Citations

« Le goût de la vérité n’empêche pas la prise de parti. » (Albert Camus)
« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil. » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)

mercredi 30 juin 2021

Rachel Aubert, peintre

L'Atelier Capifrance Paris VIIIe propose une exposition de la peintre Rachel Aubert. Des tableaux en acrylique, narratifs, dynamiques, aux titres parfois ironiques, où le figuratif transparait derrière une abstraction apparente, et où des pointes vivement colorées illuminent une obscurité dense. L'artiste y projette ses interrogations teintées d'optimisme.


« Autodidacte, j’ai débuté la peinture vers l’âge de 25 ans par de l’art figuratif », a confié Rachel Aubert, ingénieure agronome et professeur en biologie/écologie. 

Après une pause de plus de... vingt ans, elle recommence à peindre en 2017. 

Elle expose « à Wallers, le village dont je suis originaire dans le Nord de la France près de Valenciennes dans le cadre de l’exposition annuelle « Arts et Histoire ». Enchaine avec « trois expositions à Valenciennes, dont l’une intitulée « La part d’ombre et de lumière chez l’Homme », puis dans un restaurant de la métropole lilloise en 2020.

Dotés de forts reliefs de matières acryliques, les tableaux de Rachel Aubert sont animés d’un mouvement irrépressible.

D’un cosmos, surgissent des pointes lumineuses fulgurantes.

L'abstraction confine au figuratif, ou autorise de l'interpréter en tant que tel. Derrière des branches bleutées, se devine une maison, et au loin, une colline.

Transparait une quête spirituelle, une interrogation sur la vie -  d'où venons-nous ? - et émane un message optimiste sur le chemin de la vie qui continue, malgré des épreuves.

« La peinture doit déclencher une sincérité que je veux partager avec le spectateur. Je travaille en musique sur la toile avec une spatule, une éponge, des pailles. Mais il y a toujours de l’optimisme, de l’amour, l’idée d’aller du sombre vers la lumière et un monde futur qui pétille », a expliqué l’artiste à La Voix du Nord en 2019. 


Œuvres visibles sur les réseaux sociaux

Jusqu’au 10 juillet 2021
15, rue de Turin. 75008 Paris

Visuels :
Et la vie continue...
Patchouwork
Partir sans se retourner
Bonheur acidulé

Gisèle Freund (1908-2000), photographe

Gisèle Freund (1908-2000) était une 
sociologue, photographe portraitiste (écrivains, artistes) ainsi que documentariste, et essayiste (Photographie et société, 1974) française d'origine allemande. Elle fut l'une des premières à faire des portraits en couleurs dès 1938. À l'occasion des Rencontres de la photographie d'Arles, ARTE diffusera le 4 juillet 2021 "Gisèle Freund : portrait intime d'une photographe visionnaire", documentaire inédit de Teri Wehn-Damisch.


« J’ai toujours préféré photographier une personne dans son intimité, entourée de ses objets personnels. L’homme éprouve parmi eux le sentiment de familiarité qui le détend et facilite la tâche du photographe. Le décor d’une demeure reflète la personnalité de son propriétaire. Mes « victimes », heureusement, se transformaient en collaborateurs, pleins de patience. J’insistais pour qu’ils se vêtissent aussi photogéniquement que possible de costumes clairs, de cravates vives, et avant tout pour qu’ils se rasent avec le plus grand soin », déclarait Gisèle Freund (1908-2000).

Sociologie et photographie
Née en 1908 à Schöneberg, près de Berlin, dans une famille juive allemande, Gisèle Freund grandit dans un univers d’intellectuels prisant les arts : son père, Julius Freund, industriel « fut un grand collectionneur des artistes romantiques allemands » et lui offre à l’âge de 15 ans, un appareil photographique.

Gisèle Freund étudie la sociologie à l’université de Francfort où elle rencontre Norbert Elias et pratique la photographie en « amateur politiquement engagée » : membre du mouvement des jeunesses socialistes, elle combat le nazisme et photographie l’Allemagne lors de la crise économique (manifestation à Francfort en 1932).

Après l’avènement du nazisme en janvier 1933, elle fuit l’Allemagne nazie et le Berlin cosmopolite et cultivé de son enfance pour rejoindre en mai 1933 Paris.

Le Tout-Paris littéraire photographié
De 1933 à 1940, Gisèle Freund soutient en 1936 – année où elle obtient la nationalité française par son mariage avec Pierre Blum dont elle divorcera - à la Sorbonne, traduit et fait publier, par la maison d’édition d’Adrienne Monnier, sa thèse La photographie en France au XIXème siècle, Essai de sociologie et d’esthétique ; réalise ses premiers photoreportages pour VU, Weekly Illustrated, Time, Paris Match et Life - Congrès international des écrivains pour la défense de la culture à la Mutualité en 1935, The Depressed Areas en Angleterre en 1936 ; James Joyce à Paris en 1938, la haute couture -, réalise ses premiers portraits d’écrivains en noir et blanc - André Malraux à l’occasion de la réédition de son roman La condition humaine distingué par le Prix Goncourt, Walter Benjamin - et expérimente dès 1938 la couleur, technique alors nouvelle et rare : l’Annuaire de la photographie publie en 1940 son portrait de Colette qui est la première photographie couleur publiée en France. Tout en luttant contre le nazisme.

Gisèle Freund et Walter Benjamin se rencontrent quotidiennement à la Bibliothèque nationale, où « l’une travaillait à sa thèse de sociologie sur la photographie en France au XIXème siècle, et l’autre à sa monumentale étude sur les Passages parisiens. De leurs échanges fréquents et de la complicité que chacun entretenait avec Adrienne Monnier naquit une véritable amitié, sensible dans leur correspondance comme dans leurs écrits respectifs, et dont les célèbres photographies de Walter Benjamin prises par Gisèle Freund, empruntes de confiance mutuelle, gardent la trace ».

Grâce aux libraires Adrienne Monnier, dont la librairie se trouvait rue de l’Odéon, et Sylvia Beach, ainsi que Jean Paulhan, directeur de la Nouvelle revue française chez Gallimard, Gisèle Freund rencontre des écrivains avec lesquels elle noue une relation privilégiée. « Au cœur d’une vie littéraire parisienne exceptionnellement riche, elle devient "la" photographe de plusieurs générations d’écrivains », fidèle à son Leica et aux pellicules Agfa et Kodak.

Grâce à Jean Paulhan et André Malraux, et surtout dans les librairies d’Adrienne Monnier et de Sylvia Beach, rue de l’Odéon, Gisèle Freund rencontre ces auteurs. Elle sait « gagner la confiance de ces écrivains peu habitués à se prêter à l’exercice du portrait photographique. Férue de littérature, ses premiers contacts avec eux sont d’ordre intellectuel. Les tirages étant à l’époque extrêmement coûteux, elle aura l’idée de leur présenter son travail à l’aide d’un projecteur », comme le 5 mars 1939 chez Adrienne Monnier.

De 1938 à 1939, Gisèle Freund réalise, sans retouche, une centaine de portraits, notamment ceux de Samuel Beckett, Simone de Beauvoir Walter Benjamin, Jean Cocteau, Colette, Paul Eluard, André Gide, Henri Michaux, Henri de Montherlant, Jean-Paul Sartre, Marguerite Yourcenar, Stephan Zweig, Jacques Prévert… Seul Roger Martin du Gard refuse d’être photographié.

Dès 1939, conseillée par Joyce, Gisèle Freund y ajoute des hommes de lettres anglo-saxons et d’autres artistes étrangers : George Bernard Shaw à Londres, James Joyce, Stephen Spender, Victoria Ocampo, Vita Sackeville-West, Frida Kahlo...

« Je voulais comprendre quelle influence la photographie avait eu sur l’homme et en quoi elle avait modifié notre perception…

Je n'ai jamais photographié que des auteurs ou des artistes que j'aimais et que j'avais envie de raconter… Il y a beaucoup de choses que je ne voulais pas photographier. On m'a reproché que je ne suis pas allée photographier une guerre, parce que j'ai dit non. J'ai toujours cru, et c'est pour ça que j'étais intéressée dans la photo, que grâce à la connaissance du monde à travers la photo, les gens ne se tueraient plus. Si je connais quelqu'un très bien, pourquoi je vais le tuer ? Mais je me suis trompée. J'ai compris, un jour, que ce n'est pas vrai, que les gens se tuent quand même », disait Gisèle Freund. Et d’ajouter : « L'œil n'est rien s'il n’y a personne derrière ».

La Fondation Pierre Bergé - Yves Saint Laurent distinguait, de manière chronologique, trois thèmes : l’œuvre en noir et blanc - une cinquantaine de tirages originaux, portraits d’écrivains et reportages, regroupés en différentes séquences – et l’œuvre en couleurs réunissant des photographies prises dès 1938, soit une cinquantaine de portraits d’écrivains : Paul Valéry, André Gide, Stefan Zweig, Romain Rolland, Colette, James Joyce, et Virginia Woolf. « Je crois que la meilleure que j'ai faite, c'est celle de Virginia Wolf, le portrait d'elle, à un moment où elle ne s'est pas rendu compte que je la photographiais. Tous ses problèmes sortaient vraiment de cette tête, de ces yeux, de cette bouche. Instinctivement, je pense, je ne sais pas ce qui, en moi, déclenchait à chaque fois de photographier quelqu'un quand je trouvais que c'était quelque chose de l'intérieur de la personne, en réalité », déclare Gisèle Freund en 1991.

Ces tirages originaux constituent « une impressionnante galerie de portraits couleurs d’écrivains contemporains, photographiés parmi leurs livres ». Ce sont les rares, parfois uniques clichés de ces écrivains.

« C’est parce qu’elle est passionnée de sociologie et considère la photographie comme le moyen de révéler « l’homme à l’homme » que ses portraits font de Gisèle Freund un témoin privilégié de la vie intellectuelle de son temps », indique la galerie Lucie Weill & Seligmann.

En juin 1940, Gisèle Freund est contrainte de se réfugier en zone libre, puis se réfugie en 1941 en Argentine.

Là, elle entre dans le cénacle d’auteurs tels Borges Maria Rosa Oliver, Bioy Casares et les membres de la revue littéraire SUR et photographie des paysages de Patagonie et de la Terre de Feu.

Elle travaille aussi pour le ministère de l’Information du gouvernement de la France libre, devient éditrice et crée une association de soutien aux écrivains français.

De Magnum à l’Elysée
De retour en France en 1946, elle expose ses photos de l’art sud-américain, puis effectue un reportage en Amérique latine pour le compte du Musée de l’Homme.

Pour l’agence Magnum, Robert Capa recrute Gisèle Freund dès 1947. Cette photojournaliste parcourt le monde pour Magnum.

Après la publication par Life en 1950 de son reportage révélant la richesse d’Eva Perón, épouse du président argentin, Gisèle Freund est contrainte de quitter l’Argentine pour l’Uruguay, où l’accueillent Jules Supervielle et Ingheborg Bayerthal, puis le Mexique avant de rentrer à Paris en 1953.

La soupçonnant de communisme, les Etats-Unis lui refusent un visa. « Robert Capa m'a virée de l'agence en 1954, lorsque les Etats-Unis m'ont refusé un visa d'entrée. J'étais sur la liste noire du sénateur McCarthy et Capa a eu peur pour l'avenir de Magnum à New York. Ça m'a fait très mal ».

Gisèle Freund collabore à Paris Match, Vu, Art et décoration, Images du Monde, Verve, ou Weekly Illustrated.

Elle photographie Nathalie Sarraute, Henri Matisse, John Steinbeck, Tennessee Williams, John Steinbeck, Alexandre Soljenitsyne, Le Corbusier…

« Révéler l'homme à l'homme, être un langage universel, accessible à tous, telle demeure, pour moi, la tâche primordiale de la photographie… La culture pour un photographe est bien plus importante que la technique… Personne ne se voit tel qu'il paraît aux autres. Nous habitons notre visage sans le voir, mais nous exposons cette partie du corps au premier venu qui nous croise dans la rue », disait Gisèle Freund qui publie en 1965 James Joyce à Paris, ses dernières années.

Les expositions de ses œuvres se multiplient, notamment au Musée d’art moderne de la Ville de Paris en 1968.

Gisèle Freund publie Le Monde et ma caméra (1970), Photographie et société (1974) dont la couverture est illustrée par l’œil d’Henri Cartier-Bresson, et Mémoires de l’œil (1977).

En 1977, Gisèle Freund devient présidente de la Fédération française des associations de photographes créateurs et obtient en 1980 le Grand prix national des arts pour la photographie décerné par le ministère de la Culture.

En 1981, cette « journaliste reporter photographe » réalise le portrait officiel du Président de la République François Mitterrand posant, Les Essais de Montaigne ouvert entre les mains, devant la bibliothèque de l’Elysée. Emplie de livres anciens aux reliures en cuir, dorées et brillantes, cette bibliothèque apparaît un peu floue par rapport à la netteté de ce fin lettré socialiste au costume sombre rehaussé apr la Légion d’Honneur et qui se piquait d’être écrivain.

Distinguée par de nombreux Prix, Gisèle Freund décède à Paris à l’âge de 91 ans.

Expositions
La photographe Gisèle Freund (1908-2000) a inspiré deux expositions à Paris en 2012 : Gisèle Freund, L'Œil frontière Paris 1933-1940 à la Fondation Pierre Bergé - Yves Saint Laurent et, dans le cadre de Saint-Germain-des-Prés Photo Festival, Gisèle Freund Portraits d'artistes à St-Germain-des-Prés à la Galerie Lucie Weill & Seligmann. Documents d’archives originaux souvent inédits - correspondances, magazines imprimés, planches contacts, publications, diapositives projetées, etc. – évoquent cette « pionnière du photojournalisme et de la photographie en couleur, et une des précurseurs du portrait d’écrivain », une artiste ayant mêlé théorie, par ses essais sociologiques et historiques, et pratique de la photographie par sa collaboration à de prestigieux magazines et agence (Magnum). 


La dernière rétrospective de la photographe Gisèle Freund remontait à 1991 au Centre Pompidou. A l’hiver 2004-2005, dans le cadre du Mois de la photo à Paris, la FNAC Italie présentait l’exposition Portraits d’écrivains de Gisèle Freund, soit une quarantaine de portraits de James Joyce, Jean Cocteau, Saint-John Perse, Jean-Paul Sartre, André Gide, Marguerite Yourcenar, Samuel Beckett, Henri Michaux, Simone de Beauvoir, Walter Benjamin, Paul Eluard, Stephan Zweig...

C’est dire tout l’intérêt de ces deux expositions – L’œil frontière est le titre d’un projet éditorial non réalisé - sur cette « pionnière dans de nombreux domaines comme celui du portrait en couleur, de la projection photographique, de l’approche sociologique de l’image ou encore de l’histoire de la photographie ».

La Fondation Pierre Bergé–Yves Saint Laurent présenta une centaine de tirages et de nombreux documents d’archives de Gisèle Freund conservés par l’IMEC (Institut Mémoires de l’édition contemporaine), soit 1 200 tirages, 1 600 négatifs, 8 200 diapositives, 1 000 contretypes, 34 boîtes d’archives personnelles et professionnelles – manuscrits, correspondances, dossiers de gestion de l’œuvre, etc. -, sa bibliothèque...

Gisèle Freund a été l'une des photographes mises à l'honneur dans l'exposition Qui a peur des femmes photographes ? 1839 à 1945 présentée en deux parties chronologiques au musée de l'Orangerie et au musée d'Orsay.

"Gisèle Freund : portrait intime d'une photographe visionnaire"
À l'occasion des Rencontres de la photographie d'Arles, ARTE diffusera le 4 juillet 2021 "Gisèle Freund : portrait intime d'une photographe visionnaire" (Gisèle Freund - Ein Leben für die Fotografie), documentaire français inédit de Teri Wehn-Damisch (2021).

Ce film sera projeté aux Rencontres de la photographie d'Arles, le 7 juillet à 22 h à la Croisière, en présence de la réalisatrice.

"Au travers d'abondantes archives, un beau portrait intime de Gisèle Freund, photographe, sociologue et écrivaine, qui a immortalisé presque toutes les grandes figures du siècle dernier et témoigné avec acuité de la condition humaine." 

"Le portrait mythique de Malraux la mèche au vent, c’est elle, comme celui, officiel, de François Mitterrand président, posant devant une bibliothèque. James Joyce, Virginia Woolf, Colette, Duras, Sartre et Beauvoir, mais aussi son ami Walter Benjamin, rencontré dans l’exil à Paris et sensible, comme elle, à la force des images… : tous ont défilé devant son objectif". 

"D’origine juive et membre d’un groupe communiste, Gisèle Freund, née à Berlin en 1908 dans la bourgeoisie éclairée, fuit l'Allemagne nazie une nuit de mai 1933 avec, dans ses bagages, des clichés des corps tuméfiés de ses camarades, pris avec un Leica offert par son père. Cette héritière de Nadar, pionnière du portrait couleur, ira aussi sillonner le monde". 

"Au fil de reportages dont elle rédige les textes, l’aventurière pose un regard aiguisé sur la condition humaine, du prolétariat du nord de l’Angleterre au petit peuple d’Argentine, leurré par l’icône Eva Perón, dont elle révèle dans Life l’indécente opulence". 

"Au Mexique, celle qui se rêve cinéaste habite chez Diego Rivera et Frida Kahlo, qui s’en éprend." 

"Rare femme ayant intégré l'agence Magnum dès sa création, cette actrice et penseuse de la photographie à l’allure Chanel a documenté les bouleversements politiques et sociaux du XXe siècle et en a immortalisé les figures les plus marquantes."
 
"Inspirée par son amitié pour celle qu’elle a rencontrée en 1983, Teri Wehn-Damisch a plongé dans les archives de Gisèle Freund, conservées à l'abbaye d'Ardenne, siège de l’Institut Mémoires de l'édition contemporaine (Imec), pour scruter avec émotion des centaines de planches-contacts." 

"À travers l’objectif de la photographe, disparue en 2000, défilent intensément les soubresauts et le tourbillon artistique et intellectuel du siècle dernier, laissant aussi émerger ses coups de cœur et blessures d’exilée." 

"De Berlin à Paris, et de Buenos Aires à Brighton, le voyage est guidé par sa voix grave et celles qui l’ont connue − sa collaboratrice Élisabeth Perolini, l'écrivaine Rauda Jamis, les historiennes de l'art Lorraine Audric et Nathalie Neumann, et la chercheuse au CNRS Monique Sicard. En forme d’hommage, le beau portrait intime d’une grande dame des images."



"Dans son "portrait intime" de Gisèle Freund, la documentariste Teri Wehn-Damisch explore un fonds d’archives méconnu pour rendre hommage à l'œuvre et à la vie extraordinaires de celle qui fut son amie. Propos recueillis par Laetitia Moller.
 
C’est votre deuxième film sur Gisèle Freund. Qu’est-ce qui vous fascine tant chez elle ?
Teri Wehn-Damisch : Je me suis sans doute reconnue en elle. Née en France, j’ai été élevée aux États-Unis, où mes parents ont été obligés de repartir en 1940 à cause de la guerre. Gisèle Freund a fui l’Allemagne pour Paris à l’âge de 25 ans. J’ai été attirée par des exilés qui, comme elle ou le photographe hongrois André Kertész, me donnaient une image mythique de la France : la beauté des rues, la liberté... Gisèle Freund a photographié toutes les personnalités littéraires de l’époque. Au début des années 1980, je lui ai proposé de réaliser un film sur elle. Elle m’a envoyé balader, avant de me mettre au défi d’adapter son ouvrage Photographie et société, peu connu à l’époque. Cela a donné naissance à mon premier documentaire et à une grande amitié entre nous.

Que racontez-vous de nouveau sur elle, près de quarante ans plus tard ?
Grâce à Clémence de Cambourg et Clémence Forestier, les deux productrices qui m’ont sollicitée pour ce projet, j’ai découvert un foisonnant fonds d’archives à l'Institut Mémoires de l’édition contemporaine (Imec), notamment les planches-contact de son travail de reporter, au Mexique, en Angleterre... Outre les portraits iconiques d’André Malraux ou de Virginia Woolf qui l’ont rendue célèbre en France, elle a très tôt réalisé des sujets dignes des plus grands photoreporters. En Allemagne, elle est d’ailleurs avant tout considérée comme une photographe politique.

Au début du film, vous expliquez que vous aviez une dette envers elle...
Au cours des années 1990, Gisèle est devenue irascible, méchante, et a fait le vide autour d’elle. Comme la plupart de ses amis, cela m’a beaucoup peinée et je ne l’ai plus vue pendant des années. Plus tard, nous avons compris que cette attitude était liée aux prémices de la maladie d’Alzheimer qui l’a finalement emportée. Profitant de son isolement, une femme a exercé une emprise sur elle et accaparé ses archives et son travail. Si nous avions été à ses côtés, cela ne serait peut-être pas arrivé.

Comment filmer des photographies ?
Il a été essentiel pour moi de trouver des dispositifs filmiques pour mettre en scène les images fixes. Avec mon cadreur et monteur Samuel Fleury, nous avons inventé des trucages – artisanaux ou de motion design – pour naviguer dans les planches-contacts et mettre les photos en mouvement. Cela les fait vivre avec une épaisseur particulière."


France, 2021, 52 mn
Coproduction : ARTE France, Complices Films
Sur Arte le 4 juillet 2021 à 20 h 05
Disponible du 27/06/2021 au 02/09/2021
Visuels :
Reportage à Brighton, 1935
Portrait de Virginia Woolf, 1939
Portrait de Frida Kahlo, 1951
Reportage au Mexique : Paysan revenant d' un pèlerinage
Reportage à Newcastle, 1935
Auto portrait au miroir (début des années 30)
Portrait d' André Malraux, 1935
© Archives Gisèle Freund / IME

Jusqu’au 29 janvier 2012
A la Fondation Pierre Bergé - Yves Saint Laurent
5, avenue Marceau. 75116 Paris
Tél : 01 44 31 64 31
Du mardi au dimanche de 11 h à 18 h

Jusqu’au 18 février 2012
A la Galerie Lucie Weill & Seligmann
6, rue Bonaparte. 75006 Paris
Tel. : +33 1 43 54 71 95
Du mardi au samedi de 11 h à 19 h


Visuels de haut en bas :
Gisèle Freund, Autoportrait 1952
Épreuve argentique noir et blanc
23,2 x 16,4 cm
Collection Galerie de France
© Gisèle Freund / IMEC / Fonds MCC-Galerie de France

Gisèle Freund photographiée par Adrienne Monnier
Paris, vers 1935
Épreuve argentique noir & blanc
25 x 28 cm
Fonds Gisèle Freund, IMEC / Fonds MCC
© Gisèle Freund / IMEC / Fonds MCC

Jean Cocteau sous l’enseigne d’un gantier
Paris, 1939
Épreuve argentique couleurs
30 x 20 cm
Collection Galerie de France
© Gisèle Freund / IMEC / Fonds MCC

James Joyce
Paris, 1939
Épreuve argentique couleurs
30 x 21 cm
Collection Famille Freund
© Gisèle Freund / IMEC / Fonds MCC

Adrienne Monnier devant sa librairie La Maison des Amis des Livres
Paris, 1936
Épreuve argentique noir et blanc
14 x 19,4 cm
Fonds Gisèle Freund, IMEC / Fonds MCC
© Gisèle Freund / IMEC / Fonds MCC

Sylvia Beach sur le seuil de sa librairie Shakespeare and Co
Paris, 1936
Épreuve argentique noir et blanc
14 x 19,4 cm
Fonds Gisèle Freund, IMEC / Fonds MCC
© Gisèle Freund / IMEC / Fonds MCC

James Joyce avec Adrienne Monnier et Sylvia Beach, à Shakespeare and Co
Paris, 1938
Épreuve argentique noir et blanc
25,6 x 36,5 cm
Collection Famille Freund
© Gisèle Freund / IMEC / Fonds MCC

André Gide sous le masque de Leopardi
Paris, 1939
Épreuve dye-transfer couleurs (portfolio édité par Harry Lunn en 1977)
30 x 20,5 cm
Fonds Gisèle Freund, IMEC / Fonds MCC
© Gisèle Freund / IMEC / Fonds MCC

Gisèle Freund sur sa terrasse rue Lakanal
Paris, 1934
Carte postale noir & blanc
10 x 6 cm
Fonds Gisèle Freund, IMEC / Fonds MCC
© Gisèle Freund / IMEC / Fonds MCC

Virginia Woolf devant la fresque de Vanessa Bell
Londres, 1939
Épreuve dye transfer couleurs (portfolio édité par Harry Lunn en 1977)
30 x 20 cm
Fonds Gisèle Freund, IMEC / Fonds MCC
© Gisèle Freund / IMEC / Fonds MCC

Jean Cocteau
Paris, 1939
Épreuve dye-transfer couleurs (portfolio édité par Harry Lunn en 1977)
30 x 20,5 cm
Fonds Gisèle Freund, IMEC / Fonds MCC
© Gisèle Freund / IMEC / Fonds MCC


Articles sur ce blog concernant :
Les citations proviennent des communiqués de presse et d'Arte.
Cet article a été publié le 22 janvier 2012, puis le 13 novembre 2015.

mardi 29 juin 2021

Axel Springer (1912-1985), magnat de la presse

Axel Springer (1912-1985) était un magnat allemand sioniste de la presse qui a bâti un groupe européen puissant, Axel Springer AG, dont l’un des fleurons est le célèbre quotidien  Bild (plus de trois millions de lecteurs). Un artisan de la réunification allemande qui a renforcé les liens entre la République fédérale d’Allemagne (RFA) et l’Etat d’Israël dont il était un fervent supporter. Un homme en quête spirituelle, intéressé par l'astrologie et marqué par la Shoah. 
« Les trois vies d’Axel Springer » (Drei LebenAxel Springer. Verleger, Feindbild, Privatmann), est un documentaire (2012) de Manfred Oldenburg, Jobst Knigge et Sebastian Dehnhardt. P
résident de la maison d'édition Springer, Mathias Doepfner a hissé, pendant une semaine, fin juin 2021, le drapeau israélien sur le siège du groupe après des défilés antijuifs durant la guerre d'Israël contre le mouvement terroriste Hamas dans la bande de Gaza.


En trois parties, le film 
« Les trois vies d’Axel Springer » (Drei LebenAxel Springer. Verleger, Feindbild, Privatmann),  un documentaire (2012) un peu décousu de Manfred Oldenburg, Jobst Knigge et Sebastian Dehnhardt montre la personnalité complexe d'un magnat de la presse pro-israélien.

Une irrésistible ascension
Né le 2 mai 1912 près de Hambourg, Axel Cäsar Springer débute en 1933 comme journaliste à l’Altonaer Nachrichten jusqu’à la fermeture du journal en 1941.

Il travaille aussi comme compositeur et éditeur dans la maison familiale d’édition Hammerich & Lesser-Verlag (1941-1945). Et il complète sa formation dans l’agence de presse Wolff's Telegraphisches Bureau et comme correspondant du journal Bergedorfer Zeitung.

Sa première épouse était demi-juive selon les lois de Nuremberg. La Shoah le hantera.

Réformé, il travaille en 1941 comme projectionniste au cinéma Le Waterloo qui présente des films américains.

Après la défaite du IIIe Reich (1945), cet homme ambitieux, séducteur et ébranlé par la Shoah obtient une licence des autorités britanniques et fonde en 1946 son entreprise d’édition Axel Springer GmbH à Hambourg. Il débute dans un abri antiaérien de cette ville largement rasée par les bombardements alliés. Il vise un lectorat populaire.

Il publie le Hamburger Abendblatt, et des magazines dont celui hebdomadaire et populaire sur les programmes de radio, puis de télévision, Hör zu (Die Rundfunkzeitung). Plus d'un million d'exemplaires.

Axel Springer lance en 1946 Die Welt (le monde, en allemand), puis en 1952 le célèbre quotidien tabloïd allemand Bild (ou Bild-Zeitung, Journal image) - jusqu'à 12 millions de lecteurs par jour - à l’influence notable sur l’opinion publique et critiqué pour tabler sur le sensationnel. Ses journaux représentent des idées conservatrices. Axel Springer amène les gents à lire quotidiennement un journal.

En 1953, il compatit aux Allemands de l'Est qui se soulèvent à Berlin-Est.

Une telle pression pèse sur ses épaules qu'elle accentue sa fragilité psychique (dépression en 1957). Il entame une quête mystique, intéressé par les ermites médiévaux. Profondément religieux, il veut aider les opprimés - les Allemands vivant de l'autre côté du Rideau de Fer -, les pauvres. Cet homme énergique met son pouvoir et son influence au service de sa mission. C'est ce qui l'a guéri selon son épouse.

En janvier 1958, Axel Springer rencontre Nikita Khrouchtchev à Moscou (URSS) et tente vainement de gagner l’appui du Kremlin à la réunification de l’Allemagne. Un entretien tendu de quatre heures. Axel Springer devient un éditeur politique.

En mai 1959, il pose la première pierre du siège de son groupe à Berlin en présence de Willy Brandt, maire de Berlin-Ouest et alors son allié dans cette ville divisée. La liberté devient un sujet de plus en plus central pour cet homme intuitif qui a méprisé les nazis. Ce démocrate  modèle fait face au passé de l'Allemagne.

En juin 1966, il effectue sa première visite en Israël. Au maire de Jérusalem Teddy Kollek, il remet un million de dollars destinés à une bibliothèque et à une nouvelle aile au musée d’Israël. Jérusalem sera la « deuxième patrie » d'Axel Springer. Honni en Allemagne, ce patriote est aimé en Israël.

En 1967, dans un discours à Hambourg, Axel Springer annonce ses principes d’édition, qui seront modifiées en 1990 et 2001 : soutenir la liberté et au droit en Allemagne, pays membre de l’Occident, et poursuivre l’unification de l’Europe ; promouvoir la réconciliation des Juifs et des Allemands et soutenir l’Etat d’Israël et son existence ; soutenir l’Alliance transatlantique et la solidarité avec les Etats-Unis dans les valeurs communes des nations libres ; rejeter toutes les formes d’extrémisme politique et soutenir les principes de l’économique libre et sociale de marché. Une philosophie inscrite dans les contrats de travail des employés de ce groupe devenu le plus important en Europe.

Dans une Allemagne divisée par les Etats vainqueurs, pendant la Guerre froide et la Détente, Axel Springer devient rapidement le patron de presse le plus riche et le plus puissant de l’Allemagne fédérale, à l’ère du miracle économique germanique dont il est l’une des grandes figures de proue. « Ici, le roi » , annonce-t-il au début de sa conversation téléphonique.

En 1970, Axel Springer transforme sa compagnie en société par actions dont il est le seul actionnaire. Avec 230 journaux et magazines et des sites Internet, ce groupe est l’un des principaux vecteurs médiatiques européens. Pour Axel Springer, les ennemis sont les « terroristes occidentaux », la Fraction armée rouge. Cet anticommuniste figure sur la listes des hommes à abattre par les gauchistes. 

Axel Springer est la cible de violentes polémiques et d’attaques politiques (1968-1975) – émeutes devant sa maison d’édition et ses domiciles, explosions devant le siège de son groupe, son chalet à Gstaad (Suisse) est incendié, menaces de mort - de la part de jeunes gauchistes et communistes, opposant à la guerre du Vietnam. Le «  groupe Springer fait campagne contre les étudiants ».  «  Expropriez Springer ! Springer assassin », crient les étudiants qui réclament le démantèlement du groupe et manifestent après l'attentat contre Rudi Dutschke en 1968. Des mouvements de révolte encouragés par la Stasi - police politique de renseignement et d'espionnage - de la RDA (République démocratique allemande).

Heinrich Böll évoque ce magnat de la presse allemande, puissant et redouté, dans son roman L’honneur perdu de Katharina Blum, Comment peut naître la violence et où elle peut conduire (Die verlorene Ehre der Katharina Blum, Wie Gewalt entstehen und wohin sie führen kann, 1974), porté à l’écran par Volker Schlöndorff.

Axel Springer publie en 1971 son premier livre Von Berlin aus gesehen (Vu de Berlin), et en 1980 Aus Sorge um Deutschland.

Grâce aux témoignages souvent inédits de sa famille, de ses amis et adversaires, ce documentaire nous révèle des aspects inconnus de sa vie personnelle - « fils à maman », séducteur, collectionneur, philanthrope - et familiale d’Axel Springer, marié à cinq reprises et divorcé quatre fois, père de trois enfants dont le photographe Sven Simon qui se suicide en 1980.

Sa motivation ? Ni l’argent - son groupe lui a rapporté 1,5 milliard de marks, selon un biographe - ni le pouvoir.  Axel Springer se retire progressivement de la gestion de son groupe, organise sa succession et garde 26,1% de la société par actions nouvellement créée avant l'entrée en Bourse.

Son but suprême poursuivi toute son existence, c’est la réunification de l’Allemagne, avec Berlin pour capitale dans une Europe en paix. Un objectif qu’il ne verra pas car il meurt en 1985. Quatre ans avant la chute du mur de Berlin.

Un groupe de presse sioniste
A l’initiative d’Axel Springer AG et de l’Institut pour le dialogue stratégique présidé par Lord Weidenfeld se tient le dialogue européen-israélien.

Le 7 avril 2011, sa onzième édition a réuni 45 politiciens – dont Avigdor Lieberman et Guido Westerwelle, ministres israélien et allemand des Affaires étrangères, et Natan Sharansky -, journalistes, auteurs - Hamed Abdel-Samad - et entrepreneurs – John Elkann - israéliens, européens et égyptien.

Au programme : les événements récents au Moyen-Orient, le rôle de l’islam et d’éventuelles améliorations dans les relations politique et économiques entre l’Europe et l’Etat d’Israël.

« A la lumière des développement récents au Moyen-Orient, un échange européo-israélien d’idées est plus important que jamais. En fin de compte, les deux régions ont des intérêts communs économiques, de politiques étrangère et de sécurité », a alors déclaré Mathias Döpfner, PDG d’Axel Springer AG, groupe « sioniste non Juif ».

Le 8 avril 2012, Mathias Döpfner a déclaré au Jerusalem Post : Axel Springer « pensait qu’une nouvelle Allemagne ne peut se développer que si elle définit ses relations avec Israël… [Celui-ci] est la tête de point de la démocratie au Moyen-Orient. Aussi, est-il dans l’intérêt de l’Europe de le soutenir et de le renforcer. Nous partageons les mêmes racines culturelles et les mêmes intérêts en terme de stratégie et de politique étrangère… L’Etat d’Israël devrait être membre de l’Union européenne ».

Et de souligner la nécessité de ne pas oublier « ce que l’Allemagne a fait et sa responsabilité particulière pour soutenir Israël » et de définir de manière distincte un intérêt pour Israël : société dirigée par l’éducation, l’entrepreneuriat…

Autre exemple de la philanthropie de ce groupe fidèle à son fondateur : journaliste Juif et président de la Fondation Axel Springer, ErnstCramer a créé un programme décennal destiné aux journalistes allemands et israéliens, sponsorisé sous la forme de bourses par le groupe Axel Springer.

Quotidien le plus lu en Allemagne, le  Bild Zeitung a publié le 11 août 2014, et sous le titre “La guerre d'Israël contre les terroristes du Hamas : Les visages de ceux qui sont tombés au combat”, les visages des 64 soldats israéliens tués lors du conflit dans la bande de Gaza lors de l'opération Bordure protectrice. De courtes biographies ont accompagné les visages. Signé par Anne-Christine Merholz, le reportage décrit ces soldats comme “64 fils, amis, époux qui ne retourneront jamais rejoindre leurs familles. Ils sont morts pour leur patrie, en combattant le Hamas à Gaza”. Diffusé à au moins 3,5 millions d'exemplaires chaque jour, le  Bild Zeitung est publié par la compagnie Axel-Springer, à la ligne éditoriale pro-israélienne, visant à "promouvoir la réconciliation entre Juifs et non-Juifs en Allemagne et à soutenir le droit d'Israël à exister".

P
résident de la maison d'édition Springer, Mathias Doepfner a hissé, pendant une semaine, fin juin 2021, et en soutien à l'Etat Juif, le drapeau israélien sur le siège du groupe après des défilés antijuifs durant l'opération militaire "Gardien des murailles", guerre d'Israël contre le mouvement terroriste Hamas dans la bande de Gaza. Et il l'a signifié aux employés du groupe en les invitant, en cas de désaccord, à quitter la maison d'édition.

Antisémitisme dénoncé
Véronique Cayla, présidente, Alain Le Diberder, directeur des programmes, et les responsables de secteurs d’Arte France, refusèrent de diffuser  Un peuple élu et mis à part : l’antisémitisme en Europe, ("Auserwählt und ausgegrenzt - Der Hass auf Juden in Europa“) documentaire de 90 minutes écrit et réalisé par Joachim Schroeder et Sophie Hafner (Preview Production). Un refus datant du 26 avril 2017. « Motif : on y met trop en lumière la haine antijuive qui progresse dans la sphère arabo-musulmane et dans une certaine gauche obsédée par l’antisionisme ». Un « documentaire de quatre-vingt-dix minutes, produit et financé par Arte. Ce projet était porté par le pôle allemand d’Arte, et plus précisément par la chaîne publique Westdeutscher Rundfunk (WDR), membre de l’ARD, la première chaîne allemande. Il avait été validé en avril 2015 par la conférence des programmes. Pour Arte France, « la dénonciation de l’antisémitisme se limite à l’exploration répétitive de « ce ventre fécond dont est sorti la bête immonde », le nazisme archéo et néo, l’extrême droite dans toutes ses déclinaisons régionales, du FN français au Jobbik hongrois en passant par les néerlandais de Geert Wilders », a résumé Luc Rosenzweig, journaliste.

Et de poursuivre : 
"Le film de Joachim Schroeder et Sophie Hafner reçut pourtant l’aval, de justesse, de la conférence des programmes après que les auteurs ait accepté la suggestion de s’adjoindre comme co-auteur Ahmad Mansour, un psychologue d’origine arabe israélienne exerçant depuis dix ans en Allemagne. Ce dernier est une personnalité reconnue outre-Rhin comme porte-parole d’un islam des Lumières, modéré et violemment hostile au jihadisme. Il joue dans le débat public allemand un rôle similaire à celui tenu naguère dans le débat français par le regretté Abdelwahab Meddeb. Le courant passe entre les cinéastes allemands et Mansour, mais ce dernier n’accepte qu’un rôle de conseiller de ce documentaire, son emploi du temps ne lui permettant pas de participer à de chronophages phases de tournage à l’étranger et à d’interminables séances de montages. Mais il suit régulièrement la progression de la réalisation du film, et répond à toutes les demandes de conseils venant des réalisateurs. Dans l’esprit des dirigeants d’Arte, Mansour devait jouer le rôle de « commissaire politique » du film, veillant à ce que les auteurs restent bien dans les clous d’une vision de l’antisémitisme épargnant autant que faire se peut sa version arabo-islamique, et ce nouvel antisémitisme des banlieues européennes.
Il n’en a rien été, et Schroeder et Hafner, soutenus par la responsable de la coopération avec Arte au sein de la WDR, Sabine Rollberg ont persévéré dans leur projet de démasquer cet antisémitisme qui se camoufle sous le masque de l’antisionisme. Le couperet tombe en février 2017, sous la forme d’un sèche lettre de refus de diffusion du documentaire ainsi motivée : « Le film achevé ne correspond pas sur des points essentiels au projet accepté par la conférence des programmes. Par ailleurs on ne voit pas la trace de la collaboration d’Ahmad Mansour, qui devait garantir l’équilibre et l’impartialité du projet… » (Cet extrait est une traduction de la lettre adressée en allemand aux responsables du pôle allemand d’Arte, dont la direction, contactée par nos soins a refusé de nous transmettre sa version originale en français). Précisons qu’Alain Le Diberder ne parle pas un mot d’allemand, et que le film qu’il condamne n’a pas de version française… 
Mis en cause, Ahmad Mansour réplique vertement aux assertions d’Alain Le Diberder dans un courrier adressé à Sabine Rollberg. Après avoir confirmé qu’il avait bien décliné la fonction de co-auteur pour des raisons personnelles, et que le contenu du film avait été établi avec son accord il poursuit. « Ce film est remarquable et arrive à point nommé. Certes, il révèle des réalités dérangeantes, les mêmes que je rencontre dans mon travail quotidien. Je suis surpris qu’une chaine publique de la réputation d’Arte puisse avoir tant de problèmes avec le réel. Dans mon activité professionnelle j’exige constamment que l’on prenne conscience politiquement de cette réalité pour alimenter un débat public dans la société et faire face à ces nouveaux défis. C’est pourquoi je trouve ce film important et nécessaire ».

Les auteurs du documentaire ont expliqué avoir accepté de remonter leur film conformément aux vœux d'Arte France. En vain.

Alain Le Dibernier a invoqué le non respect par les documentaristes de la commande d'Arte. Il a déclaré au Monde ne pas avoir peur de diffuser un « brûlot », « mais la n’est pas la question. Nous n’avons jamais eu peur de diffuser des films à thèse ». 

« Il faut que vous compreniez que le sujet est très délicat. Nous sommes coincés entre les lobbys juifs et musulmans. C’est la raison pour laquelle la conclusion de ce documentaire doit rester indéterminée. », a déclaré un jour Marco Nassivera, directeur de l’information d’Arte.

WRD "avait expliqué sa décision de ne pas montrer le documentaire en disant qu'il ne répondait ni à ses exigences journalistiques ni à ses principes éditoriaux". La chaîne allemande WRD a allégué dans un communiqué "que le film ne répond ni à ses exigences journalistiques ni à ses principes éditoriaux. « Par exemple, sans citer de sources, il y est dit que "selon des estimations sérieuses, l'UE, des gouvernements européens, des églises européennes ainsi que des organisations onusiennes cofinancées par l'Union européenne auraient versé 100 millions d'euros par an à des ONG politiques connues pour mener des campagnes anti-israéliennes"». NGO Monitor (Observatoire des ONG) a prouvé les financements étrangers, notamment de l'Union européenne et d'Etats la composant, de mouvements israéliens.

Des organisations juives françaises ont exprimé leur indignation à l'égard de cette censure.

Aliza Bin Noun, ambassadrice d'Israël en France, a écrit à Véronique Cayla :
"Nous avons été stupéfaits et consternés d’apprendre qu’Arte ait refusé de diffuser le documentaire intitulé « Un peuple élu et mis à part : l’antisémitisme en Europe », réalisé par Joachim Schroeder et Sophie Hafner, d’autant plus qu’il fut produit à la demande d’Arte. Ce refus constitue une dissimulation de la réalité au public et une atteinte à son droit à l’information, surtout lorsqu’il s’agit de sujets importants tels que l’antisémitisme qui se répand à nouveau dangereusement en Europe, entraînant des conséquences graves sur les communautés juives, sur l’Etat d’Israël et sur l’ensemble des sociétés démocratiques. La France, Israël et d’autres Etats démocratiques luttent conjointement contre l’antisémitisme, au nom des valeurs qui nous unissent. Ce combat est d’autant plus crucial que l’antisémitisme tue encore aujourd’hui. En France, en 2012,  des enfants ont été tués à Toulouse parce que Juifs ; à Paris, en 2015, des Français ont été tués parce que juifs, à l’Hyper Cacher ; et encore tant  d’autres actes antisémites se produisent, en France et ailleurs, toujours guidés par la haine aveugle du Juif.   De surcroît, l’antisémitisme, qui s’exprime de nos jours aussi à travers l’antisionisme, contribuent à nier et délégitimer le droit d’Israël à exister en tant qu’Etat-nation du peuple juif, portant atteinte à un pays allié et ami de la France et l’Europe. C’est pourquoi, au nom de nos valeurs de démocratie et de liberté d’expression, et conformément à ce que représente Arte, il est fondamental de diffuser ce documentaire".
Le 13 juin 2017, Bild a diffusé sur son site Internet, pendant 24 heures, ce documentaire en l'entourant d'explications. "Notre responsabilité historique nous oblige à nous confronter à l'indicible que nous révèle ce documentaire. Pour que nous puissions tous savoir de quoi il en retourne", a écrit Julian Reichelt, directeur des rédactions du Bild, qui qualifie la décision d'Arte de le déprogrammer de « dégoûtante et honteuse ». Ce fleuron du groupe de presse Springer a publié les soutiens aux documentaristes de nombreux politiciens, intellectuels et historiens allemands, tels Götz Aly, Matthias Küntzel, Ahmad Mansour et Michael Wolffsohn

L'American Jewish Committee (AJC, Comité juif américain), le Centre Simon Wiesenthal (CSW) et le Conseil central des juifs d'Allemagne avaient exprimé leur indignation devant ce refus d'Arte.

Le 14 juin 2017, Arte a publié un communiqué de presse indiquant : « Arte ne veut légitimer a posteriori le documentaire en le diffusant sur son antenne, sachant qu’il s’éloigne considérablement du concept initialement convenu, lequel a été modifié sans qu’Arte n’en ait été informée ». Arte a ajouté qu’affirmer que « pour des raisons politiques le film n’aurait pas sa place dans le programme d’Arte est parfaitement absurde : la proposition acceptée par la Conférence des programmes prévoyait expressément, conformément à la ligne éditoriale d’Arte, chaîne européenne, de traiter de l’antisémitisme masqué derrière la critique d’Israël, et cela non pas au Proche-Orient, mais en Europe. ». La chaîne est surprise par cette diffusion par Bild; mais n’a élevé « aucune objection » à cette diffusion. 

Arte "a balayé les accusations de censure, affirmant que le film s'était éloigné "considérablement du concept initialement convenu" et assurant ne pas en avoir été informée pendant sa phase de réalisation. "Insinuer que c'est pour des raisons politiques que le film n'aurait pas sa place dans le programme d'Arte est parfaitement absurde : la proposition acceptée par la Conférence des programmes prévoyait expressément, conformément à la ligne éditoriale d'Arte, chaîne européenne, de traiter de l'antisémitisme masqué derrière la critique d'Israël, et cela non pas au Proche-Orient, mais en Europe". 

La version sous-titrée en français de ce documentaire a été publiée sur Youtube. Ce documentaire démontre le soutien, notamment financier, de l'Union européenne à la haine antisémite et l'incitation à ceette haine de médias européens.

Le 15 juin 2017, le Centre Simon Wiesenthal (CSW) a écrit à Antonio Tajani, président du Parlement européen : «Visionnez le film d’Arte pour prouver que les arguments de la chaîne en faveur de la censure du film contreviennent à votre nouvelle Définition de l’antisémitisme » :
« Ce mois-ci, le 1er juin, le Parlement européen (PE) a adopté une résolution dont le premier jet avait été élaboré en 2005 par l’Observatoire européen des phénomènes racistes et xénophobes – organe qui a ensuite été rebaptisé Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne. Plus récemment, cette résolution allait être connue sous le nom de Définition de travail de l’antisémitisme de l’International Holocaust Remembrance Alliance (IHRA, Alliance internationale dédiée à la mémoire de l’Holocauste).Le Parlement européen s’est donc maintenant doté d’un indicateur pour évaluer l’argument apparemment tendancieux d’Arte. En outre, de nombreux universitaires et spécialistes de l’antisémitisme – notamment le musulman Ahmad Mansour, coauteur/consultant du film agréé par Arte, ainsi que le Centre Wiesenthal – ont apporté leur soutien enthousiaste à ce documentaire tant attendu.En 1989, on avait fait appel à nous pour organiser la projection du chef-d’œuvre de Claude Lanzman, Shoah, au Parlement européen. En 2008, feu votre prédécesseur, Bronislaw Geremek, avait présidé la séance de présentation de La vie et l’héritage de Simon Wiesenthal, film réalisé par notre propre Centre, dans cette même Chambre. Sur la base de ces deux précédents et en tant qu’organisation dont la division Moriah Films a déjà produit quatorze films et reçu deux Oscars, nous nous tournons vers vous – en accord avec le réalisateur, Joachim Shroeder – pour demander que Élus et exclus – la haine des juifs en Europe soit projeté en avant-première au Parlement européen afin de vérifier et de renforcer ainsi la propre Définition de l’antisémitisme du PE ».
Le CSW proposait « de fournir la version intégrale du film et d’assurer la présence du réalisateur et du coauteur pour répondre à tout commentaire » : « Monsieur le Président, nous serions ravis de venir à Bruxelles pour organiser avec vous et avec votre personnel la logistique et la date de cette projection », concluait M. Samuels.

Le 16 juin 2017, ARD, "dont l'une des chaînes de son réseau de télévisions locales, WDR, avait commandé le film et avait également renoncé à le montrer", a publié un communiqué de presse. : "La Première (ARD, ndlr) va diffuser le 21 juin 2017, à 20 h 15, le documentaire produit pour Arte "Les nouveaux visages de l'antisémitisme. Le thème du documentaire est important pour nous (...) Nous avons examiné le film de façon intense et j'ai pris la décision de soumettre de façon transparente ce documentaire au débat", a déclaré Tom Buhrow, le directeur d'ARD, cité dans le communiqué. Un débat suivra cette diffusion. "Je pense qu'il est juste qu'un large public ait maintenant accès à ce documentaire controversé, et cela en dépit de ses défauts" afin que "chacun puisse se faire une idée", a poursuivi Volker Herres, directeur des programmes de cette chaîne de télévision, dans le communiqué.

Le 19 juin 2017, le Centre Simon Wiesenthal (CSW) a annoncé qu'il diffusera ce documentaire dans son Musée de la Tolérance.

Le 20 juin 2017, le CRIF a reçu en son siège Anne Durupty, vice-présidente du Comité de gérance et Alain Le Diberder, gérant et directeur des programmes. Son président Francis Kalifat, Gérard Unger, vice-président du Crif et Robert Ejnès, directeur exécutif, assistaient également à la rencontre. Arte avait annoncé sa décision de déprogrammer un documentaire sur l'antisémitisme en Europe. Le Crif avait été saisi de nombreuses réactions de responsables communautaires et de Français juifs qui s'étonnaient, voire s'indignaient de cette déprogrammation, considérant qu'il s'agissait pour Arte d'un refus d'aborder le sujet de l'antisémitisme d'origine islamiste.  De plus le débat faisait rage en Allemagne – comme nous l'avions révélé dans la Newsletter du Crif – où le magazine Bild avait décidé de mettre le film sur le Net".

"Dès le début de l'entretien, Francis Kalifat a exprimé son indignation  concernant cette déprogrammation, interpellant les responsables d'ARTE sur la difficulté de la chaîne de traiter de l'antisémitisme d'origine arabo-musulmane, directement lié à la situation au Proche-Orient. Dans le contexte actuel de violences et de recrudescence de l'antisémitisme, cette position paraissant irresponsable. Il a notamment fait valoir le récent vote au Parlement européen d'une définition de l'antisémitisme incluant l'antisionisme".

Les "responsables d'Arte ont voulu assurer Francis Kalifat de la bonne foi de la chaîne. La déprogrammation n'avait rien à voir avec le sujet de l'antisémitisme, mais avec le respect des procédures internes dans la programmation des émissions au sein de la structure de la Chaîne".

Francis Kalifat "a insisté sur la nécessité de diffuser ce documentaire qu'il avait pu visionner l'après-midi et qui décrit une situation alarmante qu'il faut présenter et dont il faut pouvoir débattre". 

ARTE "a annoncé aujourd'hui par communiqué son intention de reprogrammer le documentaire mercredi 21 juin, suivi d'un débat. Le Crif en prend acte et salue cette décision".


« Les trois vies d’Axel Springer » (Drei Leben
: Axel Springer)
Documentaire de Manfred Oldenburg, Jobst Knigge et Sebastian Dehnhardt
ZDF, 2012, 1 h 30
Diffusions les 1er mai 2012 à 22 h 30 et 15 mai 2012 à 10 h 30

Visuels :
Photos en noir et blanc
© Axel Springer AG et Sven Simon

De gauche à droite : Guido Westerwelle, ministre des Affaires étrangères d’Allemagne et vice Chancelier, Mathias Döpfner, CEO Axel Springer AG, et Avigdor Lieberman, vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères d’Israël.
© Fabian Matzerath

Articles sur ce blog concernant :

Cet article a été publié le 30 avril 2012, puis les 15 août 2014 et 16 juin 2017.