Citations

« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement et le commencement de tout est le courage » (Vladimir Jankélévitch).
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit » (Charles Péguy).

lundi 27 avril 2015

« Paris et ses cafés » de Delphine Christophe et Georgina Letourmy


L’Action artistique de la Ville de Paris a publié le livre-catalogue d’une exposition itinérante consacrée à ces « temples du délassement et de la sociabilité » (Béatrice de Andia). Nés à la fin du XVIIe siècle à la foire de Saint-Germain-des-Prés, les cafés ont été des lieux d’inspiration, de travail et d’exposition de nombreux artistes, dont ceux de l’Ecole de Paris, et des symboles de modes de vie. 


« Cafés, cafés-littéraires, tavernes, bistrots, troquets, bars, caf’ conc’, bals musettes, cabarets, drugstores, cafés-théâtres, cafés-librairies… ». La langue française est riche pour désigner ces lieux aux réalités différentes, mais qui tous ont concouru à « la renommée de la capitale » et ont « précédé ou suivi les modes : de la foire Saint-Germain-des-Prés, en passant par le Palais-Royal, les boulevards, Montmartre, Montparnasse ou les Champs-Elysées ».

Ces cafés ont accompagné la vie culturelle – littéraire, picturale, etc. – de la capitale, révélant ses centres d’attraction, de débats politiques et de création artistique, en particulier pour les artistes juifs attirés par la « Ville lumière ».

Ce livre exhaustif envisage tous les aspects des cafés parisiens, et notamment leurs innovations architecturales et décoratives.

Enseignes, aquarelles, bas-reliefs, livres, vitraux, céramiques, objets du service (tasses, chocolatière), sièges, présentation d’un verrier et d’un comptoir en zinc des années 1920 évoquant l’histoire des bougnats (marchants de charbon et cafetiers, souvent auvergnats), jeux, machines à sous, photographies souvent inédites, et bien d’autres éléments procurent une agréable promenade dans le temps, entre histoire et mythe, et dans des univers parfois disparus.

Le charme et l’âme des cafés d’antan
La mode du café fut lancée en 1669 lors de la visite de l’ambassadeur de la Sublime Porte auprès de Louis XIV.

C’est plus d’un siècle plus tard, en 1781, qu’un Sicilien Francesco Procopio dei Coltelli crée le fameux café-littéraire, Le Procope, près de la Comédie-Française.

L’ont fréquenté Rousseau, Voltaire, puis Balzac et Anatole France.

Le café est ce « lieu de rencontres et d’échanges, intellectuels et galants, lié au monde du spectacle ». Il devient aussi le vivier de révolutionnaires.

« Le comptoir d’un café est le Parlement du peuple » (Balzac)
Sous le Directoire, les Parisiens aiment se promener le long du boulevard du Temple. Puis les Cosaques campent dans les « bistrots » des Champs-Elysées.

Pendant près d’un siècle et demi, les Grands Boulevards donnent le ton.

Sur la butte Montmartre, le café Guerbois est fréquenté par les impressionnistes Auguste Renoir et Camille Pissarro et le théâtre d’ombres assure le succès du cabaret Le Chat noir. Là, sous les Années folles, Le Bœuf sur le toit et les cabarets de chansonniers constituent des pôles avenants.

La Première Guerre mondiale marque le déplacement vers la rive gauche, vers le quartier Montparnasse. La Coupole, café-brasserie, devient le lieu de réunions de Picasso et d’artistes juifs ayant fui l’Europe centrale et la Russie. En témoignent la photo de Picasso, Modigliano et d’André Salmon devant la Rotonde, prise par Jean Cocteau avant 1916. Sur celle prise lors de l’inauguration de La Coupole, on peut reconnaître Moïse Kisling, Per Krohg, Foujita et Hermine David, épouse de Pascin.

De 1915 à 1916, sur trois cahiers de musique, Modigliani esquisse des portraits. Le peintre Pascin croque ses amis artistes et se dessine avec humour.

L’Entre-deux-guerres voit l’apogée de cafés littéraires avec Le Flore, les Deux Magots et la Brasserie Lipp. Ouvert en 1885, le Café de Flore a une réputation solidement établie quand l’écrivain Tristan Tzara y convoque les assistes du mouvement dada.

Cette tradition des auteurs écrivant dans les cafés – Simone de Beauvoir et Sartre – semble reprise par Georges Pérec, attablé au Café de la Mairie. Cet écrivain s’installe plusieurs semaines en octobre 1974 dans ce café de la place Saint-Sulpice, pour décrire ce qu’il voyait depuis sa table : passants, circulation, etc.

Les cabarets, notamment Les Trois baudets dirigé par Jacques Canetti, voient l’éclosion de jeunes talents, dont l’auteur-compositeur-interprète Barbara ou le chanteur Jean Ferrat récemment disparu.

Tandis que le Golf-Drouot accueille les Yés-Yé et autres adeptes du rock and roll.

Lieux de rencontres et de conversations (« Brèves de comptoir » par Jean-Marie Gourio), les cafés se sont dotés d’attractions, comme un juke-box ou la télévision dans les années 1960.

Plus récemment, sont apparus des cafés étudiants, des cafés-philosophies, des cafés visant dans certains groupes (homosexuels), des cafés de musées, des cyber-c@fés, des cafés branchés ou conçus autour d’un concept...

Le renouvellement des clientèles se conjugue avec celui des cafetiers : aveyronnais ou auvergnats, puis chinois, usant de méthodes similaires : tontine, patronage amical ou familial. Modifiant, animant ou accompagnant l’évolution de quartiers.

Les cafés épousent les mouvements de la capitale et de l’histoire...

Brasseries
Arte évoqua le 20 décembre 2014, dans Repas de fêtes, Le temps des brasseries : "À la fin du XIXe siècle, la brasserie incarnait le nec plus ultra de la restauration. Des plats et des lieux deviennent l’emblème d'un Paris où se font et se défont les courants artistiques, politiques et littéraires. Dans cet épisode, Michel Roth joue avec les codes de la cuisine régionale et populaire des brasseries. Son menu : œuf cocotte sur son lit d’asperges et d’écrevisses, choucroute revisitée et baba au rhum". 

Tradition du vin remet chaque an La Bouteille d'or.

Pop-up cafés
Temporaires, nomades, des pop-up cafés apparaissent. Ils sont tendance aussi sur les réseaux sociaux. 

Ils sont liés à des événements. Ainsi, le musée Cognacq-Jay en a créé un dans sa cour, les week-ends, lors de son exposition Thé, café ou chocolat ? L'essor des boissons exotiques au XVIIIe siècle. La Fashion week a aussi bénéficié d'un pop-up café.

Attentats du 13 novembre 2015
Les attentats terroristes islamistes revendiqués par l'Etat islamique (ISIS) et commis à Saint-Denis et à Paris ont ciblé des terrasses de cafés parisiens, emblématiques d'un mode de vie honni par ISIS.


Delphine Christophe et Georgina Letourmy, Paris et ses cafés. Action artistique de la Ville de Paris, 2004. 248 pages. ISBN : 2-913246-50-8

A lire sur ce blog :
Cet article a été publié sur ce blog les 27 mars 2010, 19 décembre 2014, 27 avril 2015.

dimanche 26 avril 2015

« Les larmes de la rue des Rosiers » d'Alain Vincenot


La rue des Rosiers est située dans le Pletzl (« petite place » en yiddish), ce quartier juif parisien depuis le Moyen-âge. Elle en est devenue l’emblème. Cet article est republié en cette Journée nationale du souvenir des victimes et des héros de la déportation instituée en 1954.
Avant la Seconde Guerre mondiale, c’était un lieu où vivaient et travaillaient des juifs venus essentiellement d’Europe centrale et de Russie.

Dans ce livre bouleversant préfacé par Elie Wiesel et doté d’une précieuse chronologie (1933-1945), Alain Vincenot, auteur de Je veux revoir Maman, les enfants juifs cachés sous l'occupation, brosse le portrait de 19 adultes juifs ayant grandi dans ce quartier populaire et artisanal.

Et au travers d’eux évoque leur parentèle, dans leur pays d’origine et en France : la vie culturelle, les réseaux juifs de sociabilité, les persécutions antisémites, les caches, le ghetto de Varsovie, les Justes parmi les nations, les camps, etc. ainsi que l’antisémitisme en Pologne après la guerre.

Ces témoins nous disent, ou nous font comprendre les difficultés, la douleur et l’appréhension de dire ou d’entendre l’horreur, l’attente de parents qui ne reviennent pas d’une « destination inconnue », les vexations de l’administration française rétive à leur reconnaître le statut d’« interné politique », la nostalgie de journaux et spectacles en yiddish...


Alain Vincenot, Les larmes de la rue des Rosiers. Editions des Syrtes, 2010. 283 pages, 20 euros. ISBN : 978-2-84545-154-4

Articles sur ce blog concernant :

Cet article a été publié en une version plus concise dans le numéro 624 de mai 2010 de L'Arche, et sur ce blog le 4 septembre 2010.

samedi 25 avril 2015

Le 8e Salon des écrivains du B’nai B’rith


Près de 2 000 personnes ont afflué le 23 novembre 2003, à la Mairie du XVIe arrdt de Paris, pour le 8e Salon des écrivains du B'nai B'rith (BB) de France événement automnal placé sous les signes de l’ouverture et de la laïcité. Cet article est republié en hommage à Eugène Leiba, décédé récemment, initiateur du Salon du livre du BB France, ancien président de la Loge Ben Gourion.


Lancé en 1996 par le B’nai B’rith France (BB France), le Salon des écrivains du BB est devenu un rendez-vous littéraire majeur. « Nous avons été accueillis dès le début par le Maire du XVIe arrondissement de Paris, Pierre-Christian Taittinger. Le succès s’est vite confirmé », raconte Edwige Elkaïm, présidente du BB France.

Quelques chiffres attestent ce succès. Une trentaine d’écrivains étaient présents lors du 1er Salon centré essentiellement sur la thématique juive. Quelques centaines d’amoureux des livres s’y étaient rendus. L'édition 2003 a rassemblé 80 auteurs, dont une quinzaine d’écrivains membres du BB France. Seule condition restrictive : avoir publié dans l’année. Le public attendu est évalué à plusieurs milliers.

L’agencement des salles est particulier : chaque stand réunit deux écrivains, en la présence d’une hôtesse membre du BB France. Les visiteurs se promènent donc dans des allées, avec un large choix de genres littéraires et donc d’auteurs. Du géopoliticien Frédéric Encel à la romancière Karine Tuil, de l’universitaire Guy Millière à l’historienne Elisabeth Antébi, du journaliste Nicolas Weill au philosophe Eric Marty...

De cette floraison d’œuvres, émergent deux dominantes : les ouvrages d’actualité et les mémoires.

Cette année, parmi les écrivains chrétiens figuraient deux auteurs arméniens : Marig Ohanian et Martine Hovanessian.

Sont aussi conviés deux écrivains berbères, musulmans, dont Morad El Hattab, auteur des « Chroniques du buveur de lune » et admirateur du philosophe Emmanuel Lévinas (1905-1995).

En fin d’après-midi, sur le thème « La laïcité : combat pour la République », sont intervenus le Grand Rabbin Gilles Bernheim, Rémy Schwartz, conseiller d’Etat et membre de la commission « Stasi » sur la laïcité, l’historien des idées Pierre-André Taguieff et le sociologue Shmuel Trigano. Un thème essentiel tant il fonde notre « devenir ensemble » en France…


Cet article a été publié dans Actualité juive.

vendredi 17 avril 2015

Yourope : « Théorie du complot : absurdité ou réalité ? » Andreas Korn


Arte diffusera les 18, 21 et 22 avril 2015 « Théorie du complot : absurdité ou réalité ?  » (2015), numéro du magazine Yourope réalisé par Andreas Korn. Un « zoom sur les théories conspirationnistes qui prospèrent en Europe », et s’y banalisent car, dans une société d’incertitudes et de méfiances à l’égard des puissants, des médias, elles offrent l’illusion d’expliquer, dans une dynamique apparemment rationnelle, des faits difficilement compréhensibles et d’en imputer la responsabilité souvent à des groupes, notamment aux Juifs. Elles font se rejoindre parfois élites et peuples.


En « Allemagne, certains croient dur comme fer que la ville de Bielefeld n'existe pas, qu'Hitler a fini ses vieux jours au pôle Sud ou que les premiers pas de l’homme sur la Lune ont été tournés en studio ». 

Les attentats terroristes islamistes du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis ou du 7 janvier 2015 contre la rédaction de Charlie Hebdo, la mort de Ben Laden, dirigeant du mouvement islamiste al-Qaïda ou le conflit en Ukraine, les « affaires DSK » ou les crises financières ont inspiré aussi les conspirationnistes, des romans best-sellers (Da Vinci Code, de Dan Brown) ou séries télévisées (X-Files), l’« épouvantail politique » d’un « gouvernement mondial » agité par les extrémistes de gauche et de droite… Ces théories du complot ou « conspiracy theories » seraient exprimées par « un Français sur cinq, traduisant un sentiment d’impuissance face à différents pouvoirs ». Exemple de ces théories conspirationnistes : les images du premiers pas de l'homme sur la Lune en 1969 auraient été tournées dans un studio hollywoodien !?

Cependant, « il arrive que les défenseurs de théories a priori fumeuses aient raison, comme l’a prouvé par exemple le scandale qui a révélé le fichage à grande échelle pratiqué par la Suisse ».

Curieusement, si Yourope se gausse de Russia TV ou d'une chaîne télévisée allemande relayant des thèses conspirationnistes, elle omet d'indiquer que c'est France 2, fleuron du service public audiovisuel hexagonal, qui a diffusé Tout le monde en parle, émission de Thierry Ardisson interviewant Thierry Meyssan, auteur de L'effroyable imposture, Thierry Meyssan allègue à tort que le complexe militaire américain aurait commis les attentats du 11 septembre 2001.

Yourope omet aussi de signaler la prégnance de ces théories conspirationnistes parmi des artistes -: le réalisateur Matthieu Kassovitz, qui doute de la "version officielle" sur le 11 septembre 2001 et "se pose des questions" sur l'affaire Mérah, ou l'actrice Marion Cotillard sur la mort de Coluche ou ces attentats aux Etats-Unis.

« Imaginaire conspirationniste »
« L'Histoire universelle est remplie de complots réels, qui ont abouti ou échoué. Mais elle est aussi pleine de complots imaginaires, objets de croyances collectives », constate Pierre-André Taguieff, philosophe et historien des idées, et auteur prolifique d’essais sur ce sujet sensible.

A la « théorie du complot », il préfère une autre terminologie : « vision conspirationniste », « imaginaire ou pensée conspirationniste dont les postulats me paraissent être les suivants : 1/ rien n'arrive par accident ; 2/ tout ce qui arrive est le résultat d'intentions ou de volontés cachées ; 3/ rien n'est tel qu'il paraît être ; 4/ tout est lié ou connecté, mais de façon occulte ».

Et de « mettre en garde contre un mauvais usage de l'accusation de conspirationnisme ou de « théorie du complot », lorsqu'on y a recours pour disqualifier tout soupçon justifié qui, fondé sur des indices bien identifiés et correctement interprétés, porte sur l'organisation d'un complot réel. Les organisateurs d'un véritable complot ont bien sûr intérêt à diffuser la rumeur selon laquelle tout complot est un complot fictif. On peut en outre imaginer l'organisation d'un complot pour faire croire à telle ou telle « théorie du complot », c'est-à-dire à un complot fictif attribué à un opposant, un concurrent ou un ennemi, pour désinformer et donc affaiblir l'adversaire, faire diversion, le délégitimer, lui donner une figure de criminel, provoquer des réactions de rejet ou d'hostilité à son égard, le priver ainsi de ses alliés, etc. Complots et contre-complots imaginaires s'enchaînent, s'engendrent et se renforcent mutuellement, se reproduisant par imitation ou par inversion. Dans tous les cas, le complotiste, c'est l’autre ! Les complotistes posent rituellement la question : « A qui profite le crime ? » Il faut aussi poser la question « A qui profite la « théorie du complot » ? » On connaît la réponse : aux victimes imaginaires du complot fictif ».

Le recours à l’anathème sert à discréditer le locuteur, en évitant d’étudier, d’évaluer la pertinence de ses dires ou écrits. En a été victime notamment l’essayiste Bat Ye’or lorsqu’elle a évoqué Eurabia.

Le 6 avril 2014, Jean Corcos, producteur/présentateur sur Judaïques FM, radio de la fréquence Juive francilienne  (94,8 FM), a interviewé  Rudy Reichstadt, directeur du site Conspiracy Watch, « observatoire du conspirationnisme et des théories du complot  ». Ce dernier a classé à tort l’affaire al-Dura parmi les conspirations, sans argumenter et sans être contredit par Jean Corcos. Or cette affaire véhicule un blood libel (accusation fausse et diffamatoire portée à l'égard des Juifs accusés de tuer des enfants non-juifs pour utiliser leur sang pour fabriquer des matsots à Pessah) né au Moyen-âge.

L’affaire du Dr Krief, mêlant collusions d’intérêts et antisémitisme, révèle le refus de magistrats de reconnaître et sanctionner un complot, pourtant acté.

Le succès de ces « pensées conspirationnistes », qui renouvèlent ou actualisent d’anciens schémas, révèle un « état psycho-social » affaibli, inquiet dans une époque « postmoderne ou hypermoderne, se caractérise par une forte augmentation des incertitudes et des peurs qu'elles provoquent ou stimulent ».

« Dans un monde de fortes incertitudes et de peurs, où l’adhésion aux « grands récits » a faibli, la multiplication des représentations ou des récits conspirationnistes, ainsi que leur diffusion rapide et leur banalisation, est un phénomène remarquable, mais aisément explicable : ces récits, si délirants puissent-ils paraître, présentent l’avantage de rendre lisibles les événements, de donner du sens aux événements incompréhensibles ou effrayants, mettent de l'ordre et de la rationalité dans les événements, qui paraissent ainsi s'enchaîner. Ils permettent ainsi d’échapper au spectacle terrifiant d’un monde déchiré, chaotique, instable dans lequel tout semble possible à chaque instant, à commencer par le pire. D’où l’engouement pour ces récits et leur succès public, marquant l’entrée dans un nouvel âge de la crédulité. Sous le regard conspirationniste, les coïncidences ne sont jamais fortuites, elles révèlent des connexions cachées et permettent de fabriquer des modèles explicatifs des événements. On y rencontre notamment le mythe répulsif du « Gouvernement mondial » occulte », commun aux extrêmes de gauche et de droite », analyse Pierre-André Taguieff dans son Court traité de complotologie.

« Sous le regard conspirationniste, les coïncidences ne sont jamais fortuites, elles ont valeur d'indices, révèlent des connexions cachées et permettent de fabriquer des micromodèles explicatifs des événements. L'utopie communiste a beau avoir été disqualifiée, sa démonologie anticapitaliste lui a survécu : les capitalistes, les "puissants" et les "maîtres de la finance" forment toujours la redoutable bande de démons que les hommes dénoncent comme les responsables cachés des malheurs qui les frappent. Et la démocratie, qui instaure le pouvoir comme "lieu vide", selon l'expression de Claude Lefort [un des pionniers de la réflexion sur le totalitarisme, NDLR], produit un appel du vide auquel fait l'écho l'offre conspirationniste. La démocratie libérale paraît en quelque sorte impuissante à répondre à certaines attentes fondamentales des humains. L'individualisme libéral, qui ne fournit par lui-même aucune nourriture psychique, ne favorise pas non plus la constitution d'une religion civile ou civique qui permettrait aux citoyens des sociétés démocratiques de sortir de leur triste condition d'individus solitaires et en concurrence virtuelle avec tous les autres. C'est dans ce désert spirituel que fleurissent en Occident les plantes vénéneuses qui composent la flore spécifique du conspirationnisme, laquelle favorise les dénonciations abusives et les chasses aux sorcières », a expliqué le politologue Pierre-André Taguieff au Point  (15 décembre 2011).

L’origine de cette pensée conspirationniste, il la fait remonter à la Révolution française. Comment expliquer ce bouleversement historique qui met un terme à deux siècles d’Ancien régime ? Apparaît alors l’idée d’un complot des francs-maçons qui auraient ourdi, dans leurs loges secrètes, ce renversement de la monarchie.

Et ce chercheur poursuit : « Au cours des deux siècles qui suivent cette période, les récits mettant en scène tel ou tel mégacomplot postulent l'existence d'acteurs collectifs de dimension universelle (francs-maçons, juifs, communistes, ploutocrates, etc.) auxquels sont attribués des projets de conquête, de domination ou de destruction de l'ordre social ou de la civilisation. Au XIXe siècle, la vision conspirationniste de l'Histoire s'est développée aux deux pôles de l'espace politique, dans la pensée révolutionnaire comme dans la pensée contre-révolutionnaire. Le point d'aboutissement de cette dernière a été la vision d'un complot judéo-maçonnique dont l'objectif serait la conquête du monde à travers la destruction de la civilisation chrétienne. C'est le thème central des "Protocoles des sages de Sion". Un faux fabriqué par la police tsariste à Paris en 1901 et alléguant à tort un complot des Juifs pour détruire la chrétienté et dominer le monde. 

Ce qui caractérise la « pensée conspirationniste » s’avère ce mélange détonant de non adhésion à l’explication officielle et d’interrogations, d’inductions et de déductions présentées comme logiques, rationnelles. 

Pierre-André Taguieff analyse ce processus dynamique méfiant : « Les interprétations conspirationnistes du 11 Septembre, par exemple, ont montré l'émergence d'une forme nouvelle de pensée du complot, acceptable par des publics non extrémistes, fondée à la fois sur le rejet des "thèses officielles" vues comme mensongères et l'instrumentalisation du doute sceptique ou méthodique en tant que mode de légitimation de la thèse, laquelle peut ainsi rester sous-entendue. Ce qui est ici déterminant, c'est le point de départ déclaré : non pas une croyance dogmatique à tel ou tel complot ou type de complot déjà répertorié, mais l'observation de failles ou de contradictions dans les explications "officielles" données de l'événement saillant, observation sur la base de laquelle des doutes sont formulés d'une façon de plus en plus radicale. La nouveauté est donc le point de départ sceptique de la démarche conspirationniste, qui mime l'esprit scientifique ». 

Depuis la fin du XXe siècle, cet imaginaire conspirationniste s’alimente dans la défiance à l’égard des médias « accusés - souvent à juste titre - soit de connivence avec les pouvoirs politiques ou économiques dont ils ne seraient que les courroies de transmission, soit de conformisme frileux les conduisant à s'aligner sur les communiqués "officiels" et à respecter le "politiquement correct". Cette attitude de défiance favorise la croyance que les investigations sans tabous et les débats libres ne se rencontrent que sur Internet. C'est la thèse publiquement défendue par la plupart des tenants de la pensée conspirationniste, qui se transfigurent eux-mêmes en "résistants" luttant contre la "désinformation officielle". Ils s'imaginent en héros d'une grande aventure intellectuelle, qui s'élève à leurs yeux à la hauteur d'un combat pour la vérité. Illusion, bien sûr, mais qui donne sens à leur vie. Dans un univers régi par le soupçon, tout paraît possible, surtout le pire ».

Dans La foire aux illuminés, « Pierre-André Taguieff explore la nouvelle culture populaire massivement diffusée sur Internet, le bazar de l'ésotérisme. Ce stock de rumeurs, de légendes et de croyances - nées parfois il y a plus de deux siècles, comme la légende des Illuminati - ne cesse d'être exploité par des entrepreneurs culturels spécialisés dans « l'ésotérisme » au sens ordinairement vague et attrape-tout du terme, renvoyant à « tout ce qui exhale un parfum de mystère  ».

Et Taguieff de conclure : « Tant que la marche de l'Histoire paraîtra obscure, absurde et inquiétante aux humains, ces derniers demanderont aux récits conspirationnistes de les éclairer et de satisfaire leur besoin de sens, sans se soucier de la validité des réponses. Or il paraît improbable qu'on puisse un jour accéder à une transparence historique totale. Il est même hautement probable que l'invisible ne cessera jamais de hanter le visible, en dépit du progrès des connaissances. Les interprétations conspirationnistes, qui éclairent en aveuglant et en trompant, ont donc de beaux jours devant elles. Dans la nature comme dans la culture, les mauvaises herbes repoussent toujours ».


Yourope : « Théorie du complot : absurdité ou réalité ?  » d’Andreas Korn
Allemagne, 2015, 26 min
Sur Arte les 18 avril à 14 h, 21 avril à 7 h 15 et 22 avril 2015 à 4 h 15

Visuel : © SWR

A lire sur ce blog :
Les citations proviennent d'Arte et de médias.

mercredi 15 avril 2015

« Max Windmüller, histoire d’un résistant Juif » d’Eike Besuden


Arte a diffusé « Max Windmüller, histoire d'un résistant Juif » film émouvant d’Eike Besuden qui associe témoignages et scènes de reconstitution pour évoquer Max Windmüller (1920-1945). Réfugié aux Pays-Bas en 1933, ce jeune Juif allemand, appelé Cor dans la résistance contre les Nazis, a contribué à sauver environ 400 personnes, aux Pays-Bas et en France, avant d’être arrêté à Paris, puis déporté vers Buchenwald et abattu par un Nazi lors d’une marche de la mort. Cet article est republié à l'approche de Yom HaShoah 2015.


Max Windmüller est né en 1920 à Emden, ville portuaire de Basse Saxe bordée par le fleuve Ems, dans une famille Juive de cinq enfants. Son père Moritz est boucher dans ce centre de négoce de Frise orientale que ses habitants appellent « Venise du Nord ».

La rue des Juifs (Judenstraße) d’Embden est bordée par la synagogue, brûlée par les Nazis lors de la nuit de Cristal le 9 novembre 1938, et l’école Juive fréquentée par Max.

Gustel et Sophie Nussbaum gardent le souvenir de la bar-mitzva de leur cousin Max.


Après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, les Nazis retirent la patente au père de Max. Toute la famille Windmüller se réfugie en juillet 1933 aux Pays-Bas où vit la tante maternelle de Max.

Une jeunesse sioniste
A Groningen (Frise occidentale), Max fait partie d’un mouvement Juif sioniste préparant de jeunes Juifs à leur future vie de pionniers en Palestine mandataire, les formant à des métiers utiles en Eretz Israël : travaux agricoles dans une ferme près d’Assen. A 18 ans, ce jeune homme est décrit comme sociable et amusant, mais fait plus âgé sur les photos.

Face à la montée des périls, nombre de familles Juives allemandes envoient leurs enfants aux Pays-Bas où tous ces jeunes sont hébergés dans des foyers près d’Amsterdam.

La guerre touche les Pays-Bas le 10 mai 1940. Par une attaque rapide, l’armée du IIIe Reich occupe les Pays-Bas.

Une résistance précoce
Sous le nom de Cornelius (Cor) Andringa, Max Windmüller combat dans et avec divers réseaux de résistance, notamment l’OJC (Organisation juive de combat) et le groupe Westerweel, dont les membres étaient Juifs et non-Juifs comme son fondateur néerlandais Joop Westerweel.

Ces résistants trouvent des caches et conçoivent des filières d’évacuation pour les Juifs, notamment les enfants et adolescents Juifs, vers la Belgique et la France, puis vers la Suisse, et quand celle-ci ferme ses frontières, vers l’Espagne.

Max Windmüller est arrêté en août 1943, et interné au camp de Westerbork (Drenthe), qui devient en 1942 un camp de transit dirigé par les Allemands. Ceux-ci tournent un film de propagande montrant des Juifs portant l’étoile de David sur leurs vêtements et travaillant dans une forge, dans une buanderie, etc. Un Conseil Juif est constitué à Amsterdam. La plupart des 100 000 Juifs des Pays-Bas sont déportés, par convois hebdomadaires dès février 1943 à partir du camp de Westerbork vers Auschwitz, parfois vers Sobibor, Bergen Belsen et Terezin.

Max Windmüller parvient à s’en évader et reprend ses activités de résistance à Bruxelles, Paris, Lyon et Toulouse : trouver des planques et faire fabriquer des faux papiers (passeports, laissez-passer).

Début 1944, Max Windmüller s’installe à Paris avec sa compagne Metta Lande.

En 1944, il est dénoncé par Lydia et Charles, des agents doubles français qui prétendent le mettre en contact avec l’Intelligent Service britannique et travaillent pour les Allemands.

Arrêté le 18 juillet 1944, Max Windmüller est transféré au camp de Drancy, déporté dans le dernier convoi pour Buchenwald rattaché au train emmenant les gardes et le chef, Aloïs Brunner, de ce camp… Jacques Lazarus, membre l’Armée juive qui réunit environ 200 résistants, rencontre alors Max Windmüller et parvient à s’échapper.

A Buchenwald, Max Windmüller porte l’étoile jaune et le triangle rouge des prisonniers politiques.

Redoutant l’avancée des Alliés, les gardiens du camp évacuent une partie du camp et contraignent des déportés, dont Max Windmüller, à une marche de la mort. Au 4e jour de marche forcée, Max Windmüller épuisé, fiévreux, se penche pour boire dans une flaque d’eau. Un gardien lui ordonne de se relever, puis l’abat le 21 avril 1945. Max Windmüller meurt un jour avant la libération des déportés.


En 1946, Max Windmüller est distingué à titre posthume de la médaille de la Résistance française. Il a contribué à sauver environ 400 personnes.  Son nom est inscrit dans le Mur des noms des Juifs déportés de France, au Mémorial de la Shoah à Paris.

Les « Hollandais » résistants se retrouvent chaque année dans une forêt du souvenir Westerweel, près de Haïfa, où un monument rend hommage à Joop Westerweel, Max Windmüller et leurs camarades. Depuis 1988, une rue d’Emden porte le nom de Max Windmüller.

Ce documentaire émouvant alterne témoignages et scènes reconstituées avec réalisme, mais n'informe pas sur la destinée des parents, frère et soeurs de Max Windmüller. Il souligne le rôle actif et héroïque des Juifs dans la résistance, Juive et non Juive, au nazisme, la prise de conscience précoce chez de nombreux Juifs allemands des dangers du nazisme et leurs stratégies – enfants confiés dans des pays d’accueil, exils dans des pays européens limitrophes, tentatives pour faire leur aliyah, etc. -, ainsi que la participation des non-Juifs, dont les Justes parmi les nations distingués par Yad Vashem, au sauvetage des Juifs lors de la Shoah (Holocaust). 

Curieusement, aucune photo de Max Windmüller ou de ses camarades n’est disponible pour les médias.

d’Eike Besuden
Allemagne, 2011, 52 mn
Diffusions les 23 mars 2011 à 21 h 35 et 29 mars 2011 à 11h

Visuels de haut en bas : © DR

A lire sur ce site concernant :
- Affaire al-Dura/Israël
 - Chrétiens
 - Culture
- France
 - Judaïsme/Juifs

Cet article a été modifié les 22 mars et 26 juin 2011.

jeudi 9 avril 2015

Des lettres et des peintres (Manet, Gauguin, Matisse...)


Le Musée des lettres et manuscrits a présenté l’exposition éponyme, agrémenté d'un superbe catalogue, réunissant environ 200 correspondances privées d’une cinquantaine de peintres célèbres du début du XIXe siècle au milieu du XXe siècle. Dans ces pièces originales, ces artistes évoquent leurs œuvres, leurs amitiés, leurs amours, les soucis de la vie quotidienne, etc. Histoire diffusera les 10, 16, 22 et 28 avril 2015 dans la série documentaire Les impressionnistes le numéro A ciel ouvert : " Dans ce deuxième épisode, nous suivons Waldemar Januszczak au cœur des paysages ou scènes de joie de vivre en plein air qu'ont tant aimé peindre Cézanne, Monet, Pissaro et Renoir. Tout y est détente, paresse, bien-être. Mais l'atmosphère souvent champêtre et ensoleillée des tableaux impressionnistes était en fait volontairement enjolivée par les peintres impressionnistes. Leurs explorations les conduisent aussi à peindre les caprices de la nature : brouillards, inondations, déluges, anfractuosités de la côte".
Pour le premier anniversaire de son installation au 222 boulevard Saint-Germain, le Musée des lettres et manuscrits présente des lettres d’artistes célèbres.

Ingres, Manet, Gauguin, Cézanne, Matisse, Delacroix, Signac, Chagall, Dalí et tant d’autres confient des anecdotes sur leurs vies personnelles, amicales, amoureuses, professionnelle dans les lettres parfois agrémentées de dessins adressées à leurs amis, collègues ou marchands d’art.

Ces documents originaux permettent aussi de découvrir les calligraphies d’artistes – style aisé, écriture soignée, maîtrise du français - , leurs sujets d’intérêt ou de colère, d’inquiétude ou d’espoir, d’admiration ou de joie. Leur sollicitude pour leurs amis aux « affaires picturales ne marchant pas ». Leurs théories picturales. leur état de santé. La météorologie – la pluie et le vent empêchent le travail en plein air -, ainsi que leurs projets. Des informations précieuses aussi sur leur société, le contexte historique - la guerre, la politique, les progrès techniques et sociaux – et l’histoire de l’art.

Correspondances privées
« L’histoire de l’art bien sûr s’enrichit grâce à ces lettres de précieux documents : à travers les écrits de Pissarro à Gauguin, de Monet à Signac, de van Gogh à son marchand Durand-Ruel, de Monet à Mallarmé ou de Courbet à Victor Hugo, ce sont la passion de ces artistes, leurs convictions, quêtes et découvertes qui s’offrent à nous... Parfois, au hasard d’une lettre, le nom d’une œuvre est mentionné. La magie fait alors que la toile même commence à apparaître sous les mots. Les relations entre les peintres se dessinent (Monet et Manet), les amours des peintres se révèlent (Géricault et Mme Trouillard), Manet évoque Vélasquez quand Pissarro parle de l’art de Gauguin, Kandinsky et Delaunay livrent leurs théories sur l’art quand Chagall raconte librement son parcours et ses inspirations... Une invitation au rêve et au voyage, qui vous emmène de Paris à Barbizon, d’Auvers-sur-Oise à Londres, de l’Estaque aux Marquises, de Moscou à Rome », écrit Gérard Lhéritier, président du Musée des lettres et manuscrits.


« Au fil de lettres touchantes où la petite histoire croise la grande, cinquante artistes nous ouvrent les coulisses de leur existence et de leur création : Monet lance auprès de ses amis impressionnistes une souscription pour offrir l’Olympia au Louvre » et éviter son départ pour les Etats-Unis.

Edouard Manet (1832-1883), canonnier volontaire comme Degas, dépeint dans une lettre à Eva Gonzalès, envoyée le 19 novembre 1873, « par ballon monté, un Paris assiégé dont les habitants affamés en viennent à manger » chats, chiens et rats.

« Magritte évoque la fondation de l’Internationale Lettriste, Renoir confie à Mallarmé qu’une rage de dents retarde l’achèvement de son portrait et Dalí invite Eluard à manger du poisson à Arcachon… »

Dans une des trois lettres écrites entre 1943 et 1944, Matisse écrit au peintre fauve Jean Puy que sa femme et sa fille ont été arrêtées par la Gestapo.

Une approche intime d’univers d’artistes
Delacroix se révèle un admirateur de Rubens. Les maîtres d’Alfred Sisley (1839-1899) ? Parmi les contemporains : Delacroix, Corot, Millet, Rousseau, Courbet. Quant à Raoul Dufy, il pense souvent à « Rembrandt, Vélasquez, Le Lorrain, Manet, Seurat ». Et, dans un court poème illustré et destiné vraisemblablement à son ami industriel, peintre et collectionneur, Henri Rouart, Edouard Manet (1832-1883) rend hommage à trois de ses maîtres : Titien, le Greco et Vélasquez.


« Votre tableau, la vue d’une église à Rouen, par temps gris, est très bien. C’est encore un peu terne. Les verts ne sont pas assez lumineux. Je suis sûr que vous aurez beaucoup changé au Danemark. Seul et livré à vous-même vous trouverez quelque chose de nouveau ». Telle est l’analyse en mai 1885 par Camille Pissarro (1830-1890), du tableau de Paul Gauguin Vue de l’église Saint Ouen à Rouen. Né dans l'île Saint Thomas (Antilles) sous domination danoise, d’un père Juif, Pissarro, polyglotte, est « l’ainé du groupe impressionniste, et à ce titre, il a souvent joué le rôle officieux de professeurs auprès de personnalités aussi diverses que Cézanne, Gauguin ou Signac ».

« Je pense comme cela car en travaillant je fais attention à trois choses spécialement : l’organisation de mon espace, l’équilibre de mon tableau et l’expression de mon sujet », écrit Juan Gris, le 17 juillet 1918, au marchant d’art Léonce Rosenberg (1879-1947).

Le 27 mai 1950, à Vence, Marc Chagall félicite Jacques Prévert pour « son poème émouvant pour Boccace (Verve) ». En mars 1957, la liste de noms de personnalités écrite par ce peintre est rehaussée du dessin d’un animal ailé et d’un timbre postal reproduisant Les mariés de la Tour Eiffel, œuvre célèbre de cet artiste.

Curieusement, aucun artiste n’évoque l’affaire Dreyfus.

Visuels de haut en bas :
Affiche

Vincent VAN GOGH (1853-1890)
« Lettre autographe signée adressée à Anthon Van Rappard, datée de mars 1883 (La Hague).
Van Gogh rencontre en 1880 grâce à son frère Théo ce jeune peintre avec qui il échange de longues lettres, à l’instar de celle-ci, illustrée de plusieurs dessins. Van Gogh s’y préoccupe de technique et évoque son intérêt pour la lithographie. En attendant de pouvoir montrer ses essais dans lesquels « il a été frappé par la beauté de la couleur noire », il dessine un paysage et la tête d’une femme : « J’ai esquissé ici quelques traits au hasard dans le but de vous montrer l’intensité du noir. Ne pensez-vous pas que se soit un beau ton chaleureux ? » Il aborde également ses récentes lectures : Un chant de Noël (1843) et L’Homme au spectre (1848) de Charles Dickens, car pour Van Gogh : « Il n’y a pas d’écrivain qui soit tant un peintre et un artiste blanc et noir que Dickens ».
© Coll. privée / Musée des lettres et manuscrits - Paris

René MAGRITTE (1898-1967)
« Lettre vraisemblablement adressée à l'artiste et écrivain belge Marcel Mariën, datée du 15 novembre [1952]
Magritte adresse à son proche ami [Marcel Mariën] (1920-1993) cette longue lettre ornée de deux dessins originaux (« Voici deux idées qui ont servi à faire deux tableaux récents »), le premier représentant une tête de face entièrement composée de chiffres, et le second une porte au dessin très torturé, esquisse du tableau Le Modèle vivant. Cette lettre annonce également la naissance de l'Internationale Lettriste, dont Magritte vient de recevoir les fondateurs (Guy Debord, Gil Wolman, Jean-Louis Brau et Serge Berna) en rupture avec les Lettristes et leur chef Isidore Isou  ».
© Coll. privée / Musée des lettres et manuscrits - Paris

Claude MONET (1840-1926)
« Souscription lancée par Monet pour l’achat de l’Olympia de Manet.
Ce document de plusieurs pages daté d’octobre 1889 présente la liste des cinquante-cinq noms (et le montant de leur contribution) sollicités par Monet pour participer à la souscription qui permettra à l’Olympia de Manet (décédé en 1883) de rester en France, et d’entrer au Louvre. On y croise Rodin, Monet, Degas, Caillebotte, Fantin-Latour, Puvis de Chavannes, Pissarro, Mallarmé, Huysmans et Mirbeau ainsi que le marchand d’art Durand-Ruel, des collectionneurs et des critiques d’art  ».
© Coll. privée / Musée des lettres et manuscrits - Paris


Camille PISSARRO (1830-1890)
Lettre adressée à Gauguin probablement dans la seconde quinzaine de mai 1885 (Eragny-sur-Epte).
Dans cette longue lettre de Pissarro à Gauguin qui séjournait alors au Danemark, Pissarro lui dresse un résumé détaillé de la vie artistique parisienne dont la « plus importante nouvelle est la réception de Claude Monet à l’exposition internationale chez Petit » (le marchand de tableaux parisien Georges Petit). Il se livre également à une analyse critique, dessin à l’appui, d’un tableau que Gauguin avait réalisé, Vue de l’église Saint Ouen à Rouen : « Votre tableau, la vue d'une église à Rouen, par temps gris, est très bien. C'est encore un peu terne. Les verts ne sont pas assez lumineux. Je suis sûr que vous aurez beaucoup changé au Danemark. Seul et livré à vous-même vous trouverez quelque chose de nouveau ».
© Coll. privée / Musée des lettres et manuscrits - Paris


Marie-Laure Delaporte, Itzhak Goldberg, Stéphae Guégan et Antje Kramer, Des lettres et des peintres : Manet, Gauguin, Matisse... Confidences de quarante artistes. Beaux Arts Editions-Musée des lettres et manuscrits, 2011. 288 pages. ISBN : 978-2842788254


Jusqu’au 28 août 2011
222, boulevard Saint-Germain, 75007 PARIS
Tél. : 01 42 22 48 48
Du mardi au dimanche de 10 h à 19 h
Nocturne le jeudi jusqu'à 21 h 30


Articles sur ce blog concernant :
- Judaïsme/Juifs
Cet article a été publié le 10 août 2011. Les citations et les légendes proviennent du dossier de presse. 

« Trudl » de Tali Amitai-Tabib


La galerie Olivier Waltman présentera « Trudl », troisième exposition individuelle de la photographe Tali Amitai-Tabib. Trudl Böhm-Williams « était une jeune Allemande de confession juive qui trouva refuge en Grande-Bretagne en 1939. Pendant plus de six décennies elle fit des photographies des lieux où elle vivait, travaillait et passait ses vacances. Elle joignait toujours une ou deux photos qu'elle avait prises aux lettres qu'elle écrivait à sa famille dispersée autour du monde. Ces photographies furent rassemblées, scannées et réimprimées par sa parente, Tali Amitai-Tabib. A moins que... » Vernissage en présence de l’artiste le 9 avril 2015 de 18 h à 21 h.


Autodidacte née en 1953 à Kvutsat Kinneret (Israël), Tali Amitai-Tabib a eu, jusqu’à l’âge de 20 ans, un rapport difficile avec la lecture. Elle s’est longtemps sentie étrangère au monde littéraire qui apportait tant de « satisfaction et de bonheur » à ses proches fins lettrés.

Pour sa première exposition individuelle en France, cette artiste israélienne qui vit à Tel Aviv a présenté en 2008 des clichés de ses séries Libraries et Author’s spaces réunies sous le titre Cultural Stations.

« Dans les bibliothèques d’Oxford, les musées florentins et les salles de concert viennoises, elle s’est attachée, durant trois ans, à faire surgir ce dénominateur commun du savoir humain et de la création artistique. Le livre, l’œuvre d’art et l’instrument de musique sont pour elle trois vecteurs de l’expression culturelle de nos sociétés ».

Tali Amitai-Tabib a photographié les lieux de travail et d’écriture d’une centaine d’écrivains et de poètes israéliens, sans que ceux-ci apparaissent sur les photos et dans le respect de la lumière ambiante. « Un moyen d’approcher le concept de l’inspiration artistique ».

Ces espaces ne sont pas comparables aux bibliothèques d’Anselm Kiefer et de Micha Ullman. Ils sont « présentés avec une idée de la tranquillité et du bien-être ».

La présence de l’auteur se révélait, ou se devinait, à la manière dont il a organisé son espace « intime de création », à la lampe éclairant son bureau, à une chaise déplacée, à des livres plus ou moins sagement rangés sur des étagères, à un atlas ouvert ou à son écran d’ordinateur allumé.

« La trace de l’homme et les mouvements de la lumière apparaissent comme les métaphores du savoir et de la création. Je vise à explorer le rapport de l’objet à l’espace qui l’entoure », a résumé Tali Amitai-Tabib.

En 2009 et 2010, la galerie Olivier Waltman a présenté la série Camondo en prélude puis en complément à l'exposition au MAHJ (Musée d'art et d'histoire du Judaïsme) sur cette dynastie Juive sépharade et à l'année de la Turquie en France. Tali Amitai-Tabib expliquait :
« Jusqu’à récemment je n'étais pas familière avec l'histoire de Moise de Camondo. J'avais seulement entendu parler de l'hôtel particulier et des belles collections qu’il renferme. D'abord j'ai pensé faire des « images » du musée comme un lieu rassemblant des oeuvres d’art. La lumière viendrait des grandes fenêtres magnifiant les objets et soulignant un certain vide. Plus je lisais et je préparais mon projet, plus je me rendais compte que c'était une histoire totalement différente. J'allais éclairer la figure d’un homme que sa passion pour l’art et sa fortune poussèrent à bâtir un écrin réunissant sa famille et ses précieuses collections. J’ai rarement eu l'occasion d'entrer dans la vie des gens comme je suis entrée dans celle de cet hôtel particulier. « La présence de l’absence » est si présente que je pourrais presque entendre leurs pas sur le plancher. Strates après strates la funeste saga de cette famille s’est révélée à mes yeux ».
A l'occasion de l'édition 2011 d'Art Saint-Germain-des-Près, la galerie Olivier Waltman a présenté l'exposition Lomo de Tali Amitai-Tabib. Un "carnet de souvenirs" au gré des voyages : Tel-Aviv, Cuba, Vienne. "L'esprit d'une chronique via l'objectif de son appareil photo de la célèbre marque Lomo", petit et maniable, pour saisir des "instantanés de vie", des émotions. Cette exposition d'une "Lomo-trotteuse" montre la spécificité de cet appareil dont la marque invite à photographier quasi-instinctivement, rapidement : "Comme une image rêvée, le Lomo contrefait la lumière. En effet, toutes les photos ont la caractéristique d'avoir un halo de lumière qui enserre le sujet, créant ainsi une autre lumière, presque irréelle, comme extraite d'un songe".

En 2011 l’artiste "a vu naître une exposition personnelle au Musée des Arts de Tel-Aviv, et la publication d’un livre par l’éditeur Am-Oved". Le musée d’art de Tel-Aviv a présenté 34 clichés sur les 103 de la série Walls and Spirit (Bureaux d’écrivains et poètes israéliens) de la photographe Tali Amitai-Tabib qui a saisi les espaces intimes de création d'auteurs pour « confronter l’intemporalité de lieux destinés à perdurer avec la vie éphémère d’un bureau qui disparaîtra en même temps que l’écrivain qui l’utilise ».

Dans le projet Walls and Spirit présenté à l'été 2011 au musée d’art de Tel-Aviv, Tali Amitai-Tabib a « essayé de tirer les portraits [d’auteurs] au-delà de la présence physique en photographiant leur espace le plus intime : leur bureau… La littérature israélienne contemporaine se produit dans ces lieux de travail et j’ai cherché à fixer dans le temps leur réalité physique, comme un moyen d’approcher le concept de l’inspiration artistique ».


La galerie Olivier Waltman présentera l'exposition éponyme de la photographe Tali Amitai-Tabib. Pour "sa troisième exposition personnelle en France, l’artiste de Tel Aviv présente un ensemble photographique, résultat de trois années de travail, qui entremêle histoire individuelle et collective, et questionne le rapport entre vécu, souvenir et fiction".

Trudl Böhm-Williams « était une jeune Allemande de confession juive, une cousine de la mère de l’artiste, qu’elle n’a jamais connue et dont la famille fut forcée de quitter l’Allemagne au début de la seconde guerre mondiale. Elle trouva refuge en Grande-Bretagne en 1939. Pendant plus de six décennies elle fit des photographies des lieux où elle vivait, travaillait et passait ses vacances. Elle joignait toujours une ou deux photos qu'elle avait prises aux lettres qu'elle écrivait à sa famille dispersée autour du monde. Ces photographies furent rassemblées, scannées et réimprimées par sa parente, Tali Amitai-Tabib. A moins que... »

Tali Amitai-Tabib, "intriguée par le destin particulier de cette parente, rencontra la descendante directe de Trudl, Patricia R, qui vit actuellement dans le Surrey. Cette dernière l’aida dans ses recherches et, ensemble, elles découvrirent qui était Trudl. Tali Amitai-Tabib entreprit alors un voyage en Grande Bretagne et se rendit sur les lieux où Trudl avait vécu, travaillé et élevé sa fille. Cette série photographique retrace soixante ans de la vie de cette femme.En réalité, Trudl n’a jamais réalisé son rêve de devenir photographe. De ce fait, cette série photographique est une fiction : elle montre ce qu’auraient pu être les photos prises par Trudl, et, par extension, ce à quoi aurait pu ressembler sa vie".

Avec Trudl, "l’artiste israélienne aborde non seulement des thèmes personnels, tels que son histoire, sa vie familiale et privée, mais elle questionne également le lien complexe et étroit existant entre mémoire et fiction. Ce projet, fruit de cinq années de recherches, prend la forme d’une installation photographique et littéraire".

Tali Amitai-Tabib "entraîne le spectateur dans une introspection, où réalité et fantasme se mêlent et où l’imagination dessine une potentielle réalité".

Encadrées d'un liseré blanc classique, des photographies illustrent plusieurs styles de photographes : humanisme poétique, street photography (photographie de rue), etc.


Du 9 avril au 10 mai 2015
Jusqu’au 11 juin 2011
74, rue Mazarine, 75006 Paris
Tél. : 01 43 54 76 14
Du mardi au samedi de 10 h 30 à 20 h.
Vernissage en présence de l’artiste le 9 avril 2015 de 18 h à 21 h.

Jusqu’au 8 octobre 2011
Au Museum of Art de Tel-Aviv
Lundi, mercredi et samedi de 10 h à 16 h, mardi et jeudi de 10 h à 20 h, vendredi de 10 h à 14 h
Tél. : 972 (0) 3 6077000

Visuels de haut en bas :
Tali Amital-Tabib
série Walls and Spirit
Bureau de Amos Oz
courtesy galerie Olivier Waltman

Tali Amital-Tabib
série Walls and Spirit
Bureau de Ham Beer
courtesy galerie Olivier Waltman

Tali Amital-Tabib
série Walls and Spirit
Bureau de Aaron Apelfeld
courtesy galerie Olivier Waltman

Tali Amital-Tabib
série Camondo
c-print, ed.6
courtesy galerie Olivier Waltman, Paris

Tali Amital-Tabib
Viorica - série Lomo
c-print, ed.6

Tali Amital-Tabib
série Walls and Spirit
Bureau de Mordechai Tabib
courtesy galerie Olivier Waltman

Tali Amital-Tabib Trudl - 50’s
n°8
Tirage Lambda
30 x 30 cm

Tali Amital-Tabib
Trudl - 70’s
n23
Tirage Lambda
30 x 30 cm  

A lire sur ce blog concernant :



Cet article a été publié en une version plus concise en 2008 par L'Arche.
Il a été publié sur ce blog les 4 juin et 18 juillet 2011. Il a été modifié le 7 avril 2015.