Citations

« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement et le commencement de tout est le courage » (Vladimir Jankélévitch).
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit » (Charles Péguy).

mardi 19 mars 2019

« Les évadés de Rawa Ruska, témoins de la Shoah » par Chochana Boukhobza


Toute l'Histoire rediffusera le 21 mars 2019 à 18 h 43 « Les évadés de Rawa Ruska, témoins de la Shoah », documentaire bouleversant par Chochana Boukhobza. Au camp nazi disciplinaire de Rawa Ruska, ville située en Galicie ukrainienne près de la frontière polonaise, étaient envoyés des soldats, généralement français, détenus comme prisonniers de guerre ayant tenté de s’évader ou ayant commis des actes de sabotage. 


Dès 1940, des « soldats français, enfermés dans des camps de prisonniers en Allemagne, s'évadent pour tenter de rejoindre la France ». La Convention de Genève reconnait aux prisonniers de guerre le droit de s'évader.

« Plusieurs fois repris, 25 000 d'entre eux sont alors envoyés dans un camp de répression à l'Est, situé à Rawa Ruska, en Galicie » ukrainienne. Forte de 30 000 habitants, cette ville est « située à la frontière entre l’Ukraine et la Pologne, à quelques kilomètres des lieux de l’extermination nazis », le « Judenkreiss » (Triangle de la mort). Cette cité se trouve dans un angle d’un triangle dont le sommet a pour nom Treblinka. Dans l’angle opposé, vers l’ouest : le camp d’Auschwitz. Cette région ukrainienne s'avère une des principales zones d’extermination des Juifs européens, par les Einsatzgruppen.

Les Ukrainiens accueillent avec joie les Allemands après leur rupture du pacte germano-soviétique et leur offensive vers l'Est. A Lwów, les Allemands découvrent dans les prisons des cadavres d'Ukrainiens, et ils désignent à la vindicte populaire les Juifs comme boucs-émissaires. Les Ukrainiens provoquent un pogrom.

Dans ce camp, avant l’arrivée des militaires français, la quasi-totalité des officiers et soldats russes y étaient morts de faim, de froid, et de mauvais traitements. Les Juifs portaient les cadavres de Russes dans les fosses communes.

Les "fortes têtes" sont affectés au Stalag 325 du camp de répression à Rawa Ruska. En juillet 1942, devant l'insistance de la Croix-Rouge à visiter ce Stalag, les dirigeants du camp envoient des détenus dans des sous-camps, améliorent la présentation du camp, etc. Ce Stalag sera démantelé en janvier 1943. Les prisonniers sont envoyés en Poméranie ou chargés de déblayer les ruines de villes bombardées par les Alliés. Les tentatives d'évasion se poursuivent. Un des prisonniers alerte par un rapport sur la Shoah.

Le camp n'était pas illuminé le soir. Pour se débarrasser des poux, des prisonniers français utilisent le chlore. Si celui-ci s'avère efficace contre les poux, il brûle les cordes vocales des prisonniers. Près d'une centaine de prisonniers empruntent un tunnel pour s'évader. Ils sont traqués : certains sont abattus par les Nazis, d'autres parviennent à Varsovie et, avec l'aide de la Croix-Rouge, rejoignent Paris par train. D'autres encore, repris et ramenés au camp.

Certains militaires travaillent avec des Juifs dans les travaux imposés par les Nazis dans la ville. Les Nazis leur ordonnaient de casser les pierres tombales, les stèles en pierre des cimetières juifs pour construire une route.

Dans cette région, ces soldats « sont bientôt confrontés à l'extermination de la population juive par la Waffen SS et les milices ukrainiennes ». Certains voient les exécutions de Juifs au bord d'excavations, creusées par les Juifs avant d'être fusillés, et transformées en fosses communes.

Parmi ces militaires français prisonniers : Claudius Desbois, le grand-père du père Patrick Desbois qui a fondé Yahad-in Unum, association qui interviewe les témoins de la "Shoah par balles", cherche les lieux où ont été assassinés les Juifs et collecte les preuves de ces pans d'Histoire longtemps ignorés ou minorés. "À l'initiative de l'association Yahad-in Unum Rava-Rouska, ville d'Ukraine située à proximité de la frontière polonaise, constitue un lieu emblématique des violences nazies à l'Est. Elle présente la singularité d'avoir rassemblé sur son sol des prisonniers de guerre soviétiques, des détenus français d'un camp de représailles et une population juive. Entre 1941 et 1943, plus de 10 000 Juifs de Rava-Rouska ont été assassinés. Une partie d'entre eux fut déportée et gazée à Belzec, une autre fut fusillée à Rava-Rouska. L'extermination des Juifs par fusillade dans les villes et villages des victimes la « Shoah par balles » constitue un volet peu connu de l'histoire de la Shoah. Rava-Rouska occupe une place à part dans les recherches de Yahad-in Unum : elle est le lieu originel du travail de collecte de témoignages engagé voici dix ans. L'enquête menée sous forme de plusieurs missions réalisées entre 2004 et 2012 a bénéficié d'un apport archivistique conséquent, en particulier du rapport de la Commission d'enquête soviétique de 1944 établissant l'ampleur des crimes nazis sur la base d'exhumations médico-légales et de dépositions de témoins. La confrontation entre ces sources et les données recueillies sur le terrain a permis de documenter, à partir d'une étude de cas, l'entreprise génocidaire nazie telle qu'elle s'est incarnée dans les massacres de masse en Galicie orientale".

Témoignages à Nuremberg
Lors du procès de Nuremberg, le camp de Rawa Ruska, est évoqué comme lieu où ont été commis des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité.

A l’audience du 13 février 1946 de ce procès des criminels nazis, le Colonel Polrovky fait la déposition suivante :
« Lors de l’audience du 29 janvier 1946, le témoin Paul Roser (prisonnier de guerre français) fut interrogé. Il a indiqué comment, en quatre mois de temps, sur 10 000 Russes qu’il avait vus, prisonniers de guerre dans le camp allemand de la ville de Rawa-Ruska, il ne resta que 2 000 hommes en vie [...] Ce camp fut organisé´ par les Allemands dans les baraquements à` proximité´ du chemin de fer. Des barbelés l’entouraient [...]. Les Allemands y avaient rassemblé´ de 12 000 à` 15 000 hommes. On les nourrissait avec des pommes de terre gelées et non épluchées. On les gardait dans des baraquements non chauffés pendant l’hiver... Les prisonniers de guerre étaient amené´s tous les jours sous escorte au travail de 4 à 5 heures le matin jusqu’à 10 heures du soir. Exténués, affamés, transis, ils étaient entassés dans des baraquements dont on avait pris soin de laisser tout le jour les portes et les fenêtres ouvertes, afin que le froid pénétrât dans les baraques et que l’on y gelât. Au matin, sous la surveillance des soldats allemands, les prisonniers eux-mêmes devaient transporter des centaines de cadavres avec des tracteurs, jusqu’au bois de Volkovitchski, où` ces cadavres étaient entassés dans des fosses préparées à` l’avance. Au moment où` les prisonniers étaient emmenés au travail, les Allemands postaient à la porte de sortie une troupe de soldats armés de fusils et de pieux. Les prisonniers, qui se mouvaient difficilement par suite de la faim et du froid, étaient poursuivis a` coup de pieux à la tête ou encore transpercés à` coup de baïonnette. »
Lors de l’audience du 29 janvier 1946, l’aspirant Paul Roser a déclaré :
« Nous étions obsédés parce que nous savions tout ce qui se passait autour de nous. Les Allemands avaient transformé´ la région de Lemberg Rawa-Ruska en une espèce d’énorme ghetto. On avait emmené´dans cette région, où` les Israélites étaient déjà nombreux, des Juifs de tous les pays d’Europe. Tous les jours, pendant cinq mois, sauf une interruption de six semaines environ, en août et septembre 1942, nous avons vu passer à 150 mètres de notre camp, un, deux, quelquefois trois convois de wagons de marchandises, dans lesquels étaient empilés hommes, femmes et enfants. Un jour, une voix venue de ces wagons nous cria : ‘‘Je suis de Paris, nous allons à la boucherie’’. Très souvent, des camarades qui sortaient du camp pour aller travailler trouvaient des cadavres le long de la voie ferrée. Nous savions vaguement à l’époque que ces trains s’arrêtaient à` Belzec, lieu situé à` 17 kilomètres de notre camp, et que là` on procédait à l’exécution de ces malheureux par des moyens que j’ignore. Une nuit en juillet 1942, nous avons entendu des rafales de mitraillette toute la nuit, des hurlements de femmes, d’enfants. Le lendemain matin, des bandes de soldats allemands parcouraient les seigles, au bord de notre camp, la baïonnette basse, et cherchant des gens cachés. Ceux de nos camarades qui sont sortis ce jour-là pour le travail nous ont rapporté avoir vu des morts partout en ville, dans les ruisseaux, dans les granges, dans les maisons. Par la suite, certains de nos gardiens, qui avaient participé à l’opération, nous ont complaisamment expliqué que 2 000 Juifs avaient été exécutés, cette nuit-là, sous le prétexte que deux SS avaient été assassinés dans la région. »
« Huit rescapés, aujourd'hui centenaires, évoquent cette page dramatique et traumatisante de leur histoire personnelle, et témoignent de l'enfer qu'ils ont vécu au sein du camp disciplinaire de Rawa Ruska ».

Née à Sfax (Tunisie), Chochana Boukhobza est une romancière et réalisatrice française juive. Sa famille a subi les persécutions du régime de Vichy et de l'occupant nazi. En 1975, élève du lycée Yabné (Paris), Chochana Boukhobza avait recopié sur des "cartes les noms, prénoms, âge des Juifs raflés sur le sol de France et qui étaient morts dans les camps d’internement, des Juifs exécutés sur le sol de France pour avoir résisté à Pétain, des Juifs expédiés à Auschwitz au seul prétexte qu’ils étaient Juifs. Pour ceux qui avaient été envoyés à Auschwitz, on ajoutait la date de leur déportation, le numéro de leur convoi et leur numéro de matricule qui leur avait été attribué à Drancy ou à Compiègne". Un travail effectué à la demande de Serge Klarsfeld qui préparait son « Mémorial de la déportation des Juifs de France ».  Son roman « Un été à Jérusalem »  a reçu le Prix Méditerranée 1986, et « Le Cri », a été finaliste du Prix Fémina 1987. Son documentaire « Les petits héros du ghetto de Varsovie » évoquait l’histoire de 18 enfants juifs, âgés de 6 ans à 15 ans, qui étaient parvenus à survivre dans la zone aryenne de la ville polonaise, après la liquidation du ghetto.

Son documentaire « Les évadés de Rawa Ruska, témoins de la Shoah » relate « l’histoire des détenus du camp disciplinaire de Rawa Ruska, qui était destiné aux prisonniers de guerre ayant tenté de s’évader », dont Raymond Dunand, Alain Fournier et Henri Brisson.
      

Les Films d’ici, avec la participation du Centre national du cinéma et de l’image animée, du Ministère de la défense, Secrétariat général pour l’administration, Direction de la mémoire, du patrimoine et des archives, de France 3, avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah et de la Fondation CARAC, 2015, 62 min
Sur France 3 les 9 février à 23 h 15 et 25 février 2017 à 2 h 30, 1er mars 2018 à 2 h 45
Sur Toute l'Histoire les 10 mars 2019 20 h 45, 13 mars 2019 à 7 h 53, 15 mars 2019 à 22 h 32, 21 mars 2019 à 18 h 43

Visuels : © Les Films d'ici

Articles sur ce blog concernant :
Articles in English
Les citations sont extraites du dossier de presse. Cet article a été publié le 9 février 2017, puis le 28 février 2018.

« The Immigrant » par James Gray


« The Immigrant » (2013) est un film réalisé par James Gray. Un « mélo déchirant, signé James Gray, qui met en scène l’envers du rêve américain, l’âpreté de l’exil et la force de l’espoir ». "1920, deux sœurs polonaises arrivent à New York après un long voyage. À Ellis Island, Magda, atteinte de tuberculose, est placée en quarantaine tandis qu’Ewa fait la connaissance de Bruno, un souteneur sans scrupules. Dans l’espoir de sauver sa sœur, Ewa se livre à la prostitution pour le compte de Bruno. L'arrivée d'Orlando, le cousin illusionniste de Bruno lui redonne confiance". Les 18 mars 2019 à 15 h 30, 22 mars 2019 à 11 h 30 et 28 mars 2019 à 17 h 25TCM Cinéma diffusera ce film. 
  

« New York, 1921. Ewa et sa sœur Magda, qui émigrent de Pologne, débarquent à Ellis Island, la Terre promise au fond des yeux. Mais Magda, tuberculeuse, est aussitôt placée en quarantaine, avant son expulsion programmée, au grand désespoir d’Ewa, qui jure de la sortir de là. Isolée et désemparée, cette dernière est bientôt recueillie par Bruno Weiss, un proxénète, homme tout à la fois providentiel et vénéneux, qui lui propose du travail en échange de la libération de sa sœur. Pour sauver Magda, Ewa, la catholique, consent alors à se prostituer avant qu’Orlando, illusionniste et cousin de Bruno, ne fasse renaître en elle un espoir, sous le regard fou de jalousie du maquereau ».

Mirage américain
« Épopée tragique aux accents dostoïevskiens, The immigrant suit le sacrifice sublime de son héroïne comme un long chemin de croix, jusqu’à la rédemption et la grâce. Car en acceptant la souillure par amour pour sa sœur, Ewa n’en finit plus de s’élever ». 

« Dans le New York corrompu des années 1920 aux allures de XIXe siècle, porte d’un dévorant mirage américain, c’est aussi la rencontre de deux âmes perdues – Ewa, la catholique, que Marion Cotillard incarne avec force, tout en douleur retenue, et Bruno, le maquereau, en proie au désir, incarné par Joaquin Phoenix » [frère de River Phoenix], « touchant d’ambivalence et de fragilité. Des êtres qui se déchirent pour se révéler et peut-être mieux se pardonner ». 

« Liens du sang, conflits intérieurs, âpreté de l’exil et perversion du capitalisme : James Gray met en scène, dans un très religieux clair-obscur, un bouleversant mélo ».

James Gray considère que c'est son film « le plus personnel ». Il « avait évoqué les racines juives russes de sa famille dans son tout premier film, Little Odessa (1994) ». Il « s’est inspiré de photos prises par son grand-père, arrivé de Russie à Ellis Island en 1923, ainsi que des anecdotes de l’un de ses arrière-grands-pères, tenancier de bar dans le Lower East Side à New York, à la même époque ».

« Mes grands-parents sont arrivés aux Etats-Unis de Russie – ou d’Ukraine, selon l’époque dont on parle. Ils venaient d’Ostropol, une ville proche de Kiev. Les parents de ma grand-mère ont été assassinés par l’armée russe blanche pendant la guerre civile, lors d’un pogrom. Et en 1923, mon grand-père et ma grand-mère sont arrivés aux Etats-Unis en passant par Ellis Island. J’ai entendu, bien sûr, d’innombrables anecdotes sur Ellis Island, et le lieu m’a longtemps obsédé. J’y suis allé pour la première fois en 1988, avant la restauration de l’île. Tout était resté intact, comme figé par le temps. C’était une vision troublante, ces formulaires d’immigration à moitié remplis, répandus par terre… Ellis Island m’est apparue comme un endroit hanté par des fantômes, ceux de toute ma famille. J’ai donc conçu le projet d’un film qui viendrait de cette histoire. Et puis j’avais aussi, du côté de ma mère, un arrière-grand-père qui tenait un restaurant dans le Lower East Side et y côtoyait tout un tas de personnages douteux. Je me suis renseigné sur ce monde, et j’ai découvert un souteneur local qui s’appelait Max Hockstim. C’est ainsi qu’est né Bruno, ce personnage qui recrute à Ellis Island les femmes célibataires auxquelles on refuse l’entrée aux Etats-Unis et les enrôle dans son harem. Je trouvais que cette histoire pouvait être passionnante, si on l’alliait à l’expérience de l’immigration que mes grands-parents avaient vécue, ce sentiment déchirant d’avoir été arraché à l’Europe de l’Est. Émigrer pour les Etats-Unis était un processus plein de regrets et d’angoisse, et bien sûr d’impatience », a déclaré James Gray.

En 2013, le film a été présenté au Festival de Cannes dans le cadre de la Sélection officielle. Marion Cotillard a reçu le New York Film Critics Circle Award 2014 et le Toronto Film Critics Association Awards 2014 de la Meilleure actrice.


« The Immigrant » par James Gray
Etats-Unis, 2013, 110 min
Image : Darius Khondji
Montage : John Axelrad, Kayla M. Emter
Musique : Christopher Spelman
Production : Worldview Entertainment, Keep Your Head, Kingsgate Films
Producteur/-trice : James Gray, Anthony Katagas, Greg Shapiro, Christopher Woodrow
Scénario : James Gray, Richard Menello
Avec Marion Cotillard, Joaquin Phoenix, Jeremy Renner, Dagmara Dominczyk, Jicky Schnee, Angela Sarafyan
Sur Arte le 14 décembre 2016 à 20 h 55
Sur OCS City le 3 novembre 2017, à 9 h 45
Sur TCM Cinéma les 18 mars 2019 à 15 h 30, 22 mars 2019 à 11 h 30 et 28 mars 2019 à 17 h 25

A lire sur ce blog :
Articles in English
Les citations sur le film sont d'Arte et du dossier de presse.
Cet article a été publié le 14 décembre 2016, puis le 31 octobre 2017.

lundi 18 mars 2019

« Elles l’ont combattu. Femmes contre le totalitarisme au XXe siècle » par Marc Crapez


« Elles l’ont combattu. Femmes contre le totalitarisme au XXe siècle » est un ouvrage de Marc Crapez, avec la participation de Biljana Vučetić, Verónica Vives et Delphine Denuit. Une anthologie essentiellement sur les totalitarismes communistes, fascistes et nazis perçus par des intellectuelles ou témoins, contemporaines de ce système politique au XXe siècle. La deuxième édition du colloque « Femmes contre le totalitarisme » a pour titre Insurgées contre la Tyrannie et se tiendra du 19 au 21 mars 2019 à Paris.

« Elles l’ont combattu. Femmes contre le totalitarisme au XXe siècle » par Marc Crapez
« L’œuvre de Bat Ye’or et sa réception. Jusqu’où la contradiction est-elle possible ? »


Par les armes, par les mots ou par d’autres voies, Les femmes ont combattu le totalitarisme au XXe siècle. 

Depuis quelques décennies, historiens et sociologues ont souligné l’importance de ces femmes dans ce combat essentiel, ainsi que la multiplicité et la variété de leurs actions.

A ces femmes valeureuses rend hommage « Elles l’ont combattu. Femmes contre le totalitarisme au XXe siècle », livre de Marc Crapez, politologue et chercheur à l’université Paris X, avec la participation de Biljana Vučetić , de l’Institut historique de Belgrade, Verónica Vives, de l’Université de Barcelone, Delphine Denuit, journaliste. « Parce que le monde libre leur doit sa victoire ».

Si la notion du terme « totalitarisme » par Marc Crapez, auteur d’« Antagonismes français », peut sembler un peu réductrice, ce florilège met en relief la lucidité précoce de ces combattantes, leur analyse pertinente du phénomène totalitaire et des enjeux de leur combat, la clarté et la limpidité de leur style. 

Sur ces « femmes soldats, héroïnes de la liberté » opposées à Staline, Hitler, Mussolini ou Mao, aux nationalités diverses et ayant combattu « la propagande, l’idéologie, les camps », cet ouvrage présente une courte biographie suivie d’un de plusieurs extraits de livres, articles, carnets secrets ou brochures clandestines ». Ce qui suscite la curiosité d’en savoir plus sur elles.

Certaines femmes sont célèbres, notamment Sophie Scholl, étudiante allemande du réseau anti-nazi « La Rose blanche » (Die Weiße Rose) « guillotinée à vingt-deux ans » ou la « philosophe Simone Weil, gaulliste de la première heure ». 

On découvre des résistantes méconnues : « l’essayiste Victoria Ocampo qui a sauvé Gisèle Freund du régime nazi en 1941, Dorothy Thompson qui appelait, sur la BBC, les Américains et les Anglais à soutenir la cause de Churchill, la pianiste Zhu Xiao-Mei, emprisonnée dans un camp de travail »…

Sofia Casanova, grand reporter, dresse un parallèle entre la Révolution bolchevique et la Terreur sous la Révolution française, Maria Spiridonova, morte au Goulag, souligne la méfiance des bolcheviques à l’égard des masses, notamment des ouvriers. Erika Mann, écrivain, se distingue des jeunesses hitlériennes par un état d’esprit : « le sens de la vérité ». Elena Bonner déplore que la peur ait perduré à la mort de Staline et une société « sans convictions authentiques [dépourvue] de critères moraux et de la capacité à distinguer la vérité du mensonge et le bien du mal ».

On demeure effrayé par les horreurs commises par ces totalitarismes drapés souvent dans la vertu, se réclamant de la justice ou de l’égalité - privilèges de la nomenklatura bolchevique -, dotés d’un appareil répressif imposant une peur permanente et mus par le mépris de la vie.

Un document d’histoire exceptionnel qui propose un angle intéressant sur l'Histoire.

2e colloque 
"La deuxième édition du colloque « Femmes contre le totalitarisme » a pour titre Insurgées contre la Tyrannie et se tiendra du 19 au 20 mars 2019 à Paris. Ce colloque "porte sur les tenants et aboutissants de la question plus générale des femmes face à la tyrannie, qui permet d'appréhender les possibilités de résistance ou de soulèvement devant un arbitraire caractérisé et/ou répété. Constatant une amnésie séculaire sur l’apport des femmes à la pensée et, spécialement, à cette séquence majeure de l’histoire que fut le totalitarisme, on s’attachera à réhabiliter leur réflexion stratégique et leur apport à la philosophie politique."

"Constatant une amnésie séculaire sur l’apport des femmes à la pensée et, spécialement, à cette séquence majeure de l’histoire que fut le totalitarisme, on s’attachera à réhabiliter leur réflexion stratégique et leur apport à la philosophie politique. A plus d’un titre, Arendt est l’arbre qui cache la forêt. Le thème de la deuxième édition du colloque « Femmes contre le totalitarisme » sera : « Insurgées contre la tyrannie ».

"Au-delà du geste emblématique d’Antigone, le devoir sacré d’insurrection devant la tyrannie est l’un des principes du contrat social, pacte originel ipso facto noué au fondement des sociétés. D’une part, le souverain peut, exceptionnellement, errer et faillir. D’autre part, « Omni potestas a Deo sed per populum ». Légitime est donc l’insurrection devant les abus de pouvoir répétés d’un arbitraire caractérisé (a contrario certaines situations furent débloquées par un Consulat transitoire). Le problème soulevé par Plutarque dans ses « Vertus de femmes », au sujet de Léaïna ou, au 16e siècle, dans « Vindiciae contra tyrannos », se réfère aux mêmes principes que les débats autour de l’article 155 de la constitution espagnole : le Catalan Puigdemont est-il un fuyard factieux ou résiste-t-il à une oppression sans issue ?"

"Cette focale permet une extension du domaine de la lutte antitotalitaire au tyrannicide, voire au geste d’insoumission anti-tyrannique. Des incursions chronologiques hors du 20e siècle peuvent renforcer la compréhension du phénomène totalitaire. Aussi s’intéressera-t-on d’abord aux dissidentes du totalitarisme, Celia Strachey, Margaret Buber-Neumann ou Eve Curie. Mais une approche comparée pourra porter sur les opposantes à un état de fait tyrannique : sœurs Mirabal, Taslima Nasreen ou Anna Politkovskaïa. Sachant que la médiatisation introduit des oscillations et des biais de perception qui ménagent l’usurpateur (Erdogan face aux Kurdes défendus par Leïla Zana) ou usurpent la posture anti-tyrannique (témoignage sujet à caution de Yeon-mi Park sur la Corée du Nord)."

"L’insurrection anti-tyrannique mène à la résistance, mot tiré du latin resistere, qui implique l’engagement dans une action dangereuse. Mais le propre du totalitarisme n’est-il pas d’ôter les possibilités d’insurrection et de résistance ? Toute déviance est pathologisée et sa répression euphémisée. Ainsi, sous le nazisme, les récalcitrants sont réprimés par la loi de décembre 1934 contre le « commérage délictueux », ou par des tribunaux spéciaux chargés de « prévenir ou détruire les esprits instables ». Ces « ennemis de l’État » sont ensuite placés en « détention préventive », meurent de « causes inconnues », se « suicident », ou sont transférés dans des « centres de réhabilitation » pour être « rééduqués ». Supprimer un être humain est codé en « ramasser un traînard » sous Mao, ou « prendre soin de lui » sous Pol Pot. En territoire bolchevique, une batterie de mesures contre le parti de droite libérale, dit Cadet, inaugure le totalitarisme : projet d’interdiction d’élire les Cadets à la Constituante, arrestation de ses leaders comme ennemis du peuple, ralliement de Cent-Noirs d’extrême-droite au bolchevisme, déploiement de troupes lettones, tirs à bout portant contre les manifestants, coups de crosse aux sœurs de charité qui tentent de ramasser les blessés. Une catégorie se retrouve ainsi, du jour au lendemain, analyse un témoin, « privée de défense humaine, condamnée en bloc et sans appel ». Il s’agira donc d’appréhender le totalitarisme en ayant à l’esprit sa généralité la plus avérée – le dilemme de l’insoumission à son autorité -, plutôt que sa spécificité la plus poussée – les meurtres de masse."


Ce colloque est dirigé par Marc Crapez avec le soutien de la Fondation de la France libre, de l’Université Versailles St-Quentin et de l’Institut Cervantes

Comité de parrainage
Jean Leca - Blandine Kriegel - Guy Hermet - Biljana Vucetic - Bernard Bruneteau - Luisa Ballesteros Rosas - Roberto Della Seta – Mélanie Dubuy - Robert Bresse - Anne-Sophie Chambost

Mardi 19 mars 2019
APRES-MIDI, à l’Institut Cervantes,
Cérémonie d’inauguration
Javier Muñoz Sánchez-Brunete, directeur de l’Institut Cervantes
-« De l’utilité des châteaux en Espagne » par Marc Crapez (politologue)
-« Les femmes pendant la Seconde Guerre mondiale »
par Blandine Kriegel (philosophe politique)
-« Le refus de la défaite et de l’oppression »
par le général Robert Bresse, président de la Fondation de la France Libre
-« La femme est un homme comme les autres »
par Pascale Bertoni, directrice du laboratoire de science politique de l’UVSQ
-Lectures poétiques : « Éloquence et transcendance »
par Luisa Ballesteros Rosas et Maria-Antonia Garcia de Leon y Alvarez
-Cocktail

Les 20-21 mars 2019 à la Salle Rabelais, Université Paris Descartes, 45 rue des Saints-Pères, Paris 6ème

Mercredi 20 mars 2019
MATINEE/L'écrivain, menace pour la Tyrannie
9h10-Marc Crapez (politologue, Sophiapol de Paris 10), « Mot d’accueil »
9h15-Javier Muñoz Sánchez-Brunete (Institut Cervantes), « Féminisme et créativité littéraire »
9h25-Bernard Bruneteau (politologue, spécialiste du totalitarisme), « Prologue : la résistance au totalitarisme »
9h55- Anne-Sophie Chambost (professeure agrégée des Universités en histoire du droit), directrice des débats, « Ce que l’histoire du droit fait des femmes »
10h05-Silvia A. Garcia (psychiatre et psychanalyste, Argentine), « L'écriture féminine d’Alicia Moreau de Justo : politique et féminité »
10h35-pause (25mn)

11h00-Biljana Vucetic (historienne, Serbie), « Le totalitarisme vu par les écrivains femmes nord-américaines » [en anglais, traduction sur PowerPoint]
11h30-Olivier Peel (professeur d'histoire, Belgique), « Place des protagonistes féminins dans les romans d'Orwell et Huxley »
12h00-pause déjeuner

APRES-MIDI/Philosophie et Stratégies de survie
14h- Luisa Ballesteros Rosas (maître de conférences et auteure de fictions), directrice des débats. « Ethique et poétique de l’insoumission »
14h20-Roberto Della Seta (journaliste et intellectuel, Italie), « Camilla Ravera, communiste anti-totalitaire ? »
14h50-Sophia Mateo (doctorante), « Pureté révolutionnaire versus tyrannie : l'exemple de la Mexicaine Juana Belén Gutiérrez de Mendoza »
15h20-pause (25mn)

15h45-Armando Zerolo Duran (politologue, Espagne), « Trois intellectuelles espagnoles dans l’entre-deux-guerres face aux dictatures : Maria Zembrano, Sophia Casanova, Blanca de los Rios »
16h15-Maria-Antonia Garcia de Leon y Alvarez (sociologue, Espagne), « L'élément féminin dans la transition démocratique espagnole » [en espagnol : traduction PowerPoint]
16h35-Margarita Iglesias Saldana (Université du Chili). « Démocratie dans le pays et dans l’intime : lutte de femmes contre la dictature chilienne ou la réinvention du politique 1973-1990 »

Jeudi 21 mars 2019
MATINEE/Archéologie et généalogie du fait tyrannique
9h10-Dalmacio Negro (Real Académie espagnole), « Allocution liminaire » [enregistré]
9h20-Françoise Gury (CNRS), directrice des débats, « Du tyran efféminé dans la Rome Antique »
9h35-Marc Crapez, « Les thèmes de la légitimité de l'insurrection anti-tyrannique et d'un consulat transitoire »
10h05-Jeronimo Molina Cano (politologue, Espagne), « Gaston Bouthoul, polémologue constitutivement féministe »
10h35-pause (25mn)

11h00-Eric David (docteur en sociologie), « La France libre de Simone Weil »
11h30- Marianne Le Morvan (directrice des archives Berthe Weill), « L’art en résistance, l’exemple de la galeriste d’avant-garde Berthe Weill »
12h00-pause déjeuner

APRES-MIDI/Espérances et illusions
14h00-Nicolas Weill-Parot (EPHE), directeur des débats, « Considérations sur quelques procédés de tonalité totalitaire en milieu universitaire »
14h15- Delphine Barré (doctorante), « Jacqueline Mesnil Amar, Hélène Berr : femmes juives dans la Résistance puis à la Libération »
14h45- Mélanie Dubuy (maître de conférences en droit public), « Des femmes kurdes résistant à l’oppression ? »
15h15- Farah Mebarki (traductrice), « Le vêtement et la couleur : des femmes en rébellion »
15h45-pause (25mn)

16h10-Table ronde/débat/témoin
16h50-17h20-Iain Stewart / Nicolas Tenzer, « Épilogue :  Grandeur et servitudes de l’anti-totalitarisme »


Marc Crapez, « Elles l’ont combattu. Femmes contre le totalitarisme au XXe siècle ». Editions du Cerf, coll. Idées, 2018. 272 pages. ISBN : 9782204125611

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Cet article a été publié le 27 mars 2018.

« Clara Haskil - Le mystère de l'interprète » par Pascal Cling, Prune Jaillet et Pierre-Olivier François


Arte rediffusera le 17 mars 2019 à 23 h 50 « Clara Haskil - Le mystère de l'interprète » (Clara Haskil. Der Zauber der Interpretation) par Pascal Cling, Prune Jaillet et Pierre-Olivier François. « À l’occasion du 27e concours international de piano qui porte son nom, ce film parcourt la vie tourmentée de Clara Haskil (1895-1960) et sonde le mystère de l’éblouissante pureté de son jeu » simple et virtuose, à l’aisance spontanée, mise au service du compositeur. 

Daniel Barenboim  
« Requiem pour la vie », de Doug Schulz

« J’ai connu trois génies : Albert Einstein, Winston Churchill et Clara Haskil  », a déclaré l’acteur, réalisateur et producteur Charlie Chaplin, lors de l’enterrement de Clara Haskil (1895-1960), éminente interprète notamment d'un répertoire romantique.

« Qu’est-ce qui fait que certains interprètes, dont l’art est par essence éphémère, laissent en nous une émotion impérissable ? C’est ce mystère que cherchent à percer Pascal Cling et Pierre-Olivier François en retraçant la vie de celle qui fut l’une des plus grandes pianistes du XXe siècle ». Et ce alors que s’achève le 27e concours international de piano Clara Haskil – un Concours qui se déroule tous les deux ans, sauf en 1971, à Vevey, en Suisse.
    
Carrière erratique
Née en 1895 à Bucarest, alors dans le royaume de Roumanie, au sein d’une famille juive sépharade, Clara Haskil  révèle très jeune des dons exceptionnels pour le piano : dès ses trois ans, elle use d’un seul doigt pour reproduire une mélodie écoutée. Son professeur de piano ? Sa mère, Berthe Haskil, pianiste amateur. Clara Haskil étudie aussi le violon, comme sa sœur cadette Jane.

En 1899, le père de Clara Haskil décède d’une pneumonie.

Berthe Haskil gagne sa vie en enseignant le piano, le français, l’allemand, l’italien et le grec, puis elle dirige un atelier de couture. Son frère Isaac l’aide financièrement. Actuaire, il dirige bientôt la Nationale, importante société d’assurances.

Âgée de sept ans, Clara Haskil se rend avec son oncle Avram, médecin trentenaire, étudier à Vienne. Elle enthousiasme Anton Door, pianiste qui loue le talent musical « tout à fait exceptionnel » de l’enfant, et sa maturité si précoce. Clara Haskil étudie aussi, pendant trois ans, auprès de Richard Robert. 

A dix ans, Clara Haskil complète sa formation, en piano et violon, au Conservatoire de Paris. Mais une scoliose déformante l’incite à arrêter la pratique du violon. Parmi les maîtres de cette enfant triste : Richard Robert, Alfred Cortot, qui ne l’apprécie pas, et Lazare-Lévy. Directeur du Conservatoire, Gabriel Fauré félicite la jeune Clara Haskil qui a interprété une de ses œuvres, Thème et variations.

Alors que l’oncle Avram retourne à Bucarest, la mère de Clara rejoint sa fille à Paris.

En 1909, l’adolescente gagne le premier Prix de violon au concours de l’Union française de la jeunesse, dont le président est Jacques Thibaud, et un deuxième prix de piano au Conservatoire.

En 1910, Clara Haskil remporte le premier Prix de piano du Conservatoire dans la classe d’Alfred Cortot.

Elle donne des concerts en Italie, en Suisse.  Compositeur, pianiste, professeur et chef d'orchestre italien, Ferruccio Busoni, qui l’a entendue jouer à Zurich, suggère en vain à la mère de Clara Haskil de donner des leçons à cette adolescente. Ce que regrettera Clara Haskil.

C’est à Berck que Clara Haskil soigne sa scoliose déformante. Des mois de douleurs psychologiques et physiques liées au port d’un corset de plâtre.

A la fin de la Première Guerre mondiale, en 1917, décède d’un cancer Berthe Haskil. Devenu autrichien, l’oncle Avram se trouve dans un camp de réfugiés.

La solitude de Clara Haskil, qui vise une perfection à l’égale de celle de Mozart ou Beethoven, s’accompagne d’un trac inhibant allié à une insatisfaction artistique quant à ses concerts. Signe vraisemblablement d’un manque de confiance en elle, d’une excessive modestie, d’une sous-estimation de ses prestations de virtuose.

Après ce conflit mondial, Clara Haskil retrouve Paris. Le  compositeur , violoniste virtuose, chef d'orchestre, pianiste et pédagogue roumain Georges Enesco s’entremet auprès de l’Etat roumain pour que Clara Haskil puisse terminer ses études musicales.

Sur les conseils de Mme Paul Desmarais, mécène au salon réputé, Clara Haskil se rend en Suisse avec une infirmière. Elle y découvre son oncle Avram dont le tempérament est devenu plus maussade. Pendant des décennies, la Suisse demeure le seul pays à avoir reconnu le génie de cette pianiste qui consacre du temps à veiller sur son oncle Avram atteint de la maladie de Parkinson.

Malgré les succès critique et public de ses concerts à Vienne, à Bruxelles et en Amérique du nord, en dépit de l’appui de mécènes, en particulier Mme Gélis et de la princesse de Polignac, la carrière de Clara Haskil stagne, ne prend pas l’envol espéré.

Clara Haskil décline la proposition financière de la maison Gaveau car elle n’apprécie pas ses pianos.
La Deuxième Guerre mondiale vient encore freiner la carrière de Clara Haskil. 

Persécutée comme juive, elle rejoint, avec l’aide de sa sœur Jeanne, membre de l’Orchestre national de France et de son chef d’orchestre Désiré Inghelbrecht, la zone libre. Là, elle est hébergée au manoir de la comtesse Lily Pastré qui accueille nombre d’exilés, de fugitifs souvent juifs tels Norbert Glanzberg, Claude Lévi-Strauss, Darius Milhaud, Lily Laskine.
    
La santé de Clara Haskil décline en raison d’une tumeur de l'hypophyse qui comprime le nerf optique diagnostiquée par le Dr Jean Hamburger, membre du réseau des résistants du musée de l'Homme et réfugié à Marseille. Une maladie qui risque de rendre aveugle la pianiste. La comtesse Lily Pastrée cofinance l’opération, de neuf heures effectuée à Marseille, sous anesthésie locale, par un célèbre neuro-chirurgien parisien.

Rétablie, Clara Haskil se réfugie en Suisse en novembre 1942, peu avant l’invasion de la zone libre par l’armée allemande nazie.

« Secouée par les deux conflits mondiaux et freinée par une santé fragile, elle peine à percer malgré les critiques dithyrambiques ». Lui manque aussi un entourage professionnel, avec notamment un talentueux agent artistique.

« Ce n’est qu’à son arrivée en Suisse, où elle se réfugie après avoir échappé au nazisme, qu’elle peut montrer l’étendue de son talent », en étant entourée d’une famille de mécènes mélomanes. 

Genève, Zurich, La Chaux-de-Fonds, Ascona, Angleterre… Clara Haskil y donne des concerts devant un public qui l’acclame. 

Pour la BBC, elle enregistre des sonates de Scarlatti, et pour la firme Decca, en 1947, le quatrième concerto de Beethoven avec Carlo Zecchi.

Citoyenne helvète en 1949, Clara Haskil acquiert un piano Steinway tant désiré, et joue aux Pays-Bas, après moultes hésitations en Allemagne, et en France. 

Elle « joue aux côtés des plus grands, de Furtwängler à Lipatti en passant par Grumiaux ».

En 1956, « la Grande Dame de la Musique », à la mémoire prodigieuse et au « pouce le plus rapide d’Occident », effectue une tournée européenne en hommage à Mozart avec l’Orchestre philharmonique de Londres sous la direction du chef d’orchestre Herbert von Karajan, et se produit lors de festivals prestigieux.

Suit une tournée aux Etats-Unis. Mais ces tournées affaiblissent Clara Haskil.
    
De 1956 à 1958, pour la firme Philips, Clara Haskil enregistre avec le célèbre violoniste Arthur Grumiaux les sonates de Mozart pour piano et violon K.301, K.304, K.376, K.378, K.454, et K.526, ainsi que les sonates pour piano et violon de Beethoven no 1 à 10 (l'intégrale). 

Elle décède prématurément, le 7 décembre 1960 à Bruxelles (Belgique), à la suite d’une chute accidentelle dans la gare du Midi. Voulant protéger ses mains, elle tombe brutalement et tragiquement sur la tête. Elle est enterrée au cimetière du Montparnasse, à Paris, auprès de ses deux sœurs, Lili et Jeanne.

En 1963, est fondé le Concours international de piano Clara Haskil. « Le concours a pour but de découvrir un jeune talent à même de représenter les valeurs du concours : sensibilité, humilité, remise en question permanente, recherche perpétuelle de l’excellence, écoute des partenaires, respect du compositeur, musicalité plutôt que virtuosité, modestie et discrétion. Ces valeurs sont inspirées de la vie et de la carrière de Clara Haskil ». 
    
« Sur les 42 concours de piano répertoriés dans la Fédération Mondiale, notre concours est le seul à n’offrir qu’un seul prix et l’un des rares à axer le répertoire sur la musique de Schubert, Schumann, Mozart et Beethoven. Le répertoire, très large, va des Sonates de D. Scarlatti aux œuvres de Debussy ou de Ravel et correspond au répertoire de concert de Clara Haskil qu’elle a présenté dans le monde entier de 1905 à 1960. Rares sont également les concours qui présentent une épreuve de musique de chambre dans le programme ; dans notre concours, cette épreuve a toute sa raison d’être du fait de la riche activité de Clara Haskil dans ce domaine où l’écoute, le partage et le regard vers les autres sont des qualités essentielles à la réussite d’une interprétation de qualité ».

« Vibrant et fouillé, ce portrait condense des éclairages artistiques et intimes (le chef d’orchestre Christian Zacharias, les pianistes Michel Dalberto et Éliane Reyes, le violoncelliste Pablo Casals, le critique musical Alain Lompech…), des archives radio inédites, d’innombrables photos », des lettres de Clara Haskil « et un enregistrement privé exceptionnel : réalisé par Charlie Chaplin, qui fut son ami, et exhumé par son fils Eugène, il offre une émouvante illustration de son jeu si unique ».

Pourquoi une diffusion si tardive de ce documentaire sur cette « interprète de génie » ?


« Clara Haskil - Le mystère de l'interprète  » par Pierre-Olivier François et Pascal Cling
Seppia Films, Louise Productions , Arte, RTS, SSR/SRG, 2017, 55 Min
Voix off de Clara Haskil : Miruna COCA-COZMA
Sur Arte les 27 août 2017 à 23 h 40, 17 mars 2019 à 23 h 50
Visuels : Clara Haskil © DR

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Les  citations sont extraites du site d'Arte. Cet article a été publié le 27 août 2017.