Citations

« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement et le commencement de tout est le courage » (Vladimir Jankélévitch).
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit » (Charles Péguy).

lundi 24 juin 2019

Jonathan Littell


Né en 1967, Jonathan Littell est un journaliste, écrivain et documentariste franco-américain récipiendaire de Prix prestigieux, et suscitant parfois des polémiques et un sentiment de gêne. Arte diffusera le 26 juin 2019 « Wrong Elements » film de Jonathan Littell présenté hors compétition au Festival de Cannes 2016. « D'ex-enfants-soldats témoignent des atrocités qu'ils ont vécues ou commises et de leur difficile retour à la vie normale. Signée Jonathan Littell, une plongée vertigineuse dans un Ouganda ravagé par la guerre civile. »
Né en 1967 dans une famille juive américaine d'origine lituanienne (Vilnius) - son père est le journaliste, correspondant de guerre et auteur de romans d'espionnage Robert Littell -, Jonathan Littell grandit en France.

Il "a travaillé de nombreuses années pour des ONG, dont Action contre la faim, principalement en Bosnie, en Tchétchénie, en Afghanistan et en RDC.

Son roman controversé Les Bienveillantes (Prix de l’Académie française et Prix Goncourt 2006) explorait en profondeur, à travers l’expérience nazie, la question de la violence institutionnelle et du meurtre de masse". « En fait, j'aurais tout aussi bien pu ne pas écrire. Après tout, ce n'est pas une obligation. Depuis la guerre, je suis resté un homme discret ; grâce à Dieu, je n'ai jamais eu besoin, comme certains de mes anciens collègues, d'écrire mes Mémoires à fin de justification, car je n'ai rien à justifier, ni dans un but lucratif, car je gagne assez bien ma vie comme ça. Je ne regrette rien : j'ai fait mon travail, voilà tout ; quant à mes histoires de famille, que je raconterai peut-être aussi, elles ne concernent que moi ; et pour le reste, vers la fin, j'ai sans doute forcé la limite, mais là je n'étais plus tout à fait moi-même, je vacillais, le monde entier basculait, je ne fus pas le seul à perdre la tête, reconnaissez-le. Malgré mes travers, et ils ont été nombreux, je suis resté de ceux qui pensent que les seules choses indispensables à la vie humaine sont l'air, le manger, le boire et l'excrétion, et la recherche de la vérité. Le reste est facultatif.» (Jonathan Littell) "Avec cette somme qui s'inscrit aussi bien sous l'égide d'Eschyle que dans la lignée de Vie et destin de Vassili Grossman ou des Damnés de Visconti, Jonathan Littell nous fait revivre les horreurs de la Seconde Guerre mondiale du côté des bourreaux, tout en nous montrant un homme comme rarement on l'avait fait : l'épopée d'un être emporté dans la traversée de lui-même et de l'Histoire.

Cet écrivain et journaliste franco-américain "a depuis prolongé ce questionnement à travers des essais tels que Le sec et l’humide. Une brève incursion en territoire fasciste (2008) et de nombreux reportages pour Le Monde et la revue XXI, durant la guerre de Géorgie d’abord puis en RDC, au Sud-Soudan, et à Ciudad Juarez (Mexique)". « Quelques précisions. Ce texte a été écrit en 2002, alors que je menais des recherches en vue d'un autre livre, depuis publié. Il est né de la rencontre entre les thèses d'un chercheur allemand brillant et insaisissable – Theweleit – et un texte d'un fasciste belge où celui-ci, par le jeu des images et de la langue, laisse lire la structure même de sa pensée. Le fait qu'il écrivait en français m'a permis de tenter une analyse plus approfondie de certaines intuitions ; de mener une vérification expérimentale d'une certaine théorie du fascisme, celle proposée par Klaus Theweleit. Celle-ci, on pourra le voir, porte sa part de vérité, comme la portent d'autres lignes de pensée que j'ai pu explorer par ailleurs, avenues, défrichages, culs-de-sacs, ou brusques plongées dans le noir que cette théorie croise sans jamais les recouper. Car l'objet est tel que quelle que soit la rigueur avec laquelle on le cerne, toujours par un autre côté il échappe ; toujours ses profondeurs, mises à nu, se doubleront d'autres profondeurs insoupçonnées, et repliées sur elles-mêmes, parfois, pour ne former qu'une surface lisse, morne, banale, mais toujours prête à de nouveau crever sous les pieds de celui qui s'y aventure » (Jonathan Littell).

"Enquêteur précis, rigoureux, il a publié deux longs reportages sur la LRA, en couverture du Monde Magazine en octobre 2010 et en août 2011".

"Début 2012, il passe trois semaines dans la ville assiégée de Homs, au cœur des quartiers opposés au régime syrien, en Syrie, et en tire une série de cinq reportages pour Le Monde, avant de publier ses notes sous le titre Carnets de Homs (2012). « Ceci est un document, pas un écrit. Il s'agit de la transcription, la plus fidèle possible, de deux carnets de notes que j'ai tenus lors d'un voyage clandestin en Syrie, en janvier de cette année. Ces carnets devaient au départ servir de base pour les articles que j'ai rédigés en rentrant. Mais peu à peu, entre les longues périodes d'attente ou de désœuvrement, les plages de temps ménagées, lors des conversations, par la traduction, et une certaine fébrilité qui tend à vouloir transformer dans l'instant le vécu en texte, ils ont pris de l'ampleur. C'est ce qui rend possible leur publication. Ce qui la justifie est tout autre : le fait qu'ils rendent compte d'un moment bref et déjà disparu, quasiment sans témoins extérieurs, les derniers jours du soulèvement d'une partie de la ville de Homs contre le régime de Bachar al-Assad, juste avant qu'il ne soit écrasé dans un bain de sang qui, au moment où j'écris ces lignes, dure encore.» (Jonathan Littell) "C'est, on le sent page après page, un texte écrit dans des conditions extrêmes, où les protagonistes, à chaque instant, jouent leur vie. Constituant un document tout à fait unique, véritable enquête sur le terrain, ces carnets témoignent de la vie quotidienne du peuple en révolte de la ville de Homs, de la résistance des déserteurs de l'Armée syrienne libre, et des atrocités commises par les forces gouvernementales."

Jonathan Littell "est aussi depuis longtemps fasciné par l’image, et en 2011 a publié Triptyque, trois études sur Francis Bacon, où il étudie l’oeuvre du peintre anglais à la lumière des grands maîtres l’ayant influencé, de la peinture byzantine, et de l’histoire de la photographie." «Francis Bacon était un homme désespérément lucide, qui vivait avec une conscience aiguë de la futilité des entreprises humaines, de la fragilité de la chair. "Le simple fait d'être né est une chose très féroce", affirmait-il ; mais la peinture, pour lui, n'était pas une protestation contre quoi que ce soit, c'était juste une façon de passer les jours, la meilleure qui soit, la plus fascinante, une façon aussi, plus secrètement bien qu'exposée aux regards de tous, de se délester de ses fantômes les plus intimes. La peinture était une façon de donner une forme matérielle à l'immense absence de sens affectant la vie, une absence de sens qui sans cette activité quotidienne aurait fini par le submerger et le noyer. "L'important pour un peintre, c'est de peindre et rien d'autre", disait-il peu de temps avant de mourir.» Jonathan Littell.

4e Festival du documentaire d'Arte
"Du 23 au 27 juin 2019, ARTE bouscule sa grille pour accueillir la quatrième édition du festival du documentaire, entièrement dédié aux grands documentaires : onze coproductions ARTE signées par des réalisateurs de renom, pour la plupart sorties en salles ou primées dans les grands festivals internationaux. Le documentaire, dans toute sa diversité formelle, son foisonnement de sujets, son inventivité, fait partie de l’essence d’ARTE. C’est le genre emblématique de l’ouverture au monde, qui est en même temps agrandissement de l’univers de chacun. À la fois en prise avec le réel tout en le transfigurant, à travers un regard esthétique et singulier, il donne à voir l’invisible, l’autre, le différent, l’inédit. C’est l’ambition de ce festival que de valoriser toute la palette de ce genre puissant auquel ARTE est particulièrement attachée. ARTE présente à l’antenne des films particulièrement marquants qui, chacun à leur façon, nous dévoilent ce que l’on ne voit pas d’ordinaire ou plus. De Visages Villages d’Agnès Varda et JR primé à Cannes en 2017 et dans de nombreux festivals, à Les tombeaux sans noms de Rithy Panh, sélectionné entre autres à la Mostra de Venise en 2018, en passant par Wrong Elements de Jonathan Littel sélectionné à Cannes en 2016, ou bien encore".

"Wrong Elements"
"Ex-protectorat britannique devenu indépendant en 1962, l’Ouganda est une fédération d’ethnies qui, dans leur quête du pouvoir, plongent d’emblée le pays dans la guerre civile avant que le putschiste Idi Amin Dada n’y impose, en 1971, une dictature sanglante. Son opposant et successeur à la tête du pays, Yoweri Museveni, nonobstant une thèse de jeunesse sur Frantz Fanon, un des fondateurs du courant de pensée tiers-mondiste, n’a plus quitté la fonction présidentielle depuis 1986, elle aussi conquise sur un coup d’Etat. Ramenant la paix et même une certaine prospérité dans le pays, l’autocrate Museveni doit toutefois affronter une terrifiante guérilla sévissant dans le Nord, soutenue par le régime islamiste de Khartoum depuis la savane sud-soudanaise".

"Dans le nord de l'Ouganda, en 1989, Joseph Kony, combattant mystique de la tribu Acholi, fonde la Lord's Resistance Army (LRA). Spécificité de ce mouvement rebelle, baptisé Armée de résistance du Seigneur : sa conduite par le chrétien illuminé Joseph Kony, désireux d’instituer en Ouganda une théocratie fondée sur le Décalogue biblique, sa politique d’enlèvement d’enfants sur une large échelle (on estime leur nombre à 60 000 en vingt-cinq ans de conflit), ses razzias sanglantes combinant massacres sadiques et pillages (100 000 morts, 2 millions de déplacés)."


« Au sein du bush, il forme une armée rebelle d'enfants-soldats. Les jeunes filles sont violées par les chefs de guerre. Sur 60 000 adolescents capturés, moins de la moitié survivent à cette jungle où, entre famine et terreur, ils apprennent à tuer ».

"Aujourd’hui chassé de la frontière ougandaise, le mouvement se réduit à quelques centaines d’individus, le fugitif Joseph Kony étant poursuivi par la Cour pénale internationale pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Reste les enfants – filles violées, garçons contraints de tuer – devenus adultes, rentrés au pays pour ceux qui ne sont pas morts au combat, et amnistiés." (Le Monde, 28 mars 2017)

"Si, les jugeant moins bourreaux que victimes, le gouvernement a amnistié ces rescapés de l’enfer, dont certains avaient passé plus de dix ans dans le bush avant de s’enfuir, les jeunes, aujourd’hui âgés d’une vingtaine d’années, peinent parfois à retrouver une place au sein de la société - «mauvais éléments» d’autant plus difficiles à réhabiliter qu’ils sont souvent amenés à côtoyer les proches de ceux qu’ils avaient massacrés." (Libération, 20 juin 2019)

"Geofrey ne peut pas revenir dans sa région natale, il a été reconnu par un survivant d’un massacre, et a échappé de peu à des représailles. Mais à Gulu (dans le Nord du pays, ndlr), où il réside désormais, personne ne l’embête. En général, les repentis de la LRA sont acceptés par la société. Mais certains leur reprochent de toucher des allocations d’asistance ou d’éducation auxquelles les Ougandais qui n’ont pas été enlevés n’ont pas droit - Geofrey a ainsi obtenu une bourse d’études qui lui a permis d'aller  à l’université. Les mêmes reprochent au gouvernement de mieux traiter les anciens de la LRA que leurs victimes, qui ont dû croupir des années dans des camps de réfugiés. La situation est plus difficile pour les ex-« épouses de guerre », souvent sexuellement traumatisées, avec tous les problèmes psychiques que cela pose. Dans leur immense majorité, les filles enlevées par la LRA sont sorties du bush avec des enfants. Il faut savoir que la société acholie est clanique: l’accès aux terres est déterminé par le clan du père. Conséquence: si tu n’a pas de père, tu n’a pas de clan; et si tu n’a pas de clan, tu n’as pas de terres. Or, l'immense majorité des gamins nés dans le bush, ne sont pas reconnus par le clan paternel. Et ils sont souvent rejetés par le clan maternel et/ou le nouveau mari de la père. Se greffe là dessus un problème de croyance: nombre d’Ougandais considèrent que les gamins qui sortent du bush sont contaminés par un mauvais esprit: ils porteraient malheur, et pourraient contaminer les enfants « sains » du clan. Ils sont victimes d’une stigmatisation totale, sans aucun moyen financier pour les aider. On parle quand même de 5000 enfants", a expliqué Jonathan Littel à Télérama (23 mars 2017).

"Il y a une dizaine d’années en Ouganda, trois amis de 12 et 13 ans, Geofrey, Nighty et Michael, sont enlevés par l’Armée de résistance du Seigneur, et formés à tuer. Victimes et meurtriers, témoins et auteurs de massacres, ces anciens enfants soldats tentent aujourd’hui de se reconstruire, corps étrangers dans une société qui peine à les réintégrer. Dans ce film, ils retournent sur les lieux de leur adolescence volée."

« Geofrey, Mike et Nighty, ancienne "maîtresse" de Joseph Kony, en sont revenus. Ce passé commun les a soudés, d'autant que, malgré l'amnistie qu'elle leur accorde, la société ougandaise peine à réintégrer ces "mauvais éléments", ces inclassables, à la fois bourreaux et victimes. »

L'expression "mauvais éléments" a été énoncée par Alice Lakwena : « La guerre doit débarrasser la société de tous ses mauvais éléments ». "Cette phrase d’Alice Lakwena en début de film explique le titre et donne l’ambiance : le discours guerrier fait appel à la pureté et à la croyance. Alice Lakwena se disait possédée par un esprit, entrait en transe et l’on notait ce qu’elle disait pour connaître les désidératas de l’esprit… En fait, cette jeune femme, originaire de Gulu (nord de l’Ouganda), se nommait Alice Auma et obéissait aux ordres d’un esprit chrétien nommé Lakwena dont elle était le médium".

"Le 6 août 1986, « Lakwena » lui « demande » d’arrêter ses guérisons et d’entamer une guerre contre le mal. Elle s’est mise à lever en pays Acholi une « armée du St Esprit » (Holy Spirit Army). C’est peu après le coup d’Etat de Yoweri Museveni de janvier 1986, encore au pouvoir aujourd’hui. Cette armée devait renverser son régime. Il s’agissait d’un mouvement moral et religieux qui, pour s’opposer à la militarisation des rapports sociaux à l’œuvre dans le pays, en empruntait les codes et la discipline. S’appuyant sur la supercherie et adoptant les pires méthodes militaristes, cette rébellion, qui a même menacé le pouvoir central, ne peut être soutenue ni admise mais elle doit être comprise comme une réaction civique au néocolonialisme international et aux répressions nationales. Pourquoi une telle intervention spirituelle dans la politique ? Les Indépendances africaines ont laissé la place à des formes de pouvoir presque partout destinées à perpétuer l’emprise des grandes puissances sur le Continent. Destinées à favoriser un développement que la colonisation avait lourdement hypothéqué, l’aide économique et l’assistance technique ont servi à rétablir une tutelle politique qui perdure encore. Les répressions et corruptions afférentes ont créé un vide rendant impossible l’exercice d’une pratique politique locale où les populations pourraient exprimer leurs problèmes et chercher des solutions collectives. La sorcellerie et la divination ou bien l’adhésion à des leaders tribalistes et à des sectes ont souvent rempli ce vide. Dans ce cadre, l’armée a eu pour fonction de déstructurer les populations rurales pour imposer l’ordre central et isoler les mouvements d’insurrection qui se militarisent pour résister. En Ouganda, ces populations n’ont, depuis la révolution de palais de Milton Obote en 1969, connu que des régimes autoritaires dont la violence culmina avec la dictature d’Idi Amin Dada (1971-78), lequel supprima tous les partis. C’est en pays Acholi qu’Idi Amin avait recruté le gros de ses troupes, qui retournèrent chez elles à la chute du régime, se livrant à de catastrophiques exactions. Face à cette violence, la sorcellerie se développa... Malgré les cinq millions de dollars de récompense offerts par Washington et les avions espions américains, Joseph Kony court toujours, avec quelques 200 irréductibles qui poursuivent leurs sévices, se finançant depuis 2014 par la vente de défenses d’éléphants tués en RDC". (Africultures, 17 mai 2016)

« Enlevé à l'âge de 10 ans, Dominic Ongwen, féroce commandant de la LRA, est livré aux forces de l'Union africaine, alors qu'il s'attendait à être gracié ». Son procès s’est ouvert le 6 décembre 2016 devant la Cour pénale internationale (CPI). "Cet ancien commandant de l’Armée de résistance du Seigneur (LRA) est accusé de « crimes contre l’humanité » et de « crimes de guerre », commis entre 2002 et 2005 dans le nord de l’Ouganda. Mais, dès les premières minutes de son procès, l’ex-milicien s’est présenté en victime devant ses juges, plaidant « non coupable »

« Au hasard des discussions et rencontres, le documentaire suit ces jeunes gens qui s'efforcent d'aller de l'avant, et n'en acceptent pas moins ce retour sur leur passé, pour que leurs proches sachent "comment le bush leur a gâché la vie", dira Nighty ». 

« Ils reviennent dans cette brousse qui leur a volé leur enfance et qu'ils mettent à distance, par des rires, des plaisanteries, mais aussi de poignants aveux et témoignages ».

« Dix ans après "Les bienveillantes", Jonathan Littell sonde à nouveau le versant humain de la barbarie et réussit magistralement son premier film. Un documentaire coup de poing, par Jonathan Littell, prix Goncourt en 2006 pour Les bienveillantes ».

En s'intéressant à trois d'entre eux, Jonathan Littell délaisse "la perspective historique pour mettre le facteur humain au cœur de son récit. Certains le regretteront, tant il est vrai que les conditions politiques, ethniques et sociologiques de l’apparition d’un Joseph Kony, réduit ici à un lointain et mystérieux symbole frénétique, auraient été passionnantes à mettre en lumière. Du moins le titre et l’incipit du film - « La guerre doit débarrasser la société de tous ses mauvais éléments » – reprennent-ils un propos de la « prophétesse » rebelle Alice Auma Lakwena, fondatrice d’un Mouvement du Saint-Esprit dont les membres attaquaient les troupes de Museveni le corps oint de beurre de karité. Défaite, elle a vu Kony prendre sa suite. Ainsi, l’horizon d’apparition de cette rébellion se trouve-t-il assigné dans l’ethnie acholi, communauté foulée aux pieds par l’Empire britannique, réduite à la misère, puis devenue sous le régime d’Amin Dada le vivier de l’armée régulière. Ces jeunes soldats humiliés par leur défaite contre Museveni, symbole des ethnies méridionales dominantes, embrassent à leur retour dans le Nord un néochristianisme syncrétique et apocalyptique et mettent à feu et à sang leur propre communauté."  (Le Monde, 28 mars 2017)

"Mais ce n’est pas vraiment ce film-là qui a intéressé Jonathan Littell. C’est celui de la responsabilité des hommes dans le mal qu’ils commettent, et plus précisément la difficulté à l’établir dans un cas aussi épineux que celui des enfants-soldats, dont le cerveau a été lavé par leurs ravisseurs. Voilà pourquoi faire la connaissance de Geoffrey, Mike et Nighty est une expérience qui confine au vertige moral. Ces garçons et cette fille ont été kidnappés adolescents. Les garçons ont massacré à leur tour des civils pour survivre, Nighty a été promise à Kony, qui lui a fait un enfant. Ils refont tous, à l’initiative du réalisateur, le voyage vers la savane soudanaise. Les souvenirs remontent. Leur frayeur, la ruine de leur enfance, leur culpabilité, tout cela est palpable. La grandeur du film consiste dans la neutralité « bienveillante » qu’adopte à leur égard le réalisateur. A rebours de l’Américain Joshua Oppenheimer, qui montrait la pure monstruosité des bourreaux indonésiens dans le chef-d’œuvre The Act of Killing (2012), Jonathan Littell nous montre, quant à lui, l’humanité de bourreaux saisis dans leur condition de victimes. De sorte que ce qu’on exige de toute œuvre, son universalité, se trouve pris ici dans une troublante contradiction, tant son sujet est singulier. C’est d’ailleurs ainsi que Littell s’intéresse au Mal : ni dans sa monstruosité, ni dans sa banalité, mais dans sa singularité." (Le Monde, 28 mars 2017)

« S'attardant sur cette guerre civile sans fin – Joseph Kony court toujours –, le film suit la traque des derniers rebelles, tandis qu'une séquence dévoile la frontière poreuse séparant les innocents des coupables ». 

« Une immersion vertigineuse dans la zone grise où s'enchevêtrent bien et mal ».

Curieusement, Arte ne diffuse aucun documentaire sur les enfants-soldats palestiniens.

NOTE D’INTENTION DE JONATHAN LITTELL

"Pourquoi, donc, la LRA ? C’est qu’il se joue là, à mon sens, quelque chose d’essentiel : la façon même dont on peut penser la notion de « bourreau », de « tueur », de « crime ». Que devient le concept de faute, de responsabilité, quand l’exécutant, enlevé enfant, devient, à l’intérieur du seul système de référence qu’on lui laisse, un tueur volontaire ? Pour la génération d’enfants élevés par Daesh, la question sera la même, pour longtemps, tout comme elle l’a été autrefois pour les enfants élevés par le régime nazi, stalinien, maoïste ou khmer ; ce n’est pas, on le voit, un problème africain, loin de là.
Pourquoi alors le cinéma, plutôt qu’un autre livre ? Parce que dans un film, et surtout avec le dispositif mis en oeuvre ici, ce sont les anciens LRA eux-mêmes, et non pas quelqu’un de l’extérieur, moi ou un autre, qui travaillent la question, et amènent des fragments de réponse, leur réponse en tous cas.
Et ces réponses viennent avec tous les moyens qu’offre l’image en mouvement et le son : non seulement la parole, forcément limitée, mais les gestes, les intonations, les hésitations, les regards. La vérité que le film les amène à livrer, c’est la vérité autant de leur corps que de leur parole.
D’où la nécessité d’une forme très construite, très travaillée. Belle, comme on dit, mais pas pour le pur plaisir esthétique : pour rendre au plus près les émotions des personnages, et toute la richesse et la densité de l’environnement dans lequel ils ont grandi et souffert. La ville, lieu du retour à la vie ordinaire ; le village, d’où ils ont pour la plupart été enlevés, et où la plupart de leurs crimes ont été commis ; et le bush où ils ont si longtemps vécu, savane ou jungle, véhiculant tant de peurs, tant d’angoisses, tant de fantasmes. Le choix du cadre 4/3 suit cette logique, mettant les paysages en scène comme des tableaux, recréant le sentiment d’enfermement que donne une vision bornée par un mur d’arbres ou de hautes herbes, et nous attirant tout contre les visages des personnages et les sentiments qui les traversent.
Bien sûr, dira-t-on, il aurait pu s’agir d’une fiction. Et il est vrai que j’ai déjà approché ces questions par la fiction. Mais ici ça ne marcherait pas. Les fictions d’Occidentaux sur l’Afrique, au cinéma, d’aussi près qu’ils tentent de coller au réel de là-bas, ne peuvent jamais se défaire d’une étrange distance, une paroi de verre qui rappelle toujours un peu le zoo. Alors que dans le documentaire, non seulement c’est d’un côté la vérité des sujets qui est mise en jeu, et non pas celle du cinéaste, mais en outre son regard — forcément extérieur — peut être pleinement assumé par la mise en scène, pour former une partie intégrante du dispositif.
Bien sûr il y a un risque. Le risque que le dispositif ne fonctionne pas comme on l’imaginait, ou bien que ce que livrent, finalement, ceux qui parlent, soit loin de ce que l’on cherchait. Le risque que le film dépasse l’idée préalable qu’on en a eue. Mais c’est aussi cela, la beauté et la magie du documentaire. On va chercher, on sait ce qu’on cherche, mais on ne sait pas toujours ce qu’on va trouver. Comme toujours dans le bush."



"La Lord’s Resistance Army, « L’Armée de résistance du Seigneur » ou LRA, est une rébellion ougandaise contre le gouvernement de Yoweri Musevini, président de l’Ouganda depuis 1986. En 1989, après la défaite par l’armée ougandaise d’une première rébellion mystique dirigée par Alice Lakwena, possédée par des esprits, un jeune Acholi du Nord du pays, Joseph Kony, se vit confier par les esprits de Lakwena la tâche de continuer le combat. Mais Kony, peu suivi par une population lasse de la guerre, passa rapidement à une stratégie radicale : éviter autant que possible le combat direct, et s’en prendre aux civils — le terrorisme à l’état pur, au sens étymologique du terme. Paradoxalement, la cible principale de la LRA fut le peuple même que Kony prétendait protéger, les Acholis, qui se retrouvèrent pris en tenaille entre les rebelles et l’armée.
Massacres et mutilations sélectives devinrent la « marque de fabrique » de la LRA, et surtout les enlèvements d’adolescents, souvent pratiqués en masse dans les écoles ou les internats, pour recruter des nouveaux soldats et des « épouses ».
À partir de 1994, avec le soutien de Khartoum, la LRA implanta des bases au Sud Soudan, et servit à l’armée soudanaise de force supplétive dans sa lutte contre la guérilla séparatiste du SPLA. Mais en 2002, l’opération Iron Fist, une offensive massive des forces armées ougandaises (UPDF), les délogea et les força à se replier au-delà du Nil, jusqu’en République Démocratique du Congo.
À partir de 2005, sous inculpation de la CPI (Cour Pénale Internationale) pour crimes contre l’humanité, Kony parvint à y établir de nouvelles bases, au sein de l’immense parc naturel de la Garamba. Néanmoins, affaibli par son retrait du Soudan, Kony s’engagea dans un processus de paix, qui traîna durant presque deux ans. Était-il de bonne foi ? Beaucoup en doutent. Néanmoins, après d’âpres négociations, un accord de paix final fut approuvé par le gouvernement ougandais, comprenant parmi d’autres clauses une amnistie presque totale pour les combattants LRA, sauf ceux sous mandat de la CPI. La paix semblait à portée de main ; mais Kony ne se présenta pas à la cérémonie de signature, fixée pour le 10 avril 2008. Les tractations pour le pousser à signer durèrent encore huit mois, sans succès. Or, Musevini n’avait pas attendu un refus définitif pour préparer une autre option : mi-décembre, les UPDF lançaient une nouvelle offensive pour résoudre par la force le problème de la LRA.
L’opération, déclenchée prématurément un jour de brouillard, échoua, et la LRA se dispersa à travers le nord du Congo. À son habitude, Kony riposta contre la population, que les militaires avaient entièrement négligé de protéger. Le jour de Noël 2008, la LRA organisa une série de massacres synchronisés dans trois bourgades du Haut Uélé, tuant plus de 865 civils en quelques jours, la plupart à coups de gourdins ou de haches. Kony lui-même, avec ses principaux lieutenants, traversa la RDC et passa en République Centrafricaine. Mais d’autres groupes LRA restèrent au Congo, dirigés par un de ses commandants les plus brutaux, Dominic Ongwen, qui répéta à la Noël 2009 les massacres de l’année précédente. Ni les FARDC (Forces Armées de la République Démocratique du Congo), mal entraînés et équipés, ni les casques bleus des Nations Unies, cantonnés dans leurs bases et limités par leur mandat, ne pouvaient grand chose pour protéger la population, qui abandonna en masse ses villages pour se regrouper dans les bourgades un peu plus sécurisées. Néanmoins, la pression constante des squads mobiles des UPDF, appuyés à partir de 2011 par une centaine de soldats des Forces spéciales américaines, parvint lentement à repousser les LRA vers le nord, jusqu’aux confins de la RCA, du Darfour et du Tchad. Depuis 2013, Kony s’est réfugié dans l’enclave de Kafia Kingi, une zone contestée à la frontière du Soudan et de la RCA. Une demi-douzaine de fois, les UPDF ont tenté de l’y surprendre ; à chaque fois, il a réussi à fuir au Darfour, sous protection Nord-Soudanaise. À partir de 2014, Kony a commencé à renvoyer ses hommes en RDC tuer des éléphants et rapporter leurs défenses à Kafia Kingi, d’où il les vend à des intermédiaires pour financer les restes de son mouvement.
En janvier 2015, son adjoint Dominic Ongwen, menacé de mort par Kony, se rendit aux UPDF et fut rapidement transféré à la CPI à La Haye, où son procès pour crimes de guerre est actuellement en cours. Mais malgré les avions espions américains, malgré les patrouilles incessantes dans la jungle, malgré les 5 millions de dollars de récompense offerts par Washington, Kony et ses derniers hommes sont toujours en liberté."


« Wrong Elements » de Jonathan Littell
Allemagne,VEILLEUR DE NUIT - Jean-Marc Giri, ZERO ONE FILM - Thomas Kufus, WRONG MEN - Benoît Roland, avec la participation de Canal+, Bayrischer Rundfunk, Arte, RTBF (Télévison belge), VOO / Be TV, Le Pacte, Le Centre national du cinéma et de l’image animée – avance sur recette, Filmförderungsanstalt Medienboard Berlin-Brandeburg, Centre du Cinéma et de l’Audiovisuel de la Fédération Wallonie-Bruxelles, 2016, 133 minutes
Sur Arte le 26 juin 2019 à 1 h 20
Visuels :
Wrong Elements
Credit : © Bénédicte Kurzen
Credit : © Veilleur de nuit/ Zero One Film/ Wrong Men

A lire sur ce blog :
Monde arabe/Islam
Shoah (Holocaust)
Articles in English
Les citations proviennent d'Arte et du dossier de presse du film. La carte figure dans ce dernier document.

Shoah et Bande Dessinée


La Kazerne Dossin Mémorial, Musée et Centre de documentation sur l’Holocauste et les droits de l’homme présente l’exposition Shoah et Bande dessinée accompagnée d'un catalogue intéressant. Près de 75 ans de représentations de la Shoah auprès de « lecteurs de 7 à 77 ans » par des auteurs du 9e art, pendant ou après la Deuxième Guerre mondiale, parfois par une survivante ou des enfants de déportés, sous des formes diverses – comics, romans graphiques, mangas, dessins de presse, etc. -, et comme sources d’inspirations pour illustrer les génocides des Arméniens, des Tutsis, etc. Des omissions et des parallèles problématiques avec des autofictions sans lien avec la Shoah. 

Shoah et Bande Dessinée
 
« Chacun est libre d’interpréter ce dessin. Il y est question de libération, d’indestructibilité, d’éternité... Mais les mots sont faibles dans certains domaines », a déclaré Enki Bilal, à propos de son affiche de l’exposition présentée au Mémorial de la Shoah en 2017.

La « mémoire contemporaine réserve une place particulière à la Shoah, génocide sans précédent, sans équivalent dans l’Histoire, longtemps considéré comme relevant de l’indicible. On se souvient du « Hier ist kein warum » (« Ici, il n’y a pas de pourquoi ») de Primo Levi. Le propre de tout événement, est d’être historicisé, médiatisé, bref de devenir sujet de fiction. Le génocide des Juifs d’Europe ne pouvait y échapper. Non sans prudence, erreurs et tâtonnements mais aussi génie, la Bande Dessinée s’est donc emparée de la Shoah. C’est ce parcours historique et artistique qui est proposé dans ce qu’il est convenu d’appeler le 9e art en interrogeant les sources visuelles de ces représentations, leur pertinence, leur portée et leurs limites (humour, satire) ».

Il « appartenait logiquement au Mémorial de la Shoah de s’emparer du sujet, de s’interroger sur les tenants et aboutissants de cet art, populaire s’il en est, et ce dans toute sa diversité, des comics à la bande dessinée franco-belge, des romans graphiques aux mangas ».
« Comment, et depuis quand, les artistes de la bande dessinée se sont-ils saisis de la représentation du sujet ? Comment sont relayés les témoignages ? Jusqu’à quel point de réalisme l’horreur est-elle représentée, autour de quels thèmes, de quels motifs, de quels symboles ? Comment ces représentations évoluent-elles aujourd’hui selon les références politiques, sociales et esthétiques de notre époque, tandis qu’une forme d’antisémitisme persiste ? Comment la Shoah a été mobilisée par la fiction, que ce soit dans les comics ou dans la bande dessinée franco-belge avec La Bête est morte ! de Calvo, où le thème est présent dès 1944 ? Près de 75 ans plus tard, des lignes de force, quasiment une grammaire, se dégagent de ces narrations et de ces représentations dont cette exposition tente pour la première fois de dresser l’inventaire ».

Fait méconnu : parallèlement à la littérature et le cinéma, la bande dessinée a abordé la Shoah.

« Des Supermen américains très tôt dressés face à Hitler à la première mention française de la déportation des Juifs par Calvo en 1944 dans La Bête est morte »… Les auteurs graphiques Will Eisner, Bernie Krigstein, Jack Davis, Jack Kirby, Joe Kubert, Harvey Kurtzman, Osamu Tezuka, René Goscinny, Enki Bilal, Wolinski et Vuillemin ont recouru à diverses formes de narration graphique pour dessiner et écrire l’indicible.

« Plus de 200 documents originaux signées de ces grands noms sont présentés tels que Mickey au camp de Gurs, Superman, L’Oncle Paul, Master race, Unknown soldier, Maus, L’Histoire des 3 Adolf, Déogratias, Deuxième génération, et bien d’autres pièces majeures ».

Le 8 juin 2017, des planches de la bande dessinée « Le Spirou de Yann et Schwartz » Le Groom vert-de-gris et, en avant-première, des dessins originaux du prochain album « Le Spirou d’Émile Bravo » ont été dévoilés au public dans l’exposition Shoah et bande dessinée. Ces planches et dessins demeurent visibles.

L’exposition  s’articule autour de sept axes : Premiers témoins, premiers dessins, Un sujet hors sujet, La paradoxale impuissance des héros US, La révolution Maus, Le rire grinçant, Mémoriaux et enfin Fictions & Compagnie.

Les commissaires scientifiques sont Didier Pasamonik, éditeur, journaliste, commissaire d’expositions, spécialiste reconnu de la bande dessinée – directeur des numéros spéciaux BD de l’Express (dont celui sur Gotlib) -, et Joël Kotek, politologue et historien belge, professeur à l’Université libre de Bruxelles, enseignant à Sciences Po Paris, auteur de nombreux ouvrages et articles sur la Shoah. Le commissaire général est assuré par Marie-Édith Agostini, Mémorial de la Shoah.

On demeure surpris de l’absence du dessin de presse de TIM représentant en 1967 un déporté juif  campant fièrement derrière des fils barbelés, et publié après la conférence du général de Gaulle, alors Président de la République, évoquant quelques mois après la guerre des Six-jours « un peuple d’élite, sûr de lui et dominateur ».

Devant le succès public de l’exposition, le Mémorial de la Shoah en a reporté la date de fin du 30 octobre 2017 au 7 janvier 2018.

Un mini-site Internet  lui est consacré.    
                  
Outre des visites guidées et un atelier pour enfants, un cycle de manifestations, dont des rencontres souvent gratuites, est « l’occasion d’approfondir et d’élargir le propos de l’exposition » :

- Le 19 janvier 2017 : Le roman graphique : lieu privilégié du discours mémoriel ? « Depuis Un pacte avec dieu de Will Eisner (1978) et Maus d’Art Spiegelman (1980), le roman graphique est devenu un genre à part entière de la bande dessinée contemporaine. Voué à l’autofiction, notamment depuis Persepolis de Marjane Satrapi, il est de plus en plus le lieu d’un discours mémoriel. En présence de Michel Kichka, Jean-Philippe Stassen, Barbara Yelin et Alfonso Zapico, auteurs et dessinateurs de bandes dessinées. Animée par Benjamin Herzberg, assistant et biographe de Will Eisner » ;

- Le 22 janvier 2017 : Pourquoi les super-héros n’ont-ils pas libéré Auschwitz ? « Dès 1941, les super-héros  sont confrontés aux camps de concentration nazis. Mais pourquoi ne les libèrent-ils pas ? Autour de cette question se posent celles de la superpuissance et de l’apparente passivité des Alliés face à la Shoah. En présence de Tal Bruttmann, historien, Chris Claremont, auteur et scénariste de bandes dessinées (X-Men), et Jean-Pierre Dionnet, fondateur de Métal Hurlant et spécialiste des comics. Animée par Philippe Guedj, journaliste et auteur de Dans la peau des super-héros (Timée, 2006) » ;

- Le 22 janvier 2017 : Les mangakas japonais et l’histoire de la Shoah. « Avec L’Histoire des 3 Adolf d’Osamu Tezuka" - celui véhicule bizarrement l'allégation fausse qu'Hitler aurait une origine juive !? -, "Hitler de Shigeru Mizuki, et Mein Kampf de Kadokawa Shoten, les mangakas se sont emparés du thème de la Shoah. De quelle manière ce sujet « exotique » est-il abordé dans la première industrie de bande dessinée au monde, et avec quelle perspective, alors que l’Allemagne était l’alliée du Japon pendant la Seconde Guerre mondiale ? En présence de Vincent Bourgeau, et Alain Lewkowicz, auteurs d’Anne Frank au pays du manga, Yayo Okano, professeur à l’université Doshisha, et Didier Pasamonik, commissaire de l’exposition. Animée par Renaud Dély, directeur de la rédaction de Marianne. En partenariat avec Arte » ;

- Le 2 février 2017 : « On me dit que des Juifs se sont glissés dans la salle ? » « Depuis la fameuse sentence de Desproges, on sait que l’on peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui. Mais entre l’humour bon enfant de Rabbi Jacob (« Comment Salomon, vous êtes Juif ? ») et les attentats de Toulouse, de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, les lignes ont bougé. Peut-on rire de la Shoah, et plus généralement des Juifs ? La question reste posée ». Quid des assassinats de Sébastien Selam et d’Ilan Halimi ? « En présence de Jean-Yves Camus, politologue chercheur associé, Iris, Philippe Geluck, auteur du Chat, Bernard Joubert, spécialiste de la censure et de la bande dessinée, et Pascal Ory, historien, université Paris 1. Animée par Delphine Peras, journaliste à L’Express » ;
                   
- Le 5 février 2017 : « Art mineur » et questions majeures. « Depuis les années 1960, la bande dessinée a acquis une reconnaissance importante auprès des institutions, qu’elles soient muséales ou académiques. Elle a pourtant longtemps été classée dans la catégorie des « mauvais genres », comme la science-fiction et le polar. Comment la bande dessinée est-elle passée du statut de littérature « populaire » sinon « vulgaire » à celle de 9e art ? Devait-elle en passer par là pour que la Shoah puisse être abordée dans ses pages ? En présence de Jean-Paul Gabilliet, professeur, université Bordeaux-Montaigne, Jean-Pierre Mercier, historien, conseiller scientifique à la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image, et Didier Pasamonik. Animée par Jérôme Dupuis, journaliste à L’Express » ;

- Le 5 mars 2017 : Varsovie en guerre ou en bande dessinée. « Autour des bandes dessinées Varsovie, Varsovie de Didier Zuili, Marabout, 2017 ; Irena de Jean-David Morvan, Séverine Tréfouël et David Evrard, Glénat, 2017 ; LʼInsurrection de Marzena Sowa et Krzysztof Gawronkiewicz (Gawron), Dupuis, 2014 ; Achtung Zelig ! de Krzysztof Gawronkiewicz et Krystian Rosenberg, Casterman, 2005). Associant faits historiques et éléments fictionnels, ces bandes dessinées donnent à voir Varsovie pendant la guerre. Dessinateurs et scénaristes reviennent sur les événements tragiques de la ville, utilisant une grande puissance graphique. En présence de Krzysztof Gawronkiewicz, Jean-David Morvan (sous réserve), Krystian Rosenberg, Marzena Sowa, Séverine Tréfouël et Didier Zuili, auteurs et dessinateurs de bandes dessinées. Animée par Jean-Yves Potel, historien et politologue. En partenariat avec l’Institut polonais » ;

- Le 10 septembre 2017, dans le cadre du festival Les Traversées du Marais : Dessiner un génocide : possible ou impossible ? « Déambulations à trois voix. En trio, un auteur, un dessinateur, un historien, un spécialiste de la bande dessinée ou l’un des commissaires de l’exposition guident à travers l’exposition Shoah et bande dessinée ; l’occasion de découvrir l’envers du décor, d’écouter des anecdotes… En présence de Jean-Pierre Dionnet, fondateur de Métal Hurlant et spécialiste des comics, Kkrist Mirror, dessinateur de bande dessinée, et de Didier Pasamonik » ;

- Le 22 octobre 2017 : Génocide et bande dessinée : une périlleuse équation ? Avec pour guides, Gorune Aprikian scénariste, réalisateur et producteur de cinéma, auteur de Varto, Stéphane Beaujean, directeur artistique du Festival de la bande dessinée d’Angoulême, et Didier Pasamonik ;

- Le 3 décembre 2017, Bande dessinée et cinéma : deux arts confrontés aux génocides. « En présence de Marie-Edith Agostini, Ophir Levy, historien du cinéma, et Marc Lizano, auteur (dessin) de L’Enfant cachée ».
        
Cette exposition est réalisée en partenariat avec le Festival International de la Bande Dessinée, Panini Comics ainsi que la Cité Internationale de la Bande Dessinée et de l’Image.

La scénographie est signée Gilles Belley. 

Shoah et bande dessinée : « de l’ombre à la lumière »
« 1942-2017 : 75 ans de représentations de la Shoah dans la Bande Dessinée
De 1942 à nos jours, des centaines d’artistes ont dessiné la Shoah. À mesure que les victimes et les témoins de ce crime unique dans l’histoire disparaissent inéluctablement, la question de sa représentation devient de plus en plus centrale. Le curseur se place entre la transcription réaliste, factuelle, de l’horreur, de sa vérité et de son historicité, et son évocation proprement artistique la plus libre possible », ont écrit Marie-Édith Agostini, Joël Kotek et Didier Pasamonik, commissaires de l’exposition.

Et d’expliquer : « Depuis plusieurs années, et en particulier en ce moment où la bande dessinée occupe de façon massive les cimaises des plus grands musées, elle s’affirme comme un outil de transmission de mémoire et de médiation de première ampleur. Beaucoup connaissent Maus, le chef d’œuvre d’Art Spiegelman, mais d’aucuns seront surpris de découvrir l’ampleur et l’originalité des bandes dessinées qui traitent de la Shoah depuis la guerre ».

Et d’ajouter : « Les plus grands chefs d’œuvre de l’histoire de la Bande Dessinée sont présents au Mémorial de la Shoah. On y trouve les signatures de Horst Rosenthal avec son exceptionnel Mickey au camp de Gurs, précurseur de Maus, dessiné en 1942 en captivité avant que son créateur ne soit gazé à Auschwitz ; celle d’Edmond-François Calvo et La Bête est morte, pionnier de la représentation de la Shoah en BD ; de Jean Graton, futur créateur de Michel Vaillant, dessinant la Shoah pour L’Oncle Paul dans Spirou en 1952 ; de Jack Davis, auteur de la couverture du comics Master Race de Krigstein et Feldstein, première représentation de la Shoah aux États-Unis ; de Will Eisner, le pionnier de la BD américaine qui accompagne ce sujet en filigrane depuis les années 1940 ; de Joe Kubert qui traite du sujet trente ans déjà avant Yossel ; de Wolinski et ses dessins pour Charlie Hebdo ; de Miriam Katin, seule rescapée de la Shoah à avoir réalisé son témoignage en bande dessinée ; de Jean-Philippe Stassen, auteur de Déogratias, « le Maus des Tutsi » ; de Spiegelman bien sûr dont le Maus laisse une trace inoubliable dans l’histoire de la bande dessinée ; de Bilal, notamment auteur de l’affiche de l’exposition ; de David Lloyd, le dessinateur de V for Vendetta d’Alan Moore ; de l’Israélien Michel Kichka et son Deuxième Génération, et des dizaines de grands artistes qui vont des classiques Paul Gillon et José Muñoz, à des auteurs plus jeunes comme le polonais Krzysztof Gawronkiewicz, l’Israélien Assaf Hanuka, Eisner Award du meilleur auteur étranger 2016, l’inquiétant dessinateur britannique John Coulthart ou l’élégante illustratrice Fanny Michaëlis ».

Et de conclure : « Loin d’être exhaustive, l’exposition aiguise le regard sur ce médium. Ce sont non seulement près de 75 ans de représentations de la Shoah présentées au Mémorial, mais autant de créations exemplaires de la créativité dans la bande dessinée mondiale ».

Premiers témoins, premiers dessins 
Les « rescapés des camps n’ont pas seulement été les victimes des crimes nazis, ils en sont également les premiers témoins. Les productions qui rendent compte de la souffrance des déportés, de leur combat quotidien pour la survie comme de la mort de leurs proches, sont plus nombreuses qu’on ne le croit. Elles ont été conçues à différentes époques et sous diverses formes, mais rares sont celles qui l’ont été au cœur de l’enfer ».

« Plus rares encore sont les œuvres graphiques, à l’exemple des 22 planches, œuvres d’un détenu d’Auschwitz dont on ne connait que les initiales M.M. et qui furent enfouies puis retrouvées par hasard en 1947 près d’un crématoire. Or, ces dessins fixent, par la force des choses, les premières représentations, les premiers schémas narratifs de ces événements ».

Les « dessins tout à la fois académiques et hallucinés de l’artiste juif polonais, naturalisé français, David Olère en sont l’exemple emblématique. Son œuvre témoigne sans ambigüité de l’impossible, de l’impensable réalité de ce qui s’est passé là-bas ».

Les « premiers témoignages qui nous sont parvenus sont contemporains de la Catastrophe et pour la plupart clandestins, Là, où ils le purent, des artistes tel Horst Rosenthal à Gurs se mirent à décrire, crayon ou pinceau à l’appui l’horreur et l’absurdité de leur quotidien. Au sortir de la guerre, les rares artistes rescapés, tel précisément Olère, ne manquèrent pas de témoigner a posteriori par des dessins d’une crudité extrême la réalité du processus de mise à mort des Juifs d’Europe qu’aucune caméra, aucun texte n’aurait pu rendre avec la même acuité ».

« Si ces dessins ne correspondent pas exactement à la définition de la bande dessinée, ils constituent des suites qui font narration, qui font sens ». 

Un sujet hors sujet 
« Quand les artistes ont-ils pris pour la première fois la conscience de la Shoah ? Tardivement. Pour la plupart d’entre eux après la guerre, et encore, sans chercher à entrer dans les détails. En France pourtant, La Bête est morte de Dancette et Calvo (1944) la mentionne très tôt de façon précise, mais réfractée : la guerre des hommes est devenue celle des animaux. Dans Coeurs-Vaillants, la même année, une bande dessinée de Robert Rigot évoque Mauthausen, le calvaire des déportés chrétiens, mais oublie celui des Juifs, assassinés par millions dans les centres et sites d’extermination nazis ».

« La Shoah est la grande oubliée de la BD franco-belge et ce jusqu’aux années 1980. Sa première et seule mention date de 1952. Dans une histoire de L’Oncle Paul, publié dans l’hebdomadaire Spirou, Jean-Michel Charlier et Jean Graton évoquent le destin héroïque et tragique de Raoul Wallenberg, l’un des premiers Justes parmi les nations pour ses actions de sauvetage des Juifs de Hongrie ». Il n’est pas fortuit que ce héros juif suédois ait été évoqué dans la presse non communiste, car nul ne sait exactement ce que fut son sort après son arrestation par l’Armée rouge le 17 janvier 1945.

« Aux États-Unis, la bande dessinée de reportage Photo-Fighter dans True Comics (1944) l’effleure. Tout comme en Europe, le thème de la persécution des Juifs d’Europe est bien absent des récits des super-héros qui pourtant, tel Captain America, n’hésitent pas à ridiculiser Hitler et sa clique dès 1940 ». Persistance de l’antisémitisme ? Refus de laisser penser à une « guerre menée pour les Juifs » ?

« Dans l’immédiat après-guerre, on évoque des camps de concentration dignes de l’enfer, mais les Juifs n’y sont pas ».

« Ce n’est qu’en 1955, avec Master Race de Krigstein et Feldstein, qu’apparaît le premier chef d’œuvre montrant la Shoah de façon claire ». Deux auteurs juifs…

La paradoxale impuissance des héros US 
« Pour des raisons qui tiennent aux différentes politiques de mémoires nationales, la Shoah s’est constituée assez rapidement en tabou. Les super-héros sont tout simplement interdits de Shoah. Même s’ils leur arrivent de pénétrer dans l’univers concentrationnaire, ils ne viendront à libérer aucun centre ou site d’extermination et il est, somme toute, heureux qu’il en soit ainsi. La question occupe bien moins encore les créateurs européens ou japonais. Il faudra attendre la fin des années 1970 pour voir la BD européenne et japonaise s’ouvrir aux personnages et au martyre juifs »... en Europe continentale.

Les « auteurs et éditeurs juifs des comics s’interdiront d’évoquer frontalement la Shoah. Comment, en effet, mettre en avant le génocide des Juifs dans une Amérique, certes en guerre, mais où l’antisémitisme est loin d’avoir disparu ? Comment parler des horreurs de l’extermination à un lectorat composé en majeure partie d’adolescents qu’il s’agit, non plus d’effrayer ou d’émoustiller, mais de pousser au combat ? Cette impuissance des créateurs à l’égard de leurs coreligionnaires se traduit immanquablement dans les aventures de leurs super-héros, par-delà leur superbe. À la grande déception de ses lecteurs, même Superman le marrane s’avère incapable de renverser le cours de la guerre ».

« En Europe aussi, le sujet n’arrive pas à passer. De Goscinny à Gotlib, le sujet n’est évoqué qu’en « contrebande » (Annette Wieviorka). Le réveil se fera très tardivement. La diffusion du feuilleton Holocaust apparaît comme un moment clef, déclencheur d’une mémoire longtemps refoulée et ce, y compris au Japon ». La mémoire uniquement des Juifs en Europe continentale ?

« Entre 1983 et 1985 paraît L’Histoire des trois Adolf d’Osamu Tezuka, le « dieu des mangas », récit de près de 1200 pages qui met la Shoah par balles au cœur du récit ». Le catalogue de l'exposition désigne "Un regard japonais sur notre histoire". Mais c'est une histoire commune à l'Europe sous le joug nazi et au Japon impérial.

Chiune "Sempo" Sugihara (1900-1986), vice consul pour l'Empire japonais en Lituanie, qui durant la Deuxième Guerre mondiale a aidé des milliers de Juifs à fuir l'Europe en leur accordant des visas de transit. Il est évoqué dans le catalogue de l'exposition dans la partie sur le regard de Tezuka qui "n'élude pas la responsabilité de son pays dans ce conflit".

Quid de la politique du Japon à l’égard des Juifs dans sa « sphère de prospérité de la grande Asie orientale » : ghetto à Shanghaï, camps d’internement en Indonésie, etc. En 1942, la population juive en Indonésie s’élève à environ 3 000 âmes, ayant généralement la nationalité des Pays-Bas ou d’autres pays européens, et des « Juifs baghdadi ». Âgée de 78 ans, Anne-Ruth Wertheim, néerlandaise Juive a témoigné en juillet 2013 sur son enfance en Indonésie, alors dénommée Indes orientales néerlandaises. Lors de la Deuxième Guerre mondiale, pendant l’occupation de cet archipel par le Japon (mars 1942-août 1945), Anne-Ruth Wertheim a été internée en 1944 dans un camp spécifique destiné aux Juifs. Ceux-ci y ont été battus, sous-alimentés… L’internement des Juifs a débuté en 1943 : le Japon a interné des Juifs de pays autres que ceux des Alliés – Etats-Unis, Grande-Bretagne, etc. -, par exemple du Moyen-Orient, dont l’Egypte. A la fin de la guerre, les Juifs ont été victimes aussi de jeunes favorables à l’indépendance de l’Indonésie. Des sujets tabous pour le Japon ? Des thèmes ignorés ou tabous pour le Mémorial de la Shoah et ses commissaires d'exposition, qui n'ont souvent qu'une vision datée, uniquement européocentrée de la Shoah, comme si les Nazis ainsi que leurs alliés et collaborateurs, dont le grand mufti de Jérusalem al-Husseini, ne visaient pas la destruction de tous les juifs, où qu'ils se trouvaient ?

« Dans la BD franco-belge mais aussi italienne, les récits convoquent enfin des personnages, sinon des héros, juifs positifs et non-stigmatisants. Ils s’ouvrent aux crimes nazis et aux complicités européennes, telles celles » du régime de Vichy.

La révolution Maus 
« En 1980, sous la forme d’un supplément de la revue d’avant-garde RAW, Art Spiegelman, figure du mouvement Underground américain, publie Maus qui convoque pour la première fois le judéocide en Bande dessinée. L’ouvrage qui traite aussi de la difficile relation de son auteur avec un père rescapé d’Auschwitz, est publié en volumes en 1986 et 1991 ».

« L’accueil est unanime : il reçoit un Prix Pulitzer spécial en 1992 ainsi que de nombreuses récompenses internationales et Art Spiegelman est couronné du Grand Prix d’Angoulême en 2011. Et pour cause : outre de consacrer l’entrée de la Shoah dans la Bande Dessinée, Maus constitue une révolution esthétique de premier plan ».

« Novateur en raison de son caractère autobiographique, pionnier dans le domaine du discours mémoriel (seuls quelques auteurs comme Will Eisner ou Justin Green le précèdent), Maus offre un véritable statut au roman graphique et va changer profondément le regard porté sur la bande dessinée, et ceci au niveau mondial ».

Maus « est l’aboutissement d’une longue et douloureuse quête personnelle menée au travers d’une patiente et prodigieuse recherche artistique. Produit symptomatique de la génération des enfants de survivants à l’origine d’un courant spécifique de la littérature de la Shoah, il apporte une contribution essentielle à la construction de l’identité juive contemporaine ». 

Le rire grinçant
Le « feuilleton de Marvin J. Chomsky, Holocaust (1978), a incontestablement marqué son temps, y compris la bande dessinée. Avec des réactions très diverses, notamment satiriques. L’humour est-il compatible avec la compassion, voire le respect, que méritent les victimes ? Le débat reste ouvert ».

La « Shoah, fer de lance du devoir de mémoire, s’étant imposé en véritable totem dans le contexte général de la montée des extrêmes, il paraît logique que les humoristes, toujours enclins à brocarder les institutions, s’y soient frottés. Pour le meilleur et le pire, réservé à quelques publications d’extrême droite à la diffusion clandestine que nous avons choisi de ne pas montrer. À part ces quelques publications, les dérives antisémites ou négationnistes sont extrêmement rares dans la BD franco-belge contemporaine ».

« Reste que ce qui est vrai de la bande dessinée ne l’est pas de la caricature, comme en témoignent les centaines de caricatures postés sur les sites liés à la fachosphère ou encore à l’État iranien ». Qu’est-ce que la « fachosphère » ? Quid de l’Autorité palestinienne et du négationniste Mahmoud Abbas (Abou Mazen) ?

« Depuis 1945, la parole antisémite n’a jamais paru aussi libérée, notamment dans les réseaux sociaux ». C’est oublier que des médias français sont pourvoyeurs de paroles antisémites.

« On peut sans doute rire de tout mais pas (avec) n’importe qui et n’importe comment, comme le démontrent ici les planches, truffées d’humour corrosif d’un Georges Wolinski, mort sur l’autel de la liberté d’expression, les facéties grinçantes de Lewis Trondheim et d’Uri Fink, et même ce sommet du mauvais goût qu’est Hitler=SS de Jean-Marie Gourio et Philippe Vuillemin ».

Mémoriaux
« Faut-il encore rappeler l’impact de Maus sur l’image et le statut de la bande dessinée, culturellement mais aussi commercialement ? C’est à l’échelle du monde que la librairie s’ouvre désormais aux « Graphic Novels », permettant l’émergence d’œuvres mémorielles majeures comme L’Ascension du Haut Mal de David B (1996), Persépolis de Marjane Satrapi (2000), L’Art de voler d’Antonio Altarriba et Kim (2011) ou encore de L’Arabe du futur de Riad Sattouf (2015) ». C’est la partie gênante de l’exposition. Quel rapport entre ces œuvres autobiographiques ou relevant de l’autofiction – mémorielles ? - et la Shoah ?

« L’heure est aux identités dévoilées, au retour aux sources et aux traumatismes. La Shoah n’y échappe pas. Les fondateurs de l’industrie du comic book encore actifs comme Will Eisner ou Joe Kubert figurent parmi les créateurs les plus éminents qui sortent enfin du bois pour évoquer la judaïcité anéantie ».

Il « se passera encore une dizaine d’années avant que l’Europe ne suive le mouvement. Les commémorations liées à la Seconde Guerre mondiale en sont l’occasion. En une poignée d’années, à partir de 2005, les références à la Shoah, qui jusqu’ici étaient rares, se multiplient. Les « Justes », ces hommes de bien qui ont sauvé des Juifs de la persécution sont à leur tour tirés de l’oubli ».

La « tardive mais véritable consécration de la Shoah dans la BD ne cessera plus d’inspirer de nombreux nouveaux auteurs, offrant des variations de plus en plus subtiles. L’album Deuxième Génération – Ce que je n’ai pas dit à mon père (2012) de Michel Kichka confirme définitivement le passage à l’âge adulte de ce médium considéré à l’origine comme mineur ».

La Bande Dessinée « s’est logiquement emparée de l’impératif du « Devoir de mémoire ». Des albums ont été spécialement conçus pour exercer l’intelligence des plus jeunes, le plus souvent à travers des récits centrés précisément sur le destin des enfants, victimes par excellence de la Shoah. Des histoires d’enfants victimes ou cachés, des récits de vie fictionnels comme (auto)-biographiques ont ainsi vu le jour ».

« Face à ces récits des témoins qui se multiplient depuis les années 1980, quelques auteurs ont essayé de tracer de nouvelles perspectives, de trouver de nouveaux angles, ou de nouvelles lectures ». La « publication de Maus suscite de nombreuses répliques. Grâce notamment à la vogue du roman graphique, la bande dessinée, désormais pleinement adulte, est devenue un important vecteur mémoriel. La publication de témoignages, de mémoriaux, d’ouvrages historiques ou pédagogiques sur la Shoah se multiplient ».

Tout un pan reste à écrire, notamment le sort des Juifs d’Afrique du nord pendant la Deuxième Guerre mondiale.

« Mieux : la Shoah est devenue une référence pour le « travail de mémoire », en particulier pour les autres génocides arméniens et tutsis, mais aussi pour les autres populations victimes du nazisme : les handicapés, les « Gens du voyage », les homosexuels... » Les Nazis n’ont pas déporté les homosexuels en France, hormis les trois départements annexés et régis par les lois allemandes !

« Là encore, les artistes abordent ces sujets avec une sensibilité qui leur est propre, faisant passer des choses qui ne peuvent être transmises ni par un documentaire, ni par un essai. Comme pour la Shoah, le curseur se place entre la transcription réaliste, factuelle, de l’horreur et son évocation proprement artistique. La bande dessinée s’affirme comme un outil de transmission de la mémoire et de médiation diablement efficace ».

Fictions & Compagnie 
« Reste la question de la fiction. La représentation de la Shoah se trouvant en quelque sorte libérée, des auteurs vont logiquement s’emparer du sujet, symbole par excellence du mal absolu. Sa puissance évocatrice apparaît, en effet, sans pareille. Magneto comme Hellboy sont des enfants de la Shoah. Ils sont enfantés par ce qui est ressenti comme le summum de la folie, de la déraison humaine ».

La « fiction permet de magnifier le réel mais aussi de dépasser les limites du vraisemblable, sinon du raisonnable. C’est ainsi que Captain America en vint à libérer d’Auschwitz mais… dans un univers parallèle ; et le jeune Magneto est transposé dans l’univers d’Auschwitz pour justifier sa haine de l’Humanité ».

« L’intention n’est certes pas négationniste mais n’est-on pas en droit de s’interroger sur l’impact de ces fictions dans l’imaginaire de ses lecteurs ? Quelles traces laissent-elles dans les mémoires, en particulier, des jeunes ? »

La « Shoah est entrée dans l’univers de la Bande Dessinée au moment où celle-ci accédait enfin à la reconnaissance culturelle, notamment avec l’éclosion des romans graphiques, vecteur privilégié du discours mémoriel dans le 9e Art. Les stéréotypes et les idées reçues foisonnent dans ces bandes dessinées d’une incomparable qualité esthétique. Elles nous invitent à exercer notre esprit critique, mais également notre vigilance ».

« En offrant des récits que ses auteurs entendent rendre, ou non, exemplaires, la Bande Dessinée est devenue, qu’ils le veuillent ou non, une source historique en concurrence directe avec les manuels d’histoire. Aucun medium, à l’exception peut-être du cinéma, ne participe autant à la fabrication mémorielle de l’imaginaire historique. Cela confère sans doute aux auteurs des responsabilités qu’ils n’imaginaient devoir endosser il y a vingt ans encore ».

Le 22 octobre 2017 à 16 h 30, le Mémorial de la Shoah proposa une déambulation à trois voix sur le thème Génocide et bande dessinée : une périlleuse équation ? " En trio, un auteur, un dessinateur, un historien, un spécialiste de la bande dessinée ou l’un des commissaires de l’exposition vous guident à travers l’exposition Shoah et bande dessinée ; l’occasion de découvrir l’envers du décor, d’écouter des anecdotes… Présence exceptionnelle du dessinateur Stéphane Torossian (Varto) qui dédicacera son album à l’issue de la déambulation. En présence de Gorune Aprikian scénariste, réalisateur et producteur de cinéma, auteur de Varto, Stéphane Beaujean, directeur artistique du Festival de la bande dessinée d’Angoulême, et de Didier Pasamonik, commissaire scientifique de l’exposition".

Holocaust en strips
La Kazerne Dossin Mémorial, Musée et Centre de documentation sur l’Holocauste et les droits de l’homme présente l’exposition Holocaust en strips. Shoah et Bande dessinée. "Cette exposition donne un aperçu de la représentation de la Shoah dans la bande dessinée au cours des 75 dernières années. Réalité et fiction semblent être à l’opposé. Mais en est-il  toujours ainsi? L’histoire devient de plus en plus souvent sujet de fiction et la Shoah n’y échappe pas. Le neuvième art s’est emparé de l’extermination des Juifs en Europe et cela, dès le moment où la guerre faisait encore rage et depuis les années  70 non sans prudence, erreurs et tâtonnements, parfois avec génie. “Maus” de Art Spiegelman est un chef-d’oeuvre, mais de nombreux autres  auteurs de bande dessinée ont également réussi à  traduire la Shoah en images."

"Comment appréhender un thème à ce point chargé ? Comment traduire en images une telle horreur ? Quels sont le rôle et la place des témoins et de la mémoire dans une bande dessinée ? Jusqu’où peut-on aller (cf. Charlie hebdo)? Et quelle est aujourd’hui l’évolution d’une telle représentation sous l’influence d’une polarisation croissante, de conflits politiques et de normes sociales et esthétiques changeantes ? L’exposition Shoah et B.D. montre comment des dessinateurs de bande dessinée de différents styles ont tenté depuis les 75 dernières années de traduire la Shoah en images. Art Spiegelman est largement abordé avec sa célèbre création, Maus. Mais des dessinateurs moins connus du grand public sont également présentés dans cette exposition comme Horst Rosenthal, Will Eisner, Bernard Kriegstein & Al Feldstein, Osamu Tezuka, Joe Kubert, Jim Kaliski … et beaucoup d’autres encore. Au total, l’exposition regroupe plus de 200 créations, explication à l’appui".

"L’exposition Shoah et bande dessinée a été conçue et présentée l’année dernière au Mémorial de la Shoah à Paris. La version qui sera présentée à Kazerne Dossin est complétée par un volet belgo-néerlandais spécialement conçu pour cette exposition. On peut notamment y découvrir des œuvres de Michel Kichka, Marc Verhaegen et Marvano

"L’exposition présente plus de 200 bandes dessinées, romans graphiques et manuscrits sur le thème de la Shoah. Mais comment illustrer la Shoah? Quel est le rôle et la place des témoins et de la mémoire dans la bande dessinée? Les oeuvres  sont-elles  fictives ou plutôt documentaires? A quels motifs, métaphores et techniques artistiques les auteurs font-ils appel? Mais surtout, quel est le rôle éducatif et sociétal joué par la bande dessinée pour les jeunes et les futures générations ?"


Sous la direction de Didier Pasamonik et Joël Kotek, Shoah et Bande dessinée - L’image au service de la mémoire. Denoël Graphic / Mémorial de la Shoah, 2017. 168p. couleurs format 214 x 200mm cartonné relié dos toilé. ISBN : 978-2-207-13668-3 

Du 17 septembre 2018 au 23 juin 2019
Goswin de Stassartstraat 153
2800 Malines - Belgique
Tél. : + 32 (0) 15 29 06 60
Lundi, mardi, jeudi et vendredi de 9 h à 17 h. Samedi et dimanche de 9 h 30 à 17 h

Du 19 janvier au 7 janvier 2018
Au Mémorial de la Shoah 
17, rue Geoffroy-l’Asnier. 75004 Paris
Tél. : 01 42 77 44 72
Ouverture tous les jours sauf le samedi de 10 h à 18 h et le jeudi jusqu’à 22 h
Entrée libre
Les citations sont extraites du dossier de presse.

Visuels
Partie de chasse, d'Enki Bilal (dessinateur) et Pierre Christin (scénariste), Dargaud, 1983, Collection particulière d’Enki Bilal, courtesy Casterman.

La bête est morte, d’Edmond-François Calvo (dessin), Victor Dancette et Jacques Zimmermann (scénaristes), Éditions Gallimard, novembre 1944, collection particulière.

Auschwitz, de Pascal Croci (dessinateur, scénariste), Éditions EP/Groupe Paquet, 2000.

Mickey au camp de Gurs, d'Horst Rosenthal (auteur), 1942, collection du Mémorial de la Shoah

Kent Blake of the Secret Service # 14 : “The Butcher of Wulfhausen ”, de Sam Kweskin (dessin et encre), Marvel, 1953, Collection particulière de Steven M. Bergson Sequential Art Judaica. Collection (Toronto, Canada).

Sir Arthur Benton tome 2 : Wannsee, 1942, de Stéphane Perger (dessinateur) et Tarek (scénariste), 2005, collection particulière de Tarek.

Le Journal d’Anne Frank, d’Antoine Ozanam (scénariste, co-auteur) et Nadji (dessinateur), Soleil, 2016, collection particulière d’Antoine Ozanam.

Impact n°1, mars 1955, couverture dessinée par Jack Davies. Collection de James Halperin, Heritage Auctions (HA.com), Courtesy of William M. Gaines Agent, Inc. All Rights Reserved.

Mickey au camp de Gurs, d'Horst Rosenthal (auteur), 1942, collection du Mémorial de la Shoah.

Seules contre tous, de Miriam Katin (dessinatrice, scénariste), Futuropolis, 2005, collection particulière de Miriam Katin.

La bête est morte, d’Edmond-François Calvo (dessin), Victor Dancette et Jacques Zimmermann (scénaristes), Éditions Gallimard, novembre 1944, collection particulière

Le Héros de Budapest, de Jean Graton (dessinateur) et Michel Charlier (scénariste), Dupuis, 1952, © Jean Graton/Graton Editeur

U.S.A Comics, Vol. 1 # 1, couverture de Jack Kirby, Marvel, août 1941.

Charlie Hebdo 416 cover © Maryse Wolinski

Le boxeur, de Reinhard Kleist (dessinateur, scénariste), Carterman, 2012, collection particulière de Reinhard Kleist
www.reinhard-kleist.de.

Vivre Libre ou mourir - L'autre Doisneau, de Raphaël Drommelschlager (Auteur de bandes dessinées) et Jean-Christophe Derrien (scénariste), Le Lombard, 2011, collection particulière de Raphaël Drommelschlager.

Deuxième génération ce que je n’ai pas dit à mon père, de Michel Kichka (dessinateur, scénariste), Dargaud, 2012, collection du Center for Persecuted Arts, courtesy Da

Rose Valland, capitaine des Beaux-Arts, de Catel Muller (dessinatrice), Claire Bouilhac, Emmanuelle Polack (scénaristes) et Claire Champeval (coloriste), Dupuis, 2009, Collection particulière de Catel Muller.

Deogratias, de Stassen (dessinateur, scénariste), Aire Libre, Dupuis, 2000, collection particulière Erik Deneyer - Libraire Het B-Gevaar.

Captain America Comics, Vol. 1 # 1, couverture de Joe Simon, Jack Kirby, Marvel, mars 1941.

Nous n’irons pas voir Auschwitz, de Jérémie Dres (dessinateur, scénariste), Cambourakis, 2011, collection particulière de Jérémie Dres.

Holocaust en strips
©Kazerne-Dossin

Michel-Kichka
Deuxième génération, ce que je n'ai pas dit à mon père
©Dargaud, Kichka

Holocaust en strips
©Kazerne-Dossin

A lire sur ce blog :
Monde arabe/Islam
Shoah (Holocaust)
Articles in English
Les citations proviennent du dossier de presse. Cet article a été publié les 18 août et 22 octobre 2017, 6 janvier 2018.