut la réponse du peuple aux mesures discrétionnaires prises par Charles X. Alors âgé de 33 ans, déjà célèbre, Eugène Delacroix assiste aux combats et s'inspire des " Trois Glorieuses " pour réaliser son tableau " La Liberté guidant le peuple ". Présentée au Salon de 1831, l'oeuvre immortalise en 1830 les trois Glorieuses, les journées qui mirent fin à la Restauration, et suscite une polémique". Elle est "une toile elle-même révolutionnaire. Cette femme armée, femme-messie, un drapeau dans une main, une baïonnette dans l'autre, qui dénude sa poitrine au-dessus du charnier, choque. La nudité obéissait alors à des normes précises. Trop sale, pas assez belle, les critiques reprochent à la Liberté de Delacroix son excès de réalisme. Si le traitement prête à controverse, le sujet, qui met en scène le peuple en armes triomphant, va entraîner la toile dans de multiples pérégrinations. Elle ne retrouvera sa place au Louvre qu'en 1874, bien après la mort du peintre. Le tableau est en effet entièrement situé sous le signe de la liberté. Le bleu, blanc, rouge du ciel, de la ...Si les critiques de l'époque ne trouvèrent pas l'œuvre à leur goût, Alain Jaubert, débusquant aujourd'hui les moindres détails et les symboles contenus dans la toile, nous laisse tout le loisir d'en apprécier la portée et la beauté" ;
- 2 février et 20 décembre 2015, 29 juin 2016.  

mercredi 2 novembre 2016

« L’Exil des Juifs. Entre mythe et histoire » par Ilan Ziv


Arte diffusera les 4 et 10 novembre 2016 « L’Exil des Juifs. Entre mythe et histoire » (Das Exil der Juden. Mythos und Geschichte), documentaire par Ilan Ziv (2012). « Une passionnante enquête historique et archéologique autour d'un mythe central des religions juive et chrétienne : l'exil des Juifs après la destruction de Jérusalem par les Romains ». Une preuve involontaire par Arte du lien plurimillénaire, nié par l'Unesco, entre Jérusalem et les Juifs. Un documentaire sans respect de la chronologie.

Le peuple Juif a connu plusieurs exils de sa Terre.

Premiers exils
Après le siège de Jérusalem en 597 avant l’ère commune, le roi Nabuchodonosor II victorieux dérobe les biens du Temple de Jérusalem et déporte une partie des Judéens à Babylone. Un exil relaté dans la Bible hébraïque. Les deux exodes suivants surviennent en 587 et 581 avant l’ère commune.

Après avoir conquis Babylone en 539 avant l’ère commune, l’empereur perse Cyrus II libère les Juifs et les autorise à retourner dans la province perse de Judée  (Yehoud Medinata) et d’y édifier le Temple de Jérusalem. Plus de 40 000 Juifs montent en Eretz Israël.

Le Second Temple de Jérusalem est consacré en 516 avant l’ère commune.

Exil à Rome
En 63 avant l’ère commune, Pompée s’empare de Jérusalem, et envoie des Juifs prisonniers à Rome. La présence de Juifs à Rome au 1er siècle avant l'ère commune est antérieure à l'antagonisme entre Juifs et Romains qui procédaient à la crémation des corps. Dans les catacombes, des inscriptions funéraires sont en grec ou en latin de Rome, ce qui révèle l'intégration des Juifs dans la société romaine. Les Juifs vivant en Galilée et en Judée représentent une minorité des Juifs dans le monde romain. Environ un million à Alexandrie et dans le reste de l'Egypte. Ce qui atteste de l'importance numérique de la diaspora juive et de leur sentiment d'appartenance à la région où ils vivaient.

A Jérusalem, l'influence des Grands prêtres de Jérusalem par des mouvements messianiques.

En l’an 6 de l’ère commune, l’empereur Auguste place un procurateur à la tête de la province romaine de Judée.

La révolte des Juifs contre les Romains a pour source le vol de biens précieux dans le Temple. Une rébellion qui débute par des victoires. Fils de Matthatias le Prêtre et d'une mère descendante des Hasmonéens, historiographe juif romain d'origine judéenne, Flavius Josèphe (37 ou 38-vers 100) retrace l'histoire de cette révolte de la Judée en 66 et la prise de Jérusalem en 70 dans La Guerre des Juifs contre les Romains. Un récit en sept livres. Certains Juifs ont été vendus comme esclave, notamment en Libye.

En 70 de l’ère commune, après la prise de Jérusalem par Titus, fils de l’empereur Vespasien et commandant de légions de Judée, la cité est détruite, et son Temple incendié. Seuls demeurent une part du mont du Temple et un vestige du mur d’enceinte, mur de soutènement, ou mur Ouest ou Kotel. Cette destruction du Temple est commémorée chaque année lors du jeûne du 9 av. De nombreux Juifs sont réduits en esclavage et sont contraints de défiler soumis lors d'une parade célébrant à Rome la victoire de Titus et montrant le chandelier (ménora) volé au Temple de Jérusalem. De retour à Rome, Titus construit un arc rappelant son triomphe et recouvert de bas-reliefs évoquant les trésors du Trésor, dont un chandelier sacré à sept branches, la Ménorah. Celle-ci est le symbole de l'Etat d'Israël.

« L’an prochain à Jérusalem », c’est le vœu exprimé dans leurs prières par les juifs pratiquants du monde entier depuis la destruction du Temple par les Romains ». 

« Depuis près de deux mille ans, il évoque la perte de la Terre promise et la condamnation à l’exil de tout un peuple ». 

Exil de toute éternité
"Les Romains ne  forçaient pas les populations défaites à l'exil. C'est une référence biblique aux précédents de Babylone et des Assyriens", avance un historien. Pourquoi ? La "deuxième insurrection [contre les Romains] aurait suscité l'exil". Au IIe siècle, le nouveau mouvement se localise en Judée, et pratique une guérilla en se cachant dans les grottes. De 132 à 135, son chef est appelé Bar Kokhba. Cette révolte s'opposait à la décision de l'empereur Hadrien de reconstruire Jérusalem en ville romaine.

Pour Israël Yuval, l'exil existe de toute éternité, dès Abraham qui "est le premier à s'exiler [vers la Terre promise]. Le peuple d’Israël est devenu nation en quittant l'Egypte. L'exil a toujours fait partie de l'existence juive". Les "rébellions ont été un moment de rupture démographique. L'interdiction pour les Juifs d'aller à Jérusalem les a contraints à s'installer en Judée et en Galilée".

Rituel juif adapté
Les habitants ont adapté leur rituel à l'impossibilité de se rendre au Temple d'Israël. Ainsi, le pèlerinage au Temple pendant Pessah s'est métamorphosé en un Séder conçu par les rabbins. Cette nuit, on raconte l'histoire rédigée dans la Hagada. Les Juifs de diaspora pratiquent deux Séders de Pessah.

Exil/Punition
Mais certains Juifs contestent cette transformation et veulent repenser la fondation en donnant un sens différent à la destruction du Temple de Jérusalem. Pour John Gager, c'est le signe que "Dieu a condamné Israël". Les chrétiens disent "C'est à cause des péchés des Juifs". Lesquels ? "Tuer le Christ" allèguent les chrétiens. "Etre divisé" rétorquent les Juifs. L'accord entre Juifs et chrétiens se porte sur la" décision divine de l'exode".

Les « premiers chrétiens y ont lu un châtiment divin contre ceux qui n’avaient pas su voir en Jésus le Messie, interprétation qui a nourri l’antisémitisme européen à travers les siècles ». 

Et « le mythe de l’exil massif, également présenté par les Juifs eux-mêmes comme une sanction de leurs fautes ».

Au IVe siècle, l'empereur Constantin adopte le christianisme.

L'opposition entre l'Eglise victorieuse face à la synagogue découronnée est illustrée dans certaines cathédrales. Pour Claudio Procaccia, désormais, "les juifs devaient être identifiés, et ne seront pas les égaux des chrétiens".

Le mythe du Juif errant est popularisé par le cinéma, notamment par Méliès dans un court métrage de trois minutes en 1904.

« C’est ce récit déterminant pour les théologies juive et chrétienne, fondamental dans l’histoire de l’Europe et du Moyen-Orient, que ce film interroge de façon passionnante, montrant combien il mêle historiographie et légende, mythe et réalité ».

« Dans cette enquête, menée en Galilée, à Massada, à Jérusalem et à Rome, on apprend ainsi que, loin d’être une période de désintégration du judaïsme, les siècles qui suivirent la destruction du Temple furent marqués par un certain renouveau, à l’extérieur de Jérusalem ». 

« S’accordant à mettre en cause la version catastrophique de l’exil, les historiens et les archéologues interrogés rappellent en outre que la diaspora juive existait déjà depuis longtemps tout autour de la Méditerranée ».

Séphoris
« Depuis 1985, les archéologues fouillant le site de Séphoris, une ville antique de Galilée, ont par exemple découvert que la cité, ayant refusé de soutenir la rébellion de Jérusalem, avait continué à prospérer au sein de l’Empire romain ». 

Situé près de Nazareth, Séphoris « deviendra un village arabe, Safuri, après la conquête arabe de la Palestine au VIIe siècle, dont les habitants seront chassés par l’État hébreu en 1948. Ils étaient pourtant, pour certains d’entre eux, les descendants de Juifs de l’Antiquité ». Cette seule phrase contient trois fautes historiques. Premièrement, la « Palestine » n’a jamais existé en Etat indépendant. Au VIIe siècle, Séphoris se trouvait sous la domination de l’Empire byzantin. Deuxièmement, quid des habitants de Séphoris sous les Croisés ? Troisièmement, le plan de partition onusien avait accordé la Haute Galilée à un Etat arabe, et non à un Etat palestinien. Lors de la guerre d’indépendance d’Israël, les forces arabes ont attaqué les forces de défense israéliennes, notamment à Sheikh Abd le 28 octobre 1948. Elles ont perdu au terme de durs combats. La fuite des populations non-juives locales a été essentiellement encouragé par les leaders arabes, la peur des Arabes de Palestine mandataire et leur espoir de retrouver leurs foyers après le génocide des Yaoud.

Le documentaire partial ne donne pas la voix à des historiens spécialistes de cette période, et exprime le narratif des Arabes palestiniens. L'un d'eux, qui se vante de pouvoir remonter jusqu'à dix générations, déclare : "Nous descendons des Arabes qui ont conquis cette région". Ce ne sont pas des autochtones depuis l'Antiquité. Dans "la période arabe musulmane, Séphoris a été le centre administratif de la région". La présence d'un chandelier dans une maison atteste-t-elle d'ascendants juifs parmi ces Arabes palestiniens, ou le vol d'un chandelier à des Juifs massacrés ? Une question qu'élude le documentaire.

Quatrièmement, il est peu vraisemblable que les habitants de Safuri soient les « descendants des Juifs de l’Antiquité ». S’il s’agit des Arabes de la Palestine mandataire, comme leur nom l’indique, ils venaient de la péninsule arabique, et ne pouvaient pas prétendre à une généalogie en Eretz Israël antérieure à la conquête arabe, soit avant le Moyen-âge. En 2010, la célèbre revue Nature a publié trois études sur la génétique des Juifs. Les communautés juives étudiées ont été, côté ashkénaze, celles du Caucase (Azerbaïdjan, Géorgie), du Moyen-Orient (Iran, Irak), du Maroc, et côté séfarade, celles de Bulgarie et de Turquie, plus des communautés en Éthiopie et en Inde. La « première conclusion  de ce travail confirme ce que d'autres études avaient montré: les communautés juives sont génétiquement plus proches entre elles que des autres populations non juives… L'étude démontre également que toutes ces communautés juives ont des ancêtres communs qui vivaient au Moyen-Orient avant qu'ils ne migrent vers l'Europe et l'Asie… Si cette étude montre qu'il y a bien une origine de ces populations au Moyen-Orient, elle permet aussi de voir qu'il y a eu différents degrés de mixité avec le reste de la population. D'après les résultats, la diaspora juive, c'est-à-dire la dispersion à partir du Moyen-Orient, aurait eu lieu il y a 2 500 ans ».

Le projet politique sioniste
Le projet politique sioniste vise à mettre un terme à cet exil diasporique.

« Entretiens avec des spécialistes, séquences documentaires et archives dévoilent ainsi une riche histoire commune et méconnue, qui résonne comme une esquisse de paix possible pour les hommes d’aujourd’hui ».
      
ALEGRIA  – Arte – Radio Canada – Amythos Films-Tamouz Media 2012, 87 min
Sur Arte les 4 novembre à 01 h 50 et 10 novembre 2016 à 9 h 25

Visuels : © ALEGRIA  Prod et Israel museum

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