Citations

« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement et le commencement de tout est le courage » (Vladimir Jankélévitch).
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit » (Charles Péguy).

mercredi 22 mai 2019

Alfred Nakache, le nageur d'Auschwitz

Né dans une famille Juive française de Constantine (Algérie), Alfred Nakache (1915-1983) multiplie les records et les titres dès son adolescence. Victime des persécutions antisémites du régime de Vichy, ce champion Juif français est déporté de Toulouse à Auschwitz avec sa femme et leur fille. Seul survivant, il parvient après guerre à renouer avec une brillante carrière de champion de natation, tout en gardant ses qualités morales. Une exposition itinérante du Mémorial de la Shoah et de la Ville de Sète présentée à l'Hôtel de Ville d'Épinay-sur-Seine (7-28 avril 2014), un livre de Denis Baud et un documentaire émouvant de Christian Meunier éponymes rendent hommage au champion français de natation Alfred Nakache. Le 18 mai 2019, Alfred Nakache a été distingué par l'International Swimming Hall Of Fame (ISHOF) de Fort Lauderdale (États-Unis).
Alfred Nakache naît en 1915 dans une famille Juive de Constantine (petite Kabylie, Algérie). La famille Nakache est arrivée d’Irak au XIXe siècle dans ce site exceptionnel : dominant un cours d’eau, le Rhummel, la cité est désenclavée par des ponts modernes. La France dote alors Constantine d’établissements publics (Hôtel de Ville, palais de justice, bureau de poste) et culturels (théâtre).

Le grand-père d’Alfred Nakache, est commerçant dans le ghetto de Constantine. Son père, David, directeur du Mont-de-Piété, devient veuf à la mort de la mère d’Alfred. Attaché aux valeurs républicaines – ordre, mérite - et au judaïsme, il se remarie avec sa belle-sœur Rose et a dix enfants de ses deux mariages. Alfred Nakache est le premier garçon de la fratrie d’une famille unie et sportive.

La natation, une vocation
Vers l’âge de dix ans, cet élève discret parvient à surmonter sa peur de l’eau. Mieux, il prend « le goût de l’eau », se souvint-il. Repéré pour ses aptitudes physiques, il est entraîné dans la piscine olympique par deux Français effectuant leur service militaire à Constantine. Après leur départ, Alfred Nakache poursuit seul sa formation. Cet amateurisme marque longtemps son style : « tout en puissance, peu orthodoxe ».

Alfred Nakache intègre l’Union nautique de Constantine, puis la Jeunesse nautique de Constantine dont il apprécie « l’esprit de camaraderie, de solidarité ».

La gloire des années 1930
Septembre 1931. Cet adolescent participe aux championnats d’Afrique du Nord. Première compétition. Première déconvenue : il est disqualifié pour n’avoir pas respecté son couloir !

Peu après, il remporte la Coupe de Noël de Constantine, une course de 400 mètres en mer, à Philippeville. Cette première victoire rassure le père d’Alfred Nakache qui espérait une carrière plus sûre.

Le jeune Alfred Nakache vibre au rythme des compétitions auxquelles participent des nageurs adulés, ses modèles : Jean Taris, Jacques Cartonnet…

En 1933, interne au prestigieux lycée parisien Janson de Sailly, il obtient la 2e partie de son Bac.

Membre du Racing Club de France et du Club nautique de Paris, il concourt dans les championnats de France. En 1935, il devient champion de France (100 m). Un titre qu’il conserve en 1936.

Motivé par l’enseignement, il entre à l’Ecole Normale Supérieure d’Education Physique (ENSEP).

L’antisémitisme ? Il est vivace en Algérie, exprimé notamment par les maires d’Alger (Edouard Drumont, auteur de La France juive), de Constantine, d’Oran… C’est à Constantine, la « petite Jérusalem » au sionisme fervent, que se déroule le 5 août 1934 un pogrom commis par des Algériens musulmans. Les autorités françaises réagissent avec retard. On dénombre 25 morts juifs.

En 1935, Alfred Nakache est l’un des mille sportifs juifs aux 2e Maccabiades, à Tel-Aviv. Il y gagne la médaille d’argent du 100 m nage libre (« crawl »).

Le Front populaire adopte des mesures visant à développer le sport. Alfred Nakache apprend la natation aux jeunes Parisiens.

En 1936, après avoir hésité, le Front populaire décide d’envoyer une délégation aux Jeux olympiques à Berlin, dans l’Allemagne nazie. L’équipe du relais 4x200m nage libre – Talli, Cavallero, Taris, Nakache - se classe 4e, devant l’Allemagne.

En 1937, Alfred Nakache effectue son service militaire dans un bataillon groupant des sportifs de haut niveau. Surnommé Artem, populaire, souriant, gentil, il collectionne les titres : champion de France aux 100 m et 200 nage libre, 200 m brasse, etc.

Les médias se font l’écho de la rivalité entre deux nageurs aux tempéraments opposés Nakache et Cartonnet, le sérieux de la préparation contre le désinvolte, la puissance de la nage contre un l’esthétique du style.

Alfred Nakache épouse une amie d’enfance sportive elle aussi, Paule Elbaz.

En 1939, comme ses frères Roger et Prosper, ce professeur d’éducation physique est mobilisé.

Démobilisé en juin 1940, il retrouve son épouse à Paris. Roger Nakache est mort pour la France.

« Nager pour résister » (Denis Baud)
Sous le régime de Vichy, les statuts des juifs le privent de sa nationalité française, lui interdisent l’exercice de son métier, etc.

Fuyant Paris, Alfred Nakache et sa famille se réfugient en janvier 1941 en zone libre, à Toulouse, où il rejoint le club prestigieux des Dauphins du TOEC, leur entraîneur, Alban Minville, et leur maître nageur, Jules Jany, qui deviendront ses amis. Alfred Nakache retrouve Jacques Cartonnet… journaliste sportif au Grand écho du Midi et qui exprime son antisémitisme.

Dans la « ville rose », Alfred Nakache se laisse convaincre par Minville qu’il progressera davantage en perfectionnant sa brasse papillon. Tous deux innovent dans la préparation sportive : analyse des photos pour mieux découvrir les points faibles des nageurs rivaux, dissociation du mouvement des bras et de celui des jambes afin de gagner en vitesse par un effort moins intense, travail sur le souffle.

Alfred et Paule Nakache gagnent leur vie en dirigeant un gymnase rue Paul-Féral.

Alfred Nakache participe aux actions de promotion de la natation organisées par le ministère des Sports dirigé par Jean Borotra, ancien joueur de tennis.

Toujours en 1941, il bat les records de France, puis d’Europe, et enfin du monde du 200 m brasse papillon en 2’36’’.

C’est dans sa ville natale que naît sa fille Annie.

Les persécutions antisémites se multiplient. Le 26 août 1942, 900 juifs sont raflés à Toulouse. Mgr Jules-Géraud Saliège proteste. Des Français s’émeuvent.

Tandis qu’une partie de la presse salue les records battus par Alfred Nakache, des journaux appellent à son exclusion de toute compétition nationale en raison de sa judéité. A Alger, devant les injures de spectateurs, Alfred Nakache ne peut concourir.

Après l’invasion de la zone sud, les menaces croissent. Mais Alfred Nakache croit en l’avenir, bénéficie de soutiens parmi les dirigeants sportifs et ses collègues. Il se rapproche aussi de l’Armée juive, organisation sioniste dont les membres sont entraînés par lui dans son club sportif de 1941 à 1943. Nombre d’entre eux rejoindront le maquis, tandis que Jacques Cartonnet exhorte les Toulousains à entrer dans la milice.

Sous pression allemande, la Fédération française de natation (FFN) interdit en 1943 à Alfred Nakache de participer aux championnats de France. A la demande du TOEC, la FFN tente d’infléchir les Allemands. En vain. Par solidarité avec Alfred Nakache, les Dauphins du TOEC déclarent forfaits. Tout comme certains de ses rivaux, dont le Lyonnais Lucien Zins. Après des championnats qui n’ont pas attiré beaucoup de spectateur, la FFN adresse un blâme au Club toulousain et nomme un nouveau président.

Selon son frère Robert, Alfred Nakache aurait tenté de se réfugier en Espagne avec sa femme et leur fille. Mais les pleurs d’Annie auraient incité le couple à retourner à Toulouse de crainte de mettre en danger le groupe auquel ils s’étaient joints dans ce périple.

Le 20 décembre 1943, le couple Nakache est interpellé à son domicile ; leur appartement pillé. Confiée à une institution municipale, la petite Annie est arrêtée par la Gestapo.

Dénonciation ? Arrestation à titre de représailles ? Alfred Nakache penche pour la dénonciation d’un milicien, un « homme abject qui se prétendait être notre ami ».

De la prison, tous trois sont transférés à Drancy, puis de là, le 20 janvier 1944, par le convoi 66 à Auschwitz. Paule et Annie y sont gazées. Alfred Nakache est amené au camp de travail d’Auschwitz III, puis à l’hôpital du camp. Il fait « preuve de courage et de solidarité » et se lie d’amitié avec « Young » Perez, son aîné né en Tunisie en 1911, et Noah Klieger. Juif déporté de France, « Young » Perez est le plus jeune champion du monde dans sa catégorie poids mouches en 1931.

Pour l’humilier, les nazis l’obligent à retrouver des objets qu’ils lancent dans un espace de rétention d’eau sale.

A l’approche des Alliés, il est contraint « aux marches de la mort » consécutives à l’évacuation par les Nazis de déportés d’Auschwitz. « Young » Perez est assassiné par un Nazi lors de ces marches.

Alfred Nakache atteint Buchenwald. Ce camp est libéré le 11 avril 1945.

Alfred Nakache ne se précipite pas pour rentrer en France : il dirige l’hôpital pour aider encore et toujours les plus faibles.

Après Auschwitz
A Toulouse, la piscine municipale porte désormais son nom, alors que nul ne sait s’il est toujours vivant.

L’épuration épargne nombre d’individus. Ainsi, E.G. Drigny, qui avait soutenu les sanctions contre les TOEC en 1943, demeure président de la FFN.

Alfred Nakache arrive à Paris le 28 avril 1945.

Brisé par la nouvelle de l’assassinat de son épouse et de sa fille, aidé par ses amis et son entraîneur Alban Minville, Alfred Nakache reprend progressivement son entraînement et enseigne l’éducation physique.

Exploit : il remporte les championnats de France de l’épreuve du 4 x 200 m et du 3 x 100 m 3 nages dans les épreuves de relais.

Diffamé par l’accusation de « complicité d’homicide involontaire », Alfred Nakache défend victorieusement son honneur.

Contacté par Abraham Polonski, ancien responsable de l’Armée juive, il cache dans son gymnase des armes destinées au futur Etat d’Israël.

Il renoue avec la compétition au plus haut niveau. Juillet 1946 : champion de France du 200 m brasse. Recordman du monde du relais 3 x 100 m trois nages avec Alex Jany et Georges Vallerey. Participation aux Jeux olympiques à Londres (1948).

Alfred Nakache épouse une jeune Sétoise, Marie. Il arrête sa carrière sportive dans les années 1950. Il se consacre à sa salle de sports, à son métier d’enseignant auprès d’étudiants à Toulouse puis à La Réunion. Il est décoré des Palmes académiques.

Il participe aussi à l’entraînement d’un talentueux nageur, Jean Boiteux.

Il accueille à Toulouse sa famille ayant du quitter l'Algérie : l'assassinat en 1961 du réputé musicien juif Raymond Leyris, dit Cheikh Raymond, induit le départ de la communauté juive de Constantine. Les parents âgés d'Alfred Nakache ne supportent pas ce déracinement et meurent peu après leur installation à Toulouse.

Alfred Nakache décède à Cerbère d’un arrêt cardiaque le 4 août 1983. Sur sa tombe, figurent les noms de sa première épouse Paule, née Elbaze, et de leur fille Annie Laurence "décédées en déportation à Auschwitz, victimes de la barbarie allemande".

Le 7 juillet 1993, son nom est inscrit au tableau de l’International Jewish Sports Hall of Fame (IJSHOF) de l’Institut Wingate à Netanya (Israël). Au côté notamment de « Young » Perez.

Dans le sillage du discours du Président Jacques Chirac reconnaissant en 1995 la responsabilité de la France dans l’accomplissement de « l’irréparable », une commission enquête sur le sport sous le régime de Vichy.

Soutenu par le ministère des Sports et des collectivités locales, un documentaire est réalisé par Christian Meunier sur Alfred Nakache. Des espaces sportifs municipaux à Paris et Nancy portent le nom de ce champion qui « demeure une des gloires de la natation française : le successeur de Jean Taris, le modèle et l’aîné d’Alex Jany et de Jean Boiteux, ses amis toulousains » (Didier Foucault).

La synagogue parisienne Adath Shalom a accueilli le 2 mars 2015 à 14 h 30 une conférence sur Alfred Nakache.


Du 20 novembre au 3 décembre 2017, le Centre Communautaire et Culturel Juif de Montpellier présentera l'exposition Alfred Nakache, le nageur d’Auschwitz. "Le champion de natation Alfred Nakache". L’exposition retrace le parcours exceptionnel de ce champion de la natation française. Exclu de la société par la législation antisémite du régime de Vichy, il est déporté à Auschwitz en janvier 1944. Malgré les épreuves, Alfred Nakache trouve la force de revenir au plus haut niveau et participe aux Jeux Olympiques de Londres en 1948.

Le 21 novembre 2017 à 18 h, dans le cadre du Film documentaire, après le Mémorial de la Shoah, la Médiathèque centrale Émile Zola à Montpellier organisa la  projection-débat de « Nage Libre » de Thierry Lasheras (France, documentaire, 52 mn, Eva Production / France 3 Sud-Ouest, 2017. Avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah) et ce en avant-première. "Fabien Gilot, célèbre nageur médaillé européen, mondial et olympique, revient sur les pas d’Alfred Nakache, champion de France de natation en 1942 et déporté à Auschwitz en 1943 où il est forcé de nager dans les eaux froides d’un bassin de rétention d’eau pour divertir les nazis. Fabien Gilot part à la découverte de ce héros qui participa après la guerre aux Jeux olympiques de Londres en 1948".


Le 16 juin 2018, l'espace nautique localisé dans le quartier Saint-Michel de Toulouse a été baptisé Alfred Nakache lors d'une cérémonie officielle en présence notamment d'élus locaux, de membres de la famille du champion et de représentants de l'Etat et d'organisations juives françaises.  C'était « une cérémonie à la fois familiale, sportive et amicale. Grâce à Alfred, toute la famille est réunie a posteriori », se réjouit Yvette Benayoun-Nakache, la nièce du nageur. Cela fait maintenant un mois qu'elle participe à la préparation de l'événement organisé par la mairie de Toulouse. Une reconnaissance supplémentaire pour ce champion hors du commun, même si, reconnaissent ses proches, le nageur n'aurait pas forcément aimé être mis en avant. « Alfred était très modeste. Tous les ans, il réunissait sa famille pour son anniversaire. À nous, les enfants, il offrait ses médailles», raconte Yvette. « Il les mettait par terre et laissait les enfants jouer avec. Il donnait la préférence à sa famille plutôt qu'aux cérémonies officielles. Il a refusé de nombreux postes de Secrétaire d'État », abonde William", un de ses frères. C'est la deuxième fois que cette piscine d'hiver de l'espace nautique du Ramier a été baptisée du nom de ce champion altruiste et aimant rire.

« Merci du fond du cœur à la ville de Toulouse. Vous honorez la mémoire d'un grand champion de natation, au parcours exceptionnel», a déclaré William Nakache, son frère, en rappelant qu'à son retour des camps, Alfred Nakache continuera à battre des records du monde… «Sa ville de cœur lui rend hommage, c'est un moment très émouvant, pour nous, sa famille», a ajouté Yvette Benayoun-Nakache, sa nièce, ancienne élue de la ville. Le maire, Jean-Luc Moudenc, a rappelé les valeurs qu'avait transmises Alfred Nakache à la ville : travail, courage et générosité. Le club des Dauphins du TOEC a également rendu hommage au grand nageur lors de la cérémonie."


Le 18 mai 2019, le champion Alfred Nakache a été distingué par l'International Swimming Hall Of Fame (ISHOF) de Fort Lauderdale (États-Unis). "Pour son arrière petit-neveu Laurent Beyanoun, "c’est une reconnaissance qui arrive tard mais c’est la reconnaissance du monde de la natation qui récompense à la fois un nageur extraordinaire peu connu mais aussi un parcours de vie, les camps de concentration, d’être revenu et d’avoir gagné. Lui ne parlait jamais des camps".


Denis Baud, Alfred Nakache, le nageur d’Auschwitz. Ed. Loubatières, 2009. 128 pages. ISBN 978-2-86266-5

Salut les Baigneurs #59

Du 7 au 27 avril 2014
A l'Hôtel de Ville d'Épinay-sur-Seine
1-3 rue Quetigny.  93800 Épinay-sur-Seine
Tél. : 01 49 71 98 27
Lundi, mercredi, jeudi et vendredi de 8 h 30 à 12 h et de 13 h 15 à 17 h 30
Mardi de 9 h 15 à 12 h et de 13 h 15 à 17 h 30. Samedi de 9 h à 12 h

Du 1er juillet au 31 août 2012
A la Médiathèque José-Cabanis
1, allée Jacques-Chaban-Delmas. 31500 Toulouse
Tél. : 05 62 27 40 00


Jusqu’au 4 juin 2010
A l’Hôtel de Ville de Sète

Interviews de Caroline François, responsable des expositions itinérantes au Mémorial de la Shoah, et d’Hubert Strouk, coordinateur régional, par le journaliste Vincent Lemerre (Mémoires vives, RCJ, 23 mai 2010)

Christian Meunier, Alfred Nakache, le nageur d'Auschwitz. 2001, France. 52 minutes

Visuels de haut en bas :
Alfred Nakache et Jean Taris, France, années 1930.
© D.R.

Alfred Nakache lors d’une compétition en 1939.
© D.R.

Les trois frères Nakache, Roger, Prosper et Alfred sont mobilisés en 1939.
© Coll. Nakache

Alfred Nakache, dans sa nage emblématique, le papillon, au championnat de France en 1941.
© Mémorial de la Shoah/CDJC. 

Partie du Mur des noms au Mémorial de la Shoah à Paris où sont gravés notamment les noms de la famille Nakache déportée de France en 1944 « dans le cadre du plan nazi de la destruction des Juifs d'Europe, avec la collaboration du gouvernement de Vichy »
© Véronique Chemla

Alfred Nakache et ses coéquipiers du TOEC, Toulouse, 1946.
© D.R.

Le champion de natation Alfred Nakache, fin des années 1940. Mémorial de la Shoah / coll. Robert Nakache

Alfred Nakache et son entraîneur Alban Minville / © DR

A lire sur ce blog :
Cet article a été publié la première fois le 30 mai 2010 et republié actualisé les :
- 18 janvier 2012 à l'occasion de l'exposition Des JO de Berlin aux JO de Londres (1936-1948) au Mémorial de la Shoah (Paris) et le 28 juin 2012 ;
- 26 avril 2014, 2 mars 2015, 20 novembre 2017, 6 août 2018.

L’enfance de... Alexandre Arcady


Réalisateur, scénariste et producteur, Alexandre Arcady est le fils d’Alexandre, d’origine hongroise, et Driffa Egry, et l’aîné d’une fratrie de cinq frères. Il a grandi dans une famille Juive française modeste en Algérie. De son enfance qui a nourri son œuvre artistique, il garde le goût des grandes tablées familiales, la nostalgie d’une « mer omniprésente », et le souvenir d’un « Paradis perdu sur une terre âpre, violente, mais si infiniment attachante ». Propos recueillis fin 2006. France Ô diffusera le 21 mai 2019 à 22 h 40 "Ce que le jour doit à la nuit", d'Alexandre Arcady avec Nora Arnezeder, Fu'ad Ait Aattou, Anne Parillaud. "Algérie, années 1930. Younes a 9 ans lorsqu'il est confié à son oncle pharmacien à Oran. Rebaptisé Jonas, il grandit parmi les jeunes de Rio Salado dont il devient l'ami. Dans la bande, il y a Emilie, la fille, dont tous sont amoureux. Entre Jonas et elle naîtra une grande histoire d'amour, qui sera bientôt troublée par les conflits qui agitent le pays."


Tolérance. « J’ai grandi au 7, rue du Lézard, au pied de la basse Casbah d’Alger, un quartier populaire. Dans mon immeuble vivaient en paix Juifs, catholiques, Kabyles, Arabes ».

Pauvreté, solidarité et bonheur. « Alexandre, mon père était représentant de commerce. Ancien légionnaire, il aimait marcher. C’est à pied qu’il effectuait ses tournées, sous un soleil de plomb, pour vendre aspirateurs, anisette, chocolat... A la fin de son engagement, il avait rencontré ma mère Driffa, et tous deux s’étaient mariés. Driffa, ma mère, avait un caractère indépendant. Ma famille était très pauvre, mais nous n’avons jamais manqué de rien. J’ai le souvenir d’une enfance heureuse, de joie, d’amour, de solidarité. Cette terre, cette mer, les Bains Padovani, les Bains Franco nous étaient accueillants ».

Judaïsme. « Ma famille était traditionaliste. Nous fêtions les grandes fêtes. Au fond de notre cour, se trouvait une synagogue ».

Alger. « Je me souviens des odeurs - café grillé, épices -, mais surtout - café grillé, épices -, mais surtout des bruits caractéristiques : les rires d’enfants et la sirène des bateaux au loin, quittant le port. Lors du montage son de mes films, j’ajoute ces éléments qui ont bercé mon enfance ».

Le racisme et l'antisémitisme. « J’allais à l’école communale du Soudan, dans la casbah. Il y avait un racisme des petits Algériens à l’égard des Juifs et des chrétiens, minoritaires. Les petits Algériens nous ont fait sentir la différence. Cela a donné lieu à des bagarres. Au lycée Bugeaud à Alger, j’ai vu le racisme à l’égard des Arabes, minoritaires et visés par les quolibets des copains. Les enfants reflètent la haine des adultes ».

Le « retour » en France. « Cela a été une césure pour la génération de mes parents. J’avais 12 ans, je quittais un pays en guerre, avec des perspectives un peu étroites. Le fait de partir était un peu excitant. On allait voir en couleurs ce qu’on regardait en noir et blanc à la télévision… »


Quelques dates repères (la filmographie n’est pas exhaustive)

1947
Alexandre Arcady naît à Alger.

1960
Il « retourne » avec sa famille en France.

1969
Il débute dans La Cravache d’or, série télévisée d’André Michel.

1970
Il met en scène Haute surveillance de Jean Genet, au Théâtre Récamier.

1976
Il joue dans Lorenzaccio d'Alfred de Musset, dans une mise en scène de Pierre Vielhescaze, pour les Tréteaux de France.

1977
Il fonde avec Diane Kurys Alexandre Films, société de production de films dont le premier film Diabolo menthe, réalisé par Diane Kurys est un succès public et est salué par la critique.

1979
Alexandre Arcady connaît le succès dès son premier film Le coup de sirocco, avec Roger Hanin, Marthe Villalonga, Patrick Bruel.

1982
Il dirige Le Grand pardon.

1983
Le grand carnaval sort sur les écrans.

1985
Il réalise Hold-up.

1986
Dernier été à Tanger est diffusé dans les salles de cinémas françaises.

1989
Il réalise L’Union sacrée.


1991
Il dirige Pour Sacha.


1992
Le Grand pardon 2 sort en France.


1997
Il réalise K.

2003
Il écrit Le petit blond de la Casbah (Plon).

2004
Il met en scène le spectacle musical Les enfants du soleil et sort sur les grands écrans Mariage mixte, avec Gérard Darmon, Olivia Bonamy, Olivier Sitruk, Antoine Duléry, Fanny Cottençon, Patrick Chesnais, Jean Benguigui, Béatrice Agenin, Anne Berger, Lucien Layani, Gilbert Lévy, Axelle Abbadie, Julie Dray. Le 5 juin 2018, Ciné + Emotion diffusa ce film. "A la tête d'un grand groupe de casinos, Max mène une vie heureuse. Fier de sa réussite sociale, il est surtout très satisfait de voir sa fille, Lisa, réussir dans tous les domaines. Il nourrit d'ailleurs pour elle des projets ambitieux. Il rêve ainsi de la marier, dans la plus pure tradition juive, avec le fils de son meilleur ami. Soupçonneux, il a toutefois décidé d'embaucher un homme chargé de surveiller sa fille en permanence. Lorsqu'il apprend que Lisa est amoureuse d'un autre prétendant, il voit rouge, d'autant plus qu'il s'agit d'un «goy». Pour ce père un peu trop directif, c'en est trop. Lisa va essayer, tout en douceur, de le faire changer d'avis...".

2010
Il réalise Comme les cinq doigts de la main.

2012
"Ce que le jour doit à la nuit", d'Alexandre Arcady avec Nora Arnezeder, Fu'ad Ait Aattou, Anne Parillaud est distribué en France. "Algérie, années 1930. Younes a 9 ans lorsqu'il est confié à son oncle pharmacien à Oran. Rebaptisé Jonas, il grandit parmi les jeunes de Rio Salado dont il devient l'ami. Dans la bande, il y a Emilie, la fille, dont tous sont amoureux. Entre Jonas et elle naîtra une grande histoire d'amour, qui sera bientôt troublée par les conflits qui agitent le pays."

2013
Il dirige 24 jours, La vérité sur l’affaire Ilan Halimi d’après 24 jours. La vérité sur la mort d’Ilan Halimi, de Ruth Halimi et Emilie Frèche (Seuil, 2009).

2015
Le 12 février 2015, à 20 h, l’Association Schibboleth organise, dans le cadre de ses séminaires sur les figures de la cruauté, à l'Institut Supérieur Européen de Gestion (ISEG) la projection en présence d'Alexandre Arcady de son film 24 jours, La vérité sur l’affaire Ilan Halimi. La projection sera suivie d’un débat : "questions sur la complicité d’une cité ; les stéréotypes moteurs de ces tortures et de cet assassinat ; interrogations sur la réaction de la presse (à l’événement et au film) et des institutions cinématographiques (au film) ; comment rendre compte de la cruauté dans un événement (social, psychique, politique) sans en faire une source de jouissance. Comment s’articulent cruauté et identification ?"

Alexandre Arcady, né Egry, a été promu au grade de Chevalier de la Légion d'Honneur (J.O., 14 juillet 2015)

2017
Toute l'Histoire diffusa les 8, 9 et 14 janvier 2017, dans le cadre de la série L’événement historique qui m'a le plus marqué, Alexandre Arcady : Ma Guerre des Six-Jours.

Alexandre Arcady participa à la Convention du CRIF le 10 décembre 2017.

Articles sur ce blog concernant :
Cet article a été publié en une version concise dans Osmose.
Il a été republié sur ce blog le :
- 29 avril 2014 à l'approche de la sortie en salles de 24 jours. La vérité sur l'Affaire Halimi, réalisé par Alexandre Arcady ;
- 4 janvier 2015. HD1 a diffusé  à 23 h 05 L'Union sacrée, d'Alexandre Arcady, avec Richard Berry, Patrick Bruel, et Bruno Cremer ;
- 12 février et 15 juillet 2015, 9 janvier et 7 décembre 2017, 5 juin 2018.

mardi 21 mai 2019

« Un siècle de céramique d’art en Tunisie. Les Fils de Jacob Chemla, Tunis » par Jacques Chemla, Monique Goffard et Lucette Valensi


Les éditions Déméter et les éditions de l’éclat  publient Un siècle de céramique d’art en Tunisie. Les Fils de Jacob Chemla, Tunis, par Jacques Chemla, Monique Goffard, Lucette Valensi. « L’histoire d'un artisanat méditerranéen d'une extraordinaire richesse en même temps que le parcours d’une famille remarquable qui s’est illustrée dans la céramique d’art ». Les Chemla se sont inscrits dans une activité traditionnelle remontant au Moyen-âge, tout en réinventant, innovant, exportant jusqu’aux Etats-Unis leurs œuvres, et collaborant avec de célèbres architectes. Un livre passionnant magnifiquement illustré retrace cette aventure familiale, entrepreneuriale, artistique, juive et tunisienne. Le 21 mai 2019 à 14 h 30, la synagogue de la rue Copernic (Paris) organisera la rencontre "Une famille de céramistes tunisiens", avec Monique Goffard-Chemla.






« Je fais partie de la troisième génération de céramistes qui se lancèrent vers les années 1880, dans la grande aventure de la rénovation de la céramique tunisienne », me racontait André Chemla (Ndlr : un homonyme sans lien de parenté avec l’auteur de l’article) en 2004 lors d’une de ses expositions parisiennes où il présentait près de 160 vases, plats, hanap, coupes et carreaux. Des céramiques aux dessins animaliers ou floraux, aux décorations géométriques, allégoriques, vivantes ou juives. De remarquables poteries de style Iznik, gloire des palais ottomans.

Et le peintre Michel Fedi, qui exposait ses œuvres orientalistes dans cet espace, avait rendu hommage à Jacob Chemla (1858-1938), le grand-père, premier artisan et artiste de la famille : il avait retrouvé à l’aube du XXe siècle les émaux et couleurs oubliés. Ses enfants Victor décédé en 1954, Albert disparu en 1963 et Mouche (1897-1977) ont perpétué cet art.

Renaissance et essor
La "céramique tunisoise, riche d’une longue tradition, est revivifiée, au tournant du XXe siècle, par Jacob Chemla  et ses fils, qui avaient retrouvé les techniques, renouvelé formes et motifs, et collaboré avec les architectes les plus prestigieux". L'entreprise familiale connait une apogée vers 1920-1930. Elle produit pour le marché tunisien, exporte vers la France, des pays Arabes - Algérie, Irak, Libye -, les Etats-Unis, de New York à la Californie. Elle expose aux Expositions universelles et coloniales, et est distinguée par des Prix. L'usine familiale est abandonnée en 1966, mais l'activité continue en France grâce à Mouche et à son neveu André jusqu'en 1996.

Les « fils de Jacob » - le fondateur vers 1860 était Haï Chemla - fut « un cas unique d’une entreprise juive engagée dans la production de céramique d’art, une activité régulièrement exercée exclusivement par les musulmans depuis le Moyen-Age. Les Chemla l’ont revivifiée et l'ont inscrit durablement dans l'art et le paysage tunisiens. Des années 1860 à la fin du XXe siècle, c’est l’aventure de cette entreprise unique que le livre présente, en même temps que le souvenir d'une Tunisie plurielle que la nouvelle Constitution du pays tente, avec bien des difficultés et bien des efforts, de faire revivre ».

Jacques Chemla, "petit-fils de Jacob Chemla, est à l’origine de l’ouvrage et il a constitué de son vivant une importante collection de céramiques Chemla".

Actifs jusqu’en 1966, « Les fils Chemla » sont "les derniers représentants de la tradition tunisoise de la céramique d’art, dont le Mahj conserve et expose dans ses collections un ensemble de pièces".

Leurs créations ? Poteries d'art, décoration de jardins, vases, panneaux...

André Chemla « a poursuivi avec passion la recherche des procédés de couleurs et des techniques pour retrouver les secrets des merveilleuses céramiques Iznik », qui ont notamment orné les palais ou mosquées turcs. 

Pour ses vases, coupes et kholla tunisienne, ce retraité avait retrouvé le fameux « rouge tomate », vermillon-rouille, qui accompagne les bleus, merveilleux marine et turquoise, et blanc de céramiques de style Iznik (XV et XVIes siècles). 

Deux Grands plats magnifiques constituaient des prouesses techniques : l’un a un décor noir sur fond turquoise et l’autre un décor bleu polychrome..

Cet artiste affectionnait les « poissons rieurs » et un « lapin coureur », guettés par un loup féroce. 

Il puisait aussi son inspiration dans la Bible (panneau en lave émaillée « Les 12 tribus »). Parfois en usant de lave émaillée, il illustrait Les 7 fruits d’Israël, avec figues, orge, blé, dattes, raisins, olives, grenade, ainsi que la prière une semaine après la cérémonie du mariage (Sebrabrahout).

Le judaïsme était illustré dans sa diversité avec une « Main de Fatma » et une « grande poterie aux danseurs hassidiques »…

Les Chemla ont été les talentueux, illustres, mais derniers représentants d'une tradition artisanale élevée au rang d'art.

Le 2 novembre 2015, à 19 h 30, le musée d’art et d’histoire du Judaïsme (MAHJ) proposa la rencontre Les Chemla, une dynastie de céramistes à Tunis, avec la participation de Lucette Valensi et Monique Goffard, filles de Mouche Chemla, et des éditeurs français et tunisien, et la modération de François Pouillon, anthropologue du monde arabe.

A l'occasion du mois du Patrimoine, l'Association tunisienne de promotion et de sauvegarde des métiers et du Patrimoine artisanal HIRFA et les éditions Déméter proposèrent au Palais El Abdellia  l'exposition "Un siècle de céramiques d'art en Tunisie, Aouled Chemla" (16 avril-8 mai 2016). Vernissage le samedi 16 avril 2016 à partir de 18 h. Des "œuvres originales des frères Chemla prêtées par l'ONA et par des collectionneurs et des interprétations et reproductions contemporaines réalisées par l'Atelier de céramique AD 93 (ATELIER DRIBA) et par Mimo Palmizzi seront présentées".

Les Journées européennes des métiers d'art se déroulent du 31 mars au 2 avril 2017.

Le 22 octobre 2018, à 14 h 30, la synagogue Adath Shalom à Paris proposa la conférence "Une famille de céramistes tunisiens", avec Monique Chemla-Goffard. "La céramique tunisoise, riche d’une longue tradition, est revivifiée, au tournant du XXe siècle, par Jacob Chemla et ses fils, qui retrouvent les techniques, renouvellent formes et motifs, et collaborent avec les architectes les plus prestigieux. Actifs jusqu’en 1966, "Les fils Chemla" sont les derniers représentants de la tradition tunisoise de la céramique d’art".

Le 21 mai 2019 à 14 h 30, la synagogue de la rue Copernic (Paris) organisera la rencontre "Une famille de céramistes tunisiens", avec Monique Goffard-Chemla. Monique Goffard-Chemla raconte comment, en 1860, une famille juive de Tunis crée une fabrique de céramique traditionnelle et la développe. Aujourd’hui, ces œuvres sont dans les musées d’Afrique du Nord, d’Europe et des Etats-Unis." A 16 h, le témoignage d’un ancien déporté avec David Perlmutter autour de son livre «Une enfance à nulle autre pareille ou une survie incompréhensible». 


Jacques Chemla, Monique Goffard, Lucette Valensi, Un siècle de céramique d’art en Tunisie. Les Fils de Jacob Chemla, Tunis. Ed. Déméter-Éditions de l’éclat, 2015. 224 p. ISBN : 9782841623778

Visuel :
Céramique des Chemla. © DR
Cet article a été publié le 30 octobre 2015, puis les 15 avril 2016, 3 avril 2017, 22 octobre 2018.