vendredi 12 février 2016

Noa


Achinoam Nini, connue sous son nom d’artiste Noa, est une chanteuse israélo-américaine engagée, une interprète lyrique, auteur de 15 albums conçus avec son guitariste et directeur musical Gil Dor, et qui a travaillé avec Sting, Stevie Wonder, Quincy Jones, Pat Metheny... Ambassadrice des Nations, première artiste Juive à avoir chanté au Vatican, elle est proche de La Paix Maintenant. La Jewish Federation de Vancouver a décidé d'organiser un concert de Noa pour célébrer l'anniversaire de la renaissance de l'Etat d'Israël au printemps 2016. Une décision qui a suscité l'ire et l'indignation de Juifs canadiens regroupés en Vancouver United with Israel


Connue sous son nom d’artiste Noa et d’origine yéménite, Achinoam Nini (ניני אחינועם) suscite une admiration unanime en raison de son talent vibrant, de ses interprétations lyriques, de sa carrière internationale - duos avec Sting et Stevie Wonder, représentation d’Israël associée à l’artiste israélienne Arabe Mira Awad avec la chanson There Must Be Another Way pour l’Eurovision 2009 à Moscou (Russie), collaboration avec Gil Dor et Quincy Jones - et de sa world music au service de son combat contre la faim dans le monde - elle est ambassadrice de bonne volonté  de la FAO  (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture) -, et pour la paix.

Ce sont 15 albums qui ont vu le jour, toujours avec son guitariste et directeur musical Gil Dor, avec également des collaborations prestigieuses (Quincy Jones, Pat Metheny…).

Artiste engagée
Mais cette artiste, formée dans une école artistique new-yorkaise puis à la Rimon School of Jazz and Contemporary Music, à Ramat HaSharon, où elle rencontre le guitariste et compositeur Gil Dor en 1990, inspire de vives controverses, moins par ses prises de position en faveur de Shalom Archav (La Paix Maintenant), que par son intolérance et son manque de respect à l’égard de ceux ne partageant pas ses opinions politiques.

Deux exemples. L’ACUM, organisme israélien créé en 1936 et chargé de la gestion des droits d’auteur des artistes, devait remettre début 2014 à Ariel Zilber, artiste israélien septuagénaire, un Prix récompensant l’ensemble de sa carrière, et à Noa un prix pour son apport à la connaissance de la musique israélienne à l’étranger. Réaction de cette chanteuse israélo-américaine : elle refuse de se rendre à cette cérémonie pour « des raisons idéologiques » ; en fait, elle n’apprécie pas que la cérémonie distingue aussi Ariel Zilber. Ce qui suscite l’indignation d’ACUM et de politiciens israéliens. Né dans une famille Juive laïque, Ariel Zilber a évolué vers une pratique orthodoxe du judaïsme et est proche de la droite israélienne.

Le chanteur Yehonatan Geffen a qualifié la victoire de Benjamin Netanyahu à l’élection législative du 17 mars 2015 de « nakba » du mouvement israélien pour la paix. Peu après, il a été traité de « traître gauchiste » par un concitoyen qui a jeté des œufs en direction de sa maison. Noa a exprimé publiquement sa solidarité à l’égard de cet artiste. Sur les réseaux sociaux, elle a écrit que le jour de cette élection était « un jour noir ». Peu après, elle a écrit sur sa page Facebook  que des inconnus avaient crié  à son égard, à l’aéroport de Tel Aviv : « Voilà Achinoam Nini, l'Israélophobe ! Nous allons nous occuper de toi comme nous nous sommes occupés de Geffen ».

Sur l’échiquier politique israélien, Achinoam Nini se situe non pas à gauche comme elle l’a déclaré, mais à l’extrême-gauche. En 2013, la municipalité de Jérusalem l’avait invitée à chanter lors de la célébration officielle pour le Jour de Jérusalem qui fête la réunification de la cité du roi David en 1967, après 19 ans sous domination jordanienne qui interdisait aux Juifs et aux chrétiens de se rendre dans leurs lieux saints. Tollé  ! Car Noa avait exhorté à diviser Jérusalem pour la seconde fois et donner à l’Autorité palestinienne, qui veut faire de la partie orientale de Jérusalem la capitale d’un nouvel Etat arabe, la partie qui était auparavant sous administration jordanienne, dont le Kotel et le mont du Temple ! Certains, dont Chen Rosen, ont appelé à boycotter cette cérémonie au motif que Noa “a participé à des manifestations pro-palestiniennes qui appelaient à diviser Jérusalem et à revenir aux lignes d’armistices de 1967. N’a-t-elle pas honte de se produire dans des célébrations pour la libération et l’unification de la ville ? Cela va contre toutes ses opinions”. Et d’ajouter : “Lors d’un concert, elle s’est plainte que le ministère de l’Education projetait d’organiser des visites d’étudiants au Tombeau des Patriarches [à Hebron] et a dit : “Mes enfants n’iront pas à Hebron. Je préférerais qu’ils visitent Umm el-Fahm” [ville du nord d’Israël composée essentiellement d’habitants Arabes israéliens, Nda]… Elle a signé une pétition demandant au Président Peres d’autoriser Hanin Zoabi à être candidate à la Knesset”. Hanin Zoabi  se trouvait à bord du navire Mavi Marmara  qui voulait, sous la direction  du mouvement islamiste  turc IHH  forcer le blocus naval de la bande de Gaza.

Supposée attirer un large public, Noa a aussi chanté lors d’un rassemblement  le 15 mai 2010 pour l’application des accords de Genève maintenant (“Geneva Accord Now”) et contre les habitants des localités de Judée et de Samarie – “Les Sionistes ne sont pas les habitants des localités” - qui a attiré à Jérusalem… seulement 1 000 personnes selon la police et 2 000 personnes selon les organisateurs : La Paix Maintenant, l’Initiative de Genève, la Gauche nationale, etc. A comparer aux plus de 100 000 Israéliens venus participer aux festivités pour le Jour de Jérusalem peu auparavant. Chilik Barr, président de la branche hiérosolymitaine du parti travailliste, avait déclaré à Ynet : “J’ai aidé à organiser cette manifestation, mais je pense que nous avons fait une erreur. J’ai un problème avec les déclarations dures faites contre les habitants des localités et l’action de créer des localités. Au lieu d’amener la gauche vers le centre, ou même vers le centre-droit, elles la ramènent vers une gauche hallucinatoire”.

En 2012, Noa a été critiquée pour avoir chanté lors d’une cérémonie “alternative” du Jour du Souvenir devant une foule mêlée de familles de Juifs tués par des terroristes Arabes et de familles d’Arabes tués par des Israéliens, dont celle de Ziad Jilani, Arabe tué alors qu’il tentait, au volant de sa voiture, d’assassiner des policiers israéliens lors d’une attaque terroriste. Des groupes sur Facebook ont appelé au boycott de Noa. Une vidéo la montre chantant, lors de cet événement organisé par les “Combatants pour la paix ”, “Life is Beautiful”, inspiré du thème musical de Nicola Piovani pour le film de Roberto Benigni, La vie est belle (1997), sur la Shoah.

Le 25 juin 2015, pour ses 25 ans de carrière et la sortie de son album Love Medicine, elle a donné un concert avec Gil Dor au New Morning, à Paris.  Une salle qui partage les opinions politiques de Noa :"Auteur, compositeur, interprète et percussionniste de renommée internationale, Noa a fait de ses origines (Yémen/Israël/Etats Unis) et de sa voix divine, un passeport pour le Monde, comme avant elle les grandes dames de la pop mondiale : Barbara Streisand, Joan Baez, Nana Mouskouri, Joni Mitchell ou Elis Regina. Ce sont 15 albums qui ont vu le jour, toujours avec son guitariste et directeur musical Gil Dor... En France, Noa apparaît dans l'émission « TARATATA » en 1994 aux cotés de Florent Pagny pour son premier single « I don't know » qui se vendra à plusieurs centaines de milliers d'exemplaires. On l'entendra aussi en duo avec Charles Aznavour, Jean-Jacques Goldman, Lokua Kanza, Maurane, Pascal Obispo ou encore Khaled.  On la retrouve par ailleurs sur les bande-originales des films de Roberto Benigni « La vie est belle », « James Bond – Goldeneye » ou encore le « Jeanne d'Arc » de Luc Besson. En 1999, elle est la première incarnation d'Esméralda dans la comédie musicale de Plamondon/Cocciante : « Notre Dame de Paris ». Un passeport musical mais également géopolitique, car son engagement pour la paix l'a également mené au cœur des événements de notre siècle : ambassadrice aux Nations Unies, première artiste de confession juive à chanter au Vatican, elle fut également une des seule artistes israéliennes à accepter de participer au rassemblement pour la paix, au cours duquel Yitzchak Rabin sera assassiné. Aujourd'hui, son engagement ne faiblit pas et elle dénonce la politique de Benyamin Netanyahou".

Et le New Morning d'ajouter : "Avec « Love Medicine », Noa continue son combat en musique, enchanteresse, toute en émotion et en chaleur. On y retrouve le chanteur espagnol Joaquin Sabina et la légende vivante du Jazz, Pat Matheny. Florent Pagny lui fait également l'honneur de fêter leurs 20 ans d’amitié en interprétant avec elle le titre « Toi ». Quand elle chante, c'est l'humanité toute entière qui s'exprime à travers Noa. Car au-delà des nombreuses langues qui lui permettent de véhiculer son message, elle porte en elle le rayonnement du soleil, les vibrations de la terre, le battement du cœoeur de chacun d'entre nous".

En janvier 2016, Noa a démissionné d'EMI, association israélienne d'artistes, en signe de protestation contre sa décision de décerner un Prix récompensant le compositeur de chansons Ariel Zilber pour son oeuvre. Elle s'opposait à ce que cet artiste considéré à droite soit ainsi récompensé. En 2014, Noa avait forcé ACUM à décerner non pas le Prix pour l'ensemble de son oeuvre que cette association avait l'intention de remettre à Ariel Zilbert, mais un Prix pour sa contribution à la musique. Mais, en 2016, là où ACUM avait fléchi, EMI a résisté. Furieuse, Noa s'est demandé sur son compte Facebook si c'était une mauvaise plaisanterie ou un cauchemar à une époque où "Israël affronte une période sombre pendant laquelle des livres sont interdits et des listes noires publiées" - une période de violence, racisme et haine avec des signes de fascisme". Noa ne pouvait pas comprendre pourquoi EMI avait pris cette décision de remettre un Prix récompensant l'oeuvre au lieu d'un Prix artistique "à un homme qui utilise son talent pour avancer son agenda particulier de violence, racisme et haine". Noa a précisé sa position en indiquant qu'il ne s'agissait pas d'une question d'opinion politique. Elle ne comprenait pas pourquoi EMI avait choisi de distinguer Zilber alors que tant d'autres artistes méritants.

La Jewish Federation de Vancouver a décidé d'organiser un concert de Noa pour célébrer l'anniversaire de la renaissance de l'Etat d'Israël au printemps 2016. Une décision qui a suscité l'ire et l'indignation de Juifs canadiens regroupés en Vancouver United with Israel. Ce groupe reproche à l'artiste son engagement en faveur du BDS (Boycott Divestment Sanctions). Et sur son compte Facebook, il a publié des citations de Noa dans lesquelles elle a exprimé son soutien à l'égard  d'organisations gauchistes tels Breaking the Silence et B’Tselem accusées par le mouvement sioniste israélien  Im Tirtzu d'agir en tant qu'"agents étrangers" recevant des fonds importants de l'Union européenne (UE), de gouvernements d'Etats européens, etc.

Le 11 février 2016, Noa a nié sur son compte Facebook qu'elle soutenait BDS. Ce qui n'a guère convaincu Vancouver United with Israel..

« Au cœur de la nuit. Feo Aladag et Noa »
Arte a diffusé « Au coeur de la nuit. Feo Aladag Et Noa » (« Durch die Nacht mit... Feo Aladag & Noa »), documentaire de Markus Heidingsfelder (2014). La réalisatrice autrichienne Feo Aladag primée  pour Die Fremde (When We LeaveL’Etrangère, 2010), film inspiré de « crimes d’honneur », et Achinoam Nini, connue sous son nom d’artiste NOA , chanteuse israélo-américaine proche de La Paix Maintenant, se promènent à Tel Aviv avant l’opération Bordure protectrice, devisent sur l’amour, la maternité, la politique avec notamment l’assassinat de Yitzhak Rabin, alors Premier ministre, le 4 novembre 1995, etc. « Un échange riche ». 

« Cette Yéménite déteste Israël. On n’a pas besoin de gens comme toi, ici. Vas au Vatican [Noa a chanté l’Ave Maria devant le Pape. Une performance controversée, Nda] ! C’est ainsi qu’une artiste se comporte avec son pays ? Quand on est né et qu’on vit ici, on ne dit pas de mal de son pays. Ceux qui sont contre le pays, on ne veut pas d’eux ici ! » C’est en ces termes qu’un Israélien interpelle Noa  qui arpente avec la réalisatrice Feo Aladag une rue commerçante de Tel Aviv ensoleillé.

Non intimidée, Noa s’approche de lui, lui répond avec vivacité et le retourne comme une crêpe : « Mon ami, c’est faux. Sur quoi te bases-tu ? », s’enquière-t-elle.

« Des articles de journaux », lui répond-il.

« Je ne suis pas contre mon pays. Je suis une vraie sioniste. A trois ans, mes parents m’ont emmenée [aux Etats-Unis]. Là, j’ai étudié dans une yeshiva. A 16 ans, j’ai quitté mes parents, et je suis revenue seule, ici, par amour pour mon pays. J’ai fait mon service militaire, contrairement à plein d’artistes. Je crois en la paix entre nous et nos voisins. Je pense que les Palestiniens méritent eux aussi un Etat. Je respecte tout le monde. Je vous respecte », assène Noa avec conviction sur un ton enflammé. 

Elle convainc son interlocuteur qui avoue être un fan de la chanteuse. Et la scène en hébreu se clôt sur une accolade chaleureuse entre tous deux.

« Tu respectes les Arabes. Eux, tu les respectes… », rétorque alors un autre Israélien portant kippa et non convaincu par le discours de Noa.

S’éloignant en s’épongeant le front, Noa explique à Feo Aladag, qui « a compris l’essentiel » : « Je fais partie de la gauche israélienne. Je soutiens la paix entre nous et les Palestiniens. Il y a beaucoup d’extrémistes en Israël dont le but est de décrédibiliser des gens comme moi, d’attiser la haine à la télé, dans les journaux. Bref, de la calomnie pure et dure ».

Et, c’est cette scène qu’Arte a offert sur son site Internet pour attirer les téléspectateurs avant et pendant la semaine de diffusion du documentaire.

Quant à la motivation du retour de Noa dans son pays natal, Israël, - « retour aux sources, quête des origines » ? -, cette chanteuse répondait en 1998 : « L'amour ! C'est la meilleure des raisons, non ? Je suis tombée amoureuse d'un homme que j'avais rencontré lors d'un voyage là-bas. Mes parents m'ont fait confiance, ils m'ont laissée partir. Cela m'a donné de l'assurance et de la maturité. En Israël, je me suis retrouvée en uniforme : sergent. Mais aussi chanteuse, affectée  au groupe vocal du Northern Command Ensemble, qui faisait la tournée des bases militaires du pays, en pleine période de l'Intifada. On donnait des concerts de fortune, avec du matériel dépareillé. J'ai découvert que j'aimais cela. C'était quand même mieux que de courir dans la boue, un M 16 en bandoulière  ».

Les points communs entre ces deux artistes quadragénaires aux parcours et tempéraments si différents, l’une fougueuse, l’autre placide ? Le fait d’aborder dans leurs œuvres artistiques des faits de société ou la politique, et probablement, un certain déni de la réalité, un tabou inavoué concernant l’islam.

Avant le déclenchement de l’opération Bordure protectrice, Noa arpente les rues de Tel-Aviv Feo Aladag, réalisatrice autrichienne de “L’étrangère” (2010), film inspiré de « crimes d’honneur ».

Dans ses films, Feo Aladag met l'accent sur les conflits entre les cultures. Née à Vienne (Autriche), cette actrice, productrice, scénariste et réalisatrice a étudié à Londres et à Vienne à la comédie, la psychologie, la philosophie et le journalisme. Feodora Schenk a épousé un germano-turc, et a adopté comme nom de scène Feo Aladag. Cette productrice (Independent Artists) a réalisé des spots institutionnels notamment pour Amnesty International et collaboré aux scénarios d’épisodes de la célèbre série télévisuelle allemande Tatort.

Présenté en première mondiale lors de la 60e édition du festival international de Berlin, When We Leave  est distingué par le Europa Cinema Label Award. Encensé par la critique , il  la consacre internationalement et est primé dans de nombreux festivals, dont celui le Tribeca Film Festival , et par le Parlement européen qui lui a décerné le Prix Lux  du film. Son actrice principale, Sibel Kekilli, a reçu le Deutscher Filmpreis  (ou Bundesfilmpreis, ou encore Lola Award) de la meilleure actrice.

L’histoire  ? “Mariée contre son gré, Umay habite dans la banlieue d’Istanbul avec un mari violent. Elle décide de fuir avec son fils et de regagner Berlin où elle vivait avec sa famille. Elle est d’abord accueillie à bras ouverts. Mais lorsqu’elle prétend divorcer, ses parents ne l’entendent pas ainsi et veulent la séparer de son fils. Elle se réfugie alors dans un foyer pour femmes en détresse, regagne confiance, reprend des études et se trouve un compagnon doux et tendre. Elle tente alors de renouer avec sa famille …” « Une jeune femme turque, qui a grandi à Berlin, tente de s'affranchir des traditions de sa communauté... Un premier long métrage émouvant, inspiré d'un “crime d'honneur” qui avait secoué l'Allemagne en 2005 : l’assassinat de la jeune Germano-Turque Hatun Sürücü. Avec Sibel Kekilli, l'héroïne de "Head-on" de Fatih Akin . Feo Aladag a abordé des sujets de société contemporains : immigration, insertion, droits des femmes, emprise de la religion et du patriarcat”. 

Le sens du titre « Die fremde » en allemand ? « C’est un terme compliqué, un mot chargé de plusieurs sens. Si on voyage et qu’on découvre une terre étrangère, on atteint le Fremde, le pays étranger. C’est aussi l’étrangère, comme dans le titre VF. Mais c’est aussi un état psychologique. On est fremde quand on se sent différent, invisible, déprécié. A un certain point du film, c’est exactement ce que ressent Umay, qui ne se sent plus à sa place nulle part… Mon approche principale consistait à parler de la dynamique familiale… Les dynamiques à l’intérieur de la famille, les conflits psychologiques qui minent cette famille et qui ne sont finalement qu’un miroir, une métaphore des problèmes qui rongent les sociétés multiculturelles… Quand j’ai lu pour la première fois des articles ou des enquêtes sur les crimes d’honneurs, j’étais ulcérée par la représentation qu’en donnaient les journaux. C’était à chaque fois d’un manichéisme sidérant. Blanc ou noir ! Le bon (la victime) et les méchants. Ce qu’on ne dit pas, c’est que dans ces histoires tous sont victimes. Chaque individu perd ! », a confié Feo Aladag  à Première le 21 avril 2011. Dans ses interviews, elle ne lie pas ces « crimes d’honneur » à l’islam.

« Je voulais soulever des questionnements et raconter l'histoire profondément tragique de personnages qui ratent l'occasion de se tendre la main pour rétablir le dialogue. Pourquoi met-on nos différences en avant dans nos rapports aux autres, et pourquoi nous empêchons-nous d'aimer quand l'autre est différent de soi - alors qu'on pourrait donner la priorité à ce qui nous rapproche plutôt qu'à ce qui nous sépare… Je me suis intéressée à pas mal d'affaires similaires [« crimes d’affaires », Nda], qu'elles aient eu lieu en Allemagne ou dans d'autres régions du monde… Fort heureusement, la majorité des immigrés d'origine turque n'est pas concernée par les problèmes qu'aborde le film. Malgré tout, de nombreux Allemands d'origine turque sont en quête d'identité - et c'est bien légitime. En Allemagne, ils ont le sentiment d'être considérés comme des Turcs - autrement dit comme des citoyens de seconde zone pour bien des Allemands - et en Turquie, ils ne sont pas vus comme de vrais Turcs, mais comme des Allemands. Les crimes d'honneur, dans cette communauté, restent une exception, et la pire catastrophe qui soit. Leur rejet par l'essentiel de la société explique leur retour aux valeurs traditionnelles, surtout chez la jeune génération. L'Étrangère n'est pas le portrait emblématique d'une communauté, et certainement pas la préconisation d'un style de vie… L'Etrangère n'est pas une attaque contre la religion islamiste, les crimes d'honneur ne concernent pas que les musulmans. C'est malheureusement une tradition ancienne, et archaïque, qui existait bien avant l'avènement des grandes religions monothéistes. Dans le monde, selon les chiffres de l'ONU, il y a plus de 5000 crimes d'honneur perpétrés contre les femmes chaque année, et pas uniquement au sein de la communauté musulmane. Sans en arriver à ces extrémités, il y a encore des petites filles et des femmes qui souffrent sous le joug des traditions familiales. Les jeunes femmes, par exemple, qui veulent tout simplement jouir de la même liberté que leurs amies, qui veulent choisir leur mari ou leur mode de vie librement. Tout comme les jeunes hommes subissent une pression terrible et sont prisonniers de structures patriarcales et de codes d'honneur, qui leur sont transmis à travers l'éducation et le poids de la société, et qui les empêchent de s'épanouir librement et de choisir le mode de vie qu'ils veulent mener. Beaucoup de jeunes hommes sont pétris de doutes et ne savent pas bien quel rôle leur est destiné. Ils ont aussi du mal à s'affranchir de ces rôles car ils ne veulent pas perdre l'amour et le respect de leurs proches et de leur communauté. Pour moi, l'idée qu'un frère contraint de tuer sa sœur sorte indemne d'un tel crime n'est pas compatible avec ma conception de l'humanisme. L'Étrangère parle du calvaire de tous les personnages, y compris des hommes. Je ne les dépeins pas seulement comme des coupables, mais aussi comme des victimes d'une tradition à l'oeuvre depuis des générations. Je filme leur souffrance, leur combat et leur conflit intérieur… En ce qui concerne les crimes d'honneur, il semble qu'il y ait une vraie volonté de s'attaquer au problème dans plusieurs pays, dont la Turquie. Plusieurs propositions ont été faites, comme celle de modifier la loi sur les mineurs en Turquie », a déclaré  Feo Aladag en 2011.

Les « crimes d’honneur » ne sont pas « seulement une question turque. Ce n’est pas seulement non plus une question islamique… Si vous voyez les rapports de l’ONU, ils savent que c’est entre 10 000 et 100 000 femmes qui sont tuées dans des « crimes d’honneur » chaque année. Et c’est probablement beaucoup plus important, puisque tant de gens ne sont même pas enregistrés dans beaucoup de pays – particulièrement dans des zones rurales, c’est beaucoup plus facile pour les femmes de simplement disparaître. Ou, si vous mourez, vous le dissimulez en suicide… Dans la sharia ce n’est pas un crime, aussi il ne va pas jusqu’en cour de justice », allègue la réalisatrice au festival de Tribeca.

Dans son analyse en 2009  de "crimes d'honneur" commis en Occident, Phyllis Chesler, professeur émérite de psychologie, avait prouvé que la majorité d'entre eux étaient commis dans des familles musulmanes. Des "crimes d'honneur" commis notamment dans l'Autorité palestinienne...


« Au coeur de la nuit. Feo Aladag Et Noa  » (« Durch die Nacht mit..." Feo Aladag & Noa  », documentaire de Markus Heidingsfelder
Allemagne, 2014, 53 minutes
Diffusion sur Arte le 8 septembre 2014 à 1 h


Cet article a été publié le 25 juin 2015.

« Le métis de Dieu » par Ilan Duran Cohen


Arte propose en Replay « Le métis de Dieu » (Der Jüdische Kardinal), par Ilan Duran Cohen. . Le parcours d’Aron Jean-Marie Lustiger (1926-2007), né dans une famille juive d’origine polonaise, converti adolescent sous l’Occupation au catholicisme, archevêque de Paris (1981-2005), créé cardinal par le pape Jean-Paul II en 1983, et membre de l’Académie française. Un artisan du rapprochement entre juifs et catholiques. Un homme revendiquant, jusqu’à ses obsèques, deux identités – juive et catholique - exclusives l’une de l’autre.


« Je suis une provocation vivante », disait de lui Aron Jean-Marie Lustiger (1926-2007).

Double identité revendiquée
Aron Lustiger naît à Paris dans une famille juive d’origine polonaise. Il est circoncis, mais ne reçoit pas d'éducation religieuse, et ne fera pas sa bar-mitzva.

Pour gagner sa vie, son père Charles abandonne son métier de boulanger pour diriger une boutique de bonneterie-mercerie à Paris.

Âgé d’une dizaine d’années, cet élève au lycée Montaigne lit la Bible – le « Nouveau Testament » lui semble la finalité et le parachèvement de la Bible hébraïque - et subit l’antisémitisme.

Lors d’un séjour au sein d’une famille protestante en Allemagne nazie en 1936-1937, il pressent le projet génocidaire nazi, et rencontre des Allemands anti-nazis.

En 1939, après un séjour à l’hôpital maritime de Berck, il se réfugie avec sa sœur Arlette à Orléans lorsqu’éclate la Deuxième Guerre mondiale. Là, tous deux vivent chez Suzanne Combes, professeur de lettres classiques trentenaire. Aaron Lustiger se rend souvent au siège des Œuvres diocésaines.

"Un jour d’avril 1940 (jour du Jeudi Saint – ce qu’il ignore alors), il entre dans la cathédrale Sainte-Croix d’Orléans. Il y retourne même le lendemain. Et là, dira-t-il plus tard : « J’ai eu l’intuition que ce que je pensais de la condition juive trouvait dans la figure du Messie son sens et un certain aboutissement » Cet adolescent veut se convertir. Ses parents s'y opposent et le ramènent à Paris. Ils organisent une réunion avec un rabbin pour qu'il retrouve sa judéité.

Le 25 août 1940, sous l’Occupation, à Orléans, cet adolescent et sa sœur Arlette se convertissent au catholicisme, contre l'avis de leurs parents. Aaron Lustiger ajoute à son prénom hébraïque « Jean » et « Marie ».  Dans sa biographie de Jean-Marie Lustiger, le journaliste Henri Tincq a révélé que les parents Lustiger avaient obtenu le 31 octobre 1940 un « baptême de complaisance », attesté dans les registres de l'évêché d'Orléans. Le 9 juin 1941, l'évêque d'Orléans écrit dans une lettre au commissaire aux affaires juives Xavier Vallat : « M. et Mme Lustiger sont de religion catholique ». Xavier Vallat lui répond qu'ils ne seront pas « inquiétés » bien qu'ils soient « juifs en vertu de loi française du 2 juin 1941 ».

Dénoncée par son employée de maison qui souhaitait obtenir l’appartement de la famille Lustiger situé rue Delambre, arrêtée pour ne pas avoir porté l'étoile jaune, sa mère Gisèle est déportée à Auschwitz où elle est tuée le 13 février 1943.

Bachelier en 1943, Aaron Jean-Marie Lustiger retrouve son père à Decazeville. L’abbé Bezombes et l’Ecole jésuite de Purpan les protègent.

A la Libération, Charles Lustiger s’efforce de convaincre son fils de faire annuler sa conversion. En vain. Il saisit le Consistoire israélite à cette fin. Jean-Marie Lustiger demeure catholique.

Il étudie les lettres dans une université parisienne.

Puis, après une formation au séminaire des Carmes de l’Institut catholique de Paris (1946), il est ordonné prêtre en 1954.

De 1954 à 1969, il est aumônier de la paroisse universitaire de Paris (centre Richelieu), puis des étudiants de la Sorbonne et des Grandes écoles. Il y rencontre le gratin de l’élite française.

En 1969, il devient curé de la paroisse Sainte-Jeanne-de-Chantal (75016) à Paris. Il y a pour vicaire André Vingt-Trois, son assistant pendant 18 ans, qui lui succèdera à l’archevêché de Paris en 2005. Jean-Marie Lustiger marque son passage par l’organisation de l’enseignement paroissial, le renouvellement de la liturgie, le recours à Alfred Kern pour l’orgue, etc. 

En 1979 : retour à Orléans où le pape Jean-Paul II l’a nommé évêque. Ces deux polyglottes - français, yiddish, polonais – nouent une profonde amitié.

Deux ans plus tard, Jean-Marie Lustiger devient archevêque de Paris. Il renforce la formation des prêtres, crée une faculté de théologie indépendante dans l’Ecole cathédrale de Paris, fonde Radio Notre-Dame et la chaine de télévision KTO en 1999.

En 1983, le pape nomme Jean-Marie Lustiger cardinal-prêtre. Et l’Académie française l’admet en son sein en 1995.

Ce conseiller des papes Jean-Paul II et Benoît XVI œuvre au rapprochement entre Juifs et le Vatican. En 1987, il s’efforce de résoudre le problème lié à l’installation de carmélites polonaises dans le camp d’Auschwitz. Un problème qui se réglera par le départ des religieuses en 1994. Il impulse la déclaration de « repentance » de l’épiscopat français en septembre 1997 à Drancy. Contribue au succès de la visite du pape Jean-Paul II à Jérusalem (Israël) en 2000 - visite à Yad Vashem et au mur des Lamentations dans fut un « pèlerinage de la mémoire » -, et à la reconnaissance de la dette chrétienne aux « frères aînés » juifs. 

En 2004, le cardinal Jean-Marie Lustiger et le rabbin Israel Singer, président du Congrès juif mondial (CJM) créent les « Rencontres internationales judéo-catholiques de New York ». Le dialogue régulier d’une trentaine de juifs orthodoxes et des plus hautes autorités de l’Église catholique. En janvier 2005, le cardinal Jean-Marie Lustiger représente le pape Jean-Paul II, lors des cérémonies du 60e anniversaire de la libération du camp d'Auschwitz . Puis, en mai 2006, il se tient à Birkenau aux côtés du pape Benoît XVI.

Actif dans la sphère publique, le cardinal Lustiger mène la fronde contre le projet du président François Mitterrand de supprimer l’école privée catholique. Un million de manifestants soutenant l’école privée défilent dans toute la France. Ce qui contraint le gouvernement socialo-communiste à retirer le projet de loi Savary. Il s’engage en faveur des chômeurs et des immigrés.

Mgr Lustiger s’affirme sur des sujets de bioéthiques : il défend l’embryon, s’oppose à l’euthanasie et au clonage.

Il manifeste son respect de la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État, lors de la crise causée par le port du voile islamique dans les établissements publics, en particulier scolaires, dès 1989. En 2003, il s’oppose à une loi concernant le port du voile à l’école.

Conformément à l’attitude de l’Église catholique à l'égard de la Révolution française, il ne s’associe pas à l’hommage rendu par la nation française à l’Abbé Grégoire en 1989, lors du transfert des cendres de ce dernier au Panthéon.

A l'âge de 75 ans, suivant le code de droit canon, Mgr Lustiger présente sa renonciation à son office d'archevêque de Paris au pape Jean-Paul II. En février 2005, alors qu’il est âgé de 78,  sa démission est acceptée, et Mgr André Vingt-Trois est désigné archevêque de Paris. Le cardinal Lustiger porte désormais le titre d'archevêque émérite de Paris.

En octobre 2006, il annonce aux prêtres et diacres de Paris qu'il souffre d'« une maladie grave dont le traitement a commencé ». 

Le 31 mai 2007, il fait ses adieux aux « Immortels » à l’Académie française : « Vous ne me reverrez pas ».

Le 5 août 2007, il décède d’un cancer à l'âge de 80 ans, à la Maison Médicale Jeanne Garnier (75015).

Le 10 août 2007, ses obsèques  sont célébrées devant et dans la cathédrale Notre-Dame de Paris. 

Lors de la levée du corps du défunt, avant l'entrée dans la cathédrale et la liturgie catholique, de la terre prélevée en Israël est déposée sur son cercueil. Son cousin Arno Lustiger et son arrière-petit cousin Jonas Moses-Lustiger, demeurés juifs, récitent le Psaume 113 (112) en hébreu, et le Kaddish, prière juive des endeuillés. 

Dans la cathédrale, l’office est mené par l'archevêque Mgr André Vingt-Trois, en présence de nombreuses personnalités, dont le représentant du pape le cardinal Paul Poupard, le président Nicolas Sarkozy, le Premier ministre François Fillon, les ministres Michèle Alliot-Marie, Jean-Louis Borloo, Nathalie Kosciusko-Morizet et Roger Karoutchi, les présidents de l'Assemblée nationale, Bernard Accoyer, et du Sénat, Christian Poncelet, le président de la région Île-de-France Jean-Paul Huchon, Mme Bernadette Chirac représentant l'ancien président Jacques Chirac, l'ancien président polonais Lech Wałęsa, plusieurs membres de l'Académie française, dont l’historienne Hélène Carrère d'Encausse, secrétaire perpétuel, et Maurice Druon, secrétaire honoraire, 500 prêtres, 50 évêques, 16 cardinaux et de nombreux prélats, représentants des Églises catholiques d'Orient. Le cardinal Lustiger est inhumé dans la crypte de Notre-Dame de Paris, dans le caveau des archevêques de Paris. A ces obsèques assistent près de 5 000 personnes.

Ainsi était symbolisée son espérance de voir judaïsme et christianisme engagés « du même côté », « dans le combat pour l'homme, enraciné dans la même foi au Dieu unique et la même espérance dans les promesses du Messie ».

Une plaque est apposée dans la cathédrale à la demande du Cardinal Lustiger avec le texte suivant signé de Aron Jean-Marie cardinal Lustiger, Archevêque de Paris : « Je suis né juif. J’ai reçu le nom de mon grand-père paternel, Aron. Devenu chrétien par la foi et le baptême, je suis demeuré juif comme le demeuraient les Apôtres. J’ai pour saints patrons Aron le Grand Prêtre, saint Jean l’Apôtre, sainte Marie pleine de grâce. Nommé 139e archevêque de Paris par Sa Sainteté le papeJean-Paul II, j’ai été intronisé dans cette cathédrale le 27 février 1981, puis j’y ai exercé tout mon ministère. Passants, priez pour moi. »

Dans divers articles publiés par Le Figaro - le cardinal Jean-Marie Lustiger est assimilé aux « tenants de la théorie de la substitution » (8-9 septembre 2007), Lustiger était un prince de l'Église mais il n'était plus juif (14 octobre 2007) -, Actualité juive hebdo et Information juive (octobre 2007) après le décès de Jean-Marie Lustiger, le rabbin Josy Eisenberg a "démontré :
1) que le cardinal ne pouvait d'aucune manière être considéré comme juif ;
2) qu'il a certes rendu de grands services à l'Eglise, mais qu'il incarnait cependant la doctrine de la substitution selon laquelle le christianisme est la forme la plus accomplie du judaïsme, thèse aussi nocive qu'inadmissible pour la conscience juive ;
3) que, dans cette démarche, il allait à contre-courant d'un désir de plus en plus affirmé dans le monde chrétien - sauf au Vatican - d'abolir ce fantasme qui a empoisonné les relations judéo-chrétiennes pendant deux millénaires".
Et ce rabbin, qui "regarde avec tristesse et appréhension la déchristianisation de la France" d'ajouter : "Le cardinal avait osé utiliser les morts d'Auschwitz pour prouver la véracité de la mort du Christ, thèse scandaleuse que j'avais jadis ouvertement stigmatisée dans "Le Nouvel Observateur".

Et Jacques Duquesne, ancien directeur du Point et écrivain, de préciser dans une lettre à ce rabbin producteur de l'émission dominicale La source de vie sur France 2 : « Le christianisme n’accomplit pas le judaïsme. Il est une révolution. Et si l'on compare avec ce qui se produit en d'autres domaines, une révolution peut garder certains traits du régime précédents, une partie de ses rites et de ses formes, de ses lois et de ses normes, mais fondamentalement, elle s'en distingue. Théologiquement le point fondamental me paraît être l'incarnation. Le Dieu de Jésus n’est pas celui de Moïse. Que l'on respecte enfin, que l'on prie en même temps et côte à côte, très bien. Mais que l'on entretienne la confusion, non. Je suis parfois agacé à la messe, d’entendre lire aux fidèles les textes de ce que les chrétiens appellent l’Ancien Testament, textes sans doute bien choisis mais qui sont quelque peu – et parfois beaucoup – en contradiction avec ce que va lire ensuite et les propos que va tenir le prêtre... J'ai été moi aussi choqué par la confusion que l'on a entretenue, renforcée même, lors des obsèques de Lustiger. Et j'étais étonné que des juifs s'y soient prêtés ». (Information juive, octobre 2007, p.12.)

Dans Actualité juive hebdo, Richard Prasquier, alors président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), a affirmé que l'ancien archevêque de Paris n'était pas « un convertisseur masqué ». La « conviction qu'avait le cardinal d'appartenir au peuple juif s'inscrit dans une ambiguïté sémiologique sur le signifiant « juif » qui demande à être explicitée longuement et peut partiellement être discutée ».

« Concentrant quinze ans de la vie de Jean-Marie Lustiger, Ilan Duran Cohen s’attache à peindre la dualité de celui qui se nommait lui-même « le métis de Dieu » : sa double identité juive et chrétienne, à l'origine d'un douloureux conflit personnel qui va devenir le moteur d'une réconciliation collective ».

« En évitant la charge satirique autant que l'hagiographie, le téléfilm captivant se tient à juste distance de ces grands personnages que sont le pape Jean-Paul II et Jean-Marie Lustiger, grâce à un humour particulièrement bienvenu ».

« En incarnant cet homme d'action énergique et tourmenté », parfois autoritaire et égoïste, Laurent Lucas « insuffle au récit une énergie qui ne faiblit jamais. Un portrait à fleur de peau du cardinal Jean-Marie Lustiger, acteur majeur de la réconciliation judéo-chrétienne ». Henri Guybet campe avec sensibilité Charles Lustiger, père meurtri par la conversion de son fils avec lequel il maintient sa fonction paternelle. Quant à Aurélien Recoing, il interprète un pape Jean-Paul II habile jusqu’à la rouerie, lucide et courageux dans son rapport de forces avec l’Union soviétique et ses satellites. Quant à Pascal Greggory, il joue un Albert Decourtray, sincère artisan du rapprochement avec les Juifs, et conscient de la spécificité de la Shoah longtemps occultée par le régime communiste polonais.

Hommages
En janvier 2004, l’association Yahad-In Unum – « Yahad » et « In Unum » signifient l’un et l’autre « ensemble » en hébreu et en latin – est créée à l’initiative du cardinal Jean-Marie Lustiger, archevêque de Paris, du cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon et du cardinal Jean-Pierre Ricard, archevêque de Bordeaux, du rabbin Israël Singer, président du directoire du Congrès juif mondial (CJM), et Serge Cwajgenbaum, secrétaire général du CJM, afin d’approfondir « la connaissance et la coopération entre catholiques et juifs ».



Le 11 décembre 2007, l’Hôtel de Ville de Paris a accueilli le colloque organisé par le CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) Dix ans après la Déclaration des évêques de France à Drancy : quel dialogue pour l’avenir ? L’occasion de mesurer les progrès accomplis. Une rencontre de haut niveau entre responsables d’organisations, juives et catholiques, d’institutions publiques, françaises et étrangères, marquée par un hommage au cardinal Jean-Marie Lustiger. 

Quelques décennies ont suffi pour permettre le passage de « l’enseignement du mépris » (Jules Isaac) à « l’enseignement de l’estime » (grand rabbin Kaplan) grâce à une réflexion « sur ce qui est commun et sur ce qui sépare les deux religions » (cardinal Lustiger), grâce à un dialogue sincère, profond, marqué par la volonté « d’aller à la racine des problèmes et des malentendus pour comprendre ce qui blesse l’autre et en sortir vivifié. Une relation bâtie sur le roc, et non sur le sable », relevait le père Patrick Desbois, directeur du SNRJ, qui a participé à un chabbat de Bné Hakiva, à l’initiative de l’essayiste Michel Gurfinkiel.

Le cardinal Aaron-Jean-Marie Lustiger, juif ou catholique ?

Pour rendre hommage au cardinal Lustiger, des souvenirs personnels ont été égrenés : son rôle discret pour trouver une solution au problème posé par le Carmel à Auschwitz, ses « relations privilégiées fondées sur l’estime réciproque » avec le pape Jean-Paul II, son émotion lors de sa première visite personnelle à Auschwitz (2005) devant la « petite maison blanche » où a commencé l'extermination systématiques de Juifs et où a péri sa mère déportée début 1943, et sa revendication d’une double identité.

Le cardinal Lustiger avait défini sa conversion au catholicisme comme un « accomplissement » de son judaïsme. Un vocable qui « ne voulait pas choquer », mais qui avait suscité des questionnements de fidèles des deux religions et avivé une méfiance dans le monde juif : le judaïsme « s’accomplirait-il » dans le catholicisme ? Ce dialogue interconfessionnel est-il un leurre ?

« La croyance dans le Christ comme Messie et personne de la Trinité n'est, pour les Juifs, pas compatible avec la religion juive… La position de la tradition juive vis-à-vis des convertis est ancienne et en apparence paradoxale : ils restent considérés comme juifs sur le plan civil. En revanche, on porte sur eux un regard hostile : voir un Juif quitter le judaïsme est considéré avec douleur, étant donné le faible nombre de juifs dans le monde. Le cardinal Lustiger ne pouvait se qualifier de juif. Mais la façon dont lui se voyait est un élément fondamental de sa personnalité et ne peut pas être négligée », a précisé le Dr Richard Prasquier, président du CRIF.

« Mon ami, le cardinal Lustiger » définissait [par le terme accomplissement] sa « trajectoire spirituelle personnelle et particulière, le chemin d'un adolescent, puis d'un homme qui ayant eu peu de transmission familiale de la tradition juive a trouvé la plénitude de sa quête spirituelle dans la rencontre avec Jésus. Le cardinal Lustiger a vécu et est mort en chrétien », constatait  le Dr Richard Prasquier.

En 2013, a été inauguré un mémorial paysager dédié à Aron Jean-Marie Lustiger au monastère bénédictin d'Abou Ghosh, près de Jérusalem (Israël).


« Le métis de Dieu  » (Der Jüdische Kardinal)) par Ilan Duran Cohen
Joëy Faré, Scarlett Production, Fugitive Productions, ARTE F, Euro Media France, A Plus Image 4, TV5 Monde, 2012, 96 min
Scénario : Chantal de Rudder
Costumes : Jürgen Doering
Décors : Isabelle Filleul de Brohy, Valérie Grall
Image : Christophe Graillot
Montage : Elif Uluengin, Fabrice Rouaud
Musique : Nathaniel Méchaly
Son : Laurent Poirier
Avec Laurent Lucas (Lustiger), Aurélien Recoing (Jean -Paul II), Audrey Dana (Fanny), Henri Guybet (Charles Lustiger), Pascal Greggory (Albert Decourtray).

Visuels : © Hassan Brahiti. © Jérémie Bouillon

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jeudi 11 février 2016

« L'assassinat d'Ilan Halimi » de Ben Izaak (5/5)


France 3 rediffusera le 11 février 2016 à 23 h 10 « L'assassinat d'Ilan Halimi », documentaire émouvant écrit et réalisé par Ben Izaak, pseudonyme du producteur Georges Benayoun, avec la collaboration d’Alexandre Levy. Grâce à des interviews, ce film revient « sur une affaire traumatique, à travers sa chronique » d’un échec de la Brigade criminelle - seul à ce jour pour la Crim en matière de kidnapping - à sauver en janvier-février 2006 ce Français Juif séquestré et torturé pendant 24 jours, « pour interroger une société ébranlée dans sa certitude égalitaire et républicaine ». Une néfaste « stratégie du silence », y compris parmi des dirigeants communautaire français.
« En France, il y aura un avant et un après Ilan Halimi », a déclaré l’ancien grand rabbin Joseph Sitruk. 

Des milliers d'articles dans les médias internationaux, six livres, un documentaire - « L'affaire Ilan Halimi, meurtre et préjugé de l'antisémitisme ordinaire », de Lewis Cohen - et deux films de fiction en 2014-2015… « Rarement une affaire, qualifiée à ses débuts de "sordide fait divers", aura provoqué autant de réactions, d'interprétations et de polémiques » : crime antisémite pour la justice, meurtre crapuleux pour certains, « meurtre raciste » pour Pierre Besnainou (Libération, 16 mai 2012), président du Congrès Juif européen (CJE) en 2006 et président du FSJU (Fonds social Juif unifié) en 2012.

« Sous la forme d’une enquête policière, ce film revient sur cet échec, ses conséquences, et sur ce que ce « fait divers », qui a fait ressortir au grand jour les clichés les plus anciens - et les plus tenaces - sur les juifs », dit de notre société. Qu’est-ce qui a empêché à ce point la hiérarchie policière – et par la suite justice et médias – d’envisager – et après les dépositions des ravisseurs, de reconnaître – qu’au-delà du crime crapuleux pourrait s’exprimer une haine viscérale, culturelle, pour ce qu’Ilan représente ? »

Un aspect que le réalisateur Alexandre Arcady, qui avait réalisé au célèbre 36 quai des Orfèvres certaines scènes de son film, 24 jours. La vérité sur l'Affaire Halimi qui sortira en DVD le 4 novembre 2014, n’avait pas souligné, mais qui était patent.

Echec policier
Ce vendredi soir de janvier 2006, après avoir dîné comme chaque chabbat chez sa mère Ruth, Ilan Halimi s’est rendu à un rendez-vous fatal avec une inconnue, un « appât » qui l’avait rencontré dans le magasin de téléphonie où il travaillait. Il est frappé violemment, kidnappé par « quatre gros bras », assommé et caché dans le coffre d’une automobile.

Séquestré et torturé pendant 24 jours à Bagneux, cité de la proche banlieue parisienne,  par ses geôliers dirigés par Youssouf Fofana, ce jeune Français Juif de 24 ans est repéré le 12 févier 2006 au matin, agonisant, bâillonné, menotté, brûlé, près de la gare de Sainte-Geneviève-les-Bois (Essonne). Il décède dans l’ambulance qui le mène à l’hôpital.

« Le processus d’élimination d’Ilan Halimi – il a été douché pour ne pas laisser de traces, il a été tondu - est bouleversant », observe Me Francis Szpiner, avocat de la famille Halimi, qui dresse un parallèle pertinent avec la Shoah. Une sourate islamique prescrit : « Ceux qui ne croient pas à Nos versets, Nous les brûlerons bientôt dans le feu. Chaque fois que leur peaux auront été consumées, nous leur donnerons d'autres peaux en échange afin qu'ils goûtent au châtiment… » (Sourate 4 verset 56),

La « chronique policière se joue alors presque entièrement entre les murs de ce lieu mythique qu'est le 36 quai des Orfèvres. Avec ses rebondissements, son suspens et ses errements parfois, mais avec toujours pour fil rouge la volonté tenace, presque surhumaine, des « meilleurs flics de France », ceux de la Brigade criminelle, de « sortir coûte que coûte » le jeune homme des mains de ses ravisseurs. Ils échoueront, un échec cuisant, inédit, terrible et qui ronge jusqu’à aujourd’hui la vie de limiers de la Crim ».

Héritière des « Brigades du Tigre », la Brigade criminelle a fêté son centenaire en 2012. "Rattachée à la direction régionale de la police judiciaire de la préfecture de police, cette brigade centrale est compétente à Paris et en première couronne. Dirigée par un commissaire divisionnaire, elle est composée de trois sections de droit commun, dotées de trois groupes d’enquête chacune, et d’une section anti-terroriste comptant trois groupes d’enquête et un groupe financier. Celle que l'on nomme "La Crim’" offre un chiffre exemplaire de 65% d’affaires résolues. Dans la chaîne pénale, elle est présente du début jusqu’à la fin : de la saisine à la cour d’assises, en passant par l’instruction".

Pour la Brigade criminelle, élite de la Police judiciaire, « la mort d’Ilan est vécue comme un terrible échec, le premier de son histoire pour une affaire d’enlèvement ».

Ce « retour sur l’enquête policière permettra d’essayer de comprendre pourquoi, malgré les moyens très importants déployés pendant trois semaines, la fin tragique d’Ilan n’a pu être évitée. Comment et pourquoi dans cette ville pas vraiment problématique de la banlieue parisienne, une bande de jeunes (et moins jeunes) fédérés par son leader Youssouf Fofana en un gang sauvage et meurtrier s’est jouée des meilleurs professionnels de la police française ».

« Il a fallu nouer des contacts avec les témoins et les acteurs de l’enquête (et tout particulièrement les policiers), libérer une parole, comprendre au jour le jour les pistes suivies par la police, en étroite collaboration avec la famille d’Ilan Halimi, face à des kidnappeurs qui de façon intuitive maîtrisent tous les modes de communication (téléphonique, web, etc.) ».

« On peut s’engager totalement. On peut mettre toute son énergie, toute son expérience, ses moyens. Et puis, ne pas aboutir, ne pas arriver au résultat… Notre conviction est qu’on ne travaille pas bien sous le feu des médias. Les fils sont parfois si ténus qu’il faut en avoir l’exclusivité un temps durant », déclare Jean-Jacques Herlem, directeur adjoint de la police judiciaire de Paris, à Ben Izaak.

Or, la disparition d’un enfant ou d'une joggeuse est signalée par les médias. Leur portrait sont diffusés par la presse et par les télévisions. Des informations sur les circonstances d’un enlèvement sont rendues publiques. Pourquoi avoir exclu toute publicité dans l’enquête policière sur le rapt d'Ilan Halimi ?

« Le mot d’ordre était de ne rien dire. Même les journalistes qui rôdaient au quai des Orfèvres étaient tenus au secret », confie Yaël Halimi, sœur d’Ilan.

Dans son livre, Ruth Halimi, a stigmatisé la stratégie de la police : refus d’admettre le caractère antisémite du rapt, conviction qu’il s’agissait d’une « affaire strictement crapuleuse », non perception de « la haine » et méprise sur le profil des ravisseurs, dysfonctionnements induits par une mauvaise circulation des informations, difficultés à résoudre les problèmes spécifiques de l’enquête, inexpérience de certains policiers, refus de tenir compte des conseils de la famille souhaitant un maximum de publicité autour du rapt, etc.

Longtemps, l'informatique a été perçue comme une orientation professionnelle rapide pour des élèves aux mauvais résultats scolaires. Le Gang des Barbares a bénéficié d'un informaticien qui a mis son talent exceptionnel au service du Mal et qui n'a pas été interpellé à ce jour par la police.

Ajoutons le choix cruel de l’interlocuteur unique des ravisseurs : le père, longtemps quasi-absent de la famille, qui a reçu en 24 jours plus de 600 appels téléphoniques de Fofana. Et dire que la cellule de négociation de la Brigade criminelle disposait d’une psychologue, Frédérique Balland, qui ne semble pas douter du bien-fondé de la stratégie policière et de son action… Alors qu'un ravisseur avait déclamé une sourate du Coran lors d'un appel téléphonique à la famille d'Ilan Halimi, pourquoi la police n'a-t-elle pas recouru à un ethno-psychiatre ou à un psy expert en islam ?

Janvier-février 2006. Nous sommes quelques mois après les émeutes urbaines, fomentées à l’automne 2005 par des jeunes, souvent issus de l’immigration d’Afrique du nord et sub-saharienne, qui ont embrasé de nombreuses « zones de non-droit », quartiers de villes et de banlieues ou « cités » dans toute la France, notamment à Bagneux. Déclaré le 8 novembre 2005, l'état d'urgence a été prolongé pendant trois semaines d’affilée. Dans l’affaire Halimi, environ 100 individus de Bagneux, située dans la banlieue proche de Paris, étaient au courant de l’enlèvement, la séquestration et des tortures infligées à ce jeune Français Juif. Aucun n’a brisé l’omerta. La police n’avait pas d’indicateur dans cette cité !? Ou elle faisait moins peur que les ravisseurs. Ou elle n’existait pas dans la vie quotidienne et le mental de ce gang des Barbares et ses complices ayant obéi à la loi du silence.

En outre, la Crim a mené l’enquête en acceptant d’agir sur le terrain choisi par l’adversaire qui maîtrisait de nouvelles technologies très rapides, alors qu’elle était contrainte au respect de procédures rigides chronophages. Or, c’est la bonne vieille technique du portrait-robot médiatisé qui, 48 heures après diffusion, a amené un appât (Audrey) à se rendre au commissariat de police. Grâce aux informations qu’elle donnait, la police arrêtait le Gang en quelques jours.

Quelle leçon la police en a-t-elle tirée ? « À la suite de cet échec, nous avons noué un dialogue avec les opérateurs et les fournisseurs d'accès à Internet. Ils se sont engagés à améliorer leur système d'exploitation », disait le 29 mai 2009 François Jaspart, directeur de la police judiciaire de la Préfecture de police de Paris lors de l'enquête sur l’enlèvement d’Ilan Halimi.

Sammy Ghozlan, président du Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme (BNVCA) et commissaire de police à la retraite, m’avait confié en février 2006 les écueils à éviter en matière de rapt : « Il ne faut pas laisser le temps courir ni couper le contact avec les kidnappeurs. Le silence a tué : il aurait fallu distribuer tout de suite les portraits-robots ».

Aux Etats-Unis ou en Allemagne, la direction de la Crim et le ministre de l’Intérieur auraient démissionné, ou auraient été démis de leurs fonctions. Mais pas en France.

Le 21 février 2006, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, a rencontré place Beauvau la famille d’Ilan Halimi, sa compagne, des dirigeants communautaires français dont le président du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) . « On aurait dû prendre cette affaire directement en charge », a regretté, sous couvert d'anonymat, un membre du cabinet du ministre de l'Intérieur quelques mois plus tard  », relate le journaliste Alexandre Lévy dans Slate (19 juillet 2009).

« Pendant le procès, Fofana était dans la provocation. Pour lui, Ilan était un trophée… Six ans après, plus de 80% des condamnés sont en liberté. C’est pas cher payé », déplore Yaël Halimi.

L’assassinat d’Ilan Halimi, un crime antisémite ? Avocate du gardien de l’immeuble, Me Françoise Cotta minore l’antisémitisme imprégnant cette affaire, en s’interrogeant sur la barbarie motivant les condamnés. Ainsi que l’explique Me Francis Szpiner, la circonstance aggravante d’antisémitisme ne peut juridiquement s’appliquer qu’au meurtre et à la torture, et pas à l’enlèvement ou au vol. C’est la raison pour laquelle elle n’a visé que deux prévenus.

Annette Lévy-Willard, journaliste à Libération, souligne le cliché antisémite liant les Juifs à l’argent.
A « l’heure où l’actualité se fait l’écho de nouvelles tentations antisémites, un film qui décortique les causes et les effets d’une telle affaire nous semble plus que d’actualité ».

En fin de documentaire : des images de cris « Juif, hors de France. Juif, on n’en veut pas » lors de la manifestation « Jour de colère », le 26 janvier 2014 à Paris. Pourquoi ne pas avoir diffusé les images de la « rue islamique » criant « Mort aux Juifs  » ?

Curieusement, le réalisateur Georges Benayoun omet une autre explication fournie par Me Gilles Antonowicz, avocat de l’appât ayant attiré le jeune Ilan dans le traquenard en janvier 2006, et auteur de L’affaire Halimi, du crime crapuleux au meurtre antisémite : histoire d’une dérive (2014) : l’échange  de prisonniers palestiniens contre des Juifs israéliens morts, un deal approuvé par l’Etat d’Israël, a aussi inspiré Youssouf Fofana.

Le 31 mai 2014, Me Gilles Antonowicz a déclaré à Patricia Jolly, journaliste au Monde
« C’est un crime crapuleux fondé sur des préjugés, des idées reçues et non sur une haine antisémite. L’objectif de Youssouf Fofana était d’obtenir de l’argent. Avant de s’en prendre à Ilan Halimi, il a organisé huit tentatives d’enlèvements dont les victimes étaient musulmans, « Français jambon beurre » comme dirait Morgan Sportès, ou parfois juifs, mais ce n’était alors que le fruit du hasard. Les juifs sont devenus une cible spécifique le jour où Fofana a appris qu’Israël avait libéré plusieurs centaines de prisonniers palestiniens en échange de la dépouille de quelques soldats israéliens. Ce fut pour lui une révélation. Il s’est dit alors que la communauté juive était solidaire. Il s’est dit que s’il enlevait un juif, que ce dernier ait ou non de l’argent, la communauté paierait. Il a enlevé Ilan Halimi comme il aurait enlevé le baron Empain ou le petit-fils Peugeot s’il en avait eu les moyens. Son but est exclusivement crapuleux. Youssouf Fofana n’a en cet instant rien contre les juifs en tant que tels, ou, plus exactement, il ne les déteste pas plus que les autres puisque, en vérité, il déteste tout et tout le monde : les Blancs, la France qu’il veut « niquer », l’Europe et, plus généralement, tout le monde occidental… »
Non seulement ces décisions de gouvernements israéliens d’accepter l’échange de prisonniers palestiniens contre des Israéliens, « ces pactes signés avec du sang juif » (Caroline Glick), sont amoraux et n’ont conduit qu’à un nombre accru d’enlèvements de Juifs israéliens et d’attentats antisémites commis par ces prisonniers libérés, mais elles ont incité le chef du gang des Barbares à enlever, à torturer et à tuer un Français Juif qui songeait à faire son aliyah…

Le documentaire se conclut par des images inédites et bouleversantes d’Ilan Halimi heureux. « On a appris à vivre sans Ilan. Un grand vide… C’était une belle personne », se souvient Yaël Halimi, sa soeur.

On ne peut que regretter que ce documentaire ait été diffusé, à deux reprises, lors de chabbat, le vendredi en deuxième partie de soirée. Le 22 octobre 2014, le réalisateur Georges Benayoun a indiqué sur RCJ, radio de la fréquence Juive francilienne soutenue par le FSJU, que les dates et heures correspondaient à la case Documentaire de France 3. Or, celle-ci diffuse aussi des documentaires le lundi vers 23 h 15 et l'a rediffusé le 23 octobre 2015 vers 0 h 30…

Qui savait quoi et quand ?
Ni la police, ni la communauté française Juive institutionnalisée, ni les criminologues, tel Alain Bauer, n’ont analysé l’assassinat antisémite, en 2003, du jeune DJ Sébastien Selam par un voisin musulman en 2003. Et, on peut penser que le traitement policier et communautaire de l’affaire Halimi en a souffert.

Qui savait quoi et quand sur l’enlèvement d’Ilan Halimi parmi les dirigeants de la communauté Juive française institutionnalisée ? C’est une question dérangeante, mais qui taraude.

Un jeune Français Juif est kidnappé, et le ministre de l’Intérieur, alors Nicolas Sarkozy, « ami » de la communauté française Juive, n’aurait pas téléphoné à au moins un des principaux dirigeants communautaires pour assurer qu’il suivait avec attention cette affaire dramatique, et que la Crim avait mis ses plus fins limiers sur les traces des kidnappeurs ?! En début d’enquête, afin de déterminer le profil du jeune homme kidnappé, les policiers de la Crim ont interrogé les amis d’Ilan Halimi, et aucun d’eux n’aurait interrogé des dirigeants du FSJU, employeur de Ruth Halimi ?! Cela semble d’autant plus improbable que Ruth Halimi recevait quotidiennement de très nombreux appels téléphoniques des kidnappeurs, et que la direction du FSJU lui a accordé un congé au début de la période de séquestration d'Ilan.

Immeuble parisien moderne et sécurisé, le siège du FSJU accueille aussi les bureaux d’autres organisations françaises Juives, tel le CRIF, dont les responsables se croisent, dialoguent. Il semble difficile de croire qu’aucun des principaux dirigeants communautaires n’ait été informé d’une affaire aussi grave.

Aucune réunion de dirigeants communautaires au plus haut niveau n’a eu lieu pour fixer la stratégie communautaire : se taire ou parler ?

Si cette hypothèse de leaders communautaires informés s’avérait pertinente, diverses questions se posent : qui savait quoi et quand sur l’enlèvement, la séquestration et les tortures infligées à Ilan Halimi ? Pourquoi ceux qui savaient se sont-ils tus ? Etaient-ils au courant des exhortations de Ruth Halimi en vue d’une réorientation des enquêteurs vers la piste de l’antisémitisme ? Dans l’affirmative, pourquoi ne l’ont-ils pas soutenue ? Pourquoi n’ont-ils pas exprimé la moindre critique de bon sens à l’égard des méthodes policières inefficaces, par exemple, en demandant, en exigeant la diffusion médiatisée du portrait robot de l’appât ? Par une confiance illimitée dans le professionnalisme de la police et en Nicolas Sarkozy, soucieux de lutter contre l’antisémitisme ? Par crainte d’entraver l’enquête de la Crim ? Par ignorance de certains ratés policiers ? Par réflexe républicain ? Par conviction que les intérêts des décideurs, notamment politiques, coïncidaient avec ceux des Français Juifs ? Par habitude ? Par caractère ?

Pourquoi aucun d'entre eux n'a-t-il démissionné après l'assassinat d'Ilan Halimi ?

Ont-ils tiré les leçons de l'affaire Halimi ? On peut en douter en les voyant défendre un "dialogue judéo-musulman" évitant d'aborder l'antisémitisme islamique.

N’oublions pas que la communauté française Juive bénéficiait d’atouts : par exemple, des policiers retraités qui auraient pu dialoguer avec leurs anciens collègues.

A quand un film sur cette thématique ? Ou serait-ce un des sujets tabous communautaires ?

Ajoutons que vers janvier-février 2014, le Café des Psaumes, "café social associatif de l'OSE" (Oeuvre de Secours aux Enfants) dirigée par Patricia Sitruk, a refusé que soient déposés les tracts et collée sur une vitrine du Café l'affiche de la Fraternité judéo-noire (FJN) invitant à se réunir lors de la cérémonie de recueillement à la mémoire d'Ilan Halimi. La raison ? Le refus d'une "affiliation politique" !? "L’ouverture du café par l’OSE a été rendue possible grâce à l’aide de la Ville de Paris et aux généreux donateurs sans qui rien n’aurait été possible. Le Fonds Social Juif Unifié (FSJU) et la Fondation pour la Mémoire de la Shoah ont apporté leur soutien précieux en 2011".
         
    
« L’Assassinat d’Ilan Halimi », documentaire écrit et réalisé par Ben Izaak, avec la collaboration d’Alexandre Levy
Seconde Vague Productions -Paul Saadoun, 2014
Image : Jeremy Sahel. Son : Jean-Paul Guirado
Seconde Vague Productions  – Paul Saadoun avec la participation de France 3, 72 minutes
Diffusions sur France 3  les 17 octobre 2014 à 23 h 20 et 24 octobre 2014 à 03 h 0523 octobre 2015 à 0 h 3011 février 2016 à 23 h 10
"Après avoir été séquestré et torturé pendant 24 jours dans une banlieue de Paris, Ilan Halimi est retrouvé le 12 février 2006 au matin, agonisant près d'une voie ferrée, bâillonné, menotté. Ilan meurt dans l'ambulance qui le conduit à l'hôpital. Il avait 24 ans. Pour la police criminelle, la mort d'Ilan est vécue comme un terrible échec, le premier de son histoire pour une affaire d'enlèvement. Ce film revient sur cet échec, ses conséquences, et sur ce que cette affaire dit de la société. Qu'est-ce qui a empêché à ce point la hiérarchie policière, et par la suite justice et médias, d'envisager, et après les dépositions des ravisseurs, de reconnaître qu'au-delà du crime crapuleux pourrait s'exprimer une haine viscérale, culturelle, pour ce qu'Ilan représente ?"

Visuels : © DR, Préfecture de police de Paris
Les citations proviennent du communiqué de presse. Cet article a été publié le 23 octobre 2014, puis le 21 octobre 2015 et le 11 février 2016.