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lundi 14 mai 2018

« Leeuwarden - Georges-Arthur Goldschmidt – Enquête sur un tableau »


Arte rediffusera le 15 mai 2018 à 2 h 50, dans le cadre de « Metropolis », « Leeuwarden ». Au programme : « Promenade à Leeuwarden, aux Pays-Bas, capitale européenne de la culture 2018 », une interview de l’écrivain franco-allemand nonagénaire Georges-Arthur Goldschmidt qui évoque l’antisémitisme et un reportage sur l’enquête concernant l’origine de tableaux d'un musée allemand.

Leeuwarden
« Capitale de la province néerlandaise de la Frise, Leeuwarden a été désignée en 2018 capitale européenne de la culture avec La Valette, à Malte. Sous le slogan Iepen Mienskiep (littéralement « une communauté ouverte »), la ville et sa région s’affichent comme un "laboratoire d’Europe". Histoire de montrer que cette petite province sait faire preuve de créativité face à des enjeux de société comme la pauvreté, le racisme et le changement climatique ».

Georges-Arthur Goldschmidt
Metropolis « rend hommage à l’écrivain franco-allemand témoin du nazisme, auteur de La traversée des fleuves », qui fête ses 90 ans. Une rencontre dans le quartier parisien de Belleville où vit cet auteur.

Georges-Arthur Goldschmidt est né en 1928 à Reinbek, près de Hambourg (Allemagne), dans une famille bourgeoise de magistrats d’origine juive, convertis au protestantisme.

« La Traversée des fleuves s’ouvre par une assez longue généalogie, dont les ramifications sont autant de racines auxquelles l’enfant sera bientôt arraché. Remontant aux deux arrière-grands-pères qui connurent le 18e siècle (!), l’écrivain déroule une théorie d’ancêtres marquants, tels le pianiste Otto Goldschmidt, élève de Mendelssohn et Chopin. Ou Johanna, l’amie des révolutionnaires, adepte au début du 19e siècle d’une laïcisation des pratiques juives. Car les ancêtres sont bien juifs. Mais leur désir d’intégration les pousse à abandonner le yiddish, puis à se convertir au culte luthérien. « Du côté maternel, l’intégration allait presque jusqu’à l’antisémitisme. » (La Traversée des fleuves). Longtemps, le jeune Georges-Arthur ignorera son origine juive. Il est un enfant tardif : son frère l’a précédé de quatre ans, sa sœur de vingt et un. Le père, magistrat réputé, a passé le milieu de la cinquantaine et sa mère celui de la quarantaine quand il naît ».

Son père, haut magistrat jusqu’à l’arrivée des Nazis au pouvoir en 1933, est déporté à Theresienstadt (Terezín) où il exerce la fonction de pasteur protestant des Juifs protestants déportés.

« Un jour de 1935, raconte Georges-Arthur Goldschmidt, j’étais dans une rue de Hambourg avec ma gouvernante. Hitler paradait en voiture, les gens autour de moi criaient : « Der Führer ! » J’avais l’air d’un enfant « aryen ». Pour se faire mousser, un SS m’a hissé sur ses épaules. Hitler, en apercevant cet enfant blond bouclé aux yeux bleus, m’a adressé un petit salut… », se souvenait Georges-Arthur Goldschmidt.

En 1938, Georges-Arthur Goldschmidt et son frère fuient en Italie, puis en France. Ils ne reverront plus leurs parents. « Mes parents ne m’ont jamais expliqué pourquoi je devais partir. Je l’ai deviné et j’en ai eu honte. C’est un sentiment terrible d’être expulsé. Quelque chose se brise en vous », constate cet auteur.

Pendant la Deuxième Guerre mondiale, ils sont accueillis et protégés dans un internat et par des paysans savoyards distingués en 2012 comme Justes parmi les nations. « J’ai toujours été attentif au paysage. Megève était un petit village quand j’y suis arrivé pendant la guerre. Tout le monde se connaissait. Les Mégevans ont été formidables, ils ne m’ont jamais dénoncé. Le paysage était magnifique et maintenant c’est foutu à jamais, à cause du fric. Il n’y a plus que des milliardaires, tout le paysage a été détruit par le super luxe. C’est absolument répugnant. Ils ont osé détruire des pentes, rondes, magnifiques, souillées à jamais…J’ai vécu à Megève de 11 à 19 ans. Je suis heureux que les agriculteurs qui ont hébergé un merdeux de 16 ans qui pissait encore au lit aient reçu la médaille de Yad Vashem qui a été remise à leurs enfants. Je voue à ces gens une reconnaissance absolue, les Allard, cultivateurs à Megève », a confié Georges-Arthur Goldschmidt. Cet adolescent apprend qu’il est juif en 1943.

En 1949, il acquiert la nationalité française. Agrégé d’allemand, il enseigne jusqu’en 1992.

C’est un critique littéraire et essayiste qui a choisi la langue française, « une langue aérée, une langue de grand large qu’on pouvait emporter au loin », pour s’exprimer, et le traducteur de Walter Benjamin, Friedrich Nietzsche, Franz Kafka et Peter Handke. « Deux traductions du Procès ont paru au même moment et à l’insu l’un de l’autre, celle de Bernard Lortholary et la mienne. Celle de Bernard Lortholary est un chef-d’œuvre de français, remarquablement bien écrite. La mienne est plus maladroite, probablement plus proche du texte originel. Je ne change l’ordre des mots que lorsque la grammaire m’y oblige. Lui, change plus souvent l’ordre des mots. J’aimerais qu’un jour tous les deux nous confrontions nos deux traductions. Lui a plus le souci de l’élégance de la phrase, alors que moi, j’ai plus le souci de l’exactitude », a remarqué Georges-Arthur Goldschmidt.

« J’ai découvert Ainsi parlait Zarathoustra à 18 ans avec exaltation. Par la suite, je me suis aperçu que le vrai Nietzsche se trouve dans Aurore, Par-delà bien et mal… Zarathoustra correspond à cette vision qu’ont toujours les Français. Il leur faut une Allemagne vaticinante, nudiste et casquée, qui se balade dans les forêts rhénanes. Or il y a une autre Allemagne : celle, civile, d’Eichendorff, Heine, Goethe, Thomas Mann. Nietzsche se situe subtilement entre les deux. Il ne se laisse jamais enfermer dans sa pensée. Le pire des contresens serait d’en faire une lecture soit d’extrême droite, soit gauchiste », a observé Georges-Arthur Goldschmidt.

Il se lie d’amitié avec Vladimir Jankélévitch, Jean-Louis Barrault ou Gérard Genette.

En 2013, il est distingué par le Prix de l’Académie de Berlin.

« Si je me suis tellement mêlé à la querelle Heidegger qui pour moi est le militant nazi type, ce n’est pas du tout pour faire le malin, c’est parce que j’étais désespéré de voir ce pays qui m’a préservé, dont cinq habitants ont risqué leur peau pour me sauver, sombrer dans le délire de l’admiration du nazisme intégral. Mais je ne veux donner de leçon à personne. Je voulais simplement dire « Français faites attention où vous mettez les pieds quand vous vous occupez d’affaires allemandes ». C’était une très grande tristesse de voir de fins penseurs français, intelligents, sensibles, particulièrement avisés, se laisser couillonner à ce point. C’était de l’indignation personnelle. Comment peut-on se laisser aller dans l’ignorance absolue d’une langue à vous prêcher ce qui n’est pas. J’étais indigné devant autant de connerie. Ce côté salonard, distingué de certains est meurtrier ! Ce sont des gens qui jouent avec l’horreur sans le savoir. Ils n’ont pas vu que le paragraphe 27 du fameux Être et temps était une proclamation d’extermination la plus radicale. Heidegger écrit pour toute oreille allemande : « les youpins au four ! » C’est dit explicitement et tout confirme que c’est bien ce qu’il disait. Et les penseurs français sont là en admiration et lisent ce qu’ils ne comprennent pas. C’est terrible ! C’est vraiment un appel à l’élimination de l’inauthentique. Heidegger évite le mot de pureté, car il n’est pas naïf, mais son concept d’authenticité signifie qu’il n’y a que l’Allemagne d’authentique », a analysé Georges-Arthur Goldschmidt.

Il se définit comme un « juif qui ne l'est pas ». L’héritage juif est « une manière d’être obligé de savoir qui on est », a déclaré cet auteur qui a précisé : « Je ne me suis jamais, en quoi que ce soit, intéressé au judaïsme. C’est comme un refus… Bon, j’ai lu quelques trucs comme Gershom Sholem ; c’est très intéressant cette histoire de Dieu qui se retire pour laisser place à sa créature. Il y a quelques penseurs juifs qui sont prodigieux. Mais, ça m’a toujours ennuyé au plus profond de moi-même ».

« Il n’y a plus de fondamental antisémitisme en France. Il n’est réveillé que grâce à l’antisémitisme islamiste. Il n’y a jamais eu en France cet antisémitisme que j’ai senti en Allemagne de volonté de mort ».

Origines de tableaux
Les « musées sont régulièrement confrontés à cette question : les œuvres exposées peuvent-elles provenir de spoliations ? » Arte omet de préciser qu’il s’agit de Juifs spoliés sous l’ère nazie.

« Dans le cadre d’une exposition intitulée Eigentum verpflichtet (« Propriété oblige »), le musée Zepplin s’est soumis à l’opération coûteuse et chronophage de retracer l’origine de quarante de ses tableaux ». Par rapport aux milliers de tableaux ayant appartenu à des collectionneurs Juifs spoliés, ce nombre s’avère très faible. Pour les Juifs spoliés et leurs ayants-droit, la recherche des œuvres d’art, livres, etc. qui leur ont été dérobés, la recherche demeure aussi « coûteuse et chronophage ». Et sans les caméras d’Arte.

Arte s'intéresse à un tableau de bouquet de fleurs signé par Otto Dix d’une valeur estimée à 200 000 euros. Est-il un « bien spolié par persécution » selon l’expression juridique allemande ?

Ce tableau a été considéré comme perdue pendant des décennies jusqu’à ce qu’il réapparaisse dans un entrepôt en Suisse en 1989. Le Musée Zeppelin à Friedrichshafen, sur la rive du lac de Constance (Bodensee) détient vraisemblablement le tableau authentique.

Un vieux livre de comptes révèle que « le peintre lui-même a vendu ces fleurs » à Max Strauss, avocat juif de Berlin, en 1925. Ce collectionneur a fui en 1933 pour se réfugier en France car il ne pouvait plus pratiquer son métier dans l’Allemagne nazie. Il s’est fixé aux Etats-Unis. Ce musée municipal a « cherché à localiser ses descendants » et s’interroge : Max Strauss était-il toujours propriétaire de cette œuvre en 1933 ? Les héritiers de Max Strauss étaient stupéfaits. « Ils savaient à peine qu’il y avait une collection. Ce qui veut dire que Max Strauss n’en a pas parlé du tout. Ce qui montre quelle tragédie cela a du être de laisser toute son existence en Allemagne. Quelle peut être aujourd’hui une solution juste à ce problème », a déclaré Claudia Emmert, directrice du musée et historienne d’art.

Le Musée Zeppelin  présente l’exposition « Propriété oblige. Une collection mise à l’épreuve ». Sur 4 000 œuvres, 400 sont de provenance non élucidée, dont une autre œuvre de Dix qui a fui près le lac de Constance en 1936. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, Friedrichshafen a été bombardé car c’était un « site important de l’industrie de guerre ». Son vieux musée a brûlé. La collection du musée a été reconstituée après la guerre. Selon des historiens d’art, un commerce florissant d’œuvres volées ou extorquées à leurs propriétaires juifs s’est développé entre la Suisse et l’Allemagne. En 1956, ce musée a acheté une « Adoration » très cher. Ce tableau a appartenu à la collection personnelle de Hermann Goering qui l’a cédé à Amsterdam dans « l’échange Vermeer » - cette œuvre du peintre flamand s’est révélée être un faux. Benno Griebert, marchand d’art volé, a ouvert une galerie d’art après guerre près du lac, en usant de ses relations avec les « profiteurs et acteurs de spoliations nazies ». Il avait travaillé pour le cabinet des Beaux-arts du IIIe Reich, et a transmis 50 œuvres au musée. Pendant longtemps, cela n’a pas posé de problèmes dans le milieu muséal. « On n’a jamais remis les pendules à zéro, ni chez les musées ni chez les marchands d’art », a conclu Claudia Emmert.

La mission de recherche concernant certains tableaux a pris fin. Qui va chercher ce qui s’est passé avant que Goering n’acquiert ce tableau ?

Ce musée ne s'est pas doté des moyens requis pour la tâche immense consistant à déterminer l'origine de ses tableaux. Par manque d'argent ? Par crainte de découvrir l'étendue de spoliations dont il a bénéficié, même de bonne foi ? Une preuve du caractère limité du "travail de mémoire" en Allemagne.

Combien d'autres musées devraient entreprendre de telles démarches ? Et pas seulement en Allemagne.

A noter : le Louvre consacre "deux nouvelles salles pour les tableaux de la récupération artistique".


« Leeuwarden »
Allemagne, 2018, 44 min
Sur Arte le 15 mai 2018 à 2 h 50

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