mardi 30 août 2016

« Daech. Naissance d’un Etat terroriste » de Jérôme Fritel


Arte a rediffusé les 3 et 23 novembre 2015 « Daech. Naissance d’un Etat terroriste » (2015) de Jérôme Fritel. Une enquête sur Daech, l’Etat islamique qui fascine et attire tant de musulmans, notamment en France. Le titre du documentaire – omission du mot « islam » - incite à craindre un documentaire « islamiquement et politiquement correct ». Le 30 août 2016, à 20 h 55, Arte diffusera Du 11 septembre au califat. L'histoire secrète de Daech (Von 9/11 Zum Kalifat. Die geheime Geschichte des IS), documentaire de Michael Kirk.


Le 29 juin 2014, l'Etat islamique en Irak et au Levant (EIIL) ou en anglais Islamic State of Iraq and al-Sham (ISIS) - al-Sham désignait la province de Syrie dans les précédents califats - a annoncé le rétablissement du  califat aboli en 1924, et est désormais dénommé « Etat islamique » (EI). Ce  califat sunnite est dirigé par le chef de cet Etat islamique, Abou Bakr al-Baghdadi, devenu le nouveau calife, « successeur du prophète dans l’exercice du pouvoir politique ». Un califat qui s'étend « d'Alep, au nord de la Syrie, à Dyiala, dans l'est de l'Irak ».

"La Syrie, Bilad el-Sham en arabe, joue un rôle particulier dans l'eschatologie musulmane. Ce pays de Cham est cité dans le Coran et les Hadiths, car c'est là que doit se dérouler l'affrontement final contre Satan, contre la Bête à la fin des temps, lors du jugement dernier. Les musulmans croient même que Jésus –dans sa version coranique– reviendra sur terre en Syrie. L'un des minarets de la mosquée des Omeyyades à Damas est d'ailleurs appelé le minaret de Jésus. Tout cela résonne dans l'imaginaire des djihadistes. Ils mènent un combat contre ce qu'ils considèrent comme le Mal sur une terre dont parle la tradition islamique. Voilà aussi pourquoi la Syrie est devenue un tel aimant", a déclaré en juin 2014 Frédéric Pichon, chercheur à l'Université de Tours et arabisant, auteur de «Syrie. Pourquoi l'Occident s'est trompé» (Editions du Rocher).

"Start-up du terrorisme"
« Tournée comme un road movie », cette enquête des journalistes Jérôme Fritel (Goldman Sachs – La banque qui dirige le monde) et Stéphan Villeneuve en Irak, près de la frontière avec la Turquie, pendant le mois de novembre 2014 “révèle, pour la première fois, le visage complet et effroyable de Daech : une organisation djihadiste aussi riche qu'un État africain, devenue une multinationale de la terreur ».

L’État Islamique en Irak et au Levant ou Daech contrôle « un territoire grand comme la moitié de la France, à cheval sur deux pays, la Syrie et l’Irak. Sa fortune est comparable à celle d’un pays africain. L’organisation est devenue une sorte d’État hors la loi qui attire militants et combattants du monde entier. Inconnue il y a un an, cette start-up du terrorisme, née en Irak sous l’occupation américaine, est devenue une multinationale de la terreur. Comment est apparue Daech et quel est son modèle économique ? Peut-elle encore étendre son territoire ? Comment lutter contre une structure qui ne dépend plus de financements extérieurs ? » A discuter…

Un Etat islamique expert en lavages de cerveaux, radicalisation d’esprits manipulés ou séduits par son discours, en réseaux sociaux et diffusion de scènes, parfois numériquement truquées, visant à sidérer, pour vaincre plus rapidement et aisément ceux qu’il considère comme ses ennemis.

En mars 2015, The Brookings Project on U.S. Relations with the Islamic World a publié The ISIS Twitter Census Defining and describing the population of ISIS supporters on Twitter par J.M. Berger et Jonathon Morgan (n°20). Les auteurs ont recensé en septembre et octobre 2014 46 000 comptes Twitter soutenant ISIS, dont 500 à 2 000 sont hyperactifs et contribuent au succès d'ISIS. Pendant cette période, mille de ces comptes ont été suspendus par Twitter. Ils ont étudié un échantillon de 20 000 de ces comptes. Les principaux pays des soutiens sur Twitter d'ISIS : l'Arabie saoudite, la Syrie, l'Iraq, les Etats-Unis, l'Egypte, le Koweit, la Turquie et l'Autorité palestinienne. Chaque twitter poste chaque jour en moyenne 7,3 messages et a environ mille followers. Un compte sur cinq a désigné l'anglais comme langue principale, un sur vingt le français et les trois quarts ont choisi l'arabe.

À l'image des cartels du crime
« À 60 km au sud de Bagdad, dans une région nommée Jurf al-Sakhr, reprise à Daech après de féroces combats à l’automne dernier, se dévoilent des paysages défigurés par la guerre : palmiers déchirés par les obus, carcasses de chars, populations en fuite. Une guerre de religion se déroule ici, qui oppose les sunnites, regroupés autour de Daech, aux chiites au pouvoir à Bagdad et aux kurdes, et s’accompagne d’un nettoyage ethnique à grande échelle. À travers les témoignages de ceux qui l’ont vécue, le film retrace aussi la prise de Mossoul. Comment la deuxième ville d’Irak a-t-elle pu tomber aussi vite ? "Casse du siècle", cette conquête a fait tomber dans l'escarcelle de Daech près de 500 millions d’euros de cash qui dormaient dans les banques. Les djihadistes se sont également emparés des puits de pétrole, ainsi que des réserves de gaz naturel, de phosphate, de blé et d’orge situées dans le grand ouest irakien. En prenant Mossoul, l’organisation est devenue milliardaire et s’offre une assise administrative quasi étatique ».

Le film « donne la parole à ceux qui, de gré ou de force, travaillent sous la domination de cette organisation et décrit le fonctionnement de cet État autoproclamé. Les responsables actuels et passés du gouvernement irakien expliquent comment Daech dépouille l’Irak d’une partie de ses recettes. Par l’intermédiaire des établissements situés sur son territoire, l’organisation accède également aux réseaux bancaires internationaux. Cette enquête montre que derrière ses succès militaires et sa puissance de feu, Daech affiche le visage d’une vaste entreprise commerciale, fonctionnant un peu à l’image des cartels du crime ». 

Pour analyser les effets géopolitiques de l’Etat islamique, le documentaire interroge des experts : Hubert Védrine, ancien ministre français des Affaires étrangères, Romain Caillet, chercheur au Centre français du Proche-Orient de Beyrouth, spécialiste des mouvements islamistes, et Jean-Charles Brisard, enquêteur économique auteur d’un rapport complet sur l’argent de Daech.

Evoqueront-ils la diplomatie dangereuse et aberrante des Etats-Unis et de pays européens comme la France : soutien aux Frères islamiques et aux “printemps arabes” qui ont déstabilisé de larges zones géostratégiques de l’Afrique jusqu’au Moyen-Orient – guerre dans l’oumma et jihad - et provoqué l’effondrement de régimes politiques soutenus financièrement et alliés de l’Occident (Egypte du président Moubarak), fourniture d’armes aux djihadistes syriens au vain prétexte qu’ils luttent contre le président Assad, rejet d’alliances, brouille avec le Maroc et la Russie qui pourtant avait tempéré les ardeurs bellicistes des présidents Hollande et Obama voulant s’engager militairement contre le président syrien, etc. ?

En ce début 2015, le président Barack Obama a proposé une résolution à approuver par le Congrès afin de permettre l'usage de la force à grande échelle contre l'Etat islamique. Cette résolution liste les groupes menacés par ce mouvement terroriste : chrétiens, Yézidis et Turkmens iraquiens - irakiens.  Seul membre du Congrès républicain Juif, Lee Zeldin pense que l'omission des Juifs dans cette liste constitue une faute, et il cite l'attentat islamiste conte l'hypercacher de la Porte de Vincennes en janvier 2015.

Sans oublier la duplicité de l’Arabie saoudite, du Qatar, etc. qui financent des mouvements terroristes, incitent à la haine de l’Occident et interviennent, officiellement – participations dans des entreprises stratégiques, sportives, etc. - et officieusement dans des pays occidentaux, etc.

Pour vaincre l'Etat islamique, il faut des moyens financiers et humains, accepter des limitations aux libertés publiques et oser nommer l'ennemi.

Ajoutons la lucidité et le refus du relativisme. Or, à l'issue de sa visite en Inde, le président Obama a déclaré le 1er février 2015 afin de minorer l'importance de l'Etat islamique : "When you look at ISIL, it has no governing strategy" ("Quand vous voyez ISIS, il n'a pas de stratégie de gouvernement"). Pire, le 5 février 2015, il a établi un parallèle infondé et infamant entre les atrocités commises par l'Etat islamique et les Croisades ainsi que l'Inquisition " au nom du Christ" ("Unless we get on our high horse and think this [beheadings, sex-slavery, crucifixion, roasting humans] is unique to some other place, remember that during the Crusades and the Inquisition, people committed terrible deeds in the name of Christ").

Barbaries

Sœur Raghida, docteur en sciences de l’éducation, a décrit sur Radio Vatican, le 18 avril 2014,  la situation tragique des  chrétiens syriens victimes des islamistes qui leur intime de se  convertir à l'islam, de payer une rançon ou  les tuent "d’une façon extrêmement inhumaine, d’une extrême violence qui n’a pas de nom". Les islamistes crucifient les chrétiens refusant de dire la chahada, et à Abra (banlieue de Damas), au "fur et à mesure où on entrait dans la ville, on commençait à tuer les hommes, les femmes et les enfants. Et après le massacre, on prenait les têtes et on jouait au foot avec leurs têtes. En ce qui concerne les femmes, on prenait leurs bébés et on les accrochaient aux arbres avec leurs cordons ombilicaux".

A l'été 2014, Mossoul, deuxième ville d'Irak, a été vidée de ses 35 000 chrétiens spoliés de leurs biens et dépossédés de leurs papiers d'identité : ceux-ci avaient été sommés de choisir avant le 19 juillet 2014 "l’une des trois conditions imposées par le nouveau calife, dans la province de Ninive, Abou Bakr al Baghdadi, chef de l’EIIL (État islamique d’Irak et du Levant (EIIL), appelé désormais État islamique) : se convertir à l’islam, accepter le statut de dhimmi, ou en cas du refus du premier ou du second, ils seront exécutés par l’épée. Un nettoyage religieux sans grande indignation médiatique et politique. Valérie Boyer, député UMP, a interrogé ce jour le gouvernement sur ce "massacre annoncé" et exhortait à ce que "le silence de la France ne soit pas complice de ce drame". Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, a répondu : "il est capital qu'on puisse empêcher la partition irakienne". Il a affirmé le "soutien de la France à toutes les minorités d'Orient". Le 24 juillet 2014, l'ONU a indiqué « qu'une vingtaine de familles chrétiennes » sont demeurées à Mossoul, soutenues par des ONG telles que Caritas. Certaines de ces familles se sont converties à l'islam, les autres ont préféré payer l'amende imposée par l'Etat Islamique (EI).

Le 21 décembre 2014, le pape François (Franciscus) a écrit  une lettre  aux chrétiens  du Moyen-Orient. Le Saint-Père  les a exhortés  au dialogue interreligieux, les a encouragés à demeurer dans leurs pays auxquels ils ont tant contribué, a dénoncé sans le nommer l’Etat islamique, a déploré les persécutions dont ils sont victimes

Autres minorités persécutées : les Yazidis kidnappés, violés, réduit au statut d’esclaves, etc.

En juillet 2014, l'Etat islamique a publié son magazine électronique et anglophone Dabiq. Un magazine existant en allemand depuis fin août. En décembre 2014, il a édité Dar al-islam, publication en français. Toutes deux sont réalisées par la "mystérieuse agence multimédia Al-Hayat, fondée en mai 2014". L'Etat islamique signale leur sortie sur Twitter. "Dans l'introduction, les auteurs se réjouissent d'être «les témoins d'une nouvelle ère», celle de la restauration du califat, qui permet enfin aux musulmans de vivre en adéquation avec la loi islamique". Spécialiste de la communication de crise chez Publicis, Mathieu Slama estime que cette publication constitue un outil de recrutement  et exprime la volonté d’institutionnalisation de l'Etat islamique.

Quant aux enfants, selon le rapport publié le 4 février 2015 par le Comité des droits de l'enfant  (CRC) des Nations unies, nombre d’entre eux sont enrôlés , torturés, subissent des sévices sexuels, tués par crucifixion, enterrés vivants. Des enfants handicapés mentaux sont transformés en islamikazes.

En février 2015, l'Etat islamique a publié son guide sur et pour les femmes. Intitulée « Les femmes au sein de l'Etat islamique : manifeste et étude de cas », affirmant l'inégalité entre hommes et femmes et le devoir des femmes de rester dans leur foyer, cette brochure est rédigée en arabe a été diffusée par la brigade Al-Khansaa, milice entièrement féminine de l'EI. Celui-ci y livre sa vision des femmes vouées à la procréation : mariage dès neuf ans, éducation pour les filles de sept à quinze ans, « ou un peu avant ». "De sept à neuf ans, elles doivent apprendre la religion, l'arabe coranique et la science (principalement le calcul mental). De dix à douze ans, les études se concentrent sur la religion, sur la loi sur le mariage et le divorce; mais on peut aussi leur enseigner d'autres compétences qui leur seront utiles, comme la couture ou la cuisine. De treize à quinze ans, leur éducation doit se concentrer sur la charia, l'histoire de la religion et sur l'apprentissage d'activités liées à la maternité"..

Le silence de la “rue islamique” et de personnalités musulmanes sur ces exactions et sur leur lien avec l’islam est choquant. N’est-ce pas cette “rue islamique” qui défilait, aux côtés d'élus socialistes, d'extrême gauche et Verts, à l’été 2014, en brandissant des drapeaux de mouvements terroristes islamistes tel l’oriflamme de l’Etat islamique ?

Les gouvernements occidentaux se livrent à des contorsions sémantiques en évoquant Daesh, et non l’Etat islamique, et ce, afin d’éviter tout lien entre l’islam et les terroristes de l’EI.  En dehors du vocable et de la religion des terroristes, quels sont les autres liens avec l’islam : la persécution des non musulmans (chrétiensyazidis, etc.) - imposition de la jizyamise en esclavage, statut inférieur des femmes, etc. -, la prise d’otages et leur égorgement... ?

A cette question, l'essayiste Bat Ye'or a répondu ; "L’EI incarne par son gouvernement et son inspiration l’Etat islamique. Il est fondé sur la guerre et axé sur la conquête, c’est son assise principale comme l’était le premier gouvernement islamique. Dès son origine et durant des siècles, l’Etat ottoman s’appela l’Etat ghazi, l’Etat de la guerre contre les non-musulmans. L’appel aux musulmans pour participer au djihad est courant. Dans toutes les guerres anti-chrétiennes, les musulmans accourraient pour se joindre aux armées cantonnées dans des villes-garnisons à la lisière des frontières des pays chrétiens".

En février 2015, l’Etat islamique avait menacé l’Europe, en particulier l’Italie, d’y envoyer 500 000 « migrants » en cas d’intervention militaire en Libye, et prélève sa part sur l'argent donné aux passeurs… 

L’Etat islamique a récemment mis en garde les « migrants » contre les dangers de quitter le dar al-islam  : c'est une forme de hijra qu'effectuent ces « migrants ».

Il a revendiqué les attentats terroristes islamistes du 13 novembre 2015 à Paris et à Saint-Denis.

Des adolescentes et des vingtenaires chrétiennes et Yazidis, dont certaines sont d'anciennes esclaves sexuelles de l'Etat islamique, combattent l'Etat islamique.

Le 15 mars 2016, Arte consacre sa soirée à l'Etat islamique en diffusant Daech, paroles de déserteurs, documentaire de Thomas Dandois et Francois-Xavier Tregan, deux réalisateurs interviewésDisparus, la guerre invisible en Syrie, de Sophie Nivelle-Cardinale et Etienne Huver, Homs - Chronique d'une révolte, par Talal Derki.

Le 30 août 2016, Arte diffusera Du 11 septembre au califat. L'histoire secrète de Daech (Von 9/11 Zum Kalifat. Die geheime Geschichte des IS), documentaire de Michael Kirk.

"Comment, de Bush à Obama, l'Amérique a laissé prospérer la terreur aveugle dont Daech a repris le flambeau. Dans ce film convaincant, d'anciens membres du renseignement, dont Nada Bakos, qui a travaillé sur le dossier pour la CIA, des représentants des forces américaines en Irak, l'ancien secrétaire d'État américain Colin Powell - victime d'un étonnant trou de mémoire - et des experts du terrorisme retracent, archives à l'appui, les treize ans de cette guerre perdue contre la terreur".

Le "10 juin 2014, quand Daech plante ses drapeaux noirs sur la ville de Mossoul, désertée par une armée irakienne qui a fui sans combattre, le monde médusé tente de comprendre d'où ont surgi ces djihadistes qui affirment ressusciter dans un bain de sang le califat de Mahomet. Mais comme le rappelle ce documentaire dense et passionnant, le projet politique d'Al-Baghdadi, dont la férocité aveugle se propage dans le monde entier, est né dès 2002, avant même que l'administration Bush ne déclenche l'invasion de l'Irak. Ce sont les erreurs, mais aussi les mensonges de cette dernière, prolongés en Syrie par les tergiversations d'Obama, qui ont permis à Daech de prospérer".

"Tué à 40 ans, en 2006, lors d'un raid aérien, le terroriste d'origine jordanienne Abou Moussab al-Zarqaoui, alors représentant d'Al-Qaïda en Irak, est ainsi le précurseur du projet sanguinaire dont Abou Bakr al-Baghdadi a repris le flambeau. Comme Ben Laden, qui a commencé par le mépriser, son arme est la terreur médiatisée et spectaculaire. Mais il dépasse son maître en orchestrant l'horreur et le chaos comme armes du djihad. C'est Al-Zarqaoui qui a opéré la première décapitation devant une caméra, signé des attentats spectaculaires à la voiture piégée, dont celui contre le siège de l'ONU, conçu et mis en oeuvre des massacres de masse parmi les foules chiite, dans le but de ranimer la guerre entre communautés musulmanes. Pourquoi les États-Unis, dont les renseignements ont vite repéré le terroriste, vont-ils non seulement le laisser agir, mais même l'instrumentaliser ? "

Du 11 septembre au califat. L'histoire secrète de Daech (Von 9/11 Zum Kalifat. Die geheime Geschichte des IS), documentaire de Michael Kirk
ZDF, Pbs Frontline, Tom Koch, 2016, 52 min
Auteurs : Michael Kirk, Mike Wiser


Sur Arte, le 30 août 2016, à 20 h 55
Visuel : © FRONTLINE/Secret History ISIS

« Daech. Naissance d’un Etat terroriste  », par Jérôme Fritel
Arte, 2015, 55 minutes
Sur Arte les 10 février à 20 h 55, 12 février à 8 h 55 et 24 février 2015 à 9 h ; 3 novembre à 20 h 55 et 23 novembre 2015 à 8 h 55

Visuels :
Un partisan de Daech
© ARTE/PAC Presse

Des partisans de Daech
© ARTE/PAC Presse

Soldats de Daech
© ARTE/PAC Presse

Soldats de Daech dans une démonstration de force.
© ARTE/PAC Presse

Articles sur ce blog concernant :
Articles in English
Les citations proviennent d'Arte. Cet article a été publié le 10 février 2015, puis le 31 mai 2015 Le 2 juin 2015, France 5 diffusa Daech, les racines du mal, documentaire de Martin Smith ;
- 2 novembre 2015 et 15 mars 2016.

lundi 29 août 2016

Paris, ville rayonnante


Croissance démographique, présence du pouvoir royal et de l'université, prospérité économique, expansion urbaine, (re)construction d’édifices religieux, habitants juifs dynamiques et brillants… Paris acquiert au XIIIe siècle le statut, qui perdurera, de « grande capitale européenne, mondiale et artistique ». Invités par des penseurs à observer la nature, les artistes s’en inspirent pour forger un nouveau style gothique, dit rayonnant « en référence au tracé particulier des roses de bâtiments l’adoptant ». Un style léger, délicat, uni, cohérent et divers, conférant une identité artistique de Paris. Le musée de Cluny musée national du Moyen Age présenta une centaine d’œuvres – sculptures, éléments d’architecture – illustrant cet art et issues d’édifices prestigieux dans le cadre de l’exposition Paris ville rayonnante qui souligne les relations étroites entre l'architecture, son décor et les autres arts.

Apprécié par les Capétiens depuis le Xe siècle, Paris devient le centre permanent du pouvoir royal sous le règne de Philippe Auguste.

Une grande cité du monde médiéval
Siège d’institutions royales sédentarisées, bénéficiant d’un essor économique offrant des opportunités professionnelles et de la réputation croissante de l'Université, Paris voit sa population quadrupler au XIIIe siècle. Selon le premier recensement, fait par foyers, en 1328, la cité compterait environ 217 000 habitants. Les immigrants viennent principalement de région dans un rayon d’environ 100 kilomètres autour de Paris, d’autres d’Angleterre, d’Ecosse. Tous amènent avec eux leur savoir-faire dans diverses techniques, leurs styles, contribuant élaborer une nouvelle culture visuelle à Paris, une nouvelle vision artistique.

Les productions à Paris ? Celles des tisserands et des drapiers, celles des fabricants de vêtements, de fourrures, celles d’orfèvres. Les biens sont vendus dans les halles et lors de grandes foires (Saint-Laurent, Saint-Germain). Parmi les commerçants, sont particulièrement puissants les marchands de l’eau qui contrôlent la navigation fluviale, des marchandises transportées par voie d’eau (grain, vin, sel, bois).

Vecteurs d’optimisme, ces facteurs alliés à la nouvelle muraille génèrent un afflux d’immigration vers la cité et un développement urbain. La cité s’étend, enregistre une demande croissante de logements. De nouvelles paroisses sont créées et de nouvelles institutions établies dans la ville et ses faubourgs. Plus de 60 édifices religieux sont construits ou reconstruits ; la ville en compte une centaine. Les plus grands penseurs vivent à Paris et influencent les artistes, les incitant à une observation directe de la nature, dans une approche nouvelle.

Apparue au XIIe siècle, organisée par Philippe Auguste en 1200 puis par le pape Innocent III en 1215, l’Universitas magistrorum et scholarium Parisiensis, réputée pour ses arts libéraux et son enseignement de théologie, de médecine et droit, induit un nouveau type de bâtiments : les collèges (Cluny, Bayeux). Le plus célèbre est celui créé en 1253 par Robert de Sorbon. La librairie concourt au niveau d’excellence de Paris dans le domaine de la peinture et de l’enluminure.

Les Juifs à Paris
La communauté juive de Paris est expulsée à deux reprises.

Avec la première, en 1183, disparaît la juiverie de l’île de la Cité.

De retour en 1198, les Juifs s’installent dans trois nouvelles juiveries.

Sur la rive droite, peut-être à l’emplacement, au XIVe siècle, de la juiverie Saint-Bon, on a peu d’information.

Rive gauche, se trouvaient deux juiveries : la juiverie Galande, abandonnée avant la fin du XIIIe siècle, et surtout celle de la Harpe, la plus importante jusqu’à l’expulsion de 1307. Là, se tenait l’école talmudique, dirigée par de grandes figures intellectuelles : Léon de Paris (rabbi Judah ben Isaac) ou Yehiel ben Joseph jusqu’en 1259.

Peu nombreuse et en butte à l’antijudaïsme, cette communauté constitue un élément déterminant de la vie, notamment intellectuelle, de la capitale.

L’exposition montre trois stèles funéraires juives aux inscriptions en hébreu. Celle de Dame Margalit, fille de Rabbi Ézéchiel en calcaire lutétien gravé (Paris, avant 1306), celle de Reine, datée d’avant 1309, et une troisième datant d’avant 1306 ; ces deux dernières découvertes en 1849 (cimetière juif de la rue Pierre Sarrazin).

Le 22 juillet 1306, le lendemain du jeûne observé en mémoire du jour de la destruction du Temple de Jérusalem, les juifs sont emprisonnés, puis bannis, sous peine de mort, du royaume par le roi Philippe le Bel, et tous leurs biens, dont leurs Ketoubot (la ketouba est le contrat de mariage religieux) saisis. Sur cette expulsion, Jean de Saint-Victor écrit :
« En cette même année, en août et en septembre, tous les juifs, sinon quelques-uns qui voulurent se faire baptiser, furent expulsés du royaume ; le roi s’appropria leurs biens et les fit collecter par ses officiers, à l’exception d’une somme d’argent laissée à chaque juif pour payer son départ du royaume ; nombre d’entre eux moururent en chemin d’épuisement et de détresse »
Le 9 mai 2010, une conférence au musée d'art et d'histoire du judaïsme évoqua cette communauté juive parisienne.

Du gothique classique au rayonnant
Après avoir résolu les questions techniques, les architectes effectuent de nouvelles recherches « sur la forme et l’articulation de l’espace ». Un nouveau style apparaît dès le premier quart du XIIIe siècle.

Le style rayonnant doit son nom à la forme des roses. Les autres éléments de son répertoire décoratif, la sculpture végétale s'intégraient aisément dans les nouveaux édifices. Le style gothique rayonnant rencontre un grand succès en raison de sa facilité d’adaptation sur les supports, dans les arts, et aux demandes particulières : il devient plus sobre pour s’harmoniser à l'idéal ascétique des ordres mendiants (Carmes, Jacobins, Cordeliers). L’architecture rayonnante allie puissance et délicatesses.

A la fin du XIIIe siècle, les arts sont en étroite relation les uns avec les autres, le style rayonnant passe ainsi de l’architecture à l’orfèvrerie, aux enluminures de manuscrits... Il devient un « art total ». Il domine l’architecture de la France du Nord jusqu’aux environs de 1350, rencontre le succès à Cologne, Prague, Sienne ou l’abbaye de Westminster.

« Style de cour » (Robert Branner) privilégié, représentant le prestige royal et la grandeur de Paris, ou style de la ville ? Le gothique rayonnant parisien était le style omniprésent à Paris.

Mutilées et en partie détruites par les révolutionnaires, recherchées depuis le XIXe siècle, les têtes des rois de Juda provenant de la cathédrale Notre-Dame sont finalement découvertes par hasard, en 1977, dans les sous-sols de l’hôtel particulier qui abritait la Banque Française du Commerce Extérieur dans le IXe arrondissement.

Au cours du XIIIe siècle, environ soixante églises furent construites – la Sainte Chapelle (1239-1248) - ou reconstruites dans ce style rayonnant : église de Saint-Germain-des-Prés à Paris, nef de l’abbaye Saint-Denis. Si de nombreux bâtiments au style rayonnant ont été détruits, on peut en trouver des vestiges par les fouilles archéologiques. Restent aussi les sources archivistiques et graphiques.

Les nouveaux édifices étaient moins grands que ceux édifiés précédemment, leurs fenêtres s'élargissaient progressivement. Le décor architectural devient indissociable de la structure, et l’emporte sur celle-ci qu’il veut rendre imperceptible. « Murs et contreforts furent réduits ou cachés derrière des arcatures en trompe-l’œil et de la sculpture. Les décors végétaux se répandirent sur les coursives, moulurations, clefs de voûtes et chapiteaux », précise le musée.

Le décor architectural « abandonne le répertoire stylisé de feuilles lisses ou côtelées hérité de la fin du XIIe siècle. Il devient de plus en plus naturaliste dans le choix des essences. La vigne et le chêne d’abord sont soigneusement représentés, puis très vite l’érable, le figuier, l’aubépine, le chardon ou la rhubarbe. Cette nature forestière, parfois sauvage et anthropomorphe, reste maîtrisée… Dans la lignée d’Albert le Grand puis de saint Thomas d’Aquin, les théologiens scolastiques postulent de la perfection de la Création non seulement comme tout, mais aussi dans ses détails. La minutieuse observation de la nature par les sculpteurs le reflète parfaitement ». Le décor végétal sculpté sur les chapiteaux, les frises, les portails avec un sens de la vie, se substituant aux figures. « En lieu de stylisation, c’est une nouvelle approche naturaliste qui se développe dans les années 1240. Les feuilles et les herbes des prés et des forêts des environs de Paris se répandent en guirlandes sur les monuments ou poussent sur les portails » (Xavier Dectot, conservateur au musée de Cluny et co-auteur du catalogue de l’exposition).

À l’instar de l’architecture, la sculpture rayonnante se fait plus légère, soignant la fluidité des drapés, la délicatesse des boucles. Provenant du revers de la façade du transept sud de Notre-Dame, Adam est remarquable par « l’élégance de sa posture et la finesse de la description anatomique. Cette statue témoigne à la fois de l’héritage de l’Antiquité et de la virtuosité des grands artistes du XIIIe siècle », résume le musée.


Jusqu’au 24 mai 2010
6, place Paul Painlevé. 75005 Paris
Tél. : 01 53 73 78 16
Tous les jours, sauf le mardi, de 9 h 15 à 17 h 45

Conférence de Raphaëlle Laufer-Krygier sur les Juifs de Paris au Moyen Âge au musée d'art et d'histoire du judaïsme (MAHJ) le dimanche 9 mai 2010 à 15 h
Durée : 1 h 30 ; visite guidée

Visuels de haut en bas :

Groupe de deux chapiteaux de colonnettes engagées
Abbaye de Saint-Germain-des-Prés, Paris
Vers 1239-1245
Pierre
Hauteur : 0.28m
Largeur : 0.36m
Profondeur : 0.2m
Paris, Musée de Cluny - Musée national du Moyen Âge
© RMN / Jean-Gilles Berizzi

Clé de voûte : feuillages
Collège de Cluny, Paris
3e quart du XIIIe siècle
Calcaire
Hauteur : 0.295m
Largeur : 0.60m
Profondeur : 0.635m
Diamètre : 0.360m
Paris, Musée de Cluny - Musée national du Moyen Âge
© RMN / Jean-Gilles Berizzi

Têtes des rois de Juda
Cathédrale Notre-Dame de Paris
Vers 1220-1230
Paris, Musée de Cluny - Musée national du Moyen Âge
© RMN / Gérard Blot

Clé de voûte : tête
Collège de Cluny, Paris.
3e quart du XIIIe siècle
Calcaire
Hauteur : 0.29m
Largeur : 0.37m
Profondeur : 0.46m
Diamètre : 0.355m
Paris, Musée de Cluny - Musée national du Moyen Âge
© RMN / Jean-Gilles Berizzi

Adam
Cathédrale Notre-Dame de Paris, revers de la façade du bras sud du transept
Vers 1260
Calcaire
Hauteur : 2m
Largeur : 0.73m
Profondeur : 0.41m
Paris, Musée de Cluny - Musée national du Moyen Âge
© RMN / Hervé Lewandowski


A lire sur ce blog :
Cet article a été publié le 8 mai 2010.

Filmer les camps, John Ford, Samuel Fuller, George Stevens de Hollywood à Nuremberg


Le History Museum of Mobile présente l’exposition Filming the Camps. John Ford, Samuel Fuller and George Stevens from Hollywood to Nuremberg, passionnante et émouvante, sur les circonstances de réalisation des films montrant la découverte des camps de concentration de Dachau et de Falkenau. Rapports de tournages, photographies et archives filmées, souvent inédits, ainsi qu’extraits de films de fiction et d’interviews des trois principaux réalisateurs (John Ford, George Stevens, Samuel Fuller) retracent cet événement majeur dans l’Histoire du monde. 

Filmer les camps, John Ford, Samuel Fuller, George Stevens de Hollywood à Nuremberg
« War Story, 1995-1996 » de Mikael Levin
« 1945. L'ouverture des camps en Allemagne », par Serge Viallet
« Images de la libération des camps. Chronique d’un film inachevé », par André Singer
Filmer la guerre : les Soviétiques face à la Shoah (1941-1946) 
« Shoah, les oubliés de l’histoire », par Véronique Lagoarde-Ségot

En 1945, quand ils découvrent les camps nazis de concentration et d’extermination, les Alliés décident de les filmer, afin d’informer le monde entier et de constituer des témoignages irréfutables, notamment en vue des procès de Nuremberg.

Montrés lors des Actualités cinématographiques, ces films provoquent un choc. C’est la révélation visuelle des horreurs commises par le nazisme.

Après le Mémorial de la Shoah, le château royal de Blois, le Museum of Jewish Heritage et l'Atlanta History Center, le History Museum of Mobile présente cette exposition.

The History Museum of Mobile will offer the exhibit, Filming the Camps: From Hollywood to Nuremberg, August 29, 2016 – January 16, 2017.  The exhibit is on loan from Mémorial de la Shoah.  It features the stories of three film directors—John Ford, Samuel Fuller, and George Stevens—as they documented Nazi atrocities during WWII.  The exhibit includes 14 LCD screens which display footage shot at the concentration camps, as well as vignettes with the filmmakers who struggle to cope with the impact and meaning of the horrific scenes they encountered.
In conjunction with this exhibition, the Mémorial de la Shoah is organizing a free one-day workshop for teachers and educators: "Films and Archives of WWII and the Holocaust" on Saturday, September 24.  Also, the movie, Filming the Camps: John Ford, Samuel Fuller, George Stevens will be screened on Saturday, September 24 at 7pm followed by questions and answers with Director, Christian Delage.
In connection with the exhibit, the Gulf Coast Center for Holocaust and Human Rights Education plans a number of educational activities.  These include a Conference titled “The Holocaust in Memory and History” hosted by the Center for War and Memory at the University of South Alabama on September 7.  The conference will begin at 9:00 AM at Seaman’s Bethel.  Various local scholars will speak.  This will be followed by a roundtable discussion in the afternoon session, 1:30-3:30.  Keynote speaker will be Dr. Brad Prager beginning at 7:00 PM in the Faculty Club.
Additional activities featured are a lecture by Dr. Dan Puckett, Chair of the Alabama Holocaust Commission on October 18; a film series at Spring Hill College on selected Sunday afternoons; Roger Grunwald’s, The Mitzvah Project, on October 20; Matt Rozell’s, “Photographs from a Train Near Magdeburg” on October 24; and a lecture by Dr. Paul Bartrop on November 15.
The Center thanks SNCF America, Inc. (French National Railways), the principal sponsor of the educational activities.  Other sponsors include the History Museum of Mobile, Mobile Public Library, Mobile Jewish Film Festival, University of South Alabama, Spring Hill College and University of Mobile.
The exhibition, curated by historian and film director Christian Delage, was designed, created, and distributed by the Mémorial de la Shoah (Paris, France), and made possible through the generous support of SNCF".

Cette exposition se limite aux camps de Dachau et de Falkenau (satellite de Flossenbürg).

Elle présente les conditions de réalisations de ces films ainsi que trois de leurs producteurs, des réalisateurs de Hollywood : John Ford (1894-1973), George Stevens (1904-1975) et Samuel Fuller (1912-1997).

D’origine irlandaise, John Ford est le vétéran, célèbre pour ses westerns et drames psychologiques ou sociaux, et activiste anti-nazi.

George Stevens est célèbre pour ses comédies, notamment les comédies musicales avec le couple mythique Fred Astaire et Ginger Rodgers.  

Né dans une famille Juive - père russe, mère polonaise -, Samuel Fuller s’est distingué par son talent de journaliste « crime reporter » dans la presse tabloïd, puis de scénariste. En 1942, il rejoint la première division d’infanterie de l’armée américaine, la célèbre « Big Red One », participe aux débarquements en Afrique du nord et en Sicile sous les ordres de Patton, puis dans le secteur « Easy Red » sur la plage d'Omaha en Normandie le 6 juin 1944 à 6 h 30. En 1994, il confiait à Michael Seiler et Jean-Pierre Catherine : "Les trois heures sur la plage d'Omaha, je ne peux les oublier. Je revois le colonel Taylor nous engueulant après que Streczyk a ouvert la brèche pour pénétrer à l'intérieur des terres : « Get up, Get up ! Levez-vous, levez-vous ! Il y a trop de monde sur la plage. Ceux qui sont morts, ceux qui vont mourir. Allons mourir à l'intérieur ! » Je le dis souvent, à la guerre, il n'y a pas de héros. Il n'y a que des types qui ont peur. Parmi tous ces types, il y a des êtres remarquables, comme le chirurgien en chef de notre régiment, Charles Tegtmeyer. Je l'ai vu sur la plage passer entre les blessés, choisir ceux qu'on pouvait sauver et ceux qui étaient condamnés à mourir. Il les désignait... « Oui, non... cet homme vivra, celui-là  non. » Il prend des bouteilles de plasma tellement froides que le plasma ne coulait plus et les brise, furieux, contre les rochers. Il y a aussi ces filles de la Croix-Rouge. Quand elles ont débarqué sur Omaha, elles pensaient que nous étions déjà à l’intérieur des terres. Elles étaient piégées comme nous. Elles venaient avec du café et des beignets, et pour ramener les blessés sur les navires. C'est une chose terrible de voir toutes ces filles tuées si rapidement. Je leur rends hommage. Hommage aussi à tous ces morts. Le 6 juin, mon régiment de 3 000 hommes a perdu 945 soldats et 56 officiers. Au soir du 6, les Américains avaient 3 500 morts sur la plage, la plupart tués par les mortiers de 88, leurs corps déchiquetés. Les prisonniers allemands étaient chargés de les ramasser, il fallait souvent réunir plusieurs membres n'appartenant pas forcément à la même personne pour reconstituer un corps..." Blessé en août 1944, Samuel Fuller combat dans les Ardennes, poursuit en Allemagne. Il filme la libération du camp de concentration de Falkenau, en Tchécoslovaquie. « Je ne savais pas que j'allais tourner mon premier film », déclare-t-il.

John Ford et George Stevens constituent des équipes composées d’« opérateurs professionnels, reconnus et expérimentés, ou formés spécialement à cette occasion ». Après avoir préparé leurs gestes de médiation, les opérateurs ont commenté de manière circonstanciée leurs prises de vue.

John Ford dirige la Field Photographic Branch (FPB), une unité spéciale chargée de réaliser entre autres ce film, Les Camps de concentration nazis, et de préparer le filmage du procès de Nuremberg. Au début des années 1930, alors réserviste dans la Marine américaine, il y fonde une unité d’opérateurs de prises de vues qui pourraient intervenir « en cas de besoin ». En 1939, la « Field Photo de la 11e Section navale devient opérationnelle ». En novembre 1941, John Ford annonce « avoir formé une soixantaine de techniciens ». Le général Donovan, coordonnateur de l’Information, puis directeur de l’Office of Strategic Services (OSS), agence de renseignement de l’administration américaine, recrute John Ford : ainsi nait la Field Photographic Branch (FPB). Celle-ci produit notamment December 7th sur l’attaque japonaise de Pearl Harbour et The Battle of Midway sur la victoire américaine sur l’amiral Yamamoto le 5 juin 1942. Pour ces deux films, John Ford reçoit l’Oscar du meilleur documentaire ne 1943 et 1944.

Dans la perspective du débarquement des Alliés en Normandie et de la poursuite de l’offensive en Allemagne, les opérateurs de l’OSS « reçoivent des instructions très précises sur ce qu’ils doivent faire s’il leur arrive de découvrir des "preuves de crimes de guerre et d’atrocités". La procédure à suivre pour enregistrer les preuves des atrocités commises prévoit explicitement la possible qualification comme preuve, devant un tribunal, des témoignages recueillis, qu’ils soient écrits, oraux ou filmés ».

A partir de février 1943, au sein du « Signal Corps », service de communication de l’armée américaine, George Stevens couvre la campagne en Afrique du Nord. A Londres, le général Eisenhower lui demande de réunir une équipe de 45 professionnels pour préparer le filmage du débarquement en Normandie. George Stevens dirige une unité spéciale de cameramen, la Special Coverage Unit (SPECOU), qui, est placée sous l’autorité du Supreme Headquarters’ Allied Expeditionary Force (SHAEF). La SPECOU rassemble 45 membres : des écrivains - Ivan Moffat, William Saroyan, Irwin Shaw -, des cameramen - Dick Hoar, Ken Marthey, William Mellor, Jack Muth -, des opérateurs de prise de son - Bill Hamilton, qui vient de la Columbia -, des assistants-réalisateurs, tel Holly Morse, qui a travaillé avec Hal Roach.

La SPECOU filmera la libération du camp de Dachau. Le responsable de chaque unité établit un rapport de prises de vue, un bilan de l’activité du jour. En bas de chaque page, en rubrique « IMPORTANT », le rédacteur doit veiller à « orthographier correctement les noms, identifier toutes les personnes, les lieux, les organisations, les armes, l’équipement ». Complétant le rapport de prises de vues, la « trame narrative » est plus qu’un simple compte-rendu : « C’est un récit documenté et articulé des événements qui ont été filmés. C’est déjà un deuxième regard qui se pose sur les images, après celui des cameramen. Ivan Moffat, ancien élève de la London School of Economics, en est le principal et brillant rédacteur ».

En mai 1945, la Big Red One (première division d’infanterie) de l’armée américaine combat dans les Sudètes (alors en Tchécoslovaquie) et libère le camp de concentration de Falkenau. Avec la caméra envoyée par sa mère, Samuel Fuller, dans les rangs de cette unité, filme cet événement, ainsi que les bourgeois du bourg de Falkenau, qui ont allégué ne pas savoir ce qui se déroulait dans le camp, sont contraints de donner une sépulture aux internés morts. En 1988, Emil Weiss réalisera Falkenau, vision de l’impossible, Samuel Fuller témoigne. Un documentaire passionnant par les commentaires de Samuel Fuller sur son film, sur la réalité des images, la nécessité de transmettre l’histoire aux jeunes générations, etc.

« That Justice Be Done » (Que justice soit faite)
En 1945, les images de Dachau filmées par l’équipe de George Stevens sont intégrées dans un documentaire diffusé aux Etats-Unis, puis projeté à titre de preuve des crimes nazis devant le Tribunal militaire international de Nuremberg.

A peine entré en fonction, Robert H. Jackson, procureur général américain, mandaté par le président Truman d’instituer le Tribunal militaire international (TMI) qui jugera les dignitaires nazis, contacte la FPB afin d’obtenir les images filmées à titre de preuves, de faire filmer le procès et d’en expliquer les enjeux.

Ray Kellogg, John Ford et George Stevens signent un affidavit – déclaration sous serment – affirmant solennellement que les images qui vont être montrées au TMI sont vraies.

La vie de ces trois cinéastes est bouleversée par la découverte des camps, les horreurs du nazisme, la vision empathique des victimes. The Big Red One (1980) de Samuel Fuller est largement inspirée de ses années de guerre dans cette division. Dans George Stevens, A filmmaker’s Journey, documentaire de George Stevens Jr sur la vie de son père, apparaît l’influence de l’engagement dans l’armée américaine pendant la Seconde Guerre mondiale dans son œuvre, notamment dans son refus du racisme (Géant, 1956) et de l'antisémitisme (Le Journal d'Anne Frank, The Diary of Anne Frank, 1959).

Pour la première fois, les images du camp de Dachau sont présentées dans l’ordre chronologique de leur tournage. Elles sont présentées avec les fiches remplies par les opérateurs et des comptes rendus d’un des écrivains recrutés par George Stevens. Le comédien Mathieu Amalric lit des extraits de ces récits qui commentent des images.

Grâce à la collaboration de l’Academy of Motion Pictures, Arts and Sciences et de la Lilly Library (Université de Bloomington, Indiana), et la participation de Christa Fuller, George Stevens Jr. et Jerry Rudes, le Mémorial montre pour la première fois en France un ensemble souvent inédit de documents d’archives, de films et de photographies qui décrit une « expérience vécue à la première personne, en même temps que transmise en héritage aux générations d’après ».

Interviewés, les trois cinéastes répondent avec modestie sur leur travail, la guerre.

Complétant des images, l’acteur Jean-François Stévenin lit des textes de John Ford et de Joseph Kessel.

Parmi les films projetés dans le cadre de l’exposition, Memory of the camps, documentaire de Sidney Bernstein. Un documentaire réalisé en 1945 à l’initiative du ministère britannique de l’information et du Bureau de renseignements de guerre américain, monté mais alors non distribué. Pour éviter toute contestation des images filmées des camps, le réalisateur Alfred Hitchcock avait donné pour consigne de filmer en panoramique : la caméra pivote sur son axe en un plan-séquence, sans coupure, sans montage. Ce film restauré a été diffusé. Il est le thème de « Images de la libération des camps. Chronique d’un film inachevé » (Night Will Fall ; Hitchcoks Lehrfilm für die Deutschen ), documentaire d'André Singer (2014).

Paris-Match a publié le témoignage de Samuel Fuller sur le débarquement en Normandie du bataillon de la 1ère division d’infanterie américaine dans laquelle il servait.

Histoire diffusa les 21, 25 et 28 novembre, 2, 7, 12 et 15 décembre 2015 De Hollywood à Nuremberg, documentaire de  Christian Delage. "Avant l'entrée en guerre des Etats-Unis dans la Seconde Guerre mondiale, John Ford, réserviste de la Navy, y crée la Field Photographic Branch. Quelques semaines avant Pearl Harbor, Ford a déjà formé une soixantaine de techniciens. Après avoir couvert la campagne nord-africaine, George Stevens se voit confier par le général Eisenhower la mission de rassembler une équipe en vue d'immortaliser le débarquement : ce sera la Special Coverage Unit. John Ford et George Stevens, deux cinéastes confirmés, vont filmer la guerre, de la bataille de Midway à Nuremberg, en passant par la fureur du débarquement de Normandie et l'horreur des camps. Le jeune Samuel Fuller, engagé dans les forces américaines, se fait envoyer une caméra par sa mère. Se souvenant de son premier métier de journaliste, il filme lui aussi".

Du 29 août 2016 au 16 janvier 2017
111 South Royal Street. Mobile, Alabama 36602
Tel. : 251-208-7569
Du lundi au samedi de 9 h à 17 h. Dimanche de 13 h à 17 h

Du 6 mai au 20 novembre 2015
A l'Atlanta History Center 
130 West Paces Ferry Road NW. Atlanta, GA 30305. USA
Phone: 404.814.4000
Du lundi au samedi de 10 h à 17 h 30, dimanche de 12 h à 17 h 30.

Du 22 mars au 14 octobre 2012
Au Museum of Jewish Heritage
Edmond J. Safra Plaza. 36 Battery Place. New York, NY 10280
Tél. : 646.437.4202 
Du dimanche au mardi, et le jeudi de 10 h à 17 h 45. Le mercredi de 10 h à 20 h. 

Jusqu'au 14 novembre 2010
Au Château Royal de Blois
41000 Blois - FRANCE
Tél. : 02 54 90 33 32

Jusqu’au 31 août 2010
17, rue Geoffroy l'Asnier. 75004 Paris
Tél : 01 42 77 44 72
Tous les jours, sauf le samedi, de 10h à 18h, et le jeudi jusqu'à 22h
Exposition et musée : entrée libre


Visuels de haut en bas :
Photographie de cadavres gisant dans un wagon, prise par un opérateur de la SPECOU, Dachau, 2 mai 1945
© Margaret Herrick Library, Academy of Motion Pictures Arts and Sciences, Beverly Hills, Californie

Le caporal Samuel Fuller, Normandie, 1944
© Chrisam Films

Rapport de prise de vues, « Atrocités », Dachau, 3 mai 1945
© Margaret Herrick Library, Academy of Motion Pictures Arts and Sciences, Beverly Hills, Californie

En 1957, George Stevens à Dachau, 1957
© Academy of Motion Pictures, Los Angeles

John Ford pendant le tournage de That Justice Be Done, été 1945
© National Archives, Washington DC

Trame narrative, “Dachau-Premier service religieux juif“, Ivan Moffat, Dachau, 6 mai 1945
© Margaret Herrick Library, Academy of Motion Pictures Arts and Sciences, Beverly Hills, Californie
Les citations sont extraites du dossier de presse.

Cet article a été publié une première fois le 27 août 2010, republié le :
- 27 octobre 2010 lors de la présentation de l'exposition au château royal de Blois, à l’occasion des Rendez-vous de l’histoire de Blois 2010 ;
- 27 septembre 2012, 1er octobre et 11 novembre 2013, 14 février et 20 mars 2014 à l'approche de la diffusion du documentaire De Hollywood à Nuremberg sur la chaîne Histoire les 1er, 4, 18, 20 et 22 octobre 2012, 2 et 1er octobre 2013, 12 novembre 2013 à 1 h 20, 16 et 24 février, 20 et 31 mars 2014.POWERFUL VIDEO: The Liberation Of The Dachau Concentration Camp Posted on 1/8/2014 by Eliyokim Cohen
- 9 juin 2014 ;
- 29 avril 2015. Les 29 avril, 1er, 7, 13, 19 et 25 mai 2015, Histoire diffusa De Hollywood à Nuremberg, documentaire de  Christian Delage. "Avant l'entrée en guerre des Etats-Unis dans la Seconde Guerre mondiale, John Ford, réserviste de la Navy, y crée la Field Photographic Branch. Quelques semaines avant Pearl Harbor, Ford a déjà formé une soixantaine de techniciens. Après avoir couvert la campagne nord-africaine, George Stevens se voit confier par le général Eisenhower la mission de rassembler une équipe en vue d'immortaliser le débarquement : ce sera la Special Coverage Unit. John Ford et George Stevens, deux cinéastes confirmés, vont filmer la guerre, de la bataille de Midway à Nuremberg, en passant par la fureur du débarquement de Normandie et l'horreur des camps. Le jeune Samuel Fuller, engagé dans les forces américaines, se fait envoyer une caméra par sa mère. Se souvenant de son premier métier de journaliste, il filme lui aussi" ;
- 20 novembre 2015.