mercredi 28 janvier 2015

« De Superman au Chat du rabbin, bande dessinée et mémoires juives » au musée Juif de Stockholm



Le musée Juif de Stockholm a présenté l’exposition Seriehjältar och antihjältar – från Stålmannen till fröken Märkvärdig qui reprend, en développant certains aspects, celle intitulée De Superman au Chat du rabbin, bande dessinée et mémoires juives (Heroes, Freaks and Super-Rabbis. The Jewish Dimension of Comic Art) réalisée par le Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (MAHJ) et le Joods Historisch Museum d’Amsterdam (Pays-Bas) en 2008. Des premiers comic strips de la fin du XIXe siècle aux romans graphiques contemporains, via les superhéros des années 1930 et 1940 et les bandes dessinées (BD) underground des années 1960, une exploration de l’apport majeur de 40 auteurs – illustrateurs, scénaristes - et éditeurs Juifs, américains, européens et israéliens, de cet art populaire. Et la mise en lumière des références, explicites depuis les deux dernières décennies, de l’histoire - émigration, Shoah - et du judaïsme dans leurs œuvres. Le 28 janvier 2015 à 20 h, lMédiathèque Alliance Baron Edmond de Rothschild de l'Alliance israélite universelle (AIU) organisera la rencontre "BD et judaïsme, une nouvelle alliance. La nouvelle bande dessinée israélienne", avec  Asaf Hanuka, Tomer Hanuka, et Gilad Seliktar, auteurs, ainsi que Boaz Lavie, scénariste, Didier Pasamonik, éditeur, Jean-Claude Kuperminc, directeur de la Bibliothèque de l'AIU. Le 29 janvier 2015, à 17 h, la Librairie Les Super Héros accueillera une séance de dédicaces avec les auteurs Asaf et Tomer Hanuka sur la Nouvelle BD israélienne: Asaf et Tomer Hanuka. "Asaf et Tomer Hanuka sont jumeaux, ils ont étudié la bande dessinée (Asaf à Lyon, Tomer à New-York) et souvent collaboré ensemble, notamment sur les séquences oniriques du film Valse avec Bachir de David Polonsky, ou encore pour la BD Bipolar (2000-2005) ".


En 2007 et 2008, pour la première fois en France, cette exposition De Superman au Chat du rabbin, bande dessinée et mémoires juives composée de cinq chapitres, abordait au MAHJ le rôle des auteurs Juifs dans la BD grâce à « 230 œuvres (dessins originaux, planches imprimées et documents d'archives », d’une « trentaine d’artistes américains et européens ».

L’exposition évoquait « la manière dont la bande dessinée, essentiellement par le roman graphique, a contribué à créer et à diffuser différentes visions du passé juif », à faire évoluer la BD, genre populaire méprisé, vers le roman graphique (graphic novel), forme littéraire spécifique, reconnue et prisée dès la fin des années 1970 sous l’impulsion de Will Eisner, et où le texte attribué au personnage de la BD n’est pas toujours inséré dans les phylactères ou bulles.

Pour cette évocation, sont réunis de nombreux dessins originaux de maîtres passés - Zuni Maud, Rube Goldberg, Will Eisner, et Harvey Kurtzman – et vivants : Art Spiegelman et Ben Katchor -, des BD, des planches, des esquisses d’auteurs célèbres.

Conçue par le Musée d'art et d'histoire du judaïsme à Paris et par le Joods Historisch Museum à Amsterdam (Superheroes and Schlemiels Jewish Memory in Comic Strip Art), cette exposition a été présentée à Amsterdam (printemps 2008), à Berlin (2010), puis au musée Juif de Stockholm (Judiska Museet i Stockholm).

En 2010, l’exposition originelle a été développée et restructurée au musée Juif de Berlin sous le titre Helden, Freaks und Super rabbis. Die Jüdische Farbe des Comics (en anglais Heroes, Freaks and Super-Rabbis. The Jewish Dimension of Comic Art) pour le Jüdische Museum Berlin (musée Juif de Berlin). Ont été ajoutées des sections sur les premiers journaux de BD et leurs personnages, dont certains demeurent célèbres aux Etats-Unis, sur l’éditeur Entertaining Comics (EC) spécialisée dans les fictions militaires, le comique, la science fiction, l’horreur et le crime, sur ses fondateurs (Maxwell Gaines, puis son fils William Gaines) et ses auteurs, généralement juifs. La scénographie diffère en rappelant la presse : les panneaux informatifs sont réunis en un interminable journal qui se déroule tout au long des salles d’exposition.
L'exposition Seriehjältar och antihjältar – från Stålmannen till fröken Märkvärdig est adaptée au musée Juif de Stokholm dont le site présente une vidéo montrant la scénographie originale adaptée au lieu et au public suédois. Des documents inédits sont portés à la connaissance des visiteurs.

Le « Ghetto oublié (1914-1936) : du shtetl (petite ville) à la « métropole dévorante »
Comme d’autres dessinateurs américains des années 1890-1930, les artistes Juifs new-yorkais, souvent issus de familles immigrées, originaires souvent d’Europe de l’Est et vivant dans le Lower East Side, Brooklyn et le Bronx, révèlent dans leurs strips leur intérêt pour les difficultés, les défis et les épreuves que les immigrants doivent affronter lors de leur intégration sociale et culturelle dans la société nord-américaine.

Les auteurs des comic strips (« bandes dessinées publiées dans la presse ») des journaux yiddish Die Varhayt (La vérité) ou Forverts (En avant !), qui diffusait à plus de 200 000 exemplaires - Zuni Maud, Samuel Zagat -, ou américanophones - Harry Hershfield, Milt Gross, Rube Goldberg -, dépeignent leurs personnages dans la « métropole dévorante » qu’est la Big Apple. De 1912 à 1919, Gimpl Beynesh der Shadkhn (Gimpl Beynesh le marieur), série de Samuel Zagat, est diffusée chaque jour dans Die Varhayt.

Visant à divertir les lecteurs, les cartoons (dessins humoristiques) des funnies (« rubriques des journaux, notamment les suppléments du dimanche, où sont publiées régulièrement les BD »), inventent l’image de l’immigrant Juif en voie d’intégration dans la nation américaine. « Comiques et sympathiques, leurs personnages mêlent souvent la langue maternelle yiddish (la mame loshen) et la langue anglaise de la terre d’accueil, et sont animés par une grande volonté de réussite sociale et par un engagement passionné pour la démocratie ».

« This is a job for Superman » : « justiciers et super-héros (1938-1979) »
C’est avec la deuxième génération d’immigrés Juifs et son intégration sociale et professionnelle dans une Amérique en proie à une grave crise économique qu’apparaissent des super-héros dans la bande dessinée.

Ces jeunes Juifs travaillent pour aider leurs parents. Ils sont fascinés par l’univers des comics, et sont recrutés dans la presse, dans les comic shops, « ateliers produisant les comic books et les strips pour la presse à New York ». Certains auteurs, tels Jacob Kurtzberg (1917-1994), dit Jack Kirby, ou Robert Kahn (1915-1998), dit Bob Kane, américanisent leur nom de famille pour éviter l’antisémitisme.

Dès 1934, Joe Shuster et Jerry Siegel « conçoivent un personnage de super-héros dont la forme aboutie est publiée par DC Comics en juin 1938 ». Son nom : Superman. Le jeune Superman « vient d’une planète détruite, se retrouve dans une espèce de berceau qui vole dans l’espace », déclare Didier Pasamonik, conseiller scientifique, qui rappelle le berceau de Moïse dans la Bible.

Des dignitaires nazis sont les premiers à pointer la judéité des auteurs de Superman. Des auteurs qui perdent leurs droits sur le personnage en 1946, au profit des éditeurs. Le 17 octobre 2012, la justice américaine a statué en faveur du studio américain Warner Bros dans le différend qui l’opposait aux héritiers des créateurs de Superman en 1933 – Jerry Siegel et Joe Shuster - concernant les droits d’auteurs sur Superman.

Suivent en mai 1939 le Batman de Bob Kane et Bill Finger puis, en décembre 1940, Captain America de Jack Kirby et Joe Simon. Réalisé par Anthony et Joe Russo, Captain Amercica 2, Le soldat de l'hiver est sorti le 26 mars 2014 en France.

« Les juifs n’inventèrent pas [la BD], et pas plus le Spirit que Superman ne sont des héros juifs », écrit Laurence Sigal, directrice du MAHJ dans le catalogue de l’exposition.

« Détenteurs d’une double identité, les super-héros sont des créatures vouées à la solitude mais plongées dans la jungle métropolitaine. Destinés à la nation américaine, ils sont une réponse rassurante et fantastique aux difficultés engendrées par la crise de 1929 et par la montée des fascismes en Europe. S’ils incarnent aussi des rêves liés à l’expérience et à la tradition juives, les premiers super-héros sont avant tout d’infatigables justiciers qui veillent à l’ordre du monde », de profonds patriotes, de vaillants défenseurs de valeurs universelles, de l’humanité, du Bien.

Selon le dessinateur Will Eisner, « le golem, une créature d'argile façonnée par un rabbin pour protéger les juifs de Prague, selon une légende juive du XVIe siècle, est le précurseur de la mythologie du super-héros. Les juifs, persécutés depuis des siècles en Europe, avaient besoin d'un héros capable de les protéger des forces obscures. Siegel et Shuster, les créateurs de Superman, l'ont inventé » (Le Monde, 24 octobre 2007).

Ces héros sont « enrôlés » durant la Seconde Guerre mondiale, impliqués dans des intrigues où ils combattent Hitler.

Après la Shoah, « des épisodes de Superman montrent une figure proche de Moïse, de Samson ou du Messie ».

En novembre 1961, Jack Kirby, dessinateur, et Stan Lee, scénariste-dialoguiste, crée The Fantastic Four (Les quatre fantastiques), nom de la revue de BD, de la série et de l’équipe de super héros à la suite de leur exposition à des rayons cosmiques, composée de Mr Fantastic (M. Fantastique), The Invisible Woman (La femme invisible), Human Torch (La torche humaine) et Thing (La Chose). Dotés de pouvoirs extraordinaires, ces personnages combattent des menaces visant la Terre. Le personnage de Thing (La Chose) est une déclinaison du Golem, mais son patronyme, Benjamin Jacob Grimm, le désigne comme Juif à partir de 2002.

Avec les X-Men, créés aussi par Jack Kirby et Stan Lee, arrive une nouvelle génération de super-héros qui accompagne discrètement l’évolution de la société américaine, notamment dans le combat pour la reconnaissance des droits civiques et la protection des minorités.

Ancienne Miss Israël 2004, l'actrice israélienne Gal Gadot interprètera Wonder Woman dans le film Batman vs Superman de Zack Snyder.

Will Eisner (1917-2005), pionnier du roman graphique
Après avoir débuté comme illustrateur en 1933, Will Eisner s’associe à Samuel ‘Jerry’ Iger pour créer le Eisner & Iger Studio (1936), atelier de production auquel collaborent de grands noms de l’âge d’or du comic book : Bob Kane, Jack Kirby, Lou Fine et Mort Meskin… Le studio crée son propre syndicat de distribution des strips dans les quotidiens, mais son succès est bref. De 1936 à 1952, Will Eisner a été un des premiers producteurs de comic books.

À partir de juin 1940, Will Eisner crée la série du Spirit, ancien policier devenu détective et qui préfigure un antihéros, parodie des super-héros triomphant dans les comic books, et innove par son style élégant, moderne et énigmatique, ses éclairages expressionnistes. Il sert dans l’US Army de 1942 à 1945, puis reprend The Spirit.

En 1952, il fonde et se consacre à l’American Visual Corporation qui produit essentiellement des manuels pédagogiques pour l’armée américaine.

C’est en 1978 que Will Eisner publie son premier « roman graphique », une expression forgée par Jim Steranko, A Contract with God (Un pacte avec Dieu), un « travail mémoriel » mi-autobiographique et mi-fictionnelle puisant dans ses souvenirs d’enfance pour retracer la vie des immigrants Juifs et leur intégration dans la société américaine de l’avant-guerre. Puis paraissent A Life Force (Jacob le cafard, 1982-1983), The Dreamer (1986) et To the Heart of the Storm (Au Coeur de la tempête, 1990).

Octogénaire, Will Eisner stigmatise les stéréotypes antisémites dans Fagin le Juif et Le Complot, l’histoire secrète des Protocoles des sages de Sion (faux fabriqué à Paris par la police tsariste en 1900-1901 et brillament étudié par Pierre-André Taguieff).

Aux Etats-Unis, l’« Eisner Award » est la plus haute récompense décernée à un auteur de bande dessinée.

Mémoires américaines
Dans l’après-guerre, des artistes Juifs américains s’engagent plus activement dans la politique – combat pour les droits civiques, la libération sexuelle -, abordent la Shoah qui a décimé leurs parentèles européennes et « préparent le terrain pour la narration mémorielle ».

Dans les années 1950, ils ouvrent une voie à la contestation politique par le graphisme. Parmi eux, citons Harvey Kurtzman (1924-1993), fondateur en 1947 avec Elder d’un studio où travailla René Goscinny et en 1952 du magazine satirique pour adultes MAD, qui influencera Goscinny et Gotlib lors de la création de Pilote. Dans la rédaction de ce journal satirique qui joue sur les mots en yiddish et les plaisanteries juives, s’illustrent aussi Al Feldstein associé à Bernard Krigstein pour « mettre en images la confrontation silencieuse d'un rescapé des camps avec son bourreau » (Master Race, 1955). Le personnage d'Alfred E. Neuman était la mascotte de ce magazine américain.

William (Bill) Gaines, éditeur Juif, entreprend un acte pionnier dans le monde de l’horreur, de la science fiction et de la bande dessinée de guerre. Ses publications d’EC (Entertaining Comics) abordent la Shoah et l’antisémitisme aux Etats-Unis.

En 1972, marqué par Master Race et La bête est morte ! (1944) d’Edmond-François Calvo (1892-1958) et de Jacques Zimmermann, Art Spiegelman, né en 1948, initie ce qui aboutira 13 ans plus tard à Maus, « magistral récit de la vie de son père », Juif persécuté par les Nazis, ancien déporté et survivant de la Shoah (1986). Un livre récompensé par le Prix Pulitzer et témoin de l’influence de la Shoah sur la deuxième génération.

Puis Joe Kubert (Yossel, histoire d'un adolescent Juif, ou Jew Gangster), Miriam Katin (On the Radio, Eucalyptus Night ou We are on our own), Bernice Eisenstein (I was a Child of Holocaust Survivors) et Martin Lemelman (Mendel’s Daughter) racontent des destins individuels, réels ou imaginaires liés à la Shoah. Né en Pologne en 1926, Joe Kubert émigre bébé aux Etats-Unis. Il s'illustre lors de l'âge d'or des comics. A 17 ans, il est recruté chez DC comics. Pour St John Publications, il crée Tor. Cet auteur de Hawkman illustre aussi Tarzan. Ce dessinateur est l'auteur notamment de Sgt Rock, Hawkman, d'albums illustrant des épisodes de l'histoire religieuse juive, du roman graphique Yossel. En 1976, il crée la Kubert School à Dover (New Jersey), une école qui forme les étudiants à la bande dessinée et à l'art graphique. Joe Kubert est décédé à l'âge de 86 ans le 12 août 2012.

Autre fait inspirant ces jeunes auteurs : l’histoire des Juifs américains. Né en 1951 à Brooklyn, Ben Katchor a  collaboré au magazine Raw. Il « propose une vision documentée et poétique de l’existence juive à New York » (The Jew of New York - Le juif de New-York, 2000).

Né en 1965 à Manhattan, James Sturm débute en 1990 comme assistant éditorial à Raw auprès d'Art Spiegelman. Il « fonde la National Association of Comic Art Educators pour promouvoir l'art séquentiel ». Il insiste sur « le processus et  l’ambiguïté de l’intégration » (The Golem’s Mighty Swing - Le Swing du Golem, 2001). Ce livre est le dernier opus de la trilogie composée aussi de The Revival (1996) et Hundreds of Feet Below Ground (1998). 

La culture underground « suscite des autobiographies ou des récits fictionnels réservés aux adultes, qui dépeignent des anti-héros en proie à la complexité de l'existence » : les cartoons de Jules Feiffer (Feiffer ; The Unexpurgated Memoirs of Bernard Mergendeiler), American Splendor, récit d’Harvey Pekar aux prises avec un quotidien anonyme et ordinaire, les déballages des Jewish princesses de Long Island, Aline Kominsky-Crumb (Dirty Laundry ; Love that Bunch) et Diane Noomin (Didi Glitz, I Was a Red Diaper Baby).

« Mémoires européennes » et israéliennes
En Europe, c’est à « la fin des années 1970, à l’« ère des témoins », que le récit graphique prend son essor pour mettre en lumière des périodes peu ou mal connues ». Mémoire et imagination engendrent des visions originales du judaïsme et de l'histoire juive. Le récit graphique demeure plus proche de l’histoire que de l’autobiographie.

Bousculant les conventions du genre narratif, Hugo Pratt (1927-1995), dont la mère est juive et qui descend de marranes, conjugue ses souvenirs d'enfance avec son intérêt pour la culture juive, notamment la Kabbale, et les aventuriers (Corto Maltese, Les Scorpions du désert).

Au cours des années 1990, Vittorio Giardino rend hommage à l'engagement politique des Juifs européens – l’espion Juif français Max Fridman agit avant la Seconde Guerre mondiale - et évoque la vie d’un jeune Juif dans la Tchécoslovaquie communiste des années 1950 (Jonas Fink).

En France, Joann Sfar, « héritier d’une double culture juive ashkénaze et séfarade, titulaire d’une maîtrise en philosophie dont le mémoire est consacré au Golem, dramatise l'histoire et les traditions juives (Le Petit Monde du Golem, Le Chat du Rabbin, Les Olives noires, Klezmer) pour mieux les confronter au présent ». Artcurial a proposé le 26 avril 2014 la première vente intégralement consacrée à Joann Sfar. Un succès.

La « narration mémorielle s’étend également aux pays extra-européens, héritiers de la même tradition ».

Né en 1953 à Basavilbaso (Argentine), Jorge Zentner s'inspire de l'histoire de sa famille qui a quitté la Bessarabie pour l'Argentine. Après avoir étudié le journalisme et la psychologie, il a fui la dictature militaire argentine et s'est installé à Barcelone (Espagne). Sa rencontre avec Carlos Sampayo détermine un tournant artistique décisif : il se lance comme scénariste de BD en 1979. Dans Le Silence de Malka (1996), Jorge Zentner et Ruben Pellejero « placent la figure du Golem dans le contexte de l’histoire de l’émigration juive dans les colonies du baron de Hirsch en Argentine ».

En Israël, enfin, Uri Fink, né en 1963, a créé alors qu'il était adolescent un super-héros Sabraman, et est un des premiers à explorer les dilemmes posés par les affrontements politiques : Israël, une région enragée réplique à Palestine, une nation occupée de Joe Sacco.

Avec les artistes du groupe éditeur Actus Tragicus (Rutu Modan, Yirmi Pincus et Mira Friedman) fondé en 1995, Uri Fink ouvre la bande dessinée au roman graphique travaillé par la mémoire du judaïsme européen.

Née en 1966, Rutu Modan est diplômée de l'Académie d'art et de design de Bezalel à Jérusalem. Elle a édité la version en hébreu de Mad Magazine. Elle a été distinguée par le prix du meilleur livre illustré pour enfants décerné par le département de la jeunesse du musée d'Israël en 1998. Son roman graphique Exit Wounds décrit l'Etat d'Israël cible d'attentats terroristes palestiniens.


ADDENDUM
En juillet 2013, une étudiante musulmane de l'université allemande de Duisburg-Essen  a déchiré des photographies du collage fondé sur Exit Wounds de Rutu Modan montrée depuis mai 2013 dans l'exposition What Comics can do! - Recent Trends in Graphic Fiction. Ce collage montrait une manifestation pour la paix en Israël avec une affiche incluant le mot "Shalom" (paix en hébreu).

En février 2014, Marvel, célèbre éditeur américain de BD, publiera le premier volume des aventures de Kamala Khan, superhéroïne musulmane âgée de 16 ans, d'origine pakistanaise et vivant à Jersey City (Etats-Unis). Créée par G. Willow Wilson, artiste américaine convertie à l'islam, Kamala Khan arbore une minirobe bleue indigo zébrée du "S" jaune de la Superwoman, sur un pull à col roulé rouge comme son collant, et est bottée dans le même bleu. Un masque noir dissimule le haut de son visage encadré par une chevelure brune lisse mi-longue. Depuis dix ans, le lancement de héros de BD musulmans n'a pas rencontré de succès : en 2002, Marvel avait proposé Sooraya Qadir alias Dust, superhéroïne musulmane portant un voile ; en 2011, l’éditeur DC Comics a lancé Nightrunner. "C’est l’histoire de Bilal Asselah, un Français musulman d’origine algérienne qui vit à Clichy-sous-Bois, la cité où s’étaient déclenchées les émeutes en 2005. Beaucoup de conservateurs américains se sentaient offensés par le personnage de Bilal. Le même scénario s’est produit avec le héros musulman Baz, publié par DC Comics. Certains conservateurs américains n’hésitaient pas à reprocher à l’éditeur de faire l’apologie du Jihad".

Ancienne Miss Israël 2004, l'actrice israélienne Gal Gadot interprètera Wonder Woman dans le film Batman vs Superman de Zack Snyder. Lors de l'opération Bordure protectrice, elle a soutenu Tsahal par un Tweet.

Selon Maariv, David Yehuda Stern, historien du cinéma, a affirmé  en décembre 2013 que le lapin Bugs Bunny présentait des caractéristiques Juives : créé en 1938 par Leon Schlesinger Productions, ce personnage célèbre s'exprime avec l'accent Juif newyorkais - celui de l'acteur Juif Mel Blanc -, il recourt à "l'humour et à sa présence d'esprit pour éviter toutes les tentatives de l'annihiler". Et si on ôte le "t" final de "rabbit" (lapin, en américain), on obtient "rabbi".

Al-Manar, chaine du mouvement libanais islamiste Hezbollah, a diffusé le 10 février 2014 l'émission Les Juifs, les films, l'Hollywoodisme et le rêve américain alléguant que les Juifs auraient inventé Hollywood afin de "prendre le contrôle de la superpuissance la plus grande au monde, contrôler tous les aspects de la vie quotidienne, et l'exploiter au service des buts Juifs mondiaux". Le personnage de Superman aurait visé à changer l'opinion américaine, et le producteur Carl Laemmle aurait été un des artisans majeurs de cette prétendue stratégie. (Source : MEMRI)

L'exposition L'art des super-héros Marvel a été prolongée jusqu'au 7 septembre 2014 au Musée Art ludique. Signée par l'artiste italien Milo Manara connu par ses BD érotiques, la couverture de la BD de Marvel sur le retour de Spider-Woman, la Femme-araignée, suscite une polémique en raison de son caractère sexy accentué - "corps moulé dans son costume", "pose suggestive" -, loin de la création imaginée par Dennis Hopeless et le dessinateur Greg Land.

Arte a diffusé le 1er octobre 2014 le numéro "Au coeur de la nuit" consacré au dessinateur et cinéaste Joann Sfar et au graphiste espagnol Javier Mariscal se promenant à Barcelone (Catalogne, province espagnole) et dialoguant notamment sur Miró et sur le cinéaste et auteur de chansons, Serge Gainsbourg.

Le 28 janvier 2015 à 20 h, la Médiathèque Alliance Baron Edmond de Rothschild organisera la rencontre "BD et judaïsme, une nouvelle alliance. La nouvelle bande dessinée israélienne", avec  Asaf Hanuka, Tomer Hanuka, et Gilad Seliktar, auteurs, ainsi que Boaz Lavie, scénariste, Didier Pasamonik, éditeur, Jean-Claude Kuperminc, directeur de la Bibliothèque de l'AIU : "Ils ont à peine trente ans et représentent le meilleur de la bande dessinée israélienne d’aujourd’hui. A la veille de leur passage au 41e Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême, ils nous présentent leurs dernières productions: Asaf Hanuka pour Ko à Tel Aviv aux éditions Steinkis (nominé à Angoulême 2015), Tomer Hanuka pour Le Divin avec Asaf Hanuka et Boaz Lavie, sur un scénario de Boaz Lavie, aux éditions Dargaud, et Gilad Seliktar pour Tsav 8 aux éditions Çà et là". Le 29 janvier 2015, à 17 h, la Librairie Les Super Héros accueillera une séance de dédicaces avec les auteurs Asaf et Tomer Hanuka sur la Nouvelle BD israélienne: Asaf et Tomer Hanuka. "Asaf et Tomer Hanuka sont jumeaux, ils ont étudié la bande dessinée (Asaf à Lyon, Tomer à New-York) et souvent collaboré ensemble, notamment sur les séquences oniriques du film Valse avec Bachir de David Polonsky, ou encore pour la BD Bipolar (2000-2005) ".


Jusqu'au 13 novembre 2011
Au musée Juif de Stokholm (Judiska Museet i Stockholm)
Box 6299, 102 34 Stockholm
Hälsingegatan 2, Stockholm
Tél. : 08-55 77 35 63
Tous les jours, sauf le samedi, de 12 h à 16 h

Jusqu’au 8 août 2010
Lindenstraße 9-14, 10969 Berlin, bâtiment ancien, Niveau 1.
Tél. : +49 (0)30 259 93 300.
Tous les jours de 10h à 20h ; nocturne jusqu’à 22h le lundi.

Alexander Braun, Paul Buhle, Ole Frahm, Galit Gaon, Jens Meinrenken, Andreas Platthaus, Trina Robbins, Helden, Freaks und Superrabbis. Die jüdische Farbe des Comics. The Jewish Museum Berlin. 128 pages. 19,80 euros, ISBN : 978-3-9813045-1-0

Reportage d’Arte sur l’exposition au MAHJ

Anne Hélène Hoog, Hetty Berg, Didier Pasamonik et Edward Portnoy, De Superman au Chat du Rabbin, bande dessinée et mémoires juives. MAHJ, 2007. 64 pages, quadri. 18 euros.


Visuels de haut en bas : © DR
Affiche de l'exposition au Jüdische Museum Berlin

The War Scare in Hogan’s Alley. Richard Felton Outcault, in: New York World, 15. März 1896
© Denis Kitchen Art Agency, Shutesbury, MA, USA

That’s My Pop! Milt Gross, in: The Sunday Mirror, 12. Mai 1941
© Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, Paris

Superman, Nr. 26, Januar/Februar 1944. Jerome Siegel, Joe Shuster
© 2010 DC Comics

Captain America, Nr. 1, daté de mars 1941 et publié en décembre 1940 avec Adolf Hitler en couverture.
Marvel Characters

Daredevil, Nr. 1, Juli 1941. Bob Wood, Charles Biro
TM & © MARVEL

The Incredible Hulk, Nr. 134, Dezember 1970. Stan Lee, Jack Kirby
TM & © MARVEL

Will Eisner in his Studio. Will Eisner, in: The Sun, 3. Mai 1942
© Sammlung Alexander Braun

The Spirit and the Immigrants. Will Eisner, Aquarell, 1999/2000
The Spirit is © and ® by Will Eisner Studios, Inc. and used with permission

A Contract with God and Other Tenements Stories. Will Eisner, 1975–78
© Sammlung Ann Eisner

Le premier numéro du magazine Mad en 1952

L'intégrale de Maus par Art Spiegelman

The Jew of New York (Seite 6). Ben Katchor, Wasserfarben auf Xerox-Druck , 1992
© Leihgabe des Künstlers

The Golem’s Mighty Swing (Ausschnitt). James Sturm, Mischtechnik, 2000
© Sammlung Alexander Braun

Heeb Magazin, 2006. Aline Kominsky-Crumb, Robert Crumb, Aquarell
© Courtesy David Zwirner, New York

Fable de Venise de Hugo Pratt

Le Chat du rabbin, La Bar-Mitsva, 2001 (Ausschnitt). Joann Sfar
© Edition Dargaud, Paris

Le silence de Malka de Jorge Zentner et Ruben Pellejero

Sabraman, Nr. 1 November 1978. Uri Fink
© Leihgabe des Künstlers

Aus: Rutu Modan: "Blutspuren"
© Rutu Modan / Edition Moderne 2008

Les  citations sont extraites du catalogue publié par le MAHJ.

Articles sur la BD publiés dans ce blog :
- Affaire al-Dura/Israël
- Aviation
- Chrétiens
- Culture, notamment Du Panthéon à Buenos Aires, chroniques illustrées de René Goscinny et
Astérix au musée de Cluny
 - France
- Judaïsme/Juifs
- Monde arabe/Islam
- Shoah (Holocaust)
Cet article a été publié la première fois le 31 juillet 2010 et modifié le 29 décembre 2013.
Il a été republié le :
- 18 décembre 2011 à la mémoire de Joe Simon, co-auteur avec Jack Kirby du héros Captain America, décédé à l'âge de 98 ans, le 14 décembre 2011 ;
- 16 août 2012 à la mémoire de Joe Kubert décédé à l'âge de 86 ans le 12 août 2012. Ce dessinateur est l'auteur notamment de Sgt Rock, Hawkman, d'albums illustrant des épisodes de l'histoire religieuse juive, du roman graphique Yossel ;
- le 20 août 2012.
- 1er janvier 2013 alors que France 3 diffuse Superman Returns ;
- 16 juin 2013 alors que Superman a été publié pour la première fois en juin 1938, alors que sort aux Etats-Unis le film Superman Man of Steel et que France 4 diffusera ce soir à 20 h 40 Superman Returns ;
- 8 juillet et 14 novembre 2013 ;
- 5 décembre 2013. Le 7 décembre 2013 à 14 h 35, Arte diffusa un numéro de Metropolis consacré à Tel-Aviv. L'illustrateur Michel Kichka est l'un des artistes interviewés ;
- 29 décembre 2013 ;
- 31 janvier 2014. Arte diffusa les 1er et 20 février 2014 le premier épisode de la série documentaire Super-héros : l'éternel combat, de Michael Kantor ;
- 27 février, 26 mars, 25 avril, 27 août et 5 octobre 2014.

mardi 27 janvier 2015

« Dessins de Buchenwald », de Boris Taslitzky


Le Musée de la Résistance Nationale a montré en 2002 cent dessins et aquarelles réalisés par Boris Taslitzky (1911-2005), artiste Juif déporté-résistant, au camp de Buchenwald d’août 1944 à avril 1945. Moyens de lutter contre la déshumanisation des déportés/internés, ces portraits s'avèrent des témoignages historiques précieux. C’est la deuxième fois, et l’une des dernières, qu’ont été exposés ces documents fragiles sur les victimes de l’univers concentrationnaire nazi.


Boris Taslitzky est né en 1911 à Paris dans une famille Juive originaire de Russie dont le père, sergent, meurt en 1915. 

Il étudie aux Beaux-arts. 

Peintre réaliste et dessinateur, communiste, il participe à la lutte contre le fascisme. 

Le soldat combat sur le front de la Marne. 

Prisonnier de guerre, il s’évade et entre dans la Résistance. Arrêté, il est condamné en novembre 1941.

 Après trois ans dans des prisons françaises, il est transféré à Buchenwald, où il reste jusqu'à la libération du camp. 

Fin 1945, grâce à Aragon, sont publiés ces dessins.

Par l’organisation de résistance internationale clandestine du camp, une dizaine d’artistes obtiennent de petits crayons et du papier hygiénique ou découpé dans des fiches administratives (états signalétiques quotidiens remplis par les déportés). 

Boris Taslitzky récupère ainsi sa boîte d’aquarelles confisquée à son arrivée. 

Au Musée, les dessins étaient surélevés au-dessus de miroirs, ce qui permet de voir leurs rectos.

Cet acteur-témoin dessine des scènes de la vie quotidienne. Vêtus d’habits distribués à leur arrivée ou obtenus par échanges, les hommes dialoguent, écoutent une conversation, dorment épuisés, lampent une « soupe », ou poussent une charrette emplie de cadavres. 

Figurent notamment les visages d’un adolescent gitan, du violoniste Maurice Hewitt, et du Dr Franck (dessin inachevé car le sujet s’est évadé). 

La maquette de Buchenwald permet de localiser les endroits esquissés par le dessinateur : le petit camp, le block 34, la place d’appel, etc. 

Une aquarelle saisit la pesée d’hommes décharnés à la prison centrale de Riom.

Dans un documentaire, Boris Tazlitzky confiait : « Le moral, c’est ce à quoi nous étions chargés de veiller, du matin au soir. Cela aide à veiller au sien, et à apprendre à se tenir debout ». 

Influencés par Géricault, Daumier et Greco, ces dessins y ont contribué...

« War Story, 1995-1996 » de Mikael Levin


Le musée d'art et d'histoire du Judaïsme (MAHJ) a présenté War Story, 1995-1996 du photographe américain Mikael Levin, dans le cadre de l'exposition collective La collection contemporaine du MAHJ : un parcours. Plus de 60 tirages photographiques sur des textes du père du photographe, le correspondant de guerre et écrivain américain Meyer Levin (1905-1981), ainsi que des reproductions de photographies d’Eric Schwab (1910-1977). Une exposition inscrite dans le programme des Journées européennes de la culture et du patrimoine Juifs, avec des activités le 4 septembre 2011. 


« En 1944-1945, mon père, le correspondant de guerre américain Meyer Levin, fit un voyage à bord d’une jeep à travers l’Europe, en compagnie du photographe français Éric Schwab. Pour rendre compte de la guerre, ils partirent de Paris, se dirigèrent vers l’Est et furent témoins de la bataille des Ardennes, de la progression des Alliés en Allemagne, de l’ouverture des camps de concentration et des premiers soubresauts de la Guerre froide. En suivant le récit que fit mon père de ce voyage tel qu’il apparaît dans son autobiographie In Search, j’ai retracé en 1995 son itinéraire et celui d’Éric Schwab, en photographiant les lieux qu’il décrivit dans leur état actuel. Je présente ici ces photographies en les confrontant à des extraits d’In Search et à un choix de photographies d’Éric Schwab datant de 1945 », écrit Mikael Levin en présentant War Story.

Meyer Levin
Meyer Levin nait en 1905 dans une famille Juive pauvre de Chicago et originaire de Lituanie.

Son talent de « raconteur », selon le mot d’Hemingway, est décelé par ses professeurs.

A 24 ans, Meyer Levin écrit sa première nouvelle, Reporter, qui est publiée.

Las ! Le grand krach financier de 1929 survient. Influencé par l’auteur de romans naturalistes Theodore Dreiser (1871-1945), Meyer Levin écrit des romans sociaux, en évoquant dans un style sobre la vie d’immigrants Juifs de Chicago - Frankie et Johnnie (1930), The New Bridge (1933), The Old Bunch (1939) et Citizens (1940) – et la vie dans un kibboutz (Yehuda, 1931).

Pendant la guerre d’Espagne (1936-1939), ce correspondant de guerre aux côtés des Républicains rencontre Hemingway avec lequel il noue une amitié.

Au début de la Seconde Guerre mondiale, Meyer Levin participe aux films de propagande de l’Armée américaine à Hollywood, puis à Londres.

Après le débarquement allié en Normandie, il parvient à se faire accréditer comme correspondant de guerre. Envoyé au Luxembourg, il est l’un des rares journalistes à assister à l’offensive allemande surprenante dans les Ardennes. Son reportage, un scoop documenté, intéresse vivement notamment des commandants alliés.

« Mon père écrivait pour deux petites agences de presse : la Jewish Telegraphic Agency (JTA) et l’Oversees News Agency (ONA). Alors que JTA était intéressée par les seules histoires “juives”, c’est-à-dire des soldats Juifs, l’ONA couvrait une thématique plus large. En fait, l’ONA était une sorte d’organisation paravent à JTA ; elle avait été créée par les mêmes personnes dans les années 1930 pour faciliter l’accès des correspondants Juifs aux évènements interdits d’accès aux Juifs. Dès 1940, [Meyer Levin] avait pressenti que l’expérience de la guerre serait l’évènement central de son époque. Comme romancier, il sentait que pour écrire sur son époque, il devait faire l’expérience la plus proche de la guerre. Il était trop âgé pour être muté dans une unité de combat, mais comme correspondant de guerre il pouvait témoigner de ce que traversaient les soldats. C’est la raison de sa venue en Europe. Au fur et à mesure où l’ampleur de la tragédie des communautés Juives d’Europe était connue, il a pris conscience qu’il devait écrire sur leur histoire, et s’y dévouer entièrement », précise Mikael Levin.

Et d’ajouter : « Dès [que Meyer Levin] entendait parler de la libération d’un camp de concentration, il s’y précipitait. Il écrivait sur la situation dans les camps et dressait la liste des survivants et faisait circulait ses listes dans les camps car, au début, quand il arrivait dans les camps, les survivants griffonnaient leurs noms sur sa Jeep qui rapidement en était entièrement recouverte. Les survivants des camps s’agglutinaient autour de sa Jeep quand il arrivait dans un camp à la recherche des noms de ceux qu’ils connaissaient. A Theresienstadt, une femme a découvert le nom de son mari écrit sur sa Jeep. Les parents de mon père étaient des immigrants lithuaniens. Aussi, mon père s’est beaucoup identifié aux Juifs européens. Il a dit : « Ces personnes sont les enfants des mêmes parents que les miens ». Il parlait le yiddish, et s’était rendu à plusieurs reprises en Europe avant la guerre. Il était allé en Palestine ; il avait écrit des articles pour JTA dans les années 1920, sur les premières émeutes des [Arabes] palestiniens contre les habitants Juifs… Le premier camp découvert était Ohrdruf, c’était une date charnière et mon père a dit : « Rien n’a plus jamais été pareil ».

Comme Meyer Levin ne voulait pas parler de la guerre, il invitait son fils à lire In Search. « Dans ses premiers écrits, on voit un conflit entre son identité comme Juif et son désir de s’identifier comme Américain. Ce genre de conflit est fréquent parmi les immigrants de la première génération. Durant la guerre et avant la bataille des Ardennes, mon père a signé « Meyer Levin » ses articles, et lors de cette bataille « Mike Levin ». Il a américanisé son nom, et tous ses articles, au lieu de parler de GIs prénommés Saul et Adam, ont pralé de types dénommés Jo et Sam. Il a continué à signer « Mike Levin » jusqu’à son arrivée à Buchenwald. Alors « Meyer » est réapparu. C’est comme s’il réalisait alors : « Mon identité est Juive. Peut-être un Américain Juif, mais un Juif ». Et presque tous ses articles postérieurs ont traité de la situation des survivants des camps de concentration. Il a continué de s’y impliquer après la fin de la guerre ; le D.P.'s. One project était un film sur un orphelin de guerre qui va en Palestine pour chercher ses parents car ceux-ci lui avaient dit qu’après la guerre ils s’y rencontreraient ».

Au printemps 1945, Meyer Levin est traumatisé par la découverte des camps de concentration. Comment le peuple allemand si cultivé a-t-il pu commettre la Shoah ? Cette question parcourt son autobiographie In Search (1950).

En 1946-1947, Meyer Levin filme dans le documentaire The Illegals le périple des survivants Juifs des camps au travers de l’Europe occupée pour embarquer clandestinement vers la Palestine mandataire (Eretz Israël). Les jeunes protagonistes polonais de My Father’s House (1947) et Eva (1959) partagent cet espoir sioniste.

En 1948, Meyer Levin épouse Tereska Torres, résistante au sein des « Volontaires françaises » et femme de lettres. Le couple a deux fils, Gabriel, poète israélien né en 1948, et Mikael né en 1954.

En 1950, Meyer Levin découvre Le Journal d’Anne Frank grâce à son épouse. Il convainc Otto Frank, le père de l’adolescente Juive, de l’intérêt d’une adaptation théâtrale du livre. « La voix d’Anne Frank est devenue la voix des 6 millions d’âmes Juives disparues », écrit Meyer Levin dans The New York Times (1952). Evincé de l’adaptation théâtrale du Journal d’Anne Frank - Frances Goodrich et Albert Hackett lui sont préférés – il souhaitait insister sur « la lutte pour une identité juive lors de l’extermination de la population Juive européenne » -, Meyer Levin se brouille avec Otto Frank. Dans The Obsession (1973), il relate les problèmes, notamment juridictionnels, liés à son adaptation théâtrale du Journal.

Tereska Torrès évoque cette obsession dans Les maisons hantées de Meyer Levin (1974, rééd. en 2005).


En 1996, dans sa thèse universitaire An Obsession with Anne Frank: Meyer Levin and the Diary, Lawrence Graver retrace ce combat de Meyer Levin : « L’histoire de Levin atteste de l’incommensurable difficulté, voire de l’impossibilité, de trouver un chemin authentique pour témoigner de la Shoah dans une société gouvernée par l’argent, la culture de masse, l’omnipotence des médias, l’optimisme démocratique et une certaine prédisposition au réconfort facile » indiquait un dossier de presse en 2003.

La perpétration du mal interpelle Meyer Levin. Publié en 1956, Compulsion (Crime) est inspiré d’un fait divers : en 1924, Richard Loeb et Nathan Leopold, deux jeunes Juifs bourgeois, intelligents et condisciples de Meyer Levin, ont assassiné un adolescent âgé de 14 ans, Bobby Franks dans le but de commettre « un crime parfait ». Journaliste au Chicago Tribune, Meyer Levin couvre le procès des deux assassins. Son livre est adapté à Broadway et au cinéma par Richard Fleischer (Le génie du mal avec Orson Welles).

Meyer Levin consacre nouvelles et romans à l’Etat d’Israël : Gore and Igore (1968), The Settlers (1972) et The Harvest (1978).

Il se rend en Ethiopie avec son épouse pour tourner à Ambover The Fellashas (1963). Il combat pour que cet Etat accueille les Juifs d’Ethiopie.

Meyer Levin meurt et est enterré à Jérusalem en 1981.

Architect (1982), son dernier livre publié à titre posthume, est une biographie romancée de l’architecte Frank Lloyd Wright dont le cadre est le Chicago du début du XXe siècle.


Eric Schwab

 En 1945, dans l’Armée américaine, l’écrivain Meyer Levin est chargé de retrouver les vestiges des communautés juives européennes. Il s’y lie d’amitié avec Eric Schwab (1910-1977), correspondant de guerre pour l’AFP.

Né à Hambourg d’un père français, Eric Schwab grandit entre l’Allemagne, la France, la Suisse et les Etats-Unis. Il débute comme assistant-monteur en France sur des plateaux de cinéma (1928-1930). Après son service militaire au Maroc, il travaille comme photographe-reporter pour des agences et journaux : Vu, Life, Vogue.

Mobilisé en 1939, il est fait prisonnier à Dunkerque le 4 juin 1940, s’évade dès le lendemain, retourne à Paris en juillet 1940 et vit dans la clandestinité sous l’Occupation. En juin 1945, ses photos des crimes nazis sont exposées au Grand Palais.

Il est correspondant pour l’AFP (1945-1948), puis pour diverses organisations onusiennes : OMS, UNESCO. Il cherche sa mère allemande déportée en 1943. Il la retrouve au camp de Theresienstadt.


Les paysages de Mikael Levin
Petit-fils du sculpteur Mark Szwarc, Mikael Levin grandit entre Israël, les Etats-Unis et la France.

Il est diplômé en cinéma et photographie. En 1977, la Photographer’s Gallery à Londres organise sa première exposition individuelle : des clichés de casbah de villes marocaines.

En 1980, il présente Sodome et Gomorrhe, douze photographies de la mer Morte et du désert de Judée légendées d’extraits correspondants de la Bible.

Installé à New York en 1980, il photographie notamment en 1983 la forêt suédoise accompagnée d’un poème de Thomas Tranströmer (The Clearing), en 1983-1987 le lac Ericbergssjön à Södermanland (Suède), le territoire de Belfort (1987-1990), Nantes (2000), Chateaubleau (2001), La Bassée (2002)...

The Border Project l’amène à étudier la notion de frontière entre la France, la Belgique, le Luxembourg et l’Allemagne lors de la négociation des accords de Schengen (1993).

Common Places (1996-1998) concerne quatre villes européennes : Cambrai, Erfurt, Katrhinholm, Thessalonique.

En 2003, la Bibliothèque nationale de France, en son site Richelieu, réunit Border Crossingsréflexion mélancolique sur ce qui reste des frontières dans une Europe qui veut les abolir -, Common Places (1996-1998) – quatre villes européennes accueillant des populations d’origines variées -, Elsewhere et Chambres d’amis (2000) sur Nantes.

La Fondation Pro-Mahj a attribué à Mikael Levin le prix Maratier 2009 pour Cristina’s History, « récit en images qui retrace, à travers l’histoire européenne moderne, faite d’espoirs sans cesse anéantis et refondés, l’itinéraire, sur quatre générations, d’une famille juive, celle de Mikael Levin, depuis Zgierz en Pologne jusqu’à la Guinée-Bissau, en passant par Lisbonne ». En 2010, le MAHJ a présenté Cristina’s History.

War Story
L’idée de War Story surgit chez Mikael Levin alors qu’il photographie les restes des frontières en Alsace. Alors qu’il observe un pont, il songe à une vue similaire dans The Illegals.

En 1995, Mikael Levin suit le parcours de son père en prenant des photographies des lieux où s’était rendu son père 50 ans plus tôt avec Eric Schwab. Meyer Levin et Eric Schwab ont vu la chute de Cologne et de Francfort, ainsi que la libération des camps : Ohrdruf...

War Story n’est pas un « projet documentaire… Je voulais faire un voyage personnel et enquêter sur ce qu’est la mémoire sur un niveau personnel. Je voulais photographier les lieux importants dans l’expérience de mon père… Je me suis rendu à Ohrdruf, un camp de concentration, partie de Buchenwald et qui a été le premier camp libéré par l’armée américaine, donc une presse nombreuse l’a photographié. Auschwitz avait été libéré plus tôt par les Russes, mais c’était à l’Est et les histoires semblaient trop incroyables pour être crédibles. Ohrdruf était alors aussi connu que Buchenwald et Auschwitz. Mais maintenant, il est complètement oublié car après la guerre il se trouvait en Allemagne de l’Est, dans une zone militaire fermée, une partie d’une immense base militaire russe. Même aujourd’hui il est fermé. Mon père a été parmi les premiers à entrer dans ce camp. Quand j’y suis allé, il m’a semblé que toute la zone était imprégnée par cette peine immense. Dans ce lieu, 5 000 hommes sont morts de maladies et de faim, ou ont été tués… et il n’y avait pas de trace à voir ! Quand [l’officier de l’armée russe qui m’a accompagné] m’a désigné la colline où sont localisées les fosses communes, j’ai éprouvé une grande tristesse pour ces gens oubliés dont la tombe n’est jamais visitée… Pour moi, la photographie devient une expression du texte de mon père. Ce n’est plus le lieu lui-même qui est significatif, mais son image. Quand vous faites une photographie, vous créez un souvenir. Les photographies sont des souvenirs en eux-mêmes », explique Mikael Levin.

War Story a été présenté au Kunstfest de Weimar ; en 1997 à l’International Center of Photography de New York, au Deutches Filmmuseum de Frankfurt, à la Kunsthalle II d’Innsbruck ; en 1998, à la Haus am Kliestpark de Berlin avec Burden of Identity – portraits de Juifs berlinois -, au Rathaus de Düren ; en 1999 au Lippisches Landesmuseum de Detmold, à la Handelshof de Leipzig et en 2003, au Centre historique des Archives nationales à Paris.

En 2003, dans le cadre du cycle de ses « Grands documents », le Musée de l’Histoire de France à l’hôtel de Soubise a présenté deux expositions de récits et de photographies d’époque et contemporains, souvent inédits, montrant l’horreur des camps deconcentration. Leur titre : 1945, Regards et Écrits sur la guerre. War Story : Mikael Levin Allemagne, avril-mai 1945 : Buchenwald, Leipzig, Dachau, Itter : Eric Schwab (AFP).

Un lieu contigu au Musée de l’Histoire de France a été dédié à la confrontation des photos de Mikael Levin et d’extraits d’In Search (1950), l’autobiographie de Meyer Levin, qui découvre la Shoah dans le « cœur noir de l’Allemagne ».

Un espace a été consacré au reportage d’Eric Schwab dans l’Allemagne (Buchenwald, Leipzig, Dachau et Itter) d’avril-mai 1945. Ces clichés révèlent à la fois son regard humaniste et celui empreint d’une humanité douloureuse, grave et digne des déportés.

En trame de cette exposition : les relations entre mots et photos pour représenter et exprimer une réalité tragique, la confrontation du passé et du présent, ainsi que l’affection entre ces trois hommes...

Ce Musée de l’Histoire de France analysait ainsi la particularité de l’œuvre de Mikael Levin : « Après s’être longtemps consacré au paysage, un paysage le plus souvent marqué par sa vastitude inanimée, son mystère et sa poésie silencieuse, Mikael Levin a fixé les traces ténues, lorsqu’elles ne sont pas absentes ou en passe de disparaître, de notre mémoire et de notre identité contemporaines. Mémoire des camps et de la Shoah (War Story), mémoire des limites géo-politiques (BorderCrossings) qui ont autrefois fait l’Europe, mémoire d’un grand port déchu spécialisé dans la traite des noirs et le commerce triangulaire (Nantes, avec Elsewhere et Chambres d’amis) ».

En 2004-2005, le musée de la Résistance nationale a présenté des photographies qu'Eric Schwab avait prises des camps de concentration en avril et mai 1945 en Allemagne.

En 2011, sur les cimaises du MAHJ, des numéros indiquent l’ordre chronologique du récit de War Story dans les foyers de l'auditorium.

« War story », de Meyer et Mikael Levin et « Allemagne, avril-mai 1945 » de Eric Schwab. Ed. CHAN

Jusqu'au 11 septembre 2011
Au MAHJ
Hôtel de Saint-Aignan
Foyers de l'auditorium
71, rue du Temple, 75003 Paris
Tél. : (33) 1 53 01 86 53
Lundi, mardi, jeudi et vendredi de 11 h à 18 h, mercredi de 11 h à 19 h 30, dimanche de 10 h à 18 h. Fermé le samedi.

Le 4 septembre 2011, à 15 h, dans le cadre des Journées européennes de la cultureet du patrimoine Juifs : visite guidée de l’exposition La collection contemporaine du MAHJ : un parcours avec Nathalie Hazan-Brunet, commissaire de cette exposition. Entrée libre au musée. Renseignements et réservations : 01 53 01 86 62 – individuels@mahj.org

Visuels :
Le magazine de France, n° spécial "Crimes nazis", 2e trimestre 1945, (coll. MRN)
En couverture. Buchenwald. Un déporté "dysentrique mourant", allongé sur sa paillasse.
Photographie d'Eric Schwab, [vers le 12 avril 1945]. AFP, n° 118433

A lire sur ce blog :
Les citations sont principalement extraites du site Internet de Mikael Levin.
Cet article a été publié en une version concise dans Actualité juive et sur ce blog les 26 août 2011, 3 septembre 2011.