Citations

« Le goût de la vérité n’empêche pas la prise de parti. » (Albert Camus)
« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil. » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)

mercredi 31 juillet 2019

La Fraction Armée rouge (RAF) allemande


La Rote Armee Fraktion (Fraction Armée rouge), mouvement gauchiste terroriste allemand créé en 1968 par Andreas Baader et Ulrike Meinhof, actif de 1968 à 1998, et ayant établi des liens avec ses homologues palestiniens, notamment Septembre Noir, contre l’Etat d’Israël. Deux documentaires l'évoquent : « Une jeunesse allemande » (Eine deutsche Jugend) par Jean-Gabriel Périot et « L'Allemagne à l'heure de la RAF  » de Felix Moeller qu'Arte diffusera le 1er août 2019.

          
En 1968, en République fédérale d’Allemagne (RFA), Andreas Baader et Ulrike Meinhof fondent la Rote Armee Fraktion (Fraction Armée rouge, FAR ou RAF), mouvement gauchiste terroriste allemand, actif dans la contestation politique du régime démocratique jusqu’en 1998, année où il a opéré sa dissolution.

La FAR organise des attentats contre des grands magasins francfortois le 3 avril 1968. Arrêtés le lendemain, Andreas Baader, Gudrun Ensslin, Thorwald Proll et Horst Söhnlein sont condamnés le 31 octobre 1968 à trois ans de prison. Bénéficiant de la libération provisoire le 13 juin 1969, ils entrent dans la clandestinité. Baader est arrêté dès avril 1970, s’évade en mai...

Le 5 juin 1970, Agit 883 publie le texte « Bâtir l’armée rouge », insistant sur le caractère indispensable de la violence et promouvant la guérilla urbaine : « Favoriser la lutte des classes - Organiser le prolétariat - Commencer la résistance armée ». 

Les victimes de la FAR : des policiers allemands et néerlandais, des soldats américains, des attachés de l’ambassade de RFA à Stockholm (Suède), un procureur général et son chauffeur, un directeur de banque, Hanns Martin Schleyer, représentant du patronat allemand et ancien nazi, des douaniers hollandais, une cliente de banque tuée lors d’un braquage, etc.

En 1974, après s’être rendu à la prison où est détenu Baader à Stuttgart, le philosophe Jean-Paul Sartre s’indigne, lors d’une conférence de presse, des conditions d’emprisonnement des dirigeants de la FAR dans le quartier de haute sécurité de Stammheim. Mais il a confié à Daniel Cohn Bendit combien il trouvait Baader « con ».

Le 6 mai 1976, Ulrike Meinhoff se pend dans sa cellule.

Le 18 octobre 1977, les gardiens de la prison de Stammheim, à Stuttgart, découvrent Andreas Baader, âgé de 34 ans, Gudrun Ensslin, âgé de 34 ans, Jan-Carl Raspe, âgé de 32 ans, et Irmgard Möller, quatre membres de la FAR, inanimés dans leurs cellules du 7e étage de cette prison. Seule Irmgard Möller survit. Les trois autres succombent à leurs blessures par armes à feu ou pendaison. La police conclut à des tentatives de suicides. Ce même jour, la FAR tue Hanns Martin Schleyer qu’elle avait enlevé et séquestrait depuis le 5 septembre. Via Libération, la FAR informe que son cadavre se trouve à Mulhouse, en France. Peu auparavant, l’unité antiterroriste allemande GSG9 avait libéré à Mogadiscio (Somalie) les 91 otages du Boeing de la Lufthansa en tuant trois terroristes du commando « Martyr Halimeh » qui avait réclamé la libération des quatre détenus de la FAR.

« Une jeunesse allemande » 
« Une jeunesse allemande » (Eine deutsche Jugend) est un documentaire franco-allemand réalisé par Jean-Gabriel Périot (2016). « Un poignant et magistral récit en archives qui fait résonner au présent le choix de la lutte armée, après 1968, par une frange de la jeunesse allemande en révolte. »

« Quand je repense aujourd'hui, trente ans après, à l'automne 1977, je ne crois pas que notre attitude ait été erronée. Je n'en suis pas moins conscient que nous portons une part de responsabilité dans la mort de Hanns-Martin Schleyer », a écrit l'ancien chancelier Helmut Schmidt dans Ausser Dienst (éd. Siedler, Munich).

Ancien ministre vert des Affaires étrangères, Joschka Fischer, « qui, au début des années 1970, fit partie du milieu « alternatif » de Francfort, a expliqué qu'il comprit l'importance de la renonciation à la violence quand les membres du commando de Mogadiscio commencèrent à trier les passagers juifs et les non-juifs ».

Quant à Karl-Heinz Dellwo, il a participé à l’âge de 23 ans à la prise d’otages à l’ambassade de RFA à Stockholm en 1975. Il a été condamné en 1977 à une « double perpétuité » et a été libéré au terme de vingt ans de prison. A Hambourg, il dirige une société de production de films documentaires et a fréquenté les milieux altermondialistes. En 2007, il a expliqué son engagement par le contexte politique en RFA : mort de Benno Ohnesorg, étudiant tué par un policier en 1967 lors d'une manifestation contre la venue du Chah Mohammad Reza Pahlavi à Berlin-Ouest, « dialogue impossible entre les générations dans un pays sortant à peine de la dictature » nazie. 

« On a l'air de considérer que nous vivions alors dans une société heureuse et satisfaisante, comme s'il n'y avait pas eu de guerre du Vietnam ni de colonialisme, comme si la République fédérale n'avait pas été créée sur une histoire criminelle et comme si presque tous les nazis n'avaient pas été intégrés dans la nouvelle société. Un des aspects de la RAF est que nous avons voulu mener la résistance au nazisme que nos parents n'avaient pas faite. Je ne cherche pas à me justifier. Chaque mort était de trop et la violence révolutionnaire reste de la violence, mais je refuse d'entrer dans un débat qui renierait l'Histoire... Dans les années 1960, les mouvements de libération étaient tous liés à la lutte armée : la Fraction armée rouge n'est pas tombée du ciel. Il y a eu des actions, lors de la lutte armée, qui étaient incontestablement fausses et illégitimes et dont on doit avoir honte aujourd'hui. Mais nous avons passé des décennies en prison pour cela. Aujourd'hui, des journalistes m'appellent et, sans même s'être présentés, me demandent par trois fois si je regrette. Que nous ayons purgé de lourdes peines de prison ne leur suffit pas. Comme si nous en étions sortis intacts, ils veulent encore nous casser moralement - ce que je ne peux ni ne veux accepter », a confié Karl-Heinz Dellwo, ancien membre de la RAF, à L’Express (22 mars 2007). Sous le nazisme, son père a été chassé du lycée : il avait pour mère une « demi-juive ».

Le 19 février 2016, Dieter Dehm, député du parti antilibéral Die Linke, « a reconnu dans le quotidien Bild que Christian Klar », ancien membre de la « deuxième génération » de la FAR, entré en clandestinité en 1976, arrêté en 1982, condamné en 1985 notamment pour neuf assassinats et détenu en prison pendant 26 ans, libéré en 2008, « travaillait pour lui depuis plusieurs années afin de gérer sur le plan technique son site internet et d'autres contenus en ligne, et qu'il lui avait donné à ce titre plusieurs fois accès à la chambre des députés à Berlin, le Bundestag ». Il a ainsi motivé son recrutement : « Christian Klar est aujourd'hui un citoyen comme les autres, il a effectué sa peine et depuis sa sortie de prison il ne s'est rendu coupable de rien ». Une révélation qui a suscité une polémique outre-Rhin.


« Années de plomb »

« Une jeunesse allemande s'ouvre sur une question, en voix off, de Godard : « Est-ce qu'il est encore possible de faire des images aujourd'hui, en Allemagne ? » Il se clôt sur des extraits du film L'Allemagne en automne, réalisé en 1978 par Fassbinder sous le choc de la mort en prison, officiellement par suicide, d'Andreas Baader et de Gudrun Esslin, deux des membres de la Rote Armee Fraktion (Fraction Armée rouge, RAF). Le cinéaste s'y met en scène, hors de lui, face à sa propre mère, laquelle professe son désir d'un « dirigeant autoritaire qui serait bon, aimable et raisonnable ».

« Entre ces deux séquences, Jean-Gabriel Périot déploie l'histoire, racontée d'abord par leurs images et leurs mots, puis, à partir du moment où la République fédérale allemande (RFA) a fait d'eux les ennemis publics absolus, par les journaux et reportages télévisés, de quelques-unes des figures de la RAF : Ulrike Meinhof, la journaliste au verbe clair, qui met brillamment en cause l'ordre établi, dans le mensuel de gauche Konkret et à la télévision, ou Holger Meins, l'émule de Dziga Vertov, qui avec ses camarades de la DFFB, l'école de cinéma de Berlin inaugurée en 1966, documente la révolte des étudiants et la répression policière ». 

Il « met en scène des films d'abord joyeusement combatifs, puis de plus en plus rageurs, où apparaissent aussi Baader et Esslin, ou encore Horst Mahler, l'avocat socialiste qui ferraille contre l'État policier dans les prétoires ».

« D'une intensité constante, le montage magistral des archives, dépourvu de tout commentaire, met en évidence la répression et la surdité opposées par le pouvoir et sa police, appuyés par les médias, notamment le tout-puissant groupe Springer, à la rébellion d'une partie de la jeunesse ». 

« Vingt ans après la chute du nazisme, celle-ci dénonce l'amnésie historique et l'injustice sociale qui fondent le miracle économique, et crie dans la rue sa colère contre les faux-semblants de la démocratie ». 

« En montrant combien l'aventure sanglante des leaders de la RAF fut aussi la conséquence de cette violence d'État, Jean-Gabriel Périot en restaure la dimension tragique. Il fait aussi résonner au présent la force intacte de cette révolte et le poids de son échec ».

« La singularité de la RAF, c’est qu’elle avait fabriqué des images. Meinhof était une journaliste de télévision en plus de la presse écrite, Holger Meins était réalisateur, Gudrun Ensslin avait joué dans un film… Je n’ai pas eu besoin de l’écrire ou de la penser comme telle, mais il est indéniable que ce qui m’a touché, c’est le côté tragique de cette histoire. Sa part de mythologie, de tragédie grecque : avec des enfants qui vont mourir, à cause de leurs pères et de cette histoire du nazisme qui les dépasse. Car il s’agit d’une génération d’enfants auxquels on a montré Nuit et brouillard de Resnais et qui, une fois revenus à la maison, ont forcément questionné leurs parents », a déclaré le réalisateur (Télérama, 15 octobre 2015).

Et de poursuivre : « Il y a une dimension de gâchis terrible, à mes yeux très incarnée dans les dernières images d’archives de Ulrike Meinhof, deux mois avant la fondation de la RAF, où elle apparaît très atteinte. Sur son visage et dans la manière dont elle parle, quelque chose a changé. Physiquement, on sent que rien n’a marché dans tout ce qu’elle a entrepris jusque-là, qu’elle est découragée, qu’elle porte de grandes failles. Se profile alors très nettement un moment de crise, d’impasse qui va se révéler tragique ».

Ce documentaire a été présenté en particulier au Festival international du film documentaire Docaviv  en Israël.

« L'Allemagne à l'heure de la RAF  » 
Arte diffusera le 1er août 2019 « L'Allemagne à l'heure de la RAF » (Sympathisanten. Unser deutscher Herbst) de Felix Moeller, documentariste auteur des "Films interdits du IIIe Reich". « Plongée dans les mémoires des "sympathisants" de la Rote Armee Fraktion (RAF) : des artistes, intellectuels ou religieux accusés de complaisance avec la "bande à Baader", violemment traqués par l’État ouest-allemand et les médias ». Parmi les personnalités interviewées : Margarethe von Trotta, mère du réalisateur, Volker Schlöndorff, Peter Schneider, Marius Müller-Westernhagen, Daniel Cohn-Bendit.

« Dans les années 1970, la Rote Armee Fraktion (la RAF, Fraction armée rouge), organisation d’extrême gauche, choisit la lutte armée pour s’opposer au pouvoir ouest-allemand, au libéralisme et à l’impérialisme américain. Dans un pays qui peine encore à assumer son passé nazi, des personnalités de gauche, assimilées à des "sympathisants" de la RAF, sont alors pourchassées par le gouvernement et les médias, dont le tout-puissant groupe de presse Springer. Inventée par les journaux, cette étiquette (un néologisme en allemand) instaure dans le pays un virulent climat de délation. Comme le prix Nobel de littérature Heinrich Böll, Margarethe von Trotta et Volker Schlöndorff, figures de proue du cinéma politique allemand et par ailleurs mère et beau-père du réalisateur Felix Moeller, ont été accusés de faire le lit de l’organisation terroriste. »

« Construit autour des carnets personnels de Margarethe von Trotta, le film éclaire sous un angle inédit les "années de plomb" allemandes en brossant le portrait d’une génération de partisans de gauche, déchirée entre ses idéaux révolutionnaires et ses doutes vis-à-vis de la lutte armée. Nourri de nombreuses images d’archives et de témoignages – ceux des deux cinéastes, mais aussi de Daniel Cohn-Bendit, René Böll, fils du prix Nobel, Peter Schneider, écrivain et d'anciens membres de la RAF –, le film retrace avec acuité la rage contestataire d’une époque, la chasse aux sorcières menée contre les militants de gauche et le climat de violence qui pesait sur la société allemande, sans occulter les stratégies de manipulation de la "bande à Baader" et les raisons de son échec. »

Israël
La FAR a noué des relations avec les terroristes palestiniens, notamment avec Septembre Noir, contre l’Etat d’Israël. 

Ses membres s’entraînaient dans les camps du FPLP (Front populaire de libération de la Palestine), ont participé au détournement de l’avion d’Air France à Entebbe en juin 1976… 

Lors de la prise d’otages durant les Jeux olympiques de Munich 1972, les terroristes palestiniens ont exigé notamment la libération de terroristes de la FAR emprisonnés.

« Le terrorisme de gauche aurait existé en Allemagne, même sans le soutien des Palestiniens. Les contacts n'en ont pas moins été réels : débutant en 1969-1970, ils se sont poursuivis pendant toute la durée de la lutte armée en Allemagne jusqu'aux années 90. Des militants des futurs groupes de l'ultragauche se sont rendus en Jordanie, au cours des étés 1969 et 1970, pour y suivre des camps d'entraînement à la lutte armée. A l'autre bout de la chaîne, une terroriste de la RAF a fourni une assistance logistique à un groupe palestinien auteur de » l'attaque près de l’aéroport de Budapest (Hongrie), en 1991, d'un bus de Juifs russes souhaitant faire leur aliyah, a déclaré à Libération  Thomas Skelton-Robinson, historien britannique, un des auteurs de l'ouvrage collectif La RAF et le terrorisme de gauche.

Et de préciser : « Des liens existaient aussi avec des pays tels que l'Algérie, la Libye, la Syrie, le Yémen du sud et surtout l'Irak jusqu'en 1979. Ces pays ont moins soutenu le terrorisme de gauche allemand que l'action des alliés palestiniens de ces terroristes. Mais ils savaient ce qu'ils faisaient et des témoins parlent de contacts directs entre certains membres de la RAF et les services de renseignement irakiens par exemple. Ces pays ont d'ailleurs soutenu toutes sortes de groupes du terrorisme international. L'Algérie, par exemple, a soutenu les Black-Panthers au début des années 70, la Libye a soutenu l'IRA [Armée républicaine irlandaise, ndlr]. Les terroristes de gauche allemand se sont retrouvés, à leur insu, impliqués dans de complexes conflits et querelles d'intérêt qui les dépassaient. En Allemagne, nombre de militants de la lutte armée venaient des mouvements pacifistes et avaient refusé de faire leur service militaire. Il leur fallait acquérir l'expérience de la lutte armée. Par ailleurs, les groupes terroristes allemands se considéraient comme une part d'un vaste mouvement anti-impérialiste… Un groupuscule a commis un attentat raté contre des locaux de la communauté juive de Berlin, le 9 novembre 1969, jour anniversaire de la Nuit de cristal. L'action a été justifiée après coup dans un appel critiquant la position dominante de la gauche allemande de l'époque : «La Palestine est pour la RFA et l'Europe ce que le Vietnam est aux Américains». Ulricke Meinhof a également pris position en septembre 1972 dans un long article après le massacre des athlètes israéliens de Munich appelant Moshe Dayan « le Himmler » d'Israël. Mais le plus souvent, les terroristes allemands, dans un pays hanté par l'Holocauste, se sont arrangés pour ne pas avoir à se justifier de ces crimes contre des juifs. Ils ne se considéraient pas comme antisémites, mais comme « antisionistes ». La différence est ténue lorsque des terroristes allemands séparent les juifs des autres otages lors d'un détournement d'avion en 1976. Dès le début des années 80, les groupes allemands, tout comme leur principal soutien arabe, le FPLP-SC [Front de libération de la Palestine-Commandement spécial], ne sont plus les bienvenus en Irak après l'arrivée au pouvoir de Saddam Hussein en 1979. Ne subsistent que des liens épars, avec quelques terroristes isolés, comme Carlos. Mais de nombreux membres de la RAF trouvent refuge en RDA (République démocratique d’Allemagne). On suppose que l'Allemagne de l'Est a proposé cette solution pour rendre service aux groupes palestiniens. Il ne faut pas oublier que l'Union soviétique a longuement soutenu les groupes palestiniens, qu'elle a utilisés comme source d'information sur le Moyen Orient ». 


CHRONOLOGIE
(Le Monde, 25 octobre 2007)

1968.Premiers attentats matériels.

1970. Premier mort. Un policier est tué lors d'une action pour libérer Andreas Baader, en prison.

1972. Arrestation d'Andreas Baader et Ulrike Meinhof, les deux leaders de la RAF.

1977. Après une série d'assassinats, la RAF enlève le 5 septembre le patron des patrons ouest-allemands Hanns Martin Schleyer, pour demander la libération de ses chefs. Le 13 octobre, un avion de la Lufthansa est détourné dans le même but. L'échec de l'opération, le 18 octobre, conduit au suicide en prison des fondateurs de la RAF et à l'assassinat de Schleyer.

1998. Dissolution officielle.


« L'Allemagne à l'heure de la RAF » de Felix Moeller
Allemagne,  Blueprint Film, Rundfunk Berlin-Brandenburg (RBB), Südwestrundfunk (SWR), 2018, 90 min
Sur Arte le 1 août 2019 à 02 h
Visuels : © Börres Weiffenbach/Blueprint Film

« Une jeunesse allemande » par Jean-Gabriel Périot
Allemagne, France, 2016, 93 min

Visuels :
Studentenprotest
Als die dffb besetzt wurde, wurde sie umbenannt in Dziga-Vertov-Akademie
Holger Meins bei der Eröffnung der Deutschen Film- und Fernsehakademie Berlin (dffb) durch Willy Brandt
Ulrike Meinhof zu Gast in der Talk-Runde "?Die ausgehöhlte Autorität?"
Filmausschnitt aus ?"The Green Beret?" von Carlos Bustamante aus dem Jahr 1968
Ausschnitt aus einem Übungsfilm für ein dffb-Kameraseminar: „Farbtest. Die Rote Fahne“ von Gerd Conradt (1968)
© W-film Distribution/Local Films

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Articles in English 
Les citations sur le documentaire proviennent d'Arte. Cet article a été publié le 23 mai 2018.

lundi 29 juillet 2019

« Le procès » par Sergei Loznitsa


Arte diffusera le 30 juillet 2019 « Le procès » (Der Prozess ; The Trial ; Process) par Sergei Loznitsa. « En 1930, un procès stalinien filmé au plus près des accusés. Grâce aux extraordinaires images d'archives récupérées par le réalisateur ukrainien Sergei Loznitsa ("Une femme douce"), une immersion dans la machine à propagande du régime soviétique. »


« Le procès » par Sergei Loznitsa 
Sergueï Eisenstein (1898-1948) 
« Ivan le Terrible » par Sergej M. Eisenstein

Né en 1964 en Biélorussie, Sergei Loznitsa a grandi à Kiev, en Ukraine. Diplômé en mathématiques, cet ingénieur est employé comme scientifique à l'Institut de Cybernétique de 1987 à 1991. Il traduit aussi des oeuvres du japonais au russe.

« À l'âge de 24 ans, j'ai ressenti soudain le besoin de faire, dans ma vie, quelque chose de sérieux et d'important. J'avais fait des études de mathématiques, j'avais un métier, mais je ne me sentais pas concerné, ça me passait au-dessus de la tête, si je puis dire. J'ai lu beaucoup pendant ma jeunesse, et peut-être que ces multitudes de textes se sont accumulés en moi et ont déclenché une réaction en chaîne... Je me suis senti poussé vers l'éducation des lettres et des arts. J'avais le choix entre la littérature, l'histoire ou le cinéma. La première faculté que j'ai visitée à Moscou était l'Institut d’État pour le cinéma. J'y suis resté. Et il m'a fallu sept ans pour découvrir que j'avais fait le bon choix », a-t-il expliqué.

Diplômé, il réalise, en 2000, des films documentaires à Saint-Pétersbourg dont le court-métrage La Station, remarqué par la critique. Il reçoit, la même année, une bourse du programme Nipkow à Berlin. En 2001, il se fixe, avec sa famille, en Allemagne.

« Je pense qu’il est nécessaire pour un cinéaste, ou tout artiste, d’établir une distance avec le sujet dont il traite. C’est ce que Victor Chklovski appelle "otstranenie" qui inspira à Brecht le concept de "distanciation". C’est une étape nécessaire pour contrôler sa matière, sinon l’émotion prend le dessus et les puissances de la raison et de la création sont mises en péril. Il faut toujours faire un pas de côté, ce qui suppose une certaine duplicité ou une fracture de la personnalité. En physique quantique, c’est que l’on appelle le principe de superposition », a-t-il précisé.

En 2006, ce réalisateur est distingué par un Nika du meilleur film documentaire pour Blokada sur le siège de Léningrad au cours de la Seconde Guerre mondiale.

Ses trois longs-métrages ont tous été sélectionnés en compétition officielle au Festival de Cannes : My Joy pour le Festival de Cannes 2010, Dans la brume pour le Festival de Cannes 2012 (Prix FIPRESCI de la critique internationale) et Une femme douce pour le Festival de Cannes 2017.

Sergei Loznitsa enseigne à l'École du nouveau cinéma de Moscou créée en 2012.

Dans sa filmographie : des documentaires et des films dramatiques. Citons Den’ Pobedy (2018), Une femme douce (2017), Austerlitz (2016), The Old Jewish Cemetery (2015) sur le premier cimetière juif de Riga "ouvert en 1725 et lieu d'enterrements jusque dans les années 1930. Après l'invasion de Riga en 1941 par des troupes allemandes nazies, ce cimetière a été transformé en site de fosses communes pour les plus de mille Juifs tués dans les rues et immeubles du ghetto de Riga. Après la Deuxième Guerre mondiale, de nombreuses pierres tombales du cimetière ont été enlevées et utilisées comme matériau de construction. Dans les années 1960, le site a été rasé et renommé "Le Parc des Brigades communistes". En 1992, le parc a été appelé "Le Vieux cimetière juif". Actuellement, le parc, situé dans un des quartiers les plus pauvres de la ville, surnommé Maskachka (Maskava est le nom de Moscou en letton), est un endroit populaire pour les ivrognes, les enfants et les touristes américains. The Old Jewish Cemetery est dédié à la mémoire des Juifs de Riga".

Le Procès a été présenté à la 75e Mostra de Venise, hors compétition.

 « Moscou 1930. Ils sont ingénieurs, scientifiques ou économistes, sur le banc des accusés d'un procès public retentissant. Huit cadres haut placés dans l’administration soviétique, soupçonnés d'avoir participé à une "organisation contre-révolutionnaire". 

« Le Parti industriel aurait tenté de saboter l'économie en freinant l'essor industriel ou l'approvisionnement dans certaines villes. Son but : démontrer la faillite du pouvoir, et tenter de le renverser, par le soulèvement des masses et avec l'aide de soutiens étrangers, dont Raymond Poincaré ». 

« Un à un, les prévenus prennent la parole, reconnaissent leurs responsabilités. Leurs actes de contrition se doublent d'un appel à la clémence. Une session sans mauvaise surprise pour le juge Vychinski, sauf que… »

« … Si le procès est vrai, l'histoire est fausse. Le Parti industriel n'a jamais existé et les accusés n'ont rien saboté. Ils sont pour leur malheur les jouets d'une purge stalinienne, orchestrée par la Guépéou, la police politique soviétique ». 

« Grâce aux extraordinaires images d'archives récupérées par le réalisateur ukrainien Sergei Loznitsa (Dans la brume), c'est le cœur d'une terrifiante machine de simulacre et de propagande qui est ici révélé ». 

« Le procès, qui a duré plus d'une semaine, a été filmé de bout en bout ». 

« Sans commentaire, sans intervenant extérieur, le film nous le restitue au plus près, en condensé, faisant de chaque spectateur un témoin privilégié ». 

« Visages blêmes des accusés, voix chancelantes, moues marmoréennes du juge et longs plans sur le public (qui applaudit le jugement) procèdent d'une dramatisation glaçante ». 

« La justice comme un spectacle édifiant au service d'un pouvoir totalitaire ».


« Le procès » par Sergei Loznitsa 
Pays-Bas, Atoms & Void, Wild at Art, 2018, 124 min
Sur Arte le 30 juillet 2019 à 0 h 55
Visuels : Images d'archives montrant les procès des " dissidents" et " traîtres" à la révolution bolchévique durant les années 20 et 30 dans " Le procès" (2018) de Sergei Loznitsa
© Sergei Loznitsa/ Atoms & Void

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Les citations proviennent d'Arte.

dimanche 28 juillet 2019

« Les films interdits du IIIe Reich » de Felix Moeller


 « Les films interdits du IIIe Reich » (Verbotene Filme, Das Erbe des Nazi-Kinos) est un documentaire de Felix Moeller (2013). Un quart des films réalisés de 1933 à 1945, sous le IIIe Reich, ont été interdits par les Alliés en 1945. Environ quarante demeurent soustraits à toute projection publique. Un débat concerne la levée de ces prohibitions. Le 29 juillet 2019, Arte diffusera "La Paloma" (Große Freiheit Nr.7) de Helmut Käutner. Un film interdit en Allemagne par Goebbels. 
Le cinéma est « l’un des moyens de manipulation des masses les plus modernes », a déclaré  en 1934 Joseph Goebbels, ministre du Reich à l’Éducation du peuple et à la Propagande (1933-1945), et amateur comme Hitler de films.

Sous le joug nazi (1933-1945), de nombreux artistes – Fritz Lang, Eugen Schüfftan, Peter Lorre, Conrad Veidt, Robert Siodmak, Max Ophüls, etc. - fuient l’Allemagne, et le cinéma allemand fait l’objet d’un contrôle particulièrement étroit : aryanisation, étatisation des structures productives, placement sous l’autorité de Joseph Goebbels qui intervient dans l’écriture de scénarios, soumis à diverses étapes de censures, et le choix des artistes, etc. 

Conscients de la faible adhésion du public à des films  véhiculant grossièrement la propagande nazie, les dirigeants allemands tolèrent la diversification des genres, tout en favorisant les films à grand spectacle ou historiques - Kolberg (1944) insuffle le patriotisme combatif en évoquant les batailles napoléoniennes - ou de divertissement (comédies sentimentales), et en veillant à distiller leur idéologie antisémite, anglophobe.


Par le nombre de films produits annuellement, le cinéma allemand figure parmi les premiers au monde. Au fil des conquêtes du IIIe Reich, leur diffusion croit dans l’Europe sous férule nazie. S’ajoutent des atouts techniques - studios berlinois de la UFA à Babelsberg, profusion de moyens techniques offerts à Leni Riefenstahl, pellicules en couleurs (Agfacolor), etc. – et artistiques : stars - Zarah Leander, actrice et chanteuse suédoise, starisée dans les rôles de femmes fatales (Paramatta, bagne de femmes, Zu Neuen Ufern, de Detlef Sierck (futur Douglas Sirk), 1937) - de nombreux artistes demeurent dans le IIIe Reich : Carl Froelich, Fritz Arno Wagner, Phil Jutzi, Magda Schneider et Wolf Albach-Retty, parents de la future Romy Schneider, etc.

En 1943, plus d'un milliard d'entrées sont comptabilisées dans les salles de cinéma.

Parmi les plus célèbres films allemands produits sous le IIIe Reich : Les Dieux du stade (Olympia), documentaire en deux parties de Leni Riefenstahl (1938) sur les Jeux olympiques d'été de 1936, Le Juif Süss, succès populaire et antisémite de Veit Harlan (1940) avec Heinrich George, ancien comédien communiste qui a joué aussi dans Kolberg (1945), Les Aventures fantastiques du baron Münchhausen (Münchhausen) de Josef von Báky (1943), Theresienstadt. Ein Dokumentarfilm aus dem jüdischen Siedlungsgebiet (Theresienstadt. Un documentaire sur la zone de peuplement juif), célèbre sous le titre apocryphe Der Führer schenkt den Juden eine Stadt (Le Führer offre une ville aux Juifs), film tourné en 1944 par Kurt Gerron sur ordre des autorités nazies et terminé en 1945 par Karel Pečený.


« Violemment antisémites (Le Juif Süss, Jud Süß) ou anglophobes (Le président Krüger, Ohm Krüger, de Hans Steinhoff, Karl Anton et Herbert Maisch, 1941) - "La plus belle réussite de toute la guerre" (Goebbels) -, "légitimant l'élimination des handicapés (Suis-je un assassin ?, Ich klage an, réalisé par Wolfgang Liebeneiner) ou justifiant a posteriori l'invasion de la Pologne (Heimkehr), certains des films produits  par le IIIe Reich sous l’égide de Goebbels étaient d'abord des moyens de propagande nazis ». 

« Relevant des grands genres du cinéma populaire, du mélo à la fresque historique, et ayant bénéficié parfois de budgets colossaux, 300 des 1 200 longs métrages tournés entre 1933 et 1945 ont été interdits de diffusion par les Alliés »  après la Deuxième Guerre mondiale, dont deux films d'Emil Jannings. Souvent en nitrate,  ces films sont archivés dans des bunkers près de Berlin. Ils sont donc doublement "explosifs". Régulièrement, des commissions d'experts visionnent ces films, débattent sur leur éventuelle projection publique, etc.

Difficile pour un gouvernement allemand de paraître vouloir remettre dans les circuits officiels ce "cinéma brun" incitant notamment à la haine des Juifs.

Pour une Israélienne, ce serait la "politique de l'armée israélienne", et non Le Juif Süss, qui constituerait un carburant à la haine des Juifs. Pour un autre spectateur israélien, c'est un "symbole nazi"... Certaines des personnes interviewées proposent des règles de présentation pour certains films.

« Aujourd'hui, une quarantaine d'entre eux sont toujours concernés par l'interdiction. Strictement encadrée, la projection des plus problématiques se fait en séances publiques précédées d'une présentation et suivies d'un débat. Évaluer leur pouvoir de nuisance, notamment auprès des jeunes, demeure une épineuse question. Mais certains plaident pour que ces précautions soient désormais levées. Felix Moeller  analyse les tenants et les aboutissants d'un débat encore loin d'être tranché ».

"La Paloma"
Le 29 juillet 2019, Arte diffusera "La Paloma" (Große Freiheit Nr.7) de Helmut Käutner. Avec Hans Albers, les amours d'un matelot dans un film tourné en Allemagne en 1944. Tenant du réalisme poétique, Helmut Käutner a toujours refusé les thèmes chers aux nazis pour réaliser des films intimistes, axés sur des gens simples qui se moquent de la morale dominante. Cette histoire de matelots dans une ville presque anéantie par les bombes alliées, déplut fort à Goebbels qui interdit le film" en Allemagne. Le film est distribué en Suède. Les Alliés autorisent la diffusion du film.

"Ancien marin, Hannes Kröger chante à L’hippodrome, un cabaret à matelots de Hambourg. Avant de mourir, son frère lui demande de retrouver Gisa, une jeune fille qu’il avait séduite et abandonnée. Hannes en tombe désespérément amoureux..."

"Tenant du réalisme poétique, Helmut Käutner a toujours refusé les thèmes chers aux nazis pour produire des films intimistes, axés sur des gens simples qui se moquent de la morale dominante. Le tournage de La Paloma débute à Hambourg, mais doit être interrompu suite aux attaques aériennes des Alliés. Transférée dans les studios de Berlin, l’équipe doit fuir une nouvelle fois et terminer le film à Prague".

"Cette histoire d’un marginal à l’heure de la guerre totale, ces amourettes de matelots dans une ville presque anéantie par les bombes alliées, déplaisent fort à Goebbels qui interdit le film. Helmut Käutner, qui travaillait pour la première fois en couleur, utilise avec beaucoup de subtilité la pellicule Agfa, et ses teintes pastel reflètent à merveille l’ambiance du port de Hambourg et la mélancolie des personnages.

"Hans Albers, star du muet puis du parlant avec L'ange bleu, de Josef von Sternberg, trouve ici l'un de ses plus grands rôles et finit d'asseoir sa réputation. Il sera, durant quatre décennies, l'un des acteurs les plus populaires d'Allemagne." Comédien et chanteur, Hans Albers (1891-1960) a maintenu aussi longtemps qu'il l'a pu sa relation amoureuse avec l'actrice juive née en Autriche, Hansi Burg (1898-1975), fille du célèbre comédien allemand Eugen Burg (1871-1944), mort au camp de Theresienstadt ou Terezín. Le couple vivait en Bavière. Mais en 1939, Hansi Burg s'est réfugiée en Suisse, puis en Grande-Bretagne. Hans Albers est parvenu à lui envoyer une aide financière. Après la Deuxième Guerre mondiale, Hansi Burg revient en Allemagne en portant l'uniforme britannique. Et le couple s'est reformé.


"La Paloma" de Helmut Käutner
Scénario : Helmut Käutner, Richard Nicolas
Production : Terra-Filmkunst
Producteur/-trice : Hans Tost
Image : Werner Krien
Montage : Anneliese Schönnenbeck
Musique : Werner Eisbrenner
Avec Hans Albers, Ilse Werner, Hans Söhnker, Hilde Hildebrand, Gustav Knuth
Allemagne, 1944
Sur Arte le 29 juillet 2019 à 20 h 50
Visuels : © FWMS

« Les films interdits du IIIe Reich » de Felix Moeller
2013, 53 min
Sur Arte les 17 juin à 22 h 55 et 27 juin 2015 à 5 h 40, 17 juin 2016 à 22 h 45, le 4 décembre 2017 à 23 h 10.
Visuels : © RBB/Blueprint Film

Articles sur ce blog concernant :
Les citations proviennent d'Arte. Cet article a été publié le 16 juin 2015, puis les 18 août 2016 et 4 décembre 2017.

« Les sirènes de l’Hakoah » de Yaron Zilberman



« Les sirènes de l’Hakoah » (« WatermarksY ») est le premier film (2004), un  documentaire passionnant primé du réalisateur franco-israélien Yaron Zilberman. Celui-ci retrace l’histoire méconnue de l’Hakoah, club sportif Juif et sioniste de Vienne fondé en 1909 en réaction à l’antisémitisme en Autriche. Il y mêle des archives et les témoignages de sept anciennes championnes de ce club légendaire qui, ayant fui l’Autriche en 1938 lors de l’Anschluss (Ndlr : annexion de l’Autriche par l'Allemagne nazie), y reviennent en 2004. Les championnats du monde de natation se déroulent à Gwangju, en Corée du sud, du 21 au 28 juillet 2019.



« Hakoah » ! Tel un cri de ralliement ou d’encouragement, ce mot signifie « force » en hébreu.


Et il en a fallu à ces sportifs Juifs pour participer à des compétitions dans l’atmosphère antijuive qui prévalait en Autriche et dans nombre de pays européens de l’entre-deux guerres.


L’âge d’or de l’équipe de football
Comme de nombreux clubs autrichiens ont adopté le « paragraphe aryen » interdisant leur accès aux Juifs, Fritz « Beda » Löhner, célèbre librettiste d’opérette, et Ignaz Herman Körner, dentiste éminent, fondent en 1909 un club sportif Juif sioniste, l’Hakoah, pour « populariser le sport dans une communauté célèbre pour ses éminents intellectuels et artistes - Freud, Mahler, Zweig... » et modifier ainsi l’image des Juifs. Ils sont influencés par l’idée de Max Nordau sur « le judaïsme des muscles » (Muskeljudentum).


Ils commencent par une équipe de football qui participe à des matches régionaux. En dix ans, cette équipe se hisse au niveau national, puis gagne en 1923 sur le tenant du titre, West Ham United, sur le sol britannique, par un mémorable 5-0.


Parmi les sportifs de l’Hakoah : Jozsef Eisenhoffer, Sandor Fabian, Richard Fried, Max Gold, Max Grunwald, Jozsef Grunfeld, Bela Guttmann, Alois Hess, Moritz Hausler, “ Fuss” Heinrich, Norbert Katz, Alexander Nemes-Neufeld, Egon Pollak, Max Scheuer, Alfred Schoenfeld, Erno Schwarz, Joseph Stross, Jacob Wagner et Max Wortmann.


Avec 6 000 membres actifs, l’Hakoah dispose d'un stade de football qui attire 25 000 supporters.


En 1925, les footballeurs de l’Hakoah remportent le titre de champion d’Autriche.


Suscitant la fierté des Juifs d’Europe, l’équipe de football de l'Hakoah fait une tournée aux Etats-Unis en 1927. Elle impressionne tant les clubs américains que ceux-ci adressent aux footballeurs de l’Hakoah des propositions intéressantes. Sur les 11 joueurs, 9 acceptent et demeurent dans le Nouveau monde. Des joueurs autrichiens créent le New York Hakoah, puis l’Hakoah Tel-Aviv.


Ce qui marque la fin de l’âge d’or de l’équipe de football, et le début d’une nouvelle ère : l’essor de l’équipe de natation féminine « devenue le porte-drapeau de l’Hakoah. Dans les années 30, la natation était l’un des sports phares en Autriche. Les bons nageurs étaient élevés au rang de stars ».


Dans ce club de Vienne, ville où vit une communauté Juive d'environ 200 000 âmes – approximativement 10% des Viennois -, on peut pratiquer le football, le water-polo, la lutte…


Le niveau de ce club sportif ? Dans certaines compétitions, plus de 90% des sportifs de l’équipe autrichienne proviennent de l’Hakoah.


« The Jewish Swim Team »
Dans les années 1920, les foules se rassemblent pour assister aux matches de football, baseball, tennis et à toutes sortes de courses.


A Vienne, plus d’un demi million de spectateurs se réunissent sur les rives du Danube pour voir le vainqueur des 7 km de natation.


Durant douze années consécutives, deux nageuses de l’Hakoah dominent cette compétition : Hedi Bienenfeld, en brasse, et Fritzi Löwy, bohémienne, lesbienne, nageuse au mental d’acier, en nage libre.


Célèbre mannequin admirée pour sa beauté et sa personnalité flamboyante, Hedi Bienenfeld est l’une des premières stars féminines de l’histoire sportive moderne. Elle incite nombre de jeunes filles Juives à rejoindre l’Hakoah. En 1930, elle épouse Zsigo Wertheimer, talentueux entraîneur et artisan du succès légendaire de l’équipe des sirènes de l’Hakoah.


Celles-ci veulent prouver qu’elles peuvent faire mieux que leurs rivales et collectionnent les médailles. Pour en témoigner, des treize nageuses encore en vie, le réalisateur en retient huit : Greta Wertheimer-Stanton, du New Jersey, Anni Lampl de Los Angeles, Nanne Winter-Selinger de New York, Ann Marie Pick-Pisker de Londres, les deux sœurs Hanni Deutsch-Lux et Judith Deutsch-Haspel, Elisheva Schmidt-Zusz et Trude Platzek-Hirschler d’Israël, co-présidente des vétérans de l’Hakoa.


En 1935, les équipes – water-polo, natation - de l’Hakoah embarquent à Trieste pour rejoindre Haïfa et participer aux IIes Maccabiades. A ces « Jeux olympiques » Juifs qui se tiennent à Tel Aviv, participent 1 400 athlètes de 28 pays. « L’intention des organisateurs est de construire l’image de Juifs faisant preuve de vitalité et force physiques. Une image d’autant plus importante que la menace nazie et la propagande antisémite sont particulièrement virulentes ». Elisheva Schmidt-Zusz, qui apprécie le travail social et éducatif de l’Hakoah auprès des enfants, éprouve un coup de foudre pour Eretz Israël. Et c’est là qu’elle amène, de manière illégale, ses parents en 1938. Ce qui sauve leurs vies.


Selon Ann-Marie Pick-Pisker, « 98% des Autrichiens étaient nazis. Certains de mes meilleurs amis étaient nazis ». A sa petite-fille israélienne, Hanni Lux raconte la foule rassemblée à Vienne pour le passage de la flamme olympique juste avant les Jeux Olympiques de Berlin : acclamations – « Heil Hitler » - quand défile l’EWASK, club pro-nazi ; silence terrifiant lors du défilé de l’Hakoah. Elue meilleure athlète de l’année en 1936, Judith Haspel refuse de participer aux Jeux Olympiques à Berlin en 1936, à Berlin : « Je refuse de participer à une compétition sur une terre qui persécute si honteusement mon people ». Riposte de la Fédération sportive autrichienne : elle lui interdit de participer à toutes les compétitions, lui retire ses titres et ôte son nom des livres de records.


Fort de ses 5 000 membres, l’Hakoah affronte le club pro-nazi EWASK. Une rivalité qui dépasse le cadre sportif pour revêtir une dimension politique.


En 1938, quelques jours après l’Anschluss, l’Hakoah est interdit. Ses dirigeants – Dr Valentin Rosenfeld et Zsigo Wertheimer - pourchassés parviennent à fuir en Angleterre, à faire quitter l’Autriche à tous les nageurs et à leurs familles et à obtenir une bourse à Cambridge pour Greta Stanton.


Environ 120 000 Juifs viennois s’enfuient, en s’acquittant d’une taxe et en subissant la confiscations de leurs biens, et 60 000 meurent en déportation.


De « l’Hakoah en émigration » à « l’Hakoah en liberté »
Les membres de la section natation s’installent en France, au Portugal, dans la Palestine mandataire, en Amérique du Nord et du Sud…


« Quand on est exilé, soit on coule, soit on nage. Quand vous êtes jeune, vous nagez », résume Ann-Marie, arrivée à Londres « avec deux valises et cinq livres » et qui a du s’adapter à la mentalité anglosaxonne.


Sur cette expérience intransmissible de l’exil, sur ces moments difficiles, les souffrances, le film passe pudiquement.


L’univers concentrationnaire nazi est évoqué par la Buchenwald Song, composée par Fritz Beda-Löhner and Hermann Leopoldi à la demande des nazis qui voulaient une marche pour les déportés, et chantée dans un cabaret viennois.


Les sportifs de l’Hakoah maintiennent le lien grâce à une lettre « L’Hakoah en émigration ». Ayant fait illégalement son aliyah avec sa sœur après lAnschluss, Trude Hirschler (Platzek) est contactée par le Dr Ignaz Hermann Körner afin d’être la secrétaire du « Brith Hakoah 1909 », organisation des vétérans de l’Hakoah, car elle sait dactylographier en anglais, français et allemand. Elle aide à constituer le réseau de ces vétérans. Elle est l’épouse de Jeno, ancien champion hongrois de water polo. Tous deux ont travaillé dans une agence de voyages.


Les sœurs Deutsch ont grandi dans une famille cultivée : leur père, ingénieur et commerçant en machines lourdes, travaillant à l’Hakoah et sioniste, a refusé d’aller en Allemagne après l’arrivée au pouvoir d’Hitler en 1933 ; leur mère est l’une des premières femmes à avoir étudié à l’université de Vienne, et devint conférencière en histoire de l’art. Après l’émigration en Palestine mandataire de Judith Deutsch-Haspel, les autorités autrichiennes sportives lui retirent ses titres et ôtent son nom des livres de records. En Israël, Judith Haspel devient championne nationale de natation. En 1995, le parlement autrichien lui présente des excuses pour l’attitude scandaleuse de l’Autriche à son égard et annule les sanctions qui l’avaient frappée. Sa sœur, Hanni Lux (Deutsch), entre dans les WAAF (Women’s Auxiliary Air Force) de la British Army où elle rencontre son premier mari, Jimmy, officier dans l’Air Force. Le couple s’installe en Israël. Après le décès accidentel de son époux, elle épouse Otto Lux.


Formée à Vienne auprès d’Anna Freud, Elisheva Schmidt-Zusz est devenue une célèbre pédopsycothérapeute à Tel-Aviv, et Greta (Wertheimer) Stanton, professeur de sociologie dans le New-Jersey. Greta immigre en 1939 aux Etats-Unis et parvient à obtenir un visa pour Cuba à ses parents.


Après l’Anschluss, le père d’Anni Lampl a été trahi par son associé. La famille embarque pour l’Amérique. Elle épouse Sep, sportif du club, et malgré ses problèmes visuels, devient psychothérapeute.


Ayant rejoint New York, Nanne (Winter) Selinger, est la seule nageuse à revenir vivre à Vienne. Une ville qu’elle quitte quand Kurt Waldheim est élu président et retourne aux Etats-Unis. Elle épouse le propriétaire du célèbre Café Eclair, rendez-vous des expatriés viennois à New York.


Ann Marie Pisker (Pick), qui a participé aux Maccabi de 1935 et a gagné de nombreux championnats, s’est installée en Grande-Bretagne où elle épouse un camarade de la Hakoah. Le couple a un fils qui a représenté la Grande-Bretagne aux Maccabiades, dans la section Tennis.


Après la Seconde Guerre mondiale, le club Hakoah renait, sans son infrastructure dont il avait été spolié par les nazis. Il remporte des titres dans des compétitions sportives nationales et internationales.

« Une expérience douce-amère »
Octogénaires, Anne-Marie (d’Angleterre), Elisheva, Hanni et Trude (d’Israël), Nanne, Greta et Anni (des Etats-Unis) reviennent dans leur pays natal. Un chauffeur de taxi allègue que les Juifs viennois dans les années 1930 ne sont pas allemands ! Furieuse, Greta réplique en rappelant que sa famille a vécu à Vienne pendant des centaines d’années.


Elisheva n’oublie pas et ne pardonne pas. Quant à Greta, elle regarde Vienne comme un être familier qu’elle aurait cessé d’aimer.


Dans l’Amalienbad, piscine viennoise, ces octogénaires nagent calmement, vêtues du maillot de bain de l’Hakoah : noir avec, incrusté à l’emplacement de la poitrine, l’écusson bleu et blanc frappé de l’Etoile de David.


Ecrit, réalisé et coproduit par Yaron Silberman, cet émouvant documentaire a été récompensé notamment par le Prix du Festival du film de Jérusalem (2004), le Grand Prix au Festival international du film de Kiev et le Grand Prix du public aux Festivals du film juif de Boston et Washington, au Festival international de Palm Spring (catégorie : meilleur documentaire) ainsi qu’aux Rencontres internationales de cinéma à Paris (2005). 

Ce film remarquable révèle des êtres vivant pleinement quatre des éléments structurant leur identité : natation/judéité/citoyenneté autrichienne/féminité.


Ce documentaire souligne aussi leur apogée sportive, leur fierté d’être Juifs, leur vitalité, leur joie de vivre, leur courage dans leur lutte contre l’antisémitisme, leur passion pour la natation, leur endurance lors des entraînements, leur insouciance dans une époque lourde de tensions et menaces, leur solidarité, leur volonté de survivre dans l’exil et leur courage de se confronter à l’Autriche actuelle.


On peut regretter le silence sur le destin des autres membres de l’Hakoah.


Le 12 mars 2008 – 70 ans après l’Anschluss -, l’Hakoah renait dans un nouveau complexe sportif lové au cœur du Prater, parc viennois où se trouvait le club avant-guerre. Manque alors l’argent pour la piscine… Après des décennies de différends, l’Autriche a finalement rendu à la communauté Juive viennoise (IKG) cet espace confisqué au profit du ministère des Finances en 1941.
  
Les championnats européens aquatiques se déroulèrent à Londres (16 -22 mai 2016).

Le 14 mars 2017, Patrick Kanner, alors ministre de la Ville, de la Jeunesse et des Sports, a lancé l’événement « Les Égéries du sport féminin » avec "une quinzaine de personnalités, pour promouvoir la féminisation du sport".



Le 4 novembre 2018, dans le  cadre de la Saison France Israël 2018, le cinéma Majestic Passy a projeté Watermarks (1 h 17 min, Hébreu sous titrée français) de Yaron Zilberman. Y témoignent Ann Marie Pisker, Anni Lampi, Elisheva Susz, Greta Stanton, Hanni Lux, Judith Haspel, Nanne Selinger, Trude Hirschler. "Dans les années 30, les nageuses du club juif de l’Hakoah de Vienne règnent sans partage sur les compétitions nationales autrichiennes. L’annexion du pays par l’Allemagne hitlérienne marque un coup d’arrêt aux performances de ces championnes. Les nazis ordonnent la dissolution du club. Toutes les jeunes femmes prennent alors la voie de l’exil.65 ans après, Yaron Zilberman part à la rencontre de sept de ces nageuses. Dispersées par les aléas de l’histoire, elles n’ont cessé, chacune de leur côté, de cultiver leur passion de la natation". Séance suivie d’un débat avec le producteur Paul Rozenberg et le distributeur Michel Zana.



« Les sirènes de l’Hakoah », réalisé par Yaron Zilberman
Coproduction : ARTE G.E.I.E, Zadig Productions, ORF, Girls Club Film Project, Cinephil, Yofi Films, Jetlag Productions, HBO Cinemax
France, Israël, Etats-Unis
2004, 1 h 35 mn
Sur Arte le 1er novembre 2011, à 2 h 05

Site du film « Watermarks » :
http://www.kino.com/watermarks

Photos :
Equipe de football de l’Hakoah sur le terrain de Krieau
Les nageuses de l'Hakoah avec leur entraineur Zsigo Wertheimer
Hedi Bienenfeld, nageuse de l'Hakoah et première super star sportive dans l'Autriche des années 1920
Lettre de l’Hakoah du 1er août 2004
Equipe de natation de l’Hakoah arborant leur drapeau
La « Swim Team » dans les années 1930 et 2000
L'ancienne nageuse de l'Hakoah Elisheva Susz
© Zadig Productions

L’équipe du film au cinéma L’Escurial le 27 juin 2006
© Véronique Chemla

Articles sur ce blog concernant :
- Affaire al-Dura/Israël
France
Shoah (Holocaust)
Cet article a été publié les 27 octobre 2011, puis 23 février 2012  à l'occasion de l'exposition Des JO de Berlin aux JO de Londres (1936-1948) au Mémorial de la Shoah (Paris) ;
- 15 mars 2015. France 5 diffusa les 15 et 22 mars 2015 J.O. de Berlin 36, la grande illusion, documentaire de Frank Cassenti. "En août 1936, les Jeux olympiques, orchestrés par Joseph Goebbels, le ministre de la propagande du IIIe Reich, se sont déroulés à Berlin, vaste opération de séduction destinée à présenter l'Allemagne comme une nation respectant les principes d'égalité et de fraternité de l'olympisme. Ce documentaire met à jour les stratégies politiques du troisième Reich qui ont bénéficié de la complicité du Comité olympique international pour déjouer les appels au boycott de plusieurs pays. Une fois les jeux terminés, la politique nazie s'intensifia. Comment le monde civilisé a-t-il-pu à ce point fermer les yeux sur cette « grande illusion » ? Gretel Bergmann, l'athlète Juive allemande au cœur d'un marchandage entre les autorités allemandes et le gouvernement américain, et Noël Vandernotte, qui fut médaillé de bronze en quatre-barré d'aviron, témoignent" ;
- 15 mars 2015 et 20 mai 2016, 17 mars 2017, 2 novembre 2018.