vendredi 18 avril 2014

Poussin et Moïse, histoires tissées


 Histoire diffusera les 19 et 25 avril 2014 l'émission Palettes, consacrée à Poussin, notamment quatre œuvres picturales sur les quatre saisons inspirées de la Bible. "Au cours de ses dernières années à Rome, Nicolas Poussin exécute pour le duc de Richelieu quatre tableaux évoquant les saisons. Considérée comme le testament pictural du peintre, cette série est l'aboutissement d'un art techniquement maîtrisé, véritable synthèse de tous les éléments du style tardif de l'artiste, mais où pointent les symptômes de l'âge et de la maladie, visibles dans la touche tremblée et minuscule. Fidèle au chromatisme des Vénitiens, Poussin module des jeux de couleur surprenants, en rapport étroit avec le sens de chaque tableau. " Les Quatre Saisons ", c'est aussi les quatre phases de la Rédemption, les quatre parties de la journée, les quatre âges de l'histoire des hommes et surtout quatre épisodes de la Bible. Les différentes interprétations thématiques de cette suite révèlent une étroite synthèse entre le récit biblique et la mythologie classique. Mais Poussin résume tout son savoir de peintre et laisse éclater une sorte de panthéisme virgilien". Après la Villa Médicis (Rome) et la Galerie des Beaux-arts de Bordeaux, la Galerie des Gobelins a présenté l’exposition éponyme accompagnée d’un superbe catalogue. Résultant d’une commande royale en 1683, la tenture complète restaurée est composée de dix tapisseries sur Moïse, tissées et inspirées de neuf tableaux de Nicolas Poussin (1594-1665) et de deux peintures de Charles Le Brun (1619-1690). Elles évoquent des scènes majeures de la vie de Moïse, prophète du peuple hébreu, de son enfance jusqu’à la manne et le veau d’or dans le désert, via le passage de la mer Rouge par les Hébreux fuyant l’Egypte de Pharaon. Des épisodes de la Bible forts en symboles : liberté, iconoclasme, respect par les Juifs des commandements divins, etc.

C’est une exposition exceptionnelle. Pour la première fois à Bordeaux ont été présentées ensemble ces dix tapisseries en laine et soie rehaussées d’or et restaurées de L’histoire de Moïse, un sujet souvent présenté dans l’iconographie chrétienne, et provenant de musée prestigieux. L’exposition a été reconnue d'intérêt national par le ministère de la Culture et de la Communication.
Une tenture commandée
A la mort de Jean-Baptiste Colbert en septembre 1683, le nouveau surintendant des Bâtiments du Roi, François-Michel Le Tellier, marquis de Louvois, imprime « une orientation stylistique et iconographique différente à la manufacture des Gobelins en abandonnant le tissage des célèbres tentures de Charles Le Brun (Alexandre, Histoire du Roi) ».
Dès 1683, les ateliers royaux initient « une nouvelle tenture composée de dix tapisseries » sur l’histoire de Moïse à partir de huit, ou neuf selon Arnauld Brejon de Lavergnée, tableaux de Nicolas Poussin mort près de 20 ans auparavant et alors considéré comme le plus grand peintre français, et de deux de Le Brun, Premier peintre du Roi.
Le commanditaire ? Un ministre ou le directeur de la Manufacture royale des Gobelins.
Cette tenture « magnifiait certes l’œuvre du maître, mort à Rome en 1665, mais elle témoignait aussi de la richesse du Cabinet du Roi, qui avait acquis deux peintures au cardinal Massimo en 1683, de la suprématie des Anciens et des Modernes, et de celle de l’école française sur sa consœur italienne ».
Scénographie chronologique
Grâce au prêt du Mobilier national, la galerie des Beaux-arts de Bordeaux a rassemblé les dix tapisseries de cette prestigieuse commande et permis ainsi au public de « redécouvrir un cycle essentiel de l’histoire du goût ainsi que de l’histoire de l’art français du XVIIe siècle ».
L’exposition a présenté aussi des tableaux de Poussin, un carton de tapisserie, des dessins et des gravures prêtés par de grandes institutions nationales et qui aidaient à comprendre la genèse, la réception et la diffusion de cette commande ainsi que l’œuvre de Poussin considéré par les artistes français comme l’égal de Raphaël.
Pour la première fois en France, a été montrée la tenture complète, restaurée par les ateliers du Mobilier national, de L’Histoire de Moïse d’après Nicolas Poussin (1594-1665) et Charles Le Brun (1619-1690).
Les dix pièces occupaient les deux principaux niveaux de la galerie suivant l’ordre chronologique de la Bible et des Antiquités judaïques de Flavius Josèphe.
A l’entrée de l’exposition, un ensemble de gravures, l’autoportrait de Poussin et un portrait de l’artiste par Jean Pesne, celui de Louvois par Robert Nanteuil et celui de Charles Le Brun par Gérard Edelinck rappelaient au visiteur « le rôle des deux peintres et du ministre dans la création ou la commande de la tenture royale ». Elles étaient accompagnées du plan manuscrit de la manufacture royale des Gobelins levé en 1691 par Sébastien Leclerc et conservé aux Archives nationales de France.
Au rez-de-chaussée, l’enfance de Moïse et l’épisode du buisson ardent.
A l’étage, les principaux thèmes de l’Exode.
Le prêt exceptionnel par le Louvre de trois peintures de Poussin qui ont servi de modèles aux ateliers des Gobelins, ainsi que de quatre dessins préparatoires à des tableaux consacrés à Moïse « permet une meilleure compréhension de la commande royale tandis que le carton de L’Adoration du veau d’or, récemment restauré, témoigne du processus de transposition avant le tissage ».
Au sous-sol, « la fortune critique des œuvres de Poussin consacrées au prophète hébreu » est illustrée par douze gravures provenant essentiellement du département des Estampes de la Bibliothèque nationale de France (BNF), de peintures des musées des Beaux-arts de Tours et Bordeaux ainsi que d’une tapisserie tissée par la manufacture d’Aubusson d’après L’Adoration du veau d’or – sa destruction n’est pas illustrée - et de « deux entre-fenêtres tissées par les Gobelins appartenant au musée national du château de Pau et dont l’une montre la composition inversée du fait du tissage en basse-lisse ».
Poussin s’est inspiré d’œuvres antiques et de Raphaël. Les tapisseries d’après ce peintre sont : Moïse exposé sur les eaux, Moïse sauvé des eaux, Moïse enfant foulant aux pieds, la couronne de Pharaon, Moïse changeant en serpent la verge d’Aaron, Le Passage de la mer Rouge, La Manne dans le désert, Le Frappement du rocher, L’Adoration du veau d’or. Celles d’après Charles Le Brun : Le Buisson ardent et le Serpent d’airain.
Ce passage du peint au tissé s’accompagne par un changement de dimension : des petits formats peints aux grands formats tissés (4 m sur 6 m environ). Les cadrages des deux peintres sont en général respectés. Parfois deux personnages (Moïse enfant foulant la couronne) ou des plantes (La Manne) sont ajoutés dans la tapisserie.
Sous la direction de Marc Bayard, Arnauld Brejon de Lavergnée et Éric de Chassey, Poussin et Moïse. Du dessin à latapisserie. Drago, 2011. 2 volumes. 228 pages. 50 €. ISBN : 9788888493800.
 
Du 22 mai au 16 décembre 2012
42, avenue des Gobelins, 75013 Paris
Tél. : 01 44 08 53 49
Du mardi au dimanche de 11 h à 18 h
Jusqu’au 26 septembre 2011
Place du Colonel Raynal, 33000 Bordeaux
Tél. : 05 56 96 51 60
Du mercredi au lundi de 11 h à 18 h
Visuels de haut en bas :
Nicolas Poussin
Moïse sauvé des eaux, 1647
Paris, musée du Louvre.
Sébastien Le Clerc
Colbert de Villacert visitant les Gobelins.
Gravure.
Collection du Mobilier national, cliché du Mobilier national
© Ph. Sébert
Moïse sauvé des eaux
360 x 511 cm.
Tapisserie.
Collection du Mobilier national, cliché du Mobilier national
© Ph. Sébert
Moïse changeant en serpent la verge d’Aaron.
360 x 465 cm
Tapisserie
Collection du Mobilier national, cliché du Mobilier national
© I. Bideau
Le Buisson ardent.
365 x 210 cm
Tapisserie.
Collection du Mobilier national, cliché du Mobilier national
© Ph. Sébert
Le Veau d’or.
361 x 505 cm
Tapisserie.
Collection du Mobilier national, cliché du Mobilier national
© L. Perquis
Moïse frappant le rocher.
363 X 520 cm.
Tapisserie.
Collection du Mobilier national, cliché du Mobilier national
© L. Perquis
A lire sur ce blog concernant :


Cet article a été publié pour la première fois le 5 septembre 2011. Il a été republié le :
- 6 avril 2012, à l'approche de Pessah (Pâque juive) qui commémore la sortie d'Egypte ancienne des Hébreux où ils y étaient tenus en esclavage. Cette fête juive est aussi appelée fête de la liberté.
- 25 mai 2012, à l'approche de la fête juive de Chavouot qui rappelle le don de la Torah, sur le mont Sinaï, au peuple Juif ;
- 4 octobre 2012 à l'approche de la diffusion, les 8, 14 et 20 octobre 2012, sur la chaine Histoire d'un documentaire sur Poussin ;
- 15 décembre 2012 ;
- 12 avril, 6 août et 11 décembre 2013 à l'approche de la diffusion par Histoire, les 13 avril et 1er mai 2013, les 6 et 13 août 2013, les 14 et 15 décembre 2013 de l'émission Palettes, consacrée à Poussin, notamment quatre œuvres picturales sur les quatre saisons inspirées de la Bible. "Au cours de ses dernières années à Rome, Nicolas Poussin exécute pour le duc de Richelieu quatre tableaux évoquant les saisons. Considérée comme le testament pictural du peintre, cette série est l'aboutissement d'un art techniquement maîtrisé, véritable synthèse de tous les éléments du style tardif de l'artiste, mais où pointent les symptômes de l'âge et de la maladie, visibles dans la touche tremblée et minuscule. Fidèle au chromatisme des Vénitiens, Poussin module des jeux de couleur surprenants, en rapport étroit avec le sens de chaque tableau. " Les Quatre Saisons ", c'est aussi les quatre phases de la Rédemption, les quatre parties de la journée, les quatre âges de l'histoire des hommes et surtout quatre épisodes de la Bible. Les différentes interprétations thématiques de cette suite révèlent une étroite synthèse entre le récit biblique et la mythologie classique. Mais Poussin résume tout son savoir de peintre et laisse éclater une sorte de panthéisme virgilien" ;
- 13 mai 2013 à l'approche de la fête juive de Chavouot qui rappelle le don de la Torah, sur le mont Sinaï, au peuple Juif et de la diffusion sur Histoire de ce documentaire le 19 mai 2013 ;
- 25 décembre 2013. France 3 a diffusé à 13 h 55 Les Dix Commandements, de Cecil B. DeMille avec Charlton Heston et Yul Brynner.

Jacky Kooken


La Galerie Metanoia  présentera l’exposition collective Don’t Worry, Be Happy! avec notamment des sculptures  figuratives de Jacky Kooken, ancien dompteur qui pratique la taille directe (« création sans repentir »), et sur commande la mise aux points, sur le marbre, la pierre et le granit pour des œuvres dans lesquelles ce sculpteur imprime une grande douceur, une poésie et une spiritualité. Vernissage le 18 avril 2014 de 18 h à 21 h.


Don't Worry, Be Happy (Ne t'inquiète pas, sois heureux) est une des chansons les plus célèbres de Bobby McFerrin. Par cette exposition, la Galerie Métanoïa, qui « propose une sélection d'art contemporain dans une perspective pluriculturelle », entend favoriser la détente et le bonheur.
"Cette exposition prend le contre pieds des artistes qui projettent dans leurs œuvres leurs angoisses, leurs craintes, leurs traumatismes ou leurs peurs. Des artistes, tout à fait dans l’air de ce temps désespérant... Il est plus aisé de créer dans la noirceur que dans la lumière. "Don’t warry be happy" est une démarche artistique volontairement optimiste. Nous avons pris le parti de l’art positif, lumineux, dégageant de la joie, celle-là même que nous avons eu à créer. Suivre les élans de son ange gardien dans sa création, c’est aussi rester sourd aux incitations démoniaques de son ange déchu. Créer dans l’élévation et la beauté est une mission divine. Il y a plus d’un médium pour y parvenir (peinture, sculpture, musique, etc.) comme il y a plus d’un chemin", explique Jacky Kooken.
Cirque et sculpture
Jacky Kooken  est issu d’une famille de saltimbanques Juifs du cirque.
D'origine iranienne, son père Pablo Kooken a été un dompteur adepte du dressage en douceur, et un peintre et sculpteur pratiquant l’Art brut.
Né à Paris, Jacky Kooken  a poursuivi dans cette voie artistique en sculptant la pierre, le marbre et le granit pour faire apparaître des œuvres  empreintes d'une grande douceur. Il s’est perfectionné chez le statuaire François (1980-1981).
La taille directe, qui ne tolère aucun repentir et que Jacky Kooken préfère, « exprime au mieux la sensibilité et la chaleur impulsive de l’artiste. A la recherche d’une autre voie que celle empruntée par Rodin, il se tourne vers la tradition des tailleurs de pierre et sculpteurs de nos églises romanes. Il cherche la sobriété, sculpte et simplifie le corps humain, pour n’en retenir que l’âme, l’essentiel » (Mareyk Goyffon).
Têtes en offrande, figures littéraires (Don Quichotte), divinité romaine (Jason), personnage biblique (Samson), rabbin, anges bienveillants aux yeux clos, femmes muses et lettres hébraïques peuplent l’imaginaire de cet artiste adepte du geste épuré, si patent dans une photo de son père guidant Rhinna la tigresse .
En plus de ses sculptures en matériaux compacts, Jacky Kooken a créé des mobiles légers, suspendus, quasi-transparents, en plastique bleu récupéré. Le thème principale : le cirque, et surtout les trapézistes.
« Passionné et mystique, Kooken frappe la pierre comme on cherche le Graal. Il travaille la matière (pierre, marbre ou granit) avec une euphorie juvénile et sauvage qui lui fait oublier toute fatigue. Aujourd’hui, la plupart de ses confrères utilisent des machines, mais lui refuse cette mécanisation : «  Qui pourra dire le plaisir du coup de massette qui sonne dans le marbre comme un battement de cœur ? », s’émerveille-t-il... Il y a une métaphysique de la joie chez Kooken. Doté d’une force physique exceptionnelle, l’artiste transmet ce trop-plein d’énergie vitale et sa chaleur impulsive à ses œuvres qui rayonnent dés lors d’un magnétisme rare… Kooken exprime avec tendresse et ferveur sa judaïté. Prix Neuman pour une « Menorah étoilée » qu’il dédia à son père et qui fait toujours le bonheur de la collection du Musée d’Art juif de Paris, Jacky aime à sculpter des « Aleph », des « Figures d’Anges » ou des « Chandeliers à Sept branches »… Toutes ses sculptures sont une véritable invitation à la caresse. La pierre pour lui est voluptueuse. Le plaisir d’aimer se transcende dans celui de la création plastique… Il se plait à dire que dans sa vie, les anges déchus ont été vaincus et il croit très fort en son Ange Gardien qu’il porte toujours autour du cou… « L’ange bleu, « Icare », « Voie Lactée », « L’envol », « Elévation »…. Toutes ces somptueuses sculptures nous parlent de sacré autant que d’érotisme. « Le coup de massette, c’est le rythme. Le rythme c’est le souffle, et le souffle c’est l’âme non entravée dans sa capacité de jouir… » Telle est la profession de foi de ce sculpteur-poète », résume Monique Ayoun, journaliste et écrivain
Jacky Kooken a notamment exposé au Salon des Indépendants (De la bible à nos jours, Grand Palais, 1985), à l’Institut de France (concours international P. L. Weller, 1986) et au Musée d’art Juif (1987), ainsi que dans des galeries – galerie Robain, galerie du Vert Galant - et espaces : cloitre des Billettes (Paris, 1999), exposition internationale de sculptures monumentales au Centre culturel de Chantilly (2000-2010). Il a aussi participé au festival international de sculpture Stone in the Galilee  à Ma’alot-Tarshiha (Israël) pour lequel il a créé en 1998 une sculpture de sept tonnes en marbre de Carrare (225 x 166 x 80 cm), à la Biennale internationale de Malte (2001-2003) et est exposé en permanence en particulier au Jardin de sculptures de Tasos (Grèce). Il est conseiller artistique et membre du jury au Centre culturel Christiane Peugeot- Galerie Atelier Z.
Des prix ont jalonné sa carrière : Prix A. Neuman, prix international décerné par le Musée d'art Juif de Paris (1987) - le marbre couronné fait partie de la collection du Musée -, Grand Prix Rubens de l’association Belgo-Hispanica et de la revue artistique Belge Apollo (1987), distinction spéciale à la Biennale internationale d’art à Malte (2001, 2003).
      

Du 18 au 24 avril 2014
A la Galerie Metanoia

56, rue Quincampoix. 75004 Paris
Tél. : +33 (0)1 42 65 23 83
Du lundi au samedi de 13 h 30 à 18 h 45
Concert d'AIYANA, cordes vocales et instrumentales le 23 avril
Vernissage le 18 avril 2014 de 18 h à 21 h


A lire sur ce blog :

jeudi 17 avril 2014

Joel Meyerowitz


La célèbre Howard Greenberg Gallery présente deux expositions de Joel Meyerowitz, photographe de rue (street photographer), américain, Juif, spécialisé dans les paysages et les portraits : My European Trip: Photographs from the Car, exposition en 1968 au  MoMA et dont le commissaire était John Szarkowski et  The Effect of France. New Still Lifes, 2012-2013. Des premiers travaux en noir et blanc à son travail précurseur en couleurs, dont les photographies réalisées pendant neuf mois dans les ruines du World Trade Center à New York, après les attentats terroristes islamistes du 11 septembre 2001.
 

Joel Meyerowitz est « l’archétype du New Yorkais cultivé qui a embrassé son époque avec curiosité et empathie. Par son travail en couleur, il a révolutionné l’histoire de la photographie. à l’instar de William Eggleston ou de Stephen Shore, il a influencé de jeunes générations de photographes et particulièrement l’école allemande de Düsseldorf ».

« Photographe de rue » comme le photographe humaniste français  Henri Cartier-Bresson ou Robert Frank, Joel Meyerowitz se distingue dès le milieu des années 1960 par le choix des couleurs à une époque où le noir et blanc était seul prisé des théoriciens et praticiens professionnels de la photographie, alors dédaigneux ou méfiants à l’égard des pellicules en couleurs qu’ils concédaient aux amateurs ou aux publicitaires.

Des années 1960 aux années 2000, l’œuvre du photographe Joel Meyerowitz  « apparaît comme le chaînon manquant qui permet de mieux comprendre le passage définitif du noir et blanc à la couleur dans l’histoire de la photographie de la deuxième moitié du XXe siècle ».
 
Précurseur dans la photographie en couleurs
Joel Meyerowitz nait en 1938 dans le Bronx, quartier populaire de New York.

« Mon père “Pop” était le maire officieux de notre pâté d’immeubles, et c’est donc en traînant avec lui et en observant la façon dont les événements se produisaient de manière inattendue que j’ai acquis mon initiation précoce aux comédies et aux tragédies de la vie quotidienne », se souvient Joel Meyerowitz.

Il débute comme directeur artistique dans une agence de publicité, auprès de Harry Gordon.

Premier tournant décisif de sa vie : sa rencontre avec le photographe Robert Frank.

Envoyé par son patron, ce vingtenaire observe dans le centre ville newyorkais Robert Frank « faire des photos de la nouvelle plaquette que j’avais créée. Il s’agissait de très jeunes filles qui faisaient diverses activités après l’école : devoirs à la maison, jeux, maquillage, etc. En quelques minutes, je me suis rendu compte que je n’avais jamais vu quelqu’un bouger ou utiliser un appareil photo de cette manière. Je l’observais pendant toute la scène, et chaque fois que j’entendais le déclic du Leica, je voyais ce moment s’illuminer, l’apogée absolue de cet instant ! J’étais ébahi ! J’avais déjà assisté à des séances de photographie, mais je n’avais jamais vécu une telle expérience ».

A Harry Gordon, il annonce sa démission et explique : « C’était génial, je ne savais pas que l’on pouvait bouger et prendre des photos à la fois ! » Tout ce que je voulais, c’était être dans les rues de New York. Harry m’a prêté son appareil photo. J’ai chargé une pellicule couleur sans me demander s’il y avait une quelconque autre alternative. Et je suis sorti… » (Joel Meyerowitz: Taking My Time).
 En 1962, Joel Meyerowitz parcourt les rues de New York avec un appareil 35 mm. Il se lie d’amitié avec Garry Winogrand, Tony Ray-Jones, Lee Friedlander, Diane Arbus. Dans son Panthéon, figurent Robert Frank et Eugène Atget.

Joel Meyerowitz capte des scènes saugrenues de la Big Apple, le visage d’une petite fille inséré dans une série de cadres. Le visage de la caissière d’un lieu de spectacle dissimulé ou remplacé par un Hygiaphone. Un piéton emportant un grand animal.

Ce photographe alterne le noir et blanc – la magie d’un paysage enneigé éclairé par une étoile - et la couleur qui souligne le contraste entre la proximité d’un bébé et de fusils, les couleurs vives de New York, le duo entre deux New Yorkais différents par l’âge, l’expression du visage, etc.

« Dès mes débuts en tant que photographe – la toute première pellicule, en réalité – j’ai travaillé en couleur et je croyais en son potentiel. Naturellement, à cette époque, j’étais jeune et inexpérimenté, et j’ignorais qu’il y avait une question persistante sur la couleur dans le monde très sérieux de la photographie. On pensait alors que la couleur était trop commerciale, ou que c’était davantage le domaine des amateurs et, finalement, qu’il était quasi impossible de développer des photos couleur soi-même dans sa propre chambre noire  ».  
Et d'ajouter : « Vers 1965, j’ai commencé à porter deux appareils photo chaque jour : un avec une pellicule couleur, l’autre avec une pellicule noir et blanc. Je n’avais cependant jamais essayé de comparer côte à côte deux vues presque identiques et, ce faisant, de voir par moi-même laquelle pouvait apporter à la question de la couleur une conclusion avec laquelle je pourrais être à l’aise ».

Vers cette époque, Joel Meyerowitz lit un texte de John Szarkowski. Celui-ci a succédé au célèbre Edward Steichen au poste de conservateur pour la photographie (1962-1991) du MoMA (Musée d’art moderne) de New York.

John Szarkowski a écrit « qu’une photographie décrit simplement ce qui est devant l’appareil photo. Cette affirmation simple m’a fait réfléchir plus sérieusement à l’idée de description et à la façon dont l’accumulation des informations dans la photo constitue son état primaire, indépendamment de tout autre événement décrit dans la photographie. Dans les années 1966-67, j’ai passé un an en Europe, où j’ai eu la possibilité de procéder à des essais pour moi-même, et lorsque je suis rentré chez moi, j’ai pu examiner et analyser ces doublons. J’ai alors constaté que l’image en couleur était plus riche d’informations, qu’il y avait beaucoup plus à voir et à réfléchir, tandis que le noir et blanc réduisait le monde à des nuances de gris. La pellicule couleur était plus exigeante. Le piqué de l’image et sa cohésion m’obligeait à “lire” plus attentivement tout ce qu’il y avait dans le cadre. Ainsi, lorsque j’ai commencé à réfléchir de cette manière, un processus s’est engagé qui est ensuite devenu la façon dont je lisais et comprenais mon travail. J’avais l’impression que les couleurs signifiaient quelque chose pour chacun de nous, dans le passé comme dans le présent. Nous gardons des souvenirs de couleurs tout comme nous créons des souvenirs olfactifs, et ils évoquent des sensations et, à partir de cette reconnaissance, nous élaborons notre propre vocabulaire des réponses aux couleurs ».

La comparaison entre deux photographies, l’une en noir et blanc et l’autre en couleurs, s’avère à cet égard très pertinente : celle en couleurs est plus informative, capte davantage le regard du lecteur, semble de meilleure qualité artistique. De plus, chaque époque se distingue par sa tonalité chromatique : couleurs acidulées des années pop, imprimés imitation panthère d’une ère de combat.
 
Dans cet émerveillement de Joel Meyerowitz pour les apports des couleurs on retrouve l’enthousiasme de François Truffaut, alors critique de cinéma  pour Arts et Les Cahiers du cinéma, découvrant et s’émerveillant dans le mélodrame de Douglas Sirk, Written on the Wind (Ecrit sur du vent, 1956), devant l’Amérique en couleurs pimpantes, modernes révélées dans ce film.

Dès 1972, Joel Meyerowitz   se consacre uniquement à la couleur, et aux grands formats.

Son premier livre, Cape Light (1979), dans lequel « il explore les variations chromatiques au contact de la lumière, est considéré comme un ouvrage classique de la photographie ». Il a été vendu à plus de 100 000 exemplaires en 30 ans. Seize autres ouvrages suivent.

Cet artiste inaugure comme enseignant le premier cours de photographies en couleurs à la Cooper Union for the Advancement of Science and Art, établissement prestigieux d’enseignement supérieur de New York.

Utilisant alternativement un appareil 35mm et une chambre Deardorff 20x25, Joel Meyerowitz « développe à travers ces deux formats, qui définissent deux langages différents, une écriture originale. Il capture “l’instant décisif” avec son appareil 35mm, et révèle la beauté du réel en utilisant un temps beaucoup long avec la chambre grand format ». C’est parfois une cacophonie chromatique qu’il impressionne. Ou un moment de poésie : ce couple s’éloignant de dos dans des volutes de fumée…

A l’épure des paysages, ruraux ou maritimes, et de portraits, alternent l’intensité, le rythme, les chocs des villes. Tous soigneusement composés et colorés. Avec des lumières diverses : celle qui fait rougir la peau de la rousse Caroline, à Provincetown, sur un fond de dégradés de bleu, ou celle plus blanche de Paris.

Plus de 350 expositions dans des musées et des galeries ont montré les photographies de cet artiste souvent distingué.

En 1998, Joel Meyerowitz a réalisé son premier film, POP, journal de son voyage de trois semaines avec son père âgé de 87 ans, Hy, et son fils Sasha.

Dans les jours ayant suivi les attentats terroristes islamistes contre le World Trade Center (WTC), à New York, le 11 septembre 2001, Joel Meyerowitz a constitué les archives sur cette destruction et la reconstruction dans et autour de Ground Zero. Plus de 8 000 photographies de ces Archives du WTC ont fait l’objet de 35 expositions organisées par le Département d’Etat, de 2002 à 2005, de Londres à Islamabad, de Rome au Koweït, de Moscou à Jérusalem. Avec ces photos, Joel Meyerowitz a aussi représenté, les Etats-Unis à la Biennale de Venise en 2002.
En 2013, la Maison européenne de la photographie  (MEP) a présente une rétrospective  de Joel Meyerowitz.

Du 17 avril au 31 mai 2014
A la Howard Greenberg Gallery
The Fuller Building.  41 East 57 Street.  Suite 1406.  New York, NY 10022
Tél.: 212.334.0010
Du mardi au samedi de 10 h à 18 h


Jusqu’au 7 avril 2013
A la Maison européenne de la photographie  (MEP)

5/7 rue de Fourcy, 75004 Paris
Tél. : 01 44 78 75 00
Du mercredi au dimanche de 11 h à 20 h 
 
Visuels  de haut en bas :
NYC, 1963
© Joel Meyerowitz
Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York City

NYC, 1965
© Joel Meyerowitz
Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York City

JFK Airport, NYC, 1968
© Joel Meyerowitz
Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York City

Mexico, 1963
© Joel Meyerowitz
Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York City

NYC, 1963
© Joel Meyerowitz
Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York City

NYC, 1963
© Joel Meyerowitz
Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York City

Roseville Cottages, Truro, Massachusetts, 1976
© Joel Meyerowitz
Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York City

Paris, France, 1967
© Joel Meyerowitz
Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York City

Florida, 1967
© Joel Meyerowitz
Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York City

NYC, 1978
© Joel Meyerowitz
Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York City

NYC, 1975
© Joel Meyerowitz
Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York City

Caroline, Provincetown, Massachusetts, 1983
© Joel Meyerowitz
Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York City

Five more found, NYC, 2001
© Joel Meyerowitz
Courtesy Howard Greenberg Gallery, New York City


A lire sur ce blog :

Les citations sont extraites du dossier de presse.
Cet article a été publié sur ce blog le 2 avril 2013.
 

« L’exil au Maghreb. La condition juive sous l’islam 1148-1912 » de Paul B. Fenton et David G. Littman


Le Tritel, pogrom antisémite, s'est déroulé à Fès (Maroc) du 17 au 19 avril 1912 (30 nissan 5672).  
C’est un livre novateur, exceptionnel et incontournable.

Par son but : il décrit « la réalité historique de la condition juridique et sociale des Juifs sous l’islam, au Maghreb ».

Par son ampleur historique : il couvre sept siècles, du Moyen-âge à l’établissement du protectorat français au Maroc au début du XXe siècle.

Par ses 300 sources variées et souvent inédites en français : chroniques historiques arabes et hébraïques, textes théologiques musulmans, récits, archives diplomatiques, etc.

Et par sa magnifique iconographie de 75 illustrations, dont des œuvres de Dehodencq, Delacroix, Doré, Wolfgang et Wyld.

Cet ouvrage présente une anthologie chronologique de récits de témoins oculaires européens - voyageurs, médecins, chroniqueurs, captifs, aventuriers, etc. – des trois religions – juifs, chrétiens, musulmans - en Algérie et au Maroc.

« A la différence de l’Egypte et du Liban où il y avait des communautés chrétiennes importantes, les pays du Maghreb constituent un paradigme unique : du fait de la quasi-disparition des chrétiens, ils abritaient dès le XIIe siècle une population composée essentiellement de musulmans et d’une minorité juive. Probablement moins de 50 000 Juifs ont survécu au Maghreb au Moyen-âge, mais à l’aube du XXe siècle ce nombre s’est élevé à plus de 200 000 âmes et en 1948 il a dépassé 400 000 âmes – et plus de 500 000 si l’on y inclut les Juifs de Tunisie », m’a indiqué Paul B. Fenton, un des deux auteurs de ce livre passionnant. Et d’ajouter : « Si les Juifs ont pu se maintenir au Maghreb, c’est grâce à « la raison d’Etat » qui reconnaissait dans leur industrie commerciale et leurs habiletés intellectuelles et artistiques une source d’exploitation utile ».


Extraits : le révérend Lancelot Addison, qui résidait comme aumônier à Tanger (acquis par Charles II d’Angleterre) de 1662 à 1669, décrit la condition des Juifs comme « une autre forme d’esclavage » (doc. A 45). A la même période au Maroc, Germain Mouette écrit : « Il leur [Nda : les Juifs] est très rarement fait justice dans ce pays ». (doc. A 47).

Puis, par une sélection d’archives du Quai d’Orsay, du Foreign Office, de l’Algérie et du Maroc, de l’Alliance israélite universelle et de son homologue britannique l’Anglo-Jewish Association (AJA), ce livre décrit les efforts diplomatiques déployés en faveur des Juifs maltraités au Maghreb.

En émerge un tableau effrayant de la condition Juive sous l’islam : celle de la dhimmitude, ce statut discriminatoire, inférieur et cruel imposé aux non-musulmans – Juifs, chrétiens, etc. - à la suite du jihad.

Une condition Juive faite d’humiliations, de précarité, de conversions forcées à l’islam, de rapts, de massacres, de rançons, de pillages, de destructions de synagogues et de textes sacrés… Leurs souffrances infligées par des musulmans, puissants ou pauvres, Arabes ou Berbères, les Juifs les ont dénommées « galût », mot hébreu qui signifie « exil » ou « captivité ».

Au XIXe siècle, les Juifs français et britanniques, en particulier Sir MosesMontefiore, se sont mobilisés pour secourir leurs coreligionnaires durement éprouvés au Maghreb. Des représentants de France, d’Italie, du Portugal et des Etats-Unis ont également protesté auprès du sultan contre les violences infligées aux Juifs au Maroc.

Avec érudition, les deux auteurs - Paul B. Fenton, professeur de langue et de littérature hébraïque de l’Université Paris-Sorbonne, et David G. Littman, licencié en histoire moderne et sciences politiques de Trinity College Dublin et expert de la condition juive au Maghreb et au Moyen-Orient - démythifient la « tolérance interconfessionnelle égalitaire et harmonieuse sous l’islam incarnée par al-Andalous ».

Ces deux historiens restituent aux Juifs leur histoire dans cet Occident du monde islamique. Une histoire plurimillénaire méconnue, refoulée, occultée en particulier par les souvenirs de la période du protectorat du Maroc et des départements française d’Algérie, voire indicible ou inaudible. Et indissociable de celle des trois pays étudiés qui ne l’intègrent pas dans leurs manuels scolaires.

1. au Maroc et en Algérie ;
2. en Tunisie et en Libye ;
3. en Egypte ;
4. en Syrie ;
5. en « Palestine » ;
6. en lraq ;
7. au Yémen ;
8. en lran ;
9. en Turquie.

Espérons que ces deux auteurs pourront poursuivre à terme ce projet.

Des preuves de l’intérêt majeur pour la condition Juive sous l’islam ? Le 17 novembre 2010, la conférence de Paul B. Fenton et David G. Littman sur leur livre a attiré un public nombreux à l’Alliance israélite universelle (AIU), à Paris. Curieusement, peu de dirigeants communautaires y ont assisté, et les rares présents sont partis avant la fin de la conférence. Pour contester ce sombre tableau décrit par ces auteurs, l’historienne Sonia Fellous a alors allégué que la législation des souverains musulmans visant les Juifs étaient appliqués avec retard et partiellement dans ces contrées. Or, ce livre démontre, siècle après siècle, en Algérie et au Maroc, la permanence et le caractère identique des discriminations, humiliations, sévices et crimes subis par les Juifs, dans les divers aspects de leur vie, et quasi-codifiés par des chefs musulmans.

J’ai envoyé un exemplaire de ce livre magistral aux principaux dirigeants communautaires français car ces témoignages évoquent un pan dramatique de l’histoire du peuple Juif négligé, minoré ou ignoré par la majeure partie d’entre eux.

Et pourtant, ces récits illustrent le fondement religieux de l’antisémitisme et l’antijudaïsme islamiques, de cette haine méprisante à l’égard des Juifs, des Yahoud (Juifs en arabe). Expliquent l’exil, le plus souvent contraint, d’environ un million de Juifs vivant, parfois depuis des millénaires, dans les pays arabes, en Turquie et en Iran, dela fin des années 1940 aux années 1970. Constituent un des éléments essentiels, malheureusement celé, du dialogue interreligieux et du dialogue avec les musulmans.

« Nous avons publié des documents montrant que certaines autorités musulmanes pouvaient manifester une compréhension favorable aux Juifs à différentes époques. Sans la protection (« dhimma ») du sultan, le sort des Juifs aurait été encore pire. La publication de ces centaines de témoignages, à forte charge émotive, ne vise pas un dessein polémique. Nous ne souhaitons pas attiser de vieilles rancunes ou freiner les tentatives de dialogue interreligieux. Nous sommes persuadés – comme Bat Ye’or l’a affirmé dans ses écrits – que tout dialogue entre Juifs et musulmans qui ne reconnaîtrait pas la réalité historique de la dhimmitude, est condamné à s’enfermer dans des boniments infructueux et obérant un avenir fondé sur l’acceptation de l’altérité dans l’égalité. Magna est veritas, et praevalebit / La vérité est puissante, et triomphera », a déclaré David G. Littman, en 2010.


Paul B. Fenton et David G. Littman, L’exil au Maghreb. La condition juive sous l’islam 1148-1912. Editions PUPS (Presses universitaires de Paris Sorbonne), Collection Religions dans l’histoire, 2010. 16 x 24. 800 pages. 60 ill. en noir, HT de 8 pages couleurs. ISBN : 978-2-84050-725-3. 32 €


Visuels de haut en bas :
Cartes du Maroc et de l'Algérie, Paul . Fenton et David G. Littman
© DR

Alfred Dehodencq,
L’Exécution de la Juive (Solika Hatchuel, martyrisée en 1834),
huile sur toile, 1861,
Paris, musée d’art et d’histoire du Judaïsme
© RMN/Hervé Lewandowski

Sanya,
« Synagogue d’Alger », (ca 1840),
Paris, musée d’art et d’histoire du Judaïsme


EXTRAITS DU LIVRE 


A 2. CONVERSION FORCÉE AU MAGHREB (VERS 1146)
Abd al-Mu’min de Sous [souverain almohade, rég. 1130-1163] « conquit Tlemcen et massacra tous [les Juifs] de la ville sauf ceux qui apostasièrent ». (p. 69)
(Trad. de la lettre judéo-arabe de Salomon b. Juda al-Sijilmassî écrite vers 1146)

A 10. LE TRAITÉ D’AL-MAGHÎLI CONTRE LES JUIFS (Algérie)
« Combattre et tuer les Juifs et les chrétiens est une des obligations imposées par Allah. Le glaive ne cessera d’être brandi au-dessus de leurs cous qu’à condition qu’ils versent le tribut [jizya] et qu’ils soient humiliés… La jizya [la capitation] est la somme que doit verser chaque dhimmi mâle, adulte, libre, sain d’esprit, cohabitant avec les musulmans, payable au terme de chaque année de la manière qui est prescrite par la sharî‘a… Après qu’on l’ait perçue, le [dhimmi] sera frappé sur la nuque et repoussé avec brusquerie… Le but de la [clause] de cette humiliation, est de leur imposer l’abjection et la dégradation dans leur façon de parler, d’agir et de se comporter en toutes circonstances, afin qu’ils soient de cette façon sous le talon de tout musulman, homme et femme, libre, esclave ou servante ». (p.100-101)
(Trad. d’Al-Maghîlî, Risâla fî l-yahud (« Traité contre les Juifs »), vers 1495)

A 14. CONDITION DES JUIFS D’ALGER VUE PAR UN CAPTIF CHRÉTIEN (1581)
« Ces gens sont tenus par les musulmans en un tel état d’abjection qu’un enfant maure rencontrant un Juif, si considérable qu’il soit, lui fera ôter son bonnet, déchausser ses sandales, et avec celles-ci, lui donnera mille soufflets sur le visage, sans que le Juif ose se défendre ou remuer, n’ayant d’autre ressource que de s’enfuir dès qu’il le peut ». (p. 118)
(Diego de Haëdo, Topographie et Histoire générale d’Alger [1612])
A 18. « ILS SONT OBLIGÉS DE S’HABILLER DE NOIR… UNE COULEUR QUE LES TURCS MÉPRISENT » (ALGER, 1724)
Les Juifs « sont obligés d’être habillés de noir depuis les pieds jusqu’à la tête, pour les distinguer par une couleur que les Turcs méprisent… Ils ne peuvent sortir du royaume qu’ils n’aient donné caution pécuniaire de leur retour ». (p. 124)
(Jacques Philippe Laugier de Tassy, Histoire du Royaume d’Alger – Un diplomate français à Alger en 1724)
A 28. « ILS SONT OPPRIMÉS PAR LES CLASSES SUPÉRIEURES, ET INJURIÉS ET INSULTÉS PAR LA POPULACE » (ALGER, 1816)
« Le noir étant une couleur haïe parmi les Maures, c’est la seule qui soit permise aux Juifs. En passant dans les rues, ils sont exposés à toute sorte d’insulte, même de la part d’enfants. Si le Juif s’avise de lever sa main en sa propre défense, elle est coupée. En revanche, si un Juif est assassiné par un musulman, ce dernier n’a rien à craindre pour sa vie…
Le Juif ne peut changer son lieu de résidence, ni monter un cheval, ni porter une épée, sans une autorisation spéciale. Et pourtant, sous toutes ces conditions vexatoires et humiliantes, on ne connaît presque pas de renégats Juifs. On leur laisse le libre exercice de leur religion, et il semblerait que ce privilège soit considéré comme une compensation pour toutes leurs souffrances ». (p. 150-152)
(Trad. de George Anson Jackson, Algiers, 1817)
A 54. ENLÈVEMENT ET ISLAMISATION D’ENFANTS JUIFS PAR LES MAURES (1760)
« Dans d’autres villes », les Juifs « demeurent habituellement ensemble autant que possible, mais néanmoins parmi les Maures ; cela présente pour eux le désagrément que ceux-ci volent leurs jeunes enfants, et par zèle religieux, les éduquent en secret dans la religion musulmane, jusqu’à ce qu’ils aient atteint un âge où leurs parents ne les reconnaissent plus ou bien les trouvent si fervents musulmans qu’ils ne veulent et n’osent les reconnaître comme leurs enfants ». (p. 195-196)
(Georgius Höst, Nachrichten von Marokos und Fes, im Lande selbst gesammelt, in den Jahren 1760 bis 1768, Kopenhagen, 1781)
A 66. LE SAC DES MELLAHS DE TÉTOUAN ET DE MARRAKECH VU PAR UN MUSULMAN (1790)
« Le samedi, deuxième jour dudit mois de cha‘bân [17 avril 1790], notre maître al-Yazîd – qu’Allah lui confère la victoire – donna l’ordre de piller le mellah de Tétouan. Ils y trouvèrent une quantité considérable de biens – environ 100 quintaux – qui comprenaient des marchandises, du lin, et du lainage. Parmi les articles de bijouterie appartenant aux Juifs, on comptait, entre autres, de l’or, de l’argent et des joyaux. Ils violèrent les femmes juives et outragèrent leurs vierges, n’en épargnant aucune… Puis [Yazîd] leur ordonna de mettre à sac le mellah [de Marrakech]. Ils se mirent à massacrer les Juifs, à les piller, à violer leurs femmes et à déshonorer leurs jeunes filles. Ce fut un événement formidable ». (p. 239)
(Trad. de Muhammad ad-Du‘ayyif ar-Ribâtî, Ta’rîkh ad-dawla as-sa‘adiyya, « Histoire de la dynastie sa‘dide »)
A 128. UNE DESCRIPTION SAISISSANTE DE LA DHIMMITUDE (1903)
« En conséquence de son double caractère de tributaire que lui imprime le droit musulman, et de protégé qui lui valent les principes féodaux usités au Maghreb, le Juif vit dans un quartier qui est complètement séparé de la médina et se trouve accolé aux murs de la kasbah… Au Maroc, la population juive est uniformément très misérable… À l’heure actuelle, la grande masse israélite continue à vivre dans la pauvreté et dans l’ordure ; les mellahs sont surpeuplés et dévastés par de constantes épidémies ; la plupart des Juifs gagnent péniblement leur vie… L’enthousiasme (dans le mellah) est aussi prompt que la panique et les nouvelles les plus extraordinaires y prennent corps avec une excessive rapidité ». (p. 363-366)
(Anonyme, « Au Maroc », Journal des débats, 152, 2 juin, 1903)


Quelques repères historiques de l’Algérie


La présence des Juifs en Afrique du Nord remonte à l’époque des Carthaginois. Fuyant les persécutions dans l’Occident médiéval chrétien, et après la Reconquista, les Juifs affluent en Afrique du Nord. 

1056
Règne des Almoravides jusqu’en 1147, puis des Almohades (1120-1230) qui contraignent les Juifs à la conversion à l’islam, l’expulsion, la fuite ou la mort.


1261
Début du califat des Fatimides, dont la capitale est Le Caire.


XIVe s-XVe s
Expulsés de l’Espagne chrétienne (1391, 1492) puis du Portugal (1497), des Juifs se réfugient dans des villes d’Afrique du Nord.


1517
Califat ottoman qui s’étend sur une partie de l’Asie, de l’Afrique et une partie de l’Europe de l’Est, et sera aboli en 1924 par Atatürk, président turc.


XVIIes
Au sein de la Sublime Porte, les Régences, notamment celle d’Alger, acquièrent une quasi-indépendance.
Arrivée des Granas ou Gorneyim, Juifs originaires de Livourne.


1805
L’assassinat de Naftali Bûjanâh (Busnach), shaykh al-yahud, dénommé aussi muqaddam ou amîn (chef) des Juifs d’Alger, est suivi d’une émeute antijuive.


1815
Isaac Aboulker, grand rabbin d’Alger, est décapité lors d’une émeute antijuive.


1830
David Bacri avait été nommé par Napoléon consul général à Alger. Il est décapité par ordre du dey d'Alger. Début des hostilités entre l’Empire ottoman et la France.
5 juillet. Acte de capitulation. Début de la colonisation française qui libère les Juifs du statut de dhimmis (« protégés » dans un Etat régi par la loi musulmane).


1832
Ouverture d’écoles juives prodiguant un enseignement en français.
 
1835
 
6 décembre. Massacre des Juifs de Mascara.
1845
9 novembre. Ordonnance royale de Saint-Cloud créant un Consistoire central à Alger, et deux autres à Oran et Constantine.
Financement par l’Etat d’écoles juives.


1865
14 juillet. Sous le Second Empire, le senatus-consulte permet à tous les indigènes d'Algérie, Juifs comme musulmans, qui le souhaitent de devenir citoyens français.


1870
24 octobre. A l’aube de la IIIe République, le décret Crémieux accorde la nationalité française aux Juifs nés en Algérie, sauf à ceux du Mzab, région du Sahara qui est « pacifiée » en 1882.


1896
Emeutes antijuives à Alger et en 1898.


1897
Emeutes antijuives à Oran.


Quelques repères historiques du Maroc

La communauté juive du Maroc, dont la présence remonte à l’Antiquité, est composée de deux groupes ethnico-culturels : les toshavim, ou « autochtones », et les megorashim, « expulsés (d'Andalousie) », dont certains sont les ancêtres de toshavim.

A Tanger et à Tétouan, les Juifs parlent une langue, la haketia, qui à l'origine était du judéo-espagnol, un idiome « recastillanisé » au XIXe siècle et aujourd’hui très proche de l’espagnol moderne.

1056
Règne des Almoravides jusqu’en 1147, puis de celui des Almohades (1120-1230) qui contraignent les Juifs à la conversion à l’islam, l’expulsion, la fuite ou la mort.




1261
Califat des Fatimides, dont la capitale est Le Caire.




XIV-XVe s.
Expulsés de l’Espagne chrétienne (1391, 1492) puis du Portugal (1497), des Juifs se réfugient dans des villes d’Afrique du Nord.




1465
Tous les Juifs de Fès sont massacrés.



1517
Califat ottoman qui s’étend sur une partie de l’Asie, de l’Afrique et une partie de  l’Europe de l’Est, et sera aboli en 1924 par Atatürk, président turc.




1790
Sac des mellahs (quartiers Juifs) de Tétouan et de Marrakech.




1820
Pogrom dans le mellah de Fès, répété en 1822. Les Juifs décrètent un deuil de trois ans.




1834
Zulayka Hajwal (Solika Hatchuel), belle juive de Tanger enlevée pour être convertie à l’islam, mais restée fidèle à sa foi, est exécutée à Fès pour apostasie. Cette tragédie inspire au peintre français orientaliste Alfred Dehodencq (1822-1882), qui séjourna au Maroc, son tableau L’exécution de la Juive (1861).


1860
Guerre hispano-marocaine. Exil de Juifs de Tétouan et de Tanger en Espagne.


1862
Fin décembre. Première école de l’Alliance israélite universelle (AIU) à Tétouan


1863
« Affaire de Safi » : allégation fausse et diffamatoire contre des Juifs accusés d’avoir tué le consul espagnol.


1864
Dâhir du sultan reçu par Sir Moses Montefiore et qui sera modifié par un 2e dâhir.


1906
La conférence d’Algésiras entérine les positions économiques de France, titulaire de droits particuliers, la Grande-Bretagne, l’Allemagne et l’Espagne, et soumet le Maroc à un contrôle international. Mécontente, l’Allemagne tente de récupérer une partie du pays, ce qui induira la crise dAgadir (1911).


1907
Massacre des Juifs de Casablanca et de Settat.


1912
30 mars. Le traité de Fès instaure un protectorat français au Maroc.
Avril. Massacre des Juifs de Fès.


Articles sur ce blog concernant :
Affaire al-Dura/Israël
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Il ou elle a dit...
Judaïsme/Juifs
Monde arabe/Islam
Shoah (Holocaust)
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Cet article a été publié le 29 mars 2012, puis le :
- 16 avril 2012 à l'approche du centenaire du Tritel (pogrom antisémite) à Fès (17-19 avril 1912, 30 nissan 5672). Du 16 au 18 avril 2012, un colloque à l'Institut Ben Zvi, à l'université Bar-Ilan, au Centre de recherche français à Jérusalem (CRFJ) en a rappelé le souvenir., et le 27 décembre 2012 alors que le MAHJ présente l'exposition Juifs d'Algérie ;
- 19 octobre 2013 : Llassociation Morial organise le colloque Commémoration du rétablissement du décret Crémieux 20 octobre 1943-20 octobre 2013, au Centre communautaire de Paris, le 20 octobre 2013, de 14 h à 19 h ;
- 9 décembre 2013 à la mémoire des Juifs massacrés à Mascara (Algérie) le 6 décembre 1832 par des tribus arabes et des troupes d'Abdelkader "ayant abandonné leur chef".
Il a été modifié le 9 décembre 2013.
Ce livre a été vendu lors de la conférence-débat de Pascal Hilout intitulée Islam, islamisme et antisémitisme et organisé(e) par le Cercle Massignon au Carré parisien - 1, rue du général Beuret, 75015 Paris - le 2 avril 2012, à 19 h 30.