mardi 28 juin 2016

Une plainte pour « propos antisémites » contre le maire d’Arpaillargues


Pourvu d’un permis de construire tacite, Alexandre Sartene a débuté la construction fin mars 2007 d’« un chai de vinification et d’un logement de fonction » y attenant afin de produire du vin dans une « cave 100% cacher » à Arpaillargues (Gard). Le 22 juin 2007, Alain Valantin, maire de cette commune, lui a refusé un « permis de construire tacite acquis le 23 mars 2007 ». Le 29 octobre 2007, Alexandre Sartene a porté plainte près le Procureur de la République de Nîmes contre ce maire pour « propos antisémites, excès de pouvoir et discrimination ». Publié en 2007, par l'agence de presse Guysen International News, cet article est republié, inchangé, à la mémoire de Alexandre Sartene (z'') dont la disparition brutale, prématurée, a stupéfait et bouleversé ceux qui le connaissaient. J'adresse mes condoléances émues à sa famille.


« Juif ashkénaze de Paris » Alexandre Sartene décide de produire du vin dans une « cave 100% cacher », une première en Europe. Ce qui le relie à un de ses grands-pères qui « produisait du vin après sa tournée de facteur ».

Fin 2006, Alexandre Sartene achète et loue des terres : environ 6 ha de vignes et 4 ha de terre agricole sur les communes d’Arpaillargues, Saint-Maximin et Sanilhac. A Arpaillargues, il a 3,5 ha d’un terrain réservé aux activités agricoles ou aux constructions de bâtiments pour l’agriculture.

Un permis de construire tacite
Le 15 décembre 2006, il dépose à la mairie d’Arpaillargues une demande de permis de construire, sur ladite parcelle, en vue d’édifier deux bâtiments : le chai de vinification (cave vinicole) 100% cacher – seul y sera produit du vin cacher - et le logement de fonction y attenant. Celui-ci est destiné, pour un tiers de sa superficie, à loger le rabbin vinificateur et les chomerim chargés de veiller au respect de la cacherout lors des opérations de vinification d’environ 80 tonnes de raisins, soit l’équivalent de 60 000 bouteilles de vin pour le premier millésime 2007.

« En mai 2007, j’ai finalisé la vente de mon appartement en région parisienne pour vivre sur place. En effet, la viticulture est une activité spécifique, a fortiori la production de vin cacher. Le vin est un produit vivant. Il me faut être sur place pour exercer mon métier de viticulteur », explique Alexandre Sartene.

Le 22 janvier 2007, il complète définitivement cette demande en déposant les derniers documents requis.

Deux mois et un jour plus tard, le 23 mars 2007, en vertu de l’art. R 421-18 du Code de l’urbanisme - le défaut de réponse du service instructeur pendant deux mois vaut acceptation tacite de la demande de permis de construire -, il bénéficie d’un permis de construire tacite.

Il commence les travaux le 26 mars 2007. Il en informe les autorités locales, dont le maire et le service instructeur : la communauté de communes de l’Uzège (CCU). Tout se déroule normalement, jusqu’au 13 juin 2007.

Ce jour-là, vers 17 h, Alexandre Sartene dialogue avec Alain Valantin, maire d’Arpaillargues et Aureilhac, en tête à tête, dans un bureau de la Mairie.

Que s’est-il alors passé ?

« Le maire m'intime subitement l'ordre d'arrêter les travaux de construction du chai et du logement de fonction, m'indiquant qu'il allait me notifier officiellement son refus de délivrance de mon permis de construire ! Je lui rétorque calmement que je bénéficie déjà d'un permis de construire tacite depuis le 23 mars, que les travaux sont achevés à hauteur de 75% de la totalité, et qu'il est donc inconcevable de les arrêter, qui plus est, deux mois avant les vendanges et la réception dans le chai de 70 tonnes de raisin. Soudain, le maire me dit : « M. Sartene, vous n'aurez pas l'EDF. De toutes les manières, dans la religion juive, ce n'est pas un problème. Les bougies vous iront très bien. M. Sartene, ce sont MES gendarmes qui vont les accueillir vos rabbins vinificateurs. M. Sartene, avec leurs grands chapeaux qui les protègent du soleil, vos rabbins n'ont pas besoin d'être logés dans un logement de fonction. Une caravane ou un mobile home leur ira très bien. M. Sartene, à Arpaillargues, la loi c'est moi », raconte Alexandre Sartene à GIN le 27 octobre 2007.

« Les propos qui me sont prêtés sont inadmissibles avec, de surcroît, la connotation raciale qui m'est prêtée. Je n'ai jamais tenu de tels propos. J'ai la même approche et le même souci d'équité à l'égard de tous mes administrés, sans me préoccuper de leurs éventuelles convictions religieuses qui, pour moi, font partie de la sphère de la vie privée, et auxquelles le maire d'une commune ne saurait s'intéresser. Je me demande donc ce que cherche M. Sartene en m'ayant attribué des propos, que je réfute », déclare avec vigueur Alain Valantin à GIN, le 31 octobre 2007. Ce maire n’a « nullement l'intention de répondre à quelque interview de » GIN. Il ajoute : « Je suis particulièrement surpris de votre indication m'informant que pour une agence de presse israélienne, vous envisageriez de consacrer un article à M. Alexandre Sartene. Bien évidemment, je n'ai pas à interférer avec vos choix éditoriaux. Si votre publication se faisait le vecteur de propos diffamatoires tels que ceux de M. Sartene, j'agirais aux voies de droit ».

L’opposition du maire

14 juin : les gendarmes de la brigade d'Uzès débarquent « sur mon chantier pour constater une soi-disante infraction au code de l’urbanisme ».
20 juin 2007 : arrêté municipal interruptif des travaux pour le logement de fonction.
22 juin 2007 : arrêté municipal de « refus du permis de construire ». 
6 juillet 2007 : arrêté municipal de « mise sous scellés du chantier ».
8 juillet 2007 : Alexandre Sartene conteste fermement, par courriers recommandés, auprès du Maire ces décisions. Il informe le préfet du Gard de la situation et de la mise en péril de son exploitation viticole. Il le prie de faire tout ce qui est en son « pouvoir afin de surseoir à l’exécution des arrêtés abusifs du maire ».
17 juillet 2007 : deux huissiers de justice assistés de deux gendarmes viennent poser des scellés sur les matériaux et matériels du chantier. Et ce sans aucune décision de justice.
10 août 2007 : raccordement de l’exploitation viticole de M. Sartene au réseau EDF. Un secrétaire de mairie, chargé de surveiller à la demande du maire les travaux, remet l’arrêté municipal interruptif des travaux du 20 juin 2007 à Dorocq, entreprise mandatée par EDF pour poser le compteur.
14 août 2007 : un agent d’EDF vient couper le courant. Alexandre Sartene utilise alors un groupe électrogène qu’il avait acquis par précaution peu auparavant.
20 août 2007 : venue du rabbin représentant le Consistoire israélite de Paris pour labelliser le domaine « Pessah Cacher Beth Din de Paris ». Le label est accordé.
21 août 2007 : Alexandre Sartene est entendu par la brigade de gendarmerie d’Uzès dans le cadre du différend sur le permis de construire.
22 août 2007 : il dépose devant le tribunal administratif de Nîmes un recours pour excès de pouvoir afin d’obtenir l’annulation des quatre arrêtés municipaux pris à son encontre.
26 septembre 2007 : Alexandre Sartene dépose une demande d’inscription sur les listes électorales d'Arpaillargues. « Le soir même, présidée par le maire, la commission électorale n’examine même pas ma demande, mais elle inscrit des nouveaux électeurs et en radie d’autres », s’indigne Alexandre Sartene. 
27 septembre 2007 : Alexandre Sartene informe le préfet de la gravité de cette situation.
3 octobre 2007 : Jean-Claude Poinsignon, « un Juste, lui », 2e adjoint au maire et représentant du président du T.G.I de Nîmes au sein de ladite commission, confirme par écrit à Alexandre Sartene qu’à sa grande surprise sa demande n’a pas été examinée par cette commission. Il l’informe avoir saisi de cette irrégularité le préfet du Gard et le président du TGI de Nîmes.
29 octobre 2007 : Alexandre Sartene porte plainte près du Procureur de la République de Nîmes contre le maire Alain Valantin pour propos antisémites, excès de pouvoir et discrimination.

lundi 27 juin 2016

Arménie 1915. Centenaire du génocide


L’Hôtel de Ville de Paris a présenté l’exposition Arménie 1915. Centenaire du génocide à l’occasion du centième anniversaire du génocide commis à l’égard des Arméniens. Cette exposition présente « un état de nos connaissances sur cet événement marquant de l’histoire du XXe siècle, illustrant les violences de masse commises contre les populations civiles et leurs conséquences ». En éludant notamment la dhimmitude et le grand mufti de Jérusalem al-Husseini, alors officier dans l'armée ottomane. Lors de sa visite en Arménie, le pape Françoise a reconnu le 25 juin 2016, dès le premier jour de son séjour, le génocide commis à l'égard des Arméniens. Ce qui a suscité l'ire de la Turquie.

Arménie 1915. Centenaire du génocide
« Le génocide des Arméniens de l’Empire ottoman. Stigmatiser, détruire, exclure »


« Les violences de masse perpétrées contre les Arméniens ottomans en 1915-1916 par le régime jeune-turc ont inauguré « le siècle des génocides », le XXe siècle, celui des deux guerres mondiales et des idéologies totalitaires ».
Ainsi débute le dossier de presse de cette exposition.

Non, le génocide des Arméniens n’a pas été le premier des génocides du XXe siècle.

Il a été précédé par le massacre des Héréros et des Namas, dans le Sud-Ouest africain allemand (Deutsch-Südwestafrika, actuelle Namibie) dès 1904. Ordonné par le général Lothar von Trotha, ce massacre est qualifié de premier génocide du XXe siècle. Il s’est déroulé sur plusieurs années, dans le cadre de la  conquête d'un territoire africain par les troupes coloniales allemandes (1884-1911). Environ 80 % des autochtones insurgés et leurs familles - 65 000 Héréros et environ 20 000 Namas – ont été tués, internés dans des camps de concentration, où ils étaient tatoués « GH » (Gefangener Herero, prisonnier Héréro), ou de travaux forcés. Une partie a été victime d’expériences prétendument médicales.

Produite par la Ville de Paris et accueillie dans son Hôtel de Ville, l’exposition Arménie 1915. Centenaire du génocide a bénéficié du prêt exceptionnel de 350 documents photos et de 150 pièces prêtés par le Musée-Institut du Génocide Arménien et la Bibliothèque Nubar à Paris.

Elle « vise à présenter au grand public une synthèse des savoirs » actuels « sur ces violences extrêmes et leurs conséquences ».

Génocide
Les génocides constituent des « pratiques issues de la modernité considérées en leur temps comme un moyen radical de résoudre les questions de minorités, de purifier un pays de ses « ennemis intérieurs ». Ces violences de masse illustrent une époque marquée par les idéologies totalitaires et le nationalisme, qui ont été à l’origine des deux guerres mondiales ». Un peu rapide…

Le dossier de presse de l’exposition débute à la fin du XIXe siècle, sans évoquer la dhimmitude, le statut précaire des dhimmis – Juifs, chrétiens, etc. – sous domination islamique, et caractérisé par de fréquents massacres, spoliations, etc. Un statut évoqué par le réalisateur Elia Kazan dans America, America, dans lequel sont représentés des dhimmis grecs et arméniens vivant vers 1890 en Anatolie, leur peur, leurs divisions attisées par le pouvoir ottoman, etc. De même le rôle des dhimmis dans l’essor économique est occulté.

Le « génocide des Arméniens montre que le contexte de la Première Guerre mondiale et l’émergence d’un régime totalitaire, celui des Jeunes-Turcs, ont constitué les deux conditions dont le pouvoir avait besoin pour mettre en œuvre son programme génocidaire ».

A la charnière des XIXe et XXe siècles, les Arméniens « sont principalement concentrés dans les six provinces orientales de l’Empire ottoman, leur terroir ancestral, ainsi qu’à Constantinople et dans les principales villes d’Anatolie. C’est ce monde vivant qui va subir des massacres dès 1895, puis en Cilicie en 1909, avant d’être définitivement éradiqué en 1915 ».

De « 1908 à 1918, l’Empire a été dirigé par le Comité Union et Progrès. L’efficacité de son programme génocidaire a largement été déterminée par l’association de l’État-parti avec les notables locaux, les cadres religieux et les chefs tribaux ».

A son arrivée au pouvoir en juillet 1908, le Comité Union et Progrès (CUP) « hérite d’une situation catastrophique et d’une image de l’Empire ottoman dégradée. En effet, les massacres organisés contre les Arméniens sous le règne du sultan Abdülhamid II en 1894-1896 ont beaucoup contribué à révéler la nature tyrannique du régime impérial et ses pratiques à l’égard des minorités non musulmanes. Pour les unionistes une décennie plus tard, ces violences pré-génocidaires ont probablement constitué la première étape de l’élimination d’une communauté stigmatisée comme étrangère car n’appartenant pas à la communauté des croyants.

« L’idéologie dominante, le darwinisme social, partait du postulat que le Comité avait pour mission de régénérer la « race turque » et de lui faire retrouver les vertus des ancêtres. Ce parti a pourtant suscité bien des espoirs en accédant au pouvoir. Entre la révolution jeune-turque et le coup d’État du 25 janvier 1913 qui instaure un parti unique, laissant les mains libres au Comité Union et Progrès, les crises internes et externes se sont multipliées et ont contribué à la radicalisation de la direction du parti-État ».

La « guerre constitue la première condition à la mise en œuvre d’une politique systématique d’extermination. Elle permet notamment la mobilisation, dès le début d’août 1915, des Arméniens âgés de 20 à 40 ans, autrement dit des « forces vives » arméniennes, neutralisées. Le projet d’homogénéisation ethnique de l’Asie Mineure, caressé par les chefs du CUP, a alors pris la forme d’une entreprise d’extermination des Arméniens et des Syriaques ».

« L’offensive ottomane sur le front caucasien, en décembre 1914, est accompagnée, sous couvert d’opérations militaires, de massacres localisés, en particulier dans la région d’Artvin et tout au long de la frontière avec la Perse, où la population arménienne d’une vingtaine de villages est massacrée, de même qu’en Azerbaïdjan perse, où des contingents de l’armée ottomane, soutenus par des chefs tribaux kurdes, exterminent des villageois arméniens des plaines de Khoy, Salmast et Ourmia.

La « décision d’exterminer les Arméniens a été prise entre le 20 et le 25 mars 1915, au cours de plusieurs réunions du Comité central unioniste ».

« Dans le partage des tâches, la planification des déportations était assurée par le Directorat pour l’installation des tribus et des migrants qui a installé dès la fin août 1915 une sous-direction des déportés à Alep ; la police dressait les listes d’hommes à déporter ; la gendarmerie assurait l’« encadrement » des convois ; les services du Trésor s’occupaient de « gérer » les « biens abandonnés ».

« Sur ordre donné par le ministre Enver le 28 février, les dizaines de milliers de conscrits arméniens servant dans la IIIe Armée ont été désarmés et versés dans des bataillons de travail ou exécutés. En mai, les autorités internent et exécutent les hommes âgés de 16 à 60 ans ou optent, dans les districts à forte densité arménienne, pour la conscription des 16-19 ans et 41-60 ans, jusqu’alors épargnés. Ces hommes sont exécutés dans des endroits isolés ».

Le 24 avril 1915, « sur ordre du ministre de l’Intérieur, Talât, les autorités procèdent à l’arrestation des élites arméniennes, à Istanbul comme dans les villes de province, marquant le début officiel du programme génocidaire. Ces hommes sont exécutés localement ou momentanément internés à Çangırı et Ayaş, autour d’Ankara et de Kastamonu, avant d’être assassinés ».

Le « génocide s’est opéré en plusieurs phases : l’élimination des conscrits ; l’élimination des élites ; l’élimination des autres hommes adultes ; la déportation des femmes et des enfants entre mai et septembre 1915 ; l’internement des survivants dans des camps de concentration du désert syrien, fermés à l’automne 1916 ».

« La vengeance des Arméniens. Le procès Tehlirian  », documentaire de Bernard George soulignait un fait majeur : des « bataillons de bouchers » sédentaires émanaient du Parti. Ces unités spéciales sédentaires, chargées du processus d'élimination, étaient composées de trois groupes : des tribus kurdes, des immigrants du Caucase et des Balkans, haïssant les chrétiens et ayant soif de vengeance, et des prisonniers de droit commun ou psychopathes, libérés des prisons où ils étaient détenus par le Parti du progrès ».

Après avoir subi des violences et atrocités, les « rescapés recensés à la fin de la guerre peuvent être classés en deux catégories principales : quelques milliers d’enfants et de jeunes filles enlevés par des tribus bédouines et récupérés après l’armistice d’octobre 1918 ; plus de cent mille déportés, surtout ciliciens, que les forces britanniques découvrent, dans un état indescriptible, lors de leur lente conquête de la Palestine et de la Syrie, dès la fin de 1917 et en 1918. On recense par ailleurs plusieurs dizaines de milliers de rescapés dans le Caucase et en Perse ».

À la fin de la Première Guerre mondiale, des dizaines de « refuges pour femmes et des orphelinats dispersés au Proche-Orient et en Grèce assurent la réhabilitation des rescapés qui constitueront la base de la diaspora en formation dans les années 1920, trouvant en France, et notamment à Paris, un de ses points d’ancrage ».

Le dossier de presse omet une des caractéristiques de ce génocide : le sort de femmes et enfants arméniens, convertis de force à l’islam, adoptés dans des familles turques ou kurdes, et devenus des « crypto-Arméniens  » ou  « restes de l’épée » (kiliç artigi), parfois qualifiés par les familles adoptives de djavours (infidèles) et dénommés par le journaliste arménien de Turquie Hrant Dink « âmes errantes ». Combien sont-ils, eux et leurs descendants ? Un sujet sensible pour de nombreuses familles, parfois tabou, notamment pour l’Etat turc qui veille sur son identité.

Entre 1922 et 1927, « environ 58 000 réfugiés arméniens débarquent à Marseille : certains transitent par des camps de fortune, comme le camp Oddo, le camp Hugo, le camp de Sainte-Marthe. D’autres vont s’établir ensuite dans les quartiers de la périphérie marseillaise, à Saint-Julien, Saint-Loup, Saint-Jérôme, Saint-Antoine et Sainte-Marguerite, ou au-delà à Martigues, Gardanne, Uzès, Avignon ».

D’autres vont remonter la vallée du Rhône pour se fixer à Bollène, Aubenas, Privas, Valence, Romans, Grenoble, et autour de Lyon, à Vienne, Décines, Pont-de-Chéruy, Villeurbanne, etc. La région parisienne attire également une partie de ces réfugiés qui s’installent dans la petite couronne, à Alfortville, Gentilly, Issy-les-Moulineaux, Arnouville et, à Paris, dans les quartiers de Belleville et de Cadet.

Parmi ces descendants de survivants, Paul Kieusseian, victimologue, et Loïc Ohanian, podologue, fondateurs en 1992 de Sassoun, association arménienne d’amitié entre les peuples Juifs et Arméniens,  et qui apporte son soutien indéfectible à l’Etat d’Israël.

Autre omission dans cette exposition : le grand mufti de Jérusalem al-Husseini, alors officier dans l'armée ottomane

CHRONOLOGIE

• "2 août 1914
Signature de l’accord secret d’alliance entre l’Empire ottoman et l’Allemagne.
2 novembre 1914
Entrée en guerre de l’Empire ottoman aux côtés de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie.
4 janvier 1915
Défaite de la IIIe Armée ottomane à Sarikamich contre les forces russes.
25 février 1915
Les conscrits arméniens de la IIIe Armée ottomane sont désarmés et versés dans des bataillons de travail ou exécutés.
20 avril 1915
Les deux quartiers arméniens sont attaqués par la troupe et des miliciens : l’autodéfense de la ville de Van commence.
24 avril 1915
Plusieurs centaines de membres des élites arméniennes sont arrêtées à Constantinople et dans les villes de province et déportées.
Mai 1915
Les hommes adultes des six provinces orientales sont arrêtés et exécutés.
Juin-Septembre 1915
1 040 000 femmes, enfants et vieillards sont déportés vers les déserts de Syrie en 306 convois.
Ces marches de la mort font plusieurs centaines de milliers de victimes.
Octobre 1915-Novembre 1916
Les déportés parvenus en Syrie sont versés dans une vingtaine de camps de concentration.
Mars 1916
Les autorités décident de liquider les 500 000 déportés encore présents dans les camps.
Juillet-Novembre 1916
Les camps de concentration sont fermés et les derniers déportés poussés au cœur du désert, à Der Zor. En quelques mois, 197 250 Arméniens sont exécutés dans la vallée proche du Khabour".


PORTRAITS CROISÉS

Mehmed Talât (1874-1921), "chef du Comité central unioniste, et Krikor Zohrab (1860-1915), juriste de renom, « étaient des amis et dînaient souvent ensemble. L’un était le chef du Comité central jeune-turc et ministre de l’Intérieur, l’autre une figure emblématique des cercles arméniens, avocat, député au parlement ottoman, écrivain de talent. Alors que les élites arméniennes avaient déjà été arrêtées et les déportations entamées, Mehmed Talât et Krikor Zohrab se rencontrent en soirée, le 2 juin 1915, au Cercle d’Orient, haut lieu de rendez-vous des élites ottomanes dans le quartier de Péra à Constantinople. Ils y font une partie de tavlou (sorte de jacquet oriental) à l’issue de laquelle les deux hommes se quittent, vers minuit. Dans l’heure qui suit, Krikor Zohrab est arrêté chez lui par les policiers aux ordres de son ami et déporté : il sera assassiné par un cadre militaire du parti, Çerkes Ahmed, quelques semaines plus tard, la tête fracassée, sur la route entre Ourfa et Diyarbékir où on l’escortait officiellement pour être traduit en justice.

Cette photographie prise à Marach résume parfaitement la situation des Arméniens ottomans au printemps 1915. Les hommes représentés sur le registre inférieur du document sont des habitants de la ville arménienne de Zeytun, réputés pour leur courage et leur indépendance d’esprit. Ils ont à plusieurs reprises tenu tête aux forces ottomanes qui avaient tenté d’investir leur nid d’aigle, en 1863, puis en 1895 lorsque des irréguliers ont attaqué la ville.

Au printemps 1915, leur réputation est telle qu’ils sont les premiers visés par le programme génocidaire. Les autorités prennent pour prétexte la résistance d’une quinzaine de déserteurs originaires de la ville, retranchés sur les hauteurs, pour faire investir la ville par plusieurs brigades de la IVe Armée ottomane. Le commandant de cette armée, Ahmed Ce mal, a demandé au chef religieux des Arméniens de Cilicie, le catholicos Sahag II Khabayan, d’écrire aux notables de la ville, dont bon nombre sont sur cette photographie, pour qu’il leur demande de se soumettre aux ordres des autorités. Ce mal menaçait, dans le cas contraire, d’exterminer tous les Arméniens de Cilicie. Ces hommes se sont soumis à ces ordres et ont été déportés.

Ils sont photographiés ici à Marach, sur le chemin de la déportation, avec sur le plan supérieur les autorités civiles et militaires de la ville, ainsi que ses notables turcs.

Victimes et bourreaux sont réunis sur cet unique document. Les premiers seront massacrés quelques jours plus tard".

Le 18 août 2015, à 20 h 35, LCP (La Chaîne parlementaire) diffusa un documentaire de Laurence Jourdan sur le génocide ayant visé les Arméniens : "Le génocide arménien a coûté la vie à plus d’un million d’Arménien. Il y a 100 ans, le 24 avril 1915, l’arrestation de plus de 600 notables et intellectuels Arméniens, lors d’une rafle ordonnée à Constantinople par les nationalistes Jeunes-Turcs, alors au gouvernement dans l’Empire Ottoman, scellait le destin des deux tiers des Arméniens d’Anatolie. Entre un million et un million et demi d’Arméniens, accusés de complot au profit des Russes, alors que la Turquie venait de s’engager dans la Première Guerre mondiale aux côtés de l’Allemagne et de l’Autriche-Hongrie, ont été victimes entre 1915 et 1916 d’une politique de déportations et de massacres. Ce film raconte cette page de l’Histoire, en replaçant les faits dans le contexte géopolitique complexe du début du siècle. Par le biais de documents d’archives et les témoignages disponibles des différents acteur s et/ou témoins de cette tragédie, ce documentaire revient sur l’origine, la nature et les enjeux du génocide arménien".

Toute l'Histoire diffusa les 20 novembre à 20 h 45, 22 novembre à 17 h 28, 23 novembre à 12 h 32 et 25 novembre à 23 h 15 Aghet 1915, le génocide arméniendocumentaire de Eric Friedler  (2010, Allemagne, 90 minutes) avec Martina Gedeck, Sandra Hüller, Sylvester Groth : "En arménien, le mot aghet signifie catastrophe. Cette catastrophe, c'est celle du massacre d'un million et demi d'Arméniens entre 1915 et 1918, dans l'Empire ottoman. Mais la Turquie d'aujourd'hui refuse toujours de reconnaître sa responsabilité dans ce que les historiens sont presque unanimes à qualifier de génocide. Le président turc Erdogan déclare avoir encore besoin de preuves. Et même si l'on commence, timidement, à oser aborder publiquement le sujet dans le pays, ceux qui s'opposent à la version officielle risquent gros".

Lors de sa visite en Arménie, le pape Françoise a reconnu le 25 juin 2016, dès le premier jour de son séjour, le génocide commis à l'égard des Arméniens. "Je prie ici pour que plus jamais de telles tragédies ne se passent", a déclaré François, en se recueillant avec le président Serge Sarkissian, devant la flamme perpétuelle du Mémorial du génocide arménien à Tzitzernakaberd. 

Après avoir déposé une couronne de fleurs, il "est descendu quelques marches jusque dans une cour intérieure ronde entourée de douze stèles géantes de basalte inclinées qui représentent les douze provinces où les Arméniens avaient enduré sous l'Empire ottoman les grands massacres en 1915-1916". 

« Cette tragédie, ce génocide, a marqué malheureusement le début de la triste série des catastrophes immenses du siècle dernier », a aussi déclaré le pape devant le président Serge Sarkissian et les politiciens arméniens. Le pape a évoqué « la tragédie » et l'effroyable et folle extermination » subies par les Arméniens sous l'Empire ottoman entre 1915 et 1917, avant d'inviter « les peuples arménien et turc à prendre le chemin de la réconciliation ».

"Le pape avait déjà évoqué un génocide en avril 2015 au Vatican, provoquant la colère d'Ankara et le rappel de son représentant au Saint-Siège durant près d'un an. 

Une "étole rouge sur les épaules, au milieu des évêques de l'Église apostolique arménienne vêtus de noir et portant une capuche de même couleur, le pape a écouté très concentré les chants d'un chœur de femmes puis un groupe de flûtistes. L'assemblée a entonné le chant religieux arménien "Hrashapar" ("Miraculeux"). Un évêque a lu un épître : "Vous avez dû supporter un grand combat" et le pape a prononcé une prière d'intercession. Il s'est rendu ensuite en voiture découverte dans les jardins où il a arrosé un arbre en signe de paix et de renaissance, puis s'est assis à une table en plein air, sur laquelle était ouvert un grand livre d'or. "Je prie ici, avec la douleur au cœur, pour que plus jamais de telles tragédies ne se passent, pour que l'humanité n'oublie pas et sache vaincre le mal par le bien", a-t-il écrit dans son message. "Que Dieu protège la mémoire du peuple arménien ! La mémoire ne peut être étouffée ni oubliée ! La mémoire est source de paix et d'avenir !"

"Au loin, alors qu'une petite foule applaudissait, on distinguait le mont Ararat enneigé, lieu symbolique de la culture chrétienne arménienne, où se serait posé selon la légende l'Arche de Noé, et situé aujourd'hui en Turquie".

La Turquie a qualifié de « très malheureux » les propos du pape François nommant le génocide en Arménie sous l'Empire ottoman. Elle considère que ces propos relèvent de « la mentalité des croisades ». « Ce n'est pas un point de vue objectif qui correspond à la réalité. On peut voir toutes les marques et les reflets de la mentalité des croisades dans les propos du pape », a affirmé le soir-même le Premier ministre adjoint Nurettin Canlikli, selon l'agence turque d'information Anadolu. 

Le pape François « ne fait pas de croisade » ni ne s'est exprimé contre la Turquie « dans un esprit de croisade », a réagi le porte-parole du Vatican. « Si l'on écoute le pape, il n'y a rien (dans ses propos) qui évoque un esprit de croisade. Sa volonté est de construire des ponts au lieu de murs. Son intention réelle est de construire les fondations pour la paix et la réconciliation. François a prié pour la réconciliation de tous, n'a pas prononcé un mot contre le peuple turc. Le pape ne fait pas de croisade, ne cherche pas à organiser de guerres », a affirmé lors d'une conférence de presse le père Federico Lombardi à Erevan. 

La "reconnaissance du génocide arménien par les députés du Bundestag, le 2 juin 2016, avait déjà provoqué la colère de Recep Tayyip Erdogan qui avait prévenu que cela allait « sérieusement affecter les liens turco-allemands ».

TEMOIGNAGES

ARCHAG VRAMIAN, député de Van [1912]
« Personne ne songe à la partition de la Turquie. Cela serait une stupidité, non pas parce que nous n’en sommes pas capables, mais parce que nos intérêts sociaux-économiques l’exigent. Les Turcs ne comprennent pas la fédération que nous réclamons et voient en elle du séparatisme. Il est indispensable de les convaincre et de faire comprendre aux Turcs que cela est le seul moyen de [conserver] l’intégrité de la Turquie. »

KUŞÇUBAŞIZÂDE EŞREF, directeur de l’O.S. au ministère de la Guerre [1919]
« L’Organisation spéciale était une boîte secrète qui est devenue l’édifice fondamental assurant la sécurité intérieure et extérieure de l’État ottoman. [...] Pour cela, elle disposait de ses propres cadres, d’uniformes, de trésorerie, de son chiffre, étant un État dans l’État. En assumant des missions qui dépassaient les limites normales, elle a acquis une personnalité morale. En poursuivant ses trois principaux objectifs, concrètement l’unification de la Turquie, l’union islamique et le panturquisme, l’Organisation a mis en œuvre la politique intérieure et extérieure de l’État. »

WINSTON CHURCHILL [1929]
« En 1915, le gouvernement turc commença et mena à bonne fin sans ménagements une œuvre infâmante, le massacre et la déportation générale des Arméniens d’Asie Mineure [...] La suppression de ce peuple sur la carte de l’Asie Mineure fut à peu près aussi complète qu’elle pouvait l’être à une aussi grande échelle [...] Il ne fait aucun doute que ce crime fut planifié et exécuté pour des raisons politiques. Une chance se présentait de purifier le sol turc d’un peuple chrétien opposé à toutes les ambitions turques. »

HALIL [MENTEŞE], ministre des Affaires étrangères [1930]
« J’ai été pris d’anxiété quand j’ai reçu ces télégrammes concernant les Arméniens.
Je n’ai pu dormir la nuit. Le coeur ne pouvait rester indifférent à cela. Mais si ce n’était pas nous, c’était eux qui allaient le faire. Naturellement, c’est nous qui avons commencé. Il s’agissait pour notre nation de la vie ou de la mort. »

DR. CLARENCE D. USSHER, La Défense héroïque de Van [1916]
« Avant le lever du soleil, le mardi 20 avril, nous entendîmes plusieurs coups de fusil dans la plaine de Varak. Ils furent suivis d’une fusillade. Pendant la nuit, les soldats turcs avaient occupé une ligne de tranchées près du quartier arménien d’Aykesdan (le Jardin). Deux d’entre eux s’étaient emparés d’une belle jeune femme, l’une de nos anciennes orphelines, fuyant avec ses enfants de Chuchantz vers la ville. Les soldats turcs tirèrent et tuèrent deux hommes arméniens qui couraient au secours de la jeune femme. Tout cela eut lieu devant les bâtiments de l’orphelinat allemand sous les yeux de Herr et de Frau Spörri. Ces quelques coups de feu avaient été le signal d’une fusillade des Turcs de tous les côtés et presque immédiatement Cevdet bey ouvrit des tirs d’artillerie sur le quartier arménien à Aykesdan et aussi sur le quartier arménien de la ville fortifiée ».

RAFAËL DE NOGALES, Massacres à Siirt
« Sur la route de Siirt, plusieurs officiers du bataillon de volontaires de Başkale me prirent à part et prirent le temps de m’expliquer, d’un air très satisfait, comment et quand les autorités à Bitlis avaient tout prévu, attendant seulement l’ordre final de Halil bey pour entamer les massacres les plus lâches de l’histoire de l’Arménie. 
Cédant à l’impulsion de la camaraderie, avec laquelle les Turcs m’avaient toujours traité - peut-être parce que j’avais appris leur langue - ces gars me conseillèrent même de me dépêcher si je voulais arriver à temps pour assister au massacre de Siirt qui avait à cette heure déjà dû commencer sous la direction de gouverneur général de la province, Cevdet bey ».

Jusqu’au 4 juillet 2015
À L’Hôtel de Ville
A la Salle des prévôts - Parvis de la Libération
Tous les jours, sauf dimanches et jours fériés, de 10 h à 18 h 30

Visuels
Une du Petit Journal, n° 1303 du 12 décembre 1915.
© Bibliothèque Nubar

Réfugiés arméniens de Kessab embarquant dans la baie de Bazit sur des chaloupes françaises pour rejoindre Le Michelet, avril 1909.
© Musée-Institut du Génocide Arménien

Escadron de Kurdes hamidiye qui jouèrent un rôle déterminant dans les massacres de 1895. CPA
© Michel Paboudjian

Réfugiés arméniens de Kessab sur la plage de la baie de Bazit attendant leur rembarquement sur le croiseur Le Michelet, avril 1909
© Musée-Institut du Génocide Arménien

Convois de déportés près de Suşehri, près de Zara, sur la route de Sıvas.
© Photographie Viktor Pietschmann, Naturhistorischen Museum, Vienne

Adana, avril 1909, quartier arménien incendié pendant les massacres.
© Société de Géographie, Paris

Réfugiés arméniens de Kessab embarquant dans la baie de Bazit sur des chaloupes françaises pour rejoindre Le Michelet, avril 1909.
© Musée-Institut du Génocide Arménien

Déportés arméniens regroupés dans la caserne ottomane d’Alep après le départ des troupes turques, en 1918.
© Bibliothèque Nubar

Convoi d’hommes adultes arméniens extraits du Konak Rouge de Mezre sous escorte pour une destination inconnue.
© Pères Mékhitaristes de Venise

Arméniens de Zeytun déportés et momentanément emprisonnés à Marach.
© Musée-Institut du Génocide Arménien, Erevan

Carte
© DR

Affiche de W. B. King, collecte de fonds du NER au profit des réfugiés arméniens.
© Library of Congress

Ouvriers arméniens d’un atelier de montage de chaussures, à Belleville, c. 1926/1928.
© Bibliothèque Nubar

Mehmed Talât (1874-1921), chef du Comité central unioniste.
© Bibliothèque Nubar

Krikor Zohrab (1860-1915), juriste de renom.
© Michel Paboudjian

Articles sur ce blog concernant :
Les citations et les repères chronologiques proviennent du dossier de presse. Cet article a été publié le 3 juillet 2015, puis les 18 août et 23 novembre 2015.

dimanche 26 juin 2016

« Sainte-Sophie dévoilée », documentaire de Olivier Julien et Gary Glassman


Arte rediffusera les 26 juin et 10 juillet 2016, dans la série Monuments éternels, « Sainte-Sophie dévoilée  », documentaire de Olivier Julien et Gary Glassman (2014). Les tentatives de préserver des effets d'un séisme cette magnifique basilique au style architectural byzantin ayant influé sur les styles catholique et arabe, transformée en mosquée, puis désacralisée pour devenir un musée.
Souhaitée par l'empereur Constantin en 330, après sa conversion au christianisme, Sainte-Sophie a été édifiée à Constantinople (devenue Istanbul) sur une colline dominant la mer de Marmara.  

Incendiée en 404, elle est reconstruite en 415 par l'empereur Théodose II selon un plan basilical classique conçu par l'architecte Roufinos. Consacrée le 8 octobre 415, la basilique brûle de nouveau le 13 janvier 532. 

Le 23 février 532, l'empereur Justinien décide de la reconstruire, agrandie. Il fait appel au physicien Isidore de Milet et au mathématicien Anthémius de Tralles. Leur inspiration ? Le Panthéon de Rome et l'art chrétien primitif d'Occident.

Les matériaux ? Prestigieux : récupération des colonnes hellénistiques du temple d'Artémis à Éphèse, choix du porphyre d'Égypte, du marbre vert de Thessalie, des pierres noires de la région du Bosphore, de pierres précieuses jaunes de Syrie. Les décors intérieurs, notamment les mosaïques, sont achevés sous le règne de l'empereur Justin II (565-578). Sol, plafonds... Les mosaïques tapissent l'ensemble des surfaces. Messages de ces mosaïques à l'or omniprésent et représentant la lumière, métaphore de Dieu, représenté par l'empereur Justinien. Un "formidable décor pour la mise en scène de son pouvoir". Un éblouissement pour les habitants de Constantinople. Comme une "entrée au Paradis". Une église "transcendentaale".

Pendant cinq ans, plus de dix mille ouvriers participent à l'édification de cet immense monument chrétien.

Ébranlée par des séismes qui la fissurent (553, 557) ou détruisent son dôme central (558), Sainte-Sophie est restaurée sur ordre de l'empereur qui confie les travaux à Isidore le Jeune, fils d'Isidore de Milet. Sont alors utilisés des matériaux plus légers. Le dôme atteint 55,6 m² de hauteur totale.

Sous la direction du patriarche de Constantinople Eutychius, Sainte-Sophie est reconsacrée le 23 décembre 562. Le poète byzantin Paul le Silentiaire crée un poème épique, l'Ecphrasis.

Construite dans sa structure contemporaine en 537, Sainte-Sophie ou Hagía Sophía (« sainte Sagesse », « Sagesse Divine ») « a été pendant un millénaire la plus grande basilique chrétienne du monde » et le « centre religieux de l’Empire byzantin ». 

Siège du patriarche orthodoxe de Constantinople, Sainte-Sophie accueillait des cérémonies impériales byzantines, tel le couronnement des empereurs.

Lors du sac de Constantinople, en 1204, pendant la Quatrième croisade, l'église est pillée par les Croisés avides de s'emparer des matières précieuses. 

Lors de l'occupation latine de Constantinople (1204–1261), la basilique devient le siège du patriarche latin de Constantinople. Là, Baudouin VI de Hainaut est couronné empereur le 16 mai 1204. Le doge de Venise Enrico Dandolo, un des chefs de la croisade, y est enterré.

En 1261, les Byzantins conquièrent Constantinople.

En 1453, après la victoire des Ottomans, la basilique est transformée, mais garde son nom, Ayasofya. 

Transformée en mosquée lors de la conquête islamique de Byzance, elle représente pendant cinq siècles l’islam victorieux de la chrétienté. Sa « beauté inspirera l'architecture ottomane », telle celle de la Mosquée bleue. 

Sous le règne de Mehmed II, Sainte-Sophie est délabrée. Ce sultan Mehmed II la fait nettoyer et la mue en une mosquée en recouvrant la mosaïque de Marie dans l'abside de Sainte-Sophie, non pas de lait de chaux mais d'un voile, puis de chaux comme les autres églises. Successeur de Mehmed II, le sultan Bajazed II fait construire un nouveau minaret pour remplacer celui de son père.

En 1934, succédant au défunt empire ottoman, la République turque de Mustafa Kemal Atatürk « la désacralise et la transforme en musée ». 
Des « travaux de recherche et de restauration permettent alors de redécouvrir sous les décorations ottomanes une partie des trésors qu'elle abritait : les œuvres byzantines exceptionnelles mises au jour ont suscité un élan qui a permis de redonner à l'Empire byzantin sa juste place dans l'histoire ».

Sa « restauration par Fossati mettra à jour des œuvres byzantines exceptionnelles. Mais l’avenir de la gigantesque coupole de Sainte-Sophie et des merveilles qu'elle recèle est incertain : un grand séisme est annoncé dans les vingt prochaines années, et les travaux de restauration sont ralentis par des tensions politico-religieuses ».

Une « équipe internationale d'architectes, de sismologues et d'ingénieurs cherche à percer les secrets de l'exceptionnelle résistance du bâtiment aux séismes. En analysant ce qui fait la force de l'édifice, ils espèrent découvrir ses faiblesses cachées afin de pouvoir le préserver. En suivant leurs travaux in situ, ce documentaire nous plonge dans l’histoire des civilisations, de l'art et des religions, et se double d'une enquête scientifique contemporaine ».

Monument attirant une foule de visiteurs et générant donc une manne financière considérable, Sainte-Sophie redeviendra-t-elle une mosquée ? Le vice-premier ministre turc Bülent Arinç en avait exprimé le désir en novembre 2013. En 2014, l’historien français Sébastien de Courtois confiait à La Croix  que deux « anciennes églises, à Iznik et Trabzon » l’étaient devenues : « Sainte-Sophie d’Istanbul pourrait subir le même sort que le Musée Sainte-Sophie de Trabzon, [haut lieu byzantin de l’antique Trébizonde, sur la mer Noire. Depuis plus de deux ans], pendant la prière, on tire des rideaux devant les fresques qui représentent des visages humains ». Et ce quotidien catholique de poursuivre : « le Musée Sainte-Sophie d’Iznik (l’ancienne Nicée en Anatolie, siège du concile de 325), après quelques travaux de restauration, est désormais totalement mosquée ».

« La seule chose qui puisse protéger Sainte-Sophie d’Istanbul, c’est que ce musée se trouve justement à Istanbul et qu’il est ardemment défendu par le Patriarcat œcuménique et par la diaspora grecque qui se sentent héritiers du patrimoine byzantin de Constantinople », estimait aussi Sébastien de Courtois.

Autre cas cité par La Croix : « monastère du Stoudion, le plus vieil édifice chrétien d’Istanbul. Fondé en 454, puis abandonné par les moines après 1453, il avait été converti en mosquée à l’époque ottomane. Partiellement détruit par des séismes aux XVIIIe et XIXe siècles, il était devenu musée en 1946. Mais en 2012, une décision du conseil des ministres, sous prétexte de restauration, l’a subrepticement retransformé en mosquée ».

Mais Sainte-Sophie pourrait-elle retrouver son statut chrétien ? Inimaginable dans la Turquie dirigée par les islamistes.


« Sainte-Sophie dévoilée  », documentaire de Olivier Julien et Gary Glassman 
2014, 88 min
Sur Arte les 2 mai à 20 h 50, 3 mai à 15 h 20, 12 mai à 15 h 50 et 20 mai 2015 à 15 h 50

Visuels : © ZED/Providence Pictures
La basilique Sainte-Sophie
Irvin Cemil Schick, historien de l'art à l'université Sehir d'Istanbul
La basilique Sainte-Sophie 
L'élément le plus frappant de la basilique Sainte-Sophie est son dôme central monumental.
Dôme de la basilique Sainte-Sophie 

Articles sur ce blog concernant :
Les citations proviennent d'Arte. L'article a été publié le 1er mai 2015.

samedi 25 juin 2016

« Omer Fast. Present Continuous »


Le BALTIC Centre for Contemporary Art, Gateshead (Royaume-Uni) présente l’exposition éponyme itinérante et peu didactique. Vidéaste-installateur israélien né en 1972 à Jérusalem (Israël), Omer Fast  a grandi aux Etats-Unis et vit à Berlin (Allemagne). Dans ses installations vidéo, composées de projections uniques ou multiples, Omer Fast explore de nouvelles formes de narration, en tissant des liens entre mots et images. « Réalité et fiction, mémoire collective et expérience personnelle, se superposent ou se confondent dans ses œuvres autour de sujets tels que la guerre, la mort, la mémoire, le déplacement et le deuil ».


« On peut considérer que mes interventions – ces coupes et épissures évidentes – mettent en lumière ce qui est généralement dissimulé dans les œuvres narratives basées sur la réalité. Par « ce qui est dissimulé », j’entends non seulement la manière dont ces œuvres narratives sont habituellement construites par rapport aux événements réels qu’elles décrivent, mais aussi les intérêts et motivations de leur auteur et, ce qui est plus important, les nombreuses autres manières dont ces œuvres narratives ou événements auraient pu évoluer : les différentes façons dont ils auraient pu être vécus ou écrits », a déclaré Omer Fast (entretien avec Joanna Fiduccia, « Omer Fast: A Multiple “I“ », Uovo, 17 avril 2008). 

Vidéaste-installateur
Né à Jérusalem (Israël) en 1972, Omer Fast  a grandi au sein de cultures et langues variées. Il vit une part de son adolescence aux États-Unis, puis s’installe à Berlin (Allemagne) où il travaille.

« De cette expérience personnelle de l’adaptation résulte en partie son attirance pour les questions du langage, de la transmission, de la traduction et de l’identité qui traversent ses installations vidéo dès ses premiers travaux dans les années 2000 ».

En 2003, le « Printemps de Toulouse, rendez-vous des images contemporaines », avait retenu « A Tank Translated ».

L’année suivante, le Centre national de la photographie (CNP) a présenté deux œuvres de ce vidéaste-installateur israélien : « A Tank Translated » et « Spielberg‘s List ».

Omer Fast abordait l’histoire au travers des représentations et narrations d’inconnus interviewés. Même si l’aspect documentaire affleure dans son travail, ce n’est pas ce que privilégie ou recherche Omer Fast. Celui-ci veut comprendre l’Histoire par des angles inédits, un peu décalés.

« A Tank Translated » est composée de quatre moniteurs de télévision disposés comme les soldats israéliens dans un tank : « commandant, tireur, chargeur et conducteur ». Le visiteur entendait ou non les réponses de ces jeunes, et lisait les traductions de leurs propos parfois modifiés : « Que faites-vous derrière le canon » devient « Que faites-vous devant la caméra ? ». Il se déplaçait de l’un à l’autre selon un timing précis, réglé par le cinéaste.

« Ces jeunes âgés de 21 ans partagent longtemps la même intimité. Ils ont acquis un esprit de corps. Même dans les interviews, ils fonctionnent comme une équipe », observait Omer Fast qui refuse de « fétichiser la réalité ». L’un des appelés ne cachait pas son opposition aux « colonies » et affichait son patriotisme, sa fierté de servir son pays. Un autre confiait : « Je n’ai jamais vu les gens qui se battent contre moi comme des ennemis. Ils m’empêchent de dormir. Parfois on m’a mis derrière un arbre. Ils [Ndlr : les Palestiniens] tiraient. On ne pouvait rien faire ». Un troisième faisait part de la montée d’adrénaline lors des combats, de l’excitation, du bruit, et, évoquant les Palestiniens, du fait qu’il n’y a « aucune différence entre la population civile et les combattants. Parfois, les enfants peuvent arriver armés ».

Quant à « Spielberg’s List », deux écrans contigus montraient des figurants et lieux du film de Steven Spielberg « La Liste de Schindler ». Omer Fast montrait les traces de ce tournage et la confusion des mémoires. Certains Polonais étaient surpris d’avoir été choisis pour leur type « sémite ». D’autres préféraient jouer « le rôle des Allemands plutôt que celui des Juifs, car ils ne voulaient pas être des victimes… » D’autres encore racontaient leur tournage en intégrant dans leur mémoire les souvenirs du personnage incarné. Comme s’ils avaient vraiment traversé cette période tragique…

En 2008, le Centre Pompidou a présenté l’exposition collective Les inquiets. Yael Bartana, Omer Fast, Rabih Mroué, Ahlam Shibli, Akram Zaatari. 5 artistes sous la pression de la guerre assortie d’un catalogue et d'un dépliant, tous trois partiaux et problématiques notamment par leur terminologie biaisée, le mélange de fiction et de réalité, etc. Les œuvres – vidéos, installation et photographies - de cinq jeunes artistes – les Israéliens Yael Bartana, Omer Fast et Ahlam Shibli, les libanais Rabih Mroué et Akram Zaatari – portaient sur les « questions liées à la guerre au Moyen-Orient ». Dans son installation Casting (2007), Omer Fast filme un acteur contant des faits pénibles. Il « étudie l'impact du spectacle télévisé de la guerre. « Casting fictif ou réel pour un documentaire, Omer Fast mène des entretiens avec des soldats américains ayant participé aux opérations en Irak. Les visages de l'artiste et du participant sont en permanence à l'écran. Nous ne saurons jamais si les différents intervenants évoquent des événements réels ou si nous sommes dans le domaine de la fiction ».

Récipiendaire en 2008 du Prix Bucksbaum du Whithey Museum of American Art, Omer Fast a été en 2009 Lauréat du prix décerné aux jeunes artistes par la Nationalgalerie de Berlin.

Son travail a été montré à la Tate Modern (2014), au Musée d’Art Contemporain de Montréal, au Moderna Museet de Stockholm, à l’Imperial War Museum (2013), à la Documenta 13 (2012), et dans les Biennales de Venise (2011), Taipei (2012) et Singapour (2011).

Le Jeu de Paume a présenté « Omer Fast. Le présent continue », « première exposition monographique d’Omer Fast dans une institution française », avec quatre œuvres CNN Concatenated (2002), A Tank Translated (2002), 5,000 Feet is the Best (2011) et une production conçue pour cette exposition et intitulée Continuity (Diptych) (2012-2015). Les commissaires de l’exposition sont Omer Fast, Laurence Sillars (Baltic Centre for Contemporary Art), Stinna Toft (KUNSTEN Museum of Modern Art) et Marina Vinyes Albes (Jeu de Paume).

Alors que A Tank Translated (2002) avait été présenté au CNP dans une salle éclairée réunissant les divers écrans, le Jeu de Paume a placé les écrans loin les uns des autres, et l’ensemble des œuvres d’Omer Fast dans l’obscurité totale. Le 27 octobre 2015, Omer Fast m'a écrit avoir choisi l'obscurité pour que les visiteurs soient plus concentrés sur son travail. Cette scénographie me semble peu didactique, et risque de décourager et d’effrayer les visiteurs craignant de heurter un banc et peinant à lire les panneaux informatifs. Lors du vernissage presse, je n’ai pas tenu plus d’une minute.

Fondé « essentiellement sur l’image en mouvement, le travail d’Omer Fast explore la complexité de la narration à travers une pratique qui trouble les frontières entre le « réel » et la « représentation ». Si l’origine de ses histoires est souvent documentaire, leur construction s’affranchit cependant d’une démarche naturaliste et résiste à toute conclusion ou révélation d’une « vérité » ultime du récit. Omer Fast s’intéresse au rapport entre individu et collectivité, à la façon dont les événements sont transformés en mémoires et histoires ainsi qu’à leurs modes de circulation et de médiatisation. Ainsi, l’artiste interroge les politiques de représentation, dans la continuité de projets qui, au sein de la programmation du Jeu de Paume, ont proposé de nouvelles formes narratives dans le champ de la vidéo et de l’installation ».

Le Jeu de Paume a présenté l’exposition itinérante « Omer Fast. Le présent continue », peu didactique qui est montrée au BALTIC Centre for Contemporary Art, Gateshead (Royaume-Uni) du 18 mars au 26 juin 2016, puis le sera au Kunsten Museum of Modern Art, Aalborg (Danemark) du 23 septembre 2016 au 8 janvier 2017.

La Narration
« Je travaille souvent dans l’espace entre le moment de la douleur – celui de l’expérience – et le moment, ultérieur, de la transcription de cette expérience : j’observe la cicatrice et je cherche les mots pour la décrire », a déclaré Omer Fast (entretien avec Marcus Verhagen, Art Monthly, nº 330, 2009).

À travers ses récits, Omer Fast trouble les frontières entre le « réel » et la « représentation », le document et l’artifice pour interroger le statut même de l’image ».

Omer Fast « est avant tout un narrateur. La manière dont il construit des histoires, qui se concrétise par une maîtrise de la forme, des modalités du récit et de l’agencement du point de vue, transcende les sujets qu’il aborde. Son oeuvre traite en effet de questions sociales, politiques, géopolitiques ou historiques, mais c’est le mode de narration et ses effets qui lui donne tout son sens ». « Dans les événements presque rien ne profite à la narration, presque tout profite à l’information », constatait Walter Benjamin en 1936. Il ajoutait : « Car c’est le fait du narrateur né que de débarrasser une histoire, lorsqu’il la raconte, de toute explication. »

Lors du vernissage presse, quand je l’ai interrogé pour savoir s’il cherche comme les journalistes la vérité, Omer Fast a répondu négativement.

« Ces quinze dernières années, Fast n’a cessé de raconter des histoires en interrogeant le statut même de l’image. Ses installations vidéos entrelacent différents registres – réalité et fiction, original et copie, document et artifice – révélant les codes et les conventions qui définissent le « réel » au cinéma et à la télévision ».

« L’œuvre d’Omer Fast joue avec la vérité objective de l’expérience, soulignant le décalage entre expérience vécue, identité et discours. L’artiste aime travailler avec le témoignage (du soldat, du refugié, de l’acteur porno, de l’embaumeur…), point de départ de nombre de ses œuvres. Il le transforme et le manipule librement grâce au montage et rend visible le travail complexe qui consiste à traduire en images les faits, tout en contestant la primauté du témoin. Il rend compte des récits potentiels que ceux-ci peuvent engendrer – des chemins ouverts à l’infini. Certaines fois, ces récits occupent simultanément un même plan. Ils peuvent rappeler alors les sentiers qui bifurquent de Borges, ou les « narrations falsifiantes » de Deleuze. Le travail de Fast nous confronte à ce paradoxe insoluble : si une histoire est le fruit – autant que l’otage – de conventions discursives, il n’en reste pas moins que, sans ces conventions, il n’y aurait ni expérience ni transmission.

« Depuis ses premiers travaux dans les années 2000, l’artiste s’intéresse à la manière dont les événements se transforment en mémoires et en histoires, ainsi qu’à leurs modes de diffusion et de médiatisation. Une grande partie de l’œuvre d’Omer Fast est basée sur l’entretien. Il enregistre le témoignage du refugié, du pilote de drones, du soldat, de l’acteur porno ou de l’embaumeur, puis le réinvente par le montage, pour le tordre ou le disloquer. Par cette manipulation, l’artiste questionne de la primauté du témoignage et la façon dont les histoires, personnelles ou collectives, sont médiatisées ».

En dépit de « sa dimension narrative et ses images à l’esthétique sophistiquée, l’œuvre de Fast joue avec l’étrangeté, la distanciation et le rejet de toute identification ou catharsis du spectateur vis-à-vis de l’œuvre. À travers différents procédés — telles que la répétition, la boucle, l’introduction d’éléments surréels ou la dissonance entre image, son et récit — ses vidéos s’affranchissent d’une démarche naturaliste et résistent à toute conclusion ou révélation d’une « vérité » ultime du récit ».

« Dans l’œuvre d’Omer Fast, le spectateur est obligé de construire sa propre interprétation, au-delà des évidences. Il ne peut que questionner les images qui se présentent devant lui, s’engageant activement dans une lecture critique de ce qu’il voit ». Encore faut-il en faciliter l’accès par une scénographie limpide, claire.

On ne peut que regretter qu’Omer Fast ne se soit pas intéressé à l’affaire al-Dura.

La Répétition
« Omniprésente dans le travail d’Omer Fast, la répétition constitue aussi un aspect central de sa grammaire filmique : les figures du double, de la boucle et de la reconstitution sont autant d’éléments qui définissent son œuvre ».

Ainsi « la répétition avec variations ou les variations au sein de la répétition structurent-elles les vidéos présentées dans l’exposition, 5,000 Feet is the Best, Continuity (Diptych) et CNN Concatenated, que traversent également l’expression du trauma, le jeu de rôles et la guerre ».

« Le présent continue » propose un enchaînement qui part du « réel historique » télévisuel dans le contexte du 11-Septembre avec CNN Concatenated, glisse vers la fiction et l’horreur au sein d’une famille avec Continuity (Diptych) et s’achève par une réflexion basée sur un témoignage autour des nouvelles formes de guerre à distance avec 5,000 Feet is the Best. Du déclenchement de la guerre contre le terrorisme au « combat virtuel », est donnée à voir la façon dont notre expérience du monde est médiatisée par les technologies de l’image, capables de rendre de plus en plus réel leur impact sur le sujet, que ce soit le spectateur télé ou le pilote de drones ».

A Tank Translated, 2002
« Dispersées tout au long du parcours de l’exposition, les quatre vidéos qui forment A Tank Translated s’entremêlent aux autres œuvres présentées, tel un récit qui viendrait ponctuer discrètement d’autres histoires ».

Omer Fast « a interrogé séparément quatre ex-membres de l’équipage d’un tank de l’armée israélienne à propos de leur expérience et de leur fonction. Leurs témoignages en hébreu, retranscrits et traduits dans les sous-titres, sont manipulés par l’artiste, qui en supprime ou en modifie certains des mots, tout en laissant visible son intervention ».

« Placés dans des endroits inattendus, les portraits des jeunes soldats invitent le spectateur à un rapport plus intime aux paroles du commandant, du chargeur, du conducteur et du tireur de cette machine de guerre » si utile pour défendre l’Etat Juif.

CNN Concatenated, 2002 CNN
CNN Concatenated « concentre plusieurs des problématiques que l’on retrouvera dans ses travaux ultérieurs : la précision du montage et le soin porté à celui-ci, l’importance du langage verbal et, plus spécifiquement, du mot en tant qu’unité, la mise en évidence de la nature construite du discours – qui, par ailleurs, révèle l’artiste comme faussaire –, la sollicitation permanente du spectateur et, enfin, l’identité changeante et multiple du sujet ».

« Figurant parmi les rares œuvres que l’artiste a réalisées en studio », CNN Concatenated est « composée exclusivement d’images de présentateurs de la chaîne américaine. À partir d’une immense base de données de 10 000 mots qu’il a tirés de leurs discours, Fast élabore un récit poétique, déconcertant, qui joue sur la rhétorique de la peur et de l’insécurité. Les présentateurs fixent le spectateur, puis s’adressent à lui avec leur voix mécanique entrecoupée, comme possédés par une force fantomatique. Le contraste avec le caractère subjectif du discours – qui paradoxalement semble l’expression d’une sorte d’inconscient collectif – est ainsi souligné ». 

5,000 Feet is the Best [Le mieux, c’est 5 000 pieds], 2011
Dans sa vidéo, Omer Fast « aborde la question des stratégies militaires aujourd’hui, du combat avec des drones et plus largement des nouvelles formes de surveillance. Ce sujet controversé se trouve au cœur de l’actualité et fait l’objet de nombreux débats, tant dans la sphère politique que dans le monde de l’art ».

« Alors que le dispositif de CNN Concatenated est simple et intelligible, de même que le contexte dans lequel il s’inscrit est clairement identifiable, la construction narrative de l’œuvre 5,000 Feet is the Best se complexifie, faisant écho à la réalité cachée à laquelle elle fait référence ».

« 5,000 Feet is the Best considère la phénoménologie contemporaine de la guerre à distance, pratiquée avec des drones ; elle questionne les stratégies militaires telles qu’elles ont cours aux États-Unis et la moralité des nouvelles formes de surveillance ».

Cette vidéo « naît de la rencontre, en septembre 2010, de l’artiste et d’un opérateur américain de Predator basé dans le désert du Nevada, près de Las Vegas. Pendant une série d’entretiens, le pilote décrit son travail et sa routine quotidienne, mais c’est derrière la caméra qu’il décide de parler des erreurs récurrentes commises par les drones, de leurs résultats dramatiques sur les civils et des conséquences psychologiques pour l’opérateur lui-même (troubles du sommeil, stress, anxiété…) ».

Omer Fast « réalise le montage de cette rencontre – dans lequel l’anonymat du témoin est préservé – en l’entrecoupant de scènes jouées par un acteur, qui interprète le pilote dans une chambre d’hôtel de Las Vegas ».

La « narration nous renvoie d’un récit à l’autre, en un jeu d’alternances entre, d’une part, la présentation détaillée des performances optiques de ces équipes secrètes, et, d’autre part, les histoires décousues et ambiguës rapportées par l’acteur lors de la fausse conversation. Le réel et sa représentation s’entrelacent de plus en plus dans une boucle sans fin. La dramatisation de ce double récit est fortement codifiée selon les conventions des langages audiovisuels classiques, propres au documentaire et à la fiction, de façon à opérer une lecture critique de celles-ci autant que de la façon dont elles sont perçues ».

Continuity (Diptych), [Continuité (Diptyque)] 2012-2015
Omer Fast « amplifie l’exploration initiée avec Continuity (2012) et s’investit dans un nouveau projet au sein duquel la notion du double devient fondamentale. Loin d’en élucider le propos, les nouvelles scènes conçues et tournées pour Continuity (Diptych) accentuent l’étrangeté, l’ambiguïté et les paradoxes de son film jumeau ». Donc, accrochez-vous !

Ces « mêmes conventions sont exploitées dans Continuity (2012), où le détournement de codes facilement reconnaissables ouvre des fissures inquiétantes dans le récit. La continuité cinématographique, qui consiste à produire une sensation de temps linéaire à partir de prises de vue disparates, constitue une tentative de créer du sens à partir de la nature fragmentaire de la perception et conditionne en cela notre représentation du monde ».

Continuity « joue avec ce dispositif et met en scène un couple allemand recréant compulsivement, dans un rituel obsessionnel et impénétrable, le retour de son fils d’Afghanistan, pour surmonter sa perte. Comme dans 5,000 Feet, où la structure du film sans cesse perturbée reflète l’état mental des personnages, la forme filmique de Continuity est étroitement liée à son sujet. Confronté à ce film, le spectateur cherche en vain une interprétation cohérente ou rassurante. Le récit esthétiquement sophistiqué de Fast est progressivement contaminé par des infiltrations surréelles jusqu’à atteindre une dimension cauchemardesque ».

Pour « son exposition au Jeu de Paume, l’artiste a produit spécialement un film intitulé Continuity (Diptych), à partir de celui de 2012 auquel il a intégré de nouvelles séquences. Cette œuvre où la notion du double devient fondamentale spécule davantage sur les identités du fils disparu. Un adolescent toxicomane et un cambrioleur ex-soldat apparaissent comme les deux possibles incarnations d’un personnage aux multiples visages » : « L’homme le plus jeune incarne un passé possible tandis que le plus âgé incarne un futur possible. Au milieu, il y a les parents qui, coincés dans un présent se répétant à l’infini, sont à la recherche continuelle de leur fils disparu. » (Omer Fast)

« Loin d’en élucider le propos, les scènes conçues et tournées pour Continuity (Diptych) accentuent l’étrangeté, l’ambiguïté et les paradoxes de son film jumeau ». Les spectateurs sont contraints de construire leur « propre interprétation, au-delà des évidences. Ils ne peuvent que questionner les images qui se présentent devant eux, s’engageant activement dans une lecture critique de l’œuvre ».

Du 18 mars au 26 juin 2016
Au BALTIC Centre for Contemporary Art, Gateshead (Royaume-Uni) 
Gateshead NE8 3BA
Tel: 0191 478 1810
Du mercredi au lundi de 10 h à 18 h

Jusqu’au 24 janvier 2016
1, place de la Concorde. 75008 Paris
Tél. : 01 47 03 12 50
Mardi de 11 h à 21 h. Du mercredi au dimanche de 11 h à 19 h. Fermeture le lundi, y compris les lundis fériés

Visuels :
Affiche
Omer Fast – Continuity (Diptych) [Continuité (Diptyque)], 2012-2015
Vidéo HD, couleur, son, 77 min
© Omer Fast

Catalogue
Continuity (Diptych) [Continuité (Diptyque)]
2012-2015
Omer Fast
Vidéo HD, couleur, son, 77'.
© Omer Fast

CNN Concatenated [CNN-Enchaînement]
2002
Omer Fast
Vidéo, couleur, son, 18 min.
© Omer Fast

5,000 Feet is the Best
[Le mieux, c’est 5 000 pieds], 2011
Omer Fast
Vidéo numérique, couleur, son, 30 min.
© Omer Fast

5,000 Feet is the Best
[Le mieux, c’est 5000 pieds], 2011
Omer Fast
Vidéo numérique, couleur, son, 30 min.
© Omer Fast

Continuity (Diptych) [Continuité (Diptyque)]
2012-2015
Omer Fast
Vidéo HD, couleur, son, 77'.
© Omer Fast

Continuity (Diptych) [Continuité (Diptyque)]
2012-2015
Omer Fast
Vidéo HD, couleur, son, 77'.
© Omer Fast

Continuity (Diptych) [Continuité (Diptyque)]
2012-2015
Omer Fast
Vidéo HD, couleur, son, 77'.
© Omer Fast

A lire sur ce blog :
Les citations sont extraites du dossier de presse. Cet article avait été en partie publié par Guysen, puis dans une version actualisée le 28 octobre 2015, puis les 22 janvier et 31 mars 2016.