jeudi 3 octobre 2013

Juger Eichmann, Jérusalem, 1961


Cet article est republié car Israel Gutman (1923-2013) vient de décéder. Né à Varsovie, membre du Jewish Underground du ghetto de Varsovie - sa sœur cadette travaillait dans l'orphelinat de Janusz Korczak -, Israel Gutman est blessé lors du soulèvement du ghetto. Il est déporté à Majdanek puis à Auschwitz, Israel Gutman participe en mai 1945 à la marche de la mort vers Mauthausen. Après guerre, il est hospitalisé en Autriche, qu'il fuit pour rejoindre la Brigade Juive en Italie. Il aide à soigner les Juifs survivants, s'active dans le mouvement Bericha et fait son aliyah en 1946. Il s'installe au kibboutz Lehavot Habashan où il vit pendant 25 ans. En 1961, il témoigne au procès d'Eichmann. En 1975, il reçoit son PhD de l'université hébraïque de Jérusalem pour sa thèse Le Mouvement de Résistance et le soulèvement armé des Juifs de Varsovie dans le contexte de la vie dans le ghetto 1939-1943. Ce professeur primé dirige le Département d'étude sur les communautés juives contemporaines, réalise une Encyclopédie de la Shoah, assure la rédaction en chef du journal Yalkut Moreshet, devient l'historien-chef de Yad Vashem (1996-2000), chef de l'Institut international de recherche sur l'Holocauste, vice-président du Conseil international d'Auschwitz, conseille le gouvernement polonais sur les questions juives, le judaïsme et la commémoration de la Shoah.
 
Après le Mémorial de la Shoah, le Centre de la mémoire d’Oradour-sur-Glane, village martyr a présenté l’exposition éponyme rassemblant photos, films, lettres, tapuscrits de discours, etc. sur le procès d’Adolph Eichmann (1906-1962) à Jérusalem (Israël) en 1961. Ce responsable allemand nazi était poursuivi notamment pour crimes envers le peuple Juif, en particulier en Hongrie, et crimes contre l’humanité. Un évènement majeur dans l’histoire de l’Etat Juif et dans l’histoire mondiale. Un livre dense et un DVD accompagnent cette exposition intéressante.
 
 
23 mai 1960. Le Premier ministre israélien, David Ben Gourion, révèle à la tribune de la Knesset, parlement israélien : « Les forces de sécurité israéliennes ont découvert très récemment l'un des plus grands criminels de guerre nazis, Adolf Eichmann, l'homme qui a inventé et réalisé la solution définitive à la question juive, c'est à dire l'extermination de six millions de Juifs européens. Adolf Eichmann sera bientôt jugé en Israël, selon la juridiction prévue à l'encontre des nazis et de leurs collaborateurs ».
Stupéfaction et émotions en Israël et dans le reste du monde en apprenant la détention en Israël d’un criminel nazi au rôle méconnu par beaucoup. Devant le Conseil de sécurité de l’ONU (Organisation des Nations unies), Golda Meir, ministre israélienne des Affaires étrangères, justifie cet enlèvement.
Adolf Eichmann
Adolf Eichmann est né à Solingen (Rhénanie), le 19 mars 1906.
Il a vécu en Autriche dès 1913.
Il quitte l’école à 16 ans.
En avril 1932, il adhère au parti nazi autrichien.
En 1934, il « est affecté au siège du SD, à Berlin, et rejoint, en 1935, le Bureau des affaires juives, une ascension rapide qui montre une osmose précoce avec les valeurs du noyau central de l’appareil nazi. Il se concentre alors sur la connaissance du judaïsme ».
En 1937, il « entre en contact avec des représentants de l’Agence juive » pour envisager une émigration des Juifs allemands et séjourne brièvement en Palestine mandataire et en Égypte.
Après l’annexion de l’Autriche (Anschluss) par le IIIe Reich (12 mars 1938), il « organise l’expulsion de 50 000 personnes, une opération qu’il réitère à Prague, en avril 1939. Son efficacité font de lui le spécialiste de l’émigration forcée ».
En septembre 1939, après le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale, l’option de l’émigration des Juifs « est abandonnée au profit de la déportation vers l’Est ».
En octobre 1939, Eichmann dirige le Service central de l’émigration du IIIe Reich qui devient en février 1940 une section de la Gestapo (Amt IV B4), elle-même intégrée dans le nouvel Office central de sécurité du Reich (RSHA), commandé par Heydrich sous la tutelle de Himmler.
Après l’invasion de l’URSS (22 juin 1941) par le IIIe Reich (opération Barbarossa, Unternehmen Barbarossa) et le début de l’extermination par fusillades massives des Juifs soviétiques, en juillet 1941, Eichmann participe à la planification du génocide.
Le 20 janvier 1942, il « organise la conférence de Wannsee, réunion interministérielle sur les modalités de la mise en œuvre de la Solution finale, dont il rédige le procès-verbal ».
Au premier semestre 1942, il se rend en France, en Belgique, aux Pays-Bas, en Slovaquie, en Italie, au Danemark, pour y initier le processus des déportations.
De 1942 à 1944, Eichmann devient ainsi « l’administrateur en chef du plus grand génocide de l’histoire » (David Cesarani).
De « mars à décembre 1944, Eichmann joue un rôle déterminant dans l’extermination des Juifs de Hongrie : près de 400 000 personnes déportées, dont 275 000 assassinées, essentiellement à Auschwitz ».
En « avril 1944, Eichmann est à nouveau contacté par une  organisation sioniste hongroise qui tente de négocier la livraison de matériel à l’Allemagne, via l’Agence juive et les Alliés, contre la possibilité de laisser émigrer les Juifs hongrois en Palestine mandataire. La négociation échoue mais un convoi de 1 600 personnes – le « train Kastner » – parvient à rejoindre la Suisse ».
En avril 1945, Eichmann fuit en Autriche.
Il est arrêté. Il s’évade le 5 février 1946, « sans avoir été identifié et alors que son nom a été cité au procès de Nuremberg ».
En juillet 1950, bénéficiant de réseaux anticommunistes et catholiques, il arrive sous l’identité de Ricardo Klement, en Argentine où sa femme Véra et leurs trois enfants le rejoignent.


Eichmann y mène une vie modeste, rencontrant d’anciens nazis comme Joseph Mengele, et a un quatrième fils.

L’enlèvement et le procès d’Eichmann « vont faire de lui un personnage de premier plan, un rôle qu’il endosse avec ardeur ».
Le report de l’enlèvement d’Eichmann
Les Israéliens savent dès 1950 qu’Eichmann venait d’arriver en Argentine.
Le 11 mai 1960, un commando du Mossad – Rafi Eitan, chef, Zvi Aharoni, Zeev Keren et Peter Zvi Malkin sous la supervision d’Isser Harel - enlève Eichmann dans des conditions rocambolesques.
Pourquoi ce délai ? Après 1945, la priorité pour le Yichouv a porté sur le rétablissement d’un Etat Juif sur sa terre ancestrale et biblique (Erets Israël), sur sa défense et sa construction – arrivée des survivants de la Shoah (Holocaust), des réfugiés contraints de fuir les pays arabes, la Turquie et l’Iran - contre ses ennemis Arabes acharnés à le détruire dès son indépendance.
Après la Guerre de Suez (1956) « qui a tourné à l’avantage des adversaires », Ben Gourion prend la décision en 1959 de donner le feu vert à l’opération menant à la capture du dénommé Ricardo Klement, alias Adolf Eichmann.
Autres raisons avancées par l’historien Henry Rousso : « Refonder une unité nationale déjà en question et affermir la légitimité du parti travailliste au pouvoir (le Mapai) ».
Le 22 août 2011, le Spiegel révélait que, peu après le kidnapping d’Eichmann, des responsables de l’Eglise protestante en Allemagne et en Autriche ont décrit en termes élogieux Eichmann auprès du gouvernement de la RFA (République fédérale d’Allemagne). La famille d’Eichmann avait sensibilisé notamment Wilhelm Mensing-Braun, superintendant de l’Eglise protestante d’une région autrichienne, car elle voulait un procès devant une cour internationale, et non israélienne. Cette idée d’un tribunal international est défendue alors par Nahum Goldman, président du Congrès Juif mondial (CJM).
 
Un « procès exceptionnel et fondateur »
Eichmann est interrogé dans sa prison israélienne par Avner Less, officier de police d’origine allemande qui a participé à l’enquête préliminaire.
Le procès d’Eichman s’est tenu à Jérusalem pendant huit mois, du 11 avril au 15 décembre 1961. Le tribunal est présidé par Moshe Landau assisté de deux magistrats, Benjamin Halevi et Yitzhak Raveh. L’acte d’accusation est établi par Gideon Hausner. Eichmann est enfermé dans une cage en verre.
Le procès en appel s’est déroulé en mars 1962.
Eichmann est condamné à mort et pendu le 31 mai 1962. Il est le second condamné à mort exécuté en Israël à ce jour, après Meir Tobiansky en 1948. Craignant une vengeance de Juifs ashkénazes survivants de la Shoah, les autorités israéliennes choisissent des gardiens de prison sépharades ne parlant ni l’allemand ni le judéo-espagnol.
Le gouvernement israélien a voulu et organisé ce procès pour « consolider l’identité nationale et afficher à la face du monde que le jeune État était seul habilité à défendre les intérêts et le souvenir des Juifs morts ou vivants du monde entier ».
Ce procès est la « première confrontation directe, à la fois physique et symbolique, entre l’un des responsables de l’extermination et le nouvel État juif, un face-à-face lourd de signification et pourtant quelque peu inattendu ».
Il est le « premier procès à se concentrer sur la « Solution finale » en tant que telle. Il juge un criminel de guerre nazi répondant seul de ses actes, devant un tribunal civil et non militaire comme Nuremberg. Il s’ouvre tardivement après les faits alors que beaucoup souhaitent tourner la page du passé nazi, en particulier en Allemagne fédérale, pays qui a signé en 1952 un accord de réparation avec Israël – les autorités israéliennes évitent d’ailleurs d’embarrasser le Chancelier Adenauer, critiqué pour tolérer la présence d’anciens nazis dans les institutions fédérales ».
Premier procès intégralement filmé. Deuxième grand procès après Nuremberg à avoir autorisé la présence des caméras dans le prétoire. Les Israéliens écoutent attentivement à la radio la retransmission en direct du procès. L’exposition montre de longs extraits du filmage par Leo Hurwitz, précurseur dans son domaine, dont le Mémorial de la Shoah a acheté une copie intégrale, que le public peut consulter pour la première fois en Europe. Né dans une famille Juive d’origine russe en 1909, Leo Hurwitz est un réalisateur engagé de cinéma et de télévision, recruté par Milton Fruchtman qui dirige la Capitol Cities Broadcasting Corporation, société américaine ayant signé avec le gouvernement israélien le 8 novembre 1960 pour filmer l’intégralité du procès. Leo Hurwitz a réalisé The Museum and the Fury (1956) à la demande du musée d’Auschwitz en y intégrant des images du procès de Nuremberg. Ce professeur de cinéma meurt en 1991.
Langues d’expression des juges, avocats, témoins, des 500 journalistes et écrivains - dont Joseph Kessel, Yves Courrière, Frédéric Pottecher, Haïm Gouri, Harry Mulisch -, des juristes – dont Telford Taylor, Robert Badinter - et d’Eichmann : l’hébreu, le yiddish, l’allemand, le hongrois, l’anglais, le polonais, le français.
Les droits de la défense - Me Robert Servatius, avocat allemand, et Me Dieter Wechtenbruch âgé de 30 ans - sont respectés - des avocats peuvent plaider en Israël (Lex Servatius) – dans ce procès sans partie civile : l’Etat d’Israël poursuit Eichmann.
La justice israélienne innove « dans ses pratiques, dans ses lieux, dans ses procédures ». Au procès de Nuremberg, « on a contesté aux vainqueurs le droit de juger les vaincus. Au procès de Jérusalem, on conteste aux victimes le droit de juger les assassins, d’où la nécessité d’un procès irréprochable ».
Souveraineté et dignité nationale
Le procès de Jérusalem se fonde sur une loi de 1950 sanctionnant les nazis et les collaborateurs. Elle punit de mort ces crimes imprescriptibles : « crimes contre le peuple juif », « crimes contre l’humanité », et les « crimes de guerre ». C’est « une loi rétroactive, s’appliquant à des faits commis hors du territoire, autorisant la poursuite de faits déjà jugés auparavant. Le choix d’un procès national, investi d’une mission nationale, marque le refus d’un procès international à vocation universaliste ».
Le débat, politique, philosophique et juridique « qui éclate alors constitue un tournant dans l’histoire de la mémoire de la Shoah : il montre la difficulté de tenir compte à la fois de la singularité historique de ce crime qui a visé exclusivement les Juifs, et d’affirmer en même temps sa portée universelle. Le procès s’inscrit aussi dans une continuité avec la situation de l’après-guerre en Europe ».
Ben Gourion voulait « un Nuremberg du peuple juif ». Rappellent ce procès mené par les Alliés : les incriminations, les documents et témoignages utilisés (dont ceux du Centre de documentation juive contemporaine de Paris), la présence de certains protagonistes.
Appliquée pour la première fois à un criminel nazi et non à un « collaborateur » Juif, la loi de 1950 « équivaut, dans un contexte particulier, aux actions judiciaires menées après 1945 dans tous les pays anciennement occupés par l’Allemagne nazie... Les procès d’épuration furent souvent l’occasion de réaffirmer une identité nationale altérée par la guerre et la collaboration, comme en France où l’épuration se fit en grande partie au nom d’une dignité nationale bafouée. Avec quelques années de retard, Israël s’engage dans une même voie, cherchant à montrer qu’il est un peuple comme les autres parmi ceux qui ont été victimes du IIIe Reich. Punir lui-même l’un des meurtriers des Juifs européens, c’est donc renforcer les fondements de son existence ». Cela revêt aussi une signification particulière. Le choix de la justice, et non de la vengeance.

Qu’entend-on par « Juifs européens » ? Les historiens ne peuvent-ils préciser qu’il s’agit non seulement des Juifs vivant sur le sol du continent européen, mais aussi ceux présents dans les départements, protectorats ou colonies des pays européens (France, Italie, etc.) : par exemples, l’Algérie, le Maroc et la Tunisie ? Car la « Solution finale » visait tous les Juifs du monde, où qu’ils se trouvent, notamment ceux du Yichouv dans la Palestine mandataire. Et elle a suscité l'enthousiasme et l'adhésion de nombre d'Arabes ou/et de musulmans.
 
Eichmann à son procès
« Je fus convoqué par Heydrich qui me dit : « Le Führer a donné l’ordre « d’exterminer physiquement tous les Juifs ». Ensuite, il m’ordonna de me rendre à Lublin », déclare Eichmann à son procès.
Hannah Arendt n’a pas assisté à tout le procès d’Eichmann. Son « portrait philosophique » d’Eichmann dans Eichmann à Jérusalem (1963), livre qui a suscité une polémique, marque la postérité. « Souvent mal compris, mêlant observations empiriques et réflexion théorique, l’ouvrage a focalisé l’attention sur le fait que le plus grand crime de masse de l’histoire aurait revêtu à Jérusalem le visage d’un homme ordinaire, celui de la « banalité ».
Arendt insiste aussi sur la nouveauté du système politique criminel dans lequel Eichmann s’est formé.
Or, Eichmann « a été bien plus qu’un simple fonctionnaire zélé. Il a mené une carrière rapide et exercé des responsabilités importantes au sein du dispositif génocidaire. Il a été un homme de terrain et non un simple bureaucrate ». Son engagement dans le nazisme a été total.
Ensuite, Eichmann est « l’un des nazis de haut rang qui s’est le plus exprimé après-guerre, laissant des milliers de pages de mémoires, d’entretiens, de notes avant le procès, et presque autant durant sa captivité ».
Enfin – et « c’est un exemple atypique parmi les nazis déférés devant un tribunal –, Eichmann a activement, presque frénétiquement participé à son propre procès, répondant volontiers aux questions de la cour, discutant les documents présentés à charge, prenant des notes lors des dépositions de témoins – documents pour la première fois montrés au public dans l’exposition ».
La prise de parole des victimes
Ont été auditionnés « plus d’une centaine de témoins, presque tous des survivants, tous Juifs sauf deux, presque tous s’exprimant pour la première fois – liste à laquelle il faut ajouter les témoins de la défense, pour la plupart d’anciens responsables nazis, dont les dépositions furent recueillies par écrit en Allemagne ».
Pendant des heures, ces témoins parlent tout en craignant de « ne pas trouver les mots, de n’être pas crus, d’informer leurs proches alors dans l’ignorance de ce qu’ils ont traversé ».
Cette « prise de parole du « témoin moral », celui qui parle autant au nom des morts qu’en son nom propre, constitue l’un trait de la postérité des guerres du XXe siècle. Elle est apparue avec la Première Guerre mondiale, première expérience de violence de masse ayant suscité une vague de témoignages spontanés, venus de tous les milieux. Elle s’est exprimée pour la première fois dans le cadre d’une enceinte judiciaire à Nuremberg ».
Au procès d’Eichmann, le témoin bénéficie d’une « place centrale et inhabituelle. Les survivants y ravivent les souvenirs d’un passé déjà estompé pour leurs contemporains – à tel point qu’on sollicite parmi eux » un historien, l’Américain Salo Baron, « pour rappeler ce que fut le judaïsme européen d’avant 1939 –, affrontant des générations peu préparées à les comprendre ou simplement à les entendre, contraints de revivre leurs souffrances, souvent avec une intensité que le temps n’a pas atténuée ».
La société israélienne est bouleversée par ces témoignages. L’image du pays en est modifiée.
A la « représentation fondatrice d’un judaïsme héroïque et combattant », s’oppose « la réalité massive, sans doute inassimilable de l’extermination de près de six millions de civils Juifs qui n’avaient aucune vocation à devenir les martyrs d’une cause passée, présente ou future ».
Ben Gourion et le procureur Hausner « perçoivent le problème, d’où la présence à la barre d’anciens résistants : rescapés de la révolte du ghetto de Varsovie » – Yisrael Gutman, ancien membre du Hashomer Hatza’ir – « ou des organisations juives de combat. Ils n’ont pas de rapport direct avec Eichmann, mais ils sont là pour faire précisément le lien entre ces deux images du peuple Juif, entre ces deux mondes, celui des victimes, celui des héros ». Et montrer des Juifs maitres de leur destin et combattants en pleine tragédie. Contre cette image du Juif mené passivement à la mort. Le procureur Hausner interroge Moshe Beiski, magistrat à Cracovie et déporté dans le camp de Prokocim : « 15 000 personnes se tenaient là face à une centaine de gardes. Pourquoi ne les avez-vous pas attaqués ? Pourquoi ne vous êtes-vous pas révoltés ? » Moshe Beiski répond en invoquant cette peur indescriptible 18 ans après, cette « terreur épouvantable » : « On était là, nez-à-nez avec des mitrailleuses, et le simple fait d’assister à la pendaison d’un jeune homme, d’entendre ses cris, vous ôte toute faculté de réaction. Il y a autre chose : on croyait encore que la guerre finirait un jour. Alors mettre en danger 15 000 personnes !… Nous, les Juifs, où pouvions-nous aller ? »
Dès 1961, on « pressent que les souvenirs de la Shoah peuvent faire l’objet des usages les plus bénéfiques comme des plus discutables ».
 
Le procès et après...
Ce procès a suscité des polémiques, dont certaines ont perduré.
Ces débats ont concerné « les conditions de la capture, sur la légitimité d’un État n’existant pas au moment des faits à juger les crimes commis contre les Juifs européens, sur l’opportunité d’un procès national plutôt qu’international, sur la nature de l’accusation, sur l’application de la peine de mort, l’histoire de la « Solution finale » dont le procès propose un récit cohérent mais dans une perspective marquée par une logique politique et judiciaire ».
Le procureur général, Gideon Hausner, « en liaison constante avec Ben Gourion, veut en effet prouver qu’Eichmann a été l’« architecte du génocide », ce qui permettrait de faire le procès de la « solution finale » dans son ensemble, alors qu’Eichmann n’a été directement impliqué que dans certaines de ses étapes ».
Certains s’interrogent sur le « rôle joué dans les années récentes par la mémoire de la Shoah dans la politique intérieure et extérieure d’Israël », écrit l’historien Henry Rousso, auteur du catalogue passionnant de cette exposition dense.
Et d’ajouter : « La Shoah ne s’est constituée en lieu de mémoire national qu’à compter de 1961... Le procès Eichmann est un événement fondateur, dont l’impact a parfois été un peu oublié avec l’émergence, dans les années 1970-1980, dix à vingt ans plus tard, d’une prise de conscience à l’échelle européenne puis internationale de l’ampleur des crimes nazis, et tout particulièrement de la « Solution finale ». C’est bien après le procès de Jérusalem que la mémoire de la Shoah, et même la mémoire tout court, sont devenues des valeurs cardinales de notre époque. C’est bien après que les sociétés occidentales ont admis le caractère sans précédent du génocide perpétré par les nazis, qu’elles ont affronté tout à la fois un nouvel impératif du souvenir, un besoin de reconnaissance des victimes et de leurs descendants, une obligation de réparation morale, politique, financière, judiciaire, près d’un demi-siècle après les faits – situation elle aussi sans précédent. Le 50e anniversaire de ce procès, ouvert le 11 avril 1961, offre cependant l’occasion de revenir sur cette étape essentielle dans l’émergence à la fois d’une mémoire publique et partagée de la Shoah, et dans l’apparition de nouvelles formes de justice allant bien au-delà de la répression des grands criminels ».
 
Le 27 juin 2013, la justice allemande a refusé l'ouverture des archives concernant la fuite d'Eichmann.
Les chefs d’accusation 
Eichmann est jugé en vertu de 15 chefs d’accusation définis par la loi pénale de 1950 sur les nazis et les collaborateurs. Cette loi reprend certaines qualifications criminelles utilisées à Nuremberg :
- quatre visent des crimes envers le peuple Juif : les meurtres commis dans camps d’extermination, lors des exécutions massives, par le travail forcé, la constitution de ghettos, les déportations, les stérilisations forcées ;
- sept concernent des crimes contre l’humanité : ceux commis contre les populations civiles Juives des pays occupés, la persécution des Juifs pour raisons nationales, raciales, politiques et religieuses, leur spoliation à grande échelle ainsi que la déportation de civils, Polonais et Slovènes, de populations Tsiganes, ou encore l’assassinat des enfants du village de Lidice (rasé en juin 1942, en représailles à l’assassinat de Heydrich par la résistance tchécoslovaque) ;
- un crime de guerre qui reprend certains faits déjà mentionnés mais sous une autre qualification ;
- la participation à trois « organisations hostiles » (criminelles) : la SS, le SD (Service de sécurité) et la Gestapo.
 
Chronologie
« 11 mai 1960 : Enlèvement d’Eichmann à Buenos Aires par une équipe du Mossad
22 mai 1960 : Arrivée d’Eichmann en Israël
23 mai 1960 : Annonce du premier ministre Ben Gourion d’un futur procès
29 mai 1960 : Début de l’interrogatoire par Avner Less
23 juin 1960 : Résolution du conseil de sécurité de l’ONU condamnant l’atteinte à la souveraineté de l’Argentine mais reconnaissant l’ampleur des crimes d’Eichmann
11 avril 1961 : Ouverture du procès, lecture de l’accusation, objections et réponses de parties
18 avril 1961 : Premiers témoignages et documents sur la Pologne, la Tchécoslovaquie, les ghettos
8 mai 1961 : La déportation des juifs d’Europe de l’Ouest (France, Belgique, Hollande, Danemark, Italie ; puis d’Allemagne proprement dite) et d’Europe centrale (Yougoslavie, Roumanie, Slovaquie)
24 mai 1961 : L’extermination des juifs de Hongrie, questions générales
29 juin 1961 : Interrogatoire d’Eichmann comme témoin par son avocat Me Servatius
11 juillet 1961 : Contre-interrogatoire d’Eichmann par le procureur Hausner
24 juillet 1961 : Témoignages pour la défense sous forme de déclarations écrites
8 août 1961 : Réquisitoire du procureur Hausner
14 août 1961 : Plaidoirie de Me Servatius
11 décembre 1961 : Audience de jugement
15 décembre 1961 : Eichmann, condamné à la peine de mort, fait appel
22 mars 1962 : Réunion de la Cour suprême formée en instance d’appel
28 mars 1962 : Jugement confirmé. Eichmann présente un recours en grâce auprès du chef de l’Etat
31 mai 1962 : Recours refusé. Eichmann est pendu vers minuit. Ses cendres sont dispersées en mer, au-delà des eaux territoriales israéliennes ».
Henry Rousso, Juger Eichmann, Jérusalem, 1931. 2011. 184 pages et DVD des films réalisés à partir de l’archive visuelle du procès (108 minutes). ISBN : 9782916966601. 39 euros
Du 15 juin 2012 au 30 avril 2013
87520 Oradour-sur-Glane
Tél. : 05 55 43 04
Jusqu’au 28 septembre 2011
17, rue Geoffroy-l’Asnier, 75004 Paris
Tél. : 01 42 77 44 72
Tous les jours sauf le samedi, de 10 h à 18 h, et le jeudi jusqu’à 22 h
Entrée libre
Visuels de haut en bas :
Lettre de reddition rédigée en Argentine par Adolf Eichmann à la demande des agents du Mossad. 1960. Fac simile produit dans les documents pour la presse par l'Agence gouvernementale de presse israélienne au moment du procès.
Coll. Mémorial de la Shoah/CDJC.

Adolf Eichmann (1906-1962), chef du département des Affaires juives (IV B4) de l’Office central de la sécurité du Reich (RSHA), c. 1943.
Coll. Mémorial de la Shoah/CDJC.
Document d'identité émis par la délégation italienne de la Croix-Rouge à Genève au nom de Ricardo Klement, utilisé par Adolf Eichmann pour entrer en Argentine. 1950. L'original de ce document (dont la sortie hors du territoire argentin est interdite), est conservé au Musée de la Shoah de Buenos Aires, Argentine.
Vue de la maison d'Adolf Eichmann dans la rue Garibaldi, Buenos Aires, Argentine. Photographies réalisée, à l'aide d'un appareil caché dans un sac, par Zvi Aharoni, agent du Mossad qui a retrouvé Eichmann en Argentine et participé à son enlèvement vers Israël.
Coll. Zvi Aharoni, Jérusalem, Israël.
Adolf Eichmann, les yeux bandés avant son départ vers Israël. Image réalisée par Zvi Aharoni, agent du Mossad qui a retrouvé Eichmann en Argentine et participé à son enlèvement vers Israël.
Coll. Zvi Aharoni, Jérusalem, Israël.

Vue du tribunal pendant le témoignage d'Ida Lichtman, 28 avril 1961.
Coll. Mémorial de la Shoah/CDJC.
Leo Hurwitz, vers 1960.
Coll. Tom Hurwitz, Rochester, Etats-Unis., Rochester, USA
Maître Robert Servatius (à droite), avocat d’Adolf Eichmann, et son assistant Dieter Wechtenbruch, conversant lors du procès. Jérusalem 1961.
Coll. Israel State Archives.
Adolf Eichmann durant les audiences du procès. Jérusalem, 1961.
Coll. Israel State Archives.
Procureur général Gideon Hausner et Robert Servatius, avocat d’Eichmann.
Coll. Israel State Archives.

Adolf Eichmann durant les audiences du procès. Jérusalem, 1961.
Coll. Israel State Archives.
Les citations et la chronologie proviennent du dossier de presse.

Articles sur ce blog concernant :
France

Cet article a été publié pour la première fois le 8 septembre 2011 et modifié le 17 avril 2012.
Il a été republié :
- le 5 mai 2012 lors de l’exposition « With Me Are Six Million Accusers: The Eichmann Trial in Jerusalem » (« Nous sommes six millions d’accusateurs: le procès Eichmann à Jérusalem ») qui a débuté le 19 avril 2012 dans la galerie principale de l’entrée des visiteurs, au siège des Nations unies, à New York (Etats-Unis) ;
- le 1er juin 2012 à la mémoire de Tzvi Aharoni décédé le 26 mai 2012 et qui avait identifié Eichmann, et d'Yves Courrière, disparu le 29 mai 2012 et qui avait couvert le procès ;
- le 2 juillet 2012 à la mémoire de Yaakov Meridan. Alors agent du Mossad, il a participé à l'enlèvement d'Eichmann. Il est décédé à l'âge de 93 ans le 30 juin 2012 ;
- 16 septembre 2012, à l'approche de la diffusion du Procès d'Adolf Eichmann, documentaire (2010) de Michaël Prazan, les 16, 19, 23 et 25 septembre 2012 sur la chaine Planète ;
- le 3 mars 2013 à l'approche de la diffusion du documentaire de Tim Wolochatiuk (2010) de la série Traqueurs de nazis consacré à Adolf Eichmann, le 4 mars 2013 à 11 h 15 sur la chaine Planète ;
- 26 avril 2013 alors que sort sur les écrans français Hannah Arendt, réalisé par Margarethe von Trotta avec Barbara Sukowa ;
- 29 juin 2013.
 

1 commentaire:

  1. Merci pour cet article et le rappel, merci aussi pour les liens.
    Brigitte Dusch

    RépondreSupprimer