lundi 25 septembre 2017

« La rançon - Enquête sur le business des otages » par Rémi Lainé


Arte diffusera le 26 septembre 2017 « La rançon - Enquête sur le business des otages » (Geiselnahme - Das große Geschäft), documentaire par Rémi Lainé, suivi à 22 h 30 d’un Entretien avec Rémi Lainé (Gespräch mit Rémi Lainé). « Avec l’essor des kidnappings crapuleux, assureurs et négociateurs privés prospèrent dans l’ombre. Une plongée inédite au cœur d’un secteur où, pour la sauver, on évalue froidement le prix de la vie humaine ».

« Chaque année dans le monde, trente mille personnes sont la cible d’enlèvements, motivés, dans 99 % des cas, par le seul appât du gain ». 

Jadis « réservés aux hommes d’affaires et aux multinationales, les contrats « kidnap & ransom » couvrent désormais les journalistes, sportifs, ONG et simples particuliers, faisant fructifier en coulisses les compagnies d’assurances et les sociétés de sécurité privée avec lesquelles elles collaborent ». 

Lors « d’une investigation obstinée de trois ans, Rémi Lainé est parvenu à démêler l’écheveau de ce réseau mondial aussi secret que lucratif, en recueillant – souvent pour la première fois – les témoignages d’assureurs et de négociateurs ». 

« Au Venezuela, pays le plus touché au monde par les prises d’otages, il a pu suivre les grandes étapes des pourparlers entre les ravisseurs d’un jeune homme et son père, conseillé par l’ex-directeur de la police judiciaire reconverti comme négociateur ». 

« Parallèlement, il a rencontré au Danemark le journaliste Jeppe Nybroe, enlevé à la frontière libano-syrienne, qui a assisté à l’intégralité de la négociation de sa rançon, ainsi que le négociateur qui a mené cette mission périlleuse ».


Le documentaire sera suivi à 22 h 30 d’un Entretien avec Rémi Lainé  interviewé par Andrea Fies. Rémi Lainé, réalisateur de « La rançon », « raconte les dessous de sa grande enquête sur le business des otages et livre sa vision de la géopolitique du kidnapping ».

Israéliens otages
La mobilisation médiatique sert-elle les intérêts des otages et des démocraties ?

Que nous enseignent l’histoire et le judaïsme en matière de juifs captifs ? Captif de l'empereur Rodolphe 1er de Habsbourg à Ensisheim, le rabbi Meïr de Rothenbourg refusa que ses coreligionaires paient la rançon permettant sa libération. "A la mort de rabbi Meïr en 1223, l'empereur refusa de livrer son corps aux juifs. Il fallut en 1307 une rançon versée par un juif généreux de Francfort, Alexandre Süsskind Wimphen, pour qu'enfin rabbi Meïr de Rothenbourg pût reposer à Worms. A sa mort, Wimphen voulut être enterré à côté de son maître".

Quel est le bilan de quatre ans de ces actions pour libérer Guilad Shalit ? Certaines municipalités le mettent en parallèle avec le terroriste Salah Hamouri !!

Ayant bénéficié de soutiens politiques en France aux plus hauts niveaux, le franco-palestinien Salah Hamouri a été libéré de manière anticipée le 18 décembre 2011, dans le cadre de l’accord ayant permis la libération du jeune otage Franco-Israélien Guilad Shalit le 18 octobre 2011 en échange de 1027 détenus Arabes palestiniens. Il n’a exprimé ni regret ni remord, et a annoncé poursuivre son combat.

Quid des soldats israéliens kidnappés ou portés disparus ? 

Le Hamas détient en otages trois Israéliens - Avraham Abera Mengistu, Hisham al-Sayed et Juma Ibrahim Abu Ghanima - qui sont entrés dans la bande de Gaza volontairement. Il garde aussi les corps de deux soldats israéliens - Oron Shaul and Hadar Goldin - qui ont été tués durant l'opération militaire Protective Edge en 2014. Malgré les efforts déployés par l'Etat d'Israël et le Comité international de la Croix-Rouge, le Hamas ne donne cruellement aucune information sur ces cinq Israliens.
France, 2017, 99 min
Sur Arte le 26 septembre 2017 à 20 h 50

Visuels
Zones à risques selon les assurances K&R
Caracas, Vénézuela, pays détenant le record mondial des enlèvements
Lloyd's, Londres, haut lieu de courtage des compagnies d'assurance
Crédit : Little Big Story

Articles sur ce blog concernant :
Articles in English 
Les citations sur le documentaire sont d'Arte.

« Les chevaliers Teutoniques » de Krzysztof Talczewski


« Les chevaliers Teutoniques  » (Die Deutschen Ordensritter) est un docu-fiction de Krzysztof Talczewski (2011) sur un ordre militaire chrétien (Deutschritter-Orden) créé, par des pèlerins allemands, en 1189-1190, sous la forme d’un hôpital de campagne près de Saint-Jean d’Acre (Acco) assiégé lors de la IIIe croisade. En 1191, le pape Clément III le reconnait comme ordre. Caritatif, cet ordre devient militaire en 1197-1198 et contribue à la christianisation des peuples slaves, baltes païens, tout en constituant brièvement son Etat, une principauté gouvernée pendant deux siècles. La "plus grande bataille du Moyen Age a eu lieu le 15 juillet 1410 à Tannenberg, une localité de Prusse orientale, opposant les chevaliers Teutoniques à une coalition de Polonais et de Lituaniens qui vont bientôt les écraser et marquer le début du déclin de l'Ordre. Sanguinaire et violent pour les uns, civilisateur pour les autres, l'histoire de l'Ordre et l'image de ses chevaliers ont été souvent utilisés pour servir différentes réécritures de l'histoire complexe de l'Europe centrale. Les Polonais de l'époque moderne dénonçaient leur violence et l'illégitimité de leurs conquêtes. Dans l'Allemagne du XIXe siècle, ils acquièrent une image romantique et leur territoire, la Prusse, prend les allures d'une terre de héros, modèle idéal de l'Allemagne moderne. L'Ordre des chevaliers Teutoniques a ainsi connu une destinée étonnante, passant de la protection des pèlerins à la création d'un Etat conquérant. Mais qui étaient vraiment ces chevaliers ? Ce docu-drama historique, alliant reconstitutions et évocations documentaires, se propose de retracer les grands moments de l'histoire de l'Ordre, du XIIIe au XIVe siècle et d'éclairer ainsi une image bien trouble pour beaucoup de nos contemporains". Le 25 septembre 2017 à 17 h 30, Arte diffusera, dans le cadre d'Enquête ailleurs, Vienne : les Chevaliers teutoniques (Magische Orte in aller Welt - Wien: Die Kreuzritter), documentaire de Dominique Adt (2012, 27 min).



En 1189-1190, en Terre Sainte, après la prise de Jérusalem (1187) par Saladin, les chrétiens habitent essentiellement dans le comté de Tyr et dans la principauté d'Antioche.

Les Croisés font le siège d'Acco (Saint-Jean d'Acre). La situation est délicate pour les malades, les pauvres. Des bourgeois financent alors la création d'un hôpital pour les assister.

Est créé “l'ordre Teutonique, confrérie hospitalière de marchands et d'artisans allemands destinée à soutenir les chrétiens au cours de la troisième croisade, partie reconquérir Jérusalem à la demande du pape Innocent III. C'est la première fois qu'une frange de la société autre que la noblesse accède à la chevalerie”.

Cet hôpital de campagne se trouvait près de Saint-Jean d’Acre (Acco) assiégé lors de la IIIe croisade. En 1191, le pape Clément III reconnait comme ordre la maison de l'hôpital des Allemands de Sainte Marie de Jérusalem (Domus hospitalis Sancte Marie Theutonicorum Hierosolomitani). A l’égal de celui des Templiers. Dans leur aide aux malades, l'ordre Teutonique s'inspire de celui des Hospitaliers. Le siège des trois ordres religieux se trouve à Acco.


Caritatif, cet ordre  des chevaliers Teutoniques de l’hôpital Sainte-Marie de Jérusalem devient aussi militaire en 1197-1198 reconnu comme tel en 1199 par le pape Innocent III.

En 1198, un grand maître des chevaliers Teutoniques est élu.

Financé par des malades et princes allemands, il lutte contre les Maures. Il fait édifier une église et un hôpital en Terre Sainte.

Parmi ses modèles : des figures de la Bible hébraïque, tels Davi, les maccabées, famille Juive qui lutta contre la politique d’hellénisation imposée par les Séleucides au IIe siècle avant l’ère commune. 
“Très vite, cependant", après la chute de Saint-Jean d'Acre (1291), "l'ordre quitte la Terre Sainte et se consacre à la christianisation de la Prusse”. 

Ordre religieux et militaire, Etat, et christianisation de païens
L’Ordre Teutonique essaime en Suisse (1199), Thuringe (1200), dans le sud du Tyrol (1202), à Prague et en Bohême (1202), et à Liège (1259). En 1220, une douzaine de maisons en Terre sainte, en Grèce, en Italie méridionale et en Germanie relèvent de cet Ordre.

Cet Ordre, dont le quatrième grand maître (1209-1239) est Hermann von Salza (1179-1239), fin diplomate et politicien avisé, intermédiaire indispensable, s’impose “bientôt une puissance respectée de ses voisins”. Il soutient l'empereur des Romains, Frédéric II, bien que celui-ci ait été excommunié par le pape.

Suivant l’appel du pape Innocent III lançant les Croisades baltes, les Chevaliers teutoniques conquièrent les provinces de Warmie, de Natangie et de Bartie et établissent l’Etat monastique des chevaliers Teutoniques.

Agrandissant leur domaine, ils construisent des villes : Kronstadt (Brasov en Roumanie) en Transylvanie (1211), Thorn (1231), Königsberg (1255) et Marienbourg (1280), leur capitale dès 1309, après l’abandon de leur siège à Venise. Intéressés par la Hongrie, puis par la Pologne, ils sollicitent des territoires contre la sécurité qu'ils assurent, et pour ce faire, soignent leurs relations avec le Pape. Ils édifient aussi des fortins le long de la Vistule, ce qui constitue une "base de conquête et une ligne, puis vont vers l'Est et s'avancent vers le Nord, vers la mer Baltique". Ils construisent de grands terrains - commanderies - fortifiés, surveillent bien leur territoire, des châteaux souvent dotés de quatre ailes, disposent d'un "service de courriers efficace : en deux jours, on peut correspondre  d'un bout à l'autre de l'Etat". Ce qui renforce leur administration. Dotés de finances saines, battant monnaie, les chevaliers teutoniques exercent le commerce de grains ou d'ambre, recourent à "la pierre, matériau pourtant réservé aux édifices du pouvoir royal". Soucieux d'hygiène, ils conçoivent un "système ingénieux de chauffage par circulation d'air chaud dans le sol". Ils tiennent des tablées conviviales, accueillant la chevalerie européenne. L'occasion de festoyer et montrer son courage lors de razzias, pillages chez leurs voisins paiens.

Leur puissance ? Elle s’affirme au fil de l’absorption et de fusion d’autres Ordres, des terrains accordés par des princes, notamment de Pologne divisée et convoitée par les païens, de leur activité de commerçants liés à la Ligue Hanséatique. Et par la pratique des razzias. Une "bourgeoisie urbaine se développe sur tout le territoire". Grâce à l'abondance des poissons et des épices, à leur fabrication de bières et à l'importation de vins italiens, la gastronomie se sophistique.

Cet Ordre des Chevaliers Teutoniques n’accueille parmi ses rangs que des Allemands.

En 1242, la "lourde défaite" des moines-chevaliers teutoniques lors de la bataille du lac gelé Peïpous contre le prince russe Alexandre Nevski, "devenu un personnage mythique", marque un terme à leur projet de convertir la Russie chrétienne orthodoxe  au catholicisme. Un fait historique qui inspirera en 1938 Sergueï Eisenstein pour Alexandre Nevski, film commandé par Staline et dont Sergueï Prokofiev a signé la musique. L'expansion des Chevaliers Teutoniques à l'Est est ainsi stoppée.

Arrêtés à l'Est, les chevaliers teutoniques s'orientent vers l'Ouest, la Pologne. En un an, ils conquièrent la Poméranie.

Par le traité de Christburg (1249), la noblesse prussienne obtient de l’Ordre des privilèges.

Leur remarquable organisation, leur richesse économique – fermages, moulins, scieries, commanderies, commerce du grain (Dantzig), de l’ambre, des mines – inspirent la confiance des souverains pontifes et des empereurs pour la conquête et la christianisation, notamment des Etats baltes (Lituanie).

En 1309, régnant sur la Prusse orientale, les Chevaliers à la croix noire interdisent aux Juifs de pénétrer dans leur territoire. Sous domination polonaise dès le XVe siècle, les Juifs sont autorisés à y commercer, mais non à s’y fixer. Ce n’est qu’au début du XVIe siècle, sous le règne d’Albert 1er de Prusse que deux médecins Juifs  peuvent s’installer temporairement à Koenigsberg (1538-1541).

“Filmé avec des moyens dignes d’un film de fiction, ce docudrame historique allie reconstitutions et évocation documentaire pour retracer les grands moments de l’histoire des chevaliers Teutoniques au cours du Moyen-âge. Au centre du récit, la bataille de Tannenberg, en 1410, qui marque l’apogée de l’ordre et le début de son déclin. Ce docu-fiction jette une lumière nouvelle sur le sort de l'ordre aux XIIIe et XIVe siècles, au fil des forteresses et des palais qu’il nous a laissé, depuis les hauteurs du Liban actuel jusqu'au bord de la Baltique…”

Déclin
Un déclin causé par l’alliance lituano-polonaise, qui, dirigée par Ladislas II Jagellon, .grand-duc de Lituanie (1377-1392), et roi de Pologne (1386-1434), défait en 1410 les Chevaliers teutoniques lors de la bataille de Grunwald (ou Tannenberg, en Pologne), au cours de laquelle décède le grand maître Ulrich von Jungingen et "de hauts dignitaires de l'Ordre", ainsi que par l’endettement de l’Ordre, les différends avec les nobles et les villes.

En 1411, le traité de paix entre la Pologne, encore faible, et l'Ordre ressemble à un "compromis".

En 1414-1918, le  concile de Constance se réunit pour résoudre divers problèmes, dont le Schisme. Les propos du maître de l'Ordre en particulier sur la conversion des Lituaniens qu'il estimait non sincère, sont jugés diffamatoires.

1454 marque une défaite militaire de l’Ordre contre la Pologne.

Symbole de cette mutation de l’Ordre : lors de la Réforme, sa division en 1525 entre les chevaliers aux blancs manteaux convertis au protestantisme luthérien, tel le grand maître Albrecht de Brandebourg élevé duc de Prusse luthérienne, mais vassal de Pologne, et ceux, moins nombreux, demeurés catholiques.

En 1809, l’empereur Napoléon 1er énonce la dissolution de l’Ordre, qui reparaît en 1834 sous tutelle autrichienne.

Né à Vienne en 1857, Alexander Fränkel  obtient son diplôme de médecin en 1880, et rejoint le corps sanitaire de l’armée autrichienne. Ce chirurgien des Chevaliers teutoniques participe à la guerre serbo-bulgare en 1885-1886. Il démissionne de l’arme en 1890. Il enseigne la chirurgie à l’université de Vienne et exerce au Karlinen Kinderspital de Vienne. Ce rédacteur en chef du Wiener Klinische Wochenschrift se convertit au christianisme.

Ultime mutation : en 1929, cet Ordre se transforme en institut religieux clérical de droit pontifical.

Dans « l’Allemagne du XIXe siècle, l'Ordre des Chevaliers Teutoniques avait une image romantique. La Prusse, leur territoire, avait une allure de terre de héros. Si bien qu’Hitler avait été tenté d'utiliser leur « image » comme symbole de l'identité nationale ; leur discipline et leur esprit de combat comme modèle pour une mentalité de vainqueurs ». Après avoir exalté ces « conquérants des peuples slaves », Hitler spolie l’Ordre et en fait assassiner le grand maître. Lors de la Seconde Guerre mondiale, l’Ordre des Chevaliers teutoniques protège les résistants communistes et les enfants Juifs. En 1945, il s’attache à ce que les soldats de la Wehrmacht bénéficient des droits de la défense.

A l’aube du XXIe siècle, les Chevaliers teutoniques sont au nombre d’un millier, et assurent des actions de bienfaisance. Leur ancien Etat a été le berceau de la Prusse.

Le 25 septembre 2017 à 17 h 30, Arte diffusera, dans le cadre d'Enquête ailleurs, Vienne : les Chevaliers teutoniques (Magische Orte in aller Welt - Wien: Die Kreuzritter), documentaire de Dominique Adt (2012, 27 min).

"Vienne est depuis plusieurs siècles le siège de l'ordre militaire et religieux des Chevaliers teutoniques. Cette communauté de moines-soldats qui naît en Palestine ",  -  non, en Terre sainte -"pendant la troisième croisade va s'étendre en Prusse et dans les pays baltes jusqu'à fonder un véritable État monastique. Prêtre de l’ordre teutonique, Franck Bayard accompagne Philippe Charlier dans sa découverte du lieu et de ses trésors".


« Les chevaliers Teutoniques  » de Krzysztof Talczewski
Le Point du Jour, 53 minutes
Sur Arte les 9 avril à 16 h 25, 15 avril à 16 h 25, 28 avril 2015 à 16 h 25
Sur Histoire les 25, 27 et 30 août, 2, 6, 11 et 15 septembre 2015

Visuels : © Le Point du Jour
Les chevaliers dînent aux chandelles.
Château de Lidzbark Warminski en Pologne, construit en 1240 par les chevaliers allemands
Hermann Von Salza
Forteresse teutonique de Marienbourg
Kronstadt
Tournage du film "Les chevaliers teutoniques"

Philippe Charlier et un prêtre de l'Ordre Teutonique à Vienne
A la découverte de Vienne
© Scientifilms

Articles sur ce blog concernant :
Les citations proviennent d'Arte et du Point du Jour. Cet article a été publié le 9 avril 2015, puis le 24 août 2015.

dimanche 24 septembre 2017

« Lauren Bacall, ombre et lumière » par Pierre-Henry Salfati


Arte diffusera le 24 septembre 2017 à 22 h 30 « Lauren Bacall, ombre et lumière » (Lauren Bacall - Die diskrete Verführerin), documentaire par Pierre-Henry Salfati. Née Betty Joan Perske dans une famille juive new-yorkaise, Lauren Bacall (1924-2014) débute comme mannequin, puis à Hollywood dans Le Port de l’angoisse (1944) avec Humphrey Bogart (1899-1957) qu’elle épouse en 1945. Surnommée « The Look » (le regard), star démocrate, veuve en 1957, persévérante et exigeante, elle parvient à relancer sa carrière cinématographique et à affirmer ses talents de comédienne à Broadway.
Billy Wilder (1906-2002)


« J'ai passé une grande partie de ma vie à essayer de trouver ma propre identité. Et ça n'a pas été facile », a confié la star Lauren Bacall (1924-2014).

« L’histoire d’amour mythique avec Humphrey Bogart a imprimé à jamais la pellicule de chefs-d’œuvre du film noir ».

Le documentaire évoque rapidement la relation qui aurait unie, selon elle, la coiffeuse de Humphrey Bogart, Verita Bouvaire Thompson, et l'acteur.

« À son image », « Lauren Bacall, ombre et lumière », documentaire par Pierre-Henry Salfati est « un classieux portrait intime de Lauren Bacall. Son regard, magnétique, qui lui vaudra son surnom, « The Look », sa classe et son timbre de voix éraillé l’ont propulsé, dès son premier film, « Le port de l’angoisse », dans la mythologie hollywoodienne ».
   
Star
Betty Joan Perske est née en 1924, dans le Bronx, au sein d’une famille juive newyorkaise : sa mère Natalie, née Weinstein Bacal, d’origine roumaine, est secrétaire et changera son patronyme en Bacall, et son père William Perske est un vendeur dont les parents étaient originaires de Biélarussie, alors dans l’Empire russe. Betty Joan Perske a pour cousin  germain, Shimon Peres né Szymon Perski, qui deviendra président d’Israël et lauréat du Prix Nobel de la Paix.

Cinq ans après sa naissance, ses parents divorcent, et Betty grandit auprès de sa mère qui l’oriente vers la comédie et la danse. La jeune Betty ne voit qu’épisodiquement son père qui disparaît de sa vie, et elle adopte comme nom de scène Bacall.

Grâce au soutien de sa famille maternelle, elle est scolarisée dans un pensionnat huppé, The Highland Manor Boarding School for Girls, à Tarrytown, New York, et à la Julia Richman High School à Manhattan.

Adolescente, elle mène de front une carrière de mannequin et de comédienne à Broadway. Elle rencontre la comédienne Bette Davis en 1940.

En 1941, Betty Joan Perske entre à l’American Academy of Dramatic Arts tout en travaillant comme ouvreuse dans un théâtre. Elle s’y lie d’amitié avec Kirk Douglas, issu d’un milieu très pauvre, et auquel elle donne gentiment le manteau d’un de ses oncles.

En 1942, élue Miss Greenwich Village, elle est remarquée par le célèbre magazine Harper’s Bazaar qui la choisit pour une couverture en mars 1943, et par Vogue. Sa « grâce féline, sa chevelure blonde et ses yeux bleu-vert » la distinguent des autres modèles.

Betty Joan Perske est choisie pour jouer dans un théâtre de Broadway Johnny 2 X 4, et retourne vivre chez sa mère.

La « petite fille du Bronx, élevée par sa mère après l’abandon paternel, courait jusque-là les cachets à Broadway entre deux séances de mannequinat, quand Nancy Hawks, l’épouse du cinéaste, la repère à la une de Harper’s Bazaar ».

Le réalisateur Howard Hawks fait signer à la débutante un contrat de sept ans stipulant un salaire hebdomadaire de cent dollars. Premier film de l’actrice appelée désormais Lauren Bacall : Le Port de l'angoisse, adaptation du roman d'Ernest Hemingway, En avoir ou pas. Nancy Hawks conseille la comédienne débutante en matière vestimentaire pour adopter un style sophistiqué et élégant, et son époux lui impose des cours de comédie visant à la faire parler sur un ton plus grave.

Lauren Bacall « a 19 ans, et la passion naissante entre la débutante et son partenaire adulé, Humphrey Bogart, 44 ans, irradie l’écran ». Surnommée « The Look » - par timidité, non habituée jouer devant une caméra, elle maintient la tête baissée, et ne lève les yeux que pour donner la réplique à Bogart (1899-1957) -, elle incarne un nouveau genre de femme, déterminée, calme, audacieuse, sensuelle.

Réplique-culte du film To Have and Have Not? « Si vous avez besoin de moi, vous n'avez qu'à siffler. Vous savez siffler, Steve ? Vous rapprochez vos lèvres comme ça et vous soufflez  ! » (« You know you don’t have to act with me, Steve,” her character says to Bogart’s in the movie’s most memorable scene. “You don’t have to say anything, and you don’t have to do anything. Not a thing. Oh, maybe just whistle. You know how to whistle, don’t you, Steve? You just put your lips together and blow »).

« Avec son sens de l’autodérision, celle qui se décrit comme « une grande perche plate avec de grands pieds » s’étonne de cette gloire précoce ».

« Mais plus encore que son talent, c’est son histoire d’amour fou avec « Bogie » qui fonde sa légende, la condamnant du même coup au rôle d’épouse de l’icône ».

Le « couple le plus glamour de l’histoire du cinéma tourne trois joyaux noirs encore » : Le Grand Sommeil (The Big Sleep), les Passagers de la nuit (Dark Passage) et Key Largo de John Huston.

Marié en 1945, Humphrey Bogart et Lauren Bacall ont deux enfants : Stephen - prénom du personnage incarné par l'acteur dans Le Port de l'angoisse, né en 1949, producteur et documentariste, et Leslie - prénom du comédien Leslie Howard, née en 1952, professeur de yoga.

Ils les élèvent dans la religion épiscopalienne, celle de Humphrey Bogart. « Ma mère pensait que cela rendrait notre vite plus facile, à Leslie et à moi, durant ces années post-Deuxième Guerre mondiale », a écrit Stephen Bogart.

Kirk Douglas a écrit que Humphrey Bogart était membre d’un club interdit aux Juifs.

Femme au foyer, mère, Lauren Bacall  retrouve Kirk Douglas dans La Femme aux chimères (Young Man with a Horn, 1950), et alterne comédies - Comment épouser un millionnaire (How to Marry a Millionnaire, 1953) de Jean Negulesco avec Marilyn Monroe et Betty Grable, et Les femmes mènent le monde (Woman's World) de Jean Negulesco, Designing Woman (La Femme modèle) de Vincente Minnelli avec Gregory Peck (1957)  – et drames : La Toile d'araignée (The Cobweb) de Vincente Minnelli (1955) avec Richard Widmark, Charles Boyer et Lillian Gish, Écrit sur du vent (Written on the Wind) de Douglas Sirk (1956) avec Rock Hudson, Dorothy Malone et Robert Stack.

A la télévision, elle joue dans The Petrified Forest, avec Henry Fonda et Humphrey Bogart.
   
Démocrate
La photographie la montrant en février 1945, au National Press Club Canteen, assise sur le piano sur lequel joue le vice-président Harry S. Truman, devient rapidement célèbre.

Dès les années 1940, Lauren Bacall soutient les candidats démocrates aux élections présidentielles.

Lorsque le Comité de la Chambre des Représentants sur les activités anti-américaines (House Committee on Un-American Activities, HCUA ou HUAC) enquête sur l’influence et la propagande communistes au profit de l’Union soviétique à Hollywood, Lauren Bacall milite en tant que membre du Committee for the First Amendment (Comité pour le premier amendement de la Constitution), créé en septembre 1947 par le scénariste Philip Dunne, la star Myrna Loy, et les réalisateurs John Huston et William Wyler en soutien aux Hollywood Ten – dix artistes ayant refusé de répondre aux questions sur leur éventuel engagement dans le Parti communiste (Dalton Trumbo, Edward Dmytryk, etc.) – lors de leur audition par l’HCUA.

Laurent Bacall et Humphrey Bogart signent, avec environ 80 personnalités de Hollywood un télégramme protestant contre les investigations de l’HCUA à l’égard d’Américains soupçonnés de communisme. Les signataires avancent que ces enquêtes fondées sur des opinions politiques individuelles violent les principes basiques de la démocratie américaine.

En octobre 1947, le couple Bogart/Bacall se rend à Washington avec d’autres stars hollywoodiennes - Danny Kaye, John Garfield, Gene Kelly, John Huston, Ira Gershwin, Jane Wyatt - membres du Comité pour le premier amendement (CFA).

En mai 1948, le magazine Photoplay publie l’article de Humphrey Bogart I’m No Communist illustré par une photo du couple. Cet article viset à contrer la publicité négative induite par son apparition devant le HUAC. Le couple s’éloigne des Hollywood Ten et dit : « Nous sommes autant en faveur du communisme que J. Edgar Hoover », alors directeur du Federal Bureau of Investigation (FBI).

Le couple Bogart soutient la candidature du candidat démocrate Adlai Stevenson lors de la campagne électorale pour la présidence en 1952.

Lauren Bacall soutient aussi Robert Kennedy lors de sa campagne avant les élections sénatoriales en 1964.

En 2005, Lauren Bacall répond à Larry King : « Je suis anti-républicaine… Je suis une libérale… Etre libérale est la meilleure chose sur terre que vous puissiez être. Vous êtes accueillie par tout le monde quand vous êtes libérale. Vous n’avez pas un esprit étroit ».

Broadway
Au décès de Bogart en 1957, Lauren Bacall est considérée comme la veuve d’un grand acteur, une quasi-has been, et non l’actrice trentenaire ayant une personnalité spécifique.

Elle entame une liaison avec Frank Sinatra. Mais la nouvelle de leur prochain mariage ayant été éventée, Frank Sinatra en impute à tort la responsabilité à Lauren Bacall, et met fin à leur relation.

De retour à New York, Lauren Bacall « change de registre, basculant dans la comédie, avant d’être délaissée par les studios. Mais son triomphe tardif sur les planches de Broadway » - Goodbye, Charlie en 1959, Cactus Flower (1965-1968), Applause, comédie musicale en 1970 d’après All about Eve, film de Joseph L. Mankiewicz avec Bette Davis – « You're the only one who could have played the part » (Vous êtes la seule qui pouvait jouer ce rôle), lui confiera Bette Davis -, et Woman of the Year en 1981 – « sonnera comme une revanche », saluée par deux Tony Awards.

En 1961, Lauren Bacall épouse le comédien Jason Robards (1922-2000) dont elle a un fils Sam Robards, acteur. Le couple divorce en 1969 en raison de l’alcoolisme du comédien.

Lauren Bacall vit d'autres histoires d'amour, notamment avec l'acteur James Garner.

Au cinéma, Lauren Bacall alterne les genres cinématographiques : Aux frontières des Indes (North West Frontier) de  J. Lee Thompson avec Kenneth More (1959), Une Vierge sur canapé (Sex and the Single Girl) de Richard Quine (1964) avec Henry Fonda, Tony Curtis, Natalie Wood et Mel Ferrer, Détective privé (Harper) de Jack Smight (1966) avec Paul Newman, Shelley Winters, Julie Harris, Robert Wagner et Janet Leigh, Leçons de séduction (The Mirror Has Two Faces) de Barbra Streisand en 1996 – Lauren Bacall remporte un Golden Globe Award. Elle demeure une mère et grand-mère inconsolable ayant mûrement élaboré sa vengeance dans Le Crime de l'Orient-Express de Sidney Lumet (1974) avec Ingrid Bergman, Albert Finney, Vanessa Redgrave, Martin Balsam et Sean Connery, et tourne avec Robert Altman (Health en 1979, Prêt-à-porter en 1994), et Lars von Trier (Dogville en 2002).

Lauren Bacall rédige deux livres : Par moi-même (Lauren Bacall By Myself) en 1978 - National Book Award en 1980 - réédité en une version augmentée d’un chapitre en 2006 sous le titre By Myself and Then Some, et Seule (Now) en 1984.

En 1996, elle est distinguée par un César d’honneur et en 2009 un Oscar d’honneur « reconnait sa place centrale dans l’Age d’or cinématographique ».
     
En 1999, Lauren Bacall figure au 20e rang dans la liste des 50 plus grandes actrices de légende au cinéma dans le classement AFI's 100 Years... 100 Stars de l'American Film Institute (AFI). Première ? Katharine Hepburn. Le premier des cinquante plus grands acteurs de légence au cinéma est Humphrey Bogart, suivi de Cary Grant et de James Stewart.

Actrice célébrée dans de nombreux festivals, livres et cérémonies, raréfiant ses apparitions à la télévision, Lauren Bacall décède en 2014 dans son appartement de l’immeuble The Dakota qui donne sur Central Park. A la cérémonie au funérarium Frank E. Campbell, assistent notamment les acteurs Anjelica Huston et Michael Douglas.

« Au travers d’extraits cultes de sa filmographie, d’archives et d’entretiens délicieux, entre insolence et humilité, ce film part en quête de Betty derrière Bacall. Laquelle, timide et vulnérable, ne se reconnaissait pas dans cette image de femme fatale aux nerfs d’acier composée par les studios ».

« Celle qui disait avoir vécu sa vie à l’envers – star à 19 ans, presque oubliée à 32 – regrettait aussi de ne pas avoir davantage affiché ses origines juives ».

« Le portrait intime d’une « lady » new-yorkaise disparue en 2014, qui avait prédit avec un humour lucide : « Ma nécrologie sera pleine de Bogart. »


« Lauren Bacall, ombre et lumière » par Pierre-Henry Salfati
Siècle production, 2015, 53 min
Sur Arte le 24 septembre 2017 à 22 h 30

Visuels :
To Have And Have Not, Humphrey Bogart, Lauren Bacall, 1944
To Have And Have Not, from left, front, Humphrey Bogart, Lauren Bacall, director Howard Hawks, on-set, 1944
The Big Sleep, from left: Lauren Bacall, Humphrey Bogart, John Ridgely, director Howard Hawks on set, 1946
L'actrice Lauren Bacall assise sur un piano pendant que le Vice Président Harry Truman joue, au National Presse Club Canteen, le 10 février 1945
Lauren Bacall, 1940
Lauren Bacall, en 1945
Humphrey Bogart, Lauren Bacall sur le torunage de KEY LARGO en1948
Credit : © Courtesy Everett Collection

Articles sur ce blog concernant :
Les citations sur le documentaire sont d'Arte.

Fred Stein - Paris New York



La Maison Robert Doisneau présente l'exposition Fred Stein - Paris New York. Photographe allemand, Fred Stein (1909-1967) a fui l’Allemagne nazie pour la France, avant de gagner en 1941 les Etats-Unis. Des photographies, en noir et blanc et en couleurs, de scènes de rues parisiennes et new-yorkaises, ainsi que de portraits d’artistes, de politiciens, de philosophes contraints à un, voire deux exils, par le nazisme.



« Vous disposez d'un instant, d'un seul. Comme le chasseur à l'affut d'une proie, vous guettez ce signe qui sera plus caractéristique que tous les autres. L'objectif est de résumer l'essence d'un homme d'après ce que vous croyez savoir de lui. Le peintre a un net avantage ici, car il dispose de plusieurs séances prolongées pour arriver à ce but; le photographe lui n'en aura qu'une seule, et elle sera d'une fraction de seconde ». (Fred Stein The New York Times, 26 septembre 1954)

Fred Stein est né à Dresde, en 1909. A la mort de son père, rabbin, il a six ans.

Cet adolescent « hante » les musées, et est séduit par le socialisme.

Il suit des études brillantes en droit.

Mais, à l’avènement du nazisme en 1933, ce diplômé ne peut prêter serment d’avocat pour des « raisons raciales et politiques ».

Peu après l’arrestation d’amis proches, prétextant un voyage de noces, il se réfugie à Paris avec son épouse, Liselotte Salzbourg, fille d’un éminent physicien.

Pour son mariage en 1933, le couple s’était offert un Leica, un appareil maniable. Ce cadeau va déterminer son avenir.

Fred Stein ouvre à Paris un studio de photographie vite réputé, le Studio Stein.

Le Front Populaire, les congrès politiques à la Mutualité ou au Cirque d’Hiver, les manifestations de la Bastille au mur des Fédérés… Il saisit l’actualité lors de cette montée des périls en Europe, et alterne photoreportage et portraits. « Le Leica m’a enseigné la photographie », résumait-il.

Il se lie d’amitié avec Willy Brandt, Robert Capa, Gerta Taro, Chim et Philippe Halsman, et présente ses photos dans des expositions avec Brassaï, Man Ray, Halsma, Cartier-Bresson, Dora Maar et André Kertész notamment dans la galerie de la Pléiade en 1935-1937.

Dans une interview au magazine britannique Photography (mai 1934), il se définit comme un « portraitiste de caractères ».

« Une quête de vérité et de justice » (Willy Brandt)

Fred Stein demeure un militant socialiste, anti-communiste par attachement aux droits des individus. Plus tard, aux Etats-Unis, il quittera la Photo League en raison des « sympathies pro-communistes » de cette association.

Il est l’un des responsables de l’Association des journalistes anti-fascistes et membre de l’Association des correspondants de la presse étrangère en France.

Il écrit aussi des articles et tient des conférences sous le pseudonyme de Fritz Berger.

En 1939, à la déclaration de guerre, Fred Stein est interné dans un « camp pour les ennemis étrangers » près de Paris.

Neuf mois plus tard, profitant de la confusion née de l’approche des Nazis, les prisonniers s’évadent. Fred Stein se dirige vers le Sud de la France, se cachant dans des fermes isolées.

Quittant Paris occupé, sa femme et leur fille de un an parviennent à le rejoindre à Toulouse.

Se cachant dans des trains, ils arrivent à Marseille et obtiennent des visas via l’International Rescue Committee.

En mai 1941, grâce à Varian Fry, c’est sur l’un des derniers bateaux de réfugiés, le SS Winnipeg, que tout la famille rejoint New York avec... le Leica et quelques négatifs.

Par prudence, Fred Stein a confié à un dépôt néerlandais les photographies qu’il jugeait politiquement dangereuses, telles celles prises lors de manifestations. Ce dépôt est bombardé pendant la guerre et ces images sont détruites.

Fred Stein reprend son métier de photographe tandis que son épouse travaille dans des usines, puis enseigne.

La famille s’agrandit en 1943 avec la naissance d’un fils.

L’intérêt pour la politique s’atténue.

Fred Stein se consacre davantage à des recherches artistiques et intellectuelles. Ses photographies - scènes de rues, portraits de célébrités, tels Brecht, Hanna Arendt, Arthur Koestler, Chagall, Einstein, André Malraux, Frank Lloyd Wright, Eleanor Roosevelt ou Willy Brandt- paraissent dans des magazines et font l’objet d’expositions.

Fred Stein assure également des conférences sur la photographie et publie des livres. Dans une interview au New York Times (26 septembre 1954), il confie que l’un « des deux principaux buts du portraitiste est de révéler une personnalité. Le photographe est attentif à une attitude, un geste, une expression. Il agit au moment bref où ces signes les plus caractéristiques sont réunis pour décrire la personnalité intime. Il doit résumer ce qu’est un être humain selon ce qu’il comprend de lui ».

Depuis une quinzaine d’années, les hommages muséaux se multiplient : International Center of Photography et The Jewish Museum (New York), The National Museum of American Art (Smithsonian, Washington).

En Europe, l’œuvre de Fred Stein est largement inédite. Représentant cet artiste sur ce continent, la galerie Claude Samuel a présenté en 2003 une partie de son fonds permanent dans une exposition volontairement « généraliste », intitulée « Paris-New York (années 1930-années 1950) ». Une trentaine de tirages « vintage » (d’époque) et modernes, noir et blanc, montrant le regard humaniste et curieux d’un homme engagé et d’un artiste marqué par l’expressionnisme.

Fred Stein arpente les deux villes, découvrant des quartiers aisément différenciables par leurs habitants ou badauds, et leur urbanisme.

Paris ? La liesse des manifestations du Front populaire, l’entrain des jeux en pleine nature (« Joie ») et les pauvres.

New York ? Des images insolites en contre-plongées, des enfants de Harlem ou de Brooklyn, des élégantes de la 5e  Avenue, la géométrie des lignes des gratte-ciels de Manhattan, des scènes de rues de Park Avenue ou Little Italy, etc.

Avec son Leica 35 mm ou son Rolleiflex, Fred Stein saisit tout avec poésie, « tendresse et humour », telle cette inscription sur la vitrine d’une boucherie cacher : « Cacher is nice ». Le temps renforce l’aspect documentaire des clichés sur les « petits métiers » des grandes villes, la vie pendant la Seconde Guerre mondiale (bons d’alimentation, « Italy Surrenders ») ou le rythme trépident de la Big Apple. Là, le sens graphique de Fred Stein s’épanouit (« El at Water Street », 1946). L’influence de l’expressionnisme allemand est prégnante par les contrastes accentués ou les brumes trouées d’un halo de lumière (Street Corner, Paris, 1934).

Le fonds dont dispose la galerie Claude Samuel est si riche (1 200 portraits de Français ou Américains, célèbres et inconnus) et varié qu’il autorise des expositions thématiques aussi intéressantes...

A l’occasion de la parution en français des Ecrits juifs d’Hannah Arendt et de la réédition de la Biographie d’Hannah Arendt par E. Young Bruehl en novembre 2011, le Musée du Montparnasse a proposé, en partenariat avec les Editions Fayard et le Labex TransferS, une exposition des portraits de Fred Stein.

Soit une centaine de portraits de personnalités des arts, des sciences, des médias et de la politique : Albert Einstein, Bertolt Brecht, Herman Hesse, Marlene Dietrich, Willy Brandt, Alfred Döblin, Darius Milhaud, Arthur Koestler, Thomas Mann, Max Ernst, le peintre Marc Chagall, Jean Arp, Alexander Calder, Arthur Schoenberg, Léon Blum, Henri Barbusse, André Malraux, Richard Lindner...

« Son œuvre est un magnifique témoignage non seulement de la vie intellectuelle pendant les années sombres de l’avant-guerre à Paris, mais également de la migration des plus grands esprits vers l’Amérique, de la force de l’histoire et de la résistance humaine… Voici enfin l’occasion de découvrir la vie étonnante et ignorée d’un photographe aussi érudit qu’humaniste, et les secrets de son métier. Fred Stein portait un réel intérêt à ses modèles, aussi curieux d’engager de longues discussions avec eux que de les saisir, avec son appareil, à la seconde où ils se détendaient et, oubliant l’objectif, se révélaient. D’où ces clichés d’un grand naturel et d’une qualité remarquable », indique le dossier de presse du Musée du Montparnasse.

En 2013, le CLAJE a montré l'exposition Europe : Terre d'exil et d'immigration sur Fred Stein, soit 90 portraits du photographe Fred Stein pris durant les premières années de son exil à Paris puis à New York ont été présentés selon ces thématiques dans cinq lieux du XIIe arr. de Paris :
- Musique et philosophie, à Reuilly
Les portraits de Bloch, Kisch, Rivet, Koestler, Zweig, Noth, Döblin, Foss, Riess, Kolb, Arendt, Blücher, Beradt, Bettelheim, Buber, Schoenberg, Milhaud, Marcuse, Horkheimer, Fry. Sont diffusés des fragments musicaux de  Lukas Foss (18 au 23 mars), Darius Milhaud (25 au 30 mars) et Arnold Schoenberg (2 au 6 avril).
- Photographie, sciences et techniques, théâtre et littérature à Montgallet
Les portraits de Feuchtwanger, Brecht, Leonhard, Mehring, Capa, Taro, Tzara, Rolland, Mann T, Graf, Einstein, Maurois, Nabokov, Hesse, Böll, Born, Auden, Goll, Lind, Neruda.
- Cinéma d’Hollywood à Bercy
Les portraits de Brecht, Dietrich, Von Sternberg, Weiss, Fry, Toller, Mehring, Döblin, Bruckner, Huxley, Fuelop Miller, Sahl, Nabokov, Panofsky, Mann H, Mann T.
- Architecture, cirque, peinture, photographie et sculpture à Villiot
Les portraits de Malraux, Arp, Calder, Chagall, Ernst, Wolheim, Sert, Von Unruh, Panofsky, Raphael, Gropius, Le Corbusier, Lind, Lindner, Mann H, Capa, Taro, Kertész, Brecht, Tzara.
- Libertés à la Mairie du XIIe arr. de Paris
Les portraits de Seghers, Barbusse, Cot, Franck, Kantorowicz, Johannsen, Uhse, Mann K, Ehrenbourg, Pasternak, Regler, Blum, Arendt, Blücher, Maurois, Brandt, Fast, Neruda, Fry.


En 2014, le Jüdisches Museum Berlin (Musée Juif de Berlin) présente l'exposition éponyme Im Augenblick. Fotografien von Fred Stein  (In an Instant. Photographs by Fred Stein). Plus de 130 photographies de scènes de rues, en noir et blanc et en couleurs, de Paris et de New York.


La Maison Robert Doisneau présente l'exposition itinérante Fred Stein - Paris New York. 


« Lorsque Peter Stein est venu nous rencontrer en 2015, c’est avec une certaine stupéfaction que nous avons regardé les épreuves de Fred Stein, son père, qu’il avait emportées avec lui. Il s’agissait d’anciens tirages de presse recadrés pour la plupart comme cela était l’usage chez les photographes professionnels du XXe siècle. Qui était ce Fred Stein dont nous n’avions jamais entendu parler ? Qui était ce photographe américain d’origine allemande juif, socialiste et militant antifasciste, qui avait réussi à échapper au nazisme à deux reprises, une première fois, en 1933, pour se réfugier à Paris et une seconde fois, en 1941, pour rejoindre les États-Unis ? Les images que nous avons alors découvertes racontaient le parcours d’une vie ballottée par l’Histoire avec, pour toiles de fond, les deux villes – Paris et New York – où cet apatride et sa famille se sont successivement installés. Ces photographies documentaient bien entendu une époque et des lieux mais elles révélaient bien d’autres choses encore, sur la personnalité de leur auteur, sur sa profondeur, ses pensées et ses idées. C’est par la force des choses que Fred Stein est devenu photographe de métier. Bien que parlant parfaitement le français, il savait en arrivant à Paris qu’il ne pourrait en aucun cas exercer la profession d’avocat à laquelle il s’était destiné. Sans possibilités de retour, Fred et Lilo Stein devaient nécessairement s’adapter et gagner leur vie dans ce pays où ils n’étaient que des étrangers et où il était, par conséquent, difficile de se faire une situation. Et c’est simplement parce que Fred Stein pratiquait déjà en amateur, parce qu’il aimait cela, que l’idée d’ouvrir un atelier de photographie a rapidement émergé. Créer son propre studio de portraits est alors une entreprise envisageable pour le couple Stein : le peu de matériel à leur disposition suffisait pour aménager un espace de prises de vues et un laboratoire. Avec un peu de chance et beaucoup de travail, ils pouvaient trouver une clientèle de particuliers puis, plus tard, recevoir quelques commandes de la presse illustrée. Après tout, la photographie était un langage universel – Fred Stein en a eu très tôt conscience – et si le talent était là, peu importait la nationalité d’origine de celui ou de celle qui était à l’ouvrage. On ne comptait pas les photographes hongrois, roumains, russes, allemands, etc. – la plupart réfugiés confessionnaux, politiques ou économiques – qui exerçaient dans ce Paris de l’entre-deux-guerres. Si Fred Stein s’est lancé lui aussi, c’était en premier lieu pour survivre. Puis il s’est pris au jeu et très vite ses portraits photographiques ont commencé à montrer autre chose que des physionomies, à accuser des gestes et des attitudes, à suggérer des caractères. Cependant, c’est essentiellement dans la rue, face aux autres et face aux événements qu’il s’est inventé, seul, une manière de raconter et de composer et qu’il est devenu photographe au sens – artistique – que nous lui donnons aujourd’hui", a écrit Michaël Houlette Directeur de la Maison Robert Doisneau

Et de poursuivre : "Même si les images isolées ou les reportages restent difficiles à vendre, c’est pourtant vers cette vie du dehors, peu à peu familière, et vers cette foule d’anonymes, que Fred Stein pointe volontiers son objectif dès qu’il quitte son studio. Dans ses clichés parisiens se côtoient les vendeurs de rues, les ouvriers, les bourgeois et les mendiants, toute cette vie quotidienne des faubourgs, des quartiers juifs et des banlieues. Puis ce sont les meetings et les défilés des coalitions de gauche ; images qui trouveront un écho dans ses photographies américaines. Lorsqu’il s’établit aux États-Unis, c’est avec une solide expérience du métier. New York, son architecture hors norme et sa population qui condense toute une nation faite d’émigrants, de déplacés ou de réfugiés du monde entier, a véritablement fasciné le photographe. « Je peux enregistrer tellement en un temps si court » déclare-t-il au cours d’une de ses conférences. La photographie de Fred Stein enregistre mais elle parle aussi. Ses clichés traduisent le point de vue d’un observateur qui a su donner une forme et un sens à toutes ces histoires individuelles et toutes ces choses vues en passant. Surtout, ses images reflètent la bienveillance, la curiosité empreinte de respect et de discrétion d’un homme sensible à l’humanité de ses semblables. Fred Stein avait compris que le choix auquel il avait été contraint à Paris l’avait fait entrer dans un âge moderne, celui des médias, et que son avenir était là. Il n’a pas connu cette reconnaissance tardive qu’ont vécu de nombreux auteurs de sa génération parce qu’il est malheureusement mort trop tôt, en 1967. Ce n’est que quelques années après, au début des années 1970, que les photographes ont commencé à être considérés comme des auteurs et même comme des artistes. Sans doute Fred Stein a t-il eu toutefois conscience bien avant l’heure de la véritable portée de son travail, de son oeuvre peut-être. Homme de convictions, il a eu très tôt l’intuition que la photographie pouvait aussi être un engagement. Il a compris que, sans parole et sans mots, l’image n’en était pas moins un témoignage et qu’il pouvait, à travers elle, affirmer une vision humaine et pacifique du monde ».


Cilly Kugelmann, Gilles Mora, Rosemary Sullivan et Theresia Ziehe, Fred Stein. Paris New York. Kehrer, 2013. 24 x 31 cm. 200 pages. Allemand/anglais. 49,90 €. ISBN : 978-3-86828-429-4

Photographies de Fred Stein – Portraits de l’exil Paris-New-York- Dans le sillage d’Hannah Arendt. Musée du Montparnasse/Arcadia Editions, 2011. 192 pages. ISBN : 979-10-90167-05-6. 25 €.

« Photographs by Fred Stein ». Limited Edition Prints, 24 pages

Du 10 juin au 24 septembre 2017 
A la Maison Robert Doisneau 
1, rue de la Division du Général Leclerc. 94250 Gentilly
Tél : +33 (0) 1 55 01 04 86
Du mercredi au vendredi de 13 h 30 à 18 h 30, samedi et dimanche de 13 h 30 à 19 h. Fermée les jours fériés
La Maison de la Photographie Robert Doisneau sera fermée pour travaux du 31 juillet au 25 août 2017

Du 22 novembre 2013 au 4 mai 2014
Au Jüdisches Museum Berlin
Lindenstraße 9-14, 10969 Berlin
Tel: +49 (0)30 259 93 300
Le lundi de 10 h à 22 h. Du mardi au dimanche de 10 h à 20 h

Europe : Terre d'exil et d'immigration
Du 14 mars au 13 avril 2013
Dans quatre centre d'animation et à la Mairie du XIIe arrondissement de Paris

Photographies de Fred Stein : Portraits de l’exil Paris-New York - Dans le sillage d’Hannah Arendt
Jusqu’au 26 novembre 2011

21 avenue du Maine, 75015 Paris
Tél : +33 (0)1 42 22 91 96
Tous les jours, sauf le lundi, de 12 h 30 à 19 h

Visuels : © Fred Stein
Léon Blum, 1936
Hannah Arendt, 1944
Albert Einstein, 1946
Marlene Dietrich, 1957

Fred et Lilo Stein, Dresde, Allemagne, 1932 © Fred Stein Archive

Articles sur ce blog concernant : 
ChrétiensCulture 
France 
Il ou elle a dit... 
Judaïsme/Juifs 
Articles in English

 Cet article a été publié en une version plus concise par Guysen en 2003, et sur ce blog le 21 novembre 2011, 12 avril 2013, 23 mars et 2 mai 2014, 8 août 2017.