Citations

« Le goût de la vérité n’empêche pas la prise de parti. » (Albert Camus)
« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil. » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)

vendredi 25 décembre 2015

« Brandt à genoux à Varsovie - Sven Simon »


Arte diffusera le 27 décembre 2015 l’ensemble des douze modules de la série Pictures for Peace, ces photos entrées dans la légende (Pictures For Peace - Fotos, Die Die Welt Bewegten), de Rémy Burkel. Lors d’un voyage officiel en Pologne, Willy Brandt (1913-1992), alors chancelier de la République fédérale allemande (RFA), s’agenouille le 7 décembre 1970 « devant le monument honorant les Juifs morts pendant le soulèvement du ghetto de Varsovie en 1943 ».


Lors du Summer of Peace en 2015, Arte a proposé Pictures for Peace, La paix au bout de l’objectif, « série documentaire dédiée aux images de guerre ou de paix qui ont marqué notre histoire récente. 

Saisir l'image choc qui fera le tour du monde, pour dénoncer la guerre ou célébrer l'espoir de paix : de la Seconde Guerre mondiale à nos jours, cette série documentaire décrypte les clichés qui ont marqué l'opinion publique. 

Willy Brandt à genoux à Varsovie, la poignée de main entre Rabin et Arafat, la manifestation du 11 janvier 2015 à Paris, la jeune Algérienne pleurant sa famille décimée à Bentalha (Algérie)… : douze modules courts sur des photos entrées dans les consciences ». Une série souvent décevante par les commentaires révélant une incompréhension de la situation politique, « politiquement corrects », etc.
Arte propose de « décrypter les clichés qui ont marqué l’opinion publique et notre histoire récente ».

Geste symbolique
En 1939, plus de trois millions de Juifs (9,5% de la population) vivent en Pologne sur environ 9,5 millions de Juifs en Europe. Les Nazis persécutent les Juifs, les spolient, les contraignent à survivre dans des ghettos, les tuent dans des camps d’extermination, etc. A Varsovie vivent 1 300 000 habitants, dont 380 000 Juifs, soit près d’un tiers de la population. En 1940, les Nazis y créent un ghetto. Ils vont l’enserrer par un mur de plus de trois mètres de haut, hérissé de fils de fer barbelés et étroitement surveillé. Ce ghetto surpeuplé est administré par un « conseil juif » (Judenrat) dirigé par l'ingénieur Adam Czerniakow. Environ 500 000 Juifs sont passés par ce ghetto de quatre kilomètres carrés. Des centaines de milliers de Juifs  de tous âges, enfants et adultes, y survivent entassés, dans la promiscuité, la misère et le manque d’hygiène, victimes de maladies (typhus), affamés. Certains tentent de se procurer des vivres par la contrebande ou le marché noir, avec le risque d'être arrétés et fusillés. Beaucoup y meurent de faim et d’épidémies. Le 19 avril 1943, des organisations juives déclenchent le soulèvement dans le ghetto. Pendant près d’un mois, jusqu’au 16 mai 1943, des Juifs courageux défient les Nazis qui écraseront cette insurrection. Lors de la Shoah, plus de 1,1 million d'hommes, de femmes et d'enfants sont tués au complexe concentrationnaire d’Auschwitz, dont 90% étaient juives. En 1950, on évalue à 45 000 le nombre de Juifs ayant survécu en Pologne à la Shoah.

En 1945, l’Allemagne nazie a capitulé. « Ses frontières reculent en deça de celles de 1939 jusqu’à la fameuse ligne Oder-Neisse, la ligne constituée par le cours de l’Oder et de son affluent la Neisse.

Des millions d’Allemands (Volksdeutsche) « vivent dans ces territoires perdus.

Après les accords de Potsdam signés le 2 août 1945 par Joseph Staline, Clement Attlee et Harry S. Truman, environ sept millions d’Allemands de Pologne, essentiellement en Poméranie et en Prusse, sont expulsés vers l’Allemagne et l’Autriche. Les raisons ? Créer des nations homogènes, éviter que l’Allemagne revendique à l’avenir des territoires situés au sein de ses Etats voisins à l’est, punir les Allemands pour leur bellicisme et leur soutien au nazisme, éviter des problèmes futurs constitués par une « cinquième colonne », semer les germes de dissensions entre Etats de sa sphère d’influence et leurs voisins.

Lors de ces transferts massifs de 12 à 16 millions d’Heimatvertriebene (réfugiés) de Pologne et de Tchécoslovaquie jusqu’au début des années 1950, près de 500 000 civils décèdent des suites de mauvais traitements, de maladies, de faim, d’épuisement, de privations, etc.

Au terme de ces marches forcées vers l’Ouest, seuls 12 % des Allemands d'avant-guerre sont demeurés dans ces territoires. « Les survivants se battront inlassablement pour récupérer leurs terres, leurs domaines, désormais polonais ».

La RFA a refusé de reconnaître la léglité de sa frontière orientale la séparant de la Pologne.

Or, en décembre 1970, Willy Brandt, alors chancelier (1966-1974) social-démocrate (SPD) de la République fédérale allemande (RFA) effectue un voyage officiel en République populaire de Pologne. C’est le premier séjour depuis 1945 d’un Premier ministre allemand. La RFA demande au gouvernement polonais, plutôt froid, d’insérer dans ce séjour le dépôt d’une gerbe par le chancelier devant le Mémorial à la mémoire des victimes du ghetto de Varsovie.

Le 7 décembre 1970, en signant le traité de Varsovie, Willy Brandt reconnaît cette frontière orientale – la ligne Oder-Neisse.

Puis, Willy Brandt dépose « une gerbe devant le monument honorant les Juifs  morts pendant le soulèvement du ghetto  de Varsovie  en 1943 ».

Après la signature du traité, le chancelier Willy Brandt « se rend au monument du ghetto de Varsovie pour y déposer une gerbe ». Il « avance lentement vers le monument, son visage est impassible. Il se penche sur la gerbe, en arrange les deux rubans aux couleurs de l’Allemagne. Il recule d’un pas, demeure un instant dans la pose de l’homme d’État recueilli, tel que le protocole le prévoit. Puis, soudainement, il tombe à genoux. Son visage est grave » (Jeanette Konrad).

Ancien bourgmestre gouverneur de Berlin (1957-1966), Willy Brandt « a alors ce geste inattendu et spontané de s'agenouiller » (Kniefall von Warschau, Génuflexion de Varsovie) et de demander pardon aux Polonais, et au monde entier, pour les crimes commis » par les Allemands nazis lors de la Seconde Guerre mondiale, et « plus particulièrement pour ceux commis contre les Juifs ».

Cet agenouillement et cette demande de pardon sont d’autant plus remarquables qu’ils émanent de Willy Brandt, ancien opposant au régime nazi et ancien président du Bundesrat (1957-1958), donc un homme non responsable de ces atrocités commises par le régime nazi. Ce double geste, le chancelier allemand l’effectue au nom de l’Allemagne, alors divisée en une RFA et une RDA (République démocratique allemande) sous orbite soviétique.

Pendant environ une demi-minute, Willy Brandt « demeure dans ce geste de recueillement presque religieux. Puis il se relève et se détourne rapidement ».

« Il s'agenouille, lui, qui n'en a pas besoin pour tous ceux qui devraient le faire mais ne le font pas parce qu'ils n'osent pas ou ne le peuvent pas ». Le « reporter du magazine « Der Spiegel » qui assiste à la scène résume la surprise mais aussi le symbole de ce geste spontané, celui d'un opposant au nazisme qui avait trouvé refuge en Norvège, que certains de ses opposants politiques avaient qualifié de « renégat » comme d'aucuns avaient hué Marlene Dietrich à son retour à Berlin au début des années 60  » (Pascal Thibaut).

Un geste spontané ou mûrement réfléchi ? Willy Brandt déclarera « plus tard qu’il avait su, sur le chemin vers le monument, que « cette fois, ça ne serait pas comme lors d’un dépôt ordinaire de gerbe, juste en inclinant la tête ». Il dira aussi : « J’ai fait ce que font les hommes quand les mots font défaut ». Un geste non exécuté par son prédécesseur, Kurt-Georg Kiesinger (1904-1988), giflé par Beate Klarsfeld, le 7 novembre 1968, qui a alors crié « Kiesinger, Nazi ! Démissionne ! »

« Parmi les photographes officiels, Sven Simon immortalise ce moment de recueillement bouleversant qui fit le tour du monde ».

Si la reconnaissance de cette frontière a été longtemps espérée par les Polonais, l’agenouillement de Willy Brandt a suscité la controverse en RFA. Selon un sondage publié par Der Spiegel, 48% des Allemands interrogés ont considéré que cet agenouillement était exagéré,41% convenable et 11% n’avaient aucune opinion. Dans la Pologne communiste, la modeste mise de genoux allemands à terre rompt avec l’image du « mauvais Allemand », hautain, dédaigneux, cruel.

Cette « image qui fera le tour du monde deviendra le symbole de la réconciliation entre l’Allemagne et la Pologne ».

En 1971, Willy Brandt, ancien journaliste ayant couvert la Guerre d’Espagne, est distingué  le Prix Nobel de la paix « pour avoir contribué au rapprochement avec le bloc de l'Est » (Ostpolitik). Il « a grandi dans un milieu modeste de la ville hanséatique de Lübeck, et dans sa jeunesse est devenu actif au sein de la gauche politique allemande. Il s’est engagé dans le travail illégal contre les Nazis, et a du s’exiler en Norvège en 1933. Là, il a rejoint le Parti travailliste, et a soutenu la campagne pour le Prix de la paix à Ossietzky. Quand Hitler a envahi la Norvège en 1940, il a fui en Suède où, comme journaliste, il a milité pour une Norvège libre et une Allemagne démocratique. Après la guerre, Brandt s’est engagé dans la reconstruction du Parti social démocrate (SPD) d’Allemagne de l’Ouest. Il est devenu Maire de Berlin Ouest, président de parti, et Chancelier. Comme Chancelier fédéral, Brandt a obtenu la signature par l’Allemagne de l’Ouest » du TNP  (Traité de non prolifération nucléaire) le 28 novembre 1969. Il a aussi conclu un accord de non violence avec l’Union soviétique et un accord avec la Pologne qui a entraîné l’acceptation par l’Allemagne des nouvelles frontières nationales en Europe orientale effectives depuis 1945. Ces traités ont servi de bases à l’accord quadripartite sur Berlin qui a facilité les visites de familles dans les deux parties de la ville divisée  » en 1971.

Lors de la cérémonie de remise du Prix Nobel de la Paix, le 11 décembre 1971, Willy Brandt a longuement développé sa vision de la diplomatie allemande, mais sans évoquer son agenouillement devant ce Mémorial.

Le Traité de Varsovie, notamment le tracé des frontières extérieures, est confirmé et complété à Moscou par le traité dit « 2 + 4 » signé le 12 septembre 1990 par la RFA, la RDA, les États-Unis, la France, le Royaume-Uni et l'Union des Républiques socialistes soviétiques (URSS).

REPÈRES

1939. 23 août. Signature du Pacte germano-soviétique. A ce pacte de non-agression entre le IIIe Reiche et l’Union soviétique est ajouté un protocole secret concernant le partage de la Pologne par les cocontractants et l'annexion des pays baltes et de la Bessarabie par l'URSS.
29 août. Ultimatum de l'Allemagne nazie à la Pologne : l'Allemagne nazie réclame la restitution du couloir de Dantzig.
30 août. Mobilisation générale décrétée en Pologne.
31 août. A l’initiative de Reinhard Heydrich, chef de service de sécurité nazi, un commando allemand fomente un prétendu « incident » en attaquant la station radio frontalière de Gleiwitz, en territoire allemand. Et ce, afin d’agresser la Pologne.
Hitler signe la directive no 1 du plan Blanc (Fall Weiss) d'invasion de la Pologne prévue pour le 1er septembre.
5 septembre. Les frontières de la Pologne sont franchies.
17 septembre. L’Armée rouge envahit la partie orientale de la Pologne.
Pour éviter d’être capturés par l’envahisseur nazi, le Président et le gouvernement polonais fuient en Roumanie. Là, sous la pression allemande, les autorités roumaines les internet.
28 septembre. Signature à Moscou d'un traité germano-soviétique de « délimitation et d'amitié » entre Ribbentrop et Molotov, les ministres des Affaires étrangères respectivement du IIIe Reich et de l’Union soviétique.
27 septembre. Varsovie capitule.
28 septembre. Reddition des troupes polonaises encerclées à Modlin.
29 septembre. au terme du Blitzkrieg, l’Allemagne nazie et l’Union soviétique se partagent la Pologne suivant la ligne de démarcation qu’ils avaient fixée.
30 septembre. Élu en 1926, Ignacy Mościcki, Président de la République, transmet sa charge à Władysław Raczkiewicz. Celui-ci nomme le général Władysław Sikorski Premier ministre.
1er octobre. Le gouvernement de celui-ci prête serment.
22 novembre 1939-12 juin 1940. Il séjourne en France où les soldats polonaires combattent.
1940. Juin. Le gouvernement polonais s’installe à Londres (Angleterre).


« Brandt à genoux à Varsovie »
2015, 52 mi,
Sur Arte le 27 décembre 2015 à 3 h 35

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jeudi 17 décembre 2015

Ergy Landau (1896-1967), photographe


La galerie Christian Deydier présente des photographies d’Ergy Landau (1896-1967), artiste franco-hongroise. Evoluant du pictorialisme à la Nouvelle Vision, cette photographe humaniste est célèbre pour ses portraits, ses nus et ses reportages sur la Chine dans les années 1950. Cette artiste est une des photographes mises à l'honneur dans les expositions Qui a peur des femmes photographes ? 1839 à 1945 présentée en deux parties chronologiques au musée de l'Orangerie et au musée d'Orsay, et dans Son modernas, son fotógrafas au Centre Pompidou à Málaga (Espagne) jusqu'au 24 janvier 2016.


Erzsi Landau naît en 1896, dans une famille Juive de Budapest, alors dans l’empire austro-hongrois.

En 1918, le célèbre photographe Franz Xaver Setzer (1886-1939), portraitiste des notables et artistes, la recrute dans son atelier à Vienne (Autriche).

En 1919, Erzsi Landau complète sa formation dans le studio Duhrkoop à Berlin (Allemagne) - Rudolf Dührkoop (1848-1918) a acquis la notoriété pour sa technique, ses portraits, son style pictorialiste. Erzsi Landau apprend à utiliser au mieux la lumière


De retour à Budapest, elle ouvre son premier studio, et noue une amitié avec László Moholy-Nagy (1895-1946), peintre,  enseignant en 1923 au Bauhaus, photographe et théoricien de la photographie. Elle le photographie, et fréquente les milieux d'avant-garde artistiques.

En 1923, elle fuit la Hongrie sous le régime antisémite de l'amiral Miklós Horthy pour Paris où elle crée le « Studio Landau ».

Elle est influencée par le pictorialisme, Alfred Stieglitz (1864-1946) , photographe et marchand d'art américain, et Edward Steichen (1879-1973), peintre et photographe américain. Elle opte pour le prénom Ergy.

En 1925, elle rencontre Moholy-Nagy à Paris, et obtient la naturalisation française.

En 1927, à Stuttgart, l’exposition du Werkbund, association d'artistes et d'industriels visant à promouvoir la recherche dans les arts appliqués et l'architecture et la qualité dans les produits industriels, présente ses photographies. Ergy Landau découvre la Nouvelle Vision photographique et importe en France le premier Rolleiflex. Son style photographique évolue du portrait au sfumato, et du pictorialisme à la Nouvelle Vision et la photographie humaniste, sous l’influence de l'architecture. Les appareils photographiques de petits formats, tels des Rolleiflex et Leica, autorisent de nouveaux angles et cadrages, et contribuent à l'apparition de la Nouvelle Vision, située dans la suite de la Nouvelle Objectivité (Neue Sachlichkeit) adepte du retour au réel et à la vie quotidienne.

En 1930, dans son studio Landau situé rue Lauriston, Ergy Landau recrute comme assistantes, deux jeunes photographes, Nora Dumas (1890-1979), née Kelenföldi Telkes Nóra à Budapest, et Ylla (1911-1955), née Camilla Koffler à Vienne, qui se spécialise dans la photographie animalière. Nora Dumas et Ergy Landau réalisent des nus de leur modèle ukrainienne, Assia Granatouroff.

Ergy Landau rencontre Raymond Grosset (1911-2000) à qui elle présente les jeunes photographes originaires d'Europe centrale, notamment de Hongrie. Ses photographies sont publiées par Arts et Médecine, Jazz, Lilliput et Paris Magazine. Cette artiste crée aussi pour des annonceurs publicitaires.

En 1933, avec Charles Rado, émigré Juif hongrois ayant travaillé plusieurs années au service photo de l’éditeur berlinois Ullstein, Émile Savitry, Ylla et Brassaï, Ergy Landau co-fonde Rapho, première agence de photojournalisme en France.

En 1936, elle initie une collaboration avec le quotidien britannique Daily Mirror consistant à commenter chaque jour, pendant un an, les événements politiques au travers de portraits d’une petite fille. Une commande qu’elle ne poursuit pas jusqu’à son terme.

Elle est acquiert une notoriété pour ses portraits réalisés à Budapest, Berlin, Vienne et Paris, ainsi que pour « ses magnifiques nus qui témoignent d’une sensibilité particulière pour la représentation du corps féminin ». Elle photographie le sculpteur Bourdelle, les écrivains Thomas Mann et Paul Valéry.

Dans sa préface au livre « Enfants » d'Ergy Landau (éditions O.E.T., Paris, 1936), Marcel Aymé écrit : « Ce qui m’étonne le plus devant tous ces visages d’enfants, ce n’est ni la joie, ni la colère, ni la tristesse, qu’expriment les uns et les autres, mais, sous ces masques divers, les traits essentiels, permanents, qui annoncent déjà le caractère de l’homme. Mais interroger ainsi ces visages de bambins est un jeu qui risque d’être décevant, car cela revient à procéder par analogie avec les visages des adultes. »

Ergy Landau participe à l'Exposition Internationale de la photographie contemporaine accueillie au Musée des Arts décoratifs.

Sous l'Occupation, elle refuse de porter l'étoile jaune marquant les Juifs, et survit difficilement. En 1942, elle parvient à publier un ouvrage où elle explique la méthodologie pour photographier les enfants.

Après la Deuxième Guerre mondiale, Ergy Landau, amie du directeur du quotidien Franc-Tireur, encourage Raymond Grosset, Français Libre, à relancer l'agence Rapho dont les rangs sont rejoints par Robert Doisneau, Jean Dieuzaide, René Maltête, Janine Niepce, la suisse Sabine Weiss et Willy Ronis.

En 1954, avec notamment le journaliste et essayiste Pierre Gascar, Ergy Landau se rend en Chine, afin d’y réaliser des reportages photographiques sur la vie quotidienne, les acrobates du cirque ou le bazar à Shanghai, dans ce vaste pays. Certaines de ses photographies sont réunies et publiées en 1955 sous le titre « Aujourd’hui la Chine ».

Dans le cadre de la quatrième édition de Photo Saint-Germain, La galerie Christian Deydier  présente une sélection de ces reportages en noir et blanc.

En 1957, les éditions Calmann-Lévy publient Horoldamba, le petit mongol, livre au texte d'Yves Bonnieux, et aux photos d'Ergy Landau.

Les photographies d'Ergy Landau illustrent Le Petit chat, du romancier Maurice Genevoix.

Ergy Landau participe aux grandes expositions des années 1950, et décède en 1967.

Elle est une des photographes mises à l'honneur dans l'exposition Qui a peur des femmes photographes ? 1839 à 1945 présentée en deux parties chronologiques au musée de l'Orangerie et au musée d'Orsay. Dans les années 1920, Ergy Landau "donne une leçon esthétique avec ce cliché sensuel, provoquant, d'un modèle nu, allongé sur le ventre, dont le creux des épaules arquées dessine un triangle suggestif annonçant la naissance des fesses".

Du 5 novembre au 18 décembre 2015
A la galerie Christian Deydier
30, rue de Seine – 75006 Paris
Tél. : 01 40 20 97 34
Du mardi au samedi de 10 h à 12 h 30 et de 14 h 30 à 18 h 30

Visuels : Ergy Landau, Sans titre, C.1954, Tirage gélatino-argentique d’époque.

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lundi 14 décembre 2015

« Nu parmi les loups » de Frank Beyer


Arte diffusera les 14 et 18 décembre 2015 « Nu parmi les loups » (Nackt Unter Wölfen), film de Frank Beyer (1963). L'adaptation du Nackt unter Wölfen, roman de Bruno Apitz qui s'était inspiré d'une histoire vraie : un enfant Juif polonais a été caché et protégé par l'Organisation communiste clandestine au camp de concentration de Buchenwald. Un fait éclairé par une historiographie évolutive.


Au camp de concentration nazi de Buchenwald, près de Weimar (Allemagne), les prisonniers du camp de concentration veulent encore croire à la fin de la guerre et à l’écroulement du national-socialisme. Certains préparent même la libération du camp au sein » du Comité International clandestin (CIC), aux membres communistes. Un « événement inattendu vient bouleverser le quotidien : dans une valise amené par un déporté polonais Juif appelé Jankowski, des détenus découvrent un petit enfant juif » âgé de trois ans venant du ghetto de Varsovie et dont les parents sont été tués à Auschwitz. « Que faire ? La décision de le cacher pour le soustraire aux SS redonne sens à la vie des prisonniers, parcelle d’espoir dans un univers de terreur ».

Produit par la Defa, société de production de la République démocratique allemande (RDA) en 1963, « Nu parmi les loups » a été primé au Festival international du film de Moscou (1963) – Frank Beyer distingué comme Meilleur réalisateur – et de la RDA.

La réalisation de Frank Beyer « respecte l’esprit de l’œuvre, une étude nuancée de la psychologie des bourreaux et des victimes ». Quant aux acteurs, Erwin Geschonneck « donne au personnage principal de Krämer, le chef du mouvement de résistance à l’intérieur du camp, une dimension et une aura hors du commun, et Armin Mueller-Stahl campe André Höfel, déporté courageux qui protège l’enfant.

Echanges de victimes
Diffusé aux Etats-Unis en 1967 et en France en 1971, ce film est adapté du roman Nackt unter Wölfen de Bruno Apitz (1900-1979), militant communiste interné au camp de Buchenwald pendant huit ans (1937-1945). Après 1945, Bruno Apitz a entamé une carrière de rédacteur et dramaturge au sein d’un organisme culturel public de RDA, puis de manière indépendante dès 1955.

Publié en RDA 1958 et en France par Les éditeurs français réunis, maison d’édition dirigée par Louis Aragon en 1961, ce roman, traduit en 30 langues « relatait un fait authentique » - l’histoire du petit enfant Juif polonais, Stefan Zweig - et avait en exergue ce texte : « Je salue ici nos camarades de combat de toutes les nations que, sur la route du sacrifice, nous avons laissés mort au camp de Buchenwald. En souvenir d'eux j'ai donné à plusieurs personnages de ce livre leur nom ». Le quotidien communiste français L’Humanité l’a publié en feuilleton. Les éditions Denoël ont réédité ce roman sous le nouveau titre L’Enfant à la valise. En 2015, diffusé pour le 70e anniversaire de la libération des camps, téléfilm L’enfant de Buchenwald s’est inspiré de cette histoire.

Enfant juif polonais âgé de trois ans et demi, Stefan Zweig était le seul enfant déporté au camp de concentration de Buchenwald. Son père Zacharias Zweig était parvenu à le dissimuler dans un camp de travail polonais, puis à l’amener dans ce camp allemand où la résistance interne est dirigée par les communistes allemands… Ceux-ci avaient lutté contre les droits communs internés pour s’emparer des principaux postes de pouvoir dans l’administration du camp, « le « revier » (le dispensaire) comme les bureaux décidant des affectations et des convois où se jouaient la vie ou la mort du déporté ». « Si j’avais réussi à le protéger jusque-là, c’était un symbole de la résistance contre Hitler et à leurs yeux il méritait d’être sauvé», a expliqué le père, Zacharias Zweig, dans ses mémoires. L’organisation clandestine a substitué au nom de Stefan Zweig, inscrit sur la liste des déportés au camp d’Auschwitz un autre nom.

Depuis 1945, les sensibilités et l’historiographie ont évolué. « A l’âge des héros a succédé celui des victimes. Ce qui était un acte de résistance antifasciste est aujourd’hui vu en Allemagne comme une infamie, d’autant que celui qui partit pour la mort à la place de Stefan était un Tsigane de 16 ans, Willi Blum. Dans le nouveau mémorial du camp situé près de Weimar et édifié après la chute du Mur, son nom est flanqué du mot « Opfertausch » (« échange de victimes »), comme s’il en portait la responsabilité. Les médias se sont déchaînés ». En 2012, Stefan Zweig a poursuivi en justice à Berlin le responsable du mémorial pour que soit ôté le vocable infamant associé à son nom.

Une vie contre une autre. Echange de victime et modalités de survie dans le camp de Buchenwald de Sonia Combe a pour trame cette « histoire emblématique ». Un livre qui « bouleverse nombre d’idées reçues et de postures manichéennes ». «Bien que le recours à l’échange ait traversé la littérature mémorielle et que nombre de témoignages y aient fait référence, ce moyen de survie correspond à une impasse de l’historiographie des camps», a rappelé l’historienne, auteur notamment d’un livre essentiel sur la Stasi (Une société sous surveillance, Albin Michel, 1999), service de police politique de RDA, et d’une étude sur l’exploitation des archives (D’est en ouest, retour à l’archive, Publications de la Sorbonne, 2013).

Le recours à la substitution ne surgit pas de l’oubli. Il a été évoqué par d’anciens déportés du camp de Buchenwald : Eugen Kogon dans L’Etat SS, David Rousset dans Les Jours de notre mort, le romancier et ministre de la Culture Jorge Semprun dans Le Mort qu’il faut, et Stéphane Hesselfaux Juif, faux survivant de la Shoah, faux co-rédacteur  de la Déclaration universelle des droits de l'homme, « faux grand homme  » - « modeste carrière de jeune résistant de bureau, qui a vécu à Londres de mai 1941 à la fin mars 1944 », « courte action dans la Résistance sur le sol français a duré trois mois et neuf jours, du début d’avril 1944 au 9 juillet 1944 » (Pierre-André Taguieff) -, dans ses souvenirs.

Mais « au fur et à mesure qu’Auschwitz, centre d’extermination où ce type de survie était impossible, remplaça dans l’imaginaire collectif le camp de concentration de Buchenwald comme archétype du camp nazi, cette thématique fut peu à peu oubliée. Et ce d’autant plus facilement qu’elle est profondément dérangeante car elle se focalise sur ce que Primo Levi appelait « la zone grise », celle de l’ambiguïté et du choix pour la survie dans des conditions extrêmes. « Elle brise la vision d’une société concentrationnaire homogène composée de victimes entourées de bourreaux », a observé Sonia Combe.

« L’organisation de résistance clandestine voulait maintenir les positions de pouvoir acquises et chaque groupe national visait à protéger les siens autant que faire se peut. Un choix assumé que défendit par exemple le communiste français Marcel Paul lors d’un procès dans l’immédiat après-guerre où il revendiquait « en patriote » s’être activé pour préserver le maximum de Français, y compris non communistes », dont l’avionneur français juif Marcel Dassault.

« Si nous abandonnions nos positions pour garder les mains propres, nous devenions indirectement les meurtriers de nos camarades », résumait un cadre de la résistance communiste allemande. En RDA, de retour de Moscou (Union soviétique), les dirigeants communistes se sont méfiés des anciens des camps de concentration.

A partir du milieu des années 1950, avec la déstalinisation, Berlin-Est a opté pour un autre discours. Le « symbole en fut le roman, d’abord bloqué, Nu parmi les loups, écrit par un ancien de Buchenwald, Bruno Apitz, qui racontait, en l’enjolivant beaucoup, l’histoire du petit Stefan Zweig que la résistance du camp décidait de sauver au risque de mettre l’organisation en péril. Ce fut un best-seller ». (Marc Semo, Libération, 22 janvier 2014)

Nouveau revirement dans les années 1990, avec l’ouverture des archives après la fin du mur de Berlin, la disparition du régime communiste.

« Le secret qui a frappé la zone grise dans l’univers des camps a eu pour effet pervers qu’une fois celle-ci dévoilée, c’est tout le comportement des communistes et des antifascistes qui a été mis en doute et condamné », a remarqué Sonia Combe. Les travaux historiques dans l’Allemagne réunifiée se sont concentrés « sur les horreurs commises dans les camps par les communistes, dont le plus emblématique fut l’Antifascisme épuré : les kapos rouges à Buchenwald, ouvrage collectif dirigé par Lutz Niethammer ». Dans son roman Anders inspiré de l’enfance de Stefan Zweig, Hans Joachim Schädlich stigmatise « l’immoralité de son sauvetage » : « Les communistes importants dans le camp étaient des Allemands, que signifiait pour eux un Tsigane ? »

Sonia Combe a déploré « cette adéquation entre le discours savant et le discours dominant postcommuniste » en Allemagne, soulignant que « l’histoire « épurée » est-allemande autour de la résistance à Buchenwald était moins contraire à la vérité historique que les mythes de l’Ouest sur l’armée et la diplomatie étrangères au génocide, qui furent dominants jusqu’aux années 90 pour la Wehrmacht et jusqu’en 2010 pour le ministère des Affaires étrangères ».

Sonia Combe "fait de Buchenwald un cas unique, oubliant que, dans d'autres camps, le Auschwitz pour Polonais notamment, comme le met en lumière le rapport Pilecki (cf. Déporté volontaire à Auschwitz, Champ Vallon, 2014), des organisations de Résistance, pas nécessairement communistes, furent confrontées aux mêmes dilemmes. Car si les résistants investissent les postes de la hiérarchie des détenus, affirmant qu'ils souhaitent organiser ces derniers pour une insurrection qui n'eut lieu nulle part, l'organisation de Résistance tend inévitablement à se préserver et à préserver d'abord les siens. La stratégie de survie des uns se solde nécessairement par la mort des autres". (L'Histoire, n°400, juin 2014)


« Nu parmi les loups » par Frank Beyer
RDA, 119 min
Sur Arte les 14 décembre à 22 h 25 et 18 décembre 2015 à 2 h 05
Auteur: Bruno Apitz
Image : Günter Marczinkowsky
Montage : Hildegard Conrad
Musique : Joachim Werzlau
Producteur/-trice : Hans Mahlich
Scénario : Bruno Apitz, Frank Beyer
Production : DEFA-Studio für Spielfilme, Gruppe "Roter Kreis"
Avec : Erwin Geschonneck, Armin Mueller-Stahl, Krystyn Wójcik, Fred Delmare, Boleslaw Plotnicki, Viktor Awdjuschko, Gerry Wolff, Peter Sturm, Bruno Apitz, Jürgen Strauch, Wolfram Handel

Visuels : © Progress/Waltraut Pathenheime


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dimanche 13 décembre 2015

La toilette, naissance de l’intime


Le Musée Marmottan Monet présente l’exposition éponyme. Une centaine d’« œuvres - tableaux, sculptures, estampes, photographies, images animées (« chronophotographies ») - d’artistes  majeurs du XVe  siècle à nos jours, concernant les rites de la propreté, leurs espaces et leurs gestuelles ». Le 13 décembre 2015, Arte diffuse dans le cadre des Petits secrets des grands tableaux, "La dame au bain", 1571 - François Clouet.


« L’exposition La Toilette. Naissance de l’intime s’inscrit dans cette perspective. Une centaine d’œuvres – tenture, peintures, sculptures, photographies, gravures – décrivent une pratique nouvelle – la toilette – l’évolution de rituels corporels et l’apparition, à terme, d’un espace dédié. Un lieu se ferme, des gestes s’inventent, l’individu s’approprie un temps n’appartenant qu’à lui. Le parcours aborde également l’impact de ce thème nouveau sur les arts, à la fin du XIXe siècle, avec notamment la naissance du nu moderne. Le XXe siècle marque un tournant. Le thème de la toilette offre aux avant-gardes l’occasion de rendre compte, par des formes déstructurées, de souffrances intimes et collectives. Il questionne la société de consommation. Le XXIe siècle s’interroge sur la collusion de notions telles qu’intimité et exhibition », écrit Patrick de Carolis, directeur du musée Marmottan Monet.

Pour la première fois, une exposition aborde ce sujet : l’intimité, la toilette. 

L’exposition débute par des gravures de Dürer, de Primatice, de peintures de l’Ecole de Fontainebleau, dont un Clouet, Femme à la puce de Georges de La Tour, un ensemble surprenant de François Boucher, révélant « l’invention de gestes et de lieux spécifiques de toilette dans l’Europe d’Ancien Régime ».

Élément de la tenture des Épisodes de la vie seigneuriale, au XVIe siècle, une tapisserie du musée de Cluny, représente « un bain somptueux : des domestiques s’empressent auprès de la baigneuse, une nature luxuriante entoure la cuve de pierre, les instruments de musique, les parfums, les couleurs évoquent l’alerte des sens. Le bain serait plénitude, plaisir, l’occasion de représenter le nu aussi, un corps fin et délié triomphant dans un décor sublimé. Cette image est particulière, quasi irréelle dans sa perfection : aucun cadre quotidien n’y est indiqué, aucun geste d’ablution ou d’entretien. Elle rejoint une tradition : celle qui, vers 1500, représente des femmes au bain, au milieu d’une nature prolifique associant fontaines et ciels, liquides et fleurs, linges et chairs, et campant des corps hiératiques, affirmés en majesté. C’est le nu, à vrai dire, qui est ici célébré, l’idéal des formes, leur achèvement, et moins la gestuelle toute prosaïque de l’ablution. Le bain n’est que prétexte. La scène gagne en idéalité ce qu’elle perd en réalité, le recours fréquent aux personnages de la Bible ou à ceux de la mythologie permet de s’affranchir des codes vestimentaires, tout en dévoilant ce que le quotidien peut cacher. Le peintre révèle le « dessous », celui des lignes « parfaites » offertes au regard du spectateur : démarche marquante dans une époque où le profane prend une importance plus considérable et où Vénus tend insensiblement à concurrencer la Vierge. D’où ces corps aux carnations laiteuses, délicates, aux formes magnifiées, dont les Suzanne au bain de Tintoret, au XVIe siècle, celle du Louvre ou celle du Kunsthistorisches Museum de Vienne, demeurent un exemple privilégié. Une manière de faire exister la beauté dans une Renaissance s’interrogeant comme jamais sur l’excellence physique. Une manière de faire exister la pudeur aussi, celle de Suzanne surprise par les vieillards, par exemple, ou celle Bethsabée au bain entrevue par David, symbolisant dans leurs expressions et leurs voilements toute la délicatesse attendue du féminin. La scène traditionnelle du bain vise ainsi le corps plus que la pratique, la beauté, la pudeur, plus que l’ablution ».

Le 13 décembre 2015, Arte diffuse dans le cadre des Petits secrets des grands tableaux, "La dame au bain", 1571 - François Clouet, documentaire de Carlos Franklin. "Réalisé alors que les guerres de Religion déchirent la France", ce tableau "donne une image apaisée de l’époque et impose de durables et drastiques canons de beauté. Peintre officiel de Charles IX, François Clouet est considéré comme le maître français du portrait. En cette année 1571, il vient de mettre la touche finale à une toile aussi belle qu’énigmatique : assise dans sa baignoire, à demi-nue, figure une femme à la beauté diaphane ; derrière elle, une nourrice aux traits grossiers allaite un nourrisson ; au fond de la pièce s’active une servante. Peinture galante ? Portrait ? Scène de genre ? L’identité de la belle naïade demeure inconnue : s’agit-il de Diane de Poitiers ou de Marie Stuart ? Ou d’une autre maîtresse du roi ?" L'époque célèbre cette beauté charnelle inspirée par l'Antiquité, alors que l'Eglise adopte une position opposée.

Puis, l’exposition évoque le XIXe siècle, période d’affirmation du « renouvellement en profondeur des outils et des modes de la propreté. L’apparition du cabinet de toilette, celle d’un usage plus diversifié et abondant de l’eau inspirent à Manet, à Berthe Morisot, à Degas, à Toulouse Lautrec et encore à d’autres artistes, et non des moindres, des scènes inédites de femmes se débarbouillant dans un tub ou une cuve de fortune. Les gestuelles sont bouleversées, l’espace est définitivement clos et livré à une totale intimité, une forme d’entretien entre soi et soi se lit dans ces œuvres, d’où se dégage une profonde impression d’intimité et de modernité ».
Le parcours s’achève par « l’image à la fois familière et déconcertante de salles de bains modernes et « fonctionnelles » qui sont aussi, avec Pierre Bonnard, des espaces où il est permis, à l’écart du regard des autres et du bruit de la ville, de s’abandonner et de rêver ».

Au lendemain de la Première Guerre mondiale, les efforts d’entrepreneuses comme Helena Rubinstein, Estée Lauder ou Elisabeth Arden, achèvent d’imposer le concept de « maison de beauté » et de diffuser les premières « lignes » cosmétiques. Désormais, les bourgeoises se maquillent. Dix ans plus tard, la photographie publicitaire naissante vient soutenir les campagnes en faveur des « produits et soins de beauté ».

Dans les années 1980, des émissions télévisées gomment la distinction entre vie privée et vie publique. Elles recueillent les confidences intimes de personnes, célèbres ou anonymes. Produits de beauté, eau minérale... Des produits variés montrent bébés et adultes nus, dans l'espace privé de la douche...

Aux alentours de l’an 2000, le rapport au corps, à la nudité omniprésente dans des affiches publicitaires, change de nouveau. La « relation à la mode et à la publicité se combine avec les progrès technologiques, suggère des expériences insolites et stimule des recherches nouvelles : ainsi chez Erwin Blumenfeld au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ou au seuil du XXIe siècle chez Bettina Rheims ».

Un nouvel agencement des appartements abolit l’intimité par des espaces ouverts, d’où sont exclues cloisons ou portes, où l’espace s’avère éclaté en espaces dévolus à des activités différentes – cuisiner, lire -, et n’échappant pas au regard. La baignoire trône dans cet espace, bien visible de tous.


Jusqu’au 5 juillet 2015
2, rue Louis-Boilly. 75016 Paris - France 
Téléphone : +33 (0)1 44 96 50 33
Du mardi au dimanche de 10 h à 18 h

Visuels
Affiche
Eugène Lomont
Jeune femme à sa toilette
1898
Huile sur toile
54 x 65 cm
Beauvais, Musée départemental de l’Oise
© RMN Grand Palais / Thierry Ollivier

Nicolas Régnier
Vanité ou Jeune femme à sa toilette
Circa 1626
Huile sur toile
130 x 105,5 cm
Lyon, Musée des Beaux-Arts
© 2014. DeAgostini Picture Library/Scala, Florence

Georges de La Tour
La Femme à la puce
1638
Huile sur toile
121 x 89 cm
Nancy, Musée Lorrain
© RMN-Grand Palais / Philippe Bernard

Pays-Bas du Sud
Le Bain, tenture de la vie seigneuriale
Vers 1500
Laine et soie
285 x 285 cm
Paris, musée de Cluny - Musée national du Moyen Age
© RMN Grand Palais (musée de Cluny - musée national du Moyen-Âge) / Franck Raux

"La dame au bain", 1571 - François Clouet
© Les Poissons Volants

Pierre Bonnard
Nu au tub
1903
Huile sur toile
44 x 50 cm
Toulouse, Fondation Bernberg
© RMN-Grand Palais / Mathieu Rabeau – ADAGP, Paris 2015

Fernand Léger
Les femmes à la toilette
1920
Huile sur toile
92,3 x 73,3 cm
Suisse, Collection Nahmad
© Suisse, Collection Nahmad / Raphaël BARITHEL
ADAGP

Erwin Blumenfeld
Etude pour une photographie publicitaire
1948
Dye transfer
51 x 41,5 cm
Signé en bas à droite
Paris, Centre Pompidou, Musée national d’art moderne - Centre de création industrielle, achat en 1986
© Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Christian Bahier / Philippe Migeat (RMN)

Bettina Rheims
Karen Mulder portant un très petit soutien-gorge Chanel, janvier 1996, Paris
1996
C-print
120 x 120 cm
Signé au dos sur le cartel
Paris, collection de l’artiste
© Bettina Rheims
copyright Studio Bettina Rheims 

Articles sur ce blog concernant :
Les citations et les repères chronologiques proviennent du dossier de presse.
Cet article a été publié le 5 juillet 2015.

jeudi 10 décembre 2015

La Chambre aux Etoiles


Qui n’a cherché un foyer juif pour accueillir un enfant étudiant loin de son domicile ou sa famille pendant des vacances à l’étranger ? Une quête souvent longue, parfois infructueuse. Pour répondre à ce besoin de « conjuguer ses déplacements et sa judaïté », a été créée l’association La Chambre aux Etoiles (LCAE).

« Nous mettons en contact des familles juives d’accueil en France ayant une ou plusieurs chambre(s) à louer, voire des maisons individuelles bien situées, avec des familles ou étudiants juifs, français ou étrangers, recherchant un tel local dans le cadre d'un séjour touristique ou d'études, à l'occasion d’un chabbat ou de fêtes », explique sa directrice, Kathy Dana.

Et de préciser : « La durée du séjour doit excéder deux jours. Les diverses sensibilités du judaïsme sont représentées par les familles accueillies et accueillantes. Celles-ci adoptent notre charte qui garantit un accueil familial, des conditions d’hygiène et de confort irréprochables afin de permettre une immersion réussie. Au début de chaque séjour, un contrat est signé entre les trois parties, fondé sur le respect, l’intégrité et l’honneur de chacun. Nous restons en contact permanent avec les personnes hébergées et les familles d’accueil ».

Kathy Dana insiste sur les « échanges culturels et religieux, ainsi que sur le lien transgénérationnel » renforcé entre hôtes seniors valides et jeunes via cette formule qui induit un complément de revenu pour les hébergeants.

LCAE couvre ses frais par « un pourcentage prélevé sur l'indemnité versée aux familles d’accueil pour la durée du séjour ». LCAE cherche des familles d’accueil en Ile-de-France, et songe à étendre ses activités à la France toute entière, ainsi qu’à l’étranger.

Cet article a été publié en une version plus concise par L’Arche dans son n° 606, novembre 2008.
Il a été publié  sur ce blog le 5 novembre 2009.

mercredi 9 décembre 2015

L’étrange procédure d’« indemnisation » des Juifs marocains et tunisiens par la Claims Conference (1/5)


Une annonce invite les Juifs marocains et tunisiens victimes de persécutions nazies à déposer à Paris (France) des dossiers pour des « indemnités allemandes » versées par la controversée Conference on Jewish Material Claims Against Germany ou Claims Conference, organisation qui depuis 1951 négocie avec l’Allemagne l’indemnisation des Juifs persécutés lors de la Shoah (Holocaust) et distribue ces sommes notamment aux victimes juives. Une procédure caractérisée par son opacité, des honoraires élevés à un avocat canadien, et donc l’absence d’aide d’organisations communautaires françaises. Article mis à jour au 19 décembre 2013. Le 6 décembre 2015, le  gouvernement israélien a annoncé qu'il va allouer 950 $/an et indemniser l'achat de médicaments par les Juifs victimes de persécutions antisémites et originaires d'Algérie et du Maroc de 1940 à 1942 et à ceux ayant souffert lors du Farhud en Iraq en 1941 et ayant fait leur aliyah.



Carences informatives d’un formulaire daté
Elle informe que des « indemnités de guerre que l’Allemagne a convenu de payer » visent les Juifs marocains nés ou ayant vécu au Maroc avant août 1943 et tunisiens nés avant mars 1944. Le montant de l’indemnité : environ 2 555 euros.

Les « formalités étant simplifiées », les personnes visées sont invitées à se rendre à la synagogue consistoriale Berith Chalom, présidée par Salomon Attia (Paris), avec divers documents. Un numéro de téléphone et un e-mail sont indiqués dans l’annonce.

Ce 5 octobre 2011, une dame entre dans cette belle synagogue du quartier de la gare Saint-Lazare. Dans une salle, plusieurs personnes remplissent des formulaires. Au fond, un sexagénaire enregistre les dossiers. Cette dame demande à remplir un formulaire. S’étonne de devoir payer un avocat. S’étonne de n’avoir pas reçu de réponse à son courriel. Demande des informations. La réponse à ses questions pourrait se résumer ainsi : « On ne répond pas aux courriels. Si vous n’êtes pas contente, ne remplissez pas le formulaire et partez ».

Première surprise du formulaire, les feuillets désignent les seuls « Juifs marocains ». Et aucun formulaire portant la mention « Juifs tunisiens » n’est donné aux demandeurs d’origine tunisienne. Or, la situation des Juifs tunisiens diffère de celle des Juifs marocains : les Nazis ont occupé la Tunisie pendant six mois (novembre 1942-mai 1943).

Le demandeur décline son identité dans le premier feuillet.

En français et en allemand, et en deux exemplaires, le deuxième feuillet (« p.8 ») s’avère une attestation de « véracité des renseignements fournis ». Il précise que « tout litige relève exclusivement des juridictions de Francfort-sur-le-Main, République Fédérale d’Allemagne » (RFA). Or, la RFA n’existe plus depuis la réunification allemande (1989-1990)... De plus, le signataire reconnaît « n’être créancier d’aucune obligation légale à l’aide du Fonds Hardship ». Il s’engage à renoncer à « exercer toute action en justice contre la Claims Conference – dont le siège est à Francfort - concernant la présente demande et son examen » et l’autorise à rassembler des informations sur lui.

Les deux derniers feuillets sont, d’une part, une procuration en faveur de Me Henri Simon, avocat à Montréal (Québec, Canada) et, d’autre part, une « entente sur les honoraires ».

Régie par les lois québécoises, la procuration lie le signataire et ses ayants droit à cet avocat autorisé à « obtenir tous les renseignements » sur le demandeur et à recevoir « tous renseignements nominatifs versés » dans le cadre du « présent programme » qui n’est pas nommé.

Quant aux honoraires, ils sont fixés à 20% de « toutes les sommes » à titre d’indemnité « dans le cadre du programme mentionné en rubrique », plus « toutes les taxes applicables ». Donc, l’avocat percevrait plus du cinquième des indemnités…

Le demandeur s’engage à remettre un chèque de 500 € à l’ordre du cabinet Simon & Associés. Un chèque non daté ! Un chèque conservé à la synagogue Berith Chalom jusqu’à la « réception de l’indemnité à laquelle » le demandeur est éligible, date à laquelle ce « titre de paiement » sera remis à l’avocat pour être « encaissé à titre de paiement final et total » de ses honoraires. Si le demandeur ne percevait aucune indemnité, le chèque serait détruit.

Une procédure opaque qui isole les survivants Juifs
De quelles indemnités s’agit-il ? Celles du Fonds Hardship ? Pourquoi ne pas mentionner la faculté d’appel des décisions de la Claims Conference et exclure toute action judiciaire ? Quels sont les critères d’admission ? Pourquoi une indemnisation et une annonce si tardives, ce qui a pénalisé des Juifs, aujourd’hui décédés, mais éligibles à ces indemnités ? Mystères.

On peut s’étonner aussi de cette représentation par un avocat en vue d’une indemnisation par la Claims Conference, alors que celle-ci affirme que la « réception et le dépôt de la demande d’indemnisation [du fond Hardship] sont gratuits ». Quelle confiance accorder Me Simon au vu des documents datés et aux carences informatives, au vu d'un formulaire différent de celui du Fonds Hardship qui est plus détaillé (8 pages) ? Comment des septuagénaires ou octogénaires français, ou leurs proches, peuvent-ils guider un avocat canadien et veiller sur son travail auprès d’une organisation dont le siège est en Allemagne ? Qui a choisi et négocié les honoraires de Me Simon ? Ses honoraires ne sont-ils pas exagérés au regard du travail à effectuer et des revenus parfois modestes de personnes âgées, qui doivent en plus assumer de coûteuses dépenses de santé ? Re-mystères. Notons que le formulaire de la Claims Conference est lui aussi daté - il se réfère à la RFA - et ne mentionne pas la faculté d'appel de la décision de cette organisation.

La médiation d’un avocat est d’autant plus surprenante que le formulaire et la notice explicative du Fonds Hardship sont téléchargeables gratuitement sur le site Internet de la Claims Conference et que des organisations juives françaises - la Fondation CASIP-COJASOR, FSJU (Fonds Social Juif Unifié) - sont en contact avec la Claims Conference.

Présidée par Eric de Rothschild et dirigée par Gabriel Vadnai, la Fondation CASIP-COJASOR a centralisé des dossiers d’indemnisation de Juifs originaires de Tunisie indemnisés par la Claims Conference. De plus, elle dispose d’un service chargé de « l’aide et l’accompagnement pour les indemnisations – Article 2, Hardship Fund, pension des ghettos, CIVS ». D'après une source, des dossiers similaires seraient vendus à Belleville, près du siège de cette Fondation.

Quant au FSJU, « institution majeure du judaïsme français dans les domaines de la solidarité, de l'identité, de la formation et de l'information », son site Internet indique que, soutenu par la Claims Conference et la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, il a « instruit les dossiers de réparation auprès des autorités allemandes en vue de l’obtention d’une indemnisation pour des spoliations et a géré le dispositif humanitaire suisse destiné aux victimes de persécutions nazies ». Les Juifs français valent-ils moins que leurs coreligionnaires suisses ?

Notons que son président, Pierre Besnainou, et son vice-président, Gil Taieb, n’ont jamais caché leurs origines tunisiennes. De plus, tous deux signent des tribunes publiées par Actualité juive. Hasard ? Ce même n°1177 a publié un article de Gil Taieb en page 11, une page en vis-à-vis de celle de l’annonce (page 10). En outre, Gil Taieb est membre du Conseil du Consistoire de Paris Ile-de-France. Or, la synagogue de Berith Shalom, qui se trouve à Paris, est consistoriale. Qui serait responsable si ces chèques étaient débités sans que les survivants aient reçu la moindre indemnisation ? Enfin, Gil Taieb est candidat lors des élections législatives désignant en 2012 le député des Français de l’étranger dans une circonscription incluant l’Etat d’Israël où vit un nombre important de Juifs originaires du Maroc et de Tunisie.

Y aurait-il deux catégories de Juifs indemnisables : ceux assistés par des organisations communautaires et ceux qui devront acquitter les honoraires de Me Henri Simon ? Une information plus précise sur ces indemnités ne pourrait-elle pas figurer dans les sites Internet ou dans les newsletters de ces organisations communautaires françaises ?

J’ai interrogé la Claims Conference et Me Henri Simon. Je publierai leurs réponses dès réception.

J'ai aussi sollicité la réaction du FSJU, de la Fondation Casip-Cojasor et du Consistoire israélite de Paris Ile-de-France - son président, Joël Mergui, et le grand rabbin de Paris, David Messas, sont tous deux d'origine marocaine - et je publierai leurs opinions dès réception.

Visuels : © DR

[1] J'ai collaboré à Actualité juive de 2001 à 2004.
Cet article a été publié le 11 octobre 2011 et modifié pour la dernière fois le 28 novembre 2011.

Articles sur ce blog concernant :
France
Shoah (Holocaust)
Cet article a été publié le 11 octobre 2011.