mardi 28 avril 2015

La valise mexicaine. Capa, Taro, Chim


 Perdus pendant plus de 40 ans, les négatifs en noir et blanc des photographes Robert Capa, Gerda Taro et David Seymour dit Chim  et Fred Stein  sur la guerre d’Espagne (1936-1939) vue du côté républicain ont été retrouvés en 2007 dans trois mallettes. Des témoignages artistiques, historiques, journalistiques et humains présentés par le musée d'art et d'histoire du Judaïsme (MAHJ), puis le Museo San Ildefonso (Mexico City) dans l'exposition éponyme et des pérégrinations retracées dans le documentaire La Valise mexicaine (The Mexican suitcase, La Maleta mexicana), documentaire de Trisha Ziff (2011). Histoire diffusera Robert Capa, L'homme qui voulait croire en sa légende, documentaire de Patrick Jeudy les 28 et 30 avril, 3, 6, 10, 12, 22 mai 2015. Le  8 juin 2015 à 18, sera projeté au Centre Fleg "Madrid before Hanita", documentaire de Eran Tobiner sur l'engagement Juif dans la guerre d'Espagne. La projection sera présentée par Bernard Bessière, professeur d'université. "Ce documentaire s'ouvre sur une page d'histoire, celle des 300 juifs de Palestine, actuellement Israël, partis pour combattre le fascisme et rejoindre les Brigades internationales durant la guerre civile espagnole de 1936 à 1939. Les personnages principaux du documentaire sont les derniers témoins de ce combat".

Cette « valise mexicaine » - en fait, trois mallettes aménagées spécifiquement pour contenir des négatifs - évoque plusieurs histoires : celle de la Guerre d’Espagne (1936-1939), celle émouvante de jeunes Juifs européens, pionniers du photojournalisme, courageux, intrépides, talentueux et couvrant ce conflit côté républicain pour des magazines populaires de gauche, celle intéressante du fonctionnement de la presse française dans les années 1930, celle de la montée des périls liés au nazisme.

Celle de la professionnalisation croissante de la pratique du photojournalisme : dramaturgie et rythme des reportages narratifs, classement des négatifs, rédaction des légendes, etc.

Et celle des relations amicales et amoureuses (Capa/Taro) entre ces artistes légendaires.

La Valise mexicaine, perdue et retrouvée
Né le 22 octobre 1913 à Budapest dans une famille Juive, Endre Ernő Friedmann milite adolescent dans la mouvance de gauche. Il fuit à Berlin, puis rejoint Vienne et Paris fin 1934.

Là, il rencontre et aime Gerda Taro, étudiante juive allemande. Tous deux créent le personnage de photographe américain Robert Capa, pseudonyme adopté par Endre Ernő Friedmann pour vendre, à prix plus élevé, ses photographies.

Robert Capa couvre les conflits en Europe (guerre d'Espagne) et en Asie (guerre sino-japonaise) pour les magazines français et américains (Life).

En 1939, Robert Capa fuit en toute hâte la France pour les Etats-Unis. Sans prendre dans son studio parisien, 37, rue Froidevaux (XIVe arrondissement), des boîtes contenant des négatifs et des tirages de la Guerre d’Espagne.

Csiki Weisz, un ami photographe hongrois réfugié à Paris, les transporte à Bordeaux : « En 1939, alors que les Allemands approchaient de Paris, j’ai mis tous les négatifs de Bob dans un sac et j’ai rejoint Bordeaux à vélo pour essayer d’embarquer sur un bateau à destination du Mexique. J’ai rencontré un Chilien dans la rue et je lui ai demandé de déposer mes paquets de films à son consulat pour qu’ils y restent en sûreté. Il a accepté ».

Pendant quarante ans, malgré les recherches, nul ne parvient à retrouver la trace de ces images. Diverses rumeurs circulent sur ces négatifs disparus.

En 1979, Cornell Capa, frère cadet du photographe, alors directeur de l’International Center of Photography  (ICP), « publie un encart dans une revue internationale de photographie en vue de recueillir des informations nouvelles sur ce film introuvable ».

« Plusieurs ensembles ou cachettes des photographies perdues de Capa sont découverts, mais pas les négatifs cruciaux. Ceux-ci sont en possession de Benjamin Tarver, un cinéaste mexicain qui les a hérités de sa tante. La défunte les a elle-même reçus d’un parent, le général Francisco Javier Aguilar González, ex-ambassadeur du Mexique à Vichy de 1941 et 1942 ».

En 2007, Tarver transmet les images à Trisha Ziff, conservatrice de Mexico.

Le 19 décembre 2007, Trisha Ziff remet la Valise mexicaine à l’ICP.

En 2008, cette découverte de la « valise mexicaine » suscite une émotion, un enthousiasme et un intérêt importants dans le monde du photoreportage et de la recherche historique.

 « New York, janvier 2008. C’était comme un film – mes yeux parcouraient une image après l’autre tandis que je déroulais les négatifs des célèbres photographies de Capa, Chim et Taro : le camion en feu à Brunete, les soldats qui chargent à La Granjuela, une Basque en train de pêcher et une messe en plein air avant la bataille, les cadavres à Teruel, les exilés républicains dans les camps de concentration français. Même en négatif noir et blanc, les histoires de la guerre civile espagnole reprenaient vie dans ces longs rouleaux de pellicule, exactement comme les photographes les avaient découvertes. C’étaient les négatifs originaux qui étaient restés perdus durant près de soixante-dix ans, perdu dans la panique quand on avait fui Vichy, en France. Mais qu’allaient nous dire ces négatifs et que contenaient-ils au juste ? », se souvient Cynthia Young, commissaire de l’exposition The Mexican Suitcase: Rediscovered Spanish Civil War Negatives by Capa, Chim, and Taro, à l’ICP ( New York, 2010).

Après « plus de soixante-dix années de pérégrinations rocambolesques et de péripéties diverses, elle révélait son extraordinaire contenu : 4500 négatifs d’images de la guerre civile espagnole, prises entre 1936 et 1939 par Gerda Taro – compagne de Capa tragiquement disparue en 1937 pendant la bataille de Brunete –, David Seymour, dit Chim et Robert Capa ».

Ces trois mallettes contenaient aussi « des clichés du photographe et ami Fred Stein, représentant Taro, des images qui sont devenues, depuis la mort de celle-ci, intimement liées aux images de la guerre elle-même ».

Des documents en excellent état de conservation, et pour « une large part totalement inédits, déployant le panorama détaillé d’un conflit qui a changé le cours de l’histoire européenne ».

D’un « exceptionnel intérêt documentaire, ces films et clichés racontent aussi l’histoire de trois célèbres photographes juifs, totalement investis dans la cause républicaine, qui, au prix de risques considérables, ont jeté les bases de la photographie de guerre actuelle et donné ses lettres de noblesse au photoreportage engagé ».

« Portraits, scènes de combat, images rappelant les effets terribles de la guerre sur les civils : si certaines de ces œuvres nous sont déjà familières grâce à des tirages d’époque ou des reproductions, les négatifs de la valise mexicaine, présentés ici sous la forme de planches-contact agrandies, dévoilent pour la première fois l’ordre de la prise de vue, ainsi que certaines images totalement inédites ».

Mais la fameuse photographie du républicain mortellement touché ne figure pas parmi les négatifs de la « valise mexicaine ». Elle est analysée, avec les œuvres d'autres photographes dans Photo Les usages de la presse, d'Alain Nahum (27 min) diffusée par Arte le 8 décembre 2013, à 3 h 55  : "Cartier-Bresson, Brassaï, Capa, Koudelka, Lange, Weegee, Smith, Avedon sont parmi les figures les plus célèbres de la photographie du XXe siècle. L'oeuvre de ces photographes- auteurs s'est construite à partir des années 1930 et jusque dans les années 1950, par et pour la presse illustrée".
Capa, Taro, Chim : un nouveau regard
En 1936, Robert Capa, Gerda Taro et Chim couvrent le conflit civil espagnol. Ces correspondants de guere inventent alors la photographie de guerre moderne. La « Valise mexicaine » permet de découvrir la naissance d’une forme de « journalisme visuel aujourd’hui familier, mais qui à l’époque était entièrement inédit ».

Pour Gerda Taro, Robert Capa et Chim, le « photoreportage signifiait trois choses : d’abord, les images elles-mêmes devaient être absolument dramatiques et raconter une histoire humaine ; ensuite, les photographies – et le photographe – devaient faire partie de cette histoire ou de cette action ; enfin, le photographe devait être engagé, il devait prendre parti dans les enjeux politiques de cette histoire, il devait choisir son camp. Sans ces qualités, les photographies n’avaient ni but ni sens ».

Ces « photographes ont de toute évidence créé d’extraordinaires images isolées, dont certaines figurent parmi les négatifs retrouvés, et qui sont devenues des symboles iconiques de la guerre civile espagnole ».

Leur but ? « A travers une série ou une séquence d’images, ils voulaient construire un récit émotionnel des événements, qui ressemble beaucoup à un scénario de film ou à des actualités filmées. Cette démarche nécessitait des images non seulement des temps forts, mais aussi des moments paisibles, des accalmies, des moments liés à la mort et au silence. Ces séquences de petits événements devinrent alors le fondement des récits photographiques, choisis et mis en page par d’astucieux directeurs artistiques dans les nouveaux hebdomadaires photo populaires en France et dans le monde. Ce nouveau médium ne fut pas l’invention d’un seul photographe, ni même seulement des photographes, mais la réaction à une demande complexe de publics, de magazines et de directeurs artistiques qui tentaient de décrire des histoires contemporaines sur un monde nouveau et différent ».

Les quatre mille cinq cents négatifs de la Valise mexicaine renferment « des dizaines de tels récits photographiques et des centaines de drames humains, immenses ou modestes ».

« Pris pendant toute la guerre d’Espagne, de 1936 à 1939, ces négatifs montrent des soldats républicains espagnols et des civils espagnols dans la vie quotidienne, dans la bataille ou dans des situations domestiques. Ces images sont fortes, car elles présentent des individus touchés par la guerre, par les manœuvres de la politique internationale qu’ils comprennent à peine, et vaquant à leurs activités de tous les jours – ils préparent un repas, ils lisent le journal, ils protègent leur famille. Ces images naturalistes incluent quelques unes des personnalités marquantes de la guerre civile espagnole ainsi que des portraits d’artistes ou d’écrivains tels qu’Ernest Hemingway, Federico García Lorca et André Malraux. Mais surtout, l’une après l’autre, elles proposent des portraits d’Espagnols anonymes, des portraits d’un héroïsme et d’une dignité exceptionnels. […] », écrit Brian Wallis, commissaire en chef des expositions à l’ICP, dans « La Valise mexicaine, perdue et retrouvée », in La Valise mexicaine. Capa, Chim, Taro. Les négatifs retrouvés de la guerre civile espagnole, Arles, Actes Sud, 2011).

« Ces photographes envoyaient leurs photographies aux journaux qui les publiaient. Ils n’écrivaient pas les textes des articles, et découvraient parfois des erreurs dans ces textes », m’a confié Cynthia Young, commissaire de l’exposition.

Ces photographes sont parmi les plus emblématiques de ce conflit. En 1937, Henri Cartier-Bresson réalise Victoire de la vie, documentaire sur les hôpitaux de l’Espagne républicaine attaquée par les troupes de Franco. Il « tisse des liens définitifs avec Capa ». Il réalisera aussi La brigade Abraham Lincoln en Espagne (1937), court métrage récemment retrouvé à New York par le chercheur Juan Salas, et L’Espagne vivra (1938), film commandé par le Secours Populaire Français et des Colonies et dont « le commentaire, à la rhétorique politique et militante, est signé Georges Sadoul ».

Joris Ivens réalise Terre d’Espagne (1937, 52 min) dont le commentaire est lu par Ernest Hemingway. Lors de cette guerre civile, il rencontre Capa en Espagne, puis en Chine lors de l’invasion japonaise.
Une nouvelle scénographie
Après l’ICP à New York (2010), les Rencontres internationales de Photographie à Arles (2011), Barcelone, Bilbao et Madrid, la « légendaire valise mexicaine de Robert Capa » renfermant des négatifs de la guerre d’Espagne est montrée pour la première fois à Paris, au MAHJ, en 2013 - année du centenaire de la naissance de Robert Capa -, dans la nouvelle scénographie de Patrick Bouchain.

A l’entrée, le visiteur découvre sur une table les boites vertes de la valise et des carnets de contacts créés par Capa, Taro et Chim pendant la guerre civile espagnole. Ces carnets révèlent la variété large des sujets couverts par ces trois photographes. « Ils étaient employés notamment dans un but promotionnel à destination des directeurs artistiques. Ils constituèrent également un instrument de travail précieux en contribuant à confirmer l’identification des films de la Valise et à rétablir la séquence originale des films mélangés. Huit de ces carnets sont conservés aux Archives nationales de Paris ; un autre se trouve dans les archives de l’ICP ».

Le visiteur suit le parcours d’« un accrochage mural - documents d’actualité et planches contact installés sur les murs - et des dispositifs posés au sol - des chevalets porteurs de tirages photographique » -, comme les photographes se rendaient d’une région à l’autre. Le parcours est « fléché » par des banderoles suspendues et informatives (titres, textes).

A « mi-chemin du parcours seront évoquées les années parisiennes de Capa à travers quelques objets – machine à écrire, boite de négatifs, etc. - retrouvés au début des années 1980 dans un grenier du 37 rue Froidevaux – adresse à laquelle Capa séjourna pendant cinq ans –, ainsi que des photos de Fred Stein représentant Robert Capa et Gerda Taro à Paris ».

L’exposition est « rythmée par 32 sections offrant un véritable panorama de la guerre civile espagnole :
1. Meeting pour la réforme agraire, près de Badajo (avril-mai 1936)
2. Portraits, Madrid (avril-juin 1936)
3. Siège de l’Alcázar, Tolède (septembre 1936)
4. Bataillon Thälmann, Madrid (sept.-octobre 1936)
5. Défense du patrimoine, Madrid (octobre 1936)
6. Parade, Barcelone (7 novembre 1936)
7. Parade, Bilbao (février 1937)
8. Catholiques basques (janvier-février 1937)
9. Le port de Bilbao (janvier 1937)
10. Pays basque espagnol (janvier-février 1937)
11. Oviedo et Gérone, Asturies (janvier-février 1937)
12. Tranchées, Madrid (février 1937)
13. Ruines, Madrid (février 1937)
14. La vie à Valence et Madrid (mars et juin 1937)
15. Front de Jarama (mars 1937)
16. La nouvelle armée du peuple, Valence (mars 1937)
17. Gerda Taro (1935)
18. Procession funéraire, Valence (12 juin 1937)
19. Morgue, Valence (mai 1937)
20. Le front de Ségovi (mai-juin 1937)
21. Attaque, La Granjuel (juin 1937)
22. Moissons, front de Cordou (juin-juillet 1937)
23. Congrès d’écrivains, Valence (juillet 1937)
24. Bataille de Brunet (juillet 1937)
25. Bataille de Terue (décembre 1937 – janvier 1938)
26. Bataille du Sègre (novembre 1938)
27. Front catalan (décembre 1938 – janvier 1939)
28. Mobilisation, Barcelone (13 janvier 1939)
29. Réfugiés, Barcelone (octobre-novembre 1936)
30. Navire d’assistance, Barcelone (octobre-novembre 1938)
31. Avion allemand abattu, Barcelone (janvier 1939)
32. Camps d’internement, France (mars 1939) »

L’exposition La Valise Mexicaine. Capa, Taro, Chim. Les négatifs retrouvés de la guerre civile espagnole a reçu le « prix de l’exposition » lors de la cérémonie des prix Historia 2013, le 30 septembre au Petit Palais (Paris). Cette exposition a reçu 44 513 visiteurs, ce qui constitue la quatrième meilleure fréquentation d’exposition au MAHJ, après Chagall et la Bible, Rembrandt ou la nouvelle Jérusalem et La Splendeur des Camondo. "L’annonce officielle en 2008 de la redécouverte de cette valise – constituée en réalité de trois petites boîtes –, dont la trace avait été perdue depuis 1939, a provoqué un engouement considérable dans l’univers du photoreportage et de la recherche historique. Après plus de soixante-dix années de pérégrinations rocambolesques, elle révélait son extraordinaire contenu : 4500 négatifs d’images de la guerre civile espagnole, prises entre 1936 et 1939 par Gerda Taro – compagne de Capa tragiquement disparue en 1937 pendant la bataille de Brunete –, David Seymour, dit Chim et Robert Capa. On y trouve également des clichés du photographe et ami Fred Stein, représentant Taro.  Une manne de documents pour une large part totalement inédits, déployant le panorama détaillé d’un conflit qui a changé le cours de l’histoire européenne. D’un exceptionnel intérêt documentaire, ces films et clichés racontent aussi l’histoire de trois célèbres photographes juifs, totalement investis dans la cause républicaine, qui, au prix de risques considérables, ont jeté les bases de la photographie de guerre actuelle et donné ses lettres de noblesse au photoreportage engagé".


BIOGRAPHIES DES PHOTOGRAPHES

Robert Capa (Budapest, 22 octobre 1913 – Thai Binh, Indochine, 1954)
Né Andre Friedmann, Robert Capa est l’un des plus célèbres photojournalistes du XXe siècle. Né dans une famille Juive hongroise de tailleurs, il quitte la Hongrie à l’âgé de 17 ans en raison de ses activités politiques gauchistes. A Berlin, il est élève à la Hochschule für Politik et étudie le journalisme. Maitrisant mal la langue allemande, pauvre, il survit comme photographe. En 1933, il se fixe à Paris. Là, il se lie avec Chim, Stein et Taro. Il devient célèbre grâce à ses photographies de la guerre d’Espagne, « caractérisées par une proximité viscérale avec l’action, rarement vue auparavant ». Au « fil des pellicules retrouvées dans la valise mexicaine, on peut observer Capa se déplacer avec ses sujets, courir après l’action, essayer de comprendre et de ressentir les événements de la même manière que ses sujets. En 1947 Robert Capa fonde l’agence Magnum Photos avec Henri Cartier-Bresson, Georges Rodger et Chim (David Seymour) ». Cette agence est une coopérative de photographes fondée à Paris et à New York. Capa « devint après la Seconde Guerre mondiale, un authentique patron de presse, recrutant une fantastique génération de reporters ; orientant et animant grâce à ses réseaux transatlantiques une production photographique d’une qualité rare et d’une totale indépendance, sur tous les continents et dans tous les domaines : de la mode au cinéma, en passant par la photo documentaire et la correspondance de guerre ».

Il a inspiré des romanciers - Romain Gary (Les racines du ciel) à Patrick Modiano (Chien de printemps) via Susana Fortes -, des réalisateurs : héros de Fenêtre sur Cour d’Hitchcok joué par James Stewart ou de Un envoyé très spécial, interprété par Clark Gable.

Gerda Taro (Stuttgart, 1910 – Brunete, Espagne, 1937)
Elle est « l’une des premières femmes photojournalistes reconnues ». « Née Gerta Pohorylle, élevée à Leipzig dans une famille juive de classe moyenne », elle s’exile à Paris en 1933, où elle rencontre « André » Friedmann et se lance dans la photographie. Au printemps 1936, ils se réinventent pour devenir Robert Capa et Gerda Taro ». En août 1936, ils se rendent en Espagne comme photographes indépendants afin de « documenter la cause républicaine pour la presse française.


Pionnière du photojournalisme », Gerda Taro s’intéresse quasi-uniquement à la « photographie dramatique des lignes de front de la guerre d’Espagne. Son style se rapproche de celui de Capa, mais diffère par son intérêt pour les compositions formelles et le degré d’intensité avec lequel elle photographie des sujets morbides. Taro travaille aux côtés de Capa, avec lequel elle collabore de près. Lors d’un reportage sur la bataille de Brunete, conflit décisif de la guerre d’Espagne, elle est mortellement blessée par un char. Taro fut la première femme photographe tuée lors d’un reportage de guerre ».

Chim  (Varsovie, 1911 – Suez, 1956)
Dawid Szymin est né dans une famille d’intellectuels et d’éditeurs de livres en hébreu et en yiddish. En 1933, « après avoir étudié les arts graphiques à Leipzig, il s’oriente vers la photographie pour gagner sa vie en poursuivant ses études à la Sorbonne. Bientôt reconnu pour ses photographies fortes des événements politiques liés au Front populaire, il collabore régulièrement avec le magazine communiste français Regards ».
Comme Capa, Chim couvre toute la guerre d’Espagne. Mais à la différence de Capa et Taro, qui visaient à réaliser des prises de vue sur la ligne de front, Chim s’intéresse « aux individus en dehors du conflit, qu’il s’agisse de portraits officiels de personnages importants, d’images de soldats sur le front intérieur ou de paysans au travail dans des petites villes. À l’écoute de la politique complexe de la guerre, ses images sont chargées de sens et de nuances ». Il cofonde l’agence Magnum Photos en 1947.

Fred Stein  (3 juillet 1909 – New York, 27 septembre 1967).
Il nait à Dresde dans une famille juive allemande, et étudie le droit. « Interdit d’exercice parce que juif, il fuit l’Allemagne pour Paris en 1933, sous le prétexte d’une lune de miel avec sa femme. Là, Fred Stein travaille comme photographe, s’intéressant aux scènes de rue et réalisant des portraits d’intellectuels et d’amis tels Hannah Arendt, Willy Brandt, Arthur Koestler ou André Malraux (il poursuivit toujours son activité de portraitiste) ». Il présente Taro, locataire d’une chambre dans son appartement, à Capa. Stein réalise des portraits d’elle à plusieurs reprises en 1935 et 1936. Il fuit la France via Marseille et se fixe à New York.

FOCUS SUR…

L’engagement des brigadistes et des intellectuels juifs dans la guerre d’Espagne
« Pendant la guerre d'Espagne (1936-1939), 35 000 volontaires ont pris les armes aux côté de la République espagnole. Parmi eux, plus de 7 000 étaient juifs comme l'ont montré David Diamant et Arno Lustiger dans leurs ouvrages sur l'engagement juif dans ce conflit : une proportion énorme, majoritairement communiste mais aussi socialiste ou sioniste de gauche. Ils venaient de toute l'Europe mais aussi des États-Unis et de Palestine » mandataire, et fuyaient parfois les régimes autoritaires de leurs pays pour soutenir la République espagnole.

« Le fascisme, l'hitlérisme et l'antisémitisme sévissent en Europe. Pour ces militants, qui souvent ont déjà du fuir leurs pays, le choix de rejoindre les Brigades internationales est clair. La bataille contre le fascisme passe par Madrid, il faut y être. Ce choix témoigne d'une forme d'engagement les armes à la main et d'un désintéressement inconnu aujourd'hui. Ils étaient présents dans tous les contingents nationaux, dans leur propre unité, la Botwin, dans les services sanitaires dirigés par Edward Barsky, certains étaient parmi les plus grands chefs militaires comme les généraux Lukacs (Mate Zalka) ou Kleber (Manfred Stern), les commandants Boris Guimpel ou Milton Wolf. On trouvait aussi des combattants juifs dans les milices anarchistes (Carl Enstein) ou dans celles du POUM. Sans combattre sur place, beaucoup d'autres, artistes et intellectuels se sont engagés pour cette cause au premier rang desquels Albert Enstein ou Marc Chagall qui écrivit en 1937 dans une lettre aux combattants juifs d'Espagne : « Vos noms brilleront dans notre histoire. » Ils étaient aussi journalistes comme Egon Erwin Kisch, photographes comme Robert Capa, David Seymour, Chim ou Gerda Taro, écrivains comme Alfred Kantorowicz ou Arthur Koestler. Cette répétition générale de la Seconde Guerre mondiale où de nombreux combattants juifs d'Espagne continueront leur combat dans la résistance sera marqué aussi par la répression stalinienne en Espagne d'abord mais aussi ensuite dans les pays de l'Europe de l'Est ou de nombreux combattants juifs d'Espagne subiront d'absurdes procès marqués par l'antisémitisme » (Michel Lefebvre, coauteur de l’ouvrage Les Brigades internationales : Images retrouvées, Seuil, 2003.

Capa et les camps d’internement du Sud de la France
« Fin janvier 1939, un flot ininterrompu de loyalistes et de membres des Brigades internationales se déverse en France par peur de l’emprisonnement ou de l’exécution par l’armée franquiste. Au total, ce sont 500 000 Espagnols qui quitteront leur pays, dont une grande part s’installera finalement au Mexique. Le gouvernement français place les exilés dans des camps d’internement » administratif.
En photographiant ces camps (d’Argelès à Bram en passant par Barcarès), Capa clôt le 19 mars 1939 ses reportages sur la guerre d’Espagne ». Ses photographies ont été récemment trouvées.
« À Argelès, Capa s’intéresse à ceux qui, dans des tentes de fortune, essaient de faire du feu pour cuire leur maigre pitance. Au Barcarès, auquel il consacre la majeure partie de sa pellicule, il photographie tour à tour les réfugiés travaillant à élever une nouvelle ville sur le sable, les tirailleurs sénégalais, montés sur des chevaux, dépêchés par l’armée française pour diriger les camps d’une main de fer, et les prisonniers épuisés. À Bram, où sont regroupés un grand nombre d’artistes et d’intellectuels, il est accueilli par un concert d’anciens membres de l’orchestre symphonique de Barcelone. À Montolieu, il pénètre pour la première fois dans un des baraquements du camp : un vieil homme recouvert d’une couverture est couché sur une paillasse. Pour cette série, Capa recourt à une technique originale, prenant de nombreuses vues consécutives d’une même scène, ce qui donne une impression de film arrêté. Sur une de ces scènes, on voit des centaines de prisonniers descendre d’un convoi de camions devant les baraquements de Barcarès et marcher lentement vers la mer, encadrés par la police française. Ces images témoignent du triste dénouement d’une lutte héroïque ».
Arte a diffusé Photo, Les usages de la presse d'Alain Nahum (27 min)  : "Cartier-Bresson, Brassaï, Capa, Koudelka, Lange, Weegee, Smith, Avedon sont parmi les figures les plus célèbres de la photographie du XXe siècle. L'œuvre de ces photographes- auteurs s'est construite à partir des années 1930 et jusque dans les années 1950, par et pour la presse illustrée".
La chaine Histoire diffusera Robert Capa, L'homme qui voulait croire en sa légende, par Patrick Jeudy. "Symbole d'une génération de journalistes et de photographes, il incarne l'esprit d'aventure. Capa a traversé tous les grands événements du siècle : histoires de guerres, migration des peuples, phénomènes de mode, vie artistique, évolutions sociologiques. Une vie romanesque, un photographe mythique et une mort tragique en Indochine (le 25 mai 1954). Et pourtant, aucun film ne raconte l'homme qui s'appelait Endre Friedman, né en 1913 en Hongrie, et qui - avec le concours de sa compagne Gerda Taro (photographe comme lui) - s'est re-inventé Robert Capa, «American photographer in Paris» ! Quel est l'événement qui fait date dans la vie de Capa ? Celui que mentionnent amateurs et critiques : l'image du républicain espagnol qui tombe mortellement blessé sous les yeux de Robert Capa. Le film part de cette photo pour revisiter sa vie toute entière. La question de l'authenticité de la photo du républicain espagnol au cours de cette guerre civile sera le n?ud de toute l'histoire. Capa construit sa légende à travers..."

 L'International Center of Photography (ICT) a présenté Capa in Color. L'exposition Paris Magnum (12 avril 2014-25 avril 2015) a montré des tirages de Robert Capa.


Photo, Les usages de la presse d'Alain Nahum (27 min)


Sur Arte le 8 décembre 2013 à 3 h 55
La Valise mexicaine (The Mexican suitcase, La Maleta mexicana) de Trisha Ziff (2011)
Diffusé par Histoire les 1er, 3 et 17 octobre 2013, 5 et 8 mai 2014

Robert Capa, L'homme qui voulait croire en sa légende, documentaire de Patrick Jeudy
Produit par Point du jour, France 5, ARTV, AVRO et SBS AUSTRALIA. 55 minutes

  Diffusions : 05/05/2014 à 21 h 35, 08/05/2014 à 17 h 5023/05/2014 à 1 h 20 et 28/05/2014 à 1 h 20, sur Histoire les 23 et 28 ami 2014

Jusqu'au 2 mars 2014
El pasado revelado. La maleta mexicana. El redescubrimiento de los negativos de la Guerra Civil Española de Capa, Chim y Taro
Au Museo San Ildefonso (Mexico City) 
Justo Sierra 16, Centro Histórico de la Ciudad de México. 06020 México, D.F.
Tel. (+52-55) 5702 2991
Mardi de 10 h à 20 h. Du mercredi au dimanche de 10 h à 18 h

Jusqu'au 30 juin 2013
Au MAHJ

Hôtel de Saint-Aignan
71, rue du Temple, 75003 Paris
Tél. : 01 53 01 86 53
Du lundi au vendredi de 11 h à 18 h, le dimanche de 10 h à 18 h. Nocturne le mercredi jusqu'à 21 h
Visuels :
Fred Stein, Gerda Taro et Robert Capa sur la terrasse du café Le Dôme à Montparnasse - Paris, début 1936
© Estate of Fred Stein - International Center of Photography

Boîte rouge de la valise
© International Center of Photography

Robert Capa
© 2001 by Cornell Capa/Magnum Photos

Chim (David Seymour), Femme avec un bébé écoutant un discours politique près de Badajoz, mai 1936 © Estate of David Seymour / Magnum Photos

Robert Capa, Le général Enrique Líster et André Malraux (à droite), front catalan, fin décembre 1938 – début janvier 1939. © International Center of Photography / Magnum Photos – Coll. International Center of Photography

Couverture de Regards, 6 août 1936
© International Center of Photography

Robert Capa, Le général Enrique Líster et Ernest Hemingway (à droite)
Móra d’Èbre, front d’Aragon, 5 novembre 1938. © International Center of Photography / Magnum Photos – Coll. International Center of Photography

Gerda Taro, Spectateurs de la procession funéraire du Général Lukacs
Valence, 16 juin 1937 © International Center of Photography

Chim, Jeune garçon portant un calot du syndicat des ouvriers du cuivre durant un discours politique. Madrid, octobre 1936 © ©Estate of David Seymour / Magnum Photos - International Center of Photography

Robert Capa, Exilés républicains emmenés vers un camp d’internement Le Barcarès, 1939 © International Center of Photography / Magnum Photos

A lire sur ce blog :

Cet article a été publié les 30 juin, 23 octobre et 7 décembre 2013, 30 janvier, 2 mars, 1er et 22 mai 2014,
- 28 avril 2015. Le 28 avril 2015, Histoire a diffusé trois documentaire, dont La valise mexicaine, sur les photographes de guerre.
Il a été modifié le 30 janvier 2014. Les citations proviennent du dossier de presse.

lundi 27 avril 2015

« Paris et ses cafés » de Delphine Christophe et Georgina Letourmy


L’Action artistique de la Ville de Paris a publié le livre-catalogue d’une exposition itinérante consacrée à ces « temples du délassement et de la sociabilité » (Béatrice de Andia). Nés à la fin du XVIIe siècle à la foire de Saint-Germain-des-Prés, les cafés ont été des lieux d’inspiration, de travail et d’exposition de nombreux artistes, dont ceux de l’Ecole de Paris, et des symboles de modes de vie. 


« Cafés, cafés-littéraires, tavernes, bistrots, troquets, bars, caf’ conc’, bals musettes, cabarets, drugstores, cafés-théâtres, cafés-librairies… ». La langue française est riche pour désigner ces lieux aux réalités différentes, mais qui tous ont concouru à « la renommée de la capitale » et ont « précédé ou suivi les modes : de la foire Saint-Germain-des-Prés, en passant par le Palais-Royal, les boulevards, Montmartre, Montparnasse ou les Champs-Elysées ».

Ces cafés ont accompagné la vie culturelle – littéraire, picturale, etc. – de la capitale, révélant ses centres d’attraction, de débats politiques et de création artistique, en particulier pour les artistes juifs attirés par la « Ville lumière ».

Ce livre exhaustif envisage tous les aspects des cafés parisiens, et notamment leurs innovations architecturales et décoratives.

Enseignes, aquarelles, bas-reliefs, livres, vitraux, céramiques, objets du service (tasses, chocolatière), sièges, présentation d’un verrier et d’un comptoir en zinc des années 1920 évoquant l’histoire des bougnats (marchants de charbon et cafetiers, souvent auvergnats), jeux, machines à sous, photographies souvent inédites, et bien d’autres éléments procurent une agréable promenade dans le temps, entre histoire et mythe, et dans des univers parfois disparus.

Le charme et l’âme des cafés d’antan
La mode du café fut lancée en 1669 lors de la visite de l’ambassadeur de la Sublime Porte auprès de Louis XIV.

C’est plus d’un siècle plus tard, en 1781, qu’un Sicilien Francesco Procopio dei Coltelli crée le fameux café-littéraire, Le Procope, près de la Comédie-Française.

L’ont fréquenté Rousseau, Voltaire, puis Balzac et Anatole France.

Le café est ce « lieu de rencontres et d’échanges, intellectuels et galants, lié au monde du spectacle ». Il devient aussi le vivier de révolutionnaires.

« Le comptoir d’un café est le Parlement du peuple » (Balzac)
Sous le Directoire, les Parisiens aiment se promener le long du boulevard du Temple. Puis les Cosaques campent dans les « bistrots » des Champs-Elysées.

Pendant près d’un siècle et demi, les Grands Boulevards donnent le ton.

Sur la butte Montmartre, le café Guerbois est fréquenté par les impressionnistes Auguste Renoir et Camille Pissarro et le théâtre d’ombres assure le succès du cabaret Le Chat noir. Là, sous les Années folles, Le Bœuf sur le toit et les cabarets de chansonniers constituent des pôles avenants.

La Première Guerre mondiale marque le déplacement vers la rive gauche, vers le quartier Montparnasse. La Coupole, café-brasserie, devient le lieu de réunions de Picasso et d’artistes juifs ayant fui l’Europe centrale et la Russie. En témoignent la photo de Picasso, Modigliano et d’André Salmon devant la Rotonde, prise par Jean Cocteau avant 1916. Sur celle prise lors de l’inauguration de La Coupole, on peut reconnaître Moïse Kisling, Per Krohg, Foujita et Hermine David, épouse de Pascin.

De 1915 à 1916, sur trois cahiers de musique, Modigliani esquisse des portraits. Le peintre Pascin croque ses amis artistes et se dessine avec humour.

L’Entre-deux-guerres voit l’apogée de cafés littéraires avec Le Flore, les Deux Magots et la Brasserie Lipp. Ouvert en 1885, le Café de Flore a une réputation solidement établie quand l’écrivain Tristan Tzara y convoque les assistes du mouvement dada.

Cette tradition des auteurs écrivant dans les cafés – Simone de Beauvoir et Sartre – semble reprise par Georges Pérec, attablé au Café de la Mairie. Cet écrivain s’installe plusieurs semaines en octobre 1974 dans ce café de la place Saint-Sulpice, pour décrire ce qu’il voyait depuis sa table : passants, circulation, etc.

Les cabarets, notamment Les Trois baudets dirigé par Jacques Canetti, voient l’éclosion de jeunes talents, dont l’auteur-compositeur-interprète Barbara ou le chanteur Jean Ferrat récemment disparu.

Tandis que le Golf-Drouot accueille les Yés-Yé et autres adeptes du rock and roll.

Lieux de rencontres et de conversations (« Brèves de comptoir » par Jean-Marie Gourio), les cafés se sont dotés d’attractions, comme un juke-box ou la télévision dans les années 1960.

Plus récemment, sont apparus des cafés étudiants, des cafés-philosophies, des cafés visant dans certains groupes (homosexuels), des cafés de musées, des cyber-c@fés, des cafés branchés ou conçus autour d’un concept...

Le renouvellement des clientèles se conjugue avec celui des cafetiers : aveyronnais ou auvergnats, puis chinois, usant de méthodes similaires : tontine, patronage amical ou familial. Modifiant, animant ou accompagnant l’évolution de quartiers.

Les cafés épousent les mouvements de la capitale et de l’histoire...

Brasseries
Arte évoqua le 20 décembre 2014, dans Repas de fêtes, Le temps des brasseries : "À la fin du XIXe siècle, la brasserie incarnait le nec plus ultra de la restauration. Des plats et des lieux deviennent l’emblème d'un Paris où se font et se défont les courants artistiques, politiques et littéraires. Dans cet épisode, Michel Roth joue avec les codes de la cuisine régionale et populaire des brasseries. Son menu : œuf cocotte sur son lit d’asperges et d’écrevisses, choucroute revisitée et baba au rhum". 

Tradition du vin remet chaque an La Bouteille d'or.

Pop-up cafés
Temporaires, nomades, des pop-up cafés apparaissent. Ils sont tendance aussi sur les réseaux sociaux. 

Ils sont liés à des événements. Ainsi, le musée Cognacq-Jay en a créé un dans sa cour, les week-ends, lors de son exposition Thé, café ou chocolat ? L'essor des boissons exotiques au XVIIIe siècle. La Fashion week a aussi bénéficié d'un pop-up café.

Attentats du 13 novembre 2015
Les attentats terroristes islamistes revendiqués par l'Etat islamique (ISIS) et commis à Saint-Denis et à Paris ont ciblé des terrasses de cafés parisiens, emblématiques d'un mode de vie honni par ISIS.


Delphine Christophe et Georgina Letourmy, Paris et ses cafés. Action artistique de la Ville de Paris, 2004. 248 pages. ISBN : 2-913246-50-8

A lire sur ce blog :
Cet article a été publié sur ce blog les 27 mars 2010, 19 décembre 2014, 27 avril 2015.

dimanche 26 avril 2015

« Les larmes de la rue des Rosiers » d'Alain Vincenot


La rue des Rosiers est située dans le Pletzl (« petite place » en yiddish), ce quartier juif parisien depuis le Moyen-âge. Elle en est devenue l’emblème. Cet article est republié en cette Journée nationale du souvenir des victimes et des héros de la déportation instituée en 1954.
Avant la Seconde Guerre mondiale, c’était un lieu où vivaient et travaillaient des juifs venus essentiellement d’Europe centrale et de Russie.

Dans ce livre bouleversant préfacé par Elie Wiesel et doté d’une précieuse chronologie (1933-1945), Alain Vincenot, auteur de Je veux revoir Maman, les enfants juifs cachés sous l'occupation, brosse le portrait de 19 adultes juifs ayant grandi dans ce quartier populaire et artisanal.

Et au travers d’eux évoque leur parentèle, dans leur pays d’origine et en France : la vie culturelle, les réseaux juifs de sociabilité, les persécutions antisémites, les caches, le ghetto de Varsovie, les Justes parmi les nations, les camps, etc. ainsi que l’antisémitisme en Pologne après la guerre.

Ces témoins nous disent, ou nous font comprendre les difficultés, la douleur et l’appréhension de dire ou d’entendre l’horreur, l’attente de parents qui ne reviennent pas d’une « destination inconnue », les vexations de l’administration française rétive à leur reconnaître le statut d’« interné politique », la nostalgie de journaux et spectacles en yiddish...


Alain Vincenot, Les larmes de la rue des Rosiers. Editions des Syrtes, 2010. 283 pages, 20 euros. ISBN : 978-2-84545-154-4

Articles sur ce blog concernant :

Cet article a été publié en une version plus concise dans le numéro 624 de mai 2010 de L'Arche, et sur ce blog le 4 septembre 2010.

samedi 25 avril 2015

Le 8e Salon des écrivains du B’nai B’rith


Près de 2 000 personnes ont afflué le 23 novembre 2003, à la Mairie du XVIe arrdt de Paris, pour le 8e Salon des écrivains du B'nai B'rith (BB) de France événement automnal placé sous les signes de l’ouverture et de la laïcité. Cet article est republié en hommage à Eugène Leiba, décédé récemment, initiateur du Salon du livre du BB France, ancien président de la Loge Ben Gourion.


Lancé en 1996 par le B’nai B’rith France (BB France), le Salon des écrivains du BB est devenu un rendez-vous littéraire majeur. « Nous avons été accueillis dès le début par le Maire du XVIe arrondissement de Paris, Pierre-Christian Taittinger. Le succès s’est vite confirmé », raconte Edwige Elkaïm, présidente du BB France.

Quelques chiffres attestent ce succès. Une trentaine d’écrivains étaient présents lors du 1er Salon centré essentiellement sur la thématique juive. Quelques centaines d’amoureux des livres s’y étaient rendus. L'édition 2003 a rassemblé 80 auteurs, dont une quinzaine d’écrivains membres du BB France. Seule condition restrictive : avoir publié dans l’année. Le public attendu est évalué à plusieurs milliers.

L’agencement des salles est particulier : chaque stand réunit deux écrivains, en la présence d’une hôtesse membre du BB France. Les visiteurs se promènent donc dans des allées, avec un large choix de genres littéraires et donc d’auteurs. Du géopoliticien Frédéric Encel à la romancière Karine Tuil, de l’universitaire Guy Millière à l’historienne Elisabeth Antébi, du journaliste Nicolas Weill au philosophe Eric Marty...

De cette floraison d’œuvres, émergent deux dominantes : les ouvrages d’actualité et les mémoires.

Cette année, parmi les écrivains chrétiens figuraient deux auteurs arméniens : Marig Ohanian et Martine Hovanessian.

Sont aussi conviés deux écrivains berbères, musulmans, dont Morad El Hattab, auteur des « Chroniques du buveur de lune » et admirateur du philosophe Emmanuel Lévinas (1905-1995).

En fin d’après-midi, sur le thème « La laïcité : combat pour la République », sont intervenus le Grand Rabbin Gilles Bernheim, Rémy Schwartz, conseiller d’Etat et membre de la commission « Stasi » sur la laïcité, l’historien des idées Pierre-André Taguieff et le sociologue Shmuel Trigano. Un thème essentiel tant il fonde notre « devenir ensemble » en France…


Cet article a été publié dans Actualité juive.

vendredi 17 avril 2015

Yourope : « Théorie du complot : absurdité ou réalité ? » Andreas Korn


Arte diffusera les 18, 21 et 22 avril 2015 « Théorie du complot : absurdité ou réalité ?  » (2015), numéro du magazine Yourope réalisé par Andreas Korn. Un « zoom sur les théories conspirationnistes qui prospèrent en Europe », et s’y banalisent car, dans une société d’incertitudes et de méfiances à l’égard des puissants, des médias, elles offrent l’illusion d’expliquer, dans une dynamique apparemment rationnelle, des faits difficilement compréhensibles et d’en imputer la responsabilité souvent à des groupes, notamment aux Juifs. Elles font se rejoindre parfois élites et peuples.


En « Allemagne, certains croient dur comme fer que la ville de Bielefeld n'existe pas, qu'Hitler a fini ses vieux jours au pôle Sud ou que les premiers pas de l’homme sur la Lune ont été tournés en studio ». 

Les attentats terroristes islamistes du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis ou du 7 janvier 2015 contre la rédaction de Charlie Hebdo, la mort de Ben Laden, dirigeant du mouvement islamiste al-Qaïda ou le conflit en Ukraine, les « affaires DSK » ou les crises financières ont inspiré aussi les conspirationnistes, des romans best-sellers (Da Vinci Code, de Dan Brown) ou séries télévisées (X-Files), l’« épouvantail politique » d’un « gouvernement mondial » agité par les extrémistes de gauche et de droite… Ces théories du complot ou « conspiracy theories » seraient exprimées par « un Français sur cinq, traduisant un sentiment d’impuissance face à différents pouvoirs ». Exemple de ces théories conspirationnistes : les images du premiers pas de l'homme sur la Lune en 1969 auraient été tournées dans un studio hollywoodien !?

Cependant, « il arrive que les défenseurs de théories a priori fumeuses aient raison, comme l’a prouvé par exemple le scandale qui a révélé le fichage à grande échelle pratiqué par la Suisse ».

Curieusement, si Yourope se gausse de Russia TV ou d'une chaîne télévisée allemande relayant des thèses conspirationnistes, elle omet d'indiquer que c'est France 2, fleuron du service public audiovisuel hexagonal, qui a diffusé Tout le monde en parle, émission de Thierry Ardisson interviewant Thierry Meyssan, auteur de L'effroyable imposture, Thierry Meyssan allègue à tort que le complexe militaire américain aurait commis les attentats du 11 septembre 2001.

Yourope omet aussi de signaler la prégnance de ces théories conspirationnistes parmi des artistes -: le réalisateur Matthieu Kassovitz, qui doute de la "version officielle" sur le 11 septembre 2001 et "se pose des questions" sur l'affaire Mérah, ou l'actrice Marion Cotillard sur la mort de Coluche ou ces attentats aux Etats-Unis.

« Imaginaire conspirationniste »
« L'Histoire universelle est remplie de complots réels, qui ont abouti ou échoué. Mais elle est aussi pleine de complots imaginaires, objets de croyances collectives », constate Pierre-André Taguieff, philosophe et historien des idées, et auteur prolifique d’essais sur ce sujet sensible.

A la « théorie du complot », il préfère une autre terminologie : « vision conspirationniste », « imaginaire ou pensée conspirationniste dont les postulats me paraissent être les suivants : 1/ rien n'arrive par accident ; 2/ tout ce qui arrive est le résultat d'intentions ou de volontés cachées ; 3/ rien n'est tel qu'il paraît être ; 4/ tout est lié ou connecté, mais de façon occulte ».

Et de « mettre en garde contre un mauvais usage de l'accusation de conspirationnisme ou de « théorie du complot », lorsqu'on y a recours pour disqualifier tout soupçon justifié qui, fondé sur des indices bien identifiés et correctement interprétés, porte sur l'organisation d'un complot réel. Les organisateurs d'un véritable complot ont bien sûr intérêt à diffuser la rumeur selon laquelle tout complot est un complot fictif. On peut en outre imaginer l'organisation d'un complot pour faire croire à telle ou telle « théorie du complot », c'est-à-dire à un complot fictif attribué à un opposant, un concurrent ou un ennemi, pour désinformer et donc affaiblir l'adversaire, faire diversion, le délégitimer, lui donner une figure de criminel, provoquer des réactions de rejet ou d'hostilité à son égard, le priver ainsi de ses alliés, etc. Complots et contre-complots imaginaires s'enchaînent, s'engendrent et se renforcent mutuellement, se reproduisant par imitation ou par inversion. Dans tous les cas, le complotiste, c'est l’autre ! Les complotistes posent rituellement la question : « A qui profite le crime ? » Il faut aussi poser la question « A qui profite la « théorie du complot » ? » On connaît la réponse : aux victimes imaginaires du complot fictif ».

Le recours à l’anathème sert à discréditer le locuteur, en évitant d’étudier, d’évaluer la pertinence de ses dires ou écrits. En a été victime notamment l’essayiste Bat Ye’or lorsqu’elle a évoqué Eurabia.

Le 6 avril 2014, Jean Corcos, producteur/présentateur sur Judaïques FM, radio de la fréquence Juive francilienne  (94,8 FM), a interviewé  Rudy Reichstadt, directeur du site Conspiracy Watch, « observatoire du conspirationnisme et des théories du complot  ». Ce dernier a classé à tort l’affaire al-Dura parmi les conspirations, sans argumenter et sans être contredit par Jean Corcos. Or cette affaire véhicule un blood libel (accusation fausse et diffamatoire portée à l'égard des Juifs accusés de tuer des enfants non-juifs pour utiliser leur sang pour fabriquer des matsots à Pessah) né au Moyen-âge.

L’affaire du Dr Krief, mêlant collusions d’intérêts et antisémitisme, révèle le refus de magistrats de reconnaître et sanctionner un complot, pourtant acté.

Le succès de ces « pensées conspirationnistes », qui renouvèlent ou actualisent d’anciens schémas, révèle un « état psycho-social » affaibli, inquiet dans une époque « postmoderne ou hypermoderne, se caractérise par une forte augmentation des incertitudes et des peurs qu'elles provoquent ou stimulent ».

« Dans un monde de fortes incertitudes et de peurs, où l’adhésion aux « grands récits » a faibli, la multiplication des représentations ou des récits conspirationnistes, ainsi que leur diffusion rapide et leur banalisation, est un phénomène remarquable, mais aisément explicable : ces récits, si délirants puissent-ils paraître, présentent l’avantage de rendre lisibles les événements, de donner du sens aux événements incompréhensibles ou effrayants, mettent de l'ordre et de la rationalité dans les événements, qui paraissent ainsi s'enchaîner. Ils permettent ainsi d’échapper au spectacle terrifiant d’un monde déchiré, chaotique, instable dans lequel tout semble possible à chaque instant, à commencer par le pire. D’où l’engouement pour ces récits et leur succès public, marquant l’entrée dans un nouvel âge de la crédulité. Sous le regard conspirationniste, les coïncidences ne sont jamais fortuites, elles révèlent des connexions cachées et permettent de fabriquer des modèles explicatifs des événements. On y rencontre notamment le mythe répulsif du « Gouvernement mondial » occulte », commun aux extrêmes de gauche et de droite », analyse Pierre-André Taguieff dans son Court traité de complotologie.

« Sous le regard conspirationniste, les coïncidences ne sont jamais fortuites, elles ont valeur d'indices, révèlent des connexions cachées et permettent de fabriquer des micromodèles explicatifs des événements. L'utopie communiste a beau avoir été disqualifiée, sa démonologie anticapitaliste lui a survécu : les capitalistes, les "puissants" et les "maîtres de la finance" forment toujours la redoutable bande de démons que les hommes dénoncent comme les responsables cachés des malheurs qui les frappent. Et la démocratie, qui instaure le pouvoir comme "lieu vide", selon l'expression de Claude Lefort [un des pionniers de la réflexion sur le totalitarisme, NDLR], produit un appel du vide auquel fait l'écho l'offre conspirationniste. La démocratie libérale paraît en quelque sorte impuissante à répondre à certaines attentes fondamentales des humains. L'individualisme libéral, qui ne fournit par lui-même aucune nourriture psychique, ne favorise pas non plus la constitution d'une religion civile ou civique qui permettrait aux citoyens des sociétés démocratiques de sortir de leur triste condition d'individus solitaires et en concurrence virtuelle avec tous les autres. C'est dans ce désert spirituel que fleurissent en Occident les plantes vénéneuses qui composent la flore spécifique du conspirationnisme, laquelle favorise les dénonciations abusives et les chasses aux sorcières », a expliqué le politologue Pierre-André Taguieff au Point  (15 décembre 2011).

L’origine de cette pensée conspirationniste, il la fait remonter à la Révolution française. Comment expliquer ce bouleversement historique qui met un terme à deux siècles d’Ancien régime ? Apparaît alors l’idée d’un complot des francs-maçons qui auraient ourdi, dans leurs loges secrètes, ce renversement de la monarchie.

Et ce chercheur poursuit : « Au cours des deux siècles qui suivent cette période, les récits mettant en scène tel ou tel mégacomplot postulent l'existence d'acteurs collectifs de dimension universelle (francs-maçons, juifs, communistes, ploutocrates, etc.) auxquels sont attribués des projets de conquête, de domination ou de destruction de l'ordre social ou de la civilisation. Au XIXe siècle, la vision conspirationniste de l'Histoire s'est développée aux deux pôles de l'espace politique, dans la pensée révolutionnaire comme dans la pensée contre-révolutionnaire. Le point d'aboutissement de cette dernière a été la vision d'un complot judéo-maçonnique dont l'objectif serait la conquête du monde à travers la destruction de la civilisation chrétienne. C'est le thème central des "Protocoles des sages de Sion". Un faux fabriqué par la police tsariste à Paris en 1901 et alléguant à tort un complot des Juifs pour détruire la chrétienté et dominer le monde. 

Ce qui caractérise la « pensée conspirationniste » s’avère ce mélange détonant de non adhésion à l’explication officielle et d’interrogations, d’inductions et de déductions présentées comme logiques, rationnelles. 

Pierre-André Taguieff analyse ce processus dynamique méfiant : « Les interprétations conspirationnistes du 11 Septembre, par exemple, ont montré l'émergence d'une forme nouvelle de pensée du complot, acceptable par des publics non extrémistes, fondée à la fois sur le rejet des "thèses officielles" vues comme mensongères et l'instrumentalisation du doute sceptique ou méthodique en tant que mode de légitimation de la thèse, laquelle peut ainsi rester sous-entendue. Ce qui est ici déterminant, c'est le point de départ déclaré : non pas une croyance dogmatique à tel ou tel complot ou type de complot déjà répertorié, mais l'observation de failles ou de contradictions dans les explications "officielles" données de l'événement saillant, observation sur la base de laquelle des doutes sont formulés d'une façon de plus en plus radicale. La nouveauté est donc le point de départ sceptique de la démarche conspirationniste, qui mime l'esprit scientifique ». 

Depuis la fin du XXe siècle, cet imaginaire conspirationniste s’alimente dans la défiance à l’égard des médias « accusés - souvent à juste titre - soit de connivence avec les pouvoirs politiques ou économiques dont ils ne seraient que les courroies de transmission, soit de conformisme frileux les conduisant à s'aligner sur les communiqués "officiels" et à respecter le "politiquement correct". Cette attitude de défiance favorise la croyance que les investigations sans tabous et les débats libres ne se rencontrent que sur Internet. C'est la thèse publiquement défendue par la plupart des tenants de la pensée conspirationniste, qui se transfigurent eux-mêmes en "résistants" luttant contre la "désinformation officielle". Ils s'imaginent en héros d'une grande aventure intellectuelle, qui s'élève à leurs yeux à la hauteur d'un combat pour la vérité. Illusion, bien sûr, mais qui donne sens à leur vie. Dans un univers régi par le soupçon, tout paraît possible, surtout le pire ».

Dans La foire aux illuminés, « Pierre-André Taguieff explore la nouvelle culture populaire massivement diffusée sur Internet, le bazar de l'ésotérisme. Ce stock de rumeurs, de légendes et de croyances - nées parfois il y a plus de deux siècles, comme la légende des Illuminati - ne cesse d'être exploité par des entrepreneurs culturels spécialisés dans « l'ésotérisme » au sens ordinairement vague et attrape-tout du terme, renvoyant à « tout ce qui exhale un parfum de mystère  ».

Et Taguieff de conclure : « Tant que la marche de l'Histoire paraîtra obscure, absurde et inquiétante aux humains, ces derniers demanderont aux récits conspirationnistes de les éclairer et de satisfaire leur besoin de sens, sans se soucier de la validité des réponses. Or il paraît improbable qu'on puisse un jour accéder à une transparence historique totale. Il est même hautement probable que l'invisible ne cessera jamais de hanter le visible, en dépit du progrès des connaissances. Les interprétations conspirationnistes, qui éclairent en aveuglant et en trompant, ont donc de beaux jours devant elles. Dans la nature comme dans la culture, les mauvaises herbes repoussent toujours ».


Yourope : « Théorie du complot : absurdité ou réalité ?  » d’Andreas Korn
Allemagne, 2015, 26 min
Sur Arte les 18 avril à 14 h, 21 avril à 7 h 15 et 22 avril 2015 à 4 h 15

Visuel : © SWR

A lire sur ce blog :
Les citations proviennent d'Arte et de médias.

jeudi 16 avril 2015

Felix Nussbaum, Osnabrück, 1904-Auschwitz, 1944


Le musée d’art et d’histoire du Judaïsme (MAHJ) a présenté la première rétrospective, hors d’Allemagne et des Etats-Unis, du peintre Felix Nussbaum (Osnabrück, 1904-Auschwitz, 1944. Une exposition bouleversante réunissant 40 peintures et 19 dessins d’un artiste juif allemand ayant fui l’Allemagne nazie, s’étant installé en Belgique avant d’être assassiné lors de la Shoah (Holocaust). Une œuvre « narrative et autobiographique » habitée par une prescience de la tragédieCet article est republié en ce Yom HaShoah 2015.


« Si je meurs, ne laissez pas mes peintures me suivre, mais montrez-les aux hommes », exhortait Felix Nussbaum.

Son vœu a été exaucé par sa ville natale Osnabrück – Basse-Saxe – qui lui a dédié un musée, la Felix-Nussbaum-Haus en 1998. Là, y sont présentées la plupart de ses œuvres.


Le MAHJ a réuni les œuvres les plus « importantes et spectaculaires » de ce « peintre moderne allemand, formé au temps de la Nouvelle Objectivité et au contact des avant-gardes européennes des premières décennies du XXe siècle, notamment la pittura metafisica italienne, le surréalisme international, références qui l’unissent à quelques uns de ses contemporains : Max Beckmann, Otto Dix, ou John Heartfield ».

Felix Nussbaum « incarne de façon saisissante le parcours d’un artiste que sa condition de juif persécuté ne laissera jamais en repos. Ce bourgeois juif allemand, d’une famille honorable, au talent soutenu par son père et reconnu par ses pairs, espoir de la jeune peinture, se retrouve, un jour de 1933, mis au banc de l’académie, jeté sur les routes, sans retour. De critique de la bourgeoisie et de l’ordre établi, il devient le guetteur inquiet de la menace qui rôde. Il la rencontre désormais sous les traits de la révocation, de l’exil, de la guerre, de l’internement, et de la clandestinité : les nouvelles dramatiques forment les étapes d’un processus dont l’issue ne fait pas de doute ».

Le MAHJ poursuit ainsi son hommage aux artistes persécutés et assassinés lors de la Shoah - Friedl Dicker-Brandeis, Bruno Schulz, Charlotte Salomon -, ou aux artistes « rescapés et marqués à jamais par cette expérience » : Isaac Celnikier ou Serge Lask.

Une jeunesse en Allemagne
Felix Nussbaum naît en 1904, à Osnabrück, au sein d’une famille de bourgeois juifs allemands « aisés et assimilés », Rahel et Philipp Nussbaum. Celui-ci, quincaillier, est un « peintre amateur doué et un collectionneur averti ».

En 1922, Felix Nussbaum étudie à la Staatliche Kunstgewerbeschule (École nationale des arts décoratifs) à Hambourg, et en 1923 la peinture dans les ateliers de peinture et de sculpture Lewin Funcke, où il est l’élève de Willie Jaeckel (1888-1944) à Berlin. Là, il rencontre en 1924 Felka Platek, artiste juive polonaise qui étudie auprès de Ludwig Meidner.

En 1924-1925, il complète sa formation aux Vereinigte Staatsschulen für Freie und Angewandte Kunst de Berlin (Union des écoles nationales des arts libres et appliqués), près de Cesar Klein (1876-1954), membre du « Novembergruppe » et de Paul Plontke (1884-1966).

Sa première exposition personnelle à Berlin en 1927 est remarquée par la critique.

Elève en 1928 de Hans Meid (1883-1957), Felix Nussbaum participe à des expositions en 1928 et 1929 à Osnabrück, Düsseldorf, Hambourg et Kassel. Pendant les vacances familiales, il séjourne sur l’île de Norderney (Mer du Nord) ou à Ostende. Il affectionne alors de peindre des scènes de la vie quotidienne et des activités sportives sous la république de Weimar.

En 1929, il s’installe avec Felka Platek dans un atelier au 23 Xantener Strasse à Berlin.

L’influence de Vincent Van Gogh (1853-1890), Henri Rousseau et Giorgio De Chirico est prégnante sur ce jeune peintre qui atteint une consécration avec son tableau La Place folle (Der Tolle Platz).

Cette peinture est remarquée en 1931 lors de la 64e exposition de la Sécession berlinoise « Künstler unter sich, Malerei Plastik » (« Entre artistes, la plastique de la peinture ») : Felix Nussbaum s’y moque des membres honoraires de l’Académie des Beaux-Arts.

Primé en 1932 par l’Académie prussienne des Beaux-arts, il est pensionnaire à la Villa Massimo à Rome. Près de 150 de ses œuvres brûlent dans l’incendie de son atelier berlinois.

Le voyage d’études en Italie
Felix Nussbaum nourrit une relation complexe avec l’Italie : pays d’une « quête de reconnaissance » et d’une « époque révolue et perdue ». Dans Narcisse (1932) « un miroir dans lequel se contemple l’adolescent amoureux de son image est accroché à une colonne brisée qui ne soutient plus rien ».

Pressentant avec angoisse l’avènement du national-socialisme, Felix Nussbaum peint des ruines, usant de l’ocre et de bruns.

Dans Destruction 2, il « traduit son impuissance face au contexte politique en Allemagne. Il s’empare du répertoire iconographique de Giorgio De Chirico pour représenter sa perception d’une catastrophe imminente : celle de la destruction de la culture occidentale ».

Les errances d’un exilé
En janvier 1933, Felix Nussbaum obtient une bourse afin d’acheter du matériel et de compenser ses pertes matérielles liées à l’incendie de son atelier. L’arrivée au pouvoir d’Hitler et l’avènement du nazisme contraignent la famille Nussbaum à l’exil : les parents Nussbaum se dirigent vers la Suisse, puis l’Italie (février) ; blessé lors d’une altercation avec un condisciple en mai 1933, Felix Nussbaum quitte l’Académie et s’efforce de récupérer ses tableaux en juin 1933.

Avec Felka Platek, Felix Nussbaum voyage en Italie en 1934, puis en Suisse, en France en 1935, tandis que les parents de l’artiste retournent en Allemagne y vivre à Cologne en 1935.

Felix Nussbaum s’installe alors avec Felka Platek en Belgique - il est inscrit sur le registre belge des ressortissants étrangers de Molenbeek-Saint-Jean -, à Ostende puis à Bruxelles en 1937, année de son mariage avec Felka Platek et de son installation au 22 rue Archimède. Felix Nussbaum expose à la Galerie Abels à Cologne et à la Galerie Dietrich à Bruxelles.


En avril 1936, Felix Nussbaum illustre le scénario d’un film publicitaire de la compagnie Gevaert pour l’entreprise londonienne Gaspar-Color Ltd.

Dès 1937, le couple Nussbaum affronte « un confinement grandissant » et essuie un énième refus à ses demandes de cartes d’identité belges : il survit avec des cartes d’identité de ressortissants étrangers dont la durée peut être prolongée. Philipp Nussbaum envoie à son fils les toiles qu’il avait conservées dans son appartement de Cologne. Felix Nussbaum illustre des manuels scolaires belges et collabore à deux volumes en flamand.


En 1938, les Nazis organisent la Nuit de cristal contre les Juifs et l’exposition sur « L’art dégénéré ». Aux côtés d’artistes allemands et autrichiens ayant fui le nazisme, Felix Nussbaum participe à l’exposition parisienne « L’Art allemand libre » du Freie Künstlerbund (Union des Artistes libres), à Paris.

En février 1939, a lieu au Club socialiste à Bruxelles, l’exposition de Felix Nussbaum organisée par son ami le sculpteur Dolf Ledel. Philipp et Rahel Nussbaum rejoignent leur fils aîné Justus à Amsterdam.


Félix Nussbaum s’intéresse alors à la nature morte, un genre pictural qu’il avait jusqu’alors négligé, « même si l’Ecole de Paris et la Nouvelle Objectivité l’avaient valorisé. Les objets et les mannequins deviennent alors des métaphores de son existence ; il les associe à des coupures de journaux, notamment des unes du journal Le Soir, un quotidien belge, qui disent la tempête sur l’Europe, le péril aérien, la menace du moment ».


Le 10 mai 1940, après la défaite de la Belgique et l’occupation du pays par l’armée allemande nazie, Felix Nussbaum est arrêté par les autorités belges comme « étranger ennemi ».

Le « port, paysage qui lui sera désormais familier, devient une thématique récurrente de son œuvre, un miroir de sa propre situation : le tableau Forêt de mâts, œuvre exceptionnelle par son format et par son cadrage très serré sur les mâts – dont certains évoquent les outils du peintre –, renvoie aux conditions de travail de l’artiste menacé, poursuivant son œuvre dans l’émigration en dépit de la tempête qui s’annonce. Le rétrécissement de l’espace, l’absence de perspectives et l’isolement de l’artiste exilé parcourent également Le Réfugié ».


L’internement à Saint-Cyprien
Felix Nussbaum est interné au camp de Saint-Cyprien (Pyrénées orientales), dans le Sud de la France.

En août 1940, il demande à la direction de ce camp son rapatriement dans le IIIe Reich. Ce qu’il obtient. Lors du trajet du retour, il s’échappe d’une caserne bordelaise et fuit jusqu’à Bruxelles où il survit, caché avec son épouse.

Là, il est inscrit en décembre sur le registre des Juifs de la ville. Le couple subvient à ses moyens en effectuant des travaux de céramique et d’illustration.

Désormais, son œuvre est centrée sur son expérience de la captivité. « Ses toiles sont parmi les très rares à projeter en peinture la terreur nazie et la menace d’extermination qui pèse sur les Juifs d’Europe ».


Le « Triomphe de la Mort »
Dès 1941, les tableaux de Felix Nussbaum expriment, en tons froids, essentiellement les évènements vécus - la guerre et la persécution antisémite -, et les sentiments induits par ce contexte oppressant : « la peur et le désespoir ». Felka Nussbaum est déchue de sa nationalité allemande par ordonnance du 25 novembre 1941.

1942, marque l’introduction du port de l’étoile jaune pour les Juifs âgés de plus de six ans (ordonnance du 27 mai) ; les rafles (juin) et les déportations débutent en août.


Felix Nussbaum confie ses tableaux au Dr Grosfils et au Dr Lefèvre. Le couple Nussbaum rejoint le sculpteur belge Dolf Ledel et son épouse. Ceux-ci passent dans la clandestinité en 1943.

Le couple Nussbaum se dissimule dans le grenier de la rue Archimède, tandis que Felix Nussbaum peint dans le sous-sol de la maison de la famille Billestraet au 23 rue Général Gratry (mai-juin).

Dans sa peinture, Felix Nussbaum puise la force et le courage pour surmonter son angoisse.

Ses « dernières toiles restituent l’attente impuissante devant la mort des juifs menacés. Squelettes piétinant un champ de ruines, claironnant la fin des temps dans les trompettes du Jugement dernier, Le Triomphe de la mort (signé du 18 avril 1944), ultime œuvre peinte par Felix Nussbaum, offre une vision prophétique de l’effondrement général du monde » et la fin de l’artiste. Nussbaum recourt à « deux thèmes de la tradition occidentale chrétienne : le Jugement dernier et la danse macabre ».


En 1944, Rahel et Philipp Nussbaum sont déportés du camp de Westerbork à Auschwitz. Le 18 avril 1944 est la date de la dernière œuvre conservée de Felix Nussbaum, Triomphe de la mort (Les squelettes jouent une danse).

Le 20 juin 1944, dénoncés, Felix et Felka Nussbaum sont arrêtés par la Wehrmacht dans leur mansarde de la rue Archimède. Tous deux sont déportés le 21 juillet 1944, depuis le camp de Westerbork par le dernier convoi quittant la Belgique. A Auschwitz, ils sont assassinés.

Le 3 septembre 1944, Justus Nussbaum est déporté du camp de Westerbork à Auschwitz. Transféré au camp de Stutthof, il y succombe à une « faiblesse cardiaque et générale » le 7 décembre 1944.

Le 5 septembre, les Alliés libèrent Bruxelles. Les 7-8 mai 1945, le IIIe Reich capitule sans condition devant les Alliés.

Le 29 janvier 1946, Felix et Felka Nussbaum sont rayés du registre belge des ressortissants étrangers. La date de leur assassinat remonterait au 9 août 1944.

Une redécouverte tardive
En 1942, le gouvernement militaire allemand avait promulgué en Belgique le statut discriminatoire sur les Juifs. Felix Nussbaum avait placé ses œuvres chez le Dr Grosfils.

Après la Seconde Guerre mondiale, Auguste Moses-Nussbaum, cousine du peintre, et son époux, ayants-droit de Felix Nussbaum, réclament ses œuvres au médecin belge. Devant son refus, une procédure judiciaire est lancée concernant les droits sur ces œuvres.

En 1955, le Kulturgeschichtliches Museum de la ville d’Osnabrück présente l’exposition collective Cinq peintres d’Osnabrück, où sont présentés trois tableaux et une encre de Felix Nussbaum. En ces termes elliptiques, le journal local évoquait cet artiste : « Considéré comme non aryen, il quitta l’Allemagne et émigra en Belgique. Il y fut capturé par la Gestapo. Son lieu de résidence et la date de sa mort sont inconnus ».

La justice belge accueille finalement les demandes du couple héritier du peintre qui dépose au musée d’Osnabrück en 1969 117 œuvres récupérées.

Le Kulturgeschichtliches Museum « restaure les toiles, très endommagées par leur stockage prolongé dans une cave », et organise une première rétrospective en 1971.

Devant le succès national de cette manifestation culturelle, la ville achète une collection importante d’œuvres de Nussbaum. Il s’agit d’autres tableaux de Felix Nussbaum détenus par l’antiquaire belge Willy Billestraet et conservés dans la mansarde de la rue Archimède où se cachaient Felix et Felka Nussbaum lors de leur arrestation en juin 1944.

C’est après 1982 que l’on découvre en Belgique d’autres groupes d’œuvres « moins significatifs » : ces tableaux avaient été vendus par Felix Nussbaum via son père, ou appartenaient à Philipp Nussbaum.

Felix Nussbaum a revendiqué les influences du Douanier Rousseau, de Van Gogh, de Beckmann, d’Ensor (masques), de Chirico ; « son goût pour l’autoportrait d’une part, et ses allégories de la Mort d’autre part, le rattachent aux maîtres anciens flamands et allemands ».

Le contexte dramatique marqué par l’exil et le danger l’ont plongé « dans une peinture existentialiste sur la condition du juif pourchassé auquel il donne une expression fascinante ».

Felix Nussbaum traduit dans ses tableaux, en particulier dans le genre du portrait et de l’autoportrait, ses questionnements d’homme, de fils, d’artiste dans le monde juif, de mari, d’exilé, de marginalisé.

Sa peinture « atteste d’un esprit d’une grande complexité et une fresque métaphysique d’une inquiétante étrangeté, qui décrit un monde conduit à sa destruction par la main de l’homme ».

À partir de 1936, il met en scène dans ses autoportraits « son identité d’artiste apatride, de réfugié politique et de juif persécuté ». Les « regards, mimiques et expressions révèlent une large gamme d’émotions, confiance en soi, orgueil, peur, distance, perplexité, désespoir, silence, effroi, paralysie créative. Il se montre en peintre, en artiste envahi par le doute, en juif partagé entre dérision et tradition, en pitre ».

En 1943, il « réalise deux autoportraits qui sont des défis : son ultime autoportrait en artiste « installé » mais dont les couleurs ont pour nom : mort, nostalgie, souffrance, auquel succède celui de l’homme traqué, montrant son étoile jaune et son passeport juif ».

La Felix-Nussbaum-Haus
La collection Felix-Nussbaum a pris progressivement une dimension telle que la ville d’Osnabrück a consacré un musée plus grand au peintre tué à Auschwitz.

Un concours d’architectes est lancé, et remporté en 1995 par Daniel Libeskind, « futur créateur du Musée juif de Berlin, dont le projet s’inspire du tableau de Felix Nussbaum Faltbuch (Livre aux pages pliées, c.1933) ».

La Felix-Nussbaum-Haus est inaugurée en 1998. Elle réunit 214 œuvres.

Après achèvement des travaux actuels initiés en juillet 2010, elle accueillera de nouveau le public en mars 2011, en bénéficiant de salles d’expositions additionnelles.

Jusqu’au 23 janvier 2011
Au MAHJ
Hôtel de Saint-Aignan
71, rue du Temple. 75003 Paris

Tél. : 01 53 01 86 60
Ouvert du lundi au vendredi de 11 h à 18 h et le dimanche de 10 h à 18 h

Felix Nussbaum. Osnabrück, 1904-Auschwitz, 1944. MAHJ/Skira-Flammarion. 192 pages. 30 €. ISBN : 9782081241794


Visuels de haut en bas :
Affiche
Selbstbildnis mit Judenpass [Autoportrait au passeport juif]
1943
Felix-Nussbaum-Haus Osnabrück
© VG Bildkunst, Bonn 2010 ; ADAGP, Paris 2010

Der tolle Platz [La Place folle]
1931
Berlinische Galerie
© VG Bildkunst, Bonn 2010 ; ADAGP, Paris 2010

Selbstbildbis im Atelier [Autoportrait dans l’atelier]
vers 1938
Felix-Nussbaum-Haus Osnabrück
© VG Bildkunst, Bonn 2010 ; ADAGP, Paris 2010

Der Flüchtling (Europäisches Vision) [Le Réfugié (Vision européenne)]
vers 1938
Felix-Nussbaum-Haus Osnabrück
© VG Bildkunst, Bonn 2010 ; ADAGP, Paris 2010

Stilleben mit Gliederpuppe (Tombola) [Nature morte au mannequin]
vers 1940
Felix-Nussbaum-Haus Osnabrück
© VG Bildkunst, Bonn 2010 ; ADAGP, Paris 2010

Selbstbildnis im Lager [Autoportrait dans le camp]
1940
Neue Galerie, New York
© ADAGP, Paris 2010

Soir (Selbstbildnis mit Felka Platek) [Soir (Autoportrait avec Felka Platek)]
1942
Felix-Nussbaum-Haus Osnabrück
© VG Bildkunst, Bonn 2010 ; ADAGP, Paris 2010

Selbstbildnis an der Staffelei [Autoportrait au chevalet]
1943
Felix-Nussbaum-Haus Osnabrück
© VG Bildkunst, Bonn 2010 ; ADAGP, Paris 2010

Triumph des Todes (Die Gerippe spielen zum Tanz) [Triomphe de la mort (Les squelettes dansent)]
1941
Felix-Nussbaum-Haus Osnabrück
© VG Bildkunst, Bonn 2010 ; ADAGP, Paris 2010

Angst (Selbstbildnis mit seiner Nichte Marianne) [Peur (Autoportrait avec sa nièce Marianne)]
1941
Felix-Nussbaum-Haus Osnabrück
© VG Bildkunst, Bonn 2010 ; ADAGP, Paris 2010

Les citations sont extraites du dossier de presse.
Cet article a été publié le 20 janvier 2011.