Citations

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« Il faut commencer par le commencement et le commencement de tout est le courage » (Vladimir Jankélévitch).
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit » (Charles Péguy).

samedi 30 septembre 2017

Le Dr Yehuda David, Clément Weill-Raynal et Actualité juive condamnés par le tribunal correctionnel de Paris pour avoir diffamé Jamal al-Dura


Le 29 avril 2011, la XVIIe chambre du Tribunal de Grande Instance (TGI) de Paris a condamné le Dr Yehuda David, chirurgien, Clément Weill-Raynal, journaliste, et Actualité juive à payer solidairement 5 000 euros en dommages et intérêts à Jamal al-Dura pour l'avoir diffamé dans deux articles publiés en 2008. Le Tribunal a jugé diffamatoires des propos alléguant que, le 30 septembre 2000, ce Gazaoui avait participé à une mise en scène diffusée par France 2, puis avait imputé à tort à des tirs israéliens la mort de son fils Mohammed et ses anciennes blessures afin de berner l'opinion publique, et ce, avec la complicité de médecins palestiniens. Ce jugement laisse entières certaines questions, voire en suscite d'autres notamment sur la date de l'hospitalisation à Amman de Jamal al-Dura et la "foi" de magistrats en un "rapport" médical jordanien. Article republié en ce 17e anniversaire de la diffusion par France 2 de ce "blood libel".

Cet article a été publié en une version américaine plus concise par Ami magazine.
That article was published in American English and in a more concise version by Ami magazine.
Les blessures de Jamal al-Dura étudiées par le Tribunal correctionnel de Paris
La Cour d’appel de Paris a évoqué les blessures de Jamal al-Dura

C'est un jugement de 13 pages à la motivation sévère, mais il ne convainc pas et ne clôt pas l'affaire al-Dura.

Des images aux "blessures"
L'affaire al-Dura a débuté le 30 septembre 2000, quand France 2 a diffusé le reportage de Charles Enderlin, son correspondant permanent à Jérusalem, déclarant en voix off sur des images signées par le cameraman palestinien Talal Abu Rahma :
« Près de l’implantation de Netzarim (bande de Gaza)… Jamal et son fils Mohamed (12 ans) sont la cible des tirs venus des positions israéliennes. Son père tente de le protéger... Une nouvelle rafale. Mohamed est mort et son père gravement blessé ».

Jamal al-Dura a été filmé alité dans un hôpital à Gaza le 1er octobre 2000, puis à Amman (Jordanie) le 5 octobre 2000 lors de la visite du roi Hussein de Jordanie.

L’image du « petit Mohamed » devient l’icône de l’Intifada II.

Ce reportage suscite des doutes, et des enquêtes dès fin 2000 de Nahum Shahaf, physicien israélien, de Stéphane Juffa, rédacteur en chef de l’agence de presse Mena (Metula News Agency). Nahum Shahaf et la Ména contestent l'authenticité des faits allégués dans ce reportage, et concluent à la mise en scène.

Au sein de la Ména, Gérard Huber, psychanalyste, et Luc Rosenzweig, journaliste confirmé, poursuivent leurs investigations. Gérard Huber publie un livre au titre significatif.

Dans son documentaire Trois balles et un enfant mort. Qui a tué Mohamed al-Dura ? diffusé en 2002 par ARD, Esther Schapira, documentariste allemande, soutient que l'enfant serait mort vraisemblablement par des balles palestiniennes. 

C'est Richard Landes, historien américain, qui parvient à interviewer Charles Enderlin, et forge le néologisme Pallywood pour désigner l'industrie audiovisuelle palestinienne de propagande

La polémique sur ce reportage controversé est alimentée par le long refus de France 2 de rendre publics les rushes du reportage, et les versions successives et contradictoires de Talal Abu Rahma qui, le 3 octobre 2000, affirme sous serment, au Centre palestinien des droits de l’homme : « L’enfant a été tué intentionnellement et de sang-froid par l’armée israélienne », puis se rétracte le 30 septembre 2002, soit deux ans plus tard, dans un fax adressé à France 2 Jérusalem : « Je n’ai jamais dit à l’Organisation palestinienne des droits de l’homme à Gaza que les soldats israéliens avaient tué intentionnellement et en connaissance de cause Mohamed al-Dura et blessé son père ».

Le 23 octobre 2004, Talal Abu Rahma a filmé (13'04") Jamal al-Dura à son domicile Gazaoui en train de montrer les cicatrices censées remonter à l'incident du 30 septembre 2000. France 2 a diffusé ce film lors d’une conférence de presse le 18 novembre 2004 afin de mettre un terme à cette controverse.

Le 19 octobre 2006, la XVIIe chambre du TGI de Paris a condamné Philippe Karsenty, directeur de l'agence de notation des médias Média-Ratings, pour diffamation à l’égard de France 2 et de Charles Enderlin : il avait évoqué une « mise en scène » de ces images. Un jugement infirmé par la Cour d’appel de Paris qui a relaxé Philippe Karsenty le 21 mai 2008.

Les 4 septembre et 25 septembre 2008, Actualité juive (1) a publié l'interview du Dr Yehuda David, chirurgien à l’hôpital Tel ha Shomer à Tel-Aviv, par Clément Weill-Raynal - article titré Les blessures de Jamal al-Dura existaient déjà en 1993 sans la moindre ambiguïté possible ! -, puis une réponse de ce journaliste à un droit de réponse de Charles Enderlin.

Le Dr Yehuda David y affirmait que Jamal al-Dura, victime en 1992, de blessures au couteau lors d’une rixe entre Palestiniens, avait d'abord été opéré dans la bande de Gaza : ces coups avaient sectionné des nerfs médian et cubital ; ils avaient induit une paralysie de la main droite. En 1994, le Dr David a opéré Jamal al-Dura à l'hôpital Tel ha Shomer à Tel-Aviv : pour restaurer la flexibilité des doigts de cette main droite, il a prélevé un tendon dans le pied et la jambe gauches du patient pour les transférer dans sa main droite. Ce chirurgien a d'une part reconnu dans des cicatrices de Jamal al-Dura au pied et à la jambe gauches ainsi qu'à la main et à l'avant-bras droit les cicatrices de blessures originelles et celles de son opération, et d'autre part, douté de l'authenticité de faits allégués par Jamal al-Dura, en particulier l'imputation à des balles israéliennes d'autres blessures (artère fémorale).

Le 9 septembre 2008, le professeur israélien Raphaël Walden a écrit un "rapport" d'une page en se fondant seulement sur "le dossier médical pour l'hospitalisation de Jamal al-Dura à l'Al-Hussein Medical City Hospital" à Amman le "1er octobre 2000". Il a listé les blessures de Jamal al-Dura selon leur localisation : "membre supérieur droit", "membre inférieur droit" et "membre inférieur gauche" en évoquant des "blessures par balles" dans les seuls deux membres inférieurs.

Le 8 février 2011, le Dr Yehuda David et Clément Weill-Raynal, journaliste à Actualité juive, ont comparu et, Serge Bénattar, directeur de cet hebdomadaire français, était représenté, devant la XVIIe chambre du Tribunal de grande instance (TGI) de Paris.  Ils étaient poursuivis pour diffamation par Jamal al-Dura, A Dura ou Dura, absent de l'audience.

10 000 euros à verser à Jamal al-Dura
Le Tribunal n'a donc pas suivi les réquisitions de relaxe des prévenus proposées par Dominique Lefebvre-Ligneul, représentant le Parquet.

Il a condamné chaque défendeur à une amende de 1 000 euros, assortie d'un sursis total, et tous trois solidairement à verser à Jamal al-Dura 5 000 euros au titre des dommages et intérêts, ainsi que 5 000 euros au titre de ses frais de justice.

Il a aussi ordonné la publication par Actualité juive d'un communiqué sur ce jugement dans le mois suivant sa notification.

Il a débouté Jamal al-Dura du surplus de ses demandes.

Une diffamation établie
La diffamation est une « allégation ou imputation d’un fait qui porte atteinte à l’honneur ou à la considération de la personne » (article 29 de la loi du 29 juillet 1881).

Le Tribunal estime que les six passages incriminés de ces deux articles sont diffamatoires car ils allèguent que Jamal al-Dura a participé à un incident mis en scène et qu'il a rendu "des tirs émanant de l'armée israélienne" responsables de "blessures anciennes", dans le but de tromper l'opinion publique "en faisant croire que des blessures venaient de lui être infligées au cours d'une fusillade qui avait fait perdre la vie à son fils", et avec le concours de complices médecins palestiniens.

Poursuivis pour diffamation, les prévenus peuvent être relaxés s’ils prouvent la vérité des faits allégués - exception de vérité -, ou s'ils démontrent leur bonne foi.

La « preuve des faits diffamatoires doit être parfaite, complète et corrélative aux imputations diffamatoires dans leur matérialité et toute leur portée ». Le Tribunal estime que celle des trois défendeurs ne l'est pas, et n'examine pas celle de Jamal al-Dura. Ainsi, il écarte des articles de presse et l'arrêt de la Cour d'appel de Paris de 2008 tançant Charles Enderlin au motif qu'ils ne "sont pas probants au regard des imputations dont la vérité est recherchée", ainsi que les témoignages de Richard Prasquier, président du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France), et de Luc Rosenzweig, journaliste ayant enquêté sur l'affaire car "ils n'ont pas permis d'établir la preuve recherchée par les prévenus". Quant à l'attestation du Dr Stéphane Romano du 7 juin 2010, certes elle reconnaît que "l'aspect de la main et le handicap au membre supérieur de ce patient sont consécutifs à un traumatisme précédent son éventuelle implication dans la fusillade d'octobre 2000", mais "la description des blessures ne permet pas d'identifier celles qui proviennent des interventions précédentes et celles qui seraient nouvelles".

Par contre, le Tribunal retient le "document médical" que Jamal al-Dura "avait présenté lors de l'entretien télévisé du mois d'octobre 2004, ainsi que la capture d'écran du rapport médical (avec sa traduction), établi par les docteurs Ahmaed Abdallah, Mohamed al Zaher et Hakem al Kadi, médecins de la cité médicale Al Hussein à Hamman en Jordanie où il avait été hospitalisé le 4 décembre 2000" et qui "constate :
- un état anémique grave dû à l'hémorragie,
- une double fracture (avec effritement osseux) au niveau de l'humérus droit,
- une fracture au niveau du bassin plus l'os de la "hanche droite",
- une section de l'artère, de la veine et du nerf au niveau de la cuisse droite (une intervention ayant été pratiquée dans la bande de Gaza),
- des blessures multiples par balles de différents calibres au niveau des deux jambes,
- d'anciennes séquelles au niveau de la main droite, avec ancienne section du nerf cubital droit".

Ces "constatations distinguent clairement des blessures anciennes de la main droite d'autres blessures dont il n'est pas dit qu'elles seraient anciennes et dont il y a lieu de croire, sur la foi de ce rapport, qu'elles auraient été constatées lors de l'admission de Jamal al-Dura à l'hôpital Al Hussein d'Hammam".

Ces constatations "n'excluent nullement l'existence de blessures survenues ultérieurement à l'intervention du docteur Yehuda David et ne permettent donc pas de rapporter la preuve des imputations diffamatoires".

Pour résumer cet extrait du jugement fondé sur un argument chronologique : sur la base de ce "rapport médical", les "constatations" lors de l'admission de Jamal al-Dura dans cet hôpital "le 4 décembre 2000" ne permettent pas, selon le Tribunal, d'exclure l'hypothèse de blessures postérieures à 1994.

Sur la bonne foi, la jurisprudence requiert la réunion de quatre conditions : l’absence d’animosité personnelle, un but légitime, la prudence dans l’expression et une enquête préalable sérieuse.

Certes, le Tribunal reconnaît l'absence d'animosité du journaliste et du chirurgien à l'égard de Jamal al-Dura, ainsi que la nécessité d'informer sur un reportage ayant donné lieu à un "débat public et la polémique" et ayant généré une "affaire internationale particulièrement médiatisée", les "images de la mort du jeune Mohammed ayant fait le tour du monde et étant devenues emblématiques de la cause palestinienne".

Cependant, le Tribunal reproche au Dr David d'avoir manqué de prudence dans ses déclarations, de n'avoir pas examiné récemment Jamal al-Dura ni lu ses dossiers médicaux à Gaza et en Jordanie avant de s'exprimer sur certaines blessures. Quant à Clément Weill-Raynal, le Tribunal blâme son "engagement rédactionnel", son "acquiescement" aux propos du chirurgien, et une rétention d'informations à l'égard de celui-ci et des lecteurs, sans "donner au lecteur des éléments contradictoires lui permettant d'apprécier "la thèse de la mise en scène" développée".

Les trois défendeurs ont interjeté appel de leur condamnation.

Des avocats interrogés, seule Me Orly Rezlan, avocate de Jamal al-Dura, m'a répondu. Le 1er mai 2011, Me Orly Rezlan s'est réjouie de cette décision qui "reflète le contenu des débats à l’audience. Le docteur David a admis que son dossier médical ne pouvait expliquer les cicatrices les plus impressionnantes constatées sur le corps de Jamal al-Dura et en particulier, la cicatrice à l’aine... Il est ainsi démontré que les blessures de Jamal al-Dura ne préexistaient pas à la fusillade. Ce procès aura permis de poser à ce médecin des questions précises et de montrer les limites de son propos”.

Carences informatives et contradictions
Pourtant, le jugement laisse dubitatif par certaines assertions - notamment l'avis négatif sur l'enquête sérieuse menée par Clément Weill-Raynal -, ses contradictions et ses carences informatives, ainsi que ses partis pris non motivés : le Tribunal cite des déclarations officielles israéliennes anciennes (octobre et novembre 2000), mais non celles plus récentes, par exemples la lettre de la Direction nationale de l'Information auprès du Premier ministre le 21 octobre 2010 réfutant toute responsabilité israélienne dans la "mort de Mohamed al-Dura" ou les déclarations de Daniel Seaman, alors responsable du Bureau de presse gouvernemental (GPO), affirmant fin septembre 2007 au cabinet israélien d’avocats Shurat HaDin que "le cameraman Talal Abu Rahma a mis en scène tout l’incident" et précisant en 2008 que ce cameraman s'était vu retirer sa carte de presse par le GPO "car il était impliqué "dans la mise en scène d'évènements dans la bande de Gaza". On pourrait donc retourner au Tribunal le reproche de rétention d'informations qu'il adresse à Clément Weill-Raynal.
A cet égard, on comprend mal les louvoiements du gouvernement israélien entre deux thèses inconciliables : celle de la "mise en scène de l'incident al-Dura" et celle de la "mort de Mohamed al-Dura" selon "une forte probabilité" par des "balles palestiniennes". Il conviendrait qu'il fixe enfin sa position, et en tire toutes les conséquences.

Ce jugement du Tribunal suscite de nombreuses questions.

1. A quelle date Jamal al-Dura a-t-il été hospitalisé dans "la cité médicale Al Hussein à Hamman en Jordanie" ?
            - "sur la foi" du rapport jordanien d'hospitalisation de Jamal al-Dura à Amman, le Tribunal écrit que ce patient y "avait été hospitalisé le 4 décembre 2000".
            - se fondant sur le "rapport médical d'hospitalisation" de Jamal al-Dura à Amman, le professeur Raphaël Walden mentionne, dans son "rapport" évoqué devant le Tribunal, une autre date d'hospitalisation : le "1er octobre 2000".
            - le film montré par France 2 devant la Cour d'appel de Paris le 27 février 2008 et sur son site Internet, indique que "le lendemain des faits", donc le 1er octobre 2000, "Jamal al-Dura est allongé sur son lit d'hôpital à Gaza" (11'13").
            - le rapport médical jordanien traduit par la Metula News Agency (ou Mena) est signé par les docteurs Issam Albshari, Mohamed Altihar et Hakim Alkadi. Il indique que Jamal al-Dura a été admis dans cet hôpital al-Hussein " le 1er octobre 2000 après avoir été transféré de la bande de Gaza, Camp de El Burej, des suites de blessures par balles deux jours avant son transfert", soit le 29 septembre 2000. Or, le reportage de France 2 sur l'incident al-Dura date du 30 septembre 2000.
            - Stéphane Juffa, rédacteur en chef de la Mena (1), a indiqué :
"en date du 26 novembre 2000, la Direction de la Coordination et des Liaisons de l’armée israélienne fait parvenir par courrier au chef de la Commission d’enquête sur les événements du 30 septembre 2000 à Nétzarim, Nahum Shahaf, un compte-rendu des "Mouvements de sorties à l’étranger de Jamal Mohamed Ahmed Dura – carte d’identité 942395930". Le rapport des mouvements de sorties est signé par Yekhezkel Dgani, le coordinateur de l’Enregistrement de la population – Mirsham Ha-okhluzinn -, l’administration israélienne en charge du Contrôle de l’Habitant. Le compte-rendu référencie les cinq derniers mouvements de Jamal. Or ce document mentionne spécifiquement que c’est le 4 octobre qu’A-Dura [Nda : "La carte d’identité israélienne et le rapport jordanien mentionnent Dura et A Dura, ce qui est équivalent", précise Stéphane Juffa] a quitté le territoire alors contrôlé par l’Etat d’Israël, au poste de l’aéroport de Dahanya, dans le sud de la Bande de Gaza".
            - le roi Hussein de Jordanie a été filmé le 5 octobre 2000 au chevet de Jamal al-Dura qui a été interviewé par deux journalistes israéliens.

C'est d'autant plus étrange qu'il ressortait des débats que Jamal al-Dura avait été hospitalisé une seule fois dans cet hôpital jordanien en 2000.


2. Quelles blessures ? Quelles cicatrices de quelles blessures ?
Il est regrettable qu'après les dix heures d'audience du 8 février 2011, et même en reprenant la teneur du "rapport médical" de trois médecins de l'hôpital Al Hussein à Amman, le Tribunal ne fournisse pas des données essentielles et indispensables : nombre, nature et localisations exacts des blessures de Jamal al-Dura attribuées aux tirs israéliens le 30 septembre 2000 au carrefour de Netzarim. De même, manquent les comparaisons entre les blessures de 1992, celles opérées en 1994 et celles datant du 30 septembre 2000.

Selon le Tribunal, ce "rapport médical" jordanien évoque des "blessures multiples par balles de différents calibres au niveau des deux jambes", et pour elles seules. Pourquoi les trois auteurs de ce "rapport médical" jordanien ont-ils tenu à spécifier la nature des blessures - "par balles" - pour ces seuls membres ? Par cette précision, ses trois auteurs ont opéré une distinction parmi toutes les blessures, selon leur nature.

A contrario, et ipso facto, les autres blessures constatées - "une double fracture (avec effritement osseux) au niveau de l'humérus droit, une fracture au niveau du bassin plus l'os de la "hanche droite", une section de l'artère, de la veine et du nerf au niveau de la cuisse droite (une intervention ayant été pratiquée dans la bande de Gaza)" et "d'anciennes séquelles au niveau de la main droite, avec ancienne section du nerf cubital droit" - ne résulteraient donc pas de balles si l'on suit la distinction opérée par ces trois médecins. Et elles ne pourraient donc pas avoir été causées par des balles israéliennes le 30 septembre 2000.


Poursuivons ce raisonnement respectueux du sens littéral du "rapport médical" rédigé par trois praticiens jordaniens :
- ce "rapport médical" jordanien exclut ipso facto toute nouvelle blessure "au niveau de la main droite" et toute nouvelle "section du nerf cubital droit". L'état de la main droite de Jamal al-Dura se trouve donc en l'état résultant de l'opération chirurgicale effectuée par le Dr Yehuda David dans un hôpital réputé de Tel-Aviv en 1994.

- pourquoi le bras droit jusqu'à la main de Jamal al-Dura, hospitalisé le 1er octobre 2000 à Gaza, est-il entouré d'un plâtre ou bandage taché de rouge (surtout au niveau de la main, 11'12'') ? Surtout si seul "l'humérus droit" a subi une "double fracture" ?

- quand "l'intervention à la cuisse droite" a-t-elle été pratiquée "dans la bande de Gaza" ? Et dans quel hôpital ?
- quid du petit rond sur la fesse droite de Jamal al-Dura présenté comme la cicatrice d'une "blessure par balle" du 30 septembre 2000, filmé par Talal Abu Rahma le 23 octobre 2004 (13'40'') et omis par ce "rapport médical" jordanien et par le Tribunal qui a vu ce film ? Admettons qu'un médecin de cet hôpital d'Amman n'ait pas vu cette "blessure par balle" sur la fesse droite de Jamal al-Dura. Mais trois !? Ces trois médecins de l'hôpital d'Amman ont-ils ausculté leur patient à son arrivée ou se sont-ils fiés au dossier médical de l'hôpital palestinien en en recopiant une partie ? De quand date ce petit rond ? A l'audience, le Dr Yehuda David avait informé le Tribunal que des Palestiniens tirent une balle dans la fesse de ceux présumés avoir collaboré avec l’Etat d’Israël.


- Combien de "blessures par balles" ? "Neuf" selon des "sources médicales palestiniennes". Le Tribunal évoque, "sur la foi" du "rapport médical" jordanien, "des blessures multiples par balles de différents calibres au niveau des deux jambes". Dans le film tourné par Talal Abu Rahma pour France 2 le 23 octobre 2004 sur les cicatrices provoquées par des "blessures par balles" le 30 septembre 2000, Jamal al-Dura dirige son index le long de tracés de ce qui semble de longues et fines cicatrices sur sa jambe gauche (13'47'') puis désigne dans sa jambe droite ce qu'il présente aussi comme deux cicatrices : une petite zone que l'on peine à distinguer et qui semble au-dessous d'un rond foncé près du genou (14'22''), et un petit rond près du pied (14'28'').

- Jambe gauche. Selon le "rapport" du professeur Walden, Jamal al-Dura a " deux blessures par balles" situées " au milieu et au tiers supérieur". Cependant, Jamal al-Dura désigne de son index ce qui semble des cicatrices qui parcourent sa jambe du genou jusqu'au pied, donc bien au-delà du "milieu" de la jambe (13'47''-14'19''). Le Dr Yehuda David affirme que certaines cicatrices datent de son opération chirurgicale en 1994.
- Jambe droite. Selon le "rapport" du professeur Walden, Jamal al-Dura aurait de "multiples blessures par balles" et une "blessure par balle au tiers supérieur du tibia". Jamal al-Dura ne désigne que deux zones de cicatrices de "blessures par balles". Pointée par l'index de Jamal al-Dura, la zone du petit rond près du pied droit apparaît dépourvue de plâtre ou bandage et sans aucune blessure le 1er octobre 2000 dans le film de France 2 (11'21'') ; elle ne peut donc pas correspondre à une blessure par balle israélienne le 30 septembre 2000, au carrefour de Netzarim. Comment Jamal al-Dura a-t-il pu se tromper ? Reste donc une "blessure par balle au tiers supérieur du tibia". Cette prétendue cicatrice est peu visible, et la caméra de Tala Abu Rahma la quitte rapidement pour se déplacer vers le petit rond près du pied.


- Quels calibres de balles ? A la différence du "rapport médical" jordanien cité par le Tribunal, le "rapport" du professeur Raphael Walden ne distingue aucune différence de calibre dans les balles censées avoir blessé Jamal al-Dura. Comment des balles de même calibre, provenant du même endroit, tirées par les mêmes soldats, peuvent elles provoquer des blessures tantôt aux "cicatrices" minuscules et rondes et tantôt aux cicatrices longues et fines ?


- Comment une fusillade aussi nourrie dans la durée - « Les balles pleuvaient autour de nous comme de la pluie » et ce, "pendant 45 minutes" selon Talal Abu Rahma -, a-t-elle pu laisser sur le corps de Jamal al-Dura si peu d'impacts de balles, toutes étrangement focalisées "au niveau des deux jambes", alors que sa tête était visible au-dessus du baril pendant 16 secondes sans être atteinte par des balles (7'58''-8'03'' et 8'19''-8'30'') ? "Les armes utilisées [par les soldats israéliens] sont des fusils d’assaut, capables de tirer par rafales et dont la cadence de tir est de six cents à huit cents coups à la minute. En supposant même qu’un seul tireur ait tiré 50 coups à la minute, le nombre de coups de feu sur une durée de 40 minutes aurait été de DEUX MILLE...", écrit l'expert balistique mandaté par Philippe Karsenty dans son rapport du 19 février 2008.


- Comment concilier "l'hémorragie" évoquée dans ce "rapport médical" jordanien et l'absence de sang sur les vêtements, le sol et le mur derrière Jamal al-Dura, pendant et après les "tirs venus des positions israéliennes" ? "Du sang sur un tee-shirt blanc, cela se voit", a ironisé le Dr David Yehuda interviewé par Michel Zerbib sur Radio J, le 5 mai 2011. Et sur un pantalon bleu aussi, serait-on tenté d'ajouter. Le commentaire du film présenté par France 2 à la Cour d'appel de Paris en 2008 allègue qu'une tache près du bras droit serait du sang (8'14''). Mais le "rapport médical" jordanien, auquel le Tribunal accorde une telle "foi", ne relève des "blessures par balles" qu'au "niveau des deux jambes".

Quel crédit accorder à ce "rapport médical" jordanien ? C'est sur ce "rapport" que le Tribunal se fonde - "il y a lieu de croire, sur la foi de ce rapport" - avant de conclure que la "preuve des imputations diffamatoires" n'est pas apportée. En fondant ainsi sa décision sur ce "rapport médical" jordanien - certaines de ses phrases contredisent notamment un autre "rapport médical" -, le Tribunal semble avoir renoncé à son devoir de statuer en droit, avec bon sens et avec logique. A noter que la justice française offre des exemples où des magistrats motivent leurs jugements en se fondant sur des rapports d'experts - psychiatre, spécialiste en immobilier - contestables par leurs imprécisions, leurs contradictions, etc. Ce qui est préjudiciable pour les justiciables qui subissent des dommages.

Curieusement, ce Tribunal qualifie de "déclaration péremptoire" une observation du Dr Yehuda David induite par son expertise acquise en particulier sur les champs de guerres au sein d'unités de Tsahal. Ce chirurgien émérite a affirmé, notamment à l'audience, que Jamal al-Dura n'aurait pas survécu - il se serait "vidé de son sang en quelques minutes sans pouvoir atteindre l'hôpital de Gaza" - si son artère fémorale avait été touchée par des balles de M16 israéliens ce 30 septembre 2000.

Une information majeure
En qualifiant de "limitée" la portée de la révélation du Dr Yehuda David, le Tribunal minore sans raison une information majeure.

En effet, en 2000, Jamal al-Dura a attribué toutes ses blessures à Tsahal. C'est aussi ce qui ressort de ce film de Talal Abu Rahma pour France 2 et en date du 23 octobre 2004. Un film intégré dans celui montré par France 2 et Charles Enderlin à la Cour d'appel de Paris le 27 février 2008 et visible sur le site de France 2 (13'04''). En rappelant son opération de chirurgie réparatrice de 1994, le Dr Yehuda David non seulement a annihilé les allégations de Jamal al-Dura, de Talal Abu Rahma et de France 2 en ce qui concerne les membres opérés, mais a réduit le crédit à apporter à leurs allégations d'autres "blessures par balles".

Et ce chirurgien se voit conforté dans ses affirmations par ledit "rapport médical" jordanien qui évoque, aux dires mêmes du Tribunal, "d'anciennes séquelles au niveau de la main droite, avec ancienne section du nerf cubital droit", et donc, a contrario, aucune autre nouvelle blessure à cette main de Jamal al-Dura.

Enfin, on peut s'interroger sur le choix de Jamal al-Dura d'avoir judiciarisé les questions visant ses blessures, alors qu'il aurait pu répondre aux questions de Clément Weill-Raynal et de Luc Rosenzweig, venir s'exprimer devant le Tribunal et surtout accepter d'être examiné par les experts d'une commission d'enquête indépendante chargée d'établir la vérité sur ce qui s'est produit le 30 septembre 2000 au carrefour de Netzarim, et dont la constitution a été demandée par Richard Prasquier, président du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) en 2008, puis en 2011.

D'autant que les autorités israéliennes ont toujours indiqué qu'elles ne mettraient "aucun obstacle à ses déplacements".

Il est désolant qu'aucune des institutions publiques françaises - notamment la direction de France Télévisions, le ministère de la Culture et de la Communication et le CSA (Conseil supérieur de l'audiovisuel) - ne soit intervenue depuis tant d'années pour mettre un terme par des réponses à ces questionnements légitimes et logiques sur "l'incident al-Dura".

(1) J'ai collaboré comme journaliste à Actualité juive et à la Metula News Agency.


Articles à lire sur
- l'affaire al-Dura/Israël
- la France
- le Judaïsme/Juifs
- le Monde arabe/Islam
- Articles in English

Cet article a été modifié le 15 octobre 2011 puis les 13 mai 2011 et 30 septembre 2016.

vendredi 29 septembre 2017

« La cuisine juive tunisienne » par Andrée Zana Murat


Andrée Zana Murat, journaliste et restauratrice dans un théâtre parisien, publie « La cuisine juive tunisienne ». Un recueil clair, précis, didactique, de 320 recettes de mets juifs tunisiens - entrées,  mets à base de poissons et viandes, entremets -, souvent associés aux fêtes, agrémentées de conseils et souvenirs familiaux, mais trop rarement illustrées. Article republié à l'approche de Yom Kippour 5778.
Albin Michel vient de rééditer « La cuisine juive tunisienne » par Andrée Zana Murat. 

Encore un livre de recettes juives ? Oui. Et un bon.

Variété, générosité
La cuisine juive tunisienne ? On n’ose pas dire que c’est la meilleure, car on va nous prendre d’un coup d’œil. Bon, je porte la main de Fatma. Cela devrait suffire à écarter le mauvais œil…

Foin d’ironie.

Jadis vilipendée – « trop grasse », « fait grossir » -, parfois réduite au couscous-boulettes, la gastronomie juive tunisienne bénéficie depuis quelques décennies de la vogue du « régime crétois » ou « méditerranéen » sain, de la mode pour des repas conjuguant huile d’olive, céréales, poissons - boutargue, thon, mulet, daurade, merlan, "petite friture" de sardines -, légumes et fruits frais, en un dosage judicieux de protéines, glucides et lipides.

Cette cuisine familiale a gagné en légèreté avec la substitution d’une cuisson grillée du poisson à la friture. Et encore, de nouvelles friteuses requièrent une dose minimale d’huile.

Enseignante, journaliste, Andrée Zana Murat souligne la diversité de la « cuisine juive tunisienne » : « subtil métissage de cultures, de couleurs et de saveurs, nourries de diverses influences – turque, grecque, italienne… –, la cuisine juive tunisienne, qui se transmet de mère en fille, en belle-fille, en petite fille, est conviviale, généreuse et économe ». C’est oublié un peu vite le rôle des Juifs tunisiens qui aiment faire le marché, ne dédaignent pas les fourneaux, se piquent de savoir mieux que leurs épouses la vraie recette du couscous ou de la tafina

Plus d’une accumulation de mets, la cuisine juive tunisienne s’avère un art de vivre, de se détendre, de critiquer, de se retrouver, d’assurer des transmissions identitaires entre générations. Une cuisine intimement liée aux fêtes. Ainsi, le premier jour de Shaouot, les Juifs consomment des produits lactés.

Aux classiques couscous, tajine, brick, harissa, merguez, ou loukoum, Andrée Zana Murat adjoint la marmouma, le nikitouche, la pkaïla, la fourma, des manicotti, le torchi, l’akoud (orkod), le complet de poisson et lablabi

Des entrées aux desserts, via les boissons, son livre réunit 320 recettes, « mémoire d’une communauté avec ses secrets et ses anecdotes », et ses souvenirs d’enfant jouant dans la distillerie familiale Zana, admirative de la « mystérieuse fabrication » de la boukha, eau-de-vie de figues distillées.

« Trucs, tours de main (« le secret de ma mère »), ou précisions sur l’origine des plats », leur déclinaison au fil des saisons, « viennent enrichir le fil de la transmission ».

Habilement, Andrée Zana Murat mêle les prescriptions de la cacherout – laver et saler la viande avant de la cuisiner, etc. - à la confection des repas. Judicieusement, elle indique les mets associés aux fêtes juives, tels le msoki et les sfirès (fritèches) de Pessah (Pâque juive, 14-22 Nissan).

A la lecture du livre, on se rend compte de la richesse d'associations - légumes (gombos, tomates, poivrons, aubergines), herbes fines (persil, coriandre), épices (cumin, carvi, cannelle, tabel), fruits (amandes, dattes, citron) - et des saveurs subtiles de cette gastronomie juive tunisienne populaire, de certains mets désormais difficilement réalisables faute des ingrédients : disparition des amandes amères – on peut cependant recourir au sirop d’orgeat – pour les pâtisseries, substitution de boyaux synthétiques aux boyaux des bœufs pour les osbanas. Exit la cervelle depuis la « crise de la vache folle ».

Parfois, on sursaute en lisant certaines recettes : par exemple, une chakchouka sans poivron – quésaco ? C’est comme une tarte aux fraises sans fraise. A la bintje, variété de pommes de terre à chair farineuse conseillée par Andrée Zana Murat, on préférera celles nouvelles à chair ferme (Amandine) qui tiennent mieux à la cuisson.

De très rares oublis, tels les kouclês, spécialité de boulettes à base de viande hachée salée et poivrée relevée d’harissa, et bouillies avec les boulettes « classiques », le ragoût (tajine) de viande de bœuf aux abricots concocté par des Juifs Livournais, les pains italiens et tabounas...

Quant à l'assiette tunisienne - brick aux pommes de terre et de la viande hachée, torchi, minina, tranches de salami ou de mortadella, olives vertes salées, navettes apéritives farcies au thon, mini-pain italien -, sa présentation lacunaire empêche d'évoquer la charcuterie.

Clair, illustré de quelques dessins, La cuisine juive tunisienne bénéficie d’un précieux index des recettes. De manière regrettable, manquent des photographies des mets si colorés - tonalités ambrées au noir intense - pour ceux qui les ignorent. Une gastronomie nourrissante, un festin non seulement pour les papilles, mais aussi pour les yeux et l’odorat sensible aux harmonies des épices et des herbes fines.

Andrée Zana Murat dirige depuis une dizaine d'années le restaurant le Café Guitry » au théâtre Edouard VII dont le directeur est son époux, le metteur en scène Bernard Murat.

Avec La cuisine juive tunisienne, elle a signé un livre de référence généreux, pour gourmands et gourmets, une encyclopédie émouvante. Bref, un kif !

Andrée Zana Murat, La cuisine juive tunisienne. Albin Michel, 2016. 352 pages. 17,50 €. EAN13 : 9782226322180

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Les citations proviennent du communiqué de presse. Cet article a été publié le 20 avril 2016, puis le :
- 4 juin 2016 à l'approche de Shavouot, fête juive pour laquelle le MAHJ (Musée d'art et d'histoire du Judaïsme)  propose un atelier culinaire le 5 juin 2016. Le premier jour de Shaouot, les Juifs consomment des produits lactés.
- septembre 2016 à l'approche de Roch HaChana 5777 (nouvel an juif) les 1er et 2 Tichri (3 et 4 octobre 2016). Cette fête juive rappelle "la création d'Adam et Eve, créés à l'image divine, et dont descend l'humanité tout entière, et la ligature d'Isaac, quand l'Eternel refusa le sacrifice humain pour le sacrifice animal".

jeudi 28 septembre 2017

L’Austrasie, un royaume mérovingien oublié


Le musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye présente L’Austrasie, un royaume mérovingien oublié. En 2016-2017, la « Saison médiévale » à Paris a proposé, notamment à partir de récentes fouilles archéologiques, un parcours muséal caractérisé par des regards nouveaux sur le Moyen-âge. 


« Saison médiévale » à Paris 
Templiers. Une histoire, notre trésor 
« Les chevaliers Teutoniques » de Krzysztof Talczewski
Enluminures du Moyen Âge et de la Renaissance. La peinture mise en page
A table au Moyen-âge 
Voyager au Moyen âge
Paris, ville rayonnante 
« Chasser les juifs pour régner » par Juliette Sibon
Trésors de la Peste noire : Erfurt et Colmar (Schätze des Schwarzen Todes aus Erfurt und Colmar)
« Sur la terre comme au ciel, jardins d'Occident à la fin du Moyen Âge »
  
« L’art du Moyen Âge fait partie de l’identité culturelle de l’Europe. Des arts somptuaires de l’époque des grandes migrations aux créations du gothique tardif, de la renaissance carolingienne à celle du Quattrocento italien, la diversité éblouissante de l’art médiéval continue de fasciner le public d’une Europe qui y reconnaît une partie de son identité ».

« Dans la deuxième moitié du XIXe siècle et au début du XXe, l’appréciation du monde médiéval et de ses témoignages artistiques s’est exprimée par la création de plusieurs musées consacrés à l’art du Moyen Âge. Ces musées sont aujourd’hui dépositaires d’une mission, celle de toujours renouveler la connaissance, la valorisation et la fascination pour le Moyen Âge, au travers d’actions en direction du public et en faveur de son élargissement, particulièrement vers les nouvelles générations ».

C’est une « Saison médiévale » qui s'est déroulée à Paris, proposant de nouveaux regards sur le Moyen-âge, une période de plus de mille ans, au travers d’expositions temporaires complémentaires.

La « Saison médiévale » à Paris a proposé, notamment à partir de récentes fouilles archéologiques, un parcours muséal caractérisé par des regards nouveaux sur le Moyen-âge. Quoi de neuf au Moyen Âge ? La Cité des Sciences et de l’Industrie souligne l’aspect « inventif et dynamique » d’une ère de plus de mille ans. Le Musée de Cluny présenta Les Temps mérovingiens, un « large panorama de l’activité artistique et intellectuelle de cette période de trois siècles, entre la bataille des Champs catalauniques en 451 et la fin du règne des « rois fainéants » en 751 ». L’Austrasie, un royaume mérovingien oublié a été accueillie à l’espace Camille Claudel de Saint-Dizier. Quant au MAHJ (Musée d’art et d’histoire du Judaïsme), il a souligné le rôle des Juifs dans la vie politique, économique, sociale et culturelle médiévale française. Il proposa le 5 février 2017, à 10 h 30, « Les aventures de Nathan à l’ombre de Notre-Dame », promenade en famille hors les murs, et le 7 février 2017 à 20 h « Juifs et trouvères. Chansons juives du XIIIe siècle », concert.

Des expositions historiques ? Certes, mais avec parfois une visée politique.

Ainsi, « au moment où s’installe la nouvelle région Grand Est, à une époque où le questionnement identitaire sature l’espace public, l’exposition L’Austrasie, un royaume mérovingien oublié, labellisée d’intérêt national, invite le visiteur « à prendre du  recul, en offrant l’exemple d’une identité construite à partir d’une grande diversité culturelle et avec le souci de concilier la démarche scientifique avec l’intérêt du public. Dans cet esprit, et avec le souci de concilier démarche scientifique et intérêt pour le grand public, le visiteur sera invité à découvrir la singularité et la richesse de la vie quotidienne et de l’organisation sociale du royaume mérovingien. Après le succès de l’exposition « Nos ancêtres les barbares » en 2008, qui avait attiré 35 000 visiteurs, ce nouveau projet fait partie intégrante d’une stratégie de développement et de cohésion sociale par l’archéologie, initiée par la Ville de Saint-Dizier, laquelle a été formalisée en novembre 2014 par la signature d’une convention multi-partenariale signée par l’État, le Conseil Régional, le Conseil Départemental, le MAN, et l’INRAP ».

Quoi de neuf au Moyen Âge ?
Du 11 octobre 2016 au 6 août 2017, la Cité des Sciences et de l’Industrie répond en offrant une « nouvelle lecture de mille ans d’histoire, qui s’appuie sur les récentes découvertes en archéologie préventive » (Bruno Maquart, président d’Universcience).

« Châteaux assiégés, chevaliers secourant des princesses en détresse, épidémies de peste, les images convenues sur le Moyen Âge sont nombreuses et les lieux communs ont la vie dure. Or de nombreuses découvertes faites ces dernières années par les archéologues offrent un Moyen Âge plus complexe et plus passionnant qu’on ne croyait ». Un « éclairage nouveau » résultat de fouilles archéologiques emblématiques et de travaux historiques récents synthétisés dans l’exposition Quoi de neuf au Moyen Âge ?, fruit d’une collaboration avec l’Inrap (Institut national de recherches archéologiques préventives).

« Loin d’avoir été une période d’obscurantisme, le Moyen Âge était inventif et dynamique ». Lunettes, boussoles, pâtes, horloges et sabliers ? Inventées au Moyen Âge. L’industrie, les banlieues ou l’aménagement du territoire ? En germes dans cette ère millénaire. Un nouveau Moyen Âge, « fourmillant d’inventions et d’innovations remarquables », apparaît dans cette exposition qui « bouscule les idées reçues sur le sujet et apporte un regard neuf grâce à l’archéologie, ses techniques scientifiques et l’histoire ».

Elle s’article autour de deux parties évoquant les populations et les territoires, les campagnes au quotidien, des hommes, des paysages et des ressources, les élites au Moyen-âge, le voyage et les échanges, les villes.
Le Moyen Âge « est-il une longue suite de conflits et d’invasions? De grands mouvements migratoires ont émaillé son histoire, bien plus que de brusques invasions. L’archéologie montre une réalité plus complexe. Un coup de projecteur est donné sur les métissages et la cohabitation de pratiques culturelles, ainsi que sur des savoir-faire et innovations issus de ces flux migratoires. Les archéologues retrouvent parfois des objets, comme les grenats du Sri Lanka, qui témoignent des routes commerciales avec l'Orient, de mélanges et de la persistance des cultures et des rites. La reine Arégonde, épouse d'origine germanique du roi mérovingien Clothaire (VIe siècle) en est un personnage majeur ».

« Quel était le quotidien des habitants de la campagne ? Comment se logeaient-ils, se vêtissaient-ils ? De quoi se nourrissaient-ils ? Comment géraient-ils l’hygiène, la santé, la prise en charge des malades et des morts ? Quels étaient les métiers (artisanat, agriculture,...) et les divertissements (fêtes, jeux, ...) des femmes et des hommes au Moyen Âge ? Comment l’archéologie permet-elle de connaître ces aspects ? Une installation artistique et scientifique permet de répondre à ces questions en mettant en scène la vie des paysans entre le VIIe et le XIe siècle à Saleux dans la Somme ».
Un jeu « mentionne la plupart des inventions et innovations médiévales qui ont amélioré le quotidien des fermiers: la brouette, le compas, le fer à cheval cloué, les lunettes de vue, le rouet, le sablier... »
Le Moyen Âge « a vu le développement de l’industrie, notamment avec l’augmentation du nombre de moulins et de leurs performances ou encore l’apparition des hauts-fourneaux. Si tous les éléments mécaniques sont connus depuis l’Antiquité, c’est à cette période qu’ils sont associés pour former les premières machines... Les sociétés médiévales ont aussi entrepris de grands travaux avec des conséquences irréversibles sur les milieux naturels. Diversification des pratiques agricoles, gestion des forêts, des espaces sauvages, aménagement des rivières, développement et perfectionnement des ressources énergétiques, se poursuivent lors de cette période ».
« L’aristocratie médiévale s’adonnait à la guerre selon des règles très précises, régissait territoires et paysans, se piquait d’amour courtois et se défiait dans des formes détournées de guerre, adaptant ainsi à son goût divers jeux, comme les échecs, ou encore les tournois. On perçoit ici une nouvelle vision de cette élite et de leurs pratiques, bien loin des clichés habituels... »
Un « film de 15 minutes illustre la circulation des hommes, des marchandises, des idées et des connaissances entre le XIIe et le XVe siècle. Trois fabliaux évoquent une rencontre entre des voyageurs : un roi africain, un étudiant, un commerçant et un faux pèlerin. Dans cette section, on découvre qu’à cette période, les routes vers le Nord donnent naissance à de nouveaux comptoirs commerciaux sur la façade atlantique, que les bateaux et instruments de navigations se perfectionnent, contribuant aussi au développement d’une nouvelle cartographie. Ces déplacements permettent le transport et la diffusion d’objets, de matériaux, de produits et contribuent à la circulation des idées et des pratiques culturelles, créant ainsi de nouveaux horizons ».
« Entre le XIIe et le XVIe siècle que naissent et se développent des réseaux de petites et moyennes agglomérations. Tout au long des 1 000 ans qui composent l’époque médiévale, les villes et leur organisation ont évolué. Le commerce et l’économie prennent une place de plus en plus prépondérante ».
L’Église « y est omniprésente, mais des hôtels de ville, des beffrois ou encore des universités apparaissent, donnant à la ville le visage qu’on lui connait aujourd’hui ». 
« Cité emblématique du Moyen Âge, la ville de Saint-Denis permet de retracer en quatre étapes fondatrices son évolution, à la fois site monastique et urbain, sanctuaire et carrefour économique... » Dotée d’une façade fraîchement restaurée, la Basilique, « dernière demeure des rois de France », dispose d’une « crypte archéologique réaménagée ».

Juifs au Moyen-âge
Si le dossier de presse de l’exposition Quoi de neuf au Moyen Âge ? évoque les Juifs, celui sur les Mérovingiens au musée de Cluny les omet curieusement. Alors que certains d’entre eux ont joué un rôle politique et économique – commerce - majeur.

Au MAHJ, les « stèles funéraires du plus important cimetière juif parisien désaffecté après l’expulsion de 1306, des objets rares témoignent du douloureux contraste entre la richesse culturelle du judaïsme médiéval et son extinction violente. Des objets rares (une lampe de hanouca, un tronc à aumône, un sceau matrice...), antérieurs à l’expulsion des juifs de France, témoignent du douloureux contraste entre la richesse culturelle du judaïsme médiéval et de son extinction violente (de l’ordonnance d’expulsion des juifs de France par Philippe le Bel en 1306, à l’édit d’expulsion générale des juifs de France, prononcé par Charles VI en 1394). Le visiteur a une première approche de l’organisation communautaire, des réseaux du savoir et de l’inscription des juifs dans le monde chrétien médiéval ».

Temps mérovingiens
Dans la liste des monarques de France, les Mérovingiens ou lignée de Mérovée précèdent les Carolingiens, eux-mêmes suivis des Capétiens – dynastie aux branches incluant les Valois et les Bourbons -, Bonaparte, Bourbons. Ces deux derniers alternent au pouvoir de 1804 à 1870. 

Du milieu du Ve siècle au milieu du VIIIe siècle, l’ère mérovingienne voit « le développement de nouvelles formes d’expression. Entre influence romaine et mise en place de formes originales de pouvoir, entre diffusion du christianisme et persistance de traditions païennes, cette période constitue, non un intermède « barbare », mais bien le point d’entrée dans le Moyen Âge ».
« Porte d’entrée dans un Moyen Âge qui couvre mille ans d’histoire européenne, les temps mérovingiens sont loin de l’image de « barbarie » qui leur était autrefois attachée. Dans le cadre majestueux du frigidarium des thermes de Lutèce, l’exposition Les Temps mérovingiens entraîne le visiteur dans une plongée au cœur de trois cents ans de richesse des arts et des lettres ».


« L’archéologie préventive a permis ces dernières décennies de nombreuses découvertes, apportant d’importants compléments aux travaux historiques couvrant le Premier Moyen Âge. Les chantiers de fouilles ont livré de précieux témoignages sur l’organisation sociale, les mouvements de population et les échanges culturels qui se sont opérés, substituant aux « invasions barbares » une vision moins sombre, entre grandes migrations et métissages culturels ». 

Les « temps anciens et fondateurs sont propices aux légendes. L’époque mérovingienne en suscita beaucoup, souvent contradictoires. Des « récits ont forgé, du règne de Charlemagne à la IIIe République, les images des rois mérovingiens que la mémoire collective a conservées : tour à tour barbares chevelus, rois fainéants ou archétypes de la figure du pouvoir… Loin des idées reçues, les meilleurs spécialistes de cette période offrent l’état le plus récent des connaissances sur cette société complexe, qui vit se côtoyer héritage de l’Empire romain et prémices de notre Occident médiéval ».


Au musée de Cluny musée national du Moyen-âge, l’exposition Les Temps mérovingiens (Ve siècle-VIIIe siècle) dévoile « un large panorama de l’activité artistique et intellectuelle de cette période de trois siècles, entre la bataille des Champs catalauniques en 451 et la fin du règne des « rois fainéants » en 751. Le début du Moyen Âge est marqué par le développement de formes d’expression originales souvent méconnues ».

« Entre persistance d’un idéal impérial d’inspiration romaine et influence germanique et insulaire, une multitude de royaumes se constitue, parmi lesquels le royaume franc ».

La « diffusion du christianisme conduit à l’émergence de nouvelles croyances, dans les reliques par exemple, alors même que résistent certaines traditions païennes, intégrées dans les pratiques liturgiques qui émergent à cette époque ».


« Cette profonde originalité se révèle dans les productions artistiques mérovingiennes, d’une richesse de matières et de couleurs qui surprennent encore aujourd’hui. La diversité des formes d’écriture témoigne du foisonnement intellectuel qui anime les centres monastiques ou épiscopaux, foyers de création où se développe une culture savante. Des œuvres comme la chasuble de la reine Bathilde, les pièces de monnaie ou les diplômes des rois francs attestent de la complexité des expressions du pouvoir, entre héritage antique et formes singulières ».

« Parmi les objets les plus précieux parvenus jusqu’à nous, les parchemins, les ivoires, les monnaies, les bijoux sont autant de témoignages de la richesse créative et du rayonnement d’un monde à redécouvrir enfin ».

« Plus de cent cinquante œuvres, sculptures, manuscrits enluminés, pièces d’orfèvrerie, monnaies, textiles ou encore documents d’archives sont réunies au musée de Cluny grâce à un partenariat scientifique avec la Bibliothèque nationale de France. Plusieurs chefs d’œuvre du Cabinet des Médailles sont ainsi exposés, parmi lesquels les vestiges du trésor de Childéric, le trésor de Gourdon ou le fameux trône dit de Dagobert. »

Organisée par la Réunion des musées nationaux – Grand Palais et le musée de Cluny – musée national du Moyen Âge, cette exposition a pour commissaire Isabelle Bardiès-Fronty Conservateur en chef Paris, musée de Cluny, Charlotte Denoël Conservateur Chef du service des manuscrits médiévaux Paris, Bibliothèque nationale de France Inès Villela-Petit Conservateur Département des Monnaies, Médailles et Antiques Paris, Bibliothèque nationale de France.
Un monde antique et médiéval
« Dès le IVe siècle l’Empire romain connut l’incursion de peuples poussés vers l’Ouest par des Huns. Ce mouvement permit aux Saxons d’atteindre la Bretagne (actuelle Angleterre), aux Wisigoths, Suèves et Vandales de descendre vers la péninsule ibérique, aux Alamans et Burgondes de s’implanter dans le monde alpin, aux Goths d’entrer dans Rome et aux Francs de s’installer en Gaule. 
Ainsi le monde antique, loin de connaître un bouleversement radical, ouvrait-il sa culture en direction d’autres civilisations, exerçant en retour une influence considérable sur elles ; la conversion au christianisme en fut l’une des manifestations les plus spectaculaires.
La dynastie constantinienne (306-363) joua un rôle prépondérant dans la diffusion d’une administration, de textes, de monuments et d’œuvres d’art dans tout l’Empire romain d’Occident.
La date de 476 correspond à la déposition du dernier empereur romain d’Occident mais elle ne marque donc pas la fin d’un monde. [...] »
Le pouvoir et ses témoignages
« Du règne de Childéric, fils de Mérovée, à la déposition du dernier Mérovingien (751), ce sont trois siècles qui voient naître le Moyen Âge dans la permanence de l’idée de l’imperium romain. Alors que l’historiographie traditionnelle fait débuter les temps mérovingiens à l’avènement de Clovis, la date symbolique de la bataille des champs Catalauniques (environs de Troyes), en 451, pourrait en constituer les prémices. Longtemps tenue pour l’affrontement de la civilisation emmenée par le général romain Aetius et des « barbares » menés par Attila, cette bataille opposant les mêmes peuples dans les deux camps annonce le remodelage des territoires de l’Empire romain d’Occident.
Si les figures royales sont mises en valeur dans les chroniques mérovingiennes, le pouvoir se manifeste à travers des textes et des objets qui nous en restituent aujourd’hui certains aspects matériels et symboliques. Autour du trône de Dagobert sont rassemblées des oeuvres représentatives de l’exercice du pouvoir, diplômes, codes de lois, sceaux, monnaies et armes d’apparat. L’image du trône et ses correspondances dans les mondes antique et byzantin permettent de prendre la mesure de la place de l’héritage antique dans les formes d’expression de la royauté. Les créations somptuaires des ateliers du Palais jouent des matériaux les plus nobles. L’or et l’argent côtoient des grenats venus de l’Inde, la pourpre rehausse le parchemin, les ivoires et les soies de Constantinople inspirent les artistes ».
L’ici-bas et l’au-delà
« Durant la seconde moitié du Ier millénaire, le christianisme est au cœur de la création artistique. Agent du pouvoir, l’évêque tient un rôle éminent dans une structure administrative qui reprend le maillage des provinces romaines. L’édifice chrétien accueille un mobilier liturgique dont l’ornement donne toute sa place à la force du symbole : la croix est omniprésente et le Verbe est magnifié par les couleurs des pages des lectionnaires et des missels. Foisonnantes d’anecdotes, les Vies de saints suscitent une nouvelle forme de dévotion autour du culte des reliques et de l’espoir fondé sur leurs miracles. [...]
Le voyage dans l’au-delà semble perçu différemment entre le début et la fin de la période.
Si les archéologues trouvent un mobilier abondant dans les tombes privilégiées, ils observent sa disparition progressive au cours du VIIe siècle, ce qui traduit probablement une évolution dans la manière d’appréhender la mort. Des sarcophages et ensembles mobiliers de nécropoles franques mais aussi wisigothiques attestent la place de l’art funéraire dans ce monde préoccupé par le Salut après la mort ».
Écritures
Les « ateliers de copie des monastères mérovingiens se sont essayés à différentes expériences calligraphiques dont subsistent quelques centaines de manuscrits et fragments en écritures onciales et semi-onciales de tradition antique et en écritures cursive  »s. 
Les « plus anciens de ces scriptoria étaient situés dans l’aire de plus grande influence romaine, dans le Sud et la vallée du Rhône (Lyon), mais d’autres furent fondés sur tout le territoire de la Gaule : Corbie, Tours, Flavigny, Bourges, Fleury, Saint-Médardde-Soissons, chacun élaborant sa propre écriture, comme la minuscule angulée et étirée de Luxeuil, l’écriture dite az de Chelles ou la graphie saccadée de Laon »
Les « textes diffusés étaient principalement des Bibles et leurs commentaires, des œuvres des Pères de l’Église et aussi des codes de lois. Mais l’usage de l’écrit persiste au-delà du livre, dans les pratiques de chancellerie, les épitaphes et des inscriptions plus ou moins faciles à déchiffrer sur tous types d’objets. Ces jeux de lettres prennent la forme de voeux, de rébus, de pseudo-textes, de monogrammes comme sur la bague de sainte Radegonde (réunissant les lettres de son nom en un seul dessin) ou encore de formules magiques, telle qu’ « abracadabra » (abrasax) répété avec ivresse comme sur la croix de Lausanne ».
Splendeurs mérovingiennes

Les « différentes formes d’expression artistique sont ici mises en scène pour elles-mêmes, sous le prisme de la technique et du motif. Liées à l’art de l’architecture, la sculpture et la peinture ouvrent ce panorama des splendeurs mérovingiennes. Inspiré du monde byzantin, l’art de l’ivoire est illustré par des œuvres de l’Est de la Gaule réunies autour des Évangiles de Saint-Lupicin. Présente dans les manuscrits, la couleur l’était également dans les monuments comme en témoignent les enduits peints et tesselles de mosaïque de Poitiers.
Dans le domaine des arts du feu, la virtuosité des verriers s’exprime autour de l’étonnant vase de Boulange. Celle des orfèvres et des forgerons est incarnée par les cloisonnés des bijoux dionysiens, par le délicat filigrane des bijoux de la Dame de « Parmain » ou la damasquinure. L’approche iconographique permet d’envisager certains thèmes prisés, tels les entrelacs qui se déploient sur la chasse d’Andenne et les combinaisons infinies des motifs zoomorphes sur les fibules de Klepsau.
Conclure ce florilège sur la représentation de la figure humaine, c’est remettre en question la conviction qui a longtemps prévalu de son effacement à l’époque mérovingienne. Ainsi la renaissance carolingienne se situe-t-elle dans une forme de continuité plus que de rupture et l’art mérovingien, incarné ici en point d’orgue par les plaques de Saint-Maximin, est-il rendu à sa place de premier art médiéval ».
Vers une nouvelle dynastie
Si « le sacre de Pépin le Bref en 751 marque l’entrée dans la civilisation carolingienne, les principaux traits de l’art mérovingien continuent de se manifester dans la seconde moitié du VIIIe siècle. Cependant, son règne voit poindre de nouvelles orientations politiques et religieuses. Des relations étroites se sont établies entre la nouvelle dynastie et la papauté : le sacre de Pépin en représente la concrétisation. Dans le même ordre d’idées, la réforme religieuse qu’il mit en œuvre a entraîné l’adoption de la liturgie romaine et la confection de nouveaux livres liturgiques. Les Évangiles de Gundohinus ou le Sacramentaire de Gellone s’inscrivent dans ce renouveau liturgique. Ces manuscrits témoignent d’une réelle continuité des formes artistiques de l’ère mérovingienne, tout en révélant une évolution dans le domaine de l’image ».

Austrasie, royaume mérovingien
L’Austrasie, un royaume mérovingien oublié a été présentée à l’espace Camille Claudel de Saint-Dizier jusqu’au 26 mars 2017, puis au musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye du 3 mai au 1er octobre 2017. 

La première exposition dédiée au royaume des Francs de l’Est, l’Austrasie, « berceau de la dynastie mérovingienne, qui a connu un fort rayonnement entre 511 et 717. La Neustrie et la Burgondie ont déjà fait l’objet de grandes expositions dans les années 1980 ».

Une exposition sur les débuts de l’Austrasie, « lorsque régnait la dynastie mérovingienne (fin Ve – milieu VIIIe siècle apr. J.-C.). À cette époque, l’Est de la France et de la Belgique, le Luxembourg et l’Ouest de l’Allemagne ne constituaient qu’un seul royaume s’étendant de part et d’autre du Rhin, pour moitié sur d’anciennes provinces impériales et pour moitié sur des territoires de traditions germaniques. C’est pourquoi, cette Terre-de-l’Est ou Austrasie des Francs a-t-elle été l’un des États apparus avec la chute de Rome où s’est opéré de la manière la plus manifeste le métissage entre les deux legs de l’Antiquité : la culture « classique » des Romains et la culture « barbare » des Germains. De ce double héritage est en effet née la civilisation médiévale, caractérisée par une société originale et des identités nouvelles illustrant un monde complexe et dynamique, bien différent du cliché d’« âges obscurs » chers aux auteurs et artistes des XIXe et début XXe siècles ».


« Sujet de nombreux écrits contemporains francs ou étrangers (notamment byzantins) ayant récemment fait l’objet d’une relecture plus objective, cet ancien royaume franc s’est aussi révélé riche d’un patrimoine archéologique nous renseignant sur de nombreux aspects de la vie quotidienne à l’époque, qu’il s’agisse du monde urbain ou rural, religieux ou laïc, aristocratique ou populaire ». 

« En plus d’objets mérovingiens incontournables comme l’épée ornée d’or du chef de Lavoye ou le coquillage de la dame de Chaouilley venu de l’Océan indien (tous deux conservés au MAN), l’exposition est donc également l’occasion de présenter les résultats de campagnes archéologiques récentes, parfois inédits. Elle permet enfin de mieux comprendre ce territoire européen, certes aujourd’hui morcelé mais que la dernière réforme territoriale a partiellement ressuscité en France sous le nom de région « Grand-Est ».

CHRONOLOGIE ET GRANDES DATES
(Extraites du dossier de presse de l'exposition Quoi de neuf au Moyen-âge ?)

« IVe-Ve siècle
312 : Constantin, empereur de l’Empire romain, se convertit au christianisme et choisit Byzance comme capitale. Il la renomme Constantinople en 330. Le christianisme est autorisé dans l’Empire romain et les cultes païens interdits en 392.
Ve-VIe siècle
La première moitié de ce siècle est marquée par l’invasion de la Gaule par les Huns menés par Attila et stoppés aux Champs Catalauniques. Dans le même temps, les premières églises et premiers diocèses émaillent les campagnes. Saint-Augustin, évêque d’Hippone en Algérie, écrit la Cité de Dieu, ouvrage fondateur d’un lien fort et durable entre religion et politique.
L’année 476, date charnière, voit la chute de l’Empire Romain d’Occident, qui a pour conséquence la multiplication des petits royaumes. À l’Est de la France, Childéric, père d’un certain Clovis, prend le pouvoir.
VI-VIIe siècle
Vers 500, Clovis se fait baptiser à Reims, alors que la Gaule passe majoritairement sous son autorité.
Le Code Justinien, du nom de l’empereur de l’Empire romain d’Orient, pose les fondements de notre droit civil moderne. Vers 532, le grand chantier de la basilique Sainte-Sophie de Constantinople démarre.
VIIe-VIIIe siècle
Dagobert, arrière-petit-fils de Clovis, fait rebâtir l’abbaye de Saint-Denis, un des bâtiments les plus marquant de cette époque médiévale, alors qu’elle devient la nécropole des rois francs. Côté religion, l’Islam fait son apparition en 622 avec l’Hégire. Le prophète Muhammad quitte la Mekke pour fonder à Médine la communauté des croyants, ou Umma. À sa mort en 632, deux courants émergent, les sunnites et les chiites, avec au cœur de cette division la question du successeur le plus légitime pour diriger cette communauté. Les conquêtes arabes » induisent « la diffusion rapide de l’Islam, de l’Indus aux Pyrénées, du Caucase au Yémen.
VIIIe-IXe siècle
En 711, les Arabes conquièrent l’Andalousie. Ils continuent de progresser au nord jusque dans le Royaume franc, alors que Charles Martel les arrête à Poitiers en 732. En 751, son fils Pépin le Bref se fait élire roi des Francs par les évêques ; il est désormais investi par Dieu de la mission de protéger l’Église. En 754, un deuxième sacre, par le pape cette fois-ci, permet au roi de se considérer comme investi par la volonté de Dieu. Pépin le Bref, père de Charlemagne, est aussi le fondateur de la dynastie carolingienne.
IXe-Xe siècle
800 marque le sacre de Charlemagne par le Pape ; il devient ainsi empereur d’Occident. Durant son règne, il fait simplifier l’écriture. La caroline, en caractères minuscules, remplace les graphies anciennes. Il construit son palais à Aix-la-Chappelle, entre la Bretagne et la Bavière, dans l’actuelle Allemagne. A sa mort, les fils de Charlemagne se partagent le royaume, le divisant en trois parties.
Xe-XIe siècle
À la fin du Xe siècle, Hugues Capet est élu roi des Francs. Il impose la règle de succession pour le fils aîné ainsi que l’indivisibilité du royaume. Les différentes branches de cette dynastie, Bourbons et Valois, régneront jusqu’à la Révolution française. 
Les chiffres arabo-indiens sont introduits par les Arabes occidentaux, et l’art roman fait son apparition en Italie. 
Otton Ier, roi de Germanie, rétablit l’empire chrétien et nomme les évêques, prenant alors le contrôle des élections papales.
XIe-XIIe siècle
Ce siècle marque le début de l’ère féodale, alors que les seigneurs s’octroient le pouvoir. En 1054, un bouleversement d’envergure dans la vie religieuse a lieu : le schisme entre Églises chrétiennes d’Orient, orthodoxe, et d’occident, catholique. À la fin du siècle, le Pape Grégoire VII modifie l’Église catholique dans l’espoir de la rendre plus morale et indépendante du pouvoir laïc.
Côté politique et guerres, on note l’invasion par Guillaume le Conquérant de l’Angleterre, et sa victoire à Hasting.
En 1088, la première université est fondée à Bologne en Italie.
En 1095, la première croisade, vise à récupérer le tombeau du Christ à Jérusalem, occupée par les musulmans, suite au refus des Turcs Seldjoukides de laisser passer les pèlerins chrétiens. Elle se termine en 1099 par la prise de Jérusalem et la fondation des États latins d’Orient. 
Les deux siècles suivants verront pas moins de huit croisades se succéder, avec des fortunes diverses.
XIIe-XIIIe siècle
En 1152, Aliénor d’Aquitaine, épouse de Louis vii, se sépare du roi et se remarie avec Henri Plantagenêt, futur Henri II. Cette union, qui apporte l’Aquitaine en dot à l’Angleterre, marque le début d’une longue guerre entre les deux nations. Une dizaine d’années plus tard, la construction de Notre-Dame de Paris commence. Ce siècle est aussi florissant en ce qui concerne les arts et la culture. L’amour courtois émerge. Les troubadours et écrivains composent des chansons de gestes, d’exploits, dont la très célèbre chanson de Roland, des romans et récits épiques destinés à être lus à voix haute, dont on peut citer le Roman de Renart.
L’art gothique succède à l’art roman, cathédrales et églises fleurissent dans tout le royaume de France.
XIIIe-XIVe siècle
En 1226, Louis IX, aussi appelé Saint Louis, devient roi de France. De son long règne, on retiendra la résolution du conflit avec l’Angleterre. Il récupère alors la Normandie et l’Anjou. 
Les seigneurs du Languedoc sont exterminés dans des guerres de religion sanglantes, sous prétexte de l’hérésie cathare. 
La Sainte-Chapelle est érigée pour accueillir des reliques du Christ. En 1215, le concile de Latran établit la primauté de l’Église catholique sur les pratiques civiles. Le mariage devient sacrement, la confession est instaurée. 
Les juifs doivent porter sur leur vêtement une rouelle, petit rond d’étoffe jaune. 
L’inquisition fait son apparition quelques années plus tard.
En 1271, Marco Polo quitte Venise, direction la Chine. Au niveau politique internationale, on note la chute de Saint-Jean-d’Acre, dernière place forte des croisés, qui va sonner le glas des croisades et la formidable conquête de l’empire Mongol de Gengis Khan dès 1206.
À la fin de ce siècle, Philippe IV, dit le Bel, devient roi de France.
XIVe-XVe siècle
Bienvenue dans le siècle de la Guerre de 100 ans et de la peste noire. La bataille de Crécy consacre en 1346 la première défaite française face à son ennemi d’outre-manche, marquant par là-même le début de cette guerre qui allait durer 116 ans. 
Deux ans plus tard, la peste noire fauche un européen sur trois, soit quelques 25 millions d’âmes. 
En 1356, Jean II, roi français, perd la bataille de Poitiers et devient prisonnier des Anglais. L’administration française se centralise alors. Côté culturel, l’art du portrait et le goût du réalisme se développent, bien que l’art reste essentiellement religieux.
Autre fait marquant, la papauté, inquiète de l’insécurité qui règne dans les rues de Rome, s’installe à Avignon en 1309.
XVe-XVIe siècle
Dernier siècle du Moyen Âge, les événements se succèdent sur la scène politique, religieuse et culturelle européenne. La guerre dure toujours. Les Anglais gagnent à Azincourt, avec l’aide de leurs alliés bourguignons. Les guerres de succession internes au Royaume français l’affaiblissent un peu plus. Jeanne d’Arc, la pucelle d’Orléans, âgée de 17 ans, soutient alors Charles VII, et délivre la ville. Elle est brûlée vive en 1431 à Rouen, livrée par les Bourguignons aux Anglais.
En 1475, la guerre de 100 ans prend fin sous le règne de Louis XI.
En 1453, les Turcs conquièrent Constantinople, signant la fin d’un Empire romain d’Orient qui aura duré plus de 1 000 ans. En Espagne, les rois catholiques, Isabelle et Ferdinand, chassent définitivement les Maures, prenant Grenade, leur dernier bastion, en 1492. La même année, ils bannissent les juifs du pays. Christophe Colomb, à la tête de ses trois caravelles, atteint l’Amérique.
Révolution d’envergure en 1450, Gutenberg invente l’imprimerie, et reproduit la Bible, avec ses caractères mobiles de plomb  ».


EXTRAITS DU CATALOGUE LES TEMPS MÉROVINGIENS

INTRODUCTION
Isabelle Bardiès-Fronty, Charlotte Denoël et Inès Villela-Petit
« Les notions d’identités et de territoires qui sont au cœur du moment mérovingien entrent en résonance avec le présent ; elles font écho aux brûlantes interrogations actuelles sur les notions de frontières, de déplacements de population et d’assimilation. Ces parallélismes, que quinze siècles séparent, doivent aussi nous amener à nous interroger sur nos origines : de quelle civilisation nous réclamons-nous ?
La réunion d’œuvres d’une exposition reste l’un des meilleurs moyens pour inviter à renouveler le regard sur une civilisation. [...]
Les résultats [d’analyses scientifiques sur les grenats d’oeuvres] confirment une césure entre une première période (fin du Ve-première moitié du VIe siècle) approvisionnée en grenats du Rajasthan de belle qualité et une période tardive (VIIe siècle) du cloisonné avec de petits grenats de Bohême et du Portugal. Dans le cadre d’un programme de recherche sur la pourpre par le département de science et innovation technologique de l’université du Piémont oriental, les pigments de différents manuscrits ont pu être examinés. La spectrométrie a notamment permis de mettre en évidence l’élaboration dès l’époque mérovingienne de substituts de la pourpre antique, tel que le colorant appelé « orseille » tiré d’un lichen. Dans le cadre du mécénat de compétence de la Fondation EDF Diversiterre, le trône de Dagobert a bénéficié d’une radiographie complète qui révèle un bronze particulièrement poreux et par conséquent une fonte moins maîtrisée que celle des grands bronzes antiques. Quant aux reliques de saint Germain à Delémont, ce sont des techniques d’imagerie qui ont été utilisées pour compléter les nombreux examens déjà réalisés. De même, les cheveux pris dans la cire des sceaux royaux et toujours visibles à l’œil nu ont été identifiés comme des restes humains dans le cadre d’un programme associant les Archives nationales, le C2RMF et l’hôpital universitaire de Garches. [...] »

LES ROYAUMES FRANCS,
par Bruno Dumézil
« Sur les vignettes ornant les manuels scolaires, on trouvait encore il y a peu l’image d’un souverain avachi sur une couche tirée par un char à bœufs. La légende indiquait qu’il s’agissait là du roi mérovingien, le représentant d’une dynastie de fainéants appelée à être bientôt remplacée par une famille plus dynamique, celle des Carolingiens.
Depuis le XIXe siècle, l’histoire de France n’est guère tendre avec la première dynastie royale : entre les reines meurtrières et les rois mal culottés, on peine à y trouver une figure présentable. Composés à partir des années 1830, les Récits des temps mérovingiens d’Augustin Thierry ont en effet popularisé le mythe du Mérovingien violent, paresseux ou débauché, bref un barbare inapte à gérer un royaume organisé.
Selon Thierry, cette indécrottable sauvagerie serait intrinsèquement liée à une origine germanique et les envahisseurs se seraient montrés incapables de fusion avec le milieu gallo-romain éclairé. L’école de la Troisième République prit également soin de conspuer les « grands partages » mérovingiens : des rois qui divisent leur territoire à chaque succession ne devaient pas avoir le sens de l’État, encore moins celui de la Nation. En somme, les temps mérovingiens ne constitueraient pas l’origine de la France médiévale, mais une parenthèse hors sujet et quelque peu honteuse du roman national.
Si l’on peut à juste titre discuter de l’inclusion des royaumes francs dans l’histoire de France, la plupart des jugements portés à leur égard relèvent de l’a priori, non dénué de connotations nationalistes. Ainsi, la prétendue « race de conquérants » dépeinte par Thierry avait sans doute plus de racines culturelles dans le monde romain que dans les obscures forêts de Germanie. Dès le IVe siècle, beaucoup de guerriers d’origine franque ont servi dans les armées impériales et certains sont parvenus aux plus hauts postes ; l’empereur Magnence (350-353) et le général Arbogast († 394) étaient issus de ce milieu. Dans un même mouvement, les tribus franques indépendantes entrèrent en alliance avec l’Empire, ce qui donna un cadre légal à leur installation dans le nord de la Gaule au milieu du Ve siècle.
De fait, si l’on suit les sources aussi bien textuelles qu’archéologiques, les premiers Mérovingiens présentaient un profil largement romanisé. Ainsi Childéric Ier, le premier roi que l’on peut rattacher sans hésitation à la dynastie, fut inhumé vers 481 avec anneau sigillaire à inscription latine. Son fils, Clovis, reçut en 508 la dignité de consul honoraire et ses petits-fils entretinrent une correspondance régulière avec l’empereur romain de Constantinople.
Dans les années 540, le roi Théodebert Ier se déclara ainsi outré d’apprendre que Byzance classait encore les Francs parmi les ennemis traditionnels de Rome ; l’Empire accepta de les retirer de cette liste infamante et les traita désormais, sinon en égaux, du moins avec une considération supérieure à celle que l’on accordait aux autres peuples. Au VIIe siècle, les Mérovingiens n’hésitèrent pas à surenchérir de romanité. Le chroniqueur Frédégaire affirma ainsi que les ancêtres des Romains et des Francs étaient nés de deux princes ayant échappé au sac de Troie ; issus d’une même origine, les deux peuples pouvaient prétendre à une gloire égale.
De fait, l’identité germanique des Mérovingiens constitue un faux problème. Si les souverains de la dynastie s’intitulaient « Rois des Francs » et si leur aire de domination était appelée le regnum francorum (le « royaume des Francs »), cette définition ethnique dissimule des réalités moins tranchées. Le peuple franc constituait une création qui ne remontait guère qu’au IIIe siècle, quand un ensemble de petites tribus affaiblies s’étaient rassemblées en une fédération lâche. Les Francs ne possédèrent d’ailleurs pas de royauté unifiée avant la fin du règne de Clovis (v. 481-511). Par ailleurs, des intermariages avec les Gallo-Romains sont très tôt attestés et les changements d’identité ethnique pourraient bien avoir été nombreux. En effet, autant il était préférable de s’afficher comme « Romain » en Gaule du Nord vers l’an 400, autant il était préférable d’être un « barbare » un siècle plus tard : le statut de Franc présentait de nombreux avantages fiscaux et juridictionnels. Dans ce cadre, la perception même de l’ethnicité évolua. À la fin du VIIe siècle, tout natif du nord de la Loire était ainsi un Franc, sans que l’on se pose la question de ses origines indigènes ou migratoires. Ajoutons que le « royaume des Francs » comprenait aussi des Burgondes, des Alamans, des Thuringiens, des Bavarois qui étaient pourtant sujets du Mérovingien. Identité politique et ethnique ne se recouvraient que rarement au haut Moyen Âge.
Un évêque des années 540 félicite d’ailleurs Théodebert Ier de réussir à gouverner une telle mosaïque humaine : « Si ton sceptre est unique, tes sujets sont nombreux ; si ton peuple est divers, ta domination est unifiée ; si ton royaume est solide, ton empire est étendu ». Dans l’ensemble, les Mérovingiens avaient adopté une bonne partie des pratiques de gouvernement tardo-antiques, soit qu’ils les aient apprises directement de Rome, soit qu’ils les reçurent des Burgondes, des Wisigoths et des Ostrogoths, peuples dont le degré de romanisation était encore supérieur au leur. À partir des années 530, le royaume mérovingien disposait ainsi d’une structure quasi étatique, où le souverain produisait du droit, dirigeait les forces armées et encadrait le système d’imposition. Le territoire était quadrillé de districts, pour la plupart hérités de la carte des cités romaines, où le roi nommait de grands administrateurs qui portaient les titres antiques de duc (dux), patrice (patricius) ou comte (comes). Ces officiers demeuraient sous l’étroite surveillance du Palais et pouvaient facilement être révoqués ou déplacés. Nominations, promotions et limogeages permettaient au roi de contrôler l’ensemble du jeu sociopolitique. Aussi les contemporains ne dénoncent-ils jamais la « fainéantise » des souverains mérovingiens mais plutôt leurs excès de pouvoir ! De leur côté, les Byzantins se montraient admiratifs et, dans les années 580, le chroniqueur Agathias pouvait écrire : « Les Francs ont pour l’essentiel le régime politique des Romains, observent les mêmes lois, ont les mêmes usages en ce qui concerne les contrats […]. Ils ont des magistrats dans leurs villes […] et, pour une nation barbare, ils me paraissent fort civilisés et très cultivés. »
Formées à l’exigeante école du droit romain, les élites du monde franc avaient développé le goût des écritures. Par ailleurs, le roi produisait de nombreux actes – nomination, donations, mandements, jugements… – et attendait des réponses en retour. Dans ce contexte, il existait dans la Gaule mérovingienne une sorte de mentalité bureaucratique qui poussait à conserver des archives et à compiler des formulaires destinés à faciliter la conception de nouveaux textes. Pour notre malheur, cette documentation était composée sur papyrus jusqu’au milieu du VIIe siècle ; ce support fragile a souvent été perdu et le vide archivistique qui en résulte a nourri le mythe d’un royaume franc sous-administré.
Par contraste, la masse de robustes parchemins conservés pour la période carolingienne a peut-être conduit à surévaluer les capacités gouvernementales de Charlemagne.
Convertie au catholicisme dans le courant des années 500, la dynastie mérovingienne affirmait diriger un royaume chrétien. Dès la fin du règne de Clovis (511), la famille royale multiplia les fondations d’églises, de monastères ou d’institutions charitables. Rois et reines mérovingiens apparaissent en outre comme des interlocuteurs importants du siège pontifical sur les questions d’orthodoxie, de discipline ecclésiastique ou d’envois de missions vers les peuples lointains. Les souverains francs sont à ce titre très présents dans la correspondance du pape Grégoire le Grand (590-604). Malgré quelques tensions ponctuelles, l’Église reconnaissait au roi mérovingien un statut particulier puisqu’il avait la responsabilité du Salut de l’ensemble de ses sujets. Pour cela, les évêques ne rechignaient pas à a affirmer qu’il était inspiré par Dieu. Clotaire II (584-629) disposait ainsi d’un « ministère prophétique » selon un concile qui se réunit à Clichy à la fin des années 620.
Une génération plus tard, un prélat écrivit à l’un des fils du roi Dagobert : « Tu es le ministre de Dieu, institué à cette place par Lui pour que les hommes qui font le bien t’aient pour bienveillant auxiliaire, et pour que ceux qui font le mal sachent que tu es un puissant justicier. » Sur un plan plus pragmatique, l’Église offrait au roi un outil supplétif de contrôle du territoire. Dès l’époque de Clovis, le roi se réserva en effet le pouvoir de désigner les évêques sur l’ensemble de son royaume. En choisissant des personnalités à la loyauté éprouvée ou en jouant de la rivalité entre les candidats locaux, un souverain habile pouvait ainsi tenir les cités les plus rétives. Pour peu que le comte et l’évêque fussent des ennemis personnels, le Mérovingien était assuré que ses deux agents locaux se surveilleraient mutuellement.
Romain de culture, bon administrateur et prince chrétien, le souverain mérovingien présente certes des pratiques successorales étonnantes. En 511, 561, 595 et 639, la mort de rois importants conduit à la partition de leurs États entre leurs différents fils. Plus régulièrement, on assiste à des renégociations de frontières, à des partages anticipés en faveur de jeunes princes et surtout à des réunifications partielles à la mort d’un roi donné.
Mort à laquelle les autres membres de la dynastie n’hésitaient pas à participer : les guerres entre royaumes mérovingiens étaient fréquentes et les compétiteurs n’hésitaient pas à exécuter ou à assassiner leurs ennemis. Il en résultait une recomposition permanente du territoire, qui rend difficile toute cartographie précise des royaumes francs. Pour autant, cette pratique du partage ne résultait pas forcément de vieilles traditions germaniques.
À partir de la fin du IIIe siècle, l’Empire romain a lui-même connu des partitions, souvent sur une base dynastique lors de la Tétrarchie, et les recompositions se déroulèrent presque toujours dans la violence. Quant au désherbage dynastique, Constantin et ses héritiers l’avaient déjà pratiqué sans pitié pour éviter la multiplication des prétendants au trône.
Somme toute, au regard de l’histoire sanglante des empereurs romains, le nombre de rois mérovingiens à mourir de mort violente reste assez mesuré.
À l’image des partitions de l’Empire romain tardif, les« grands partages » mérovingiens servaient aussi à protéger des intérêts géopolitiques : le territoire était immense, des Pyrénées à la Saxe et de la mer du Nord au Danube, et il fallait pouvoir démultiplier les commandements pour espérer le contrôler ou l’étendre. Sur ce point, le succès des Mérovingiens paraît patent : malgré les guerres civiles, le territoire global contrôlé en 751 fut en augmentation constante jusqu’aux années 640. Il est vrai qu’à la faveur des éliminations ou des exhérédations, les partages ne conduisirent jamais à une pulvérisation du territoire. À dater des années 570, la géographie des royaumes francs se stabilisa d’ailleurs autour de trois entités plus ou moins stables, que l’on désigne parfois sous le terme de Teilrecihe. Le puissant royaume d’Austrasie regroupait les territoires du nordest, ainsi que plusieurs cités dans la région ligérienne, l’Auvergne et un corridor vers la Méditerranée. À l’ouest se trouvait le royaume de Neustrie, ancré sur le bassin parisien mais contrôlant aussi une nébuleuse de cités en Aquitaine dans le Nord. Enin, les vallées du Rhône et de la Saône étaient occupées par la Burgondie, un royaume qui s’étendait aussi vers la Suisse actuelle et la vallée d’Aoste. Dans l’idéal, chacun de ces Teilreiche disposait de plusieurs lieux de pouvoir, d’une zone riche où effectuer un bon prélèvement fiscal, de régions tributaires à contrôler et d’une frontière active à défendre ou à repousser. Dès la fin du VIe siècle, ces sous-royaumes permirent en outre aux élites régionales de disposer d’un roi résident ou d’en profiter pour défendre leurs intérêts propres. Mais le partage ne contrevint jamais à l’unité profonde du monde franc. Même s’il existait des magnats qui se définissaient comme « Austrasiens », « Neustriens » ou « Burgondes », le royaume des Francs constituait l’unité symbolique la plus forte. Le meilleur signe en est que les aristocrates n’hésitaient pas à posséder des biens dans diférents Teilreiche ; nul n’avait intérêt à ce que les sous-royaumes se séparent, sous peine d’y perdre une fraction importante de sa fortune politique.
À partir des années 670, mais surtout après 717, la royauté mérovingienne connut une crise dont une grande famille austrasienne put tirer profit. Les Pippinides, bientôt appelés Carolingiens, parvinrent à capter les pouvoirs royaux puis à s’emparer du trône en 751.
Pour justifier ce coup d’État sans doute plus impopulaire qu’on ne l’a dit, les nouveaux venus arguèrent de l’impuissance politique et de l’incurie des Mérovingiens. Efficacement relayée par les propagandistes de Charlemagne, cette légende noire devint la vérité historique. Encore aujourd’hui, les trois siècles d’histoire du royaume mérovingien demeurent souvent éclipsés par l’image de l’Empire carolingien, pourtant bien éphémère ».

POUR UN ESSAI DE DÉFINITION DE L’ART MÉROVINGIEN
par Isabelle Bardiès-Fronty et Charlotte Denoël
« Art barbare », « art des âges obscurs » ou « art primitif »… A partir du moment où l’art mérovingien devient un objet d’étude, au cours du XIXe siècle, les prédicats qui s’y attachent, lorsqu’ils ne sont pas péjoratifs, ne lui reconnaissent pas une identité bien définie ni une grande originalité. L’approche évolutionniste qui a longtemps continué d’imprégner les esprits attribue à l’art de cette période située entre l’Empire romain et la « renaissance » carolingienne tous les symptômes de décadence et de barbarie qui affectent une civilisation en déclin. Aujourd’hui, cette lecture pessimiste a été abandonnée et l’époque mérovingienne fait l’objet d’une réévaluation analogue à celle qu’a connue l’Antiquité tardive, dont elle est à la fois un prolongement et une transformation. La recherche sur le premier Moyen Âge connaît un nouveau développement depuis les années 1950, décennie de la construction européenne, et bénéficie d’une connotation positive, délivrée des enjeux nationalistes et idéologiques qui étaient les siens avant-guerre.
L’histoire de l’art mérovingien de la seconde moitié du XXe siècle et du début du XXIe siècle s’est en effet nourrie des nouvelles techniques de l’archéologie monumentale (Sapin, 1998) et des résultats abondants des fouilles de sauvetage dans toute l’Europe, notamment en zones rurales où sont régulièrement mis au jour des cimetières, comme par exemple à Saint-Sauveur (Somme) en 1986, à Erstein (Bas-Rhin) en 1999 ou encore à Évrecy (Calvados) en 2014 pour n’en citer que quelques-uns. Ces dernières décennies ont également été celles d’un développement des études paléographiques (Ganz, 1981) et de la culture de l’écrit (Heinzelmann, 2001 ; McKitterick, 1981, 1995), de la publication de monographies pluridisciplinaires (Hen, 1995), d’atlas archéologiques (Wyss, 1996) et de l’organisation d’expositions internationales comme « Die Franken / Les Francs » (1996-1997).
Les chercheurs contemporains tendent ainsi à adopter une périodisation qui abolit les caractérisations ethniques ou nationales (Germains, Francs…) pour se définir de manière dialectique par rapport à l’Antiquité, en distinguant des moments de continuité (jusqu’à la fin du VIe siècle) et des moments de rupture (VIIe-VIIIe siècles). Des travaux pionniers, tels ceux de Carl Nordenfalk, des acteurs de l’exposition « La Neustrie » (Rouen, 1985) de Lawrence Nees ou, plus récemment, de Felice Lifshitz, posent des jalons importants pour une meilleure compréhension des formes, des motifs et de leurs origines mettant ainsi en lumière les processus de transmission, d’assimilation et de reconfiguration à l’oeuvre dans l’art de cette période. Le dialogue amélioré entre les spécialistes, dans le mouvement général des études transdisciplinaires, a également contribué à renouveler les perspectives.
Dans le sillage de ces recherches, l’exposition « Les Temps mérovingiens » se propose d’esquisser une histoire globale de l’art mérovingien à travers la mise en regard d’œuvres relevant de différentes techniques artistiques. L’objectif est de mieux appréhender la place de cet art dans l’histoire des formes. En examinant dans toute leur diversité les motifs, les techniques et les supports des œuvres mais aussi leur contexte d’élaboration, il sera peut-être possible de mieux cerner la spécificité de l’art mérovingien par rapport aux autres aires géographiques. Envisager une chronologie de l’art mérovingien, c’est accepter de ne pas épouser strictement l’histoire dynastique. En effet, nombre de traits qui qualifient cet art se manifestent en amont du sacre de Clovis et en aval de celui de Pépin le Bref.
Les pièces d’orfèvrerie qui composent le trésor de Childéric jouent de l’alternance de l’or et du rouge, pierre angulaire de l’esthétique mérovingienne. De même, les manuscrits qui sont produits en Gaule septentrionale vers 780 présentent une permanence des codes artistiques des décennies antérieures, tel le saint Jérôme provenant de l’abbaye de Corbie avec sa double arcature ornée d’entrelacs et de petits personnages juchés sur des volatiles.
Dans le même ordre d’idées, tenter une définition de l’origine et des composantes de l’art, c’est rappeler d’abord les multiples influences issues de civilisations variées. La question de la réception de l’art antique au premier Moyen Âge, incontournable pour comprendre le substrat à partir duquel s’est façonné l’art mérovingien, s’exprime dans tous les médias, qu’il s’agisse des techniques, de l’iconographie ou du rapport au texte.
Après la fin de l’empire romain d’Occident, l’architecture en Gaule se détermine bien souvent par une continuité topographique et par une utilisation des édifices encore en élévation. La ville de Poitiers en offre une illustration spectaculaire avec l’hypogée des Dunes, implanté dans une nécropole de la ville antique de Lemonum, et le baptistère Saint-Jean, dont la construction, au Ve siècle, utilise la base d’une villa gallo-romaine.
Nourris des œuvres qui s’offrent à leurs yeux, les sculpteurs sur pierre ou sur ivoire au premier Moyen Âge dialoguent avec les modèles antiques. Un modèle de ce phénomène est offert par la ville d’Arles, fondée par Jules César en 46 av. J.-C. et dont le développement urbain appartient à toute la période impériale. Découverte aux Alyscamps, une stèle du Ve siècle (Arles, musée départemental Arles antique) associe une épitaphe de Projecta à son époux Victorinus à la figure de ce dernier en orant, à la manière de la représentation du défunt dans les nécropoles paléochrétiennes de Rome. Aujourd’hui conservée dans le trésor de Saint-Trophime, une boucle de ceinture du groupe des reliques de saint Césaire représente les soldats au tombeau, dont la forme est celle d’un édicule en tholos comme sur les ivoires créés à international des textiles alimentait certainement Rome vers 400.
Dans le domaine de l’iconographie, des œuvres comme le sarcophage d’Agilbert (troisième quart du VIIe siècle) dans la crypte Saint-Paul de l’abbaye de Jouarre (Seine-et-Marne), orné d’un Christ en majesté entouré des quatre Vivants sur le panneau de tête et d’une scène en fort relief inspirée du Jugement dernier sur la face antérieure de la cuve, ou comme le portrait de saint Jérôme placé en frontispice d’un manuscrit de l’abbaye de Corbie sont emblématiques de cette assimilation de l’héritage méditerranéen par les artistes mérovingiens. Si la tradition figurative et monumentale dans laquelle elles s’inscrivent fait de ces œuvres des unica dans le paysage artistique de l’époque, elles n’en témoignent pas moins de l’importance de l’héritage antique en Gaule. Cet héritage se manifeste également au travers de la diffusion de motifs appartenant au répertoire paléochrétien, telle la croix accostée de l’alpha et de l’oméga que l’on observe sur de nombreux sarcophages, comme celui de saint Drausin ou sur des éléments de mobilier liturgique, par exemple sur l’autel cippe de Cassis ou la plaque de l’Exaltation de la Croix, ou encore sur le Sacramentaire de Chelles (Vatican, BAV, Reg. lat. 316).
Les échanges politiques des royaumes francs avec l’Empire byzantin alimentent naturellement les influences artistiques, relayant sur un mode oriental la permanence de certaines formes d’expression. Reprenant le modèle des grands diptyques créés à Constantinople, le diptyque de Saint-Lupicin présente dans ses plaques centrales le schéma oriental de l’alliance du Christ et de la Vierge trônant mais dans une facture probablement mosane. En Italie, Ravenne constitue un relais entre Orient et Occident. (Caillet, 2005). Il existe cependant des coïncidences formelles troublantes entre certaines plaques de chancel et le mobilier en bois des églises de la région du delta du Nil, comme par exemple la porte de l’église Sainte-Barbe du Caire (Le Caire, Musée copte), datée du IVe ou du Ve siècle, qui présente un décor de vases jaillissant et le Christ en buste dans une guirlande tenue par deux anges, eux-mêmes flanqués de personnages tenant les Évangiles. De surcroît, le commerce international des textiles alimentait certainement dès cette époque l’Europe septentrionale. Les tissus liés à sainte Bathilde et à saint Germain de Trèves appartiennent à ce contexte.
Un autre phénomène est à l’œuvre dans l’art mérovingien : l’appropriation de techniques et de motifs des civilisations de l’extérieur des frontières de l’Empire romain. En effet, des découvertes de tombes à mobilier en Europe centrale permettent de prendre la mesure du développement de certains savoir-faire dans le domaine des arts des métaux précieux.
À Kerc, en Moldavie, dans une sépulture datée du IVe siècle, des parures attestent la pratique de la technique du cloisonné avec incrustation de grenats et de nacre (Saint-Pétersbourg, musée de l’Ermitage, n° 2160). La fibule aviforme de Kerc témoigne également de l’adoption de motifs qui gagnent tout le continent à partir du milieu du Ve siècle. La correspondance technique, iconographique, et probablement symbolique, entre l’aigle d’Apahida (Bucarest, musée national, 54385) et les fibules ostrogothiques de Domagnano (Nuremberg, musée germanique, FG 1608 et musée du Louvre Abu Dhabi, LAD 2009-008) ou encore les fibules wisigothiques de Castelsagrat illustre la circulation des motifs aux Ve et VIe siècles. L’iconographie de l’oiseau irrigue l’ensemble du champ artistique durant la période considérée, qu’il s’agisse de la sculpture ou de la peinture de manuscrit comme le montre le Commentaire sur l’Heptateuque de saint Augustin daté du milieu du VIIIe siècle. Ce siècle coïncide également avec l’arrivée de nouvelles influences, issues du monde insulaire, qui se manifestent notamment à travers l’adoption des motifs d’entrelacs.
C’est dans ce creuset très varié qu’émerge un art original marquant le début de l’art médiéval. Le panorama des lieux de production offre une carte diversifiée en fonction des médias. Les manuscrits sont enluminés dans plusieurs centres situés principalement en Burgondie et en Neustrie : on identifie ainsi les abbayes de Luxeuil, Corbie, Chelles, Laon et Flavigny auxquelles viennent s’ajouter d’autres scriptoria moins bien documentés, notamment à Soissons et dans la Brie. L’origine pyrénéenne des éléments d’architecture ou des sarcophages permet de cerner l’existence d’ateliers de sculpteurs dans le sud-ouest de la Gaule, à la suite des artistes gallo-romains. En Provence, les œuvres du Ve au VIIe siècle sont elles aussi profondément imprégnées de culture antique. S’il est imprudent de prétendre localiser les ateliers des arts du feu, il existe cependant une exception extraordinaire incarnée par un homme, l’orfèvre Éloi. Seul artiste identifié de l’époque mérovingienne grâce à sa place privilégiée auprès de Dagobert, saint Éloi fut à la fois le sculpteur des monnaies royales et un orfèvre de haut rang au service de la liturgie. Doublement précieuses par leur origine insigne et leur rareté, les quelques œuvres connues de saint Éloi, qu’il s’agisse du fragment de croix de l’autel de Saint-Denis ou de la gravure reproduisant le calice de Chelles aujourd’hui disparu, attestent sa virtuosité.
Alors que les archéologues constatent que, dans le mobilier des tombes, l’orfèvrerie cloisonnée se raréfie à partir de 600, Éloi atteint de toute évidence l’acmé de cette technique emblématique de l’art mérovingien. La célébrité de la basilique de Saint-Denis et l’admiration que suscitait son œuvre ont valu à sa croix d’autel d’être représentée au cours des époques médiévale et moderne, comme sur un célèbre tableau du maître de Saint-Gilles.
Toutes les techniques artistiques des temps mérovingiens visent à une recherche d’effets spectaculaires obtenus d’abord par la pureté des formes. Le paradigme présidant à l’expression des artistes est perceptible par la mise en avant des symboles chrétiens et l’utilisation de l’ornemental pour accentuer la portée du message chrétien, placé au centre des œuvres. L’impact visuel recherché est d’autant plus fort que la forme est réduite à l’essentiel.
Œuvre majeure, emblématique du syncrétisme mérovingien, le disque de Limons allie une forme de rouelle et une infinie richesse de motifs zoomorphes et géométriques, toutes deux issues de la tradition celtique, à une représentation frontale et rayonnante du Christ qui tire sa puissance expressive de l’économie des moyens graphiques employés par l’artiste. Signe chrétien par excellence, la croix est, quant à elle, déclinée sur une pluralité de supports comme en témoignent des croix en or, des bas-reliefs en pierre et des parures.
Dans le Sacramentaire gélasien de Chelles, scandant les principales parties liturgiques du texte, la croix est magnifiée au travers de portiques monumentaux, des différents genres animaliers de la Création et d’une palette multicolore. Le motif de l’orant, récurrent sur de nombreuses plaques-boucles de ceintures aux scènes historiées, constitue le pendant de la croix dont il propose une équivalence géométrique par le geste de ses bras, perpendiculaires à son torse. Provenant de l’église Saint-Vincent-Sainte-Croix, un chapiteau dérivant du prototype corinthien présente une petite croix nichée au sommet de la corbeille dont l’attrait est tel pour le spectateur qu’elle en paraît presque monumentale.
S’il fallait en somme tenter une définition de l’art mérovingien, peut-être faudrait-il invoquer la force du symbole et puiser la source de cette dimension dans l’œuvre du Pseudo-Denys qui, dans La Hiérarchie céleste, attribue aux symboles bibliques la fonction de représenter la vérité et la beauté divines qui ne peuvent revêtir une apparence figurée : « Notre esprit ne saurait se hausser à cette imitation et contemplation immatérielle des hiérarchies célestes à moins d’y être conduit par des images matérielles convenant à sa nature, en sorte qu’il considère les beautés apparentes comme des copies de la beauté inapparente […] et les lumières matérielles comme des images du don de lumière immatériel […]. Tous les autres dons, transmis aux essences célestes sur un mode supramondain, nous ont été livrés, à nous, en forme de symboles […]. La parole de Dieu a usé de très saintes fictions poétiques pour les appliquer aux esprits sans figure [ … ]
(éd. G. Heil et M. de Gandillac, Paris, 1970, « Sources chrétiennes » 58 bis, I, 2-3, 72-73, II, 1, 74).

Au MAHJ (Musée d’art et d’histoire du Judaïsme)
Musée d'art et d'histoire du Judaïsme
Hôtel de Saint-Aignan
71, rue du Temple. 75003 Paris
Téléphone : (33) 1 53 01 86 60
Le 5 février 2017, à 10 h 30, « Les aventures de Nathan à l’ombre de Notre-Dame », promenade en famille hors les murs
Le 7 février 2017 à 20 h « Juifs et trouvères. Chansons juives du XIIIe siècle », concert.

Du 26 octobre 2016 au 13 février 2017
Au Musée de Cluny  Musée national du Moyen Âge
6, place Paul Painlevé. 75005 Paris
Tél : 01 53 73 78 16
Tous les jours, sauf le mardi, de 9 h 15 à 17 h 45

L’Austrasie, un royaume mérovingien oublié
Du 3 mai au 2 octobre 2017
Au musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye

Du 16 septembre 2016 au 26 mars 2017
A l’Espace Camille Claudel
9, avenue de la République, 52100 Saint-Dizier
Tél : 03 25 07 31 50
Du mercredi au vendredi de 15 h à 19 h. Samedi et dimanche de 10 h à 18 h. Entrée gratuite
Et du 3 mai au 1er octobre 2017
Au musée d’Archéologie nationale
Tél. : 01 34 51 65 36
Tous les jours de 10 h à 17 h, sauf le mardi

Quoi de neuf au Moyen Âge ? 
Du 11 octobre 2016 au 6 août 2017
A la Cité des Sciences et de l’Industrie
30, avenue Corentin-Cariou - 75019 Paris
Tous les jours, sauf le lundi, de 10 h à 18 h, jusqu’à 19 h le dimanche.

Visuels
Affiche Les Temps mérovingiens
Crosse dite de saint Germain
Bois et orfèvrerie
Hauteur : 119,5 cm
Conception graphique - Voyou design graphique
©Collection du Musée jurassien d’art et d’histoire (Delémont, Suisse) / Photo Bernard Migy

Fibule circulaire
VIIe siècle
Bronze, grenats, or, argent et verre
Diamètre : 6,1 cm
©Rmn-Grand Palais (musée d'Archéologie nationale) / Gérard Blot

Fibules aviformes
Fin Ve siècle - début VIe siècle
Grenat, or, verre
Hauteur : 3 cm
©Rmn-Grand Palais (musée d'Archéologie nationale) / Jean-Gilles Berizzi

Trône « de Dagobert »
Fin du VIIIe siècle, IXe siècle ?
Alliage cuivreux fondu et gravé, fer, nombreux restes de dorure
Hauteur : 104 cm
©Bibliothèque nationale de France, Paris

Bague à édicule
Milieu du VIe siècle
Or
Hauteur : 2,1 cm
Diamètre : 1,86 cm
©Rmn-Grand Palais (musée de Cluny - musée national du Moyen Âge) / Stéphane Maréchalle

Phalères décorées d' Ittenheim
VIe siècle
Argent
Largeur : 12,4 cm
Diamètre : 9 cm
©Strasbourg, Musée Archéologique / Photo Musées de Strasbourg - M. Bertola

Trésor de la tombe de Childéric
Abeilles
Ve siècle
Or et grenats
Hauteur : 0,3 cm
Largeur : 1,6 cm
©Bibliothèque nationale de France, Paris

Mobilier funéraire de la tombe d’Arégonde
Fin du VIe siècle
©Rmn-Grand Palais (musée d'Archéologie nationale) / Jean-Gilles Berizzi

Saint Jérôme, commentaire sur Isaïe
Fin du VIIIe siècle
Parchemin
Hauteur : 38,5 cm
Largeur : 24 cm
©Bibliothèque nationale de France, Paris

Trois fibules de Krautheim-Klepsau
Dernier quart du VIe siècle
Argent moulé, doré et niellé, grenats cloisonnés
Largeur : 11,3 cm
Longueur : 6,7 cm
Or, verre vert et bleu
Diamètre : 4,1 cm
©Badisches Landesmuseum Karlsruhe

Austrasie catalogue
Couteau mérovingien provenant de la tombe 319 dite du « Chef » de Lavoye
© RMN-Grand Palais (musée d’Archéologie nationale) / Franck Raux

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Les citations proviennent du dossier de presse. Cet article a été publié le 5 février 2017.