Citations

« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement et le commencement de tout est le courage » (Vladimir Jankélévitch).
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit » (Charles Péguy).

mercredi 31 janvier 2018

« L’Insulte » par Ziad Doueiri


« L’Insulte », film franco-libanais bien réalisé par Ziad Doueiri (2017), sort en France le 31 janvier 2018. Un banal différend à Beyrouth entre un garagiste chrétien libanais et un chef de chantier musulman palestinien se mue en affaire d’Etat, et fait resurgir des blessures non cicatrisées, de souvenirs tragiques dans un pays divisé où l'Etat tente de s'imposer. Un film révélateur à maints égards.


« A Beyrouth, de nos jours, une insulte qui dégénère conduit Toni (chrétien libanais) et Yasser (réfugié palestinien) devant les tribunaux. De blessures secrètes en révélations, l'affrontement des avocats porte le Liban au bord de l'explosion sociale mais oblige ces deux hommes à se regarder en face ».

Habilement construit, réalisé "à l'américaine", ce film souligne les torts partagés des deux "héros" : Toni et Yasser deviennent des "hérauts" de leurs camps.

Les deux protagonistes principaux appartiennent à une classe moyenne qui tente de survivre professionnellement dans un Etat bureaucratique qui s'efforce de mettre en vigueur sa législation sur son territoire. Une réglementation discriminatoire à l'égard des Palestiniens.  

Plus qu'une explosion sociale, c'est une implosion politique qui caractérise ce Liban. Ce film montre les ravages durables, profonds de la guerre au pays du Cèdre. La famille de Toni a été meurtrie par le massacre de civils chrétiens à Damour, bourgade chrétienne au sud de Beyrouth, commis par des terroristes palestiniens musulmans le 20 janvier 1976. Le film insiste plus sur le terrorisme palestinien que sur la guerre civile libanaise (1975-1990). Yasser a vécu Septembre Noir en 1969, mais le film n'indique pas son rôle alors ni que le royaume jordanien en 1969 réagissait contre les terroristes palestiniens qui avaient fomenté un coup d'Etat contre le souverain hachémite.

Le réalisateur Ziad Doueiri dépeint deux hommes de générations différentes, aux parcours opposés et présentant certains traits de caractères communs : Toni, trentenaire, s'avère secret, cultive le souvenir du président chrétien Bachir Gemayel (1947-1982) et avec ses souvenirs traumatisants, tragiques survenus dans son pays natal. Quant à Yasser - comme Yasser Arafat ? -, il est apprécié par son supérieur hiérarchique en raison de ses compétences professionnelles et est mû par la fibre sociale : il obtient une mutuelle pour ses ouvriers dans un pays érodant leurs droits. Tous deux ont épousé des femmes qui tempèrent leurs velléités, et avec lesquelles ils forment un couple soudé. Si l'agressivité de Toni est verbale, exceptionnelle et n'empêche pas un geste d'aide à l'égard de son adversaire, celle de Yasser est orale et physique, difficilement contrôlable et réitérée à des décennies d'intervalles.

Les politiciens : le député de Beyrouth ou l'hôte d'un palais somptueux ? Soucieux de "paix" même temporaire, de leur image sous les ors et les lambris d'une république qui se délite et rechigne à affronter son passé récent.

Issu d'une famille musulmane sunnite bourgeoise composée de nombreux juristes, le quinquagénaire Ziad Doueiri a écrit le film avec Joëlle Touma, née dans une famille chrétienne phalangiste, journaliste, actrice et scénariste. Ils ont le mérite d'aborder, ou de révéler, des faits non "politiquement corrects" : l'accueil réservé au Liban aux "frères palestiniens", l'absence de respect de Palestiniens à l'égard de ceux qui les ont accueillis en Jordanie, au Liban, et leur violence, le "sentiment de culpabilité" de certains jeunes chrétiens libanais à l'égard des Palestiniens.

Le verdict de la Cour de justice libanaise laisse un goût amer de... haine de soi, de dhimmitude. Une victoire judiciaire, politique... précédée d'un licenciement.

« Yaoud » 
Même un pays (quasi-)Judenrein comme le Liban est encore « habité » mentalement par les Juifs. C'est l'évocation d'un juif israélien, Ariel Sharon, qui joue le rôle de catalyseur de la violence jusque-là contenue de Yasser. A souligner que le terme « Yaoud » (Juifs, en arabe) est traduit dans le film par "Israéliens".

« L’Insulte » a été pré-sélectionnée pour l'Oscar du Meilleur film en langue étrangère et présentée au Festival de Venise en Sélection officielle. La Coupe Volpi du Meilleur Acteur de la Mostra de Venise a été remise à Kamel El Basha incarnant Yasser.

Peu après avoir été acclamé à Venise, le réalisateur Ziad Doueiri a été interpellé le 10 septembre 2017 à l'aéroport de Beyrouth, et ses passeports français et libanais ont été confisqués. Il devait comparaître devant un tribunal militaire : son précédent long métrage, "L'Attentat" (2012) d'après le livre de Yasmina Khadra, avait été interdit au Liban en 2013 car certaines scènes avaient été tournées en Israël, avec des acteurs israéliens. Or, le Liban a signé un traité d'armistice en 1949 avec le jeune Etat d'Israël, mais aucun traité de paix.

"Pour les faits qu'ils lui sont reprochés, le délai de prescription de trois ans est passé, puisque le tournage a eu lieu en 2012", a commenté Me Najib Lyan, avocat de Ziad Doueiri. D'après lui, à l'époque du tournage, M. Doueiri avait par ailleurs "adressé une requête aux autorités libanaises expliquant qu'il voulait filmer sur le terrain, pour défendre la cause palestinienne (...) sans jamais recevoir de réponse". De son côté, Ziad Doueiri a déclaré avoir été remis en liberté car il n'y avait "pas d'intention criminelle".


"Ce film s’est bâti ainsi, sur un engrenage. Je commence toujours mes films par une tension, un incident, j’essaye d’en voir les enchaînements. Je pars toujours de mes personnages, qui ils sont au début du film et qui ils deviennent une fois le film terminé. Là, en partant de ce conflit, j’avais deux personnages principaux : Tony et Yasser. Tous deux ont des failles, leur passé respectif présente une série d’obstacles internes. Il y a un climat extérieur chargé, électrique : le personnage de Tony porte en lui un secret, quelque chose qu’il a vécu et dont personne ne veut parler. C’est tabou, et il ressent cela comme une injustice. Yasser lui aussi rencontre des obstacles : il se méfie, par expérience, de la justice".

"La guerre du Liban s’est terminée en 1990 sans vainqueurs ni perdants : tout le monde a été « acquitté ». L’amnistie générale s’est transformée en amnésie générale. On a mis la poussière sous le tapis, comme on dit. Mais sans ce travail de mémoire, on ne cicatrisera pas".

"Le film de procès permet, sur le plan de la dramaturgie, de mettre deux antagonismes dans une même salle. Tu peux filmer leur confrontation, dans un face-à-face. C’est une sorte de western moderne, rejoué dans un huit clos. C’est ce que j’ai eu envie d’essayer, étant donné que le film décrivait une forme de duel entre Tony et Yasser".

"La justice a toujours été très importante pour moi, je viens d’une famille d’avocats, de juges, ma mère est avocate, et elle est devenue la conseillère juridique sur ce film. D’ailleurs, qu’est-ce que nous avons dû batailler au moment de l’écriture du scénario ! Elle est très maligne, ma mère, elle est terrible ! Elle a beaucoup travaillé à faire acquitter le palestinien dans le film (rires). Plus sérieusement, Joelle comme moi connaissons intimement l’histoire de la guerre du Liban, le prix payé par chacune des parties. Elle et moi, c’est intéressant à noter, venons de familles aux convictions politiques et à l’appartenance religieuse différente. Elle comme moi avons été élevés avec certaines idées. Joelle vient d’une famille, chrétienne phalangiste, et moi d’une famille sunnite, qui a défendu la cause palestinienne, de façon là aussi très virulente. Puis nous avons, jeunes adultes, essayé au fur et à mesure des années de comprendre le point de vue de l’autre. On a chacun accompli un pas vers l’autre, mené un chemin solitaire pour trouver un équilibre, une forme de justice, dans cette histoire libanaise qui n’est ni blanche ni noire, dans laquelle il est impossible de dire voici les bons, voici les méchants".

"Si je devais résumer ce film, ce serait la recherche de la dignité. Chacun de ses deux personnages a perdu son honneur et sa dignité, chacun blâme l’autre, le rend responsable de ses problèmes. L’Insulte est un film résolument optimiste et humaniste. Il montre des chemins possibles pour arriver à la paix".

"C’est un film à dimension universelle. Yasser et Tony pourrait être d’une autre nationalité, d’un autre pays. Encore une fois, ce film est résolument optimiste et humaniste. Il montre le chemin d’une alternative aux conflits par la voie de la reconnaissance, de la justice et du pardon".


« L’Insulte » par Ziad Doueiri
Liban/France, 2017
Ecrit par Ziad Doueiri et Joëlle Touma
Chef opérateur : Tommaso Fiorilli
Montage : Dominique Marcombe
Directeur artistique : Hussein Baydoun
Décors : Johan Knudsen
Casting : Abla Khoury
Son : Guihem Donzel, Olivier Walczak, Bruno Mercère
Musique : Eric Neuveux
Producteurs : Antoun Sehnaoui, Jean Bréhat, Rachib Bouchareb, Julie Gayet, Nadia Turincev
Producteur Associés : Frédéric Domont, Muriel Merlin
Co-producteurs : Charles S. Cohen, Geneviève Lemal
Une production Ezekiel Films, Rouge International, Tessalit Productions, en co-production avec Cohen Media Group, Scope Pictures, Douri Films, avec la participation de Cinémas du Monde – Centre National du Cinéma et de l’Image Animée – Ministère des Affaires Etrangères et du Développement International – Institut Français, Canal + Ciné + L’Aide aux Cinémas du Monde –Alpha touch
Avec Adel Karam, Rita Hayek, Kamel El Basha, Christine Choueiri, Camille Salameh, Diamand Abou Abboud

A lire sur ce blog :

Des arbres et des peintres


En 2003, la Galerie Saphir du Marais a présenté l’exposition Des arbres et des peintres. Plus de 60 huiles, aquarelles techniques mixtes et gravures ont confronté les regards de 23 artistes, du XVIIIe siècle à nos jours, sur la Nature. Des paysages dotés d’âmes ou quand l’écologie s’expose… Article republié pour Tou Bichvatfête juive appelée Nouvel an des Arbres.


Promenons-nous aux pays des oliviers, des chênes, des bois de haute futaie et des bocages aux feuillages nuancés…

Allons des « paysages animés » à ceux devenus sujets d’étude en eux-mêmes.
Voyons les aquarelles de Joseph Pressmane (1904-1967) qui, formé en Pologne, voyage en Palestine mandataire en 1925, puis s’installe à Paris en 1927.

Auparavant, Pinot du Petitbois, ami d’enfance de l’écrivain romantique et homme politique français François-René de Chateaubriand (1768-1848), nous transmet en des lavis un souvenir (1830-1840) d’une forêt disparue et chère à l’auteur des « Mémoires d’outre-tombe ».

Attardons-nous devant les « Arbres au bord de la Seine » (1960), une peinture raffinée et légère de Jules Lellouche (1903-1963), originaire de Tunisie, ou ceux d’Arthur Kolnik (1890-1972).

Avec l’israélienne Hanna Doukhan, les arbres sont éblouis de soleil (« Jérusalem Gan Shaker »).

A découvrir : les gravures de Paul-Emile Colin (1867-1949) sur les bûcherons lorrains et les œuvres de Ben Silbert. Américain de l’Ecole de Paris, Ben Silbert (1894-1940) peint des oliviers quasi humanisés, musclés, aux ramures torturées et enchevêtrées et aux troncs noueux. Il retient des tons vert/marrons doux qui contrastent avec l’ire de ces arbres.

La 14e Journée Européenne  de la Culture Juive, qui a eu lieu le 29 septembre 2013,  a eu pour thème La Nature en héritage

Tou Bichvat est le Nouvel an des Arbres.


Tou Bichvat "signifie «15 (du mois) de chévat », il est qualifié de Nouvel An des arbres (Roch Hachana lailanot) qui correspond au moment de la montée de la sève dans l'arbre, avant le printemps".

Le "Talmud (traité Roch Hachana) parle de quatre Roch Hachana dans le calendrier juif. Si le 1er tichri, chaque être humain est jugé au regard des «fruits» de ses actions, le 15 chevat c'est sa nourriture originelle, le fruit de l'arbre, qui l'est. Une manière de souligner que la nature est placée sous le regard du Créateur (béni soit Son Nom)".

Tou Bichvat "rappelle aussi le lien indéfectible de notre communauté avec la terre d'Israël, lieu de notre épanouissement spirituel et terre des promesses divines. A cette occasion nous mangeons toutes sortes de fruits et nous plantons des arbres, en récitant des louanges à l’Eternel".

"Bien que Tou Bichvat soit mentionné dans le Talmud, ce jour n’a pris son véritable caractère festif qu’au XVIe siècle avec les kabbalistes de Safed. Leur réflexion sur la Création du monde, les amenait à penser aux différents niveaux d’existants, et en particulier aux différentes formes de fruits germant sur la terre. Si l’Eternel a créé tant d’espèces, c’est que fondamentalement la bénédiction, qui se traduit par la multitude, est inscrite dans la réalité. Cette prise de conscience d’un monde béni est actualisée, en permanence, par la récitation de diverses bénédictions ou bérakhot. Finalement, les rabbins auraient pu composer une seule bénédiction pour toutes les formes de jouissance – « tout a été créé par Sa Parole, par exemple, mais ils ont préféré composer des bérakhot différentes pour les gâteaux, les fruits de l’arbre, les fruits de la terre, le tonnerre, l’arc-en-ciel, les parfums, etc. afin d’éduquer les fidèles à cette idée que, du D. Un, découle une multiplicité de formes, de goûts et de couleurs, qui participent de l’unité cosmique".


"Comme pour le Roch Hachana de tichri, la coutume s’est répandue d’organiser le 15 chevat un Séder ou « Ordre » de consommation de fruits, accompagné de la récitation de versets bibliques, de passages du Talmud et du Zohar liés à cette circonstance. Le séder le plus connu est celui tiré du livre Péri 'Ets Hadar, imprimé pour la première fois à Salonique en 1753 qui fut diffusé dans le monde entier. Il fut réimprimé à Pise en 1763, à Amsterdam en1859, à Izmir en 1876, à Livourne en 1885 et à Bagdad en 1936, là où se trouvaient de grandes communautés juives".

Lors du Séder, les Juifs consomment un gâteau à base de blé, une olive, une datte, du raisin, une figue, une grenade, un cédrat, une pomme, une noix, un caroube, une poire, tout en récitant des prières.


A lire sur ce blog :
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Cet article a été publié par Actualité juive. Cet article a été publié sur le blog le 28 septembre 2013, puis le 12 février 2017.

mardi 30 janvier 2018

« Moshe. Victime et meurtrier », par Natalie Assouline Terebilo


Arte rediffusera le 31 janvier 2018 « Moshe. Victime et meurtrier » (Tödliche Rache. Vom Holocaust-Opfer zum Mörder, Dark Side), par Natalie Assouline Terebilo. « Après la Seconde Guerre mondiale, Moshé Knebel a retrouvé et tué les nazis qui ont assassiné sa famille. En compagnie de ses enfants, il refait le voyage vers la Pologne, plus de soixante ans après, pour renouer avec sa douloureuse histoire. Un questionnement vertigineux sur le sens de la justice ».

« Je ne me souviens pas du premier homme que j’ai tué… Je me rappelle seulement de ses chaussures car elles ont fait mal à mes pieds pendant des mois. Je me souviens que si je ne l’avais pas tué, c’est lui qui m’aurait tué... Depuis ce jour, j’ai su que je devais tuer pour vivre », a confié Moshé Knebel, Juif israélien octogénaire d’origine polonaise - il est né et a grandi à Krasnobród - et survivant de la Shoah. Sa voix off ponctue le film.

« Si à première vue Moshé Knebel, 85 ans, a l’air d’un grand-père comme les autres, le vieil homme israélien d’origine polonaise cache un sombre secret ».

"Pologne gorgée de sang juif"
Âgé de 13 ans, après l'assassinat de son père qui vendait des chevaux, Moshé Knebel erre dans la forêt pendant environ un an et demi. A l’affût de bruits inhabituels. Il mange des baies, des myrtilles et parfois des noisettes.

Dans des buissons, il aperçoit des cadavres de jeunes filles nues.

« A tout moment, des collaborateurs polonais pouvaient surgir et me tirer dessus. J’ai tout fait pour survivre », se souvient tout.

Il apprend que tous les Juifs de Krasnobród, dont sa mère et son petit frère, ont été brûlés dans la boulangerie. Il pleure pendant trois jours. « A 14 ans, j’étais seul, je n’avais plus personne ».

Des partisans russes lui proposent de les rejoindre. Il accepte et reste avec eux. Il apprend à se défendre, le courage de ne pas fuir, de rester et de se battre. Il devient russe. Âgé de 15 ans, il avait « oublié la bénédiction du père lors du chabbat », il « voulait fuir son identité juive ». « Ce qui comptait était que je n’étais plus seul ».

Moshé devient un « vrai soldat russe » : « On tuait tous ceux qui avaient collaboré avec les Allemands. On ne pouvait pas garder de prisonniers. Il fallait les tuer. C’était comme çà, à chaque bataille. Où aurions-nous trouvé de la nourriture ? L’ordre de Moscou était « Pas de prisonnier ». Un jour, l'Armée rouge a projeté un film où des Allemands jettent enfants contre des troncs d'arbres jusqu’à ce qu’il meurent ».

Dans l’Armée rouge, Moshé se porte volontaire pour combattre les Allemands sur le front. C’est à pied qu’il parvient à Berlin au terme d’un trajet de 2000 km, sans suivre de chemin bien tracé.

« Pour la plupart des Juifs polonais, la guerre s’est terminée en 1945. Pour moi, ce n’était qu’un début ». Moshé est fier d’avoir vaincu pour son pays, la Pologne. Il a 18 ans et revient à Krasnobród.

« Tout le monde savait que si quelqu’un rentrait chez lui après guerre, il serait assassiné. J’espérais que quelqu’un de ma famille aurait survécu. Je ne savais pas que j’allais revoir nos voisins portant les robes de ma mère et le manteau qui réchauffait mon père ».

1946, démobilisé, Moshé est content de revoir ses amis d’enfance, mais « la guerre les avait changés, eux aussi ». Après une soirée au bistrot avec trois amis polonais, Moshé part en voiture avec eux. Ces « amis » tentent de le tuer en pleine nuit, l’hiver : ils le frappent à la tête, sur tout le corps. Moshé parvient à fuir et se cache dans un arbre, puis il se réfugie au monastère. Il est aussi nourri et hébergé par la police secrète.

Pour combattre les opposants au communisme, le commandant de la police secrète « cherche des Juifs ayant tout perdu, qui n’ont pas peur de la vengeance ». Le QG de cette police est celui occupé auparavant par la Gestapo. Là, ont lieu les interrogatoires et les tortures des Polonais interpellés et gardés pendant trois mois.

« Ancien partisan, Moshé  a échappé à la déportation ; puis membre de la police secrète polonaise, il a mené à bien, après la Seconde Guerre mondiale et en secret, une terrible vengeance ».

« Officiellement censé débusquer les ennemis du communisme » au sein de l’UB, il « s’est personnellement chargé d'exécuter les anciens nazis responsables de l’assassinat de ses parents et d’une bonne partie de sa famille, mais aussi les collaborateurs polonais qui ont dénoncé les siens ».

Moshé déterre les ossements de son père et de son frère, et les enterre dans le cimetière juif de sa ville.

A partir de 1948, son activité dans la police secrète prend fin. Moshé a alors voulu commencer une nouvelle vie, oublier le passé. Il achète un taxi, emménage dans une lointaine ville. S’y marie, a un fils prénommé Mordechai comme son père.

En 1967, ce Polonais juif immigre en Israël avec sa famille et devient Moshe. Son fils est mobilisé et tombe malade, puis décède. Dans sa douleur, Moshé dit à ses parents décédés que son fils est mort de maladie, et non de balles allemandes.

Longtemps, Moshé a caché à ses enfants qu’il était un survivant de la Shoah, qu’il s’était caché dans les bois avec des partisans polonais.

Ses "enfants l’ont entendu crier quand il faisait ses cauchemars la nuit. Cela a marqué leur vie, même s’il n’en parlait pas au réveil".

« En compagnie de son fils David et de ses filles Hannah et Batya, Mosche refait le voyage vers la Pologne, plus de soixante ans après, pour renouer avec une histoire aussi douloureuse que romanesque ».

« Un plongeon dans un passé dramatique, dont ses enfants n’avaient jamais entendu que des bribes… »

« Comment accepter de voir son père non seulement comme un survivant de l'Holocauste, mais aussi comme un meurtrier ? »

Pour Batya, sa fille : « Nous pouvons essayer de comprendre. Qu’est-ce qui l’a motivé ? Je ne le sais pas. Il n’avait plus rien à perdre ».

Son fils David considère que « le besoin de vengeance vient de l’absence de réponse à la question : Pourquoi ont-ils fait ça ?

« La vengeance ne m’a pas rendu ce qu’elle m’a pris. Elle n’a pas apaisé mes nuits. J’ai eu le sentiment de rendre justice à ma famille », conclut Moshé Knebel qui « a rendu des coups, œil pour œil, dent pour dent ».

Documentariste israélienne, Natalie Assouline Terebilo avait réalisé Shahida – Brides of Allah  (Les épouses d’Allah, 2008, 76 min). Un documentaire sur des djihadistes palestiniennes ayant commis des attentats terroristes en Israël, et leurs motivations : « restaurer l’honneur familial », naïveté ou faiblesse consistant à se laisser instrumentaliser, etc.


Dans « Moshe. Victime et meurtrier », elle mêle de « poignantes scènes animées en noir et blanc » créées par Yoni Goodman (Valse avec Bachir). Elle offre un questionnement vertigineux sur le bien et le mal, le sens de la justice et l’histoire familiale ».

Pourquoi Arte n’utilise-t-elle pas le mot « juif » dans son communiqué !?

Pourquoi Arte va-t-elle diffuser de nouveau ce film émouvant après minuit ?

« Moshe. Victime et meurtrier », par Natalie Assouline Terebilo
Suisse, 2015, 51 min
Sur Arte dans le cadre d’une soirée spéciale consacrée à la libération des camps nazis, le 25 janvier 2017 à 0 h 55, le 31 janvier 2018 à 0 h 10 

Visuels : © First Hand Films/Uri Ackerman
Moshé et sa famille dans la forêt en Pologne où il s’est caché à l’époque des Nazis
Moshe et sa femme Ilana sur la tombe de leurs premiers enfants en Israël
Moshe retourne dans sa ville natale de Krasnobrod en Pologne 
Animation : Moshe raconte comment les partisans russes ont pendu un nazi à un tank
Animation du film : Moshe observe comme un enfant comment des nazis assassinent un homme
Moshe et son fils David dans la forêt en Pologne où il s’est caché à l’époque des Nazis

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Les citations sont extraite du site d'Arte. L'article a été publié le 24 janvier 2017.

lundi 29 janvier 2018

« Auschwitz Projekt » par Emil Weiss


Arte diffusera le 30 janvier 2018 « Auschwitz Projekt » (Auschwitz. Das Projekt) par Emil Weiss. « À travers d'époustouflantes images aériennes et des témoignages poignants, Emil Weiss montre comment Auschwitz fut la quintessence d'un projet d'aménagement territorial global de l'Europe de l'Est orchestré par Hitler ». Là, étaient appliquées « les politiques mises en œuvre par l’État nazi : entreprise concentrationnaire et génocidaire, programmes d'ordre territorial, racial, industriel, agricole et scientifique ». 
    

Fondée en 1987, la société Michkan World Productions a produit des documents historiques concernant la Deuxième Guerre mondiale, notamment la série Hourban (Destruction). 

Hourban
« Auschwitz Projekt » par Emil Weiss est le quatrième volet de sa série documentaire Hourban constituée par « Auschwitz, premiers témoignages », « Criminal Doctors. Auschwitz » puis « Sonderkommando. Auschwitz-Birkenau » sur les rares déportés chargés de faire fonctionner les fours crématoires de ce camp nazi d’extermination situé en Pologne.

« Auteur pour ARTE d'une trilogie sur Auschwitz, Hourban (Destruction), Emil Weiss met en évidence les vestiges topographiques du site concentrationnaire grâce à d'impressionnantes vues aériennes ». 

« Zone d'intérêt »
« Auschwitz. Le nom évoque d'abord le plus grand camp de concentration et d'extermination nazi où périrent plus d'un million d'hommes, de femmes et d'enfants, juifs dans leur immense majorité ».

« Mais il est aussi associé à un énorme projet d'aménagement territorial de l'Europe de l'Est annexée au Grand Reich, avec, dès 1940, la mise en chantier d'une « zone d'intérêt » d'une superficie de 40 km² ». 

Sous le nom d’« Auschwitz » se dissimule « en réalité un vaste complexe qui regroupe une myriade d’installations très diverses disséminées sur un territoire de plus de 40 km² ».

« Outre les trois principaux camps, (Auschwitz I, Auschwitz II Birkenau et Auschwitz III Monowitz), on y trouve des fermes, des camps annexes, des centres de recherche ou encore un projet urbain ». 

« À l'extérieur de cette zone, le complexe se prolonge sur des dizaines de kilomètres avec une trentaine d'autres camps, des usines et des mines ». 

« Un projet global qui répond aux deux obsessions du Führer : le Lebensraum, la conquête de « l’espace vital » que constitue l’Est européen, et l’extermination des Juifs ».

« Sur ce vaste espace sont appliquées toutes les politiques mises en œuvre par l’État nazi puisqu'à l'entreprise concentrationnaire et génocidaire s'ajoutent des programmes d'ordre territorial, racial, industriel, agricole et scientifique ». 

« Des témoignages extraits des écrits de Primo Levi, Charlotte Delbo et Simone Veil, qui travailla dans le camp de Bobrek créé par Siemens, viennent aussi rappeler à quel point le complexe fut une manne lucrative pour le IIIe Reich, qui louait à bas coût ses prisonniers aux firmes allemandes, comme Krupp et IG Farben ». 

Emil Weiss « souligne ainsi comment la participation massive de l'industrie a rendu possibles la germanisation d'Auschwitz et l'extermination de millions de personnes ».

« En montrant les vestiges existants sur le terrain, Auschwitz Projekt présente la première opération de grande envergure visant l’aménagement territorial de l’Europe de l’Est annexé au Grand Reich. Ici sont réunies toutes les politiques mises en œuvre par l’État nazi : la politique territoriale, la politique démographique et raciale, la politique concentrationnaire, la politique d’extermination, la politique industrielle, la politique agricole et celle de la recherche scientifique. Auschwitz est en réalité l’ « immanence incandescente » du projet hitlérien ».

« On retrouve ici toutes les politiques mises en oeuvre par l’Etat nazi: la politique territoriale, la politique démographique et raciale, la politique concentrationnaire, la politique d’extermination, la politique industrielle, la politique agricole et celle de la recherche scientifique. Selon le même principe d’écriture que sa trilogie précédente, Emil Weiss décrit cette fois le fonctionnement économique d’Auschwitz dans sa globalité »

« Auschwitz Projekt » par Emil Weiss
France, Mishkan World Productions, Arte, avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, 2017, 57 min.
Sur Arte le 30 janvier 2018 à 23 h 10 dans le cadre de la Journée de la mémoire de l'Holocauste
  
Visuels :
Sous le nom d’« Auschwitz » se cache en réalité un vaste complexe qui regroupe une myriade d’installations très diverses disséminées sur un territoire de plus de 40 km². On retrouve ici toutes les politiques mises en œuvre par l’Etat nazi: la politique territoriale, la politique démographique et raciale, la politique concentrationnaire, la politique d’extermination, la politique industrielle, la politique agricole et celle de la recherche scientifique.
La mine de charbon du camp d'Auschwitz mines de charbon (Janina)
La vieille ville d'Auschwitz
Le camp annexe d'Auschwitz, Rajsko (Pépinière)
L'ancien bâtiment de l'Union Werke
© DR, Mishkan World Productions

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Les citations sont d'Arte.

« Le procès Céline » d’Antoine de Meaux


« Le procès Céline » est un documentaire d’Antoine de Meaux. Archives, extraits de livres et de chansons interprétées par Céline et interviews d’historiens et d’écrivains alternent pour instruire le procès fictif de Céline (1894-1961), médecin, récipiendaire du Prix Renaudot pour son premier roman Voyage au bout de la nuit (1932), et auteur de pamphlets antisémites, dont certains publiés sous l’Occupation nazie. En janvier 2018, Gallimard a suspendu sa décision de publier des pamphlets antisémites de Céline. Le 29 janvier 2018 à 10 h 35, OCS City diffusera "Louis Ferdinand Céline", d'Emmanuel Bourdieu (2016, 1 h 33) avec Denis Lavant (Louis-Ferdinand Céline), Géraldine Pailhas (Lucette Destouches), Philip Desmeules (Milton Hindus), Rick Hancke (Le Ministre De La Justice), Marijke Pinoy (La Femme Du Ministre). "Emmanuel Bourdieu adapte le livre de M. Hindus et dépeint l'un des écrivains les plus controversés de la littérature française".

« Qu’on le veuille ou non, le génie de Céline est inséparable de l’accusation d’antisémitisme et de collaboration avec le nazisme ».

D’emblée, ce documentaire intéressant souligne cette alliance entre génie littéraire et haine des Juifs jusque dans l’adhésion à l’idéologie nazie.

Une « grande attaque contre le verbe » (Céline)
Louis-Ferdinand Destouches nait dans une famille « bourgeoise, prolétaire et qui prétend à l’aristocratie » résume François Gibault, écrivain et biographe. La mère de Céline est boutiquière en dentelles anciennes. Son père est commis dans une entreprise d’assurance, antisémite, antidreyfusard et un lecteur d’Edouard Drumont.

Céline grandit passage Choiseul, à Paris, dans un « milieu facilement antisémite » (François Gibault).

A 19 ans, il s’engage dans l’Armée. Dès les débuts de la Première Guerre mondiale, volontaire pour une mission, il est gravement blessé en 1914. Il est décoré de la Médaille militaire et de la Croix de guerre et réformé. Une expérience militaire qui marque sa vie et son œuvre, et qui explique son pacifisme, sa conviction que la guerre est un massacre inutile.


Après avoir exercé divers métiers – gérant d’une plantation, conférencier pour la fondation Rockefeller -, il étudie la médecine et consacre sa thèse au Dr Ignace Semmelweis (1818-1865), obstétricien ayant découvert que le lavage de mains des médecins réduisait le taux de mortalité par fièvre puerpérale des femmes après l’accouchement. Une découverte qui avait alors suscité l’hostilité de ses confrères incrédules.

Céline est recruté comme docteur dans un dispensaire de banlieue. Il y travaille deux heures par jour, ce qui lui laisse du temps pour l’écriture et des aventures féminine, avec une préférence pour les danseuses dont l’Américaine Elizabeth Craig.


C’est un inconnu - Louis-Ferdinand Destouches choisit comme nom de plume Céline, prénom de sa grand-mère - qui reçoit le Prix Renaudot en 1932 pour son premier roman Voyage au bout de la nuit. Une œuvre refusée par Gallimard, publiée par Denoël, écartée par le Prix Goncourt et qui « démode » nombre de livres contemporains par son introduction personnelle du langage parlé, son inspiration pessimiste et morbide. Céline y « dénonce l’absurdité de la guerre, la criminelle bêtise du colonialisme, l’abrutissement par l’industrialisation, la misère des banlieues, la pitoyable solitude des hommes ».


Au printemps 1936, parait Mort à crédit qui est mal accueilli par la critique et le public.

Céline surprend, déconcerte : il renvoie dos à dos le communisme - après un court séjour en Union soviétique, il écrit un opuscule de 27 pages Mea Culpa - et le capitalisme. « Il désespère Billancourt, Meudon, Courbevoie », résume l’historien Pascal Ory.

Pamphlétaire antisémite

Dès 1933, l’antisémitisme imprégnait la pièce de théâtre L’église de Céline.

Céline creuse ce sillon antisémite dans Bagatelles pour un massacre (1937). Un succès.

C’est « le massacre des aryens, le franchouillard, la chair à canon » qu’il faut éviter, selon l’écrivain Marc-Edouard Nabe qui voit dans ce pamphlet une réaction contre la critique « n’ayant pas bien compris son précédent roman ».


Pour l’historien des idées Pierre-AndréTaguieff, « en 1936-1937, Céline ressent une période de relative impuissance en matière de création littéraire ». Et d’ajouter : Céline « est pacifiste parce qu’il peut dénoncer les Juifs comme fauteurs de guerres. En ce sens, il n’est pas original. Toute la presse stipendiée par les nazis disait la même chose ».

Céline, c’est « la propagande hitlérienne en version française, assez fidèle à la version originale », estime l’historienne Annick Duraffour qui liste « les stéréotypes et métaphores de l’antisémitisme hitlérien : rats, poux, termites, punaises ».

Une logorrhée antisémite si inventive qu’Hergé s’en inspire pour les injures proférées par le capitaine Haddock dans une aventure de Tintin, Le crabe aux pinces d’or.

Puis parait L’école des cadavres (1938).

1940. Les Allemands nazis occupent Paris.

Pendant l'Occupation, Céline vit une vie de bohême à Montmartre. Si cet individualiste n’adhère pas à un parti, il adresse des lettres à des amis journalistes qui les publient dans des journaux, sans qu’il soit rémunéré.

Il dénonce aussi comme Juifs deux médecins - il jalouse le poste d’un médecin, d'origine haïtienne, de Bezons et il signale comme Juif un médecin qui s’avère catholique d'origine polonaise -, ainsi que Desnos.

Les beaux draps, autre pamphlet antisémite, est interdit par le régime de Vichy irrité des critiques qui le vise.

En mai 1941, Céline assiste à l’inauguration de l’Institut d’études des questions juives. Puis, il proteste en septembre 1941 contre l’absence de ses livres dans l’exposition Le Juif et la France au Palais Berlitz.

Céline « adhère à une hypothèse de collaboration extrême. Il en demande toujours plus. Il reproche aux Français d’être encore enjuivés en 1941. Des positions proches de celles des nazis… A titre personnel, il ne marche pas au pas », analyse Pascal Ory.

Céline « a essayé en 1942 de fédérer tous les mouvements collaborationnistes à Paris, avec pour unique thèmes le racisme et l’antisémitisme. S’il ne devient pas commissaire aux Affaires juives, c’est parce que les Allemands n’en veulent pas car ils le considèrent comme un personnage ingérable et un peu vulgaire. On ira chercher Darquier de Pellepoix », observe Emile Brami, écrivain et biographe.

Un « procès-farce » (Philippe Alméras)

En juin 1944, pressentant la victoire des Alliés et qu’il devra rendre des comptes, Céline fuit la France avec son épouse, la danseuse Lucette Almanzor, et le chat Bébert. Muni de faux papiers, il rejoint, via Baden-Baden puis Berlin, le château de Sigmaringen (Allemagne). Là, se trouvent des dirigeants collaborateurs : le maréchal Pétain, Laval… Céline évoque cette atmosphère dans D’un château l’autre, premier volume de sa trilogie allemande avec Nord (1960) et Rigodon (1969).

Puis, il se rend en mars 1945 au Danemark pour récupérer de l’or mis à l’abri par une amie danseuse. Un « juge d’instruction à Paris lance un mandat d’arrêt contre Céline qui risque l’extradition, donc vraisemblablement la mort ». Céline est détenu en prison au Danemark pendant 18 mois, puis est autorisé « à résider au bord de la Baltique à 100 km de Copenhague ».

Céline ne cesse d’écrire et de vitupérer dans l’attente de son procès.

« A partir de 1947-1948, Céline cherche à avoir confirmation que les chambres à gaz n’ont pas existé. On a là le premier moment de l’argumentation négationniste.  Céline est responsable et coupable. Mais ce qui caractérise Céline, c’est que contrairement à d’autres collaborationnistes, il ne reconnaît jamais sa responsabilité et sa culpabilité. Bien au contraire, il procède à une inversion satanique : il se présente comme une victime. Au fond, le Juif, c’est lui », indique Pierre-André Taguieff, directeur de recherche au CNRS.

En 1950, la Cour de justice de la Seine le condamne, par contumace, à un an de prison et 50 000 francs d’amende. « Frappé d’indignité nationale », Céline perd la moitié de ses biens, confisqués.

La défense de Céline ? Le déni.

En 1951, Céline bénéficie d’une amnistie par le tribunal militaire permanent de Paris au titre d’ancien combattant de la Première Guerre mondiale. Pourquoi ? Audience tardive éloignée de l’atmosphère tendue de l’après-guerre ? Astuce de son avocat qui mentionne comme identité de Céline : Destouches ? Absence de loi punissant la discrimination ou la haine à fondement racial ou religieux ?

Céline interdit la réédition de ses pamphlets antisémites. Ses autres livres sont republiés par Gallimard. Sans rencontrer le succès espéré.


Dans son pavillon de Meudon, Céline se met « en scène dans un décor misérabiliste » où il joue au persécuté. Conscient de son « image détestable dans l’opinion publique », il tente de récupérer son statut d’écrivain génial. Pratique le « double langage codé où le constructeur désigne l’aryen, le destructeur le Juif » (Annick Durafour, historienne). Forge son image auprès des journalistes pour le présent - sur le mode « Je suis le plus grand écrivain du XXe siècle, j’ai révolutionné le style, et vous m’avez rendu clochard » - et pour l’avenir.

Viennent le voir ses amis, l’actrice Arletty, le comédien Michel Simon, l’écrivain Marcel Aymé, le jeune romancier Roger Nimier.

Céline se présente comme « mystique », c’est-à-dire raciste.

Il n’exprime aucun remord, aucun regret, sauf « celui d’avoir dit trop fort ce qu’il pensait… Il donne à ceux qui veulent l’entendre des armes pour justifier l’extermination d’une certaine catégorie d’êtres humains. Dire après, que ce ne sont que des phrases, c’est nier tout sens à l’écriture, y compris journalistique, à la littérature, au verbe », relève Pascal Ory.

« Brasillach, on lui pardonne car il a payé. Drieu La Rochelle, on lui pardonne aussi car il s’est suicidé. Il a payé d’une certaine manière aussi. Tandis que Céline, il n’a pas payé et il est mort dans son lit. Et cela, c’est insupportable », pense François Gibault, écrivain et biographe.

Calendrier des célébrations nationales 2011
Sous l’impulsion de Serge Klarsfeld, président des Fils et filles des déportés juifs de France, Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture, a ordonné en janvier 2011 d’ôter toute référence sur Céline dans le Calendrier des célébrations nationales 2011. Une controverse au cours de laquelle Richard Prasquier, président du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France), a rappelé des citations antisémites de Céline. Exemple : « Les Juifs sont des monstres, des hybrides, des loupés tiraillés qui doivent disparaître » (L’Ecole des Cadavres). Le livre est paru en 1938, il a été réédité pendant la guerre, c’est un appel au meurtre ».

Québec
En septembre 2012, les éditions québécoises Huit ont annoncé leur intention de publier prochainement et en un volume intitulé Ecrits polémiques et annoté par Régis Tettamanzi, professeur de Littérature française à l’université de Nantes, les pamphlets antisémites de Céline - Bagatelle pour un massacre (1937), L’Ecole des cadavres (1938), Les Beaux draps (1941) -, dont la réédition est interdite en France depuis 1944.

Paris Céline
Histoire rediffusa le 12 décembre 2014 à 1 h 25 "Paris Céline", documentaire de Guillaume Laidet. "50 ans après sa mort, Paris Céline propose pour la première fois de voyager dans le Paris de Louis-Ferdinand Céline. Un voyage, en compagnie de Lorànt Deutsch, au cœur des lieux céliniens les plus emblématiques, du passage Choiseul à Clichy, de Montmartre à Meudon. Pour faire revivre ce Paris aujourd'hui presque entièrement disparu, le comédien passionné par la capitale se fait tour à tour lecteur des grands textes de Céline se rapportant à chaque lieu, et guide dévoilant à l'aide de nombreuses anecdotes ce qu'y fut la vie de l'écrivain et de ceux qui le côtoyèrent. Paris Céline est aussi un "bestiaire de Paris", un hommage à son petit peuple, à ses figures devenues mythiques, à la culture populaire et à ce parler argotique qu'emprunte allègrement l'auteur de Métronome, l'histoire de France au rythme du métro parisien. Grâce à une riche iconographie mêlant des reproductions de dessins de Tardi et de grands peintres montmartrois, des gouaches de Gen Paul, des photos et extraits de films d'époque..." 

Céline, la race, le Juif
En février 2017, Fayard a publié "Céline, la race, le Juif" de Pierre-André Taguieff et Annick Duraffour : 
"On croit connaître Céline. On connaît les bribes d’une légende pieusement transmise qui se défait pour se recomposer, ainsi que les portraits arrangés au fil des biographies publiées.
La recherche de la vérité plutôt que les ruses de la disculpation conduit à ce portrait sans complaisance, qui examine les moments cruciaux d’un itinéraire qu’on ne peut réduire à une carrière littéraire, sous peine de ne plus comprendre vraiment l’écrivain. Car celui-ci a cherché à agir sur son époque.
En 1937, ennemi du Front populaire et partisan d’une « alliance avec Hitler », Céline choisit de devenir un écrivain antijuif. Il s’engouffre opportunément dans la vague antisémite, bataillant sans relâche contre le « péril rouge » et le « péril juif ». Pour confectionner ses pamphlets, il puise dans la propagande nazie diffusée par diverses officines, dont le Welt-Dienst. Il met en musique les idées et les slogans. Pendant l’Occupation, il fait figure de nouveau « prophète », de « pape de l’antisémitisme ».
Cette vérité historique heurte frontalement la légende de l’écrivain, celle de l’« écriture seule ».
Le cas de Céline est-il comparable à celui des autres intellectuels du collaborationnisme ? Jusqu’à quel point adhère-t-il à la vision hitlérienne ? Jusqu’où est-il allé ? Que savait-il vraiment sous l’Occupation ? Que peut-on reprocher à Céline, des mots seulement, ou aussi des actes ?
Avec Céline, c’est tout un imaginaire raciste, antisémite et complotiste qui se livre à l’observation. Se montre ici le fonctionnement d’un esprit raidi dans un réseau de préjugés et de convictions inébranlables, qui force à poser autrement la question du scandale-Céline : comment cet homme a-t-il pu écrire Voyage au bout de la nuit ?
Ce livre est une somme, le livre de référence que l’on attendait sur le cas Céline. Il croise la lecture des textes avec l’histoire intellectuelle et politique. Une étude critique, rompant avec les habituelles approches, plus ou moins apologétiques. L’érudition y est mise au service de la volonté de clarifier et de comprendre. Pour une vision « décapée » de l’écrivain engagé, par-delà les clichés".

Gallimard
En janvier 2018, Gallimard a suspendu sa décision de publier des pamphlets antisémites de Céline.  Un acte donc temporaire. Dans l'attente du décès des principaux opposants ? Diverses organisations, des dirigeants d'organisations juives françaises, dont Serge Klarsfeld, et l'ambassadrice d'Israël en France Aliza Bin Noun s'étaient indignés après l'annonce de cette future publication qui aurait eu l'accord de la veuve centenaire, à la santé fragile, de l'écrivain français. Ce qui semble d'autant plus surprenant que la veuve de Céline s'était toujours opposée à cette republication. 

Le Délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et l'homophobie avait écrit à l'éditeur pour exprimer ses inquiétudes.


Le Premier ministre Edouard Philippe s'était montré favorable à cette republication si elle était "soigneusement accompagnée". Il y aurait donc eu des propos antisémites sanctionnés par la justice, et d'autres autorisés par le gouvernement et non condamnables.

Curieusement, Françoise Nyssen, ministre de la Culture, était demeurée silencieuse, alors qu'elle a exprimé publiquement le 28 janvier 2018 son "rejet total des thèses et de l'engagement de Maurras" quand certains se sont offusqués que soit inscrit dans le registre des commémorations prévues pour 2018 l'anniversaire de la naissance de Charles Maurras.


 Le 11 janvier 2018, "j'ai suspendu ce projet, mais je n'y ai pas renoncé. La raison de cette suspension est simple : on ne construit rien de valable dans un incendie, on ne peut pas se faire entendre dans un amphithéâtre en ébullition", a expliqué le PDG des éditions Gallimard, Antoine Gallimard, dans "Le Journal du dimanche" (JDD). Il a réfuté "l'idée d'avoir été convoqué par le gouvernement en décembre 2017 à ce sujet. "Le terme 'convocation' est inexact. "J'ai reçu une lettre du délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT, M. Frédéric Potier, et j'ai choisi de le rencontrer", a indiqué Antoine Gallimard. L'éditeur explique avoir alors fait savoir à Frédéric Potier, qui s'inquiétait d'une possible réédition des textes sans mise en contexte, qu'elle se ferait accompagnée d'un "appareil historique", avec une analyse du professeur d'université Régis Tettamanzi et d'une préface signée de l'écrivain Pierre Assouline. Antoine Gallimard a justifié à nouveau dans le "JDD" son projet "par goût de la vérité" et la nécessité de montrer "la coexistence du génie et de l'ignoble en un seul homme".

"Le projet de rééditer les pamphlets antisémites de Céline ("Bagatelles pour un massacre", "L'École des cadavres" et "Les beaux draps") avait suscité une vague d'indignation notamment de la part de Serge Klarsfeld, président de l'association Fils et filles de déportés juifs de France. Les textes concernés ont été rédigés par l'auteur du "Voyage au bout de la nuit" entre 1937 et 1941. Ils devraient tomber dans le domaine public en 2031 (soit 70 ans après la mort de l'écrivain en 1961) et seront alors libres de droits. Les pamphlets de Céline ne sont pas interdits en France, mais n'ont pas été réédités depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. L'écrivain lui-même puis sa veuve, Lucette Destouches, âgée de 105 ans, s'y opposaient".


Film d'Emmanuel Bourdieu
Le 29 janvier 2018 à 10 h 35, OCS City diffusera "Louis Ferdinand Céline", d'Emmanuel Bourdieu (2016, 1 h 33) avec Denis Lavant (Louis-Ferdinand Céline), Géraldine Pailhas (Lucette Destouches), Philip Desmeules (Milton Hindus), Rick Hancke (Le Ministre De La Justice), Marijke Pinoy (La Femme Du Ministre). "Emmanuel Bourdieu adapte le livre de M. Hindus et dépeint l'un des écrivains les plus controversés de la littérature française".

« Le procès Céline » réalisé par Antoine de Meaux
Ecrit par Alain Moreau
Program 33/Arte, 2011, 54 minutes
Commentaire lu par Marie-Christine Barrault
Textes de Céline lus par Didier Sandre
Diffusions les  17 octobre 2011 à 22 h 30, 24 octobre 2011 à 10 h 30 et 29 octobre 2011 à 5 h

Visuels :
Céline
© Rue des Archives
Céline
© François Gragnon, 1960

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Publié pour la première fois le 16 octobre 2011, cet article a été modifié le 8 décembre 2014.
Il a été republié le :
- 10 septembre 2012 alors qu'un éditeur québécois (Canada) a annoncé la prochaine publication de pamphlets antisémites de Céline ;
- 15 octobre 2012 à l'approche de la diffusion de Louis-Ferdinand Céline, une légende, une vie, documentaire (1976) de Claude-Jean Philippe et Monique Lefebre et D'un Céline à l'autre (1969) par Yannick Bellon par la chaine Histoire, les 15 et 20 octobre 2012 ;
- 17 décembre 2012 à l'approche de la diffusion D'un Céline à l'autre (1969) par Yannick Bellon par la chaine Histoire, le 18 décembre 2012, à 9 h ;
- 7 mai et 11 septembre 2013 à l'approche de la diffusion de Paris Céline  (1969) de Guillaume Laidet par la chaine Histoire, les 11 et 16 mai, les 14 et 21 septembre 2013, et du concert Chansons de Céline, La musique pendant l'Occupation à la Cité de la Musique, le 16 mai 2013 à 20 h ;
- 13 octobre 2013 à l'approche de la diffusion de Paris Céline de Guillaume Laidet par la chaine Histoire, les 15 et 21 octobre 2013. "50 ans après sa mort, Paris Céline propose pour la première fois de voyager dans le Paris de Louis-Ferdinand Céline. Un voyage, en compagnie de Lorànt Deutsch, au cœur des lieux céliniens les plus emblématiques, du passage Choiseul à Clichy, de Montmartre à Meudon. Pour faire revivre ce Paris aujourd'hui presque entièrement disparu, le comédien passionné par la capitale se fait tour à tour lecteur des grands textes de Céline se rapportant à chaque lieu, et guide dévoilant à l'aide de nombreuses anecdotes ce qu'y fut la vie de l'écrivain et de ceux qui le côtoyèrent. Paris Céline est aussi un "bestiaire de Paris", un hommage à son petit peuple, à ses figures devenues mythiques, à la culture populaire et à ce parler argotique qu'emprunte allègrement l'auteur de Métronome, l'histoire de France au rythme du métro parisien. Grâce à une riche iconographie mêlant des reproductions de dessins de Tardi et de grands peintres montmartrois, des gouaches de Gen Paul, des photos et extraits de films d'époque..."
- 21 septembre 2014 avant la rediffusion de "Paris Céline, documentaire de Guillaume Laidet, les 21 et 23 septembre 2014 ;
- 8 décembre 2014, 29 janvier 2018.