dimanche 18 mars 2012

La photographe Martine Franck


La galerie Claude Bernard présentera une exposition de portraits de la photographe Martine Franck. Pour sa deuxième exposition dans cette galerie, celle-ci a choisi une centaine de photographies d'artistes ayant choisi Paris comme lieu de leur création et de leur vie : Balthus, Diego Giacometti, Raymond Mason... Vernissage le 22 mars 2012 de  18 h à 22 h.

Née à Anvers dans une famille flamande francophone, Martine Franck passe son enfance en Grande-Bretagne.

A la déclaration de guerre, son père s’engage dans l’armée britannique. Sa mère, son frère et elle vont aux Etats-Unis et, en 1944, retrouvent Londres sous les V2...

Martine Franck étudie l’histoire de l’art à l’Université de Madrid, puis à l’Ecole du Louvre (Paris).

Elle est engagée comme stagiaire à Time-Life pour assister les photographes étrangers de passage à Paris : Eliot Elisofon, Gjon Mili, etc. Et rejoint Vogue qui lui confie la rubrique Les contemporaines : citons les portraits de Sarah Moon et d’Ariane Mnouchkine.

En 1970, Martine Franck est membre de la première agence Vu, puis en 1972, participe à la fondation de l’agence Viva avant de rejoindre Magnum en 1980.

Elle effectue des portraits d’artistes, d’écrivains et surtout des reportages humanitaires en Inde, en Irlande et au Népal, et préside depuis 2004 la Fondation Henri Cartier-Bresson.

En 2002, le Musée de la Vie romantique a présenté l’exposition Le temps qui passe, une centaine de photographies de Martine Franck, membre de l’agence Magnum. Essentiellement en noir et blanc, encadrées du liseré noir, avec des contrastes accentués, ces clichés, classiques et romantiques, évoquent ses thèmes de prédilection : les paysages, les portraits d’artistes, les jeux de miroir et le Théâtre du Soleil. Autant de mises en abîmes et de méditations sur la vieillesse, la solitude, la dialectique apparence/réalité sublimée par le monde du spectacle, et la Nature, sauvage ou marquée par l’Homme.

« Le romantisme me semble avoir des correspondances avec la photographie. Toutes ces notions liées au temps qui passe, l’instant, l’émotion, la nostalgie, la rêverie me sont proches. C’est aussi la connaissance de l’autre, la découverte de soi à travers l’autre, et la liberté de pouvoir s’exprimer sans contraintes. Le portrait me passionne. Ce que je cherche à capter, c’est la lumière dans l’œil, les gestes, un moment d’écoute ou de concentration. Un thème m’a toujours touché, celui de la vieillesse. Les visages permettent de lire le passé, comme les lignes de la main permettent de déchiffrer l’avenir », précisait la photographe. Elle a saisi le regard sage et pessimiste d’Albert Cohen (1968), celui fuyant et très maquillé de Lily Brik (1976) et celui scrutateur, amusé et interrogatif du metteur en scène Peter Brook (1997), le visage rayonnant d’ironie de Marc Chagall (1980), la gracile et mystérieuse Isabelle Huppert (1981) et Sam Szafran en quasi fusion avec son tableau (1983). Autre sujet de prédilection, la vieillesse, à la fois savoir accumulé et période vécue dans l’apaisement.

« A travers le miroir... C’est un thème qui s’est imposé à moi involontairement, et de façon récurrente. Le miroir permet de s’éloigner de la réalité, puisqu’il éloigne lui-même la réalité. Certains portraits se sont imposés naturellement, comme les séances de maquillage des comédiens ou des danseurs, Ariane Mnouchkine, Erhard Stiefel qui fabrique les masques du Théâtre du Soleil. On joue avec le narcissisme de l’autre. Ceux qui se découvrent dans une glace, les comédiens qui se maquillent pour devenir un autre soi-même ». De la première création jusqu'aux représentations de spectacles récents, via les répétitions, Martine Franck est devenue la chroniqueuse de cette aventure, impressionnant les comédiens bondissant sur scène. « En général, je préfère le noir et blanc qui permet une transposition contrôlée de la réalité, une certaine distance par rapport au concret qui autorise un instant de rêve. En revanche, il m’arrive d’utiliser la couleur, en particulier pour le Théâtre du Soleil car la lumière et l’ambiance « irréelle » d’un spectacle peut rajouter une émotion visuelle » et traduire la chaleur intense du jeu.

Martine Franck multiplie les mises en abîmes : de dos, l’acteur Charles Denner, concentré, regarde dans un miroir (1966). Elle révèle la symbiose entre un état d’âme et l’environnement : dans l’hiver new-yorkais, le visage inquiet d’une jeune femme se dégage dans un reflet de branches d’arbres (The Metropolitan Museum, 2001).

« J’ai toujours photographié des paysages, par plaisir, par besoin. La prise de vues est le contraire de l’instantané. Il faut d’abord prendre le temps de contempler, se ressourcer. C’est une forme d’exercice de méditation visuelle, devant des espaces inconnus marqués souvent par la main de l’homme. Mes paysages sont classiques par la composition et le contenu, et romantiques par le dépaysement et le goût de l’étrange. On trouve ainsi souvent dans mes prises de vue un élément animal ou humain qui ordonne l’ensemble. Mais j’aime aussi les espaces purs, désincarnés, comme les ciels de Norvège, à Bergen, qui résonnent pour moi comme une musique de Sibelius ». Le ciel nuageux semble alors se fondre dans les fjords (Bergen, 1983).

Martine Franck photographie les paysages comme s’ils étaient des visages : elle est sensible aux marques témoignant de l’action de l’Homme. Elle montre la manière dont celui-ci ou l’érosion a façonné la Nature, et suggère les trésors de patience, d’efforts, d’amour et de spiritualité pour la rendre vivable. Ce n’est pas un hasard si ce Musée de la vie romantique accueille ces paysages d’Irlande, de Norvège et de France : des lieux isolés, battus par le vent et tourmenté par les orages, et des ruines.

 « D’une façon générale, je reste fidèle à mes appareils traditionnels : pour les portraits et reportages, un Leica M - il se tient bien en main -, et pour les paysages et le théâtre, le Canon avec zoom. Je veux pouvoir saisir très vite des instantanés, pour les retrouver au développement de la pellicule, à l’examen de la planche contact, et retracer le déroulé du moment. Aujourd’hui, alors que les possibilités techniques sont infinies pour la nouvelle génération, je reste fidèle à une méthode dite « classique ». Le cliché, lorsqu’il est retenu, est agrandi tel quel, et il n’est jamais retouché au tirage ». Les influences picturales sont prégnantes dans la rigueur de la composition et le soin apporté aux jeux géométriques : telles les ruptures harmonieuses des lignes d’horizons et des courbes des chaises longues (Agadir, 1976).

De cette rétrospective, émanait une poésie profonde alliée à une mélancolie latente...

La Maison européenne de la photographie(MEP) a présenté en 2011-2012 l’exposition Martine Franck : « Venus d’ailleurs. Peintres et sculpteurs à Paris depuis 1945 » réunissant une soixantaine de ses photographies de peintres et de sculpteurs, célèbres ou inconnus, dans leur atelier depuis 1965, dont Marc Chagall. Une commande de la MEP dans le cadre de la série “Étranges Étrangers”. De Pierre Alechinsky à Zao Wou Ki, Yaacov Agam, Avigdor Arikha, Marc Chagall, Shamaï Haber, Dani Karavan, Anselm Kiefer, Richard Lindner, Lea Lublin, Oscar Rabine, Pierre Skira, Arpad Szenes, Boris Zaborov… Tous sont saisis dans leur atelier dans le cadre de cette série de portraits d’artistes « venus d’ailleurs », attirés par Paris où ils s’y sont installés pour créer leur œuvre.


Pour Martine Franck « une photographie c’est un fragment de temps qui ne reviendra pas ». Elle « parvient à capturer cet instant où l’artiste s’abandonne avec complicité, dans son atelier ou à l’extérieur. Dans chaque portrait transparait le lien privilégié né de la rencontre entre le modèle et la photographe ; alors se révèlent l’humour, la tendresse, la pudeur et l’humanité », précise la galerie Claude Bernard.

Martine Franck photographe. Editions Adam Biro/Paris-Musées, 2002. 142 pages. ISBN : 2 87660 346 2



Du 22 mars au 28 avril 2012
A la Galerie Claude Bernard
7-9, rue des Beaux-Arts, 75006 Paris
Tél. : 01 43 26 97 07
Du mardi au samedi de 9 h 30 à 12 h 30 et de 14 h 30 à 18 h 30
Vernissage le 22 mars 2012 de 18 h à 22 h


Jusqu’au 8 janvier 2012
5/7, rue de Fourcy. 75004 Paris
Tél. : 01 44 78 75 00
Du mercredi au dimanche inclus.

Visuels de haut en bas :
Balthus, 1999
© Martine Franck/Magnum Photos
Pierre Alechinsky, Bougival, 2004
© Martine Franck/Magnum Photos
Diego Giacometti, 1983
© Martine Franck/Magnum Photos
Yaacov Agam, 2010
© Martine Franck/Magnum Photos

Raymond MASON, 1982
© Martine Franck/Magnum Photos

Cet article a été publié en une version plus concise par Guysen en 2002 et modifié le 22 février 2012.
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vendredi 16 mars 2012

Mus / Mouse / Maus. Variations suédoises autour de la BD d’Art Spiegelman



Après le Mémorial de la Shoah, le Centre européen du résistant déporté présente l’exposition éponyme peu didactique. Des variations interprétatives de dessinateurs suédois inspirés par Maus, bande dessinée (BD) d’Art Spiegelman retraçant la vie de son père, Vladek Spiegelman, Juif déporté et survivant de la Shoah (Holocaust). Dans son roman graphique anthropomorphique, Art Spiegelman y représente les Juifs sous la forme de souris (mouse en anglais, mus en suédois, maus en allemand). Inauguration le dimanche 18 mars 2012 à 14 h. L’inauguration sera suivie d’une table ronde sur le thème « Parler des camps aux enfants » à 15 h.


Cette exposition montre le 9e art, bande dessinée (BD), comme vecteur de transmission de l’histoire de la Shoah à partir de Maus, d’Art Spiegelman. Une œuvre en deux volumes, originale à maints égards.
Pour relater l’histoire de son père, Vladek Spiegelman, Juif polonais parlant yiddish, déporté et survivant à la Shoah comme son épouse Anja, Art Spiegelman choisit le « roman graphique à la forme anthropomorphique ». Ainsi, des animaux représentent des groupes religieux ou nationaux : les Juifs sont des souris, les Allemands nazis des chats, les Américains des chiens, et les Suédois des rennes.
Dès 1944, une bande dessinée avait déjà illustré la Seconde Guerre mondiale par un bestiaire : La bête est morte ! (1944) d’Edmond-François Calvo, de Victor Dancette et de Jacques Zimmermann.
 

De la BD underground au Prix Pulitzer
Art Spiegelman est né à Stockholm (Suède) en 1948 de parents polonais survivants de la Shoah.

En 1950, la famille Spiegelman émigre aux Etats-Unis.
Art Spiegelman fréquente les cercles avant-gardistes de bandes dessinées, participe à des magazines de BD underground à San Francisco. De retour à New York en 1975, il dirige Arcade, the Comics Revue qui publie Robert Crumb, Charles Bukowski. Succès critique, mais échec commercial : la revue disparaît après sept numéros.
Avec son épouse Françoise Mouly, actuelle directrice artistique de The New Yorker, Art Spiegelman lance en 1980 RAW, « tribune pour les auteurs » d’avant-garde (1980-1991).
Dès le numéro 2, apparaît Maus sous le dessin d’Art Spiegelman : plus que l’histoire de la Shoah, c’est « l’histoire d’un père et d’un fils qui essaient de se comprendre » précise son auteur. Pendant des journées entières, Art Spiegelman a interviewé son père : « Je l’écoutais vraiment et il appréciait. A ma grande surprise, mon père était disposé à discuter avec moi ». Art Spiegelman a enregistré leurs conversations qui ont été retranscrites, ce qui a constitué « une matière première pour Maus ».
Il s’est documenté sur la Shoah et a été particulièrement marqué par Le Juif éternel, un « documentaire » allemand (1940) dressant un parallèle entre les Juifs et les rats, « vermines de l’humanité ».
Il lui parut clair que « cette déshumanisation était au cœur même du projet criminel. En fait, le Zyklon B, gaz utilisé à Auschwitz et ailleurs comme agent mortel, était un pesticie produit pour tuer la vermine, comme les puces et les cafards… C’est stupéfiant de voir comme cette image se retrouve souvent dans les bandes dessinées antisémites des pays arabes aujourd’hui », explique cet auteur dans MetaMaus (Pantheon, 2011), livre de conversation avec Hillary Chute, professeur d’anglais à l’université de Chicago.
En 1991, Maus I et Maus II reçoivent le Prix Pulitzer.
Par « les créations des auteurs de bande dessinée suédois, cette exposition souligne aussi bien la valeur patrimoniale de l’œuvre d’Art Spiegelman que l’utilisation du 9e art comme support pour la transmission de l’histoire de la Shoah. Mus / Mouse / Maus est également l’occasion de découvrir la culture de la bande dessinée suédoise, la richesse de ses modes d’expression et des personnalités de sa scène contemporaine ».

Variations suédoises
Mus / Mouse / Maus est présentée par l’Association suédoise de la bande dessinée en partenariat avec l’Institut suédois à Paris. C’est à la fois son intérêt – la vision de jeunes auteurs suédois de BD - et sa faiblesse : si les textes des bulles des planches sélectionnées sont traduits et si des notices biographiques accompagnent chaque dessin – mais sans expliquer les circonstances de la création de chaque BD -, aucun panneau général ne présente clairement l’exposition.

En noir et blanc et en couleurs, les 26 dessinateurs suédois, trentenaires ou quarantenaires, ont soit choisi le registre animal soit conservé la figure humaine pour représenter les Juifs pendant la Shoah.
Parmi les BD présentées dans la première salle : Auschwitz de Pascal Croci, Au nom de tous les miens (1986-1987) de Patrick Cottias et Paul Gillon d’après l’œuvre de Martin Gray... Mais pourquoi Le Juif de New York (2007) de Ben Katchor dont l’action se situe en 1825 aux Etats-Unis, ou Le chat du rabbin (2002) de Joann Sfar dont l’histoire se déroule au début du XXe siècle en Algérie ? La notice de Déogratias (2000) de Jean-Philippe Stassen évoque le génocide [Nda : des Tutsis et de Hutus modérés] au Rwanda en 1994. Cet « album est considéré comme le Maus des Tutsis ». On peut s’interroger sur la pertinence de cette comparaison, en particulier en raison de la spécificité de la Shoah et parce que Art Spiegelman illustre cette 2e génération composée d’enfants de survivants de la Shoah étudiée à partir des années 1970 par les universitaires et des psys qui ont découvert des traumatismes liés à la Shoah affectant aussi cette première génération post-Shoah, ainsi que des relations particulières, souvent dominées par les silences, entre parents survivants de la Shoah et leurs enfants.
L’affiche de l’exposition intrigue : le service de communication du Mémorial de la Shoah y est cité. Mais le jour du vernissage, il n’assurait aucun accueil pour la presse, il promettait l’envoi d’une documentation… jamais reçue - les informations m’ont été transmises par une agence de relations presse. Et parmi les visuels disponibles pour la presse, aucun ne provient de la BD d’Art Spiegelman. Un comble !

Du 7 mars au 27 avril 2012
Au Centre européen du résistant déporté
Site de l’ancien camp de Natzweiler au Struthof, 67130 NATZWILLER
Tél. : 00 33 (0)3 88 47 44 67
Inauguration le dimanche 18 mars 2012 à 14 h
L’inauguration sera suivie d’une table-ronde sur le thème « Parler des camps aux enfants » à 15h animée par Eduardo Castillo, en présence de Gilles Rapaport, auteur et illustrateur, Didier Daeninckx, auteur de roman et de bande dessinée, et les auteurs de la bande dessinée Un été en enfer, camp de Natzweiler-Struthof 1942 (éditions du Signe) : Roger Seiter, scénariste et Vincent Wagner, dessinateur

Jusqu’au 30 décembre 2011
Au Mémorial de la Shoah
Niveau crypte, entresol
17, rue Geoffroy L'asnier, 75004 Paris
Entrée libre
Tél. : 01 42 77 44 72


Visuels :
Mus / Mouse / Maus. © Association suédoise de la bande dessinée, auteur : Ola Skogäng
La bête est morte ! © G.P. 1946 Calvo/Dancette
Mus / Mouse / Maus. © Association suédoise de la bande dessinée

Mus / Mouse / Maus. © Association suédoise de la bande dessinée, auteur : Fanny M. Bystedt

Mus / Mouse / Maus. © Association suédoise de la bande dessinée, auteur : Natalia Batista

© L’Association suédoise de la bande dessinée et les auteurs (Magnus Jonason, Allan Haverholm, Robin Ragnarsson, Emelie Friberg, Ola Skogang, Peter Bergting, Asa Ekstrom, Natalia Batista, Fanny M. Bystedt, Lisa Rydberg)

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Cet artice a été publié pour la première fois le 21 décembre 2011 et modifié le 2 mars 2012.

jeudi 15 mars 2012

Un Matisse rendu en 2008 à la MDA UK est retourné à Francfort

En illustration de mes articles sur Rose Valland et le pillage des oeuvres d'art appartenant à des Juifs en France pendant la Seconde Guerre mondiale ainsi que sur les amateurs d’art Juifs américains éclairés, Léo, Gertrude, Michael et son épouse Sarah Stein, et alors que le Centre Pompidou présente l’exposition Matisse, Paires et séries, je republie cet article sur la restitution en 2008, à son ayant-droit, dn tableau Paysage, le mur rose [de l’hôpital d’Ajaccio] (1898) de Matisse, ayant appartenu à un Allemand Juif spolié, Harry Fuld Senior. Une oeuvre acquise en 2010 par le musée Juif de Francfort (Jüdisches Museum Frankfurt).

Le 27 novembre 2008, Christine Albanel, alors ministre de la Culture, a restitué à Paris un tableau de Matisse, Paysage, le mur rose [de l’hôpital d’Ajaccio] (1898), à la Maguen David Adom du Royaume-Uni (MDA-UK), héritière de son propriétaire et représentée par Stuart Glyn.

Ce « geste s'inscrit dans le cadre de la politique française de recherche de provenance et de restitution des œuvres d'art pillées durant la guerre ».

Montrée par la galerie Druet en 1906, cette œuvre de jeunesse de Matisse figurait à la vente de la collection la « Peau de l’Ours » à Paris en 1914. Elle avait été vendue en 1914 à un marchand d’art allemand qui l’amena dans son pays, marquée du tampon des douanes françaises à son revers.

Un collectionneur Juif francfortois
Fondateur en 1899 de la première compagnie de téléphone allemande, Harry Fuld Senior était un collectionneur francfortois, et il acheta ce tableau de Matisse.

Son fils, Harry Fuld Junior, hérita de sa collection en 1932. En 1937, il fuit les persécutions antisémites de l’Allemagne nazie pour l’Angleterre, laissant dans son pays natal en particulier plusieurs boîtes emplies de tableaux. En 1941, il est spolié de ses biens, vendus en 1942. Il reconstitua l’inventaire après-guerre et conserva des photographies de la collection familiale, sans les négatifs.

Ce Matisse est retrouvé en 1948, sans document explicatif, dans une cache à Talheim (Allemagne) parmi des biens de Kurt Gerstein (1905-1945), officier controversé de la SS qui s’était suicidé en juillet 1945. Chargé de livrer le gaz Zyklon B dans les camps d’extermination, Kurt Gerstein avait alerté le Pape Pie XII et les Alliés sur la Solution finale. Selon un ami de Gerstein, cette œuvre picturale aurait été achetée « chez un camarade d’école à Berlin », peut-être le marchand de tableaux berlinois, Hans Lange, chargé de la vente en 1942.

Ce tableau est transféré au Central Collecting Point de Baden-Baden.

Au vu de son tampon, la France le récupéra en 1949 et l’inscrivit comme MNR (Musées nationaux récupération), i.e. une œuvre d’art issue de spoliation ou vente forcée de biens, souvent juifs, pendant la Seconde Guerre mondiale, et gardée dans l’attente de son identification par son propriétaire.

« Restituer, c’est se souvenir et réparer » (Christine Albanel)
Attribué aux Musées nationaux, en l’occurrence le musée national d’Art moderne en 1951, ce Matisse est prêté en 1952 au musée de Nantes pour huit mois.

Gisella Martin hérita d’Harry Fuld Junior, mort en 1962. Décédée en 1994, elle avait comme légataire la branche britannique de la MDA.

Depuis 1997, ce Matisse figurait sur la base de données en ligne des « MNR ». Il était conservé au Centre Pompidou depuis 2000.

Il est inclus dans la présentation inaugurale des collections du Musée d’art et d’histoire du judaïsme (MAHJ) en 1998-1999.

En 2008, il est montré lors de l’exposition A qui appartenaient ces tableaux ? Spoliations, restitutions et recherche de provenance : le sort des œuvres d'art revenues d’Allemagne après la guerre organisée à l’initiative du ministère de la Culture et de la Communication et du ministère des Affaires étrangères en 2008 au musée d’Israël (Jérusalem), puis au Musée d’art et d’histoire du judaïsme (Paris).

Se fondant sur la base de données en ligne dite MNR, l’historienne d’art allemande Marina Blumberg parvint à retrouver son propriétaire, décédé, et son héritière décédée. La succession en revint à la branche britannique de la MDA. Elle s’adressa alors au ministère des Affaires étrangères, responsable des œuvres « orphelines » et au Centre Pompidou.

La MDA UK a exposé ce Matisse à Berlin, puis à Francfort. Elle espérait le vendre – entre 100 000 dollars et 150 000 dollars - à un « bienfaiteur » qui le confierait à un musée israélien.

« Il y avait 27 caisses d’œuvres d’art entreposées par Harry Fuld Jr qui ont été « confisquées » par les Nazis. En théorie, le contenu de ces 27 caisses ont été léguées par Mme Martin à la MDA du Royaume-Uni. L’identification et la récupération du contenu de ces caisses est hautement problématique et sensible. Plusieurs œuvres ont été clairement identifiées et localisées. Les investigations se poursuivent », m’écrivait Stuart Glyn, représentant de la MDA-RU, le 30 novembre 2008. Parmi ces œuvres : des statues de Bouddha datant du XIIe siècle, des œuvres des maîtres italiens du XVIe siècle, du mobilier d'époque...

« Dès l'après-guerre, avec le retour en France de 60 000 œuvres spoliées, un immense travail de recherche de l'administration français s'est ouvert pour les rendre à leurs propriétaires. Il a permis, en l'espace de 5 ans, d'en restituer 45 000. Sur les 15 000 restantes, 2 000 œuvres d'exception ont été confiées provisoirement à la garde des musées sur un inventaire particulier sous le signe MNR, Monuments Nationaux Récupération », a déclaré Christine Albanel, alors ministre de la Culture, en restituant ce tableau de Matisse à son ayant-droit, la MDA-UK, le 27 novembre 2008, au siège du ministère.


Stuart Glyn espérait vendre ce Matisse – entre 100 000 dollars et 150 000 dollars - à un « bienfaiteur » qui le confierait à un musée israélien. Il l’a exposé à Berlin, puis à Francfort.

Grâce à des donateurs et à des fondations, le musée Juif de Francfort (Jüdisches Museum Frankfurt) a acheté en 2010 ce Matisse pour 200 0000 euros.

© Jüdisches Museum Frankfurt, Axel Schneider.
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Cet article avait été commandé par L'Arche.

mercredi 14 mars 2012

Dessins et peintures d'Emmanuelle Messika


Les 17-18 et 24-25 mars 2012, Art Contemporain Sèvres exposera en « La ChARTreuSE » des dessins à l'encre et peintures  d'Emmanuelle Messika.  Des oeuvres intrigantes associées au concert, le 25 mars 2012, à 17 h, de la  pianiste Dominique Anagnostopoulos, avec au programme Haydn, Chopin et Bartok. Vernissage le samedi 17 mars 2012 à 18 h.

Diplômée de l’Ecole des Beaux-arts de Paris (2005), cette jeune peintre a enseigné les arts plastiques et a peint sur verre pour une lanterne magique dans le cadre de Métamorphoses, concert optique mis en scène par Louise Moaty avec Les Lunaisiens, notamment lors du festival Baroque (Pontoise, 2008).

Un « gimmick »
Emmanuelle Messika prise les décalages, associe figuratif et abstraction et « ose » les couleurs. « Je pratique une peinture dans laquelle évoluent des écritures hybrides. Cohabitent sur un même support des espaces en tension et en suspension, où la violence d’un geste côtoie un apaisement. Par des jeux de matières, je cherche à établir un dialogue décalé et j’aspire à une profusion de couleurs... Dans chacun de mes tableaux, les sentiments sont exacerbés avec cruauté. Une altérité est attribuée aux objets. Leur présence en fait des témoins et des cobayes, sujets tiraillés et soumis à un attachement manifeste », explique Emmanuelle Messika.

Dans ses œuvres exposées en 2009 au Centre d’Art et de Culture Espace Rachi, elle aimait y insérer parfois un animal ou inscrire une phrase, un trait d’humour (« Ch’ha, où est ton oreille ? »), un jeu de mots sur « Aïe » (cri de douleur) ou stylisait un Paris de sens interdits.

Dans « Hi » (salut en anglais), un golfeur tricolore saisi dans une nature au relief mouvementé semble frapper avec son club un astre, surpris sur un ciel azuréen (« Everybody Says Hi »).
« J’élabore des mises en scènes empruntées à un imaginaire qui réunit le fantastique voire le fabuleux et le quotidien, dans lesquelles chaque domaine participe, où le réel rejoint l’onirique », déclare Emmanuelle Messika.
Son « gimmick », c’est un « antihéros pris dans une situation inextricable et qui essaie de s’en sortir » : émergeant de coulées beiges qui risquent de l’engloutir, il s’agrippait au bleu serein.
Ainsi, dans « Pues con hechos se prueba su sabio razonar » (Puisque sa savante argumentation reçoit la preuve par les faits) - titre d'une chanson de Paco Ibanez sur des paroles de Juan Ruiz, archiprêtre de Hita -, on ne sait si des nuages dévoilent ou recouvrent un être dont seules apparaissent des mains en forme de pièces de puzzle, tandis que des « éclaboussures d’une étoile filante rose » animent la toile par un mouvement distinct.
Ce personnage récurrent, « de plus en plus abstrait, tend à s’effacer », nous avait confié cette artiste.

A l'été 2010, Emmanuelle Messika avait présenté ses nouveaux tableaux, techniques mixtes/acryliques sur toiles, dans une exposition collective aux Trois Baudets (Paris). Une manière de « participer à cette scène », haut lieu de la chanson francophone. Puis, elle avait exposé ses oeuvres à l'Apparemment Café et à la Galerie CROUS Beaux-Arts (Paris) qui l'avait accueillie en 2005, puis en 2011 à l'Espace Seven, Galerie De Vos où le titre de sa nouvelle exposition - « La sol fa si c'est pas si fa sol la » - était une citation des Têtes Raides, groupe musical français.

http://www.emmanuellemessika.fr/


Les 17 - 18 et 24 - 25 mars 2012
A Art Contemporain Sèvres, en « La ChARTreuSE » [architecte Fabian KARPINSKI]
105, rue des Bruyères. 92310 Sèvres
Tel : 09 51 21 90 06 ; 06 72 78 57 95
De 15 h à 20 h
Vernissage le samedi 17 mars 2012 à 18 h
Concert de la pianiste Dominique Anagnostopoulos le dimanche 25 mars 2012 à 17 h avec au programme Haydn, Chopin et Bartok.


Du 17 décembre 2011 au 28 janvier 2012
A la Galerie Mariska Hammoudi
7, rue Yvon Villarceau, 75116 Paris
Code 1670. Inter. 21
Tél. : 06 64 69 26 68
Visite sur rendez-vous du mardi au dimanche de 10 h à 20 h
Vernissage le samedi  17 décembre 2011 de 14 h à 20 h


Du 21 au 24 octobre 2011
A Chic Art Fair
Galerie Mariska Hammoudi
Stand B 27
Cité de la mode et du design
32, quai d'Austerlitz. 75013 Paris
Tél. : 33 (0)9 52 41 07 06
Les 21, 22 et 23 octobre 2011 de 12 h à 20 h
Le 24 octobre 2011 de 12 h à 17 h
Vernissage le 20 octobre 2011 de 18 h à 21 h

Du 3 au 21 mai 2011
A l'Espace Seven, Galerie De Vos
7, rue Bonaparte, 75006
Tél. : +33 1 43 29 88 94
Du lundi au samedi de 10 h 30 à 13 h et de 14 h à 19 h

Du 4 au 27 janvier 2011
Au Centre d'animation Montgallet
4, passage Stinville. 75012 Paris
Entrée libre
Vernissage le jeudi 6 janvier 2011 à 19 h

Jusqu'au 17 Juillet 2010
Aux Trois Baudets
64, boulevard de Clichy, 75018 Paris
Tél. : 01 42 62 33 33
Du mardi au samedi de 18 h 30 à 1 h 30
Les tableaux seront accrochés le 10 juin et l’artiste sera présente dès cette date.
Vernissage le 11 juin vers 18 h 30 en présence d’Emmanuelle Messika

Du 1er juillet au 21 Août 2010
18, rue des Coutures St Gervais
75003 Paris
Vernissage le 1er juillet 2010

Du 8 au 20 novembre 2010
A la Galerie du CROUS
11 rue des Beaux-Arts, 75006 Paris
Tél. : 01 43 54 10 99
Vernissage mardi 9 novembre de 18 h à 21 h en présence de l'artiste

Visuels de haut en bas :
Sans titre
Peinture à l'huile
46 x 38 cm

Mours
2007/2011
Acrylique sur toile
114 cm x 146 cm

Baseball
acrylique sur toile
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« Pues con hechos se prueba su sabio razonar »
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Cet article a été publié en une version plus concise dans le numéro 625 de juin 2010 de L'Arche.
Il a été édité le 10 juin 2010 sur ce blog et modifié pour la dernière fois le 11 mars 2012

mardi 13 mars 2012

Deux hommages à Romy Schneider (1938-1982)


Cet article est republié à l'approche de la projection de La Passante du Sans-Souci de Jacques Rouffio.

Pour le 30e anniversaire de la disparition de l’actrice Romy Schneider (1938-1982), l’EspaceLandowski et le Goethe-Institut Paris rendent hommage à cette actrice populaire par deux expositions retraçant sa vie et sa carrière. Née à Vienne (Autriche), Romy Schneider est devenue dès son adolescence une star européenne par la série des Sissi, puis, dirigée par les réalisateurs célèbres (Visconti, Welles, Losey, Preminger, Sautet, Granier-Deferre, Enrico, Deray) elle a incarné des personnages ancrés dans la réalité contemporaine française ou de Juives persécutées par les Nazis. Une actrice talentueuse au registre étendu qui s’est mesurée aux grandes œuvres théâtrales. Une femme sensible engagée dans des combats fondamentaux. Une chanteuse délicate.
  

Le réalisateur Bertrand Tavernier la comparait à un Stradivarius. Claude Sautet la décrivait « tourmentée, pure, violente, orgueilleuse ». Selon Dino Risi, elle pouvait « être papillon, puis tigre ».

Deux hommages sont rendus à Romy Schneider dont 2012 marque le 30e anniversaire de son décès. Après le succès de l’exposition Brigitte Bardot, les années insouciance (2009-2010) – environ 90 000 visiteurs -, la ville de Boulogne-Billancourt propose une exposition sur une autre star, Romy Schneider qui tourna dans les studios de cinéma implantés dans cette ville de la banlieue ouest de Paris. Un évènement placé sous le parrainage de sa fille, la comédienne Sarah Biasini, et présenté à Berlin (Allemagne). Le Goethe- Institut Paris présente une exposition, une installation et six films en son honneur.

Affiches originales françaises, allemandes et d’autres pays, dossiers de presse, images d’archives, extraits de films, romans-photos, objets personnels – dont une bague en ébène sertie de diamants, cadeau du réalisateur Luchino Visconti pendant le tournage de Boccace 70 -, photos magnifiant Romy Schneider, costumes, lettres, plans de travail, scénarios annotés, programmes de théâtre et dessins souvent inédits évoquent une actrice ayant su évoluer des rôles de jeunes premières vers ceux dramatiques et complexes en une filmographie riche et dense d’une soixantaine de longs métrages, soit une moyenne de trois films par an en plus de 25 ans de carrière.

Sensible, déterminée, bouleversante, exigeante, passionnée, Romy Schneider a illuminé la pellicule par l’intensité de son jeu et son incroyable photogénie. Elle exerce une influence durable sur les actrices trentenaires et quadragénaires françaises.


De Vienne à Paris
Rosemarie Albach-Retty est née le 23 septembre 1938, à Vienne, six mois après l’Anschluss (annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie).

Ses parents comédiens - Wolf Albach-Retty, acteur et metteur en scène autrichien descendant d’une dynastie d’artistes et Magda Schneider, fille d’acteurs ambulants devenue célèbre par Libelei (Une histoire d’amour) de Max Ophüls – se sont mariés en 1937 à Berlin. Ils poursuivent leur carrièr sous le IIIe Reich, ont un fils Wolfi en 1941, et divorcent en 1945.

Romy Schneider grandit, protégée, entre le pensionnat catholique Goldenstein, près de Salzbourg, et la propriété familiale Mariengrund à Schönau am Königse (Alpes bavaroises), près de Berchtesdagen, le « Nid d’aigle » d’Hitler. Des images filmées la montrent dialoguant avec des dignitaires nazis. Des faits rendus publics tardivement et sur lesquels Romy Schneider s’exprimera rarement auprès des médias : Romy Schneider incarne ces Allemands nés avant ou pendant la Seconde Guerre mondiale et qui s'interrogent sur le passé, éventuellement nazi, de leurs parents, sur le comportement de ceux-ci sous le nazisme, de leur part de responsabilité dans la Shoah, etc.

Alors qu’elle songe à s’inscrire dans une école de dessin de mode à Cologne, la jeune Romy est engagée en 1953, sur proposition de sa mère, dans Lilas blancs de Hans Deppe, où elle joue la fille de sa mère qui reprend alors les chemins des studios de cinéma et veillera attentivement, avec son second époux, Hans-Herbert Blatzheim, sur la carrière de sa fille.

Magda et Romy Schneider tournent ensemble huit films où le naturel, le charme, le talent et la spontanéité de l’adolescente séduisent le public européen.

La consécration survient quand la jeune actrice interprète le rôle de Sissi, l’impératrice Elisabeth d’Autriche, aux côtés de Karlheinz Böhm, dans la trilogie réalisée par Ernst Marischka (1955-1957) : Les jeunes années d’une reine, Sissi Impératrice et Sissi face à son destin (Sissi, Schicksalsjahre einer Kaiserin).

En 1958, cette star européenne choisit, sur photo, l’acteur principal destiné à lui donner la réplique dans Christine de Pierre Gaspard-Huit (1958), un remake de Libelei : Alain Delon.

Par amour pour lui, elle quitte l’Allemagne – ce que nombre de ses compatriotes ne lui pardonneront pas, a fortiori moins de 15 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale - et s’installe à Paris. Romy Schneider noue une amitié avec Jean-Claude Brialy qui la dirigera dans Un amour de pluie (1973). La rupture avec Alain Delon surviendra, à l’initiative de ce dernier, en 1964, mais une profonde affection admirative perdurera entre les deux stars.

Soutenue par son fiancé Alain Delon, Romy Schneider refuse un quatrième film sur Sissi, malgré un cachet fabuleux. Elle ne reprendra ce rôle que brièvement dans Ludwig, Le crépuscule des dieux de Luchino Visconti (1972).

Sous la direction de cet artiste italien sévère, qu’elle considère comme son maitre son « professeur qui [lui] a tout appris », et habillée par Coco Chanel, elle interprète un rôle complexe de femme trompée, blessée, dans un sketch de Boccace 70 (1962) et débute au théâtre à Paris, au côté d’Alain Delon, en jouant en français, Dommage qu’elle soit une p... de John Ford, dans la mise en scène de Luchino Visconti. Un pari risqué, et réussi.

Romy Schneider mène une carrière internationale, alternant comédies - What’s new, Pussycat ? de Clive Donner, avec Peter O’Toole, Peter Sellers, Woody Allen (1962), Prête moi ton mari (Good Neighbor Sam) de David Swift, avec Jack Lemmon (1964-65) - et films dramatiques : Le Procès (1962) de et avec Orson Welles, en donnant aussi la réplique à Anthony Perkins et Jeanne Moreau - elle est distinguée par l’Etoile de cristal de la meilleure actrice étrangère -, Le Cardinal (1963) d’Otto Preminger

Romy Schneider est engagée alors par Henri-Georges Clouzot pour son film, L’Enfer. Une œuvre sur la jalousie, qui demeure inachevée après trois semaines éprouvantes de tournage et d’expérimentations techniques.

Au printemps 1965, Romy Schneider fait la connaissance à Berlin de Harry Meyen, metteur en scène allemand de théâtre qui avait été déporté à l’âge de 19 ans et dont le père était Juif. Elle l’épouse le 15 juillet 1966 à Saint-Jean Cap Ferrat. Le 3 décembre 1966 nait à Berlin leur fils, David Haubenstock (vrai nom de Harry Meyen).

Dans sa vie et sa carrière, Romy Schneider contribue au rapprochement franco-allemand, et s’interroge sur le passé nazi de son pays et de sa famille, en ayant une conscience aigue de la responsabilité de l’Allemagne dans la Shoah. Est-ce par hasard si elle donne à ses deux enfants deux prénoms bibliques - David et Sarah - ou joue dans des films sur cette période tragique - Le Vieux fusil (1975) de Robert Enrico -, en interprétant parfois des rôles de Juives victimes des nazis - Le Train (1973) de Pierre Granier-Deferre -, ou évoquant de manière générale l’antisémitisme La Banquière de Francis Girod (1980), un film où elle rend célèbre le chapeau signé par Jean Barthet.

En 1968, c’est Alain Delon qui impose aux producteurs Romy Schneider, dont l’étoile a pâli, dans La Piscine de Jacques Deray. Un virage majeur et un accélérateur qui fait redémarrer la carrière de l’actrice trentenaire en France, pays d’élection où elle s’installe.

Alors qu’elle assure la post-synchronisation du film, Romy Schneider croise Claude Sautet qui la choisit pour tourner en 1969 dans Les Choses de la vie, premier de leur cinq films ensemble : César et Rosalie (1972), Max et les ferrailleurs (1971), Mado (1976), Une Histoire simple (1978). Elle prête sa voix délicate pour interpréter la Chanson d’Hélène.

Romy Schneider se rend alors en Israël pour tourner dans Bloomfield (The Hero), film israélo-britannique de l'acteur Richard Harris qui sort deux ans plus tard.

En 1971, elle est l’une des 374 femmes allemandes qui reconnaissent avoir avorté et signent le manifeste en faveur de l’avortement publié dans Stern. Elle risque ainsi cinq ans de prison.

Après sa séparation d’avec Harry Meyen en 1973, elle lutte pour avoir la garde de leur fils qui vit avec elle à Paris. Le couple divorce en 1975.

Le 18 décembre 1975, Romy Schneider épouse Daniel Biasini, alors son secrétaire, à Berlin. Leur fille, Sarah Magdalena Biasini, nait le 21 juillet 1977 à Gassin (Var) et a suivi la voie de la comédie.

Deux César de la meilleure actrice sont remis à Romy Schneider : le 3 avril 1976 pour L’Important, c’est d’aimer - Le vieux fusil obtient le premier César du meilleur film -, et le 3 février 1979 pour Une Histoire simple de Claude Sautet.

Si Romy Schneider est alors l’actrice préférée des Français en incarnant des femmes libres insérées dans la vie nationale, elle n’est pas appréciée à sa juste valeur en Allemagne qui ne reconnaitra tout son talent et la qualité de ses films qu’après sa mort. Curieusement, la génération de réalisateurs allemands émergeant dans les années 1970 se désintéressera de Romy Schneider.

Jeunes filles en uniforme (Mädchen in Uniform, 1958) de Géza von Radványi avec Lili Palmer, actrice Juive allemande ayant fui son pays après l’avènement des nazis en 1933, Lysistrata (Die Sendung der Lysistrata) (TV, 1961) de Fritz Kortner, Le combat dans l’île (1962) d’Alain Cavalier, Le trio infernal (1974) de Francis Girod et L’important c’est d’aimer d’Andrzej Żuławski (1975) témoignent de l’audace de Romy Schneider désireuse d’aborder des sujets délicats, n’hésitant pas à être dirigée par un réalisateur peu connu, soucieuse d’emprunter des chemins artistiques nouveaux, surpenants.

Romy Schneider fait montre d’un goût sûr dans la direction donnée à sa carrière – sa filmographie réunit des noms prestigieux : Joseph Losey (L'Assassinat de Trotsky (The Assassination of Trotsky) 1971), Jules Dassin (Dix heures et demie du soir en été (10:30 P.M. Summer), Orson Welles, Costa-Gavras, Deville (Le mouton enragé, 1974), Granier-Deferre (Une femme à sa fenêtre, 1976), Miller (Garde à vue, 1981), Risi (Fantôme d’amour, Fantasma d’amore, 1981), Tavernier, etc.- et par son intelligence pour la faire évoluer. D’une humilité : jeune star européenne, elle joue en tournée La mouette de Tchékov aux côtés de Sacha Pitoëff, issu d’une célèbre dynastie de comédiens. De son goût pour les dialogues finement ciselés par les meilleurs : Pascal Jardin ou Jean-Loup Dabadie. De son investissement entier dans ses rôles. De son professionnalisme et du sérieux avec lequel elle envisageait son métier : lors d’une cérémonie des César, elle a tancé une actrice nominée, mais absente de cette soirée. De sa vulnérabilité qu’elle s’efforcera de surmonter par l’alcool et les médicaments.

Le 15 avril 1979, elle apprend bouleversée le suicide à Hambourg de son ex-mari Harry Meyen.

En raison d’une opération chirurgicale en mai 1981 - ablation du rein à l’Hôpital américain de Neuilly -, le tournage de La Passante du Sans Souci, film de Jacques Rouffio d’après un roman de Joseph Kessel (1936), est reporté au mois d’octobre, à Berlin.

Le 5 juillet 1981, meurt accidentellement son fils, David en escaladant les grilles de la propriété des parents de Daniel Biasini.

Romy Schneider divorce en octobre 1981 de Daniel Biasini.

Le 14 avril 1982 sort La Passante du Sans Souci, film dédié « à David et son père… ». Dans son journal, Romy Schneider écrit : « J'ai enterré le père, j'ai enterré le fils, mais je ne les ai jamais quittés et eux ne m'ont pas quittée non plus ».

Le 29 mai 1982, Laurent Pétin, son compagnon, la trouve inanimée au petit matin dans leur appartement de la rue Barbet-de-Jouy (Paris). Romy Schneider avait 43 ans.

Romy Schneider demeure une comédienne admirée par les jeunes générations d’actrices françaises, les Internautes, les téléspectateurs.

En 2009-2010, la cinémathèque de Berlin lui rend l’hommage intitulé Romy Schneider. Wien-Berlin-Paris en embrassant toute sa carrière, en Europe et à Hollywood, des années 1950 à l’aube des années 1980.


citations


« Il faut toujours que j’aille au bout, même si ce n’est pas bien. J’aime aller aux limites du possible, dans la profession comme dans la vie sentimentale. Je ne regrette rien ! Il faut avoir plusieurs passions dans la vie. Elle est trop courte pour qu’on ne vive la passion qu’une seule fois. » Romy Schneider

« Ce n’est pas parce que j’ai interprété trois “Sissi” que je leur appartiens [aux Allemands]. J’ai choisi un pays qui m’a reçue à bras ouverts il y a très longtemps et qui m’a fait connaître bien des bonheurs. » Romy Schneider


« Elle me fait penser à ces pur-sang hypersensibles qui se cabrent au moindre regard de travers ! Ils ont besoin d’être flattés et excités en même temps mais dès qu’on leur lâche la bride sur le cou, ils sont capables de réaliser les performances les plus ahurissantes ! » Alberto Bevilacqua

« J’admire chez Romy Schneider ce feu intérieur, qui jaillit immédiatement et pleinement, sans mièvrerie, ainsi que les rapports très sentimentaux qu’elle a avec son travail…» Robert Enrico

« Romy vous accrochait jour et nuit, vous dévorait. Ses moments de désespoir étaient terribles et n'étaient souvent que la seule expression d'un besoin qu'elle avait que ses proches lui montrent leur affection et leur amour. Ces moments de demande intense étaient épuisants. Le plus important est que si elle avait confiance en vous, elle offrait les ressources de son talent, de son âme, de sa vulnérabilité ». Joseph Losey

« Elle ne supporte ni la médiocrité ni la décrépitude des sentiments. Elle peut en donner beaucoup. Elle jouera toujours… car Romy possède un visage que le temps ne peut détruire. Il ne peut que l’épanouir. » Claude Sautet

« Elle est belle d’une beauté qu’elle s’est elle-même forgée. Un mélange de charme vénéneux et de pureté vertueuse. Elle est altière comme un concerto de Mozart et consciente du pouvoir de son corps et de sa sensualité. » Claude Sautet

« Romy, c’est à la fois une femme rayonnante et meurtrie, et une comédienne qui savait déjà tout mais qui n’avait jamais pu l’exprimer. Romy, c’est la vivacité même, une vivacité animale, avec des changements d’expression brutaux, allant de l’agressivité la plus virile à la douceur la plus subtile. C’est l’actrice qui dépasse le quotidien, qui prend une dimension solaire. Elle possède cette ambiguïté qui fait l’apanage des grandes stars. » Claude Sautet

« Tragédienne étonnante, elle ne fabrique pas l’émotion, ne la truque pas. Elle la recrée de très loin, de très profond comme ces vagues immenses qui secouent la mer. Nulle astuce.(…) Elle va tout de suite à l’essentiel. Tout ce qui est superficiel, livresque, théorique disparaît de lui-même. Ce jeu lyrique et ample me semble exiger des comparaisons musicales. Sautet parle de Mozart à propos de Romy. Moi, j’ai envie d’évoquer Verdi ou Mahler…» Bertrand Tavernier


Romy Schneider, L'expo. Hors-série de Studio Ciné Live., 2011. 42 pages.


Jusqu’au 22 février 2012
A l’Espace Landowski - M-A30
28, avenue André-Morizet. 92 100 Boulogne-Billancourt
Ouvert tous les jours de 10 h à 19 h

Jusqu’au 14 mars 2012
Au Goethe-Institut  Paris
17, avenue d'Iéna. 75116 Paris
Tél. : 01 44 43 92 30
Du lundi au vendredi de 9 h à 21 h et le samedi de 9 h à 14 h.


Le lundi 12 mars 2012 à 20 h
Romy Schneider - Les deux visages d'une femme
De et avec Chris Pichler
En allemand avec surtitres français
En coopération avec le Forum culturel autrichien
Photo : © DR
Le mercredi 14 mars 2012 à 19 h 30
de Jacques Rouffio
RFA/France, 1981-1982, version française, couleurs, 115 minutes
Avec Michel Piccoli, Helmut Griem, Matthieu Carrière, Gérard Klein
D’après la nouvelle éponyme de Joseph Kessel (1936)
«  Dans ce film, Romy Schneider interprète deux rôles : celui de la femme de Max Baumstein (Michel Piccoli), président d’une association humanitaire, qui, sans motif apparent, abat l’ambassadeur du Paraguay. Dans les flash-back, qui nous transportent à l’époque national-socialiste, elle est Elsa Wiener, une Allemande élégante qui, avec Michel, son mari, recueille le petit Max, 10 ans, lorsque ses parents sont assassinés. Fuyant la menace nazie, Elsa et Max se réfugient à Paris, mais Michel est arrêté. Pour le faire libérer, elle accepte de passer une nuit avec un diplomate allemand, Ruppert von Leggaert (Matthieu Carrière). C’est cet homme devenu ambassadeur en Amérique du Sud, que Max abat bien des années plus tard  » .
« Frissonnante de sensibilité, Romy Schneider est bouleversante dans ce film qui devait être son dernier. » (Jean Tulard)

Visuels de haut en bas :
Affiche de l’exposition à Boulogne-Billancourt
Romy Schneider, 1972
© Eva Sereny/Camerapress/Gamma-Rapho

Affiche de l’exposition au Goethe Institute Paris
© Heinz Köster – Deutsche Kinemathek

Romy Schneider, 1974
© Reporters Associés/Gamma-Rapho

Romy Schneider
Timbre allemand

Romy Schneider avec sa mère Magda Schneider et son beau père Hans-Herbert Blatzheim
© Heinz Köster – Deutsche Kinemathek

Romy Schneider et Karlheinz Böhm dans l’un des films de la série Sissi
© DR

Alain Delon et Romy Schneider se sont rencontrés la toute première fois sur le tournage du film « Christine », dirigé par Pierre Gaspard-Huit; 24 juin 1958
© Keystone-France/Gamma-Rapho

Romy Schneider avec son fils David. Janvier 1968
© Jean-Pierre Bonnotte/Gamma-Rapho

Affiche de la 36e cérémonie des César le 25 février 2011 avec Romy Schneider
© DR

Romy Schneider, dans le film  « Les Innocents aux mains sales » de Claude Chabrol, 1974
© Botti/Stills/Gamma-Rapho

Coco Chanel et Romy Schneider, 1960
© Botti/Stills/Gamma-Rapho

Romy Schneider, 1968
© Jean-Pierre Bonnotte/Gamma-Rapho

Romy Schneider, 1972
© Eva Sereny/Camerapress/gamma-Rapho

Romy Schneider avec Michel Piccoli, pendant le tournage de "Max et les ferrailleurs" de Claude Sautet, 1970
© Picot/Stills/Gamma-Rapho

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Cet article a été publié pour la première fois le 10 février 2012 et modifié le 13 mars 2012.