Citations

« Le goût de la vérité n’empêche pas la prise de parti. » (Albert Camus)
« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil. » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)

dimanche 6 novembre 2016

« Ivan le Terrible » par Sergej M. Eisenstein


Arte diffusera le 7 novembre 2016 « Ivan le Terrible » (Iwan der Schreckliche), dernier film réalisé par Sergej M. Eisenstein (1898-1948). Réalisée pendant la Deuxième Guerre mondiale, alors que l'Union soviétique stalinienne combat l'Allemagne nazie, une « fresque flamboyante qui retrace le règne d'Ivan IV, le premier tsar de Russie, au XVIe siècle. L'ultime œuvre d'Eisenstein est à la fois un manifeste de son style épique et un film de propagande ambigu. ARTE en diffuse la version restaurée, avec un nouvel enregistrement de la bande originale composée par Prokofiev ».


« Moscou, 1547. Premier dans l'histoire à revendiquer ce titre, le jeune duc de Moscovie, Ivan Vassiliévitch, se fait couronner en grande pompe tsar de toutes les Russies, à 17 ans. Ivan IV, qui n'est pas encore le Terrible, ambitionne d'unifier sa patrie déchirée par les appétits rivaux des seigneurs de la cour, les boyards, et de l'Église. Pour asseoir son pouvoir, il épouse Anastasia Romanova, représentante d'une grande famille moscovite, qu'il va bientôt considérer comme sa seule alliée sûre. Objet de la haine de sa tante, Euphrosina, qui convoite le trône pour son fils Wladimir, il s'attire aussi celle des boyards et du clergé en s'attaquant à leurs privilèges... »

Marqué par la révolte de Nobles durant son enfance, réformateur, Ivan IV (1530-1584) combat ses ennemis étrangers et une conspiration dans son pays, et assoit un pouvoir autoritaire et centralisé dans une Russie agrandie par l'annexion du royaume tatar de Kazan et Astrakhan et commerçant avec l'Angleterre.

Épopée
Tourné à Alma-Ata, « figurant dans toutes les histoires du cinéma parmi les incontournables classiques, Ivan le Terrible, ultime film d'Eisenstein, est resté inachevé ». Il est composé de deux parties ; tournée de 1942 à 1944, la première, en noir et blanc, est sortie en 1945 et a été primée - Prix Staline en 1945, Prix de la photographie au Festival international du film de Locarno en 1946 - ; achevée en 1946, la seconde, dont les dernières scènes sont en couleur, n'est projetée qu'en 1958, cinq ans après le décès de Staline qui avait été outré par la vision d'un tsar vieilli, autocrate. La troisième partie du film, dont le tournage a débuté  en 1946 après que le réalisateur a fait son auto-critique, n'a jamais été terminée.

La « seconde partie, à laquelle une troisième aurait dû succéder, a eu l'heur de déplaire à Staline, seul décisionnaire en matière de cinéma comme du reste ».

Staline « avait vu dans le combat unificateur d'Ivan et sa reconnaissance par le peuple une ode bienvenue à son propre exercice du pouvoir » dans une Union soviétique se défendant contre l'Allemagne nazie.

« Mais dans cette perspective, décrire l'isolement croissant du tsar et la violence de ses démons intérieurs, comme le fait ensuite Eisenstein, qui a pourtant gommé les aspects les plus décriés du règne, devenait impossible ».

Le « Kremlin interdit le second volet alors que le cinéaste, terrassé par un infarctus, se trouve à l'hôpital. Il meurt peu de temps après, au début de 1948 ».

« Dans cette œuvre testamentaire tournée en pleine Seconde Guerre mondiale, le message de propagande se voile d'ambiguïté. Eisenstein a concentré en elle le résultat de toutes ses recherches cinématographiques, composant un long tableau épique, magnifié par des prises de vue grandioses (l'immense procession dans la neige, à la fin de la première partie) et la bande originale de Prokofiev. On peut l'entendre ce soir dans une version restaurée, interprétée en 2016 par l’Orchestre Symphonique de la Radio berlinoise au Konzerthaus de Berlin ».
  

« Ivan le Terrible » par Sergej M. Eisenstein
URSS, 1944, 186 min
Sur Arte le 7 novembre à 23 h 50

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vendredi 4 novembre 2016

Une passion pour Delacroix : la collection Karen B. Cohen


Le musée Eugène Delacroix a proposé en 2010 l'exposition Une passion pour Delacroix : la collection Karen B. Cohen, une sélection de 90 œuvres – dessins, esquisses - d’Eugène Delacroix (1798-1863) sélectionnées au sein de la collection de l’américaine Karen B. Cohen. Des œuvres variées et de qualité : « des carnets de croquis aux grandes feuilles, des copies d’après Raphaël ou Rubens aux recherches pour les grands décors muraux, des sujets religieux aux illustrations d'après Shakespeare ou George Sand, des combats d'animaux sauvages aux flamboyantes scènes marocaines ». Des pièces de comparaison provenant de musées français y étaient montrées en vis-à-vis. Des œuvres de Delacroix représentaient des Juifs de Mogador et d'Alger. Le 3 novembre 2016 à 19 h, dans le cadre du Cycle « carnet de voyage » en partenariat avec la médiathèque du Grand Troyes, l’Institut Universitaire Européen Rachi organisera « La découverte des Juifs d’Afrique du nord dans les carnets de Delacroix », conférence de Nicolas Feuillie, commissaire d’exposition au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme (MAHJ). 


C’est à Paris, dans le dernier appartement et l’ancien atelier aux grandes verrières du peintre Eugène Delacroix, devenus en 1932 musée national, qu'étaient présentées ces œuvres avec, en regard, des pièces du musée du Louvre et d’autres musées français.

C’est un peu un "retour aux sources" pour ces œuvres, en particulier les dessins, carnets de travail et aquarelles, qui s’y trouvaient jusqu’en 1864, année où fut dispersé, lors de la vente publique (hôtel Drouot), le contenu de l’atelier après la mort de Delacroix le 13 août 1863. Il est rare et émouvant de découvrir et d’apprécier des œuvres d’un artiste dans son lieu de vie et de travail.

C’était la première fois que ce musée, niché dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés, donnant sur une cour pavée et sur un jardinet bien agréable, a présenté une collection privée. Une avant-première mondiale aussi.

En effet, l'ensemble de la collection constituée par Karen B. Cohen, sera légué au Metropolitan Museum of Art de New York. Cette collectionneuse américaine en est Honorary Trustee.

Karen B. Cohen s’est passionnée pour Delacroix en voyant l’exposition organisée par le Metropolitan Museum of Art de New York à partir de son propre fonds Delacroix. « Soucieuse de comprendre l’art du maître, elle a alors commencé discrètement une quête exigeante de près de trente ans pour rassembler manuscrits, carnets, œuvres préparatoires, dessins, esquisses peintes ». Cette mécène érudite, au goût sur, très discrète et modeste est mue par la volonté de mieux faire connaître Delacroix aux Etats-Unis.

Ses autres goûts artistiques sur le XIXe siècle ont été en partie révélés en 2000-2001, lors de l’exposition « Romanticism and the School of Nature » dans ce musée de la 5e avenue de New-York.

Un panorama large et significatif
Cette exposition n’analyse ni le regard de Karen B. Cohen sur Delacroix « ni l’étendue de ses curiosités esthétiques » (Henri Loyrette, président-directeur du musée du Louvre).

Paradoxe : par le « prisme d’une collection particulière », cette exposition offre un panorama large et significatif de l’œuvre de Delacroix - genres, thèmes, techniques - couvrant toute la carrière de l’artiste. Elle permet d’évoquer « le parcours artistique d’Eugène Delacroix mais aussi ses choix, sa méthode de travail se dévoilent, permettant une plus grande et meilleure compréhension de son œuvre ».

La scénographie claire distingue plusieurs espaces thématiques dans chaque lieu d’exposition.

Dans ce qui fut l’appartement de Delacroix : les œuvres religieuses, les sujets littéraires, les « grandes commandes de décors muraux », notamment pour le Palais Bourbon - Salon du roi (1833), décor de la voûte à coupoles de la bibliothèque (1838) - et le Luxembourg, des « copies d’après les maîtres anciens » – Raphaël, Mantegna, Tiepolo, Michel-Ange et Véronèse - et « des études d’après le modèle vivant ou des corps disséqués, un exercice académique exécuté au graphite et à la sanguine ».

Delacroix est formé par un milieu acquis au rationalisme issu des Lumières. Son approche de la religion est essentiellement esthétique. S’inspirant d’augustes maîtres, il traite des thèmes bibliques dans des œuvres qui occupent une place majeure dans son œuvre : par exemples, La Lutte de Jacob avec l’Ange et Héliodore chassé du Temple pour l’église Saint-Sulpice à Paris. Mentionnée dans le livre de la Genèse (XXXII, 23-32), La Lutte de Jacob avec l’Ange est décrite par Delacroix :
« Un étranger se présente qui arrête ses pas et engage avec lui une lutte opiniâtre, laquelle ne se termine qu’au moment où Jacob, touché au nerf de la cuisse par son adversaire, se trouve réduit à l’impuissance.[...] Cette lutte est regardée, par les livres saints, comme un emblème des épreuves que Dieu envoie quelquefois à ses élus ». Le tableau de Delacroix révèle une « fusion de la Nature et du Sacré, ce panthéisme diffus qui s’est substitué à son scepticisme religieux originel ».
Dévoilé à l’été 1861, son décor est peu remarqué par la critique.

Delacroix a largement puisé son inspiration dans la littérature : Shakespeare, Goethe, Byron ou George Sand. Il notait ses impressions de lectures qui lui inspiraient des idées de composition. Ses œuvres inspirées de la littérature sont illustratives ou librement adaptées. Il écrit dans son Journal en avril 1824 : « Ce qu’il faudrait donc pour trouver un sujet, c’est ouvrir un livre capable d’inspirer et se laisser guider par l’humeur ».

La révolte des Grecs contre l’Empire ottoman en 1821 induit une mobilisation en faveur de la cause grecque. Peintre d’histoire, Delacroix « pouvait lire quotidiennement dans la presse les récits des atrocités d’une guerre qui symbolisait pour beaucoup la lutte de la civilisation occidentale contre la barbarie orientale ».

« Mon cœur bat plus vite quand je me trouve en présence de grandes murailles à peindre », observe l'artiste. Elu tardivement à l’Académie, Delacroix bénéficia sous la monarchie ou sous l’empire, de commandes prestigieuses de décors muraux, ce qui nécessitait de patients et répétés travaux préparatoires (esquisses, dessins), des réflexions pour résoudre des problèmes inhérents à ces surfaces immenses : « l’insertion des scènes dans les compartiment de plafond, de voussure ou de panneau d’entre-fenêtre, la maîtrise des effets de perspective et de raccourci des figures, le rythme et la variété des compositions, l’équilibre des couleurs, la correspondance entre les sujets ». Refusant d’être le porte-drapeau du romantisme français, Delacroix se voulait un classique.

Quant à l’ancien atelier de Delacroix, il était consacré au « voyage au Maroc - des croquis sur le vif aux œuvres recomposées à partir de ses souvenirs - ainsi qu’aux paysages et aux animaux, du chat endormi aux combats de fauves ».

« Nous allions chercher un pays inconnu », relate Delacroix sur le Maroc. Au cours du premier semestre de 1832, Delacroix « accompagna au Maroc l’ambassadeur de France, le comte de Mornay, venu négocier avec le Sultan Abd el-Rahman les arrangements nécessaires consécutifs aux débuts de la conquête de l’Algérie ».  Delacroix n’avait voyagé qu’à Londres. Au Maroc, il découvre la lumière, des paysages inconnus, des personnages sortis de l’Antiquité :

« Imagine, mon ami, écrit-il ainsi à Pierret, ce que c’est de voir couchés au soleil, se promenant dans les rues, raccommodant des savates, des personnages consulaires, des Catons, des Brutus, auxquels il ne manque même pas l’air dédaigneux que devaient avoir les maîtres du monde ».
Parmi les œuvres « marocaines » de Delacroix, distinguons celles précédant son séjour, influencées par un « orientalisme imaginaire », et celles exécutées lors ou après de voyage, imprégnées de ses souvenirs, plus réalistes.

« Les hommes sont des tigres et des loups animés les uns contre les autres pour s’entre-détruire », note ce peintre animalier. Dans le bestiaire des romantiques, Delacroix introduit la violence des fauves captés dans les combats à mort, métaphores des humains. Il est « magistral dans sa capacité à fixer l’énergie concentrée d’un animal prêt à bondir », tout en tension, dynamisme, concentration, violence, agressivité contenue. Inspiré par les lions de l’Atlas, Delacroix visitait la ménagerie du Jardin des Plantes, et selon l’exposition ne dédaignait pas de prendre pour modèles ses chats...

Cette exposition didactique sur ce maître du XIXe siècle au geste fougueux, minutieux, précis a connu un grand succès : au 26 février 2010, cette exposition, qui avait débuté le 16 décembre 2009, a attiré près de 25 000 visiteurs. Ce musée a recensé 47 000 visiteurs en 2009.

Le musée Eugène Delacroix a ensuite montré en 2014  l'exposition Delacroix en héritage. Autour de la collection d'Etienne Moreau-Nélaton.

A Paris, le musée Eugène Delacroix a présenté l'exposition Objets dans la peinture. Souvenirs du Maroc (5 novembre 2014-2 février 2015). "Le voyage d’Eugène Delacroix au Maroc apparaît comme un des événements majeurs de la vie du grand peintre. Seul grand voyage dans l’existence d’un peintre casanier, préférant les vertiges de l’imagination à l’ivresse de la découverte, le périple marocain de Delacroix ne cesse de fasciner. L’exposition au musée Delacroix se fonde sur une partie, souvent méconnue, de la collection du musée, constituée par la petite centaine d’objets marocains – tissus, faïences, armes, cuirs, vêtements, instruments de musique, coffres – rapportés par Delacroix de son voyage. Ces objets acquis au Maroc accompagnèrent le peintre dans ses différents ateliers, au cours des trente années qui suivirent, de 1832 à 1863. Ils étaient ainsi dans l’atelier et l’appartement de la rue de Fürstenberg, à la mort du peintre. Souvenirs du Maroc, ces objets formèrent pour le peintre comme autant d’impressions tangibles de son grand voyage, en écho à ses notes et ses croquis. Leur présence, discrète mais effective, au sein de ses différents ateliers, lui a offert la possibilité, les années passant le séparant de son voyage marocain, d’en élaborer une remémoration poétique où vérité matérielle et imagination se mêlèrent. Les prêts exceptionnels consentis pour cette exposition offre ainsi de mettre en valeur le rapport singulier à l’objet qu’eut Delacroix".

"Dès avant son voyage au Maroc, Delacroix avait, comme bien des jeunes artistes de son époque, réalisé des oeuvres à l’inspiration orientale, pour lesquelles il avait acquis, sur le marché parisien, accessoires, objets et vêtements qui créèrent unpremier ensemble, auquel vinrent s’ajouter les objets achetés au Maroc. Et si ce voyage fut, pour ce jeune homme ébloui, l’occasion de concevoir des centaines de croquis et d’aquarelles « sur le vif », il revint tout au long de sa carrière, jusqu’à sa mort
en 1863, à ces sujets orientaux où, au souvenir du Maroc, se mêlait une vision imaginaire et sensible nourrie par la littérature et la musique de son temps. Aussi ces objets que l’artiste avait rassemblés dans son atelier doivent-ils être interrogés autant comme des souvenirs du Maroc que comme les signes de son attachement à un imaginaire oriental".

"Femmes d’Alger dans leur appartement"
Dans le cadre de la série documentaire Les petits secrets des grands tableaux, Arte diffusera les 20 décembre 2015 à 12 h 55 et 2 janvier 2016 à 5 h 20 "Femmes d'Alger dans leur appartement", 1834 - Eugène Delacroixde Carlos Franklin (27 min). Admirateur de Voltaire, Delacroix est fasciné par la culture arabe, au point d'envisager d'apprendre la langue arabe". "En 1832, Eugène Delacroix accompagne en Afrique du Nord une mission diplomatique, dont l’objectif consiste à convaincre le sultan du Maroc de ne plus s’ingérer dans les affaires de l’Algérie, devenue colonie française" en 1830, après une conquête difficile et célébrée par Horace Vernet. Des siècles durant, la piraterie barbaresque avait été redoutée pour ses pillages, tueries, mises en esclavage, etc. Cinquante plus tôt, Lady Montagu avait dénoncé les fantasmes de ceux évoqués par les Orientalistes, décrivant un Orient qu'ils ignoraient. Les "couleurs, la lumière, la nature, les villes, mais aussi les hommes et les femmes éblouissent le peintre reçu au sein de familles Juives. "C'est beau, c'est comme au temps d'Homère", s'écrit le peintre qui, le premier à être entré dans un harem, croque à la mine de plomb Mounia et Véra. Ébloui par la lumière et les couleurs, Delacroix séjourne six mois au Maroc et en Algérie. Résultats : plus de mille dessins, complétés le soir à l'aquarelle. Dans son appartement, il reconstitue la scène avec une modèle reprenant des poses habituelles, visage incliné.

En 1834, "Femmes d’Alger dans leur appartement" d'Eugène Delacroix, qui y a mis en oeuvre son "vrai idéal" en dépeignant une expérience vécue, "fait sensation au Salon. Tout est trop nouveau. La toile dévoile l’intérieur d’un harem. Trois femmes légèrement vêtues (fouta, saruel), en costume vaporeux et richement brodés, baguées, dont une Odalisque - "bonne pour la chambre", pour "la couche" -, dans un lieu apparemment désordonné (babouches au premier plan), assises dans un intérieur somptueux, dévisagent silencieusement les spectateurs." L'euphonie du tableau ? Les spectateurs gênés ne voient que la lascivité et les détails réalistes, crus et jugés indécents. "Peindre la peau noire est contraire aux codes académiques", mais Delacroix, admirateur du poète et défenseur de l'indépendance grecque Lord Byron, est sensible à la question de l'esclavage. Le naturalisme de la scène, vécue par l’artiste, dérange un public habitué aux transpositions lascives et idéalisées de la peinture orientaliste. À défaut de prendre position sur le conflit qui fait rage en Algérie et qui le heurte, Delacroix fait voler en éclat ce courant jusqu’alors mis en œuvre par des artistes qui n’ont jamais franchi la Méditerranée et ignorent tout de l’Orient".

Les femmes d’Alger dans leur intérieur
« Avec un pinceau, je ferai sentir à tout le monde ce que j’ai vu...»
A "la fin de son voyage, Delacroix obtient, grâce à Léopold-Victor Poirel, ingénieur dans le port d’Alger, la permission de visiter un harem musulman, traditionnellement interdit aux hommes. Cette expérience bouleversante devient une grande source d’inspiration pour le peintre à son retour. Il présente Femmes d’Alger dans leur appartement au Salon de 1834 (Paris, musée du Louvre) et peint treize ans plus tard Femmes d’Alger dans leur intérieur. Subjugué par la beauté des femmes juives qu’il voit au Maroc, il est fort probable que Delacroix se soit inspiré de la douceur de leurs traits pour représenter les figures féminines dans ces deux compositions. La deuxième version, exposée ici, montre un intérieur encore plus intimiste et éthéré. La présence d’objets appartenant à l’artiste contribue à renforcer l’impression de souvenir idéalisé que suggère la toile ; ce tableau résonne comme un « petit poème d’intérieur », suivant les heureux mots de Charles Baudelaire". Les femmes "ont reculé au fond de la pièce, plus seules".

Musiciens juifs à Mogador
Dans ce tableau, acheté par Adolphe Moreau dès janvier 1847 mais que le peintre tint malgré tout à exposer au Salon de la même année, Delacroix se remémora, quinze ans plus tard, une scène dont il avait été témoin au cours de son voyage en Afrique du Nord. Après avoir été reçue par le sultan Moulay Abd er-Rahman à Meknès, le jeudi 22 mars 1832, la délégation française disposait de quelques jours de liberté pour visiter la ville ; le 30 mars, pour les divertir, l’empereur leur avait envoyé une troupe de musiciens juifs de Mogador, alors déjà réputés pour la qualité de leur musique et de leur chant. Delacroix avait rapporté de son voyage un certain nombre d’instruments de musique, signe de son intérêt pour la musique « orientale » : le musée Delacroix conserve trois instruments à cordes – une vièle arabe (rabâb, ‘ud), une vièle à pique (kémantché) et un petit luth à manche long, et quatre petits tambours appelés derbuqa offerts en 1952 par les héritiers de Charles Cournault à qui Delacroix les avait légués. Le peintre semble faire ici un amalgame de ses souvenirs ; il s’est plu à les restituer quinze ans après avoir effectué ce voyage qui les avait créés. Apparaît ainsi l’image d’un Orient imaginaire ; un Orient qui synthétise à la fois ce qu’il avait vu et l’idée qu’il s’en faisait. Dans un intérieur relativement dépouillé où Delacroix joue savamment des effets de lumière, on distingue deux musiciens retranchés dans une relative pénombre, ainsi qu’une danseuse nonchalamment accoudée sur un coffre qui ressemble à s’y méprendre à l’un de ceux ramenés par l’artiste de son voyage et maintenant conservé dans les collections du musée Delacroix. La bourse qui pend au mur n’est pas non plus sans rappeler l’une de celles de l’atelier de la place Fürstenberg jusqu’aux petits pompons des extrémités inférieures. Le peintre avait acquis un certain nombre de sacoches et pochettes en cuir, la plupart brodés de fils de soie, d’or ou d’argent. Dans une niche figurent également deux aiguières monochromes. En revanche, il est difficile de donner une identification claire des personnages et de leur rôle. S’il s’agit d’un groupe de musiciens de Mogador, comme l’indique le titre donné par le peintre dans le livret du Salon, communément repris depuis, nous sommes dans un contexte d’une musique qui mêle transe et rythme, fortement investie d’une fonction thérapeutique et qui se joue plutôt la nuit tombée. Les musiciens sont alors accompagnés d’une voyante, la chaoufa, ce qui expliquerait la pose extatique de la jeune femme encore perdue dans sa transe. Cependant, les instruments représentés ici ne concordent pas avec cette hypothèse : on ne trouve ainsi pas le luth, instrument de base de ce type de cérémonie musicale. L’homme de gauche joue certes d’un cordophone, peut-être un luth à manche long appelé tanbur ou une mandoline que Delacroix qualifiait dans son article cité plus haut de « guitare mauresque ».

Dans le cadre de la série documentaire Les petits secrets des grands tableaux, Arte diffusa les 20 décembre 2015 à 12 h 55 et 2 janvier 2016 à 5 h 20 "Femmes d'Alger dans leur appartement", 1834 - Eugène Delacroix, de Carlos Franklin (27 min).

Delacroix en modèle
Le musée Eugène Delacroix a proposé l'exposition Delacroix en modèle. "Si Eugène Delacroix ne fonda pas d’atelier, il fut considéré comme un modèle par bien des artistes, des futurs jeunes impressionnistes à Picasso et Matisse. Son talent, sa fidélité à son propre idéal, l’originalité de ses sujets et de leur traitement, la part donnée à l’imagination ont suscité, et suscitent toujours, une très vive admiration de la part des créateurs, peintres, graveurs, photographes. La collection du musée est riche d’œuvres pour lesquelles Delacroix, l’artiste et l’homme, a été pris pour modèle".

"Cet accrochage exceptionnel, organisé dans l’atelier du peintre, donne l’occasion de présenter pour la première fois des acquisitions récentes, dont la magnifique interprétation des Femmes d’Alger dans leur appartement par Henri Fantin-Latour (1836-1904), acquis en 2015 grâce à un don généreux de la Société des Amis d’Eugène Delacroix.

Dès 1822, Delacroix pressent le rôle essentiel des estampes d’interprétation, copies des peintures d’un maître par d’autres artistes, dans la carrière d’un artiste et dans la diffusion de la connaissance des œuvres auprès du public. Ainsi, il autorise volontiers la gravure de ses œuvres, tout en portant un regard vigilant sur les estampes qu’on lui soumet, comme en témoignent ses échanges épistolaires avec Emile Lassalle au sujet de La Médée. Le défi de telles estampes est de taille car l’œuvre de Delacroix se qualifie par ses effets de couleurs, difficiles à rendre dans une gravure en noir et blanc. Delacroix lui-même s’essaye à l’exercice de la lithographie au début de sa carrière, notamment avec Faust et Hamlet, mais tente également la copie de ses propres tableaux comme le Forgeron, ici présenté.
« Copier, c’a été l’éducation de presque tous les grands maîtres. […]On copiait tout ce qui nous tombait sous la main d’œuvres d’artistes contemporains ou antérieurs » Eugène Delacroix, Journal, 20 janvier 1857.
La copie d’après les maîtres est un exercice incontournable, ancré dans l’enseignement académique, et Delacroix ne déroge pas à cette règle. Illustre copiste qui arpente le Louvre pour y apprendre de ses prédécesseurs tels que Rubens, Van Dyck ou Goya, Delacroix devient à son tour une source d’inspiration pour ses contemporains et les générations qui le suivent. A la fois romantique, épris d’Antiquité, homme de rupture, génie de la couleur, il incarne pour beaucoup un modèle à copier. Le musée Delacroix présente ainsi dans son atelier plusieurs peintures d’après les chefs d’œuvres de Delacroix comme la Mort de Sardanapale par Frédéric Villot, qui est une copie stricte du maitre, mais aussi des interprétations plus libres telles que la copie des Femmes d’Alger de Fantin-Latour ou encore Apollon et le serpent Python, d’Odilon Redon".

Le 3 novembre 2016 à 19 h, dans le cadre du Cycle « carnet de voyage » en partenariat avec la médiathèque du Grand Troyes, l’Institut Universitaire Européen Rachi organisera « La découverte des Juifs d’Afrique du nord dans les carnets de Delacroix », conférence de Nicolas Feuillie, commissaire d’exposition au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme (MAHJ). "Le voyage au Maroc d’Eugène Delacroix en 1832 marqua un tournant dans l’oeuvre de l’artiste. Grâce à ses notes, croquis et aquarelles, on découvre son périple et l’impression profonde que lui causa la rencontre avec le pays, sa lumière et ses couleurs. La société juive marocaine, qu’il put pénétrer par l’entremise du
drogman de l’ambassade, lui fut en particulier une grande source d’étonnement, et lui inspira quelques-uns de ses chefs d’oeuvres.

Jusqu’au 5 avril 2010
Au musée Eugène Delacroix
6, rue de Furstenberg, 75006 Paris
Tous les jours de 9 h 3 à 17 h, sauf le mardi. Tél. : 01 44 41 86 50


Visuels de haut en bas :
Affiche reprenant l’œuvre de DELACROIX
Cheval sauvage terrassé par un tigre, 1828,
Encre, aquarelle et gouache, 13,5 x 20,1 cm
© Collection Karen B. Cohen, New York

Buste de Delacroix d’Aimé-Jules Dalou au musée Delacroix
© Véronique Chemla

DELACROIX Eugène
Carnet de Normandie, 1829 : vue du château de Valmont,
Graphite et aquarelle, 10,5 x 14,5 cm
© Collection Karen B. Cohen, New York

DELACROIX Eugène
Esquisse pour La Lutte de Jacob avec l'ange, 1850,
Encre et huile sur papier calque marouflé sur toile,
56,5 x 40,6 cm
© Collection Karen B. Cohen, New York

DELACROIX Eugène
Études de costumes grecs,
Huile sur toile, 45,4 x 40 cm
© Collection Karen B. Cohen, New York

DELACROIX Eugène
Esquisse pour Le Sultan du Maroc Mulay Abd el-Rahman recevant le comte de Mornay, vers 1832-1833,
Huile sur toile, 31 x 40 cm
© Musée des Beaux-arts de Dijon, donation Pierre et Kathleen Granville

DELACROIX Eugène
Marocain à cheval, vers 1832-1837
Aquarelle, 21,7 x 29,6 cm
© Collection Karen B. Cohen, New York

DELACROIX Eugène
Tigre aux aguets, 1839,
Plume et encre, 13,1 x 18,7 cm
© Collection Karen B. Cohen, New York

Eugène Delacroix. Juive d’Afrique du Nord, 1832.
Aquarelle et graphite. 26,6 × 21,5 cm. Cachet E.D en bas à g.
Paris, musée du Louvre, département des Arts graphiques.
© Musée du Louvre / Harry Bréjat.

Eugène Delacroix (Charenton Saint-Maurice, 1798 - Paris, 1863).
Femmes d’Alger dans leur intérieur, 1849.
Huile sur toile. 84 × 112 cm.
Don Alfred Bruyas.
Montpellier, musée Fabre,
© Musée Fabre de Montpellier Agglomération - cliché Frédéric Jaulmes

Eugène Delacroix, (Charenton Saint-Maurice, 1798 - Paris, 1863).
Musiciens juifs à Mogador, 1847.
Huile sur toile. 46 × 55,5 cm.
Paris, musée du Louvre, département des Peintures,
don Étienne Moreau-Nélaton, 1906, coll. Adolphe Moreau
© Musée du Louvre / Harry Bréjat

 Eugène Delacroix
Femmes d'Alger dans leur appartement", 1834 
© Thierry Le Mage

Henri Fantin-Latour, Les Femmes d’Alger, d’après Eugène Delacroix, don de la Société des Amis du
musée Eugène-Delacroix, musée national Eugène-Delacroix © 2015 musée du Louvre / Harry Bréjat

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Les citations sont extraites des dossiers de presse.

Cet article a été publié le 1er avril 2010, puis les 10 mai et 20 août 2013, 16 mars, 11 avril et 18 juillet 2014,  à l'approche de la diffusion sur Histoire, les 11 mai 2013 à 21 h 40 et 21 août 2013, à 13 h, 20 et 23 juillet 2014 du numéro de la série Palettes d'Alain Jaubert consacré à La Liberté guidant le peuple de Delacroix, le 13 août 2013."Le 26 juillet 1830, Charles X suspend la liberté de la presse, dissout la Chambre et modifie les systèmes électoraux. Trois journées d'émeutes s'ensuivent.  Eugène Delacroix "a été le témoin privilégié du soulèvement populaire des 27, 28 et 29 juillet 1830 (révolution de 1830), qui fut la réponse du peuple aux mesures discrétionnaires prises par Charles X. Alors âgé de 33 ans, déjà célèbre, Eugène Delacroix assiste aux combats et s'inspire des " Trois Glorieuses " pour réaliser son tableau " La Liberté guidant le peuple ". Présentée au Salon de 1831, l'oeuvre immortalise en 1830 les trois Glorieuses, les journées qui mirent fin à la Restauration, et suscite une polémique". Elle est "une toile elle-même révolutionnaire. Cette femme armée, femme-messie, un drapeau dans une main, une baïonnette dans l'autre, qui dénude sa poitrine au-dessus du charnier, choque. La nudité obéissait alors à des normes précises. Trop sale, pas assez belle, les critiques reprochent à la Liberté de Delacroix son excès de réalisme. Si le traitement prête à controverse, le sujet, qui met en scène le peuple en armes triomphant, va entraîner la toile dans de multiples pérégrinations. Elle ne retrouvera sa place au Louvre qu'en 1874, bien après la mort du peintre. Le tableau est en effet entièrement situé sous le signe de la liberté. Le bleu, blanc, rouge du ciel, de la ...Si les critiques de l'époque ne trouvèrent pas l'œuvre à leur goût, Alain Jaubert, débusquant aujourd'hui les moindres détails et les symboles contenus dans la toile, nous laisse tout le loisir d'en apprécier la portée et la beauté" ;
- 2 février et 20 décembre 2015, 29 juin 2016.  

mercredi 2 novembre 2016

« L’Exil des Juifs. Entre mythe et histoire » par Ilan Ziv


Arte diffusera les 4 et 10 novembre 2016 « L’Exil des Juifs. Entre mythe et histoire » (Das Exil der Juden. Mythos und Geschichte), documentaire par Ilan Ziv (2012). « Une passionnante enquête historique et archéologique autour d'un mythe central des religions juive et chrétienne : l'exil des Juifs après la destruction de Jérusalem par les Romains ». Une preuve involontaire par Arte du lien plurimillénaire, nié par l'Unesco, entre Jérusalem et les Juifs. Un documentaire sans respect de la chronologie.

Le peuple Juif a connu plusieurs exils de sa Terre.

Premiers exils
Après le siège de Jérusalem en 597 avant l’ère commune, le roi Nabuchodonosor II victorieux dérobe les biens du Temple de Jérusalem et déporte une partie des Judéens à Babylone. Un exil relaté dans la Bible hébraïque. Les deux exodes suivants surviennent en 587 et 581 avant l’ère commune.

Après avoir conquis Babylone en 539 avant l’ère commune, l’empereur perse Cyrus II libère les Juifs et les autorise à retourner dans la province perse de Judée  (Yehoud Medinata) et d’y édifier le Temple de Jérusalem. Plus de 40 000 Juifs montent en Eretz Israël.

Le Second Temple de Jérusalem est consacré en 516 avant l’ère commune.

Exil à Rome
En 63 avant l’ère commune, Pompée s’empare de Jérusalem, et envoie des Juifs prisonniers à Rome. La présence de Juifs à Rome au 1er siècle avant l'ère commune est antérieure à l'antagonisme entre Juifs et Romains qui procédaient à la crémation des corps. Dans les catacombes, des inscriptions funéraires sont en grec ou en latin de Rome, ce qui révèle l'intégration des Juifs dans la société romaine. Les Juifs vivant en Galilée et en Judée représentent une minorité des Juifs dans le monde romain. Environ un million à Alexandrie et dans le reste de l'Egypte. Ce qui atteste de l'importance numérique de la diaspora juive et de leur sentiment d'appartenance à la région où ils vivaient.

A Jérusalem, l'influence des Grands prêtres de Jérusalem par des mouvements messianiques.

En l’an 6 de l’ère commune, l’empereur Auguste place un procurateur à la tête de la province romaine de Judée.

La révolte des Juifs contre les Romains a pour source le vol de biens précieux dans le Temple. Une rébellion qui débute par des victoires. Fils de Matthatias le Prêtre et d'une mère descendante des Hasmonéens, historiographe juif romain d'origine judéenne, Flavius Josèphe (37 ou 38-vers 100) retrace l'histoire de cette révolte de la Judée en 66 et la prise de Jérusalem en 70 dans La Guerre des Juifs contre les Romains. Un récit en sept livres. Certains Juifs ont été vendus comme esclave, notamment en Libye.

En 70 de l’ère commune, après la prise de Jérusalem par Titus, fils de l’empereur Vespasien et commandant de légions de Judée, la cité est détruite, et son Temple incendié. Seuls demeurent une part du mont du Temple et un vestige du mur d’enceinte, mur de soutènement, ou mur Ouest ou Kotel. Cette destruction du Temple est commémorée chaque année lors du jeûne du 9 av. De nombreux Juifs sont réduits en esclavage et sont contraints de défiler soumis lors d'une parade célébrant à Rome la victoire de Titus et montrant le chandelier (ménora) volé au Temple de Jérusalem. De retour à Rome, Titus construit un arc rappelant son triomphe et recouvert de bas-reliefs évoquant les trésors du Trésor, dont un chandelier sacré à sept branches, la Ménorah. Celle-ci est le symbole de l'Etat d'Israël.

« L’an prochain à Jérusalem », c’est le vœu exprimé dans leurs prières par les juifs pratiquants du monde entier depuis la destruction du Temple par les Romains ». 

« Depuis près de deux mille ans, il évoque la perte de la Terre promise et la condamnation à l’exil de tout un peuple ». 

Exil de toute éternité
"Les Romains ne  forçaient pas les populations défaites à l'exil. C'est une référence biblique aux précédents de Babylone et des Assyriens", avance un historien. Pourquoi ? La "deuxième insurrection [contre les Romains] aurait suscité l'exil". Au IIe siècle, le nouveau mouvement se localise en Judée, et pratique une guérilla en se cachant dans les grottes. De 132 à 135, son chef est appelé Bar Kokhba. Cette révolte s'opposait à la décision de l'empereur Hadrien de reconstruire Jérusalem en ville romaine.

Pour Israël Yuval, l'exil existe de toute éternité, dès Abraham qui "est le premier à s'exiler [vers la Terre promise]. Le peuple d’Israël est devenu nation en quittant l'Egypte. L'exil a toujours fait partie de l'existence juive". Les "rébellions ont été un moment de rupture démographique. L'interdiction pour les Juifs d'aller à Jérusalem les a contraints à s'installer en Judée et en Galilée".

Rituel juif adapté
Les habitants ont adapté leur rituel à l'impossibilité de se rendre au Temple d'Israël. Ainsi, le pèlerinage au Temple pendant Pessah s'est métamorphosé en un Séder conçu par les rabbins. Cette nuit, on raconte l'histoire rédigée dans la Hagada. Les Juifs de diaspora pratiquent deux Séders de Pessah.

Exil/Punition
Mais certains Juifs contestent cette transformation et veulent repenser la fondation en donnant un sens différent à la destruction du Temple de Jérusalem. Pour John Gager, c'est le signe que "Dieu a condamné Israël". Les chrétiens disent "C'est à cause des péchés des Juifs". Lesquels ? "Tuer le Christ" allèguent les chrétiens. "Etre divisé" rétorquent les Juifs. L'accord entre Juifs et chrétiens se porte sur la" décision divine de l'exode".

Les « premiers chrétiens y ont lu un châtiment divin contre ceux qui n’avaient pas su voir en Jésus le Messie, interprétation qui a nourri l’antisémitisme européen à travers les siècles ». 

Et « le mythe de l’exil massif, également présenté par les Juifs eux-mêmes comme une sanction de leurs fautes ».

Au IVe siècle, l'empereur Constantin adopte le christianisme.

L'opposition entre l'Eglise victorieuse face à la synagogue découronnée est illustrée dans certaines cathédrales. Pour Claudio Procaccia, désormais, "les juifs devaient être identifiés, et ne seront pas les égaux des chrétiens".

Le mythe du Juif errant est popularisé par le cinéma, notamment par Méliès dans un court métrage de trois minutes en 1904.

« C’est ce récit déterminant pour les théologies juive et chrétienne, fondamental dans l’histoire de l’Europe et du Moyen-Orient, que ce film interroge de façon passionnante, montrant combien il mêle historiographie et légende, mythe et réalité ».

« Dans cette enquête, menée en Galilée, à Massada, à Jérusalem et à Rome, on apprend ainsi que, loin d’être une période de désintégration du judaïsme, les siècles qui suivirent la destruction du Temple furent marqués par un certain renouveau, à l’extérieur de Jérusalem ». 

« S’accordant à mettre en cause la version catastrophique de l’exil, les historiens et les archéologues interrogés rappellent en outre que la diaspora juive existait déjà depuis longtemps tout autour de la Méditerranée ».

Séphoris
« Depuis 1985, les archéologues fouillant le site de Séphoris, une ville antique de Galilée, ont par exemple découvert que la cité, ayant refusé de soutenir la rébellion de Jérusalem, avait continué à prospérer au sein de l’Empire romain ». 

Situé près de Nazareth, Séphoris « deviendra un village arabe, Safuri, après la conquête arabe de la Palestine au VIIe siècle, dont les habitants seront chassés par l’État hébreu en 1948. Ils étaient pourtant, pour certains d’entre eux, les descendants de Juifs de l’Antiquité ». Cette seule phrase contient trois fautes historiques. Premièrement, la « Palestine » n’a jamais existé en Etat indépendant. Au VIIe siècle, Séphoris se trouvait sous la domination de l’Empire byzantin. Deuxièmement, quid des habitants de Séphoris sous les Croisés ? Troisièmement, le plan de partition onusien avait accordé la Haute Galilée à un Etat arabe, et non à un Etat palestinien. Lors de la guerre d’indépendance d’Israël, les forces arabes ont attaqué les forces de défense israéliennes, notamment à Sheikh Abd le 28 octobre 1948. Elles ont perdu au terme de durs combats. La fuite des populations non-juives locales a été essentiellement encouragé par les leaders arabes, la peur des Arabes de Palestine mandataire et leur espoir de retrouver leurs foyers après le génocide des Yaoud.

Le documentaire partial ne donne pas la voix à des historiens spécialistes de cette période, et exprime le narratif des Arabes palestiniens. L'un d'eux, qui se vante de pouvoir remonter jusqu'à dix générations, déclare : "Nous descendons des Arabes qui ont conquis cette région". Ce ne sont pas des autochtones depuis l'Antiquité. Dans "la période arabe musulmane, Séphoris a été le centre administratif de la région". La présence d'un chandelier dans une maison atteste-t-elle d'ascendants juifs parmi ces Arabes palestiniens, ou le vol d'un chandelier à des Juifs massacrés ? Une question qu'élude le documentaire.

Quatrièmement, il est peu vraisemblable que les habitants de Safuri soient les « descendants des Juifs de l’Antiquité ». S’il s’agit des Arabes de la Palestine mandataire, comme leur nom l’indique, ils venaient de la péninsule arabique, et ne pouvaient pas prétendre à une généalogie en Eretz Israël antérieure à la conquête arabe, soit avant le Moyen-âge. En 2010, la célèbre revue Nature a publié trois études sur la génétique des Juifs. Les communautés juives étudiées ont été, côté ashkénaze, celles du Caucase (Azerbaïdjan, Géorgie), du Moyen-Orient (Iran, Irak), du Maroc, et côté séfarade, celles de Bulgarie et de Turquie, plus des communautés en Éthiopie et en Inde. La « première conclusion  de ce travail confirme ce que d'autres études avaient montré: les communautés juives sont génétiquement plus proches entre elles que des autres populations non juives… L'étude démontre également que toutes ces communautés juives ont des ancêtres communs qui vivaient au Moyen-Orient avant qu'ils ne migrent vers l'Europe et l'Asie… Si cette étude montre qu'il y a bien une origine de ces populations au Moyen-Orient, elle permet aussi de voir qu'il y a eu différents degrés de mixité avec le reste de la population. D'après les résultats, la diaspora juive, c'est-à-dire la dispersion à partir du Moyen-Orient, aurait eu lieu il y a 2 500 ans ».

Le projet politique sioniste
Le projet politique sioniste vise à mettre un terme à cet exil diasporique.

« Entretiens avec des spécialistes, séquences documentaires et archives dévoilent ainsi une riche histoire commune et méconnue, qui résonne comme une esquisse de paix possible pour les hommes d’aujourd’hui ».
      
ALEGRIA  – Arte – Radio Canada – Amythos Films-Tamouz Media 2012, 87 min
Sur Arte les 4 novembre à 01 h 50 et 10 novembre 2016 à 9 h 25

Visuels : © ALEGRIA  Prod et Israel museum

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Les citations sont d'Arte.

mardi 1 novembre 2016

« Après Obama, Trump ? » par Guy Millière


La Maison d’Edition a publié « Après Obama, Trump ? » par Guy Millière. Une brillante synthèse sur les deux mandats du président démocrate Barack Hussein Obama, et une analyse pertinente des enjeux de la prochaine élection présidentielle aux Etats-Unis. Un essai clair agrémenté de nombreuses références. Le 1er novembre 2016, Arte consacre sa soirée aux élections présidentielles américaines.

Depuis une quinzaine d’années, l’universitaire Guy Millière s’est distingué en essayiste expert en résumés clairs, didactiques et honnête d’analyses pertinentes sur la politique américaine.

Proche de milieux néo-conservateurs, Guy Millière s’est installé aux Etats-Unis où il est Senior Fellow de l’American Freedom Alliance et contribue au Gatestone Institute ainsi qu’à la Metula News Agency.

"Transformations fondamentales"
Auteur prolifique, il offre dans son troisième livre consacré au président (POTUS) Barack Hussein Obama un tableau sombre d’une Amérique "asphyxiée" économiquement, affaiblie diplomatiquement, délabrée socialement, et ancrée culturellement à (l'extrême)-gauche.

A bien des égards, le président Obama a opéré des révolutions décisives : économie "assistée", déficits budgétaires considérables, "endettement public vertigineux", "collusions entre grandes entreprises et gouvernement", contournement du Congrès et empiétements sur le domaine législatif - executive orders ou décrets, signature du Joint Comprehensive Plan of Action (JCPOA) ou accord sur le programme nucléaire américain -, nomination politisée de trois membres (justices) "progressistes" à la Cour suprême (SCOTUS), déclarations partisanes "présupposant l'existence de racisme au sein de la police", soutien à des organisations extrémistes noires comme Black Lives Matter, non application de lois fédérales dans les "villes sanctuaires" dirigées par des maires démocrates protégeant des immigrés illégaux "d'intervention d'une agence fédérale", volonté de transformer le pays en gun free zone, refus de qualifier le terrorisme d'islamique ou d'évoquer l'islam radical commettant des attentats sur le sol national, refus d'assumer la Destinée manifeste (Manifest Destiny) déclinée en "exceptionnalisme américain", ce qui a induit un chaos dans le monde arabe et une profusion de conflits dans le monde, diplomatie ayant favorisé le retour de la Russie comme acteur incontournable au Moyen-Orient...

Inspirés du Weather Underground, ces bouleversements fondamentaux sont opposés aux valeurs américaines de libertés et de séparation des pouvoirs.

De très nombreux Américains en ont conscience et leur inquiétude à l'égard de leur avenir, alliée à leur rejet du "politiquement correct" et à leur défiance concernant des politiciens de Washington, expliquent le succès du candidat du parti républicain, Donald Trump.

Ajoutons les actions néfastes du président Obama visant à fragiliser et décrédibiliser le lobby pro-israélien AIPAC et diviser des organisations juives américaines : soutien à JStreet, etc.

L’alternative pour les électeurs américains à l’automne 2016 ? La poursuite de la politique de Barack Hussein Obama et donc du déclin de la première puissance mondiale si Hillary Clinton, la corrompue arriviste, la menteuse cupide à la santé fragile, est élue, ou bien « Make America Great Again » si Donald Trump, qui a imposé les sujets de la campagne au sein des républicains, remporte l’élection présidentielle malgré l'opposition de l'establishment républicain, et applique un programme fondé sur l'allègement fiscal, le démantèlement de l'Affordable Care Act, le contrôle accru aux frontières, la recomposition du parti républicain, la reconstruction de la crédibilité de son pays et l'instauration de l'ordre public ainsi que de la puissance américaine.

Une élection-clé
Les mutations démographiques en cours accentuent l’importance de cette élection essentielle aussi pour le devenir du monde, notamment de la France et d’Israël.

Le 23 juin 2016, les électeurs britanniques s’étaient majoritairement prononcés en faveur de la sortie de la Grande-Bretagne de l'Union européenne (UE). Une heureuse décision qui ébranle une UE peu démocratique, divisée sur les "migrants" et à la diplomatie néfaste. Nul doute que l'issue des élections du 8 novembre 2016 contribuera à éclaircir ou assombrir notre avenir.

Le 26 septembre 2016 a eu lieu le premier des trois débats télévisés entre les deux candidats à la présidence américaine : la démocrate Hillary Clinton et le républicain Donald Trump.

Guy Millière, « Après Obama, Trump ? » La Maison d’Edition, 2016. 102 pages. ISBN : 979-1095770039. 12 €. Livre en librairie dès le 3 octobre 2016 et disponible immédiatement par commande sur le site de La Maison d'Edition