dimanche 26 juin 2016

Les Enfants du Paradis, l’exposition


La Cinémathèque française présenta l’exposition Les Enfants du Paradis. L’Exposition, sous-titrée Carné, Prévert, Arletty, Barrault… Les secrets d’un film de légende. La genèse, la réalisation dès 1943, sous l’Occupation, et l’accueil, public et critique, à sa sortie en mars 1945 d’un chef d’œuvre cinématographique français restauré en 2011 par Pathé et à la distribution étincelante : le réalisateur Marcel Carné, le scénariste-dialoguiste Jacques Prévert aux répliques ciselées, les comédiens Arletty, Jean-Louis Barrault, Pierre Brasseur, le compositeur Juif Joseph Kosma... La fête du cinéma se déroulera du 26 au 29 juin 2016.


La caméra de Marcel Carné, le scénario et la planche en couleurs dessinée par Jacques Prévert, des tapuscrits de scénario, des lettres et manuscrits, des contrats des acteurs, des maquettes de décor d’Alexandre Trauner, les dessins et gouaches des costumes par le peintre Mayo, les partitions musicales de Joseph Kosma, les portraits d'Arletty par Kisling et Van Dongen, des documents administratifs, juridiques et comptables, des affiches magnifiques, des photographies de tournage inédites, tout le matériel publicitaire accompagnant la sortie du film… Ces précieuses archives provenant des collections de la Cinémathèque française et de la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé racontent l’histoire émouvante, l’aventure d’un chef d’œuvre cinématographique mythique français Les Enfants du Paradis, de Marcel Carné (1906-1996), « figure majeure du cinéma français », excellent réalisateur surnommé par Arletty le « Karajan de l’écran ».

« Produit sous l’Occupation par Pathé et sorti sur les écrans en 1945, Les Enfants du Paradis de Marcel Carné, réalisé d’après un scénario original et des dialogues de Jacques Prévert, est un spectacle total (comédiens, photographie, lumière, découpage, musique, décors, costumes) d’une éclatante réussite esthétique. Ce triomphe de la grande « qualité française » – avant que celle-ci ne s’étiole et ne soit remplacée par la Nouvelle vague – est un film sur l’amour fou, les rapports entre le théâtre et le cinéma, la scène et la rue. Bon nombre de séquences mythiques sont gravées dans la mémoire collective ».

L’exposition s’article, selon un ordre chronologique, autour des principales étapes de l’aventure cinématographique des Enfants du Paradis. La « façade du théâtre des Funambules, où trône la silhouette de Deburau, est reconstruite ».

La Cinémathèque française rend aussi hommage à Marcel Carné dans sa Galerie des donateurs, ainsi qu’à Jacques et Pierre Prévert.

Un « chef-d’œuvre romantique »
« Les seuls films contre la guerre, ce sont les films d’amour », a écrit Jacques Prévert.

« Classé par l’Unesco au Patrimoine mondial », Les Enfants du Paradis est un « chef-d’œuvre romantique », et « d’abord une création personnelle : celle d’un poète, Jacques Prévert (1900-1977), amoureux du vieux Paris, du théâtre et du boulevard du Crime ». Avec son frère Pierre, Jacques Prévert a « contribué à la naissance d’un cinéma poétique et frondeur porté par une manière unique d’inventer des dialogues, à la fois imagés et vrais. Après avoir participé au mouvement surréaliste, Jacques Prévert écrit des textes pour le groupe Octobre, troupe de théâtre qui allait jouer dans les usines. Ayant placé sa plume au service de l’espoir d’une émancipation collective, il participe au scénario et aux dialogues du Crime de Monsieur Lange de Jean Renoir en 1935, de Lumière d’été de Jean Grémillon et surtout d’une série de films signés par Marcel Carné, entre 1938 et 1950 (Le Jour se lève, Le Quai des brumes, Les Visiteurs du soir et bien sûr Les Enfants du Paradis), qui marqueront fortement le cinéma français ». Jacques Prévert collabore aussi avec son frère Pierre, qui réalisé des « fantaisies cinématographiques étonnantes » tels L’Affaire est dans le sac ou Voyage surprise.

Puis Les Enfants du Paradis est devenu une œuvre collective, réalisée par une équipe technique et artistique exceptionnelle dirigée par Marcel Carné. Né dans un milieu modeste parisien, Marcel Carné débute comme journaliste critique de cinéma, puis assistant de Jacques Feyder. En 1936, il réalise Jenny, son premier long métrage. Avec Jacques Prévert, il forme un tandem artistique auteurs de films mythiques – Drôle de drame (1937), Le Quai des brumes (1938), Hôtel du Nord (1938), Le Jour se lève (1939), Les Visiteurs du soir (1942), Les Portes de la nuit (1946) - créant le « réalisme poétique », qui mêle « critique sociale et fatalisme philosophique, réalisme et stylisation onirique ». Les Enfants du Paradis marque l’apogée de la collaboration avec Prévert. Marcel Carné regrette de n’avoir pu réaliser ce film en couleurs. Il poursuit une carrière importante de qualité (Thérèse Raquin), évoquant parfois des sujets contemporains (Les Tricheurs).

Dans l’équipe des Enfants du Paradis, citons Roger Hubert à la caméra, Alexandre Trauner et Léon Barsacq aux décors, Joseph Kosma et Maurice Thiriet à la musique (orchestrée par Charles Munch), le peintre Mayo aux costumes.

« D’inoubliables interprètes incarnent des personnages à la puissante personnalité : Arletty – « On m’appelle Garance… » – trouve là son meilleur rôle au cinéma, malgré les difficultés personnelles qu’elle rencontre alors. Jean-Louis Barrault, qui exerce la pantomime depuis les années 1930, fait revivre magnifiquement Deburau. Doté de la même truculence et appétit de vivre que l’original, Pierre Brasseur incarne l’acteur Frédérick Lemaître. Maria Casarès fait ses débuts en tremblant, terrifiée par Marcel Carné qui la tyrannise. Tous les autres comédiens brillent, de Gaston Modot à Louis Salou, en passant par Pierre Renoir, Fabien Loris et Jane Marken. Parmi les figurants : Simone Signoret, Gérard Blain, Jean Carmet…

Prévert a ciselé pour eux des répliques étincelantes qui fusent comme des feux d’artifice.

Lacenaire, interprété par Marcel Herrand avec une ressemblance saisissante, est d’ailleurs un miroir du scénariste : il confie par exemple qu’il est en train d’écrire « un petit acte plein de gaieté et de mélancolie. Deux êtres qui s’aiment, se perdent, se retrouvent et se perdent à nouveau » – c’est exactement l’histoire des Enfants du Paradis ».

Un tournage complexe
La réalisation de cette œuvre majeure, populaire et raffinée, s’est faite en pleine Occupation et dans d’âpres difficultés.

Au début, André Paulvé produit le film.

Long – environ deux ans -, ruineux et complexe, éclaté en des endroits différents - aux studios de la Victorine à Nice, aux studios Pathé de Paris et de Joinville -, le tournage s’arrête brusquement en septembre 1943, « en raison du départ des premiers financiers italiens ».

Construits à la Victorine, les immenses décors de Alexandre Trauner et Léon Barsacq représentant le boulevard du Temple, sont délaissés.

Des intervenants Juifs et anti-vichystes - Trauner, ami de Jacques Prévert, Kosma - travaillent dans la clandestinité.

En octobre 1943, la société Pathé reprend la production. Mais Carné fait perdurer le tournage, car il espère que son film sortira sur les écrans français à la Libération.

Alertes aériennes, pénurie d’électricité et de matière première… Le travail est ralenti par la guerre et les restrictions. La « pellicule, denrée rare, provient parfois du marché noir ».

Antisémite avéré, « l’acteur halluciné » Robert Le Vigan s’enfuit. Son rôle est repris par Pierre Renoir.

Prévu pour durer quatre mois, le tournage du film Les Enfants du Paradis a finalement représenté deux ans de travail et absorbé un budget important.

Il est présenté en deux époques le 9 mars 1945 dans une France libérée. Le film est un triomphe, public et critique, et son succès ne connaît aucune éclipse.

Une troisième époque est même prévue, mais ne sera pas réalisée.

Des documents remarquables sur le film
Cette exposition est réalisée grâce aux documents rares conservés par la Cinémathèque française dès les années 1940, grâce à l’amitié qui liait les frères Jacques et Pierre Prévert et Henri Langlois, enrichis en 2009 par l’acquisition de la collection personnelle de Marcel Carné et par le don en 2010, par Eugénie Bachelot-Prévert, du scénario original manuscrit de Jacques Prévert. Et grâce aux archives de la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé : « affiches, dessins, photographies, matériels publicitaires, costumes, appareils, scénarios, correspondances, maquettes, rushes, ainsi que des archives de production ».

Cible de violentes critiques par des critiques des Cahiers du cinéma, dont François Truffaut dans les années 1950, Marcel Carné avait fait don de ses archives à la French Library de Boston. Dans les années 1970, François Truffaut, devenu un réalisateur talentueux et célèbre, aurait dit : « Je donnerai tous mes films pour avoir réalisé Les Enfants du Paradis ». En 2009, la Cinémathèque française a racheté le fonds Marcel Carné à la French Library de Boston, et en montre des pièces superbes - affiches, photographies, appareils, maquettes, lettres, costumes - dans sa Galerie des donateurs.

"Grâce à la collection de scénarios et découpages manuscrits, on peut suivre le travail minutieux de Carné, excellent artisan du cinéma, sur ses films. Cette collection contient des documents uniques et prestigieux, comme le découpage manuscrit des Enfants du Paradis et de nombreux scénarios dactylographiés fort intéressants, car truffés de photographies et de dédicaces : ces documents sont devenus des objets de musée, riches en symboles et références cinéphiliques, avec leurs mentions manuscrites et leur iconographie ajoutées".


Jusqu’au 27 janvier 2013
51, rue de Bercy, 75012 Paris
Tél. : 01 71 19 33 33
Du lundi au samedi de 12 h à 19 h, le dimanche de 10 h à 20 h. Nocturne le jeudi jusqu’à 22 h. Fermeture le mardi 

Visuels :
Les Enfants du paradis, scénario manuscrit illustré de Jacques Prévert, France, 1943
Crayon de couleur et encre sur papier 59,4 x 79 cm
Collection Cinémathèque française © FATRAS / Succession Jacques Prévert
Première étape scénaristique du scénario des Enfants du Paradis. Les noms des protagonistes ne sont pas encore définitifs : Lacenaire est Mécenaire, Lemaître est Leprince et Deburau est Tabureau. Prévert envisage une troisième partie. Les idées fusent au milieu d’une foule de dessins relatifs au film (le miroir de Garance, un funambule) ou de croquis facétieux qui n’ont pas de rapports apparents : les frères Lumière, « M. Raton – Napoléon Bonapitre »…

Portrait d’Arletty, par Moïse Kisling
Huile sur toile, 98 x 195 cm, 1933
Collection Association des Amis du Petit Palais, Genève © ADAGP, Paris 2012/ Photo © Studio Monique Bernaz, Genève
Arletty a débuté comme mannequin et girl de revue avant de se lancer dans le théâtre puis au cinéma. Cette magnifique « impératrice des faubourgs » était, à la ville comme à l’écran, une femme libre.

Garance (Arletty)
Photographie de tournage rehaussée de couleur, 39,1 x 29,9 cm, 1944-1945
Collection Fondation Jérôme Seydoux-Pathé © 1945 – PATHE PRODUCTION 

Maquette de décor : Le boulevard du Crime, par Alexandre Trauner
Huile sur carton, marouflée sur toile, rehaussée à la gouache, 108,5 x 74 cm, 1943
Collection Fondation Jérôme Seydoux-Pathé – ADAGP, Paris 2012 © 1945 – PATHE PRODUCTION
C’est sans doute le décor le plus célèbre de l ’histoire du cinéma français. « Le film a demandé trois mois de dessin et trois mois de construction, ce qui n’est pas exagéré pour une réalisation de cette importance. Il ne faut pas oublier qu’il n’y avait pas que le grand décor du boulevard du Crime mais aussi beaucoup de décors élaborés comme le grand hall du comte, l’appartement d’Arletty chez lui ou la salle des bains turcs. C’était des décors très ouvragés et très finis. » (A. Trauner).

Le théâtre des Funambules et le Paradis
Les Enfants du paradis
Collection Fondation Jérôme Seydoux-Pathé © 1945 – PATHE PRODUCTION

Maquette de costume pour Les Enfants du Paradis : « Figuration des Funambules, Cigogne », par Mayo
Gouache, 55 x 40 cm, 1943
Collection Cinémathèque française © ADAGP, Paris 2012

Frédérick Lemaître (Pierre Brasseur)
Photographie de tournage rehaussée de couleur, 39,1 x 29,9 cm, 1944-1945
Collection Fondation Jérôme Seydoux-Pathé © 1945 – PATHE PRODUCTION

Baptiste en Pierrot (Jean-Louis Barrault)
Photographie de tournage rehaussée de couleur, 39,1 x 29,9 cm, 1944-1945
Collection Fondation Jérôme Seydoux-Pathé © 1945 – PATHE PRODUCTION

Scène de foule sur le boulevard du Crime
Photographie de Roger Forster.
Collection Fondation Jérôme Seydoux-Pathé – ADAGP, Paris 2012 © 1945 – PATHE PRODUCTION 

Garance (Arletty) et Baptiste (Jean-Louis Barrault)
Photographie Les Enfants du Paradis
Collection Fondation Jérôme Seydoux-Pathé © 1945 – PATHE PRODUCTION

Maquette d’affiche : Les Enfants du Paradis, par Jacques Bonneaud
Gouache et pastel sur papier, 25,5 x 37,5 cm, c. 1945
Collection Fondation Jérôme Seydoux-Pathé - ADAGP, Paris 2012 © 1945 – PATHE PRODUCTION 

La pantomime de Pierrot (Jean-Louis Barrault) au théâtre des Funambules
Photographie Les Enfants du Paradis
Collection Fondation Jérôme Seydoux-Pathé © 1945 – PATHE PRODUCTION 

Le comte Edouard de Montray (Louis Salou) et Lacenaire (Marcel Herrand)
Photographie Les Enfants du Paradis
Collection Fondation Jérôme Seydoux-Pathé © 1945 – PATHE PRODUCTION

Maquette de costume pour Les Enfants du Paradis : « Figuration des Funambules, L’Ane Al iboron », par Mayo
Gouache, 57,3 x 39,9 cm, 1943
Collection Cinémathèque française © ADAGP, Paris 2012
Au théâtre des Funambules, les animaux interviennent dans la vie quotidienne des êtres humains : c’est ainsi que Frédérick Lemaître a commencé sa carrière, aux Variétés Amusantes, déguisé en lion.

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Les citations sont extraites du dossier de presse. L'article a été publié le 26 janvier 2013.

samedi 25 juin 2016

« Omer Fast. Present Continuous »


Le BALTIC Centre for Contemporary Art, Gateshead (Royaume-Uni) présente l’exposition éponyme itinérante et peu didactique. Vidéaste-installateur israélien né en 1972 à Jérusalem (Israël), Omer Fast  a grandi aux Etats-Unis et vit à Berlin (Allemagne). Dans ses installations vidéo, composées de projections uniques ou multiples, Omer Fast explore de nouvelles formes de narration, en tissant des liens entre mots et images. « Réalité et fiction, mémoire collective et expérience personnelle, se superposent ou se confondent dans ses œuvres autour de sujets tels que la guerre, la mort, la mémoire, le déplacement et le deuil ».


« On peut considérer que mes interventions – ces coupes et épissures évidentes – mettent en lumière ce qui est généralement dissimulé dans les œuvres narratives basées sur la réalité. Par « ce qui est dissimulé », j’entends non seulement la manière dont ces œuvres narratives sont habituellement construites par rapport aux événements réels qu’elles décrivent, mais aussi les intérêts et motivations de leur auteur et, ce qui est plus important, les nombreuses autres manières dont ces œuvres narratives ou événements auraient pu évoluer : les différentes façons dont ils auraient pu être vécus ou écrits », a déclaré Omer Fast (entretien avec Joanna Fiduccia, « Omer Fast: A Multiple “I“ », Uovo, 17 avril 2008). 

Vidéaste-installateur
Né à Jérusalem (Israël) en 1972, Omer Fast  a grandi au sein de cultures et langues variées. Il vit une part de son adolescence aux États-Unis, puis s’installe à Berlin (Allemagne) où il travaille.

« De cette expérience personnelle de l’adaptation résulte en partie son attirance pour les questions du langage, de la transmission, de la traduction et de l’identité qui traversent ses installations vidéo dès ses premiers travaux dans les années 2000 ».

En 2003, le « Printemps de Toulouse, rendez-vous des images contemporaines », avait retenu « A Tank Translated ».

L’année suivante, le Centre national de la photographie (CNP) a présenté deux œuvres de ce vidéaste-installateur israélien : « A Tank Translated » et « Spielberg‘s List ».

Omer Fast abordait l’histoire au travers des représentations et narrations d’inconnus interviewés. Même si l’aspect documentaire affleure dans son travail, ce n’est pas ce que privilégie ou recherche Omer Fast. Celui-ci veut comprendre l’Histoire par des angles inédits, un peu décalés.

« A Tank Translated » est composée de quatre moniteurs de télévision disposés comme les soldats israéliens dans un tank : « commandant, tireur, chargeur et conducteur ». Le visiteur entendait ou non les réponses de ces jeunes, et lisait les traductions de leurs propos parfois modifiés : « Que faites-vous derrière le canon » devient « Que faites-vous devant la caméra ? ». Il se déplaçait de l’un à l’autre selon un timing précis, réglé par le cinéaste.

« Ces jeunes âgés de 21 ans partagent longtemps la même intimité. Ils ont acquis un esprit de corps. Même dans les interviews, ils fonctionnent comme une équipe », observait Omer Fast qui refuse de « fétichiser la réalité ». L’un des appelés ne cachait pas son opposition aux « colonies » et affichait son patriotisme, sa fierté de servir son pays. Un autre confiait : « Je n’ai jamais vu les gens qui se battent contre moi comme des ennemis. Ils m’empêchent de dormir. Parfois on m’a mis derrière un arbre. Ils [Ndlr : les Palestiniens] tiraient. On ne pouvait rien faire ». Un troisième faisait part de la montée d’adrénaline lors des combats, de l’excitation, du bruit, et, évoquant les Palestiniens, du fait qu’il n’y a « aucune différence entre la population civile et les combattants. Parfois, les enfants peuvent arriver armés ».

Quant à « Spielberg’s List », deux écrans contigus montraient des figurants et lieux du film de Steven Spielberg « La Liste de Schindler ». Omer Fast montrait les traces de ce tournage et la confusion des mémoires. Certains Polonais étaient surpris d’avoir été choisis pour leur type « sémite ». D’autres préféraient jouer « le rôle des Allemands plutôt que celui des Juifs, car ils ne voulaient pas être des victimes… » D’autres encore racontaient leur tournage en intégrant dans leur mémoire les souvenirs du personnage incarné. Comme s’ils avaient vraiment traversé cette période tragique…

En 2008, le Centre Pompidou a présenté l’exposition collective Les inquiets. Yael Bartana, Omer Fast, Rabih Mroué, Ahlam Shibli, Akram Zaatari. 5 artistes sous la pression de la guerre assortie d’un catalogue et d'un dépliant, tous trois partiaux et problématiques notamment par leur terminologie biaisée, le mélange de fiction et de réalité, etc. Les œuvres – vidéos, installation et photographies - de cinq jeunes artistes – les Israéliens Yael Bartana, Omer Fast et Ahlam Shibli, les libanais Rabih Mroué et Akram Zaatari – portaient sur les « questions liées à la guerre au Moyen-Orient ». Dans son installation Casting (2007), Omer Fast filme un acteur contant des faits pénibles. Il « étudie l'impact du spectacle télévisé de la guerre. « Casting fictif ou réel pour un documentaire, Omer Fast mène des entretiens avec des soldats américains ayant participé aux opérations en Irak. Les visages de l'artiste et du participant sont en permanence à l'écran. Nous ne saurons jamais si les différents intervenants évoquent des événements réels ou si nous sommes dans le domaine de la fiction ».

Récipiendaire en 2008 du Prix Bucksbaum du Whithey Museum of American Art, Omer Fast a été en 2009 Lauréat du prix décerné aux jeunes artistes par la Nationalgalerie de Berlin.

Son travail a été montré à la Tate Modern (2014), au Musée d’Art Contemporain de Montréal, au Moderna Museet de Stockholm, à l’Imperial War Museum (2013), à la Documenta 13 (2012), et dans les Biennales de Venise (2011), Taipei (2012) et Singapour (2011).

Le Jeu de Paume a présenté « Omer Fast. Le présent continue », « première exposition monographique d’Omer Fast dans une institution française », avec quatre œuvres CNN Concatenated (2002), A Tank Translated (2002), 5,000 Feet is the Best (2011) et une production conçue pour cette exposition et intitulée Continuity (Diptych) (2012-2015). Les commissaires de l’exposition sont Omer Fast, Laurence Sillars (Baltic Centre for Contemporary Art), Stinna Toft (KUNSTEN Museum of Modern Art) et Marina Vinyes Albes (Jeu de Paume).

Alors que A Tank Translated (2002) avait été présenté au CNP dans une salle éclairée réunissant les divers écrans, le Jeu de Paume a placé les écrans loin les uns des autres, et l’ensemble des œuvres d’Omer Fast dans l’obscurité totale. Le 27 octobre 2015, Omer Fast m'a écrit avoir choisi l'obscurité pour que les visiteurs soient plus concentrés sur son travail. Cette scénographie me semble peu didactique, et risque de décourager et d’effrayer les visiteurs craignant de heurter un banc et peinant à lire les panneaux informatifs. Lors du vernissage presse, je n’ai pas tenu plus d’une minute.

Fondé « essentiellement sur l’image en mouvement, le travail d’Omer Fast explore la complexité de la narration à travers une pratique qui trouble les frontières entre le « réel » et la « représentation ». Si l’origine de ses histoires est souvent documentaire, leur construction s’affranchit cependant d’une démarche naturaliste et résiste à toute conclusion ou révélation d’une « vérité » ultime du récit. Omer Fast s’intéresse au rapport entre individu et collectivité, à la façon dont les événements sont transformés en mémoires et histoires ainsi qu’à leurs modes de circulation et de médiatisation. Ainsi, l’artiste interroge les politiques de représentation, dans la continuité de projets qui, au sein de la programmation du Jeu de Paume, ont proposé de nouvelles formes narratives dans le champ de la vidéo et de l’installation ».

Le Jeu de Paume a présenté l’exposition itinérante « Omer Fast. Le présent continue », peu didactique qui est montrée au BALTIC Centre for Contemporary Art, Gateshead (Royaume-Uni) du 18 mars au 26 juin 2016, puis le sera au Kunsten Museum of Modern Art, Aalborg (Danemark) du 23 septembre 2016 au 8 janvier 2017.

La Narration
« Je travaille souvent dans l’espace entre le moment de la douleur – celui de l’expérience – et le moment, ultérieur, de la transcription de cette expérience : j’observe la cicatrice et je cherche les mots pour la décrire », a déclaré Omer Fast (entretien avec Marcus Verhagen, Art Monthly, nº 330, 2009).

À travers ses récits, Omer Fast trouble les frontières entre le « réel » et la « représentation », le document et l’artifice pour interroger le statut même de l’image ».

Omer Fast « est avant tout un narrateur. La manière dont il construit des histoires, qui se concrétise par une maîtrise de la forme, des modalités du récit et de l’agencement du point de vue, transcende les sujets qu’il aborde. Son oeuvre traite en effet de questions sociales, politiques, géopolitiques ou historiques, mais c’est le mode de narration et ses effets qui lui donne tout son sens ». « Dans les événements presque rien ne profite à la narration, presque tout profite à l’information », constatait Walter Benjamin en 1936. Il ajoutait : « Car c’est le fait du narrateur né que de débarrasser une histoire, lorsqu’il la raconte, de toute explication. »

Lors du vernissage presse, quand je l’ai interrogé pour savoir s’il cherche comme les journalistes la vérité, Omer Fast a répondu négativement.

« Ces quinze dernières années, Fast n’a cessé de raconter des histoires en interrogeant le statut même de l’image. Ses installations vidéos entrelacent différents registres – réalité et fiction, original et copie, document et artifice – révélant les codes et les conventions qui définissent le « réel » au cinéma et à la télévision ».

« L’œuvre d’Omer Fast joue avec la vérité objective de l’expérience, soulignant le décalage entre expérience vécue, identité et discours. L’artiste aime travailler avec le témoignage (du soldat, du refugié, de l’acteur porno, de l’embaumeur…), point de départ de nombre de ses œuvres. Il le transforme et le manipule librement grâce au montage et rend visible le travail complexe qui consiste à traduire en images les faits, tout en contestant la primauté du témoin. Il rend compte des récits potentiels que ceux-ci peuvent engendrer – des chemins ouverts à l’infini. Certaines fois, ces récits occupent simultanément un même plan. Ils peuvent rappeler alors les sentiers qui bifurquent de Borges, ou les « narrations falsifiantes » de Deleuze. Le travail de Fast nous confronte à ce paradoxe insoluble : si une histoire est le fruit – autant que l’otage – de conventions discursives, il n’en reste pas moins que, sans ces conventions, il n’y aurait ni expérience ni transmission.

« Depuis ses premiers travaux dans les années 2000, l’artiste s’intéresse à la manière dont les événements se transforment en mémoires et en histoires, ainsi qu’à leurs modes de diffusion et de médiatisation. Une grande partie de l’œuvre d’Omer Fast est basée sur l’entretien. Il enregistre le témoignage du refugié, du pilote de drones, du soldat, de l’acteur porno ou de l’embaumeur, puis le réinvente par le montage, pour le tordre ou le disloquer. Par cette manipulation, l’artiste questionne de la primauté du témoignage et la façon dont les histoires, personnelles ou collectives, sont médiatisées ».

En dépit de « sa dimension narrative et ses images à l’esthétique sophistiquée, l’œuvre de Fast joue avec l’étrangeté, la distanciation et le rejet de toute identification ou catharsis du spectateur vis-à-vis de l’œuvre. À travers différents procédés — telles que la répétition, la boucle, l’introduction d’éléments surréels ou la dissonance entre image, son et récit — ses vidéos s’affranchissent d’une démarche naturaliste et résistent à toute conclusion ou révélation d’une « vérité » ultime du récit ».

« Dans l’œuvre d’Omer Fast, le spectateur est obligé de construire sa propre interprétation, au-delà des évidences. Il ne peut que questionner les images qui se présentent devant lui, s’engageant activement dans une lecture critique de ce qu’il voit ». Encore faut-il en faciliter l’accès par une scénographie limpide, claire.

On ne peut que regretter qu’Omer Fast ne se soit pas intéressé à l’affaire al-Dura.

La Répétition
« Omniprésente dans le travail d’Omer Fast, la répétition constitue aussi un aspect central de sa grammaire filmique : les figures du double, de la boucle et de la reconstitution sont autant d’éléments qui définissent son œuvre ».

Ainsi « la répétition avec variations ou les variations au sein de la répétition structurent-elles les vidéos présentées dans l’exposition, 5,000 Feet is the Best, Continuity (Diptych) et CNN Concatenated, que traversent également l’expression du trauma, le jeu de rôles et la guerre ».

« Le présent continue » propose un enchaînement qui part du « réel historique » télévisuel dans le contexte du 11-Septembre avec CNN Concatenated, glisse vers la fiction et l’horreur au sein d’une famille avec Continuity (Diptych) et s’achève par une réflexion basée sur un témoignage autour des nouvelles formes de guerre à distance avec 5,000 Feet is the Best. Du déclenchement de la guerre contre le terrorisme au « combat virtuel », est donnée à voir la façon dont notre expérience du monde est médiatisée par les technologies de l’image, capables de rendre de plus en plus réel leur impact sur le sujet, que ce soit le spectateur télé ou le pilote de drones ».

A Tank Translated, 2002
« Dispersées tout au long du parcours de l’exposition, les quatre vidéos qui forment A Tank Translated s’entremêlent aux autres œuvres présentées, tel un récit qui viendrait ponctuer discrètement d’autres histoires ».

Omer Fast « a interrogé séparément quatre ex-membres de l’équipage d’un tank de l’armée israélienne à propos de leur expérience et de leur fonction. Leurs témoignages en hébreu, retranscrits et traduits dans les sous-titres, sont manipulés par l’artiste, qui en supprime ou en modifie certains des mots, tout en laissant visible son intervention ».

« Placés dans des endroits inattendus, les portraits des jeunes soldats invitent le spectateur à un rapport plus intime aux paroles du commandant, du chargeur, du conducteur et du tireur de cette machine de guerre » si utile pour défendre l’Etat Juif.

CNN Concatenated, 2002 CNN
CNN Concatenated « concentre plusieurs des problématiques que l’on retrouvera dans ses travaux ultérieurs : la précision du montage et le soin porté à celui-ci, l’importance du langage verbal et, plus spécifiquement, du mot en tant qu’unité, la mise en évidence de la nature construite du discours – qui, par ailleurs, révèle l’artiste comme faussaire –, la sollicitation permanente du spectateur et, enfin, l’identité changeante et multiple du sujet ».

« Figurant parmi les rares œuvres que l’artiste a réalisées en studio », CNN Concatenated est « composée exclusivement d’images de présentateurs de la chaîne américaine. À partir d’une immense base de données de 10 000 mots qu’il a tirés de leurs discours, Fast élabore un récit poétique, déconcertant, qui joue sur la rhétorique de la peur et de l’insécurité. Les présentateurs fixent le spectateur, puis s’adressent à lui avec leur voix mécanique entrecoupée, comme possédés par une force fantomatique. Le contraste avec le caractère subjectif du discours – qui paradoxalement semble l’expression d’une sorte d’inconscient collectif – est ainsi souligné ». 

5,000 Feet is the Best [Le mieux, c’est 5 000 pieds], 2011
Dans sa vidéo, Omer Fast « aborde la question des stratégies militaires aujourd’hui, du combat avec des drones et plus largement des nouvelles formes de surveillance. Ce sujet controversé se trouve au cœur de l’actualité et fait l’objet de nombreux débats, tant dans la sphère politique que dans le monde de l’art ».

« Alors que le dispositif de CNN Concatenated est simple et intelligible, de même que le contexte dans lequel il s’inscrit est clairement identifiable, la construction narrative de l’œuvre 5,000 Feet is the Best se complexifie, faisant écho à la réalité cachée à laquelle elle fait référence ».

« 5,000 Feet is the Best considère la phénoménologie contemporaine de la guerre à distance, pratiquée avec des drones ; elle questionne les stratégies militaires telles qu’elles ont cours aux États-Unis et la moralité des nouvelles formes de surveillance ».

Cette vidéo « naît de la rencontre, en septembre 2010, de l’artiste et d’un opérateur américain de Predator basé dans le désert du Nevada, près de Las Vegas. Pendant une série d’entretiens, le pilote décrit son travail et sa routine quotidienne, mais c’est derrière la caméra qu’il décide de parler des erreurs récurrentes commises par les drones, de leurs résultats dramatiques sur les civils et des conséquences psychologiques pour l’opérateur lui-même (troubles du sommeil, stress, anxiété…) ».

Omer Fast « réalise le montage de cette rencontre – dans lequel l’anonymat du témoin est préservé – en l’entrecoupant de scènes jouées par un acteur, qui interprète le pilote dans une chambre d’hôtel de Las Vegas ».

La « narration nous renvoie d’un récit à l’autre, en un jeu d’alternances entre, d’une part, la présentation détaillée des performances optiques de ces équipes secrètes, et, d’autre part, les histoires décousues et ambiguës rapportées par l’acteur lors de la fausse conversation. Le réel et sa représentation s’entrelacent de plus en plus dans une boucle sans fin. La dramatisation de ce double récit est fortement codifiée selon les conventions des langages audiovisuels classiques, propres au documentaire et à la fiction, de façon à opérer une lecture critique de celles-ci autant que de la façon dont elles sont perçues ».

Continuity (Diptych), [Continuité (Diptyque)] 2012-2015
Omer Fast « amplifie l’exploration initiée avec Continuity (2012) et s’investit dans un nouveau projet au sein duquel la notion du double devient fondamentale. Loin d’en élucider le propos, les nouvelles scènes conçues et tournées pour Continuity (Diptych) accentuent l’étrangeté, l’ambiguïté et les paradoxes de son film jumeau ». Donc, accrochez-vous !

Ces « mêmes conventions sont exploitées dans Continuity (2012), où le détournement de codes facilement reconnaissables ouvre des fissures inquiétantes dans le récit. La continuité cinématographique, qui consiste à produire une sensation de temps linéaire à partir de prises de vue disparates, constitue une tentative de créer du sens à partir de la nature fragmentaire de la perception et conditionne en cela notre représentation du monde ».

Continuity « joue avec ce dispositif et met en scène un couple allemand recréant compulsivement, dans un rituel obsessionnel et impénétrable, le retour de son fils d’Afghanistan, pour surmonter sa perte. Comme dans 5,000 Feet, où la structure du film sans cesse perturbée reflète l’état mental des personnages, la forme filmique de Continuity est étroitement liée à son sujet. Confronté à ce film, le spectateur cherche en vain une interprétation cohérente ou rassurante. Le récit esthétiquement sophistiqué de Fast est progressivement contaminé par des infiltrations surréelles jusqu’à atteindre une dimension cauchemardesque ».

Pour « son exposition au Jeu de Paume, l’artiste a produit spécialement un film intitulé Continuity (Diptych), à partir de celui de 2012 auquel il a intégré de nouvelles séquences. Cette œuvre où la notion du double devient fondamentale spécule davantage sur les identités du fils disparu. Un adolescent toxicomane et un cambrioleur ex-soldat apparaissent comme les deux possibles incarnations d’un personnage aux multiples visages » : « L’homme le plus jeune incarne un passé possible tandis que le plus âgé incarne un futur possible. Au milieu, il y a les parents qui, coincés dans un présent se répétant à l’infini, sont à la recherche continuelle de leur fils disparu. » (Omer Fast)

« Loin d’en élucider le propos, les scènes conçues et tournées pour Continuity (Diptych) accentuent l’étrangeté, l’ambiguïté et les paradoxes de son film jumeau ». Les spectateurs sont contraints de construire leur « propre interprétation, au-delà des évidences. Ils ne peuvent que questionner les images qui se présentent devant eux, s’engageant activement dans une lecture critique de l’œuvre ».

Du 18 mars au 26 juin 2016
Au BALTIC Centre for Contemporary Art, Gateshead (Royaume-Uni) 
Gateshead NE8 3BA
Tel: 0191 478 1810
Du mercredi au lundi de 10 h à 18 h

Jusqu’au 24 janvier 2016
1, place de la Concorde. 75008 Paris
Tél. : 01 47 03 12 50
Mardi de 11 h à 21 h. Du mercredi au dimanche de 11 h à 19 h. Fermeture le lundi, y compris les lundis fériés

Visuels :
Affiche
Omer Fast – Continuity (Diptych) [Continuité (Diptyque)], 2012-2015
Vidéo HD, couleur, son, 77 min
© Omer Fast

Catalogue
Continuity (Diptych) [Continuité (Diptyque)]
2012-2015
Omer Fast
Vidéo HD, couleur, son, 77'.
© Omer Fast

CNN Concatenated [CNN-Enchaînement]
2002
Omer Fast
Vidéo, couleur, son, 18 min.
© Omer Fast

5,000 Feet is the Best
[Le mieux, c’est 5 000 pieds], 2011
Omer Fast
Vidéo numérique, couleur, son, 30 min.
© Omer Fast

5,000 Feet is the Best
[Le mieux, c’est 5000 pieds], 2011
Omer Fast
Vidéo numérique, couleur, son, 30 min.
© Omer Fast

Continuity (Diptych) [Continuité (Diptyque)]
2012-2015
Omer Fast
Vidéo HD, couleur, son, 77'.
© Omer Fast

Continuity (Diptych) [Continuité (Diptyque)]
2012-2015
Omer Fast
Vidéo HD, couleur, son, 77'.
© Omer Fast

Continuity (Diptych) [Continuité (Diptyque)]
2012-2015
Omer Fast
Vidéo HD, couleur, son, 77'.
© Omer Fast

A lire sur ce blog :
Les citations sont extraites du dossier de presse. Cet article avait été en partie publié par Guysen, puis dans une version actualisée le 28 octobre 2015, puis les 22 janvier et 31 mars 2016.

vendredi 24 juin 2016

Paris vu par Hollywood


Cette exposition à l’Hôtel de Ville de la capitale montrait les représentations cinématographiques de Paris dans le cinéma, sur plus d’un siècle. Une cité-écrin d’intrigues amoureuses, dramatiques ou comiques. Un Paris, ou plutôt des Paris : celui à la sensualité sous-jacente d’Ernst Lubitsch, celui sophistiqué et élégant d’Audrey Hepburn, celui populaire de Shirley Mac Laine… Une mosaïque de « villages », quartiers ayant nourri tant de rêves et d’imaginaires grâce à des artistes et techniciens talentueux à l’âge d’or de Hollywood. Un kaléidoscope de Parisiennes, de Gavroches et de Titis parisiens. La fête du cinéma se déroulera du 26 au 29 juin 2016.


« Il y a le Paris de Paramount et le Paris de la MGM. Et puis bien sûr le vrai Paris », ironisait le réalisateur Ernst Lubitsch, qui situa à Paris une dizaine de ses films sans jamais y tourner le moindre plan.

Paris occupe une place privilégiée dans l’histoire du cinéma. Cette cité est « de loin, la ville étrangère la plus représentée dans le cinéma hollywoodien. Plus de huit cents films américains ont été tournés à Paris ou ont reconstitué la capitale française en décor, parfois en recourant à des décorateurs français, tel Alexandre Trauner. Ils dessinent une typologie des Parisiens, et de la Parisienne élégante, spirituelle, mutine...

Les lieux préférés ? La place de la Concorde, l’Opéra, le pont Alexandre III avec en fond d’écran la tour Eiffel, la place Vendôme devant le Ritz, le jardin des Tuileries, l’extrémité verdoyante de l’Île de la Cité laissant apparaître Notre-Dame. Une fascination du Nouveau monde pour la France historique.



A l’époque du cinéma muet, Paris est « d’abord une ville d’histoire, la cité médiévale de Notre-Dame de Paris, roman de Victor Hugo extraordinairement populaire aux États-Unis, le Paris de d’Artagnan et des Trois Mousquetaires de Dumas, la ville de la civilisation du plaisir de la fin l’Ancien Régime, contrastant avec celle de la peur et de la violence révolutionnaires ».
Lors des années 1930 et 1940, Paris est associé à la sophistication et de l’érotisme. C’est la « capitale du raffinement, de la haute société mondaine à laquelle Lubitsch apporte » sa « touch ». Mais Paris est « aussi une ville de folklore populaire, avec chansons de rue, ruelles obscures et poétiques, figures héroïques, scandaleuses ou séductrices ». En 1930, « un journaliste de Ciné-Magazine s’étonne de ce genre en soi : « Jamais plus qu’aujourd’hui, dans toute l’histoire du film, il n’y a eu en Amérique un tel engouement pour les atmosphères françaises, surtout parisiennes… » A la fin de Casablanca, Humphrey Bogart chuchote à Ingrid Bergman : « Nous aurons toujours Paris… »
Dans les années 1950, prévaut la représentation du Paris de la Belle Epoque, musical et dansé (Cancan), d’un Paris romantique de la Bohême artistique : Un Américain à Paris de Vincente Minnelli, Moulin Rouge de John Huston, Les Hommes préfèrent les blondes de Howard Hawks, Les Girls de George Cukor, Can-Can de Walter Lang.

Sabrina, Charade, Drôle de frimousse, Ariane, Deux têtes folles, Comment voler un million de dollars… Huit des vingt-sept films qu’a tournés Audrey Hepburn se situent, entièrement ou en partie, à Paris. Egérie et amie d’Hubert de Givenchy dès 1953, cette actrice polyglotte incarne le « chic parisien ». Le séjour à Paris métamorphose Sabrina et Jo, libraire new-yorkaise austère. Deux personnages féminins revendiquant un goût pour la mode parisienne si élégante.

Les années 1960 demeurent fidèles à un Paris stéréotypé, un décor pour des comédies de Blake Edwards (La Panthère rose) et Stanley Donen (Funny Face, Charade), des drames d’Alfred Hitchcock (L’Etau). C’est aussi le Paris des musiciens américains de jazz (Paris blues, de Martin Ritt).

Après une brève période de désaffection, Paris offre ses rues à des films policiers, d’action (James Bond), de complot, pour des productions à budgets importants. Aux clichés traditionnels, il ajoute une tonalité plus inquiétante (Frantic, de Roman Polanski), plus violente, confinant à l’ésotérisme ou au spirituel (Da Vinci code, de Ron Howard).

Extraits de films, photographies, maquettes de décors - Un Américain à Paris de Vincente Minelli (1951), de Moulin Rouge de John Huston, de Minuit à Paris de Woody Allen ; statues monumentales créées par le décorateur Dante Ferreti pour Hugo Cabret de Martin Scorsese -, costumes - robes dessinées par Hubert de Givenchy pour Audrey Hepburn -, scénarios, affiches… Près de 400 documents d’archives françaises et américaines - Cinémathèque française, Bibliothèque des Oscars (Margareth Herrick Library), Warner archive, collectionneurs privés – déclinent ce thème, mais malheureusement parfois dans l’obscurité. Ce qui nuit à la représentation du Paris lumineux, coloré…

Environ 70 extraits de films, des premiers films d’Edison à ceux de Woody Allen, ainsi que des reportages sur les tournages de Drôle de Frimousse de Stanley Donen, L’Étau d’Alfred Hitchcock, etc. sont diffusés sur une vingtaine d’écrans.

Un écran monumental de 20 mètres de long, proposant un montage mêlant extraits de films, photographies et affiches, résumera un siècle de correspondance ininterrompue entre Hollywood et Paris.



LES 100 FILMS DE PARIS VU PAR HOLLYWOOD


The Girl from Paris (1900) Edison Mfg. Co.

Panorama of The Paris Exposition, from The Seine (1900) Edison Mfg. Co.

Absinthe (1914) d’Herbert Brenon
The Murders in The Rue Morgue (1914) de Robert Goodman
The Three Musketeers (1914) de Charles V. Henkel
Intolérance (Intolerance, 1916) de David W. Griffith
La Du Barry (1917) de J. Gordon Edwards
Les Misérables (1918) de Frank Lloyd
Madame X (1920) de Frank Lloyd
Les Trois Mousquetaires (The Three Musqueteers, 1921) de Fred Niblo
Les Deux Orphelines (Orphans of The Storm, 1922) de David W. Griffith
Queen of The Moulin Rouge (1922) de Ray C. Smallwood
Le Bossu de Notre-Dame (The Hunchback of Notre Dame, 1923) de Wallace Worsley
L’Opinion publique (A Woman of Paris, 1923) de Charles Chaplin
Scaramouche (1923) de Rex Ingram
Zaza (1923) d’Allan Dwan
La Bohème (1925) de King Vidor
Embrassez-moi encore (Kiss Me Again, 1925) d’Ernst Lubitsch
So This Is Paris (1926) d’Ernst Lubitsch
L’Heure suprême (Seventh Heaven, 1927) de Frank Borzage
La Chanson de Paris (Innocents of Paris, 1929) de Richard Wallace
Parade d’amour (The Love Parade, 1929) d’Ernst Lubitsch
Aimez-moi ce soir (Love Me Tonight, 1931) de Rouben Mamoulian
Blonde Vénus (Blonde Venus, 1932) de Josef von Sternberg
Sérénade à trois (Design for Living, 1933) d’Ernst Lubitsch
Fashion of 1934 (1934) de William Dieterle
Paris au printemps (Paris in Spring, 1935) de Lewis Milestone
Le Roman de Marguerite Gautier (Camille, 1936) de George Cukor
La Vie d’Émile Zola (The Life of Émile Zola, 1937) de William Dieterle
La Huitième Femme de Barbe-Bleue (1938) d’Ernst Lubitsch
Marie-Antoinette (1938) de W. S. Van Dyke
La Coqueluche de Paris (The Rage of Paris, 1938) de Henry Koster
La Baronne de minuit (Midnight, 1939) de Mitchell Leisen
Ninotchka (1939) d’Ernst Lubitsh
Casablanca (1942) de Michael Curtiz
Barbe-Bleue (Bluebeard, 1944) d’Edgar G. Ulmer
La Chanson du souvenir (A Song To Remember, 1945) de Charles Vidor
Scandale à Paris (A Scandal in Paris, 1946) de Douglas Sirk
Monsieur Verdoux (1947) de Charles Chaplin
Bel Ami (The Private Affairs of Bel Ami, 1947) d’Albert Lewin
Arc de Triomphe (Arch of Triumph, 1948) de Lewis Milestone
Un Américain à Paris (1951) de Vincente Minnelli
Moulin Rouge (1952) de John Huston
April in Paris (1952) de David Butler
Les Hommes préfèrent les blondes (1953) de Howard Hawks
Sabrina (1954) de Billy Wilder
La Dernière Fois que j’ai vu Paris (The Last Time I Saw Paris, 1954) de Richard Brooks
Boulevard de Paris (1955) de Mitchell Leisen
Drôle de frimousse (Funny Face, 1956) de Stanley Donen

Le Tour du monde en 80 jours (1956) de Michael Anderson
Les Girls (1957) de George Cukor
Ariane (Love in The Afternoon, 1957) de Billy Wilder
Le Soleil se lève aussi (The Sun Also Rises, 1957) de Henry King
Vacances à Paris (The Perfect Furlough, 1957) de Blake Edwards
Gigi (1958) de Vincente Minnelli
Paris Blues (1958) de Martin Ritt
Bonjour tristesse (1958) d’Otto Preminger
Can-Can (1960) de Walter Lang
Aimez-vous Brahms ? (1961) d’Anatole Litvak
Gigot, le clochard de Belleville (1962) de Gene Kelly
Irma la douce (1963) de Billy Wilder
À la française (In The French Style, 1963) de Robert Parrish
Charade (1963) de Stanley Donen
La Panthère rose (The Pink Panther, 1963) de Blake Edwards
Deux Têtes folles (Paris - When It Sizzles, 1964) de Richard Quine

Le Train (The Train, 1965) de John Frankenheimer

La Grande Course autour du monde (The Great Race, 1965) de Blake Edwards
Comment voler un million de dollars (1966) de William Wyler
L’Étau (Topaz, 1969) d’Alfred Hitchcock
Les Aristochats (1970) de Wolfgang Reitherman studios Disney
Day of the Jackal (1973) de Fred Zinnemann
Victor, Victoria (1982) de Blake Edwards
Dangereusement vôtre (A View to a Kill, 1985) de John Glen
Frantic (1987) de Roman Polanski
Henry & June (1990) de Philip Kaufman
Mr. et Mrs. Bridge (Mr. And Mrs. Bridge, 1990) de James Ivory
Prêt-à-porter (1994) de Robert Altman
Forget Paris (1995) de Billy Crystal
Sabrina (1995) de Sidney Pollack
Jefferson in Paris (1995) de James Ivory
Tout le monde dit I love you (1996) de Woody Allen
Ronin (1998) de John Frankenheimer
Une Américaine à Paris (1998) de Kris Kramsky [film X]
Moulin Rouge ! (2001) de Baz Luhrman
La Mémoire dans la peau (2002) de Doug Liman

La Vérité sur Charlie (The Truth about Charlie, 2002) de Jonathan Demme
Femme fatale (2002) de Brian de Palma
Team America, police du monde (2004) de Trey Parker
Before Sunset (2005) de Richard Linklater
Le Diable s’habille en Prada (2005) de David Frankel
Marie-Antoinette (2006) de Sofia Coppola
Da Vinci Code (2006) de Ron Howard
Ratatouille (2007) des studios Disney
Rush Hour 3 (2007) de Brett Ratner
Two Days in Paris (2007) de Julie Delpy
Inglorious Basterds (2009) de Quentin Tarantino
Midnight in Paris (2011) de Woody Allen
Hereafter (2011) de Clint Eastwood
Hugo Cabret (2011) de Martin Scorsese

Jusqu’au 15 décembre 2012
A l’Hôtel de Ville de Paris
Salle Saint-Jean
5 rue Lobau, 75004 Paris
Tous les jours sauf dimanches et jours fériés de 10 h à 19 h
Visuels :
Audrey Hepburn dans Charade de Stanley Donen, 1963. © 1963 Universal Pictures Company, Inc. and Stanley Donen, Inc. © Photo Vincent Rossell / visuel TCD.
Jack Lemmon et Shirley MacLaine dans Irma la douce de Billy Wilder, 1963. Irma la douce © 1963 Metro-Goldwyn-Mayer Studios Inc. Tous droits réservés.
Les Aristochats de Wolfgang Reitherman, 1971. © Disney. Reproduit avec l’aimable autorisation de The Walt Disney Company France.
Gene Kelly et Leslie Caron dans Un américain à Paris de Vincente Minnelli, 1951. © Turner Entertainment Co. Disponible sur WarnerTV / Visuel Prod DB.

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Cet article a été publié le 17 décembre 2012.