Citations

« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement et le commencement de tout est le courage » (Vladimir Jankélévitch).
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit » (Charles Péguy).

samedi 30 décembre 2017

Interview de Bat Ye’or sur la dhimmitude


Bat Ye’or est une essayiste spécialiste des minorités religieuses dans le monde islamique. Elle a forgé le terme dhimmitude pour désigner le statut cruel des minorités non-musulmanes (Dhimmis) dans les pays islamiques ou en « terre d’islam ». Elle a aussi analysé Eurabia, alliance euro-arabe visant à unir l’Europe aux pays arabes dans un ensemble méditerranéen. Interview réalisée en janvier 2008. Le 30 décembre 1066 (3 Tevet 4827), des musulmans assaillent le palais royal de Grenade, alors en al-Andalus (sud de l'Espagne sous domination islamique), et y crucifient Joseph ibn Nagrela, le vizir du roi Berbère et chef des Juifs de la ville. Ils massacrent la plupart des Juifs de Grenade, soit « 1 500 familles juives, représentant environ 4 000 personnes qui disparaissent en un jour » selon la Jewish Encyclopedia. "Ce nombre est supérieur au nombre des Juifs qui ont été tués, pendant la première Croisade, dans l'ensemble des villes et villages de Rhénanie. C'est pourtant cette dernière tragédie que l'on ne cesse de nous rappeler, en oubliant que trente ans auparavant, dans la seule ville de Grenade. il n'y eut pas moins de victimes" (David Littman). Les éditions Provinciales republient Le Dhimmi, de Bat Ye'or. Un essai pionnier dont la lecture s'avère indispensable pour comprendre la situation des Juifs sous domination islamique, et en France actuellement.

Some excerpts of my interview have been translated in English by Jewishrefugees.blogspot.com
Des extraits de mon interview ont été traduits en anglais par le blog Jewishrefugees
Interview de Bat Ye'or sur la dhimmitude
Interview de Bat Ye’or sur Eurabia (1/2)
Interview de Bat Ye’or sur Eurabia (2/2)
Interview de Bat Ye'or sur Geert Wilders et l'OCI
Interview of Bat Ye'or about the OIC, Eurabia, Geert Wilders' Fight, President Obama's diplomacy
Interview de Bat Ye'or sur Eurabia, l'OCI et l'Alliance des civilisations
Interview de Bat Ye'or sur son livre « L’Europe et le spectre du califat »
« L’Europe et le spectre du califat » de Bat Ye’or
Le directeur du CAPE a interdit une conférence de presse de Bat Ye'or
Interview de Bat Ye'or sur le califat et l'Etat islamique/ISIS
Interview de Bat Ye’or sur les « migrants », l’Union européenne et Eurabia


Quel a été votre parcours ? Votre nom d’écrivain, Bat Ye’or, signifie « fille du Nil » en hébreu…

Je suis née dans une famille juive religieuse et aisée du Caire. Mon père était italien et ma mère française. Mon père gérait la fortune dont il avait hérité. Après la proclamation des lois raciales italiennes, mon père qui avait demandé à être égyptien perdit sa nationalité italienne.

Je dois à ma mère ma passion de la lecture car notre appartement était empli des livres qu’elle achetait. J’ai très tôt découvert ma vocation d’écrivain qui m’entraînait hors de mon milieu bourgeois sur des voies iconoclastes.

Mes parents étaient assez ouverts pour tolérer mon refus des pratiques religieuses et de certains préjugés ordinaires dans mon milieu.

Cependant, je me sentais très proche du combat des Juifs palestiniens. On en parlait entre nous avec de grandes précautions de crainte des dénonciations et arrestations. En effet, durant la Seconde Guerre mondiale, les partis fascistes, pronazis et les Frères Musulmans (2) faisaient régner un climat de peur et d’insécurité. On savait que les masses arabes étaient favorables aux forces de l’Axe (3).

Comment a évolué la situation des juifs en Egypte après 1945 ?

Dès 1945 le combat des nationalistes égyptiens et des Frères Musulmans contre le sionisme et l’Angleterre (4) provoqua des manifestations de foules dans les rues. Ces foules hurlaient des slogans anti-juifs, saccageaient les magasins, attaquaient les quartiers juifs où vivait une population indigente, pillaient, violaient et incendiaient les écoles et les biens communautaires.

La situation empira avec la guerre d’Indépendance d’Israël ou 1ère guerre israélo-arabe en 1948. Une vague de violences se déclencha, accompagnée de meurtres, d’expulsions, d’arrestations et de mises sous séquestre, dont celles de biens de mon père.

Les troubles sociaux endémiques, l’impopularité du roi Farouk et la défaite humiliante des cinq armées arabes face à l’Etat d’Israël provoquèrent la révolte des Officiers Libres en juillet 1952 et l’abolition de la monarchie en 1953.

En 1954, Gamal Abd al-Nasser s’empara du pouvoir et accueillit en Egypte de nombreux criminels nazis qui participèrent au gouvernement.

En 1955, mon passeport égyptien ne fut pas renouvelé. Malgré cela, je me sentais encore plus égyptienne que juive.

Les violences, les expulsions, les emprisonnements, les meurtres et la confiscation des biens s’amplifièrent avec la guerre de Suez en 1956.

Mais ces excès étaient aussi liés à la situation politique, et surtout au fanatisme haineux fomenté par les Frères Musulmans et le grand mufti de Jérusalem Amin al-Husseini (6).

La population en général, les classes populaires ou celles éduquées, demeurait amicale, souvent hostile à ces débordements. Des juifs furent sauvés par des musulmans au cours de manifestations où ils auraient pu être tués.

Comment votre famille a-t-elle vécu cette période dramatique ?

Ma mère en tant qu’ex-française fut mise en résidence surveillée et ne put sortir de l’appartement durant un certain temps. Il en fut de même de mon beau-frère anglais qui fut ensuite expulsé.

Des règlements humiliants furent proclamés interdisant aux Juifs certaines professions, la fréquentation des lieux publics, des clubs et des cinémas. Il n’était plus possible de rester. En quelque mois une communauté vieille de 3 000 ans disparaissait (7). J’avais le sentiment de vivre et d’observer un événement extraordinaire. Beaucoup de juifs partaient en cachette, sans dire adieu de crainte d’être retenus. De 1948 à 1957, environ 60 000 Juifs sur 75 000 à 80 000 quittèrent l’Egypte (8).

Notre départ avait été retardé par une chute qu’avait faite ma mère.

Puis, en 1957, ce fut notre tour de partir en cachette avec un laissez-passer d’apatrides ; les deux valises autorisées pour chacun furent à plusieurs reprises vidées sur le sol par des policiers égyptiens tandis que l’on nous abreuvait d’insultes. Nous fumes fouillés minutieusement, le plâtre qui enveloppait la jambe de ma mère fut cassé et on me confisqua les 50 livres égyptiennes permises. L’avion de la compagnie hollandaise fut longtemps retenu ; les bras croisés, son équipage attendait, révolté par ce spectacle contre deux personnes pouvant à peine marcher - mon père était infirme - et une jeune fille.

Nous avions difficilement obtenu un visa pour l’Angleterre où ma mère voulait rejoindre ma sœur et sa famille. Quant à moi, j’avais l’intention de partir en Israël, mais avec deux parents invalides, il me fallut remettre ce projet à plus tard. Toute ma famille, qui comptait quatre générations, s’éparpilla à travers le monde.

Ce phénomène toucha toute la communauté ; les cellules familiales implosèrent, un style de vie et de société disparaissait (9).

Comment s’est passée votre arrivée en Angleterre ?

A Londres, un Comité pour les réfugiés juifs nous permit de nous débrouiller. J’obtins une bourse pour étudier à l’Institut d’Archéologie de l’université de Londres. C’est là que je rencontrais David G. Littman (10) en 1959, étudiant l’archéologie de la terre d’Israël. Nous nous mariâmes quelque mois plus tard.

Je découvrais que je venais d’un monde différent de celui de mes camarades étudiants : celui de l’autocensure et de la menace. Leur insouciance et leur liberté me faisaient prendre conscience de ce comportement particulier inhérent à la dhimmitude que je décrivis plus tard.

Deux ans après, je retrouvais ces mêmes attitudes chez les juifs et les chrétiens au cours de mes voyages avec mon mari en Tunisie, au Maroc, au Liban. Parce que je venais de leur monde, celui de la vulnérabilité et de la peur, je pouvais lire leurs sentiments, mais parce que j’avais moi-même changé, je pouvais aussi désormais, les reconnaître.

C’est aussi à Londres, dans les épreuves de la pauvreté et de l’exil que je compris et décidais que j’appartenais définitivement au peuple juif.

Comment vous êtes-vous intéressée à la dhimmitude (11), un concept que vous avez forgé ?

Je ne me suis pas intéressée à la dhimmitude, je l’ai découverte au cours de mes recherches sur les chrétiens des pays musulmans (12), dans mes discussions avec eux, mes observations et mes analyses.

C’est un outil conceptuel que j’ai forgé quand je travaillais sur la traduction anglaise d’une édition augmentée de mon livre Le Dhimmi. A la demande de mes amis chrétiens, j’y avais introduit un grand nombre de documents historiques les concernant et ce concept me permettait d’embrasser un vaste éventail de domaines corrélés. Je n’osais pas l’utiliser dans mes écrits, compte tenu de la malveillance de certains à l’égard de mes livres et articles qui, non seulement affirmaient ouvertement mon sionisme, mais introduisaient aussi une analyse critique de la tolérance islamique.

Etant l’une des fondatrices de WOJAC (World Organization of Jews from Arab Countries) en 1974-75, je militais pour les réfugiés juifs du monde arabe, presque un million, et combattais un certain racisme à leur égard.

Cette attitude m’attirait beaucoup d’ennemis, juifs et non-juifs. On raillait mes analyses sur le dhimmi et sur le sionisme. Ces positions exprimaient beaucoup de préjugés inconscients et une attitude paternaliste envers les juifs orientaux.

Le refus d’accepter la judéophobie de l’islam s’explique dans le contexte des efforts de paix de l’Etat d’Israël avec son environnement et la souffrance très présente à cette époque –quelques années après l’extermination dans les camps – de l’ampleur de la Shoah, certainement le plus grand crime commis contre le peuple juif et l’humanité. L’antisémitisme chrétien avait été bien documenté et étudié. Il n’en allait pas de même pour la condition du dhimmi, qui du reste avait été aboli par la colonisation. Les terribles épreuves de la Shoah, les récits des survivants qui commençaient à être publiés, les études historiques sur ce sujet focalisaient l’intérêt du monde juif.

Mon mari était beaucoup plus sensible que moi à ces attaques et me soutenait toujours.

Je discutais souvent de la dhimmitude avec mes amis chrétiens libanais proches de Béchir Gemayel (14). Nous cherchions un mot pour définir cette situation particulière et le mot dhimmitude me semblait le meilleur, mais j’hésitais à l’utiliser.

C’est seulement quand Béchir Gemayel le mentionna dans son dernier discours précédant son assassinat (15), que j’eus le courage de l’utiliser à mon tour dans le sens d’une condition existentielle déterminée par la théologie, la juridiction et l’histoire des pays islamisés.

Je pensais que désormais les chrétiens l’accepteraient. Mais je me trompais, seule une très petite minorité l’adopta et ce mot aggrava l’ostracisme qui me frappait.


Quelle est la définition de la dhimmitude ?

La dhimmitude est corrélée au jihad. C’est le statut de soumission des indigènes non-musulmans – juifs, chrétiens, sabéens, zoroastriens, hindous, etc. - régis dans leur pays par la loi islamique. Il est inhérent au fiqh (jurisprudence) et à la charîa (loi islamique).

Quels en sont les éléments caractéristiques ?

Les éléments sont d’ordre territorial, religieux, politique et social.

Le pays conquis s’intègre au dar al-islam (16) sur lequel s’applique la charîa. Celle-ci détermine en fonction des modalités de la conquête les droits et les devoirs des peuples conquis qui gardent leur religion à condition de payer une capitation mentionnée dans le Coran et donc obligatoire. Le Coran précise que cet impôt dénommé la jizya doit être perçue avec humiliation (Coran, 9, 29).

Les éléments caractéristiques de ces infidèles conquis (dhimmis) sont leur infériorité dans tous les domaines par rapport aux musulmans, un statut d’humiliation et d’insécurité obligatoires et leur exploitation économique.

Les dhimmis ne pouvaient construire de nouveaux lieux de culte et la restauration de ces lieux obéissait à des règles très sévères.

Ils subissaient un apartheid social qui les obligeait à vivre dans des quartiers séparés [mellah au Maroc, Ndr], à se différencier des musulmans par des vêtements de couleur et de forme particulières, par leur coiffure, leurs selles en bois, leurs étriers et leurs ânes, seule monture autorisée.

Ils étaient astreints à des corvées humiliantes, même les jours de fête, et à des rançons ruineuses extorquées souvent par des supplices. L’incapacité de les payer les condamnait à l’esclavage. Dans les provinces balkaniques de l’Empire ottoman durant quelques siècles, des enfants chrétiens furent pris en esclavage et islamisés. Au Yémen, les enfants juifs orphelins de père étaient enlevés à leur famille et islamisés. Ce système toutefois doit être replacé dans le contexte des mentalités du Moyen Age et de sociétés tribales et guerrières.

Certains évoquent la Cordoue médiévale ou al-Andalous (Andalousie médiévale sous domination arabe) comme des modèles de coexistence entre juifs, chrétiens et musulmans. Qu’en pensez-vous ? Est-ce une vision idéalisée ou l’occultation, voire l’ignorance de la dhimmitude ?

C’est une fable. L’Andalousie souffrit de guerres continuelles entre les différentes tribus arabes, les guerres entre les cités-royaumes (taifas), les soulèvements des chrétiens indigènes, et enfin de conflits permanents avec les royaumes chrétiens du Nord. Les esclaves chrétiens des deux sexes emplissaient les harems et les troupes du calife. L’Andalousie appliquait le rite malékite, l’un des plus sévères de la jurisprudence islamique.

Comme partout, il y eut des périodes de tolérance dont profitaient les dhimmis, mais elles demeuraient circonstancielles, liées à des conjonctures politiques temporaires dont la disparition provoquait le retour à une répression accrue.

La dhimmitude a-t-elle évolué au fil des siècles ?

En 1860, le statut du dhimmi fut officiellement aboli dans l’Empire ottoman (17) sous la pression des puissances européennes, mais en fait il se maintint sous des formes atténuées compte tenu des résistances populaires et religieuses.

Hors de l’Empire ottoman, en Iran, en Afghanistan, dans l’Asie musulmane et au Maghreb, il se perpétua sous des formes beaucoup plus sévères jusqu’à la colonisation. En Iran, la dynastie Pahlavi tenta de l’abolir et d’instituer l’égalité religieuse. C’est aussi l’une des raisons de l’impopularité du Shah dans les milieux religieux. Une fois au pouvoir, ceux-ci rétablirent la charîa et la juridiction coranique.

Quels sont les effets psychologiques de la dhimmitude sur les juifs ?

Les juifs des pays musulmans n’ont pas développé une conscience de droits politiques et humains inaliénables parce que ce concept est étranger au dar al-islam et que ce combat ne fut jamais mené par les musulmans, contrairement à la situation en Europe où juifs et chrétiens s’associèrent dans la lutte pour l’égalité et les droits démocratiques.

La notion de droits s’oppose à celle d’une tolérance concédée au vaincu du jihad moyennant l’acceptation de mesures discriminatoires, situation qui caractérise la condition du dhimmi. Cette tolérance, du reste, est provisoire et peut-être abolie si l’autorité musulmane juge que le dhimmi contrevient aux règlements de son statut. Dans ce cas, divers châtiments sont envisagés. En outre, la notion de laïcité est inexistante dans l’islam et semble même blasphématoire.

Au Yémen et au Maghreb, régions les moins touchées par la modernisation et l’évolution des idées en Europe et où le statut des juifs était parmi les plus sévères, les juifs nourrissaient un sentiment de gratitude envers l’autorité musulmane qui protégeait leur vie. Seule cette protection, mais non le droit, permettait leur existence. Résignés par leur extrême vulnérabilité à subir un despotisme déshumanisant, les juifs inspiraient par leur endurance aux persécutions, l’admiration de nombreux voyageurs étrangers. Seul leur espoir dans la rédemption d’Israël, c’est-à-dire leur libération de l’exil, leur permettait de supporter les humiliations et les souffrances de la dhimmitude.

Comment l’arrivée des colonisateurs français, britannique ou italien a-t-elle été perçue par les dhimmis ?

Il est difficile de généraliser car les colonisateurs n’avaient pas adopté les mêmes systèmes politiques. Mais tous abolirent les lois de la dhimmitude qui s’appliquaient aux juifs et aux chrétiens.

Cependant cette émancipation ne concernait pas seulement la suppression de la dhimmitude, elle impliquait aussi une émancipation de la tutelle exercée par l’autorité religieuse et les notables de chaque communauté sur leurs coreligionnaires. Elle introduisit la modernisation des institutions communautaires et un enseignement scolaire européen (18).

Ces transformations provoquèrent des conflits, mais en général les dhimmis étaient avides de s’instruire, d’accéder aux connaissances modernes et de s’échapper de l’ignorance et de la dégradation que leur imposait le monde sclérosé de la dhimmitude.

Y a-t-il eu des oppositions à cette libération des juifs de la dhimmitude ?

Oui, bien sûr. Il y eut en Algérie le mouvement des colons antisémites qui s’opposaient à l’octroi de la citoyenneté française aux Juifs d’Algérie (19) car elle les libérait de la dhimmitude (20).

En Irak (21), le colonisateur anglais favorisait les musulmans par rapport aux juifs et aux chrétiens. Après l’indépendance de l’Irak en 1932, et bien qu’y ayant gardé des bases militaires, les Britanniques laissèrent massacrer un millier de chrétiens Assyriens en 1933-34. Londres adopta la même politique à l’égard des Juifs palestiniens.

Comment, dans les années 1950, l’indépendance imminente des colonies a-t-elle été perçue par les anciens dhimmis ?

La colonisation avait supprimé les souvenirs de l’état d’avilissement antérieur, d’autant plus que les juifs, mais surtout les chrétiens, voulaient s’intégrer au mouvement de modernisation et de laïcisation de leur pays amorcé avec la colonisation. Cet oubli explique la nostalgie juive des « temps heureux » dans les pays arabes où n’est évoquée que la période de la colonisation, mais non les discriminations de la dhimmitude.

L’amnésie est encore plus forte chez les chrétiens car elle se fonde sur un tabou politique qui attribue à la restauration de l’Etat d’Israël les persécutions des chrétiens dans les pays islamiques. Ce tabou commence à s’écorner depuis que j’ai démontré qu’elles émanent de la structure juridique et théologique de la dhimmitude établie depuis le VIIe siècle et maintenue quasi-inchangée dans certaines régions, ou atténuée au XIXe siècle dans l’empire ottoman, jusqu’à sa suppression par la colonisation.

Comme les indépendances s’accompagnèrent de guerres nationalistes de type jihadiste, elles réveillèrent les antagonismes religieux traditionnels contre les juifs et les chrétiens.

Les guerres arabes contre Israël provoquèrent des pogroms dans tous les pays arabes. L’indépendance de ceux-ci était liée à une réislamisation qui restaurait la haine religieuse.

Les juifs, donc, anticipaient des temps très difficiles et se préparaient à émigrer. La majorité d’ailleurs était profondément sioniste et voulait ardemment retourner dans la patrie juive historique enfin libérée. Mais l’Etat Israël, peuplé notamment de rescapés de la Shoah et qui venait de repousser les armées de cinq pays arabes, souffrait d’une grave crise économique. Cette situation de pénurie ne lui permettait pas de recevoir dans de bonnes conditions l’afflux de centaines de milliers de réfugiés totalement démunis. Il le fit dans des conditions très pénibles.

Comment vos études sur la dhimmitude ont-elles été reçues ?

Mes écrits, dès le début, suscitèrent une vive opposition. Mais j’ai toujours bénéficié des conseils de quelques amis universitaires. Au-delà de ce petit groupe très restreint auquel je dois beaucoup et de l’aide indéfectible de mon mari, mes écrits m’attirèrent beaucoup d’hostilité.

On me reprochait de nier le sort heureux des dhimmis et de lier les juifs et les chrétiens dans un statut commun. Ceci était un sacrilège contre la tendance politique pro-palestinienne des années 1970 en Europe qui visait à rapprocher les chrétiens et les musulmans dans un front uni contre Israël.

La guerre au Liban renforçait cette politique sur laquelle se fondait toute une stratégie euro-arabe antisioniste (Eurabia [22] ). Mon livre ne pouvait tomber à un pire moment.

On m’accusa d’arrière-pensées sionistes démoniaques pour avoir révélé en toute innocence une vérité vieille de 13 siècles, que l’on cachait obstinément au public afin d’attribuer à Israël, les persécutions infligées aux chrétiens par les musulmans. Cette dernière allégation était une façon de démontrer l’origine satanique d’Israël. Décrire un statut d’avilissement commun aux juifs et aux chrétiens inscrit dans la charîa et imposé durant treize siècles, constituait pour les antisionistes et leurs alliés un blasphème impardonnable.

Les thèses de l’universitaire américain Edward Said (23) triomphaient alors. Elles glorifiaient la supériorité et la tolérance de la civilisation islamique et infligeaient un sentiment de culpabilité aux Européens qui s’en délectaient.

Toute la politique euro-arabe d’union et de fusion méditerranéennes se bâtissait sur ces fondations ainsi que sur la diabolisation d’Israël. Mais, à l’époque, je l’ignorais et je ne comprenais ni la nature ni l’origine de l’ostracisme et de la haine qui me frappaient.

Et quel a été l’accueil de vos analyses dans le monde musulman ?

A ma connaissance, les quelques réactions dans le monde musulman furent toutes négatives, mais certains musulmans européens ont réagi très positivement.

Comment avez-vous réagi à ces réactions d’hostilité ?

Les réactions négatives ne me gênaient pas beaucoup car j’ai toujours été une iconoclaste solitaire, cherchant ma voie. Je ne me préoccupais pas particulièrement de mes détracteurs dont les arguments me semblaient très puérils.

Cette recherche débouchait sur un combat politique que je n’avais pas prévu. J’ignorais que je déchirais un tissu de mensonges opaques créés pour soutenir une idéologie politique, celle de la fusion du christianisme et de l’islam fondée sur la théologie de la libération palestinienne (24) et la destruction d’Israël.

C’était toute la structure idéologique, politique, culturelle d’Eurabia, mais je l’ignorais alors.

Vos écrits suscitent aussi l’estime de bien des penseurs…

Des réactions très positives s’élevèrent d’autres milieux.

A la publication du Dhimmi en 1980, je fus très fortement soutenue par le professeur Jacques Ellul (25) que je ne connaissais pas.

A Londres, mes écrits intéressèrent Robert Wistrich (26) qui n’était pas encore l’universitaire mondialement connu qu’il devînt. Il eut le courage de publier deux études dans le Wiener Bulletin malgré ses supérieurs. Je bénéficiais de l’aide amicale du professeur Paul Fenton et du soutien indéfectible de mon mari qui avait une formation d’historien et menait ses propres recherches sur les juifs du Maroc.

Je reçus aussi des éloges d’universitaires spécialistes de ce domaine, mais ces universitaires appartenaient à une génération de chercheurs qui précédait la politisation des études sur l’islam.

Des organisations chrétiennes évangéliques diffusèrent mes livres en grand nombre. Elles me soutinrent ainsi que des chrétiens dhimmis qui me procurèrent des documents et avec lesquels je pus discuter de ces problèmes. Ces chrétiens dhimmis m’encourageaient à poursuivre et m’étaient très reconnaissants de révéler leur histoire. Ils reprochaient à leur hiérarchie religieuse de la dissimuler.

Ce statut de dhimmitude est-il appliqué dans des pays musulmans en ce début du XXIe siècle ?

Malheureusement oui, avec plus ou moins de sévérité selon le degré de réintroduction de la charîa dans les lois du pays.

Les talibans l’appliquèrent à l’égard des Hindous, les coptes en Egypte continuent d’en souffrir ainsi que les chrétiens en Irak, en Iran, au Soudan, au Nigeria. Même la Turquie maintient certaines restrictions sur les lieux de culte.

La dhimmitude ne pourra pas changer tant que l’idéologie du jihad se maintiendra.


Site Internet de Bat Ye’or :

Photos : © DR
De haut en bas : le grand mufti de Jérusalem Amin al-Husseini s’entretient avec Adolf Hitler, et le grand  mufti de Jérusalem Amin al-Husseini s’entretient avec Nasser.


(1) Anne Matard-Bonucci, L'Italie fasciste et la persécution des Juifs. Perrin, 2007. 599 pages. ISBN : 9782262025403

(2) Organisation islamiste fondée par l’instituteur Hassan el-Banna en 1928. Dès 1935, elle entretient des contacts avec Amin al-Husseini, mufti de Jérusalem, et participe à la révolte arabe palestinienne de 1936. En 1945, une branche du mouvement est créée à Jérusalem par Saïd Ramadan. Yasser Arafat est membre des Frères musulmans en Egypte dans les années 1950. Formé en 1987, le Hamas (Mouvement de la résistance islamique) est une « aile des Frères musulmans en Palestine » (article 2 de sa charte, 1988).

(3) Il s’agit de l’alliance entre l’Allemagne nazie, l’Italie fasciste, et le Japon impérial.

(4) L’Angleterre occupa l’Egypte en 1882 tout en maintenant l’autorité nominale du Khédive, monarque soumis au sultan ottoman. En 1914 l’Egypte devint un protectorat britannique. En 1922, la Société des nations (SDN) confie au Royaume-Uni un mandat sur la Palestine pour y construire un Foyer national juif.

(5) En 1956, Nasser bloque le golfe d’Akaba, interdit aux navires israéliens de passer via le canal de Suez qu’il nationalise en juillet. Il met sous séquestre les biens de la compagnie du canal de Suez. La France, le Royaume-Uni et l’Etat d’Israël - harcelé par des fedayin à partir de l’Egypte - signent l’accord de Sèvres pour renverser Nasser et reprendre le contrôle du canal. Débutée en octobre, l’intervention militaire de ces trois pays s’annonce victorieuse quand, après la menace de l’URSS et sous la pression des Etats-Unis, elle prend fin en novembre. La FUNU I (Force onusienne d’urgence) est chargée de surveiller le retrait des forces occidentales et de s’interposer entre l’Egypte et l’Etat d’Israël.

(6) Albert Londres, Le Juif errant est arrivé. Ed; du Serpent à plumes, 2000. 295 pages. ISBN-13 : 978-2842612023
Matthias Küntzel, Jihad et haine des juifs, le lien troublant entre islamisme et nazisme à la racine du terrorisme international. Préface de Pierre-André Taguieff. L’œuvre éditions, 2009. 180 pages. ISBN : 978-2-35631-040-8
Martin Cüppers et Klaus-Michael Mallmann, Croissant fertile et croix gammée, le IIIe Reich, les Arabes et la Palestine. Traduit de l’allemand par Barbara Fontaine Ed. Verdier, 2009 . 352 pages. ISBN : 978-2-86432-591-8

(7) Les Juifs en Égypte. Éditions de l'Avenir, Genève, 1971. Traduit en hébreu par Aharon Amir, dans une édition revue et augmentée, sous le titre (romanisé) Yehudi Mitzraiyim, avec une préface de H.Z. Hirschberg. Maariv (Tel-Aviv, 1974). Publié avec le concours du ministère israélien de l'Éducation, de l'Organisation sépharade mondiale et du Congrès juif mondial (CJM).

(8) « Le facteur dhimmi dans l’exode des Juifs des pays arabes » (pp. 33-60), dans Shmuel Trigano (sous la direction), L’exclusion des Juifs des pays arabes : Aux sources du conflit israélo-arabe, In Press, 2003. 399 pages. ISBN 2-84835-011-3.
Jean-Pierre Allali, Les Réfugiés échangés. Séfarades-palestiniens. Ed. Jupéa, 2007. 168 pages.
Fortunée Dwek, Nonno un juif d’Egypte. L’Harmattan, 2006. 258 pages. ISBN : 2296009131.
Moïse Rahmani, L'exode oublié. Juifs des pays arabes. Edition Raphael, 2007. 438 pages. ISBN : 2877810704.
Nathan Weinstock, Une si longue présence, Comment le monde arabe a perdu ses Juifs, 1947-1967. Plon, 2008. ISBN : 2259204937.

(9) Association des juifs originaires d’Egypte (http://www.ajoe.org) et Association historique des juifs d’Egypte (http://www.hsje.org/homepage.htm).

(10) David G. Littman est un historien et militant des droits de l’homme. Il représente l’Association pour une éducation mondiale (AWE) et l’Union mondiale pour le judaïsme libéral (WUPJ, http://wupj.org) auprès de l’ONU à Genève (Suisse). http://www.dhimmitude.org/littman-biography.html

(11) Bat Ye'or :
Le Dhimmi : profil de l'opprimé en Orient et en Afrique du Nord depuis la conquête arabe. Préface de Jacques Ellul. Éditions Anthropos, Paris, 1980. 335 p. (ISBN 2-7157-0352-X).
Juifs et chrétiens sous l'islam : les dhimmis face au défi intégriste. Berg international, collection « Pensée politique et sciences sociales », Paris, 1994. 420 p. (ISBN 2-900269-91-1) et collection « Pensée politique et sciences sociales », réédition, sous le nouveau titre Face au Danger Intégriste, juifs et chrétiens sous l’islam, Paris, 2004. 420 p. (ISBN 2-911289-70-6)

(12) Les chrétientés d'Orient entre jihâd et dhimmitude : VIIe-XXe siècle. Préface de Jacques Ellul. Éditions du Cerf, collection « L'histoire à vif », Paris, 1991. 529 p. ISBN 2-204-04347-8.


(14) Béchir Gémayel est né dans une famille maronite en 1947, au Liban. En 1976, il crée la milice des forces libanaises au moment des viols et massacres des chrétiens vivant au Sud du Liban. Proche d’Israël, il est élu président du Liban en 1982, et quelques semaines plus tard, il est assassiné avec plusieurs membres de sa famille le 14 septembre 1982.

(15) Les chrétientés d’Orient entre jihâd et dhimmitude VIIe-XXe siècle à http://biblisem.net/historia/yeorchre.htm

(16) Le dar al-islam (maison de la soumission) se distingue du dar al-harb, composé de territoires à conquérir pour les soumettre à l’islam.

(17) Le 24 janvier 2006, à Londres, la Chambre des Communes a évoqué le « génocide oublié » des Assyriens. En 1915, les deux tiers des Assyriens vivant dans l'Empire ottoman ont été tués. Stephen Pound, membre du Parlement, a demandé la double reconnaissance par les gouvernements turc et britannique du génocide des Assyriens et des Arméniens en 1915. Il « a exhorté le gouvernement britannique à demander à l'Union européenne de faire de la reconnaissance de ce génocide la condition préalable à l'adhésion de la Turquie à l'UE. La Turquie nie ce génocide, appelé seyfo par les Assyriens, au cours duquel des personnes sont mortes de faim, de soif, sans aide médicale, violées, tuées à l'arme blanche, d'autres ont été prises comme esclaves, leurs identité et religion changées ». Source : Guysen International News, 1er février 2006.

(18) A noter le rôle de l’Alliance israélite universelle (AIU) à http://www.aiu.org/

Pour la situation des Juifs à cette époque, voir David G. Littman : « Quelques aspects de la condition de dhimmi : Juifs d'Afrique du Nord avant la colonisation », in Yod (Revue des études hébraïques et juives modernes et contemporaines, Publications orientalistes de France), octobre 1976, 3 ::22-52 (Genève, Avenir, 10 mai, 1997) ; « Les Juifs en Perse avant les Pahlevi », Les Temps Modernes, 395, juin 1979 (pp. 1910-35).


(20) Yves-Maxime Danan, Quelques observations sur « Les trois exils » de Benjamin Stora, 11 janvier 2007 à http://www.guysen.com/articles.php?sid=5435

(21) Le 2 avril 1941, Rashid Ali al-Gailani arrive au pouvoir à la suite d’un coup d’Etat militaire soutenu par l’Allemagne nazie et le mufti de Jérusalem Amin al-Husseini. Les 1er et 2 juin 1941, à Bagdad, 200 juifs furent assassinés et 2 000 blessés. Environ 900 maisons et des centaines de magasins juifs ont été détruites. Ce pogrom est appelé le farhoud.

(22) Bat Ye'or, Eurabia : L'axe Euro-Arabe. Ed. Jean-Cyrille Godefroy, 2006. 347 pages. ISBN : 2865531899.

(23) Professeur américain de littérature à l’université Columbia de New-York, Edward Saïd (1935-2003) est l’auteur de L’Orientalisme, l’Orient créé par l’Occident (Seuil, 1980). Il est à l’origine avec le chef d’orchestre Daniel Barenboïm de l’orchestre Divan occidento-oriental.
Michel Gurfinkiel, L'ascension et la chute d'Edward Saïd, RCJ, 10 octobre 1999 à http://www.upjf.org/detail.do?noArticle=5548&noCat=145&id_key=145&critere=ascension&rub=7

(24) Naissance d’une théologie chrétienne de la libération de la Palestine (p.14-p.18) et Les déchirures des chrétiens d’Orient (p.24-p.26), in L’Observatoire du monde juif, n° 6/7, juin 2003 à http://obs.monde.juif.free.fr/pdf/omj06-07.pdf

(25) Jacques Ellul (1912-1994) était un historien, théologien et sociologue français : http://www.ellul.org/ et http://www.jacques-ellul.org/

Cet article a été publié le 10 janvier 2010  puis le 13 juin 2013 à l'approche de la séance Un aller sans retour : l'exil des Juifs d'Egypte au Cercle Bernard Lazare, avec Paula Jacques et Tobie Nathan, le 13 juin 2013 à 20 h 30,  dans le cadre du Festival des Cultures Juives à Paris, les 13 et 31 juillet 2013, et - 9 mars 2015. Le 8 mars 2015, l'UPJF (Union des patrons Juifs de France) a remis le Prix du courage politique à Bat Ye'or ;
- 30 décembre 2015. Dans la nuit de Noël, à Lens et à Béziers (France), des musulmans ont protégé des églises lors de l'office de Noël. Le 26 décembre 2015, Robert Ménard, maire (proche du Front national) de Béziers, a déclaré : ""Ainsi donc la messe de Noël s'est tenue sous la prétendue 'protection' d'un groupe de musulmans dirigé par deux activistes connus pour leur engagement fondamentaliste et anti-israélien" ;
- 30 décembre 2015, 31 décembre 2016.

« L’aventure aérienne » par Jame’s Prunier


Peintre de l’Air, Jame’s Prunier a écrit une histoire précise, claire, articulée autour des principales étapes d’une aventure épique, avec l’Aéropostale, industrielle, avec les avionneurs et la constitution de pôles nationaux, puis continentaux, technologique, par des innovations capitales (réacteur, cabine pressurisée, etc.), culturelle (livres, films), sportive, avec les records, et humaine avec les « fous volants ». Ce 29 décembre 2017, Arte diffuse L’Étoffe des héros (1983), réalisé par Philip Kaufman d'après un livre de américain Tom Wolfe, avec Fred Ward, Dennis Quaid, Ed Harris, Scott Glenn, Sam Shepard, Barbara Hershey, Lance Henriksen, Veronica Cartwright.

« Images inconnues de l’aviation » de Daniel Costelle
« Le ciel en héritage » de Patrick Guérin et Gérard Maoui
« L’aventure aérienne » par Jame’s Prunier
« Hélène Boucher, la fiancée de l’air » de Bernard Marck
« Mermoz » par Catherine Herszberg et Anne Proenza


Talentueux peintre de l’Air, Jame’s Prunier a écrit une histoire précise, claire, articulée autour des principales étapes d’une aventure épique, avec l’Aéropostale, industrielle, avec les avionneurs et la constitution de pôles nationaux, puis continentaux, technologique, par des innovations capitales (réacteur, cabine pressurisée, etc.), culturelle (livres, films, chansons), sportive, avec les records, et humaine avec les « fous volants » qui ont fait rêver tant d'enfants et d'adultes.

Le tout sur fond de réglementations croissantes, avec l’IATA (Association internationale de transport aérien) et l’OACI (Organisation de l'aviation civile internationale).

Une iconographie riche et variée l’illustre : timbres-postes, gouaches, extraits de journaux, dessins, etc.

Sans viser l’exhaustivité, l’auteur Jame’s Prunier décrit la rivalité avion/hydravion qui s’achèvera au profit du premier.

On peut regretter qu’il n’ait pas insisté davantage sur le rôle déterminant de l’aviation dans l’issue de guerres, telle la bataille d’Angleterre, ou l’essor de l’hélicoptère.

Le Baron rouge
Arte diffusa les 1er et 22 mars 2016 Le Baron rouge. Manfred von Richthofen (Der Rote Baron - Manfred von Richthofen), documentaire de Peter Moers : "Né en 1892 dans une famille de hobereaux prussiens, Manfred von Richthofen devient pilote de chasse en 1915 après une brève instruction. Il excelle très vite dans les combats aériens. D'abord aux commandes d'appareils Albatros, il passe ensuite à un Fokker qu'il fait peindre en... rouge. Après quatre-vingts victoires homologuées, le "Baron rouge" est abattu le 21 avril 1918, soit par un avion canadien, soit par un tir provenant des tranchées de la Somme. Un membre de son escadrille, un certain Hermann Göring, convaincra la mère du défunt de publier le journal de guerre de Manfred, dont il a lui-même rédigé la préface. As de l'aviation allemande durant la Première Guerre mondiale, Manfred von Richthofen fut adulé par le Kaiser puis par les nazis, avant qu'il ne devienne en Allemagne l'incarnation du guerrier exemplaire. Les recherches de l'historien Joachim Castan montrent que la personnalité du "Baron rouge" fut pourtant moins reluisante que son mythe : ambition dévorante, manque de scrupules, obsession de la chasse à l'homme qui l'amène à être impitoyable avec ses adversaires... L'historien démonte parfaitement la façon dont le mythe s'est construit. Il a eu accès à des archives inédites de la famille, notamment au journal intime de la mère de Richthofen, qui ne tenait pas son fils en haute estime. Joachim Castan s'étonne aussi de ce que de nos jours la Bundeswehr et l'Otan continuent de glorifier le souvenir du Baron rouge".

Charles Lindbergh
Dans le cadre de Mystères d'archives, Arte a diffusé les 17 et 24 novembre et 3 décembre 2015 1927. La traversée de l'Atlantique de Lindbergh (27 min) : "Juin 1927. Le jeune aviateur Charles Lindbergh traverse l'Atlantique à bord de son Spirit of St. Louis, allant de New York à Paris en trente-trois heures et demie. En quelques semaines, les caméras et la presse font du jeune homme timide et discret un héros mondial. La machine médiatique s'emballe en Europe comme aux États-Unis. Pourtant, il n'était pas le premier à avoir traversé l'Atlantique en avion..."

L’Étoffe des héros
Ce 29 décembre 2017, Arte diffuse L’Étoffe des héros (1983), réalisé par Philip Kaufman d'après un livre de américain Tom Wolfe, avec Fred Ward, Dennis Quaid, Ed Harris, Scott Glenn, Sam Shepard, Barbara Hershey, Lance Henriksen, Veronica Cartwright.
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"À la fin des années 1950, les États-Unis se lancent dans la conquête spatiale... Portée par une brochette de comédiens charismatiques (dont Ed Harris, Dennis Quaid et Sam Shepard, récemment disparu), une fresque à grand spectacle, récompensée par quatre Oscars".

"À la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'US Air Force mène dans une base du désert californien des essais sur un avion capable de voler à une vitesse supersonique. Après la mort de plusieurs pilotes, le vétéran Chuck Yeager réalise l'exploit de franchir le mur du son. Lorsqu'en 1957 l'Union soviétique lance son premier Spoutnik, une course contre la montre s'engage aux États-Unis. Mis sur pied par la Nasa, le programme Mercury doit permettre d'envoyer dans l'espace un équipage américain. Les sélections débutent pour choisir les "têtes brûlées" qui participeront, au péril de leur vie, à l'aventure…"


"Déroulés sur un peu plus de quinze ans, ces premiers pas de la conquête spatiale américaine sont racontés à la manière d'une épopée tumultueuse. S'attachant autant à la vie privée des intrépides pilotes qu'aux dangers qu'ils bravent au quotidien, Philip Kaufman n'occulte rien des prouesses et des défis technologiques relevés dans la sueur et les larmes. Il ne laisse pas non plus dans l'ombre les méandres de la politique et le grand barnum médiatique qui transforme ces pionniers de l'aéronautique en héros de la nation. Adaptée d'un roman éponyme de Tom Wolfe et servie par des comédiens charismatiques (Sam Shepard, que le film révéla comme acteur, mais aussi Ed Harris, Dennis Quaid…), une fresque de très haute volée".

Jame’s Prunier, L’aventure aérienne. Préface de Serge Dassault. La Poste, 2000. 90 pages. ISBN : 2-913763-05-7

 L’Étoffe des héros (1983), réalisé par Philip Kaufman 
D'après un livre de américain Tom Wolfe
Avec Fred Ward, Dennis Quaid, Ed Harris, Scott Glenn, Sam Shepard, Barbara Hershey, Lance Henriksen, Veronica Cartwright
Visuels
Scène du film : Le retour triomphant des astronautes.
Présentation du casting : Fred Ward, Dennis Quaid, Scott Paulin, Ed Harris...
© Warner Bros

A lire sur ce blog :
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Articles in English
Cet article a été publié par Aviasport et sur ce blog le 28 novembre 2010, et le :
- 27 janvier 2014. Histoire a diffusé le 27 janvier 2014 Les pionniers de l'aviation ;
- 21 avril 2015 : Histoire diffusa les 21 avril et 1er mai 2015  Les pionniers de l'aviation ;
- 1er mars 2016.

vendredi 29 décembre 2017

Le renouveau des magasins de jouets (1/2)


Ce sont des antres magiques, sources d’émerveillement pour grands et petits. Loin d’avoir disparu avec l’avènement des hypermarchés ou des grandes surfaces spécialisées, les magasins de jouets de quartier ont changé de stratégie pour survivre. Enquête réalisée fin 1998 (photos : 2009).

Après avoir cherché en vain dans des grandes surfaces un beau château fort - un cadeau qu’elle a suggéré à son fils - une mère trentenaire entre à la Maison Savignac (Paris, 5e arr.). Elle se fixe vite sur un modèle composé d’éléments en bois à combiner. Mais, avant de payer, elle demande à la commerçante, Sylvie Savignac, de mettre de côté ce jouet pendant quelques heures, jusqu'à l’arrivée de son mari. Une demi-heure plus tard, Monsieur arrive avec son épouse et remarque immédiatement un détail important qui avait échappé à la gent féminine : l’absence d’un donjon, lieu des duels évoqués par la littérature et le cinéma. Après quelques tergiversations, et sans que la responsable pousse à l’achat, il approuve le choix de son épouse.

« Je ne sais plus quoi offrir à mes petits-enfants. Ils ont tout ! », soupire une Mamy à Gisèle Piéchaud, la volubile gérante du Dragon savant (Paris, 19e arr.), magasin de jouets, livres, K7 audio et CD pour l’enfance. En décembre, cette ancienne institutrice édite en un court dépliant des « conseils éclairés » pour une adéquation judicieuse entre l’âge de l’enfant et son cadeau.

Deuxième marché d’Europe après l’Allemagne, la France réalise en 1997 un chiffre d’affaires de 16,4 milliards de francs (+4,1% par rapport à 1996), dont 18,3% pour les jeux vidéo, un secteur en essor constant (Source : NPD-Eurotoys).

Combien de détaillants de jouets en France ? Sur trois mille points de vente-jouets (buralistes, librairies), la Chambre Syndicale des Détaillants (CSD) en recense un millier, soit moitié moins qu’il y a vingt ans. C’est un nombre en voie de stabilisation, non exhaustif (sept mille selon certains) et à comparer aux quatre mille magasins italiens, indépendants ou organisés en chaînes. 

Les « spécialistes jouets » regroupent les Grandes Surfaces Spécialisées (GSS) - dont Toys « R » Us (44 magasins de 2 500 m²) soit 12% du marché -, les boutiques liées à des chaînes ou groupements d’achats et les magasins indépendants. Majoritaires il y a vingt ans, ils assurent 28 % de la distribution des jouets, derrière les hypermarchés et les supermarchés (51% en moyenne annuelle et plus de 70% pour décembre), et devant la vente par correspondance (VPC : 6%). Cette prépondérance des Grandes Surfaces Alimentaires (GSA) est une spécificité française - 24% en moyenne européenne. Si la part des commerçants indépendants ou organisés en chaînes est importante en Espagne et en Italie (35-40%), près de 50% du chiffre d’affaires allemand sont réalisés en 1996 par les boutiques spécialisées (37,3%), premier circuit de distribution, et les GSS (12,1%).

Ce sont les magasins indépendants généralistes (peluches, produits sous licence) qui sont le plus fragilisés car ils peinent à se démarquer de l’offre similaire et moins chère des GSA ou des GSS et manquent parfois de moyens pour moderniser les boutiques. Certains se regroupent (270 magasins JouéClub/GIE GRIFE) ou s’affilient à des chaînes volontaires (85 magasins Joupi et MegaJoupi/grossiste Gueydon), un procédé qui conjugue « un soutien logistique et des incitations », une communication forte (partenariats télévisés, magazine, catalogues ciblés) ainsi qu’une contrepartie (redevance annuelle, approvisionnement partiel auprès du grossiste). Des enseignes optent d’emblée pour un développement succursaliste.

C’est le cas de La Grande Récré avec ses 43 magasins généralistes en centre ville, en centre commercial et en zone d’activité (900 m²), ou de Picwic dont les six magasins (1 500 m²), en périphérie de villes, référencent jeux, jouets et activités manuelles.

Pour se différencier, certaines boutiques indépendantes privilégient des articles en matériaux naturels (bois, tissus), des produits classiques (cerfs-volants, maquettes et modélisme), des jeux modernes (électroniques) ou des jouets anciens (poupées de collection). Avec un effectif variant de 1 à 4 salariés (petits magasins) à plus d’un millier (chaînes), c’est une activité souvent peu rentable. Un magasin en centre ville réalise un chiffre d’affaires moyen de 1,1 million de F (1997), avec selon la CSD une pointe de 12-13 millions.

« Pour les fabricants, les magasins présentent deux avantages : de belles vitrines et des démonstrateurs, à peu de frais, de produits nouveaux. Connu par le bouche à oreille, le jouet va ensuite dans la grande distribution. Il fait alors l’objet de campagnes de publicité. Ce sont les détaillants qui ont lancé la poupée Barbie en France », explique Jacques Cordier, président de la CSD. Mais « sauf rare exclusivité accordée à une chaîne, nous lançons un produit dans tous les circuits à la fois pour lui assurer une diffusion, une visibilité, maximales. Suivent des campagnes de publicité télévisuelle et les actions de promotion » tempère Véronique Louchart, responsable du trend marketing chez Hasbro France (Hasbro est le deuxième fabricant mondial de jouets après Mattel). Pionniers et soutiens de petits fabricants, les détaillants indépendants nouent des liens sur la durée, pour des quantités nécessairement faibles. Quand un de ces partenaires est attiré par la grande distribution (commandes en nombre élevé), cette relation initiale cesse parfois car les détaillants, amers, peuvent difficilement s’aligner sur les prix de leur rivale.

Pour s’approvisionner, les détaillants fréquentent les salons du jouet et du modélisme de Paris et, le plus important, celui de Nuremberg - dont le coût de présence (6 000 F) est prohibitif pour certains. Dans l’espoir de rencontrer de jeunes fabricants ou de découvrir des objets artisanaux extra-ordinaires, ils vont aussi à ceux consacrés aux arts de la table ou à la maison.

Dans la ligne de mire des détaillants, quatre cibles accusées de concurrence déloyale par le dumping ou par des produits d’appel : des GSA, parfois une GSS, de grands magasins et des vépécistes. En 1997, la Direction de la Concurrence, de la Consommation et de la Répression des Fraudes (DCCRF) a constaté « à l’approche des fêtes de fin d’année, période propice aux achats, une augmentation des pratiques déloyales, de faible ampleur et résultant souvent d’ignorance de la réglementation ». Elle a dressé 49 procès-verbaux, surtout à la grande distribution, contre 35 en 1996. En tête des infractions : « les reventes à perte (29). Suivent la publicité mensongère - rares indisponibilités de produits proposés dans les catalogues - et des atteintes à la publicité des prix, à l’information du consommateur et à la période des soldes ». Faute de statistiques de la DCCRF sur les suites contentieuses, on peut indiquer que la CSD a obtenu en 1997 la condamnation de quinze auteurs de ces actes délictueux. Cependant, la DCCRF relève « un certain assainissement des pratiques commerciales », surtout grâce à la loi Galland (1996) qui accroît les moyens de contrôle et les sanctions. Mais des ventes presque à prix coûtant sur de rares articles communs alimentent la méfiance de clients à l’égard de boutiquiers jugés « voleurs ». A ceux-ci de justifier, avec calme et patience, à des clients courroucés, leurs prix par la qualité et la multiplicité des services, le poids des charges et des impôts - une antienne entonnée par nombre d’exploitants. Avec des marges serrées, ils assurent des prix de vente modiques ou en baisse en réduisant leurs coûts par des achats directs auprès des fabricants, par des commandes groupées avec des collègues pour éluder des seuils minimaux ou des frets onéreux, voire par le recours aux apprentis.

La forte saisonnalité et un cœur de cible réduit
Pour les distributeurs et les fabricants, les problèmes principaux sont la forte saisonnalité et une sortie des enfants du monde du jouet de plus en plus précoce.

Si l’Espagne concentre 80% des achats de jouets pour les fêtes entre Noël et les rois Mages, la France enregistre 75% des achats, de plus en plus tardifs, sur le dernier trimestre. Dans l’hexagone, 60% des ventes de jouets sont effectuées pour la Noël, contre 39% en Allemagne, 42% en Italie et 56% en Grande-Bretagne. Et, en plus d’un Noël très fêté et des cadeaux du « Père Basile » offerts le 31 décembre à minuit, les enfants grecs reçoivent ceux de leurs parents, « nono » (parrain) et nonas (marraines) à Pâques.

Aucune campagne de sensibilisation des fédérations françaises de jouets n’a pu désaisonnaliser le jouet. Peut-être parce que Noël est présentée ou perçue comme la fête primordiale et de tous, quelle que soit la religion. De plus, avec le jouet, les Français semblent entretenir un rapport plus froid, éprouver un plaisir plus distant : il faut un motif pour l’offrir. Ainsi, les trois quarts des jouets sont offerts pour Noël et les anniversaires.

Aussi, l’industrie du jouet s’attelle à changer les motivations des consommateurs. Par exemple, en multipliant les occasions d’achats (un bon carnet scolaire) et en insistant sur le rôle essentiel du jouet dans le développement de l’enfant. C’est sur ce potentiel d’essor qu’elle mise. Car, à terme, c’est le CD-Rom ou le jeu vidéo qui risquent de concurrencer le jouet. Le rêve de fabricants de vidéo games... Mais la catastrophe pour l’économie du jouet !

Heureusement, Noël est encore associé au jouet... Si selon la CSD des boutiques généralistes assurent 45 à 60% de leurs chiffres d’affaires dans les 45 jours avant Noël, des GSS affirment réaliser de 40 à 50 % de leurs résultats au cours du dernier trimestre, et les boutiquiers parisiens interviewés avancent des taux moins élevés pour décembre (20-30%).

De plus, certaines périodes de cadeaux ont disparu - début janvier - ou ont décliné comme Pâques, une fête plus précieuse pour les chocolatiers. Mais, l’année est ponctuée par d’autres occasions de cadeaux : les anniversaires, les fêtes, les goûters ou les naissances - « les proches offrent parfois un voilier pour décorer la chambre du bébé », constate Sophie Héral (Le Bonhomme de Bois, Paris 8e arr.).

« Vers 1985, on quittait les jouets vers l’âge de 10 ans », note Jean-Louis Berchet, président de la Fédération Française des Industries Jouet-Puériculture (FJP). De la naissance à 8 ans, un peu plus tard pour les filles : le cœur de cible des moins de 12 ans est très limité pour les détaillants. Pourquoi ? Ere du multimédia, volonté des enfants de marquer par l’abandon des jouets leurs passages vers la préadolescence, maturité plus précoce et évolution de leurs goûts (attrait surtout des garçons pour les jeux électroniques), substitution d’autres achats (chaussures ou vêtements de marque) et loisirs (sport, CD), accélération de cette sortie par des cadeaux parentaux en avance par rapport à l’âge des enfants, hâte des adultes de voir grandir les enfants et souci de mieux les armer pour l’avenir par d’autres apprentissages ou découvertes (ordinateurs familiaux avec accès à Internet, CD-Roms ludiques ou éducatifs), etc.

Pour séduire les plus grands, les jeux de société, de construction ou de récréation - vogue récente des Yo-Yos automatiques -, les livres, les farces et attrapes, les miniatures ou la papeterie (carterie, posters) complètent chez des magasins indépendants un assortiment qui se veut original et divers - donc requière des stocks importants - et doit être renouvelé régulièrement pour toujours surprendre. Chez des GSS et les groupements d’achats, l’offre s’élargit aussi aux ordinateurs éducatifs, caméras numériques, consoles, manettes, jeux et cassettes vidéo, ainsi qu’au multimédia. Un pas qu’hésitent à franchir de petits commerçants en raison de ses coûts. Sauf s’ils s’y spécialisent...

En 1997, les Français ont consacré 1 220 F (188 euros) par enfant de moins de 14 ans et par an, pour une moyenne européenne de 170 Euros. Ce montant est de 1 062 F hors vidéo et de 1 446 F pour les enfants de moins de 8 ans. Selon la FJP, ce budget a augmenté jusqu’en 1995. Il stagne relativement en ce qui concerne le jouet traditionnel et devrait atteindre 1 300 F en 1998. S’il dépasse celui des Espagnols (727 F en 1995), il reste similaire à celui des Allemands ou des Anglais.

Mais avec une dépense proche, les Français offrent moins de jouets par an par enfant (11) que leurs voisins d’outre-Rhin ou d’outre-Manche (14 à 15), surtout lors des anniversaires (2 contre 4). En France, le prix moyen de l’article acheté s’élève à 58 F, hors saison dans les GSA, et à 76 F en permanent dans les GSS. Si les premiers bénéficient de la proximité, d’un trafic hebdomadaire, et d’achats d’impulsion, multiples et à bas prix, les secondes présentent un choix large toute l’année, mais ont une fréquentation irrégulière (Etude du groupe Hasbro France en juin 1998). Chez les boutiquiers interviewés, le budget moyen d’achats d’un client s’élève à 150 F, avec un plancher de 80 F, et de rares mois « creux ».

La crise économique ? La plupart des détaillants affirment ne pas la sentir chez leurs clients : « Les gens se privent pour eux, mais pas pour leurs enfants », résume Brigitte Oualid (L’Ourson en bois, Paris 12e arr.). Pourtant les effets de la crise et l’endettement des parents affleurent dans les comportements de clients : achats plus réfléchis, marchandage de prix très vite, demande de devis avant un achat global important, parfois diminution de moitié sur dix ans du panier moyen consacré aux jouets, impatience si l’article manque et visite d’autres points de vente ou recherche de jouets éducatifs - une demande que l’on enregistre aussi à l’étranger (Royaume-Uni). « Les clients n’ont pas de dignité. Ils nous demandent informations et conseils sur des jouets avant de les commander en VPC », maugréent des gérants.

C’est un jouet « beau, ludique, solide, et... éducatif » que cherchent les clients. « L’élément éducatif est intrinsèque au jouet en bois », juge Gail Charon (Mystère et jouets, Paris 8e arr.). « Pour les adultes, un jouet éducatif a une relation directe avec ce qu’on apprend à l’école : lire, écrire et compter », définit Franck Mathais, directeur marketing de La Grande Récré. « Des grands-parents sont effarés de voir que leurs petits-enfants ignorent les départements français. Alors, ils achètent des cartes de France en puzzles », confie Christine Delasalle (Le Paquebot Normandie, Paris 13e arr.). « Mais pour un tout-petit, tout est éducatif : articuler un pantin en tirant sur sa ficelle ou appuyer sur un bouton pour faire démarrer une voiture. Apprendre ensuite à assembler des éléments par couleurs ou par formes, c’est aussi éducatif », complète Amandine Rajau (Tant que le loup n’y est pas, Paris 17e arr.).

Quant aux parents, « ils sont sûrs d’avoir enfanté des génies », observent des détaillants amusés. C’est une certitude, mêlée parfois à « une peur de l’avenir, une obsession de la réussite » qui incitent nombre de géniteurs à anticiper la maturité de leurs enfants. Au risque de déconvenues ou de disparition du plaisir de découvrir un jouet offert trop tôt. Tout le travail du commerçant est alors d’orienter avec tact vers un jouet plus adapté à l’enfant. Un moyen aussi d’éviter de perdre un client. Bien sûr, par essence, le jouet contribue à l’épanouissement sensoriel, moteur, affectif et intellectuel de l’enfant. Mais tout imprégnés de la pensée de Montaigne - « le jeu devrait être considéré comme l’activité la plus sérieuse des enfants » -, certains parents oublient l’aspect divertissement pur, sans finalité, du jouet.

Le jouet en bois
Depuis une quinzaine d’années, des magasins d’une surface d’environ 70 m² sont apparus, animant les centres villes dans un créneau alors peu mis en valeur par des GSS : « le jouet en bois » français (Franche-Comté, Rhône-Alpes), allemand, scandinave, etc.

Dans une ère de retour aux valeurs traditionnelles et écologiques,  c’est sur cette niche que se sont aussi placées des boutiques d’articles pour la maison incluant jeux et jouets dans une offre d’un style de vie naturel (Territoire, Nature & découvertes).

Un quartier commercial ou touristique, la proximité de parcs ou d’écoles, un écho dans des guides (Paris pas cher, le Paris des tout-petits, Le Petit-Futé, L’Introuvable) ou dans la presse : tels sont les espoirs des exploitants pour asseoir leur notoriété. Leurs enseignes évoquent le fantastique ou le réel, jouent sur la nostalgie ou la curiosité de passants parfois inhibés à entrer, adressent un clin d’œil littéraire (Les Amis d’Alice, Paris 14e arr.) aux petits et aux grands, ou reprennent des expressions enfantines.

Puzzles, fermes, poupées, mobiles, chevaux de bois, doudous, échasses, xylophones, bouliers, cordes à sauter, activités manuelles, osselets, déguisements, toupies, porteurs, marionnettes, tableaux d’éveil, balles, perles, jeux de société ou de construction... On y trouve de tout. A tous les prix, à partir de 1 F la bille. Et dans une ambiance parfois surannée, dans un décor chaleureux, souvent clair et à dominante de bois.

Pour séduire et conserver la clientèle, les commerçants, peu ou partiellement informatisés en raison des coûts, renouvellent leur assortiment et des vitrines attrayantes, souvent basses, pour tous les chalands, dont les enfants, premiers prescripteurs dès 2,5 ans-3 ans. Développent leurs atouts primordiaux : l’information, le conseil et la proximité. Proposent souvent des cartes de fidélité. Echangent sans tickets. Multiplient les détails qui sont autant d’attentions appréciées. Soignent leur service après-vente : réparation, montage. Livrent gratuitement. Ou adressent des mailings très ciblés en basse saison lors de promotions.


Avec une centaine de fournisseurs avancés, ces détaillants se démarquent nettement de GSA ou de GSS par une offre originale et présentée différemment - à hauteur humaine et déballée et pas en linéaires monotones et impressionnants -, parfois dans des bric-à-brac invitant à fouiner et à manipuler. Entre magasins de jouets de quartier, ils se distinguent par leur âme et leurs choix artistiques (couleurs primaires, pastels ou camaïeux) dans une gamme de produits parfois identiques (sacs-jouets, mobiles). Et au fil des ans, des enseignes ont essaimé à Paris et dans ses environs : Le Ciel est à tout le monde, Si tu veux, Le Bonhomme de Bois ou Tant que le loup n’y est pas.

C’est un monde largement féminisé dans ses responsables ou ses vendeuses, et dans sa clientèle, de quartier ou de province, dotée d’une « ouverture culturelle, plus que d’une aisance financière ». S’y côtoient enfants et adolescents, mères de famille en semaine, pères le week-end pour confirmer un achat important, collectivités - crèches, écoles, hôpitaux -, proches des parents, pédiatres et psys cherchant à représenter une famille par des figurines ou des peluches, bénévoles préférant des jouets calmants pour des enfants hospitalisés, etc... Aux achats de compensation de mères très actives - observés par plus de la moitié des détaillants interrogés - peuvent s’apparenter ceux de « sèche-pleurs », des babioles, par des pères très occupés et partageant un moment de détente avec leurs enfants.

Les magasins, sources d’inspiration
Les boutiques indépendantes seraient-elles devenues un modèle pour des grossistes, des GSS ou des chaînes de magasins ? A entendre les responsables de ceux-ci évoquer leur évolution vers des services additionnels (paquets-cadeaux personnalisés pour les comités d’entreprises), des espaces fragmentés en univers spécifiques, aisément repérables et plus conviviaux, avec un mobilier spécifique (bas) et « un esprit boutique », on pourrait le croire.

C’est une orientation un peu à l’image de « Si tu veux », un concept forgé par Madeleine Deny en 1981. Ses deux « magasins de mode » (Paris, 1er et 6e arr.) de 70 m² sont agencés en une huitaine d’aires spécialisées (livres, déguisements, magie, etc...) que l’enfant peut s’approprier en jouant avec (pont), en s’isolant (« niches à bouquins ») ou en manipulant des articles bien rangés. Vers 1983, pour satisfaire une clientèle provinciale, cette ancienne décoratrice de théâtre lance le premier catalogue de VPC de « jouets créatifs ». Une action qu’autorise une gamme de 500 articles (80% créés par l’exploitante ou exclusifs) - une peccadille comparée au millier de références avancées par des magasins spécialisés et surtout aux dix mille des GSS. Il y a aussi des jouets conçus pour une utilisation plus aisée par les enfants - « kit marmiton » avec ustensiles et recette - ou des packs thématiques pour anniversaires et fêtes ainsi que des formules attractives : ateliers cuisine, bricolage ou jeux.

Des initiatives multiples qui requièrent une organisation rigoureuse et entretiennent la relation des enfants ainsi que des adultes avec le magasin et les fidélisent. Et qui complètent celles de son grand voisin près du jardin du Luxembourg : la FNAC Junior.

Inaugurée à l’été 1997, la FNAC Junior fait partie du groupe Pinault Printemps Redoute (PPR) qui a racheté en janvier 1998 Eveil et Jeux, leader dans la VPC de jeux éducatifs (2-14 ans). Ses trois « lieux de vie » (300 m²) à la signalétique didactique sont structurés en six « univers thématiques, à hauteur d’enfants et colorés (découvrir et explorer, faire et créer, se divertir, etc.) Ils proposent des animations (ateliers créatifs, spectacles, initiations au multimédia), des services (billetterie, carte) et une offre de 6 000 références » (jeux, jouets, livres, vidéos, CD), surtout éducative et moderne (CD-Roms, accès à Internet) et destinée aux plus de 7 ans, des clients autonomes.

C’est chez Toys « R » Us que la mutation est la plus nette. Exeunt ses deux piliers : le libre-service et l’offre complète ! Abandonné le « concept 2 000 » ! A l’automne 1998, cette enseigne a remodelé six magasins par des linéaires mieux signalés, réduit ses stocks et ses références permanentes (de 18 000 à 11 000 en un an), conçu un guide pour les parents, et dédié des espaces particuliers au multimédia et à la puériculture dotés de « vendeurs-conseils » ainsi qu’aux articles ludo-éducatifs (Libre Service Actualité, n°1 610, 10 décembre 1998).

Quant à La Grande Récré, elle « décline son concept, fondé sur l’aspect festif et ludique, en fractionnant l’espace par types de collections et par univers repérables et segmentés : Miss Récré, CyberRécré et Récré en fête ».

Comme Joupi-MegaJoupi et Picwic, elle distribue son catalogue dans ses magasins et dans les boîtes aux lettres de leurs zones d’achalandise.  Alors que JouéClub a utilisé en 1996 la VPC pour « redynamiser le groupement dans un contexte de stagnation du marché » et parie aussi sur le commerce électronique (catalogue sur Internet).

En fait, toutes ces stratégies marketing tiennent compte aussi de l’importance du marché des moins de 14 ans (environ 11,23 millions) et « des caractéristiques dominantes de la consommation dans les années à venir : recherche de plaisir dans l’acte d’achat - par la qualité du contact humain, l’ambiance du magasin, la séduction des articles -, attrait pour les produits liés à la famille - point d’ancrage essentiel -, à la maison et à la tradition, souci de préserver l’équilibre, le bien-être et les chances d’avenir des enfants, demande de preuve de la valeur d’échange ou d’usage des produits, sensibilité importante mais non décisive aux prix, exigence de simplicité et clarté pédagogique de l’offre, attente d’un savoir utile qui épanouisse l’esprit et fabrique des individus complets, revalorisation des métiers manuels, etc. »

C’est dans ce contexte que s’est implantée en avril 1998, en centre commercial (Belle-Epine), Apache (750 m²). Cette enseigne propose des « services (ateliers créatifs, carte) et tous produits, hors vêtements, pour les 3-12 ans qui y accèdent par un passage secret... »

En France, un jouet sur huit est acheté pour des adultes, contre un quart en Allemagne : modélisme, jeux de société, peluches, miniatures pour les architectes, les publicitaires ou les heureux possesseurs de nombreuses voitures qui peuvent les visualiser, aisément mais à échelle réduite, dans leur salon, etc. Si les adultes sont plus difficiles à séduire que les juniors, ils forment un segment porteur (articles ludiques et festifs) et à attirer en vendant du rêve, en misant sur leur volonté de former les goûts des enfants ou en tablant sur leurs souvenirs, parfois des frustrations, d’enfance.

De jouet d’enfant, le chemin de fer est devenu surtout un hobby d’adultes passionnés, souvent des cinquantenaires exerçant une profession libérale ou des retraités ayant temps et moyens financiers. « Les enfants ne connaissent pas le train. Ils ne parlent que du « tégévé » », remarque Lucien Dumazeau, le truculent gérant du Pullman (Paris, 9e arr.). Pour lui, cet « attachement au modélisme ferroviaire est plus saxon que méditerranéen ». Au 7e ou 8e rang européen, le marché français s’est contracté avec l’avènement des jeux électroniques vers 1980, mais « frémit » depuis 1992. Relayant les fabricants, les détaillants misent sur de nouvelles technologies associant le chemin de fer traditionnel à l’électronique et à l’informatique (système Digital). Une alliance qui en accroît le caractère ludique et varié.

Le problème de la relève se pose moins pour les maquettes d’avions - séduisant les férus, adolescents aspirant à devenir pilotes et navigants - et le cerf-volant, jeu et sport. Alors que le cerf-volant monofil statique n’est plus à la mode, le dirigeable à deux ou quatre fils est en vogue depuis près de dix ans. En forme de delta, ce cerf-volant bidirectionnel séduit par ses figures évoluées et esthétiques (ballets). Mais le marché stagne car les cerfs-volistes sont bien équipés.

« Le cerf-volant a bénéficié des innovations technologiques (nouveaux tissus, carbones, fibres), mais sans devenir une vraie discipline sportive faute d’une organisation rassemblant des clubs épars. Les cerfs-volistes pratiquent ce sport seuls. Ils n’arrivent pas à progresser [car il manque des écoles de pilotage ou de fabrication]. Alors ils s’ennuient », diagnostique Catherine Werlé (Le Ciel est à tout le monde, Paris 5e arr.). Mais, dans l’attente de nouveautés, le cerf-volant de traction est prisé pour son adaptation sur les buggies ou rollers...

L’avenir ? Si certains commerçants envisagent sereinement l’euro (fin des commissions bancaires de conversion, double caisse indispensable dans les zones touristiques), d’autres redoutent la possibilité pour les clients de comparer dans des revues spécialisées des prix de pays aux charges et aux taux de TVA inférieurs. Mais, rythmé par les salons du jouet de Paris et de Nuremberg, ainsi que le Mondial maquette modèle réduit ou le Salon des jeux (3-11 avril 1999), le futur sera toujours composé, pour les exploitants, de journées de présence de dix heures - déballage, étiquetage et mise en place des jouets, accueil de la clientèle, infléchissement de certaines indications d’âge des fabricants - pour une rémunération rarement supérieure au SMIC, parfois perçue avec retard et avec une activité additionnelle indispensable (ébénisterie).

« Le jouet de bois représentait une niche il y a dix ans. Nous étions alors très peu à rapporter du Salon de Nuremberg des jouets originaux de marques inconnues. Maintenant, ces articles sont repris partout. Il faut trouver autre chose », prédit Jean-Pierre Lazerges (Au marchand de rêve, Paris 17e arr.). Mais quoi ? Vraisemblablement, une offre toujours différenciée et renouvelée, une ouverture vers d’autres classes d’âge, une double attention aux demandes des clients et aux innovations des fabricants, une image de marque soignée, une ambiance chaleureuse et une politique de services maximale, peut-être la spécialisation, la valorisation des fêtes hors Noël sans dénaturer les boutiques (succès croissant de Halloween), etc.

Dans un marché où même les géants comme Toys « R » Us sont ébranlés - fermeture prochaine de 50 sites en Europe, dont six en France -, les spécialistes-jouets ressemblent à Ernest, l’ourson funambule cycliste de la maison Savignac. Mais lui sait toujours se rattraper quand il chute...

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Cet article a été publié dans le numéro de mai 1999 du Bulletin d’information de la Chambre syndicale nationale interprofessionnelle des commerçants détaillants en jeux, jouets, modélisme et puérinalité.
Il a été publié dans ce blog le 27 décembre 2009, puis les 22 décembre 2011, 24 décembre 2012 et 30 décembre 2013, 24 décembre 2014, 24 décembre 2015 et 28 décembre 2016.