Cet article est republié alors que sort sur les écrans français Hannah Arendt, réalisé par Margarethe von Trotta avec Barbara Sukowa.
Après le Mémorial de la Shoah, le Centre de la mémoire d’Oradour-sur-Glane, village martyr présente l’exposition éponyme rassemblant
photos, films, lettres, tapuscrits de discours, etc. sur le procès d’Adolph Eichmann (1906-1962) à
Jérusalem (Israël) en 1961. Ce responsable allemand nazi était poursuivi
notamment pour crimes envers le peuple Juif, en particulier en Hongrie, et crimes
contre l’humanité. Un évènement majeur dans l’histoire de l’Etat Juif et dans
l’histoire mondiale. Un livre dense et un DVD accompagnent cette exposition
intéressante.
23 mai 1960. Le Premier ministre israélien, David Ben
Gourion, révèle à la tribune de la Knesset, parlement israélien : « Les
forces de sécurité israéliennes ont découvert très récemment l'un des plus
grands criminels de guerre nazis, Adolf Eichmann, l'homme qui a inventé et
réalisé la solution définitive à la question juive, c'est à dire
l'extermination de six millions de Juifs européens. Adolf Eichmann sera bientôt
jugé en Israël, selon la juridiction prévue à l'encontre des nazis et de leurs collaborateurs
».
Stupéfaction et émotions en Israël
et dans le reste du monde en apprenant la détention en Israël d’un criminel
nazi au rôle méconnu par beaucoup. Devant le Conseil de sécurité de l’ONU
(Organisation des Nations unies), Golda Meir, ministre israélienne des Affaires
étrangères, justifie cet enlèvement.
Adolf
Eichmann
Adolf Eichmann est
né à Solingen (Rhénanie), le 19 mars 1906.
Il a
vécu en Autriche dès 1913.
Il
quitte l’école à 16 ans.
En
avril 1932, il adhère au parti nazi autrichien.
En 1934, il « est affecté au siège du SD, à Berlin,
et rejoint, en 1935, le Bureau des affaires juives, une ascension rapide qui
montre une osmose précoce avec les valeurs du noyau central de l’appareil nazi.
Il se concentre alors sur la connaissance du judaïsme ».
En 1937, il « entre en contact avec des représentants
de l’Agence juive » pour envisager une émigration des Juifs allemands et
séjourne brièvement en Palestine mandataire et en Égypte.
Après l’annexion de l’Autriche (Anschluss) par le IIIe Reich (12 mars 1938), il « organise
l’expulsion de 50 000 personnes, une opération qu’il réitère à Prague, en avril
1939. Son efficacité font de lui le spécialiste de l’émigration forcée ».
En septembre 1939, après le déclenchement de la Deuxième
Guerre mondiale, l’option de l’émigration des Juifs « est abandonnée au
profit de la déportation vers l’Est ».
En octobre 1939, Eichmann dirige le Service central de
l’émigration du IIIe Reich qui devient en février 1940 une section de la
Gestapo (Amt IV B4), elle-même intégrée dans le nouvel Office central de
sécurité du Reich (RSHA), commandé par Heydrich sous la tutelle de Himmler.
Après l’invasion de l’URSS (22 juin 1941) par le IIIe
Reich (opération Barbarossa,
Unternehmen Barbarossa) et le début de l’extermination par fusillades
massives des Juifs soviétiques, en juillet 1941, Eichmann participe à la
planification du génocide.
Le 20 janvier 1942, il « organise la conférence de
Wannsee, réunion interministérielle sur les modalités de la mise en œuvre de la
Solution finale, dont il rédige le procès-verbal ».
Au premier semestre 1942, il se rend en France, en
Belgique, aux Pays-Bas, en Slovaquie, en Italie, au Danemark, pour y initier le
processus des déportations.
De 1942 à 1944, Eichmann devient ainsi « l’administrateur
en chef du plus grand génocide de l’histoire » (David Cesarani).
De « mars à décembre 1944, Eichmann joue un rôle
déterminant dans l’extermination des Juifs de Hongrie : près de 400 000
personnes déportées, dont 275 000 assassinées, essentiellement à Auschwitz ».
En « avril 1944, Eichmann est à nouveau contacté par
une organisation sioniste hongroise qui
tente de négocier la livraison de matériel à l’Allemagne, via l’Agence juive et
les Alliés, contre la possibilité de laisser émigrer les Juifs hongrois en
Palestine mandataire. La négociation échoue mais un convoi de 1 600 personnes –
le « train Kastner » – parvient à rejoindre la Suisse ».
En avril 1945, Eichmann fuit en Autriche.
Il est arrêté. Il s’évade le 5 février 1946, « sans
avoir été identifié et alors que son nom a été cité au procès de Nuremberg ».
En juillet 1950, bénéficiant de réseaux anticommunistes et
catholiques, il arrive sous l’identité de Ricardo Klement, en Argentine où sa
femme Véra et leurs trois enfants le rejoignent.
Eichmann y mène une vie
modeste, rencontrant d’anciens nazis comme Joseph Mengele, et a un quatrième
fils.
L’enlèvement et le procès d’Eichmann « vont faire de
lui un personnage de premier plan, un rôle qu’il endosse avec ardeur ».
Le report de
l’enlèvement d’Eichmann
Les Israéliens savent dès 1950 qu’Eichmann venait
d’arriver en Argentine.
Le 11 mai 1960, un commando du Mossad – Rafi Eitan, chef,
Zvi Aharoni, Zeev Keren et Peter Zvi Malkin sous la supervision d’Isser Harel -
enlève Eichmann dans des conditions rocambolesques.
Pourquoi ce délai ? Après 1945, la priorité pour le Yichouv a porté sur le rétablissement
d’un Etat Juif sur sa terre ancestrale et biblique (Erets Israël), sur sa défense et sa construction – arrivée des
survivants de la Shoah (Holocaust),
des réfugiés contraints de fuir les pays arabes, la Turquie et l’Iran - contre
ses ennemis Arabes acharnés à le détruire dès son indépendance.
Après la Guerre de Suez (1956) « qui a tourné à
l’avantage des adversaires », Ben Gourion prend la décision en 1959 de
donner le feu vert à l’opération menant à la capture du dénommé Ricardo
Klement, alias Adolf Eichmann.
Autres raisons avancées par l’historien Henry
Rousso : « Refonder une unité nationale déjà en question et affermir
la légitimité du parti travailliste au pouvoir (le Mapai) ».
Le 22 août 2011, le Spiegel révélait que, peu
après le kidnapping d’Eichmann, des responsables de l’Eglise protestante en Allemagne
et en Autriche ont décrit en termes élogieux Eichmann auprès du gouvernement de
la RFA (République fédérale d’Allemagne). La famille d’Eichmann avait
sensibilisé notamment Wilhelm Mensing-Braun, superintendant de l’Eglise
protestante d’une région autrichienne, car elle voulait un procès devant une
cour internationale, et non israélienne. Cette idée d’un tribunal international
est défendue alors par Nahum Goldman, président du Congrès Juif mondial (CJM).
Un
« procès exceptionnel et fondateur »
Eichmann est interrogé dans sa prison israélienne par
Avner Less, officier de police d’origine allemande qui a participé à l’enquête
préliminaire.
Le procès d’Eichman s’est
tenu à Jérusalem pendant huit mois, du 11 avril au 15 décembre 1961. Le
tribunal est présidé par Moshe Landau assisté de deux magistrats, Benjamin
Halevi et Yitzhak Raveh. L’acte d’accusation est établi par Gideon Hausner. Eichmann est enfermé dans une cage en verre.
Le procès en
appel s’est déroulé en mars 1962.
Eichmann est condamné à mort et pendu le
31 mai 1962. Il est le second condamné à mort exécuté en Israël à ce jour,
après Meir Tobiansky en 1948. Craignant une vengeance de Juifs ashkénazes
survivants de la Shoah, les autorités israéliennes choisissent des gardiens de
prison sépharades ne parlant ni l’allemand ni le judéo-espagnol.
Le gouvernement israélien a voulu et organisé ce procès pour
« consolider l’identité nationale et afficher à la face du monde que le
jeune État était seul habilité à défendre les intérêts et le souvenir des Juifs
morts ou vivants du monde entier ».
Ce procès est la « première confrontation directe, à
la fois physique et symbolique, entre l’un des responsables de l’extermination
et le nouvel État juif, un face-à-face lourd de signification et pourtant
quelque peu inattendu ».
Il est le « premier procès à se concentrer sur la «
Solution finale » en tant que telle. Il juge un criminel de guerre nazi
répondant seul de ses actes, devant un tribunal civil et non militaire comme
Nuremberg. Il s’ouvre tardivement après les faits alors que beaucoup souhaitent
tourner la page du passé nazi, en particulier en Allemagne fédérale, pays qui a
signé en 1952 un accord de réparation avec Israël – les autorités israéliennes
évitent d’ailleurs d’embarrasser le Chancelier Adenauer, critiqué pour tolérer
la présence d’anciens nazis dans les institutions fédérales ».
Premier procès intégralement filmé. Deuxième grand procès
après Nuremberg à avoir autorisé la présence des caméras dans le prétoire. Les
Israéliens écoutent attentivement à la radio la retransmission en direct du
procès. L’exposition montre de longs extraits du filmage par Leo Hurwitz,
précurseur dans son domaine, dont le Mémorial de la Shoah a acheté une copie
intégrale, que le public peut consulter pour la première fois en Europe. Né
dans une famille Juive d’origine russe en 1909, Leo Hurwitz est un réalisateur
engagé de cinéma et de télévision, recruté par Milton Fruchtman qui dirige la Capitol Cities Broadcasting Corporation,
société américaine ayant signé avec le gouvernement israélien le 8 novembre
1960 pour filmer l’intégralité du procès. Leo Hurwitz a réalisé The Museum and the Fury (1956) à la
demande du musée d’Auschwitz en y intégrant des images du procès de Nuremberg.
Ce professeur de cinéma meurt en 1991.
Langues d’expression des juges, avocats, témoins, des 500 journalistes
et écrivains - dont Joseph Kessel, Yves Courrière, Frédéric Pottecher, Haïm Gouri, Harry Mulisch
-, des juristes – dont Telford Taylor, Robert Badinter - et d’Eichmann : l’hébreu,
le yiddish, l’allemand, le hongrois, l’anglais, le polonais, le français.
Les droits de la défense - Me Robert Servatius, avocat
allemand, et Me Dieter Wechtenbruch âgé de 30 ans - sont respectés - des
avocats peuvent plaider en Israël (Lex
Servatius) – dans ce procès sans partie civile : l’Etat d’Israël
poursuit Eichmann.
La justice israélienne
innove « dans ses pratiques, dans ses lieux, dans ses procédures ».
Au procès de Nuremberg, « on a contesté aux vainqueurs le droit de juger
les vaincus. Au procès de Jérusalem, on conteste aux victimes le droit de juger
les assassins, d’où la nécessité d’un procès irréprochable ».
Souveraineté
et dignité nationale
Le procès de Jérusalem se fonde sur une loi de 1950 sanctionnant
les nazis et les collaborateurs. Elle punit de mort ces crimes
imprescriptibles : « crimes contre le peuple juif », « crimes contre
l’humanité », et les « crimes de guerre ». C’est « une loi rétroactive,
s’appliquant à des faits commis hors du territoire, autorisant la poursuite de
faits déjà jugés auparavant. Le choix d’un procès national, investi d’une
mission nationale, marque le refus d’un procès international à vocation
universaliste ».
Le débat, politique, philosophique et juridique « qui
éclate alors constitue un tournant dans l’histoire de la mémoire de la Shoah :
il montre la difficulté de tenir compte à la fois de la singularité historique
de ce crime qui a visé exclusivement les Juifs, et d’affirmer en même temps sa
portée universelle. Le procès s’inscrit aussi dans une continuité avec la
situation de l’après-guerre en Europe ».
Ben Gourion voulait « un Nuremberg du peuple juif ». Rappellent
ce procès mené par les Alliés : les incriminations, les documents et
témoignages utilisés (dont ceux du Centre de documentation juive contemporaine
de Paris), la présence de certains protagonistes.
Appliquée pour la première fois à un criminel nazi et non
à un « collaborateur » Juif, la loi de 1950 « équivaut, dans un contexte
particulier, aux actions judiciaires menées après 1945 dans tous les pays
anciennement occupés par l’Allemagne nazie... Les procès d’épuration furent
souvent l’occasion de réaffirmer une identité nationale altérée par la guerre
et la collaboration, comme en France où l’épuration se fit en grande partie au
nom d’une dignité nationale bafouée. Avec quelques années de retard, Israël
s’engage dans une même voie, cherchant à montrer qu’il est un peuple comme les
autres parmi ceux qui ont été victimes du IIIe Reich. Punir lui-même l’un des
meurtriers des Juifs européens, c’est donc renforcer les fondements de son
existence ». Cela revêt aussi une signification particulière. Le choix de
la justice, et non de la vengeance.
Qu’entend-on par « Juifs européens » ? Les historiens ne
peuvent-ils préciser qu’il s’agit non seulement des Juifs vivant sur le sol du
continent européen, mais aussi ceux présents dans les départements,
protectorats ou colonies des pays européens (France, Italie, etc.) : par
exemples, l’Algérie, le Maroc et la Tunisie ? Car la « Solution
finale » visait tous les Juifs du monde, où qu’ils se trouvent, notamment ceux du Yichouv dans la Palestine mandataire. Et elle a suscité l'enthousiasme et l'adhésion de nombre d'Arabes ou/et de musulmans.
Eichmann à son
procès
« Je fus convoqué par Heydrich qui me dit :
« Le Führer a donné l’ordre « d’exterminer physiquement tous les
Juifs ». Ensuite, il m’ordonna de me rendre à Lublin », déclare
Eichmann à son procès.
Hannah Arendt n’a pas assisté à tout le procès d’Eichmann.
Son « portrait philosophique » d’Eichmann dans Eichmann à Jérusalem (1963), livre qui a suscité une polémique, marque
la postérité. « Souvent mal compris, mêlant observations empiriques et
réflexion théorique, l’ouvrage a focalisé l’attention sur le fait que le plus
grand crime de masse de l’histoire aurait revêtu à Jérusalem le visage d’un
homme ordinaire, celui de la « banalité ».
Arendt insiste aussi sur la nouveauté du système politique
criminel dans lequel Eichmann s’est formé.
Or, Eichmann « a été bien plus qu’un simple
fonctionnaire zélé. Il a mené une carrière rapide et exercé des responsabilités
importantes au sein du dispositif génocidaire. Il a été un homme de terrain et
non un simple bureaucrate ». Son engagement dans le nazisme a été total.
Ensuite, Eichmann est « l’un des nazis de haut rang
qui s’est le plus exprimé après-guerre, laissant des milliers de pages de
mémoires, d’entretiens, de notes avant le procès, et presque autant durant sa captivité ».
Enfin – et « c’est un exemple atypique parmi les
nazis déférés devant un tribunal –, Eichmann a activement, presque
frénétiquement participé à son propre procès, répondant volontiers aux
questions de la cour, discutant les documents présentés à charge, prenant des
notes lors des dépositions de témoins – documents pour la première fois montrés
au public dans l’exposition ».
La
prise de parole des victimes
Ont été auditionnés « plus d’une centaine de témoins,
presque tous des survivants, tous Juifs sauf deux, presque tous s’exprimant
pour la première fois – liste à laquelle il faut ajouter les témoins de la
défense, pour la plupart d’anciens responsables nazis, dont les dépositions
furent recueillies par écrit en Allemagne ».
Pendant des heures, ces témoins parlent tout en craignant
de « ne pas trouver les mots, de n’être pas crus, d’informer leurs proches
alors dans l’ignorance de ce qu’ils ont traversé ».
Cette « prise de parole du « témoin moral », celui
qui parle autant au nom des morts qu’en son nom propre, constitue l’un trait de
la postérité des guerres du XXe siècle. Elle est apparue avec la Première
Guerre mondiale, première expérience de violence de masse ayant suscité une
vague de témoignages spontanés, venus de tous les milieux. Elle s’est exprimée
pour la première fois dans le cadre d’une enceinte judiciaire à Nuremberg ».
Au procès d’Eichmann, le témoin bénéficie d’une « place
centrale et inhabituelle. Les survivants y ravivent les souvenirs d’un passé
déjà estompé pour leurs contemporains – à tel point qu’on sollicite parmi eux »
un historien, l’Américain Salo Baron, « pour rappeler ce que fut le
judaïsme européen d’avant 1939 –, affrontant des générations peu préparées à
les comprendre ou simplement à les entendre, contraints de revivre leurs
souffrances, souvent avec une intensité que le temps n’a pas atténuée ».
La société israélienne est bouleversée par ces
témoignages. L’image du pays en est modifiée.
A la
« représentation fondatrice d’un judaïsme héroïque et combattant », s’oppose
« la réalité massive, sans doute inassimilable de l’extermination de près
de six millions de civils Juifs qui n’avaient aucune vocation à devenir les
martyrs d’une cause passée, présente ou future ».
Ben Gourion et le procureur Hausner « perçoivent le
problème, d’où la présence à la barre d’anciens résistants : rescapés de la
révolte du ghetto de Varsovie » – Yisrael Gutman, ancien membre du Hashomer Hatza’ir – « ou des
organisations juives de combat. Ils n’ont pas de rapport direct avec Eichmann,
mais ils sont là pour faire précisément le lien entre ces deux images du peuple
Juif, entre ces deux mondes, celui des victimes, celui des héros ». Et montrer
des Juifs maitres de leur destin et combattants en pleine tragédie. Contre
cette image du Juif mené passivement à la mort. Le procureur Hausner interroge
Moshe Beiski, magistrat à Cracovie et déporté dans le camp de Prokocim :
« 15 000 personnes se tenaient là face à une centaine de gardes.
Pourquoi ne les avez-vous pas attaqués ? Pourquoi ne vous êtes-vous pas
révoltés ? » Moshe Beiski répond en invoquant cette peur
indescriptible 18 ans après, cette « terreur épouvantable » :
« On était là, nez-à-nez avec des mitrailleuses, et le simple fait
d’assister à la pendaison d’un jeune homme, d’entendre ses cris, vous ôte toute
faculté de réaction. Il y a autre chose : on croyait encore que la guerre
finirait un jour. Alors mettre en danger 15 000 personnes !… Nous,
les Juifs, où pouvions-nous aller ? »
Dès 1961, on « pressent que les souvenirs de la Shoah
peuvent faire l’objet des usages les plus bénéfiques comme des plus discutables ».
Le procès et après...
Ce procès a suscité des polémiques, dont certaines ont
perduré.
Ces débats ont concerné « les conditions de la
capture, sur la légitimité d’un État n’existant pas au moment des faits à juger
les crimes commis contre les Juifs européens, sur l’opportunité d’un procès
national plutôt qu’international, sur la nature de l’accusation, sur
l’application de la peine de mort, l’histoire de la « Solution finale » dont le
procès propose un récit cohérent mais dans une perspective marquée par une
logique politique et judiciaire ».
Le procureur général, Gideon Hausner, « en liaison
constante avec Ben Gourion, veut en effet prouver qu’Eichmann a été l’«
architecte du génocide », ce qui permettrait de faire le procès de la «
solution finale » dans son ensemble, alors qu’Eichmann n’a été directement
impliqué que dans certaines de ses étapes ».
Certains s’interrogent sur le « rôle joué dans les
années récentes par la mémoire de la Shoah dans la politique intérieure et
extérieure d’Israël », écrit l’historien Henry Rousso, auteur du catalogue
passionnant de cette exposition
dense.
Et d’ajouter : « La Shoah ne s’est constituée en
lieu de mémoire national qu’à compter de 1961... Le procès Eichmann est un
événement fondateur, dont l’impact a parfois été un peu oublié avec
l’émergence, dans les années 1970-1980, dix à vingt ans plus tard, d’une prise
de conscience à l’échelle européenne puis internationale de l’ampleur des
crimes nazis, et tout particulièrement de la « Solution finale ». C’est bien
après le procès de Jérusalem que la mémoire de la Shoah, et même la mémoire
tout court, sont devenues des valeurs cardinales de notre époque. C’est bien
après que les sociétés occidentales ont admis le caractère sans précédent du
génocide perpétré par les nazis, qu’elles ont affronté tout à la fois un nouvel
impératif du souvenir, un besoin de reconnaissance des victimes et de leurs
descendants, une obligation de réparation morale, politique, financière,
judiciaire, près d’un demi-siècle après les faits – situation elle aussi sans
précédent. Le 50e anniversaire de ce procès, ouvert le 11 avril 1961, offre
cependant l’occasion de revenir sur cette étape essentielle dans l’émergence à
la fois d’une mémoire publique et partagée de la Shoah, et dans l’apparition de
nouvelles formes de justice allant bien au-delà de la répression des grands
criminels ».
Les chefs
d’accusation
Eichmann est jugé en vertu de 15 chefs d’accusation
définis par la loi pénale de 1950 sur les nazis et les collaborateurs. Cette
loi reprend certaines qualifications criminelles utilisées à Nuremberg :
- quatre visent des crimes envers le peuple Juif : les
meurtres commis dans camps d’extermination, lors des exécutions massives, par
le travail forcé, la constitution de ghettos, les déportations, les
stérilisations forcées ;
- sept concernent des crimes contre l’humanité : ceux
commis contre les populations civiles Juives des pays occupés, la persécution
des Juifs pour raisons nationales, raciales, politiques et religieuses, leur
spoliation à grande échelle ainsi que la déportation de civils, Polonais et
Slovènes, de populations Tsiganes, ou encore l’assassinat des enfants du
village de Lidice (rasé en juin 1942, en représailles à l’assassinat de
Heydrich par la résistance tchécoslovaque) ;
- un crime de guerre qui reprend certains faits déjà
mentionnés mais sous une autre qualification ;
- la participation à trois « organisations hostiles »
(criminelles) : la SS, le SD (Service de sécurité) et la Gestapo.
Chronologie
« 11 mai 1960 : Enlèvement d’Eichmann à Buenos Aires
par une équipe du Mossad
22 mai 1960 : Arrivée d’Eichmann en Israël
23 mai 1960 : Annonce du premier ministre Ben Gourion d’un
futur procès
29 mai 1960 : Début de l’interrogatoire par Avner Less
23 juin 1960 : Résolution du conseil de sécurité de l’ONU
condamnant l’atteinte à la souveraineté de l’Argentine mais reconnaissant
l’ampleur des crimes d’Eichmann
11 avril 1961 : Ouverture du procès, lecture de l’accusation,
objections et réponses de parties
18 avril 1961 : Premiers témoignages et documents sur la
Pologne, la Tchécoslovaquie, les ghettos
8 mai 1961 : La déportation des juifs d’Europe de l’Ouest
(France, Belgique, Hollande, Danemark, Italie ; puis d’Allemagne proprement
dite) et d’Europe centrale (Yougoslavie, Roumanie, Slovaquie)
24 mai 1961 : L’extermination des juifs de Hongrie,
questions générales
29 juin 1961 : Interrogatoire d’Eichmann comme témoin par
son avocat Me Servatius
11 juillet 1961 : Contre-interrogatoire
d’Eichmann par le procureur Hausner
24 juillet 1961 : Témoignages pour la défense sous forme
de déclarations écrites
8 août 1961 : Réquisitoire du procureur Hausner
14 août 1961 : Plaidoirie de Me Servatius
11 décembre 1961 : Audience de jugement
15 décembre 1961 : Eichmann, condamné à la peine de mort,
fait appel
22 mars 1962 : Réunion de la Cour suprême formée en
instance d’appel
28 mars 1962 : Jugement confirmé. Eichmann présente un
recours en grâce auprès du chef de l’Etat
31 mai 1962 : Recours refusé. Eichmann est pendu vers
minuit. Ses cendres sont dispersées en mer, au-delà des eaux
territoriales israéliennes ».
Henry Rousso, Juger Eichmann, Jérusalem, 1931. 2011.
184 pages et DVD des films réalisés à partir de l’archive visuelle du procès
(108 minutes). ISBN : 9782916966601.
39 euros
Du 15 juin 2012 au 30 avril 2013
87520 Oradour-sur-Glane
Tél. : 05 55 43 04
Tél. : 05 55 43 04
Jusqu’au 28 septembre
2011
17, rue Geoffroy-l’Asnier, 75004 Paris
Tél. : 01 42 77 44 72
Tous les jours sauf le samedi, de 10 h à 18 h, et le jeudi
jusqu’à 22 h
Entrée libre
Visuels de haut en
bas :
Lettre
de reddition rédigée en Argentine par Adolf Eichmann à la demande des agents du
Mossad. 1960. Fac simile produit dans les documents pour la presse par l'Agence
gouvernementale de presse israélienne au moment du procès.
Coll.
Mémorial de la Shoah/CDJC.
Adolf
Eichmann (1906-1962), chef du département des Affaires juives (IV B4) de l’Office
central de la sécurité du Reich (RSHA), c. 1943.
Coll.
Mémorial de la Shoah/CDJC.
Document
d'identité émis par la délégation italienne de la Croix-Rouge à Genève au nom
de Ricardo Klement, utilisé par Adolf Eichmann pour entrer en Argentine. 1950. L 'original de ce document
(dont la sortie hors du territoire argentin est interdite), est conservé au
Musée de la Shoah de Buenos Aires, Argentine.
Vue
de la maison d'Adolf Eichmann dans la rue Garibaldi, Buenos Aires, Argentine. Photographies
réalisée, à l'aide d'un appareil caché dans un sac, par Zvi Aharoni, agent du
Mossad qui a retrouvé Eichmann en Argentine et participé à son enlèvement vers
Israël.
Coll. Zvi Aharoni, Jérusalem,
Israël.
Adolf
Eichmann, les yeux bandés avant son départ vers Israël. Image réalisée par Zvi
Aharoni, agent du Mossad qui a retrouvé Eichmann en Argentine et participé à
son enlèvement vers Israël.
Coll. Zvi Aharoni, Jérusalem,
Israël.
Vue
du tribunal pendant le témoignage d'Ida Lichtman, 28 avril 1961.
Coll.
Mémorial de la Shoah/CDJC.
Leo Hurwitz, vers 1960.
Coll. Tom Hurwitz, Rochester, Etats-Unis.,
Rochester, USA
Maître
Robert Servatius (à droite), avocat d’Adolf Eichmann, et son assistant Dieter
Wechtenbruch, conversant lors du procès. Jérusalem 1961.
Adolf
Eichmann durant les audiences du procès. Jérusalem, 1961.
Coll.
Israel State Archives.
Procureur
général Gideon Hausner et Robert Servatius, avocat d’Eichmann.
Adolf
Eichmann durant les audiences du procès. Jérusalem, 1961.
Coll.
Israel State Archives.
Les citations et la chronologie proviennent du dossier de
presse.
Articles sur ce blog concernant :
- Culture
- France
Cet article a été publié pour la première fois le 8 septembre 2011 et modifié le 17 avril 2012.
Il a été republié :
- le 5 mai 2012 lors de l’exposition « With Me Are Six Million Accusers: The Eichmann Trial in Jerusalem » (« Nous sommes six millions d’accusateurs: le procès Eichmann à Jérusalem ») qui a débuté le 19 avril 2012 dans la galerie principale de l’entrée des visiteurs, au siège des Nations unies, à New York (Etats-Unis) ;
- le 1er juin 2012 à la mémoire de Tzvi Aharoni décédé le 26 mai 2012 et qui avait identifié Eichmann, et d'Yves Courrière, disparu le 29 mai 2012 et qui avait couvert le procès ;
- le 2 juillet 2012 à la mémoire de Yaakov Meridan. Alors agent du Mossad, il a participé à l'enlèvement d'Eichmann. Il est décédé à l'âge de 93 ans le 30 juin 2012 ;
- 16 septembre 2012, à l'approche de la diffusion du Procès d'Adolf Eichmann, documentaire (2010) de Michaël Prazan, les 16, 19, 23 et 25 septembre 2012 sur la chaine Planète ;
- le 3 mars 2013 à l'approche de la diffusion du documentaire de Tim Wolochatiuk (2010) de la série Traqueurs de nazis consacré à Adolf Eichmann, le 4 mars 2013 à 11 h 15 sur la chaine Planète.
- le 3 mars 2013 à l'approche de la diffusion du documentaire de Tim Wolochatiuk (2010) de la série Traqueurs de nazis consacré à Adolf Eichmann, le 4 mars 2013 à 11 h 15 sur la chaine Planète.
Merci pour cet article et le rappel, merci aussi pour les liens.
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