Citations

« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement et le commencement de tout est le courage » (Vladimir Jankélévitch).
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit » (Charles Péguy).

vendredi 19 juillet 2019

« Ethiques du Judaïsme » par le rabbin Michaël Azoulay


Le rabbin Michaël Azoulay vient d’écrire « Ethiques du Judaïsme » (La Maison d’édition, 2019). Procréation médicalement assistée (PMA), Gestation pour autrui (GPA), accompagnement des malades en fin de vie, euthanasie et acharnement thérapeutique, dons et transplantations d’organes, intelligence artificielle et responsabilité vis-à-vis de son utilisation… Cet essai court, concis, dense et clair présente les analyses des droits hébraïque et français – loi, avis du Comité Consultatif National d’Ethique (CCNE) -, parfois israélien, sur ces thèmes sensibles. Un livre indispensable sur des sujets d’actualité liés au devenir de la société française et abordés à la lumière de l’éthique juive.

« Juifs & musulmans - Si loin, si proches », par Karim Miské 
« Le nom des 86 » de Emmanuel Heyd et Raphael Toledano 
« Le procès du siècle. Les chroniqueurs célèbres de Nuremberg » de Peter Hartl      
          
Né en 1971, Michaël Azoulay est un rabbin quelque peu atypique.

Titulaire d’une maitrise de droit de l’Université de Nice Sophia-Antipolis Michaël Azoulay est rabbin de la communauté juive de Neuilly-sur-Seine depuis 2009. 

Ancien membre du « Comité Consultatif National d’Ethique pour les sciences de la vie et de la santé » (2008-2013), ce quadragénaire a participé à la Commission de bioéthique du Consistoire de Paris et d’Ile-de-France, et est chargé des affaires sociétales auprès du Grand Rabbin de France Haïm Korsia.

Depuis 2018, le rabbin Michaël Azoulay anime « A l’origine – Bereshit » sur France 2 , le dimanche matin. Une émission qui a succédé à celle du rabbin Josy Eisenberg à qui est dédié son essai« Ethiques du Judaïsme ». 

CCNE
Créé en 1983, sous la Présidence du socialiste François Mitterrand, le Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE) est composé de 39 membres nommés pour quatre ans.

Le 22 septembre 2013, sous la Présidence de François Hollande, alors que Jean-Marc Ayrault était Premier ministre – tous deux sont socialistes -, vingt-deux nominations – quinze désignations nouvelles et sept renouvellements – l’ont visé.

Deux religieux – le rabbin Michaël Azoulay et le pasteur Louis Schweitzer – n’ont pas été confirmés et ont cédé leurs places à une historienne du protestantisme – Marianne Carbonnier-Burkard – et à un neurologue affirmant son attachement à la tradition juive : Lionel Naccache.

Parmi les nouveaux membres : l’avocat Jean-Pierre Mignard, ami de François Hollande, Michelle Meunier, pro-LGBT (Lesbienne, gay, bisexuel(le), transgenre), la sénatrice socialiste Michelle Meunier, auteur de propositions favorables aux droits des transsexuels…

Pour les parlementaires de droite, c’est une « manœuvre politique qui vise à « changer en douce la couleur » du CCNE à l'approche des débats majeurs sur l'euthanasie et l'ouverture de l'assistance médicale à la procréation (AMP) aux couples homosexuels, alors que des personnalités connues pour leur sensibilité à gauche ou leur amitié avec François Hollande viennent d'être nommées par ce dernier. Pour la première fois, les autorités religieuses n'ont pas été consultées en vue du renouvellement  ».

Les deux personnalités écartées ont exprimé leurs oppositions à cet évincement des religieux. « Je suis encore sous le coup de la surprise, avoue le rabbin. C'est un manque d'élégance étonnant, mais, surtout, un préjugé réducteur et choquant sur la capacité des religieux à pouvoir penser librement et intelligemment. Comme si on arrivait dans tout débat uniquement avec nos dogmes et des idées préconçues, incapables de réflexion, indifférents à la richesse apportée par les autres membres très compétents du CCNE ! Les lignes de ma réflexion ont au contraire souvent bougé dans ces échanges, c'est même ce que j'ai particulièrement apprécié dans mon mandat. »

L’Elysée a expliqué au Figaro : « Nous souhaitons revenir aux principes de création du Conseil de 1983 et faire appel à des laïcs pour représenter les courants religieux ».


Les membres composant en 2019 le CCNE ? Des médecins, ingénieurs, chercheurs, universitaires, journalistes, avocat, philosophe, magistrats, économistes… Aucun représentant des cultes.
        
Des trésors de sagesse juive
D’emblée, dans « Ethiques du Judaïsme  », le rabbin Michaël Azoulay justifie la pertinence des « voix religieuses dans la réflexion bioéthique », et précise son objectif : « réfléchir à la contribution de l’éthique juive à l’éthique humaine » et « présenter les principes du droit rabbinique en matière d’éthique biomédicale » à une ère de progrès scientifiques considérables.

L’auteur souligne la conciliation entre le « particularisme juif » et sa qualité de « source d’inspiration et de connaissance pour l’ensemble de l’humanité ».

Il distingue l’éthique juive, qui « se rattache à la Bible » et a une double dimension « morale et normative », de l’éthique, « ensemble des règles morales de la conduite » lors d’activités médicales.

L’éthique juive « pose comme finalité à l’éthique le perfectionnement moral de l’être humain au niveau de ses actes, de ses paroles et même de ses pensées vis-à-vis de Dieu et d’autrui ». C’est plus une « éthique du devoir qu’une morale revendicative » du « droit à ».

Cette bioéthique juive se fonde « sur l’idée d’un monde créé inachevé que l’homme doit améliorer, notamment grâce aux progrès de la médecine ». 

Ses sources ? La « Bible hébraïque, le Talmud, les codes de lois juives et la littérature rabbinique éthique et juridique, avec une place prépondérante revenant en ce domaine aux responsa, réponses des autorités rabbiniques aux questions qui leur sont posées faisant par la suite jurisprudence ».

La bioéthique est née en réaction au dévoiement des sciences par les Nazis ayant commis des « expérimentations sur des cobayes humains non consentants » et « sans respect pour la dignité humaine ». Elle apparait dans le Code de Nuremberg qui liste les critères d’acceptabilité « d’expérimentations médicales sur des sujets humains » et est mentionné dans le jugement du procès des médecins de Nuremberg (décembre 1946 - août 1947). 

La bioéthique juive s’avère une « éthique théologique » d’interprétation humaine », une « appréciation au cas par cas », donc « une approche casuistique » à la différence de la loi, norme juridique générale, impersonnelle.

Pour le judaïsme, la vie et le corps d’un être humain appartiennent à Dieu qui « en les confiant à son détenteur, fait de celui-ci une sorte de dépositaire ». Cette « confiscation du pouvoir de décision qui procède de la soumission à la norme religieuse, doit cependant être nuancée. L’interprétation systématique des textes anciens et la pluralité des opinions qui caractérisent la tradition juive aménagent un espace à la réflexion et à la prise de décision sur les nouvelles questions sociétales ».


« Il y aurait des interdits symboliques qu’il serait hasardeux de transgresser et qui posent la question de savoir jusqu’où l’évolution des normes éthiques peut aller. Ne faut-il pas en effet consacrer quelques principes éthiques immuables, sauf à vouloir refonder une nouvelle humanité ? »

C’est en 1979 que le rapport Belmont fait reposer la bioéthique sur quatre principes : « la bienfaisance, la non-malfaisance, la justice et l’autonomie ».

Ces définitions précisées, le rabbin Michael Azoulay analyse « l’éthique juive » du commencement de la vie à sa fin.

Il mentionne les différences entre le droit français qui, par exemple, distingue l’embryon puis le fœtus, et l’éthique juive qui recourt à un seul terme ‘Oubar pour les désigner tous deux. Autre différence : pour diverses raisons, l’éthique juive prohibe l’interruption volontaire de grossesse (IVG).

L’auteur souligne des points communs : « Tant qu’il n’est pas venu au monde, le fœtus in utero n’est pas considéré comme une personne humaine », l’autorisation de la recherche sur l’embryon et sur les cellules souches embryonnaires notamment dans l’espoir « d’éventuels progrès thérapeutiques ».

Hostile jusqu’à la fin du XXe siècle à la Procréation médicalement assistée (PMA), le judaïsme « est devenu favorable au XXIe siècle sous certaines conditions, notamment parce qu’elle permet à de nombreux couples de réaliser le premier commandement biblique », en considérant « la peine et le désespoir que fait régner cette attente au sein du couple hétérosexuel, voire le risque de séparation », en l’envisageant « en dernier recours », « justifié par une indication médicale et non par une évolution sociétale ». A Jérusalem (Israël), l’Institut Pouah « accompagne des couples qui souhaitent avoir recours à la PMA en se conformant aux règles juives en la matière ». 

La sélection d’embryons de sexe féminin est exceptionnellement autorisée pour « éviter la naissance d’un enfant atteint d’hémophilie ».

En 2005 et 2010, le CCNE s’était opposé à l’ouverture de la PMA aux couples homosexuels. Mais dans son avis 129 du 25 septembre 2018, le CCNE s’est prononcé en faveur de l’ouverture de la PMA à toutes les femmes, vivant seules ou en couples, notamment homosexuelles, et de la levée de l’anonymat « des futurs donneurs de sperme, pour les enfants issus de ces dons ».

Le judaïsme traditionnel refuse l’accès à la PMA aux couples homosexuels, mais les tolère pour les femmes juives célibataires.

Quant à la GPA, de « rares décisionnaires autorisent un couple à y recourir mais seulement s’il n’existe aucune autre alternative pour pouvoir engendrer. C’est le cas des femmes dont la stérilité est due à l’absence d’utérus, à son ablation, à sa malformation, ou dont les très nombreuses tentatives de PMA ont échoué. La mère porteuse doit alors être a priori célibataire » afin d’assurer une filiation certaine.

Contrairement à une idée reçue, le judaïsme autorise le don d’organes, mais sous conditions strictes : ne peuvent être donnés du vivant que les « organes et tissus qui se régénèrent ou dont l’absence ne met pas en danger la vie ou l’état de santé du donneur » : la moelle osseuse, le rein, le lobe hépatique et le sang. Diverses conditions sont requises : consentement du donneur, absence de danger particulier de l’opération de prélèvement pour le donneur et pour le receveur lors de la transplantation, vie normale après l’opération, chances raisonnables de réussite de la greffe, « meilleure solution thérapeutique pour le patient ».

Pour préserver la vie, le don post-mortem – mort cérébrale pour certaines autorités rabbiniques – est autorisé « si le donneur avait explicitement exprimé son accord de son vivant » et pour sauver une vie.

L’Intelligence artificielle (IA), « une révolution anthropologique » qui doit servir « le bien de l’humanité ou assouvir les désirs de grandeur de certains scientifiques » ? 

Le « transhumanisme est un courant de pensée qui milite pour l’usage des sciences et des techniques afin d’augmenter les capacités physiques et mentales des êtres humains, de lutter contre le handicap, le vieillissement et même la mort ». Une idéologie ou « prétention à se prendre pour Dieu en niant la finitude qui est consubstantielle de notre humanité » ? 

Pour le rabbin Michaël Azoulay, le « transhumanisme ne sera un humanisme que s’il place au cœur de son projet l’homme et son épanouissement, sa dignité sans distinction de capacités ». Et de rappeler que dans le judaïsme, « seuls les êtres humains sont dotés » d’une âme, et ils contribuent à parfaire une Création inachevée, en étant responsables de leurs actes.

Enfin, la vie à son terme. Le judaïsme « s’oppose tant à l’euthanasie qu’à l’acharnement thérapeutique », mais recommande de tout mettre en œuvre « afin d’atténuer les souffrances des malades ». 

La loi Clayes-Leonetti sur la fin de vie autorise, « à certaines conditions, la sédation profonde et continue ». En 2007, une déclaration commune juive-catholique a souligné le but de ce traitement : « abréger de fortes souffrances, et non pas accélérer la mort ». 

En l’absence de directives de fin de vie, « le choix de personnes de confiance s’impose », en évitant de « confier cette lourde responsabilité à un seul proche » recommande le rabbin Michaël Azoulay.

Après avoir suivi le cycle de la vie, l’auteur envisage « le monde de demain », une société qui récuse les limites. Mais où débattre de sujets sensibles ? Comment éviter la marchandisation du corps ? Après la PMA aux couples d’homosexuelles, comment refuser la PMA aux couples d’homosexuels, donc la GPA ? Quelle est la place du père dans ces « familles de couples d’homosexuelles ». Et quelle est celle de la mère dans les « familles de couples d’homosexuels » ayant recouru à la GPA ? 

Le CCNE a longtemps été perçu comme l’enceinte de débats. Mais il est sujet à de vives critiques. Le 21 mai 2019, le pédopsychiatre et psychanalyste Pierre Lévy-Soussan « déplorait que les nouvelles orientations du CCNE tendent à déclarer « moralement souhaitable tout ce qui est techniquement possible ».

Les nombreuses citations extraites de cet ouvrage visent à démontrer la limpidité du style du rabbin Michaël Azoulay. 

Les notes de bas de page permettent d’approfondir un fait, sans entraver la lecture.

Un glossaire et des documents en annexes éclairent cet essai clair, didactique et synthétique.

On demeure admiratif devant la « culture du débat », la sagesse plurimillénaire de penseurs juifs ayant su anticiper des questionnements, abonder le droit hébraïque en approfondissant les exégèses de leurs prédécesseurs, concilier des principes parfois antagonistes, argumenter tout en laissant parfois la place à des interprétations diverses et en tenant compte de facteurs contemporains. 

Des pensées suffisamment charpentées pour assurer la robustesse d’un droit et d’une éthique juifs, et suffisamment souples pour permettre des inflexions. 

A ce titre, les exemples tirés de la mise en œuvre de certains principes en Israël sont édifiants. 

Un livre indispensable pour argumenter lors du débat à venir sur le projet de loi de bioéthique qui sera présenté à l’automne 2019.

On peut s’étonner que des rabbins, dont Delphine Horvilleur, femme rabbin du Mouvement juif libéral de France (MJLF), n’aient pas écrit un tel livre. "Bioéthique - L'homme démultiplié, Une réflexion juive sur l'humanité à venir" du grand rabbin de France Haïm Korsia, membre de l’institut, membre du CCNE (2003-2009), un essai de 96 pages, a été publié en 2009. Alors que la littérature britannique offre plusieurs ouvrages de référence sur ces thématiques.

Et ce, à l’approche de débats fondamentaux, exisstentiels.

Quant à des dirigeants communautaires, ils ont consacré du temps à leur ré-élection sans affronter de concurrent, ou à conclure un accord pour poursuivre un mandat au-delà de la durée fixée par les statuts consistoriaux. Des pratiques critiquées sur les réseaux sociaux.

Ajoutons la triche à l’école OzarHaTorah lors du Baccalauréat 2019.

La communauté juive institutionnalisée affronte ces débats en situation de faiblesse face à un pouvoir politique impitoyable. Il l'a montré à l'égard des Gilets jaunes.

Vers quelle société ?
Avec raison, le rabbin Michaël Azoulay évoque les critiques visant le CCNE


Ajoutons celle de Jacques Testart, biologiste ayant contribué à la naissance en 1982 du premier bébé éprouvette en France : « La fonction de « l'éthique institutionnelle » est d'habituer les gens aux développements technologiques pour les amener à désirer bientôt ce dont ils ont peur aujourd'hui… Une transgression progressive et inéluctable des normes s’établirait donc, sous l’égide de « l’éthique institutionnelle ». Pire, selon Jacques Testart, ces comités d’éthique seraient une façon d’enfermer l’éthique, de réserver le sens éthique à une institution, et ainsi d’en dépouiller les citoyens. »

A l’automne 2019, lors des débats sur la PMA, puis de la GPA, nul doute que, de nouveau, les opposants se verront affublés des mêmes invectives - « intégristes » - que celles employées contre les contempteurs du mariage pour homosexuels sommés d’approuver ou de se taire. Et fuseront les « Au nom de l’égalité… », « Cela ne vous enlève rien », etc.

On peut s’interroger : cette future réforme des lois de bioéthique vise-t-elle à les adapter à la société ? Ou s’agit-il simplement, pour un pouvoir politique impopulaire, en légiférant sur des « questions sociétales », « marqueurs de gauche », de d’exacerber les divisions et de s’attirer les faveurs d’un électorat de gauche à l’approche des élections municipales de 2020 ?

« Accroître nos capacités physiques et mentales augmentera-t-il nos capacités morales, notre altruisme et notre compassion ? Nous vieillissons plus, mais vieillissons-nous mieux ? », interroge le rabbin Michaël Azoulay. 

Mais aurons-nous le droit de vieillir ? Jusqu’à quel âge ? Dans quel état ? Qui en décidera ?


A cet égard, l’affaire Vincent Lambert apporte quelques réponses effrayantes et augure d’une société totalitaire, sans empathie pour les faibles, dans laquelle joueront un rôle déterminant le pouvoir politique, le « gouvernement des juges » et le quatrième pouvoir (les médias). Une société en opposition aux valeurs du judaïsme.

Alors que le Président de la République Emmanuel Macron s’en remettait officiellement « à l’appréciation des médecins », c’est Agnès Buzyn, ministre de la Santé et médecin, qui a formé le 31 mai 2019 un pourvoi en cassation contre un arrêt de la Cour d’appel ordonnant la reprise des traitements à Vincent Lambert. Et la Cour de cassation a statué le 28 juin 2019, en moins d’un mois - délai exceptionnel – et conformément à l’espoir de la famille. Et de la ministre ? Vincent Lambert est mort le 11 juillet 2019.

Pour Jean Leonetti,  « Vincent Lambert est devenu, malgré lui, le symbole de la fin de vie » (Le Monde, 11 juillet 2019). Une tribune dont le chapô indique : "L’ex-infirmier tétraplégique en état végétatif est mort le 11 juillet. Celui qui a été rapporteur de la loi sur la fin de vie rappelle que le respect de la dignité de chaque personne réside autant dans la protection de la vulnérabilité que dans le respect de la volonté du patient". Mais Vincent Lambert n'était pas en fin de vie et il n'y avait pas d'acharnement thérapeutique.


Vincent Lambert a été déshumanisé par la terminologie de médias évoquant une « vie végétative ». Le fait qu’il ait survécu pendant dix ans dans une « unité de soins palliatifs », malgré une longue rupture dans son traitement, prouve que sa place n’y était pas. S’il avait pu bénéficier de soins paramédicaux, notamment de kinésithérapie, si on l’avait mis sur une chaise quotidiennement, sa qualité de vie n’aurait-elle pas été meilleure ? Nul ne saura son état aurait pu progresser. Mais il est sûr que Vincent Lambert n’était pas en fin de vie.

"Ainsi, l’Etat français a réussi à faire ce à quoi s’acharnait, depuis des années, la plus grande partie de sa famille : tuer Vincent Lambert. Vincent Lambert n’avait rédigé aucune directive. Circonstance aggravante, il était infirmier. Il aurait dû savoir, mieux que tout autre, que l’hôpital public avait autre chose à foutre que de maintenir en vie des handicapés (aimablement requalifiés de « légumes »). L’hôpital public est sur-char-gé, s’il commence à y avoir trop de Vincent Lambert ça va coûter un pognon de dingue (on se demande pourquoi d’ailleurs : une sonde pour l’eau, une autre pour les aliments, ça ne paraît pas mettre en œuvre une technologie considérable, ça peut même se faire à domicile, c’est ce qui se pratique le plus souvent, et c’est ce que demandaient, à cor et à cri, ses parents)", a écrit l'écrivain Michel Houellebecq dans sa tribune « Vincent Lambert, mort pour l’exemple » (Le Monde, 11 juillet 2019).

Et de poursuivre : "Mais non, en l’occurrence, le CHU de Reims n’a pas relâché sa proie, ce qui peut surprendre. Vincent Lambert n’était nullement en proie à des souffrances insoutenables, il n’était en proie à aucune souffrance du tout. Il n’était même pas en fin de vie. Il vivait dans un état mental particulier, dont le plus honnête serait de dire qu’on ne connaît à peu près rien. Il n’était pas en état de communiquer avec son entourage, ou très peu (ce qui n’a rien de franchement original".

On ne peut que regretter le silence des religieux. Au premier rang, celui de l’Eglise catholique. Quant au pape, il a twitté après le décès du jeune homme. 

Mais cette affaire aurait pu et pourrait survenir au sein d’une famille juive. Et qu’en pensent les rabbins, représentant d’un judaïsme qui prise la vie ?


Ce « gouvernement des juges » a statué en faveur d’une seule personne autorisée à décider du sort de Vincent Lambert : son épouse. Mais on reste souvent – toujours ? - l’enfant de ses parents. Et, s’abritant derrière des rapports d’experts, ce « gouvernement des juges » a répondu de manière stupéfiante à la question : « Quelle vie vaut d’être vécue ? »

Et après la mort – un crime, selon les avocats des parents du patient - de Vincent Lambert, certains ont même prôné de légiférer encore sur la fin de vie, en faveur de l’euthanasie… Et ce sont souvent les mêmes qui sont contre la peine de mort !

Mais c’est « la société des progressistes », vous dit-on.

Mais qui a demandé au peuple s’il agréait cette société et ses « valeurs » létales ?

Nous nous acheminons, à marche forcée, les yeux bandés, vers une société angoissante, sans avoir été informés de sa nature, de ses « principes », sans que nul n’ait sollicité le peuple sur des questions essentielles, existentielles.

Mais c’est une part de notre humanité que nous détruisons en tuant les plus faibles.


Rabbin Michaël Azoulay, « Ethiques du Judaïsme ». La Maison d’édition, 2019. 128 pages. EAN : 979-1095770060. ISBN : 1095770063. 10 €uros

Articles sur ce blog concernant :

La photographe Helen Levitt (1913-2009)


Helen Levitt (1913-2009) est une photographe de rue (street photographer) Juive américaine, célèbre pour ses portraits, souvent d’enfants jouant, et ses scènes narratives, lyriques, dramatiques et mystérieuses de sa ville natale, New York. Une photographe secrète, influencée par Cartier-Bresson, Evans, Shahn et Agee, pionnière dès 1959 dans la photographie en couleurs, mais fidèle au noir et blanc jusqu’aux années 1990, aimant la compagnie de ses chats et son appartement de la Big Apple. Lors des Rencontres d'Arles (1er juillet-22 septembre 2019), l'Espace van Gogh propose l'exposition "Helen Levitt, observatrice des rues new-yorkaises". 


« Helen Levitt travaillait dans des quartiers pauvres parce qu’ils regorgeaient de monde, et que la vie de la rue était socialement riche et visuellement intéressante. Ce qui est remarquable dans ses photographies, c’est que ces actes de vie anodins et routiniers y sont révélés pleins de grâce, de drame, d’humour, de pathos et de surprise. [Ses photographies] sont emplies des attributs de l’art, comme si la rue était une scène, et ses habitants étaient des acteurs, des mimes, des orateurs et des danseurs », note l’historien et photographe John Szarkowski (1925-2007).
« Cérémonie de l’innocence » (William Butler Yeats)
Helen Levitt  est née le 31 août 1913 à Brooklyn (New York), dans une famille juive d’origine russe commerçante.

Elle quitte l’école précocement.

Dès 1931, elle apprend la photographie auprès d’un portraitiste, J. Florian Mitchell, dans le Bronx. Elle apprend notamment le développement des clichés.

Par des magazines et des expositions, Helen Levitt  prend connaissance du travail documentaire de membres de la Film and Photo League et de Cartier-Bresson  (1908-2004), de Walker Evans (1903-1975) et de Ben Shahn.

En 1935, elle rencontre Henri Cartier-Bresson à New York, et l’observe photographier Brooklyn.

Autodidacte, attentive à la composition, elle aiguise son regard en fréquentant musées et galeries. En 1936, elle achète son deuxième Leica, appareil préféré de Cartier-Bresson.

Alors qu’elle enseigne l’art à des élèves en 1937 dans le cadre du Federal Art Project, elle est intriguée par les dessins à la craie (Sidewalk chalk) effectués par des enfants sur les murs et trottoirs, éléments caractéristiques de la culture des enfants des rues de la Big Apple.

Avec son Leica, elle filme ces œuvres belles pleines cde fantaisie, et leurs jeunes auteurs. En 1987, ces clichés sont rassemblées dans In The Street: chalk drawings and messages, New York City 1938–1948, un livre classé parmi les cent meilleurs livres de photos.

« Helen  adore lire des romans policiers, elle est plus viscérale qu’intellectuelle. Elle n’a jamais eu aucun plan de carrière ou le moindre désir d’être célèbre même si elle est reconnue comme un maître de la photographie », a déclaré le galeriste new-yorkais Laurence Miller.

En 1938-1939, Helen Levitt  étudie auprès de Walter Evans, photographe engagé par la Farm Security Administration lors de la Grande dépression. Elle l’accompagne dans le métro quand il prend ses photos incognito. Elle saisit aussi les habitants de quartiers pauvres, Spanish Harlem et Lower East Side.

En juillet 1939, Fortune publie ses photographies lors de son numéro sur New York.

En 1940, le cliché d'Helen Levitt sur Halloween est présenté dans l’exposition inaugurale du département photographie du Musée d’art moderne (MoMA ) de New York.

En 1941, elle voyage au Mexique et travaille comme monteuse pour le cinéaste Luis Buñuel, rencontré grâce à son amie peintre Janice Loeb. Ce réalisateur espagnol réalise des films de propagande pro-américains.

C’est en 1943 que Edward Steichen (1879-1973) organise son exposition individuelle au Musée d’Art moderne, puis Helen Levitt  entame une carrière de photographe documentaire pour la presse.

Elle réalise avec James Agee (1909-1955), critique cinématographique et romancier, et Janice Loeb deux films considérés comme précurseurs du cinéma américain indépendant expérimental : The Quiet One (1949) et In the Street : Chalk Drawings and Messages (1952). Helen Levitt poursuit son activité de monteuse jusqu’en 1972.

En 1959 et 1960, la fondation Guggenheim lui accorde deux bourses pour étudier les techniques de la photographie couleurs. Helen Levitt arpente donc les rues newyorkaises.

En 1976, elle est associée au National Endowment for the Arts (NEA).

Ses œuvres ont notamment été acquises par le Museum of Modern Art de New York et le Tokyo Metropolitan Museum of Photography.

En 2007, la Fondation Henri Cartier-Bresson  (FHCB) a présenté une centaine d’épreuves argentiques d’Helen Levitt, noir et blanc - souvent des tirages d’époque - et couleurs, parfois inédites, réalisées entre les années 1930 et 1980, pour la plupart à New York, sa ville natale et sa cité de prédilection, ainsi que de rares images de son voyage au Mexique en 1941. Ces dernières ont été mises en parallèle avec les clichés pris quelques années auparavant par Henri Cartier-Bresson, « un génie » qui l’influence dès leur rencontre en 1935.

En 2010, le centre d’art Le Point du Jour  à Cherbourg a présenté la rétrospective Un lyrisme urbain  de l’artiste.

Figure emblématique de la photographie documentaire du XXe siècle, Helen Levitt montre, sans a priori ni imposer un quelconque message, la vie dynamique et bigarrée des quartiers pauvres, les jeux des enfants.

« Tout ce que je peux dire à propos du travail que j’essaye de faire, c’est que la beauté est dans la réalité elle-même », observe cette artiste très primée.


Helen Levitt est l'une des photographes mises à l'honneur dans l'exposition Qui a peur des femmes photographes ? 1839 à 1945 présentée en deux parties chronologiques au musée de l'Orangerie et au musée d'Orsay.

Rencontres d'Arles 2019
Lors des Rencontres d'Arles (1er juillet-22 septembre 2019), l'Espace van Gogh propose l'exposition "Helen Levitt, observatrice des rues new-yorkaises". Le Commissaire de l’exposition est Walter Moser. L'exposition est produite par l’Albertina, Vienne, en collaboration avec les Rencontres d’Arles. Wallpapers réalisés par Processus, Paris.

"À partir des années 1930, Helen Levitt immortalise la culture de rue des quartiers défavorisés tels que Spanish Harlem et Lower East Side : graffitis, adultes assis devant des entrées d’immeubles et enfants en train de jouer comptent parmi ses principaux sujets. Contrairement aux reporters dont l’ambition traditionnelle est de documenter les dysfonctionnements sociétaux, elle comprend la photographie comme une expression artistique lui permettant de fusionner son vécu quotidien et son expérience esthétique personnelle. Brillante analyste des débats politiques et artistiques de son temps, elle montre des scènes de rues new-yorkaises comme s’il s’agissait d’us et coutumes mythiques, de cérémonies exotiques, telle une ethnographe. Ces quelque 130 clichés – dont beaucoup sont exposés ici pour la première fois – permettent de jeter un regard nuancé sur l’oeuvre de Levitt et retracent son évolution : de photographe de rue à réalisatrice de films et photographe couleur."

Est publié "Helen Levitt" par Duncan Forbes, Astrid Mahler, Walter Moser, Christina Natlacen, Bert Rebhandl (Kehrer Verlag, 2019), catalogue d'exposition. "Helen Levitt (1913 – 2009) numbers among the foremost exponents of street photography. As a passionate observer and chronicler of everyday street life in New York, she spent decades documenting residents of the city’s poorer neighbourhoods such as Lower East Side and Harlem. Levitt’s oeuvre stands out for her sense of dynamics and surrealistic sense of humour, and her employment of color photography was revolutionary: Levitt numbers among those photographers who pioneered and established color as a means of artistic expression. The book accompanying the retrospective of the Albertina Museum features around 130 of her iconic works. Many of these photos come from Helen Levitt’s personal estate, and this exhibition represents their first-ever public showing."


Du 1er juillet au 22 septembre 2019
A l'Espace van Gogh
Place Félix Rey, 13200 Arles
Tél. : +33 4 90 49 39 39.
De 10 h à 19 h 30
Encadrements réalisés par l’Albertina, Vienne.
Avec le soutien de la Collection Florence & Damien Bachelot.
Visuel :
Helen Levitt, New York, 1980. Collection privée. Film Documents LLC, avec l’aimable autorisation de Thomas Zander Gallery, Cologne

Visuel :
Helen Levitt (1918-2009)
New York, vers 1940
Tirage argentique, 9 x 14,7 cm
Washington, National Gallery of Art
© Estate of Helen Levitt
© Photo courtesy of the National Gallery of Art, Washington

 A lire sur ce blog :
Cet article a été publié en une version plus concise par L'Arche. Il a été publié sur ce blog le 31 août 2013, puis le 12 novembre 2015.  

jeudi 18 juillet 2019

Albert Richter (1912-1940), champion cycliste allemand anti-nazi



Albert Richter (1912-1940) est, l’un des plus grands coureurs cyclistes allemands de l'entre-deux-guerres. Ce champion refusa d'incarner le modèle aryen, s’opposa à l’utilisation du sport à des fins de propagande nazie et aida Ernst Berliner, son entraîneur Juif victime des persécutions antisémites du régime hitlérien. Ce qui lui coûta la vie. Un livre et un film diffusé sur Arte ont restitué la haute stature morale de ce champion. Le Tour de France a lieu du 6 au 28 juillet 2019.

Pour les amoureux de la « petite reine », la figure d'Albert Richter est connue et source d’admiration.

Pour les autres, Albert Richter, le champion qui a dit non, documentaire passionnant, riche de photos et de témoignages inédits, réalisé par MichelViotte (2005), diffusé par Arte, a restitué la stature d’un sportif exceptionnel, d’un homme attachant aux qualités physiques et morales – fidélité en amitié, courage, rectitude morale - remarquables.


Renate Franz, Andreas Hupke et Bernd Hempelmann ont également consacré une biographie « Der vergessene Weltmeister, Das rätselhafte Schicksal des Radrennfahrers Albert Richter » (Le Champion du monde oublié, l’énigmatique destin du cycliste Albert Richter) publiée aux éditions Emons (1998, rééditée en 2007 par Covadonga) à ce sportif au destin fulgurant hors du commun.


Une passion précoce
Albert Richter est né en 1912 à Ehrenfeld, « quartier populaire de Cologne, une ville rattachée arbitrairement à la Prusse au XIXe siècle et dirigée par Konrad Adenauer, un homme à l’esprit indépendant ». Il grandit au sein une famille modeste et mélomane. Le père désigne un instrument à chacun de ses trois fils : le saxophone pour Charles, la clarinette pour Josef et la violon pour Albert.

Passionné par le vélo dans une ville qui vibre lors des manifestations sportives, le jeune Albert s’inscrit en cachette dans un club de cyclisme, sport populaire.

A 15 ans, il quitte l’école pour travailler dans une fabrique de figurines d’art et s’entraîne chaque soir, après son travail.


A 16 ans, il dispute des courses sur piste et sur route. Sa carrière débute, fulgurante. A 19 ans, il est déjà un amateur remarqué et prometteur : ses pointes de vitesse impressionnent. « Il dépasse les professionnels à l’entraînement et dans les courses », rappelle Lilo Nitsche, sa nièce. Les photos le montrent grand, blond, les yeux clairs, souriant. Ses proches évoquent son humour, son caractère chaleureux, sympathique et calme, voire un peu naïf, et un sportif très rigoureux dans sa pratique.

En juillet 1932, à l’âge de 20 ans, Albert Richter gagne le Grand Prix de Paris. Pour un photographe, il pose devant un magasin de cycles à Cologne dont la vitrine indique : « Notre Albert Richter a gagné le Grand Prix de Paris ». Le public le surnomme « le canon de Ehrenfeld ».


Ernst Berliner, ancien cycliste devenu entraîneur à Cologne, le remarque alors. « Une relation profonde, respectueuse, fidèle se noue entre le cycliste et son entraîneur, dépassant la différence d’âge et de religion. Berliner lui révèle dès 1932 ses talents de coureur sur piste et de sprinter, et l’aide par ses conseils avisés à atteindre les plus hauts sommets » : champion du monde amateur en 1932, puis champion d’Allemagne professionnel sans discontinuité jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

« Mon père se revoyait en Albert. C’est pourquoi il a donné le meilleur de lui-même, pour qu’Albert soit parfait. Il n’a jamais eu de fils et cela lui manquait. Albert était un perfectionniste. Il savait que s’il écoutait mon père, il réussirait. Il passait du temps à la maison. Il aimait la cuisine de ma mère », se souvient Doris Markus, fille d'Ernst Berliner.


En septembre 1932, Albert Richter gagne sa première grande victoire lors du Championnat du monde de vitesse amateur à Rome, comme son compatriote Mathias Engel, médaille d’or en 1927.

Janvier 1933. Hitler arrive au pouvoir et impose en quelques mois sa dictature. Bientôt, Konrad Adenauer est destitué et banni.

Pour aider sa famille, et dans un contexte de grave crise économique, Albert Richter devient professionnel.


Il ne se sent pas d’affinités avec la nouvelle Allemagne qui se construit sur la haine, la violence, la fin de la démocratie et les discriminations.

Sur les conseils de Ernst Berliner, il s’installe à Paris. La France est le pays où « les champions de vitesse gagnent le mieux leur vie : la capitale compte quatre vélodromes et des courses y sont organisées toute l’année  ».

Albert Richter « apprend le français en fréquentant les cinémas et, après des débuts difficiles, triomphe au Vel d’Hiv, le Saint des saints, en remportant le Prix du sprinter étranger. En quelques mois, il devient l’idole du public qui apprécie son style fluide et puissant et le surnomme « la 8-cylindres allemande » ».

Il passe sa vie entre Paris, Cologne où il passe quelques semaines par an pour voir sa famille, et les circuits internationaux où il retrouve ses amis coureurs.

De 1933 à 1939, en six ans, ce champion international de la vitesse sur piste devient un familier des podiums internationaux, sans accéder à la plus haute marche. Il est l’un des « trois Mousquetaires » sprinters, avec le Français Louis Girardin, dit « Toto » et le Belge Jef Sherens.

« La force de caractère de s’opposer au régime »

Son aversion pour le régime hitlérien et sa résistance au nazisme, Albert Richter les manifeste tôt : en juillet 1934, il vient de remporter le championnat d’Allemagne de vitesse à Hanovre. Des spectateurs enthousiasmés affluent auprès de lui. Ils font le salut nazi. Seul, Albert Richter garde ostensiblement sa main droite sur sa cuisse et sa coude gauche posé sur l'épaule de son entraineur Ernst Berliner. Cette image est immortalisée par un photographe et publiée à la Une d’un journal outre-rhin. « Albert ne voulait pas saluer. Il était totalement anti-nazi. Les Nazis ont pris ça comme une gifle en pleine figure », commente Doris Markus.

En août 1934, Albert Richter concourt aux championnats du monde de vitesse à Leipzig en arborant l’ancien maillot sportif décoré de l’aigle impérial, alors que tous les autres membres de l’équipe allemande portent celui officiel à la croix gammée.


Fidèle à l’éthique sportive et à son ami juif, Albert Richter s’oppose au dévoiement qu’opèrent les Nazis. Ces derniers assignent au sport plusieurs missions : « restaurer le prestige de l'Allemagne, embrigader les esprits, former une élite militaire et préparer les Allemands à combattre ».

Cette opposition ferme, déterminée et calme aux Nazis, Albert Richter, protégé un certain temps par sa célébrité, est amené à la modifier sur les conseils de son entraîneur : il nuance ses propos et effectue à contrecœur le salut nazi. La surveillance dont il fait l’objet à partir de 1938, les pressions sur les cyclistes et la nomination d’un officier SS à la direction de la Fédération cycliste l’amènent à s’interroger sur son avenir en Allemagne. Il envisage de changer de nationalité.


Interdit en 1934 d’exercer son métier en raison de sa religion, Ernst Berliner est informé par un ami de son arrestation imminente par la Gestapo. Il parvient à fuir l’Allemagne avec sa femme et leur fille et rejoint en 1937 les Pays-Bas. Albert Richter refuse un entraîneur aryen et lui demeure fidèle. Tous deux se retrouvent dans les compétitions, notamment lors des championnats du monde d’Amsterdam en 1938.

1er septembre 1939. Albert Richter vient de remporter la médaille de bronze aux Championnats du monde de Milan. Pour gagner la médaille d’or, se préparent Jef Scherens et Arie Van Vliet. Soudain, on apprend l’invasion de la Pologne par l’Allemagne. La compétition est interrompue.

9 décembre 1939, Albert Richter est vainqueur au Grand Prix de Berlin. Ce francophile convaincu pressent que le conflit touchera bientôt la France, un pays qu’il aime et qui l’adule : « Richter, pas Hitler » crient les spectateurs du Vel d’Hiv. Cet homme refuse de combattre : « Je ne peux pas devenir soldat. Je ne peux pas tirer sur des Français, ce sont mes amis ! ».


Conscient que l’étau se resserre autour de lui dans son pays, refusant d’espionner à l’étranger au profit de l’Allemagne nazie, Albert Richter décide de fuir en Suisse par le train, emportant une paire de skis, son vélo et une valise où est cachée une importante somme d’argent destinée à un ami juif réfugié à l’étranger. Bien informés, les douaniers fouillent ses bagages et y découvrent l’argent. Albert Richter est incarcéré.

Trois jours plus tard, la Gestapo annonce le 3 janvier le suicide du champion … par pendaison. Son cercueil est scellé et on en interdit l’ouverture. Les Nazis salissent sa mémoire, et « condamnent au déshonneur et à l’oubli cette idole ». La Fédération allemande de cyclisme (DRV) diffuse alors un communiqué : « En trafiquant des devises pour un Juif, Albert Richter a commis un terrible crime, et le suicide était pour lui le seul geste qui lui restait à faire. Son nom est effacé de nos rangs, de nos mémoires, à jamais ». Malgré l’absence d’annonce du décès, « le cimetière est noir de monde », se souvient Lilo Nitsche, nièce du champion.

Albert Richter avait 27 ans. Le mystère demeure sur les circonstances de sa mort. Ce documentaire suggère qu’un ami cycliste de Albert Richter souhaitait en devenir l’entraîneur et l’aurait dénoncé pour le forcer à se séparer de Ernst Berliner, sans soupçonner l’issue tragique de son acte.

Ernst Berliner ne s’est jamais remis de la mort de son ami. Après-guerre, il vit aux Etats-Unis et se rend à Cologne pour persuader les autorités de mener une enquête afin d’élucider ce mystère et de réhabiliter le nom de son ami. Son action provoque « gêne et colère chez les anciens sportifs ». Ernst Berliner cherche à découvrir « les sportifs qui travaillaient alors pour les Nazis, pour établir la vérité. Quand mon père est revenu, ils ont été surpris de le voir vivant », se souvient sa fille.

A Cologne, un vélodrome porte le nom de ce champion.

Grâce soit rendu au documentaire de Michel Viotte de retracer sa vie trop brève, mais admirable. « Albert Richter est resté fidèle à ses convictions. Il ne s’est jamais renié : il a dit non, contrairement à la majorité des Allemands à l’époque », résume Mme Franz.


Réalisé par Michel Viotte d’après une idée originale de Jean-François Joyet
ARTE France, Gedeon Programmes avec la participation de la RTBF, TSR et Ciel Ecran, France, 2005, 52 mn

Visuels : © DR
Départ de course. Sur la droite : Albert Richter et Ernst Berliner, son manager.
Albert Richter devant un magasin de cycles à Cologne. Sur la vitrine est inscrit : « Notre Albert Richter a gagné la Grand Prix de Paris ».
Les citations sont extraites de ce documentaire.

Articles sur ce blog concernant :

Mon article avait été publié en 2005 par Guysen en une version plus courte et sous le pseudonyme de Ray Archeld. Il a été publié sur ce blog le :
- 15 avril 2012 à l'occasion de l'exposition Des JO de Berlin aux JO de Londres (1936-1948) au Mémorial de la Shoah (Paris) ;
- 2 juillet 2015. Le Tour de France a eu lieu du 4 au 26 juillet 2015 ;
- 5 juillet 2016. Le Tour de France a eu lieu du 2 au 24 juillet 2016 ;
-20 juillet 2017. Le Tour de France a eu lieu du 1er au 23 juillet 2017.
- 26 juillet 2018.