dimanche 30 avril 2017

« L'assassinat d'Ilan Halimi » de Ben Izaak (5/5)


« L'assassinat d'Ilan Halimi » est un documentaire émouvant écrit et réalisé par Ben Izaak, pseudonyme du producteur Georges Benayoun, avec la collaboration d’Alexandre Levy. Grâce à des interviews, ce film revient « sur une affaire traumatique, à travers sa chronique » d’un échec de la Brigade criminelle - seul à ce jour pour la Crim en matière de kidnapping - à sauver en janvier-février 2006 ce Français Juif séquestré et torturé pendant 24 jours, « pour interroger une société ébranlée dans sa certitude égalitaire et républicaine ». Une néfaste « stratégie du silence », y compris parmi des dirigeants communautaire français. Le 15 février 2017, Jérôme Guedj, conseiller départemental de l'Essonne et alors porte-parole du candidat socialiste Benoit Hamon, a déploré sur Radio J, que le Conseil général de ce département ait cessé de procéder à un appel à projets en 2016 pour le Prix Ilan Halimi contre l'antisémitisme. Alors président de ce Conseil, il avait créé en 2014 ce Prix national, en association avec le Crif, SOS Racisme, l'UEJF et le Mémorial de la Shoah, auquel chercheurs, artistes, associations pouvaient postuler "afin de déconstruire les préjugés antisémites". En 2016, le Prix a été remis à l'Amitié judéo-musulmane. Cet édile s'est indigné que le Prix ait été rebaptisé Prix Ilan Halimi contre l'antisémitisme et pour l'amitié entre les religions : "C'est un changement fondamental. C'est une dilution... Ce Prix soulignait la singularité de l'antisémitisme... Les associations citées n'ont plus été membres du jury du Prix et n'ont pas pu relayer auprès du public l'information sur ce Prix. Seuls deux projets essonniens avaient été adressés pour ce projet !" Le 1er mai 2017, Canal + diffusera Tout tout de suite, réalisé par Richard Berry, avec Marc Ruchmann, Steve Achiepo, Romane Rauss, Richard Berry, Idit Cebula, Pascale Louange, Morgane Nairaud, Edouard Giard, Rabah Nait Oufella, Arnon Ardruber, Hedi Bouchenafa, Idrissa Diabaté. "Février 2006. La police a trouvé le corps d'Ilan Halimi sur le bord d'une route à Sainte-Geneviève-des-Bois, nu, brûlé à 80 %. Kidnappé, il a été séquestré et torturé pendant trois semaines dans une cité HLM de Bagneux, dans les Hauts-de-Seine. Vendeur travaillant dans un magasin de téléphonie mobile du boulevard Voltaire à Paris, il était juif. Et donc supposé, selon ses ravisseurs, avoir de l'argent. Ilan a été la victime de Youssouf Fofana, antisémite forcené et au casier judiciaire déjà chargé, et de sa bande surnommée le gang des Barbares. Une fois arrêtés, les membres du gang passent aux aveux..."
« En France, il y aura un avant et un après Ilan Halimi », a déclaré l’ancien grand rabbin Joseph Sitruk. 

Des milliers d'articles dans les médias internationaux, six livres, un documentaire - « L'affaire Ilan Halimi, meurtre et préjugé de l'antisémitisme ordinaire », de Lewis Cohen - et deux films de fiction en 2014-2015… « Rarement une affaire, qualifiée à ses débuts de "sordide fait divers", aura provoqué autant de réactions, d'interprétations et de polémiques » : crime antisémite pour la justice, meurtre crapuleux pour certains, « meurtre raciste » pour Pierre Besnainou (Libération, 16 mai 2012), président du Congrès Juif européen (CJE) en 2006 et président du FSJU (Fonds social Juif unifié) en 2012.

« Sous la forme d’une enquête policière, ce film revient sur cet échec, ses conséquences, et sur ce que ce « fait divers », qui a fait ressortir au grand jour les clichés les plus anciens - et les plus tenaces - sur les juifs », dit de notre société. Qu’est-ce qui a empêché à ce point la hiérarchie policière – et par la suite justice et médias – d’envisager – et après les dépositions des ravisseurs, de reconnaître – qu’au-delà du crime crapuleux pourrait s’exprimer une haine viscérale, culturelle, pour ce qu’Ilan représente ? »

Un aspect que le réalisateur Alexandre Arcady, qui avait réalisé au célèbre 36 quai des Orfèvres certaines scènes de son film, 24 jours. La vérité sur l'Affaire Halimi qui sortira en DVD le 4 novembre 2014, n’avait pas souligné, mais qui était patent.

Echec policier
Ce vendredi soir de janvier 2006, après avoir dîné comme chaque chabbat chez sa mère Ruth, Ilan Halimi s’est rendu à un rendez-vous fatal avec une inconnue, un « appât » qui l’avait rencontré dans le magasin de téléphonie où il travaillait. Il est frappé violemment, kidnappé par « quatre gros bras », assommé et caché dans le coffre d’une automobile.

Séquestré et torturé pendant 24 jours à Bagneux, cité de la proche banlieue parisienne,  par ses geôliers dirigés par Youssouf Fofana, ce jeune Français Juif de 24 ans est repéré le 12 févier 2006 au matin, agonisant, bâillonné, menotté, brûlé, près de la gare de Sainte-Geneviève-les-Bois (Essonne). Il décède dans l’ambulance qui le mène à l’hôpital.

« Le processus d’élimination d’Ilan Halimi – il a été douché pour ne pas laisser de traces, il a été tondu - est bouleversant », observe Me Francis Szpiner, avocat de la famille Halimi, qui dresse un parallèle pertinent avec la Shoah. Une sourate islamique prescrit : « Ceux qui ne croient pas à Nos versets, Nous les brûlerons bientôt dans le feu. Chaque fois que leur peaux auront été consumées, nous leur donnerons d'autres peaux en échange afin qu'ils goûtent au châtiment… » (Sourate 4 verset 56),

La « chronique policière se joue alors presque entièrement entre les murs de ce lieu mythique qu'est le 36 quai des Orfèvres. Avec ses rebondissements, son suspens et ses errements parfois, mais avec toujours pour fil rouge la volonté tenace, presque surhumaine, des « meilleurs flics de France », ceux de la Brigade criminelle, de « sortir coûte que coûte » le jeune homme des mains de ses ravisseurs. Ils échoueront, un échec cuisant, inédit, terrible et qui ronge jusqu’à aujourd’hui la vie de limiers de la Crim ».

Héritière des « Brigades du Tigre », la Brigade criminelle a fêté son centenaire en 2012. "Rattachée à la direction régionale de la police judiciaire de la préfecture de police, cette brigade centrale est compétente à Paris et en première couronne. Dirigée par un commissaire divisionnaire, elle est composée de trois sections de droit commun, dotées de trois groupes d’enquête chacune, et d’une section anti-terroriste comptant trois groupes d’enquête et un groupe financier. Celle que l'on nomme "La Crim’" offre un chiffre exemplaire de 65% d’affaires résolues. Dans la chaîne pénale, elle est présente du début jusqu’à la fin : de la saisine à la cour d’assises, en passant par l’instruction".

Pour la Brigade criminelle, élite de la Police judiciaire, « la mort d’Ilan est vécue comme un terrible échec, le premier de son histoire pour une affaire d’enlèvement ».

Ce « retour sur l’enquête policière permettra d’essayer de comprendre pourquoi, malgré les moyens très importants déployés pendant trois semaines, la fin tragique d’Ilan n’a pu être évitée. Comment et pourquoi dans cette ville pas vraiment problématique de la banlieue parisienne, une bande de jeunes (et moins jeunes) fédérés par son leader Youssouf Fofana en un gang sauvage et meurtrier s’est jouée des meilleurs professionnels de la police française ».

« Il a fallu nouer des contacts avec les témoins et les acteurs de l’enquête (et tout particulièrement les policiers), libérer une parole, comprendre au jour le jour les pistes suivies par la police, en étroite collaboration avec la famille d’Ilan Halimi, face à des kidnappeurs qui de façon intuitive maîtrisent tous les modes de communication (téléphonique, web, etc.) ».

« On peut s’engager totalement. On peut mettre toute son énergie, toute son expérience, ses moyens. Et puis, ne pas aboutir, ne pas arriver au résultat… Notre conviction est qu’on ne travaille pas bien sous le feu des médias. Les fils sont parfois si ténus qu’il faut en avoir l’exclusivité un temps durant », déclare Jean-Jacques Herlem, directeur adjoint de la police judiciaire de Paris, à Ben Izaak.

Or, la disparition d’un enfant ou d'une joggeuse est signalée par les médias. Leur portrait sont diffusés par la presse et par les télévisions. Des informations sur les circonstances d’un enlèvement sont rendues publiques. Pourquoi avoir exclu toute publicité dans l’enquête policière sur le rapt d'Ilan Halimi ?

« Le mot d’ordre était de ne rien dire. Même les journalistes qui rôdaient au quai des Orfèvres étaient tenus au secret », confie Yaël Halimi, sœur d’Ilan.

Dans son livre, Ruth Halimi, a stigmatisé la stratégie de la police : refus d’admettre le caractère antisémite du rapt, conviction qu’il s’agissait d’une « affaire strictement crapuleuse », non perception de « la haine » et méprise sur le profil des ravisseurs, dysfonctionnements induits par une mauvaise circulation des informations, difficultés à résoudre les problèmes spécifiques de l’enquête, inexpérience de certains policiers, refus de tenir compte des conseils de la famille souhaitant un maximum de publicité autour du rapt, etc.

Longtemps, l'informatique a été perçue comme une orientation professionnelle rapide pour des élèves aux mauvais résultats scolaires. Le Gang des Barbares a bénéficié d'un informaticien qui a mis son talent exceptionnel au service du Mal et qui n'a pas été interpellé à ce jour par la police.

Ajoutons le choix cruel de l’interlocuteur unique des ravisseurs : le père, longtemps quasi-absent de la famille, qui a reçu en 24 jours plus de 600 appels téléphoniques de Fofana. Et dire que la cellule de négociation de la Brigade criminelle disposait d’une psychologue, Frédérique Balland, qui ne semble pas douter du bien-fondé de la stratégie policière et de son action… Alors qu'un ravisseur avait déclamé une sourate du Coran lors d'un appel téléphonique à la famille d'Ilan Halimi, pourquoi la police n'a-t-elle pas recouru à un ethno-psychiatre ou à un psy expert en islam ?

Janvier-février 2006. Nous sommes quelques mois après les émeutes urbaines, fomentées à l’automne 2005 par des jeunes, souvent issus de l’immigration d’Afrique du nord et sub-saharienne, qui ont embrasé de nombreuses « zones de non-droit », quartiers de villes et de banlieues ou « cités » dans toute la France, notamment à Bagneux. Déclaré le 8 novembre 2005, l'état d'urgence a été prolongé pendant trois semaines d’affilée. Dans l’affaire Halimi, environ 100 individus de Bagneux, située dans la banlieue proche de Paris, étaient au courant de l’enlèvement, la séquestration et des tortures infligées à ce jeune Français Juif. Aucun n’a brisé l’omerta. La police n’avait pas d’indicateur dans cette cité !? Ou elle faisait moins peur que les ravisseurs. Ou elle n’existait pas dans la vie quotidienne et le mental de ce gang des Barbares et ses complices ayant obéi à la loi du silence.

En outre, la Crim a mené l’enquête en acceptant d’agir sur le terrain choisi par l’adversaire qui maîtrisait de nouvelles technologies très rapides, alors qu’elle était contrainte au respect de procédures rigides chronophages. Or, c’est la bonne vieille technique du portrait-robot médiatisé qui, 48 heures après diffusion, a amené un appât (Audrey) à se rendre au commissariat de police. Grâce aux informations qu’elle donnait, la police arrêtait le Gang en quelques jours.

Quelle leçon la police en a-t-elle tirée ? « À la suite de cet échec, nous avons noué un dialogue avec les opérateurs et les fournisseurs d'accès à Internet. Ils se sont engagés à améliorer leur système d'exploitation », disait le 29 mai 2009 François Jaspart, directeur de la police judiciaire de la Préfecture de police de Paris lors de l'enquête sur l’enlèvement d’Ilan Halimi.

Sammy Ghozlan, président du Bureau national de vigilance contre l’antisémitisme (BNVCA) et commissaire de police à la retraite, m’avait confié en février 2006 les écueils à éviter en matière de rapt : « Il ne faut pas laisser le temps courir ni couper le contact avec les kidnappeurs. Le silence a tué : il aurait fallu distribuer tout de suite les portraits-robots ».

Aux Etats-Unis ou en Allemagne, la direction de la Crim et le ministre de l’Intérieur auraient démissionné, ou auraient été démis de leurs fonctions. Mais pas en France.

Le 21 février 2006, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, a rencontré place Beauvau la famille d’Ilan Halimi, sa compagne, des dirigeants communautaires français dont le président du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France) . « On aurait dû prendre cette affaire directement en charge », a regretté, sous couvert d'anonymat, un membre du cabinet du ministre de l'Intérieur quelques mois plus tard  », relate le journaliste Alexandre Lévy dans Slate (19 juillet 2009).

« Pendant le procès, Fofana était dans la provocation. Pour lui, Ilan était un trophée… Six ans après, plus de 80% des condamnés sont en liberté. C’est pas cher payé », déplore Yaël Halimi.

L’assassinat d’Ilan Halimi, un crime antisémite ? Avocate du gardien de l’immeuble, Me Françoise Cotta minore l’antisémitisme imprégnant cette affaire, en s’interrogeant sur la barbarie motivant les condamnés. Ainsi que l’explique Me Francis Szpiner, la circonstance aggravante d’antisémitisme ne peut juridiquement s’appliquer qu’au meurtre et à la torture, et pas à l’enlèvement ou au vol. C’est la raison pour laquelle elle n’a visé que deux prévenus.

Annette Lévy-Willard, journaliste à Libération, souligne le cliché antisémite liant les Juifs à l’argent.
A « l’heure où l’actualité se fait l’écho de nouvelles tentations antisémites, un film qui décortique les causes et les effets d’une telle affaire nous semble plus que d’actualité ».

En fin de documentaire : des images de cris « Juif, hors de France. Juif, on n’en veut pas » lors de la manifestation « Jour de colère », le 26 janvier 2014 à Paris. Pourquoi ne pas avoir diffusé les images de la « rue islamique » criant « Mort aux Juifs  » ?

Curieusement, le réalisateur Georges Benayoun omet une autre explication fournie par Me Gilles Antonowicz, avocat de l’appât ayant attiré le jeune Ilan dans le traquenard en janvier 2006, et auteur de L’affaire Halimi, du crime crapuleux au meurtre antisémite : histoire d’une dérive (2014) : l’échange  de prisonniers palestiniens contre des Juifs israéliens morts, un deal approuvé par l’Etat d’Israël, a aussi inspiré Youssouf Fofana.

Le 31 mai 2014, Me Gilles Antonowicz a déclaré à Patricia Jolly, journaliste au Monde
« C’est un crime crapuleux fondé sur des préjugés, des idées reçues et non sur une haine antisémite. L’objectif de Youssouf Fofana était d’obtenir de l’argent. Avant de s’en prendre à Ilan Halimi, il a organisé huit tentatives d’enlèvements dont les victimes étaient musulmans, « Français jambon beurre » comme dirait Morgan Sportès, ou parfois juifs, mais ce n’était alors que le fruit du hasard. Les juifs sont devenus une cible spécifique le jour où Fofana a appris qu’Israël avait libéré plusieurs centaines de prisonniers palestiniens en échange de la dépouille de quelques soldats israéliens. Ce fut pour lui une révélation. Il s’est dit alors que la communauté juive était solidaire. Il s’est dit que s’il enlevait un juif, que ce dernier ait ou non de l’argent, la communauté paierait. Il a enlevé Ilan Halimi comme il aurait enlevé le baron Empain ou le petit-fils Peugeot s’il en avait eu les moyens. Son but est exclusivement crapuleux. Youssouf Fofana n’a en cet instant rien contre les juifs en tant que tels, ou, plus exactement, il ne les déteste pas plus que les autres puisque, en vérité, il déteste tout et tout le monde : les Blancs, la France qu’il veut « niquer », l’Europe et, plus généralement, tout le monde occidental… »
Non seulement ces décisions de gouvernements israéliens d’accepter l’échange de prisonniers palestiniens contre des Israéliens, « ces pactes signés avec du sang juif » (Caroline Glick), sont amoraux et n’ont conduit qu’à un nombre accru d’enlèvements de Juifs israéliens et d’attentats antisémites commis par ces prisonniers libérés, mais elles ont incité le chef du gang des Barbares à enlever, à torturer et à tuer un Français Juif qui songeait à faire son aliyah…

Le documentaire se conclut par des images inédites et bouleversantes d’Ilan Halimi heureux. « On a appris à vivre sans Ilan. Un grand vide… C’était une belle personne », se souvient Yaël Halimi, sa soeur.

On ne peut que regretter que ce documentaire ait été diffusé, à deux reprises, lors de chabbat, le vendredi en deuxième partie de soirée. Le 22 octobre 2014, le réalisateur Georges Benayoun a indiqué sur RCJ, radio de la fréquence Juive francilienne soutenue par le FSJU, que les dates et heures correspondaient à la case Documentaire de France 3. Or, celle-ci diffuse aussi des documentaires le lundi vers 23 h 15 et l'a rediffusé le 23 octobre 2015 vers 0 h 30…

Qui savait quoi et quand ?
Ni la police, ni la communauté française Juive institutionnalisée, ni les criminologues, tel Alain Bauer, n’ont analysé l’assassinat antisémite, en 2003, du jeune DJ Sébastien Selam par un voisin musulman en 2003. Et, on peut penser que le traitement policier et communautaire de l’affaire Halimi en a souffert.

Qui savait quoi et quand sur l’enlèvement d’Ilan Halimi parmi les dirigeants de la communauté Juive française institutionnalisée ? C’est une question dérangeante, mais qui taraude.

Un jeune Français Juif est kidnappé, et le ministre de l’Intérieur, alors Nicolas Sarkozy, « ami » de la communauté française Juive, n’aurait pas téléphoné à au moins un des principaux dirigeants communautaires pour assurer qu’il suivait avec attention cette affaire dramatique, et que la Crim avait mis ses plus fins limiers sur les traces des kidnappeurs ?! En début d’enquête, afin de déterminer le profil du jeune homme kidnappé, les policiers de la Crim ont interrogé les amis d’Ilan Halimi, et aucun d’eux n’aurait interrogé des dirigeants du FSJU, employeur de Ruth Halimi ?! Cela semble d’autant plus improbable que Ruth Halimi recevait quotidiennement de très nombreux appels téléphoniques des kidnappeurs, et que la direction du FSJU lui a accordé un congé au début de la période de séquestration d'Ilan.

Immeuble parisien moderne et sécurisé, le siège du FSJU accueille aussi les bureaux d’autres organisations françaises Juives, tel le CRIF, dont les responsables se croisent, dialoguent. Il semble difficile de croire qu’aucun des principaux dirigeants communautaires n’ait été informé d’une affaire aussi grave.

Aucune réunion de dirigeants communautaires au plus haut niveau n’a eu lieu pour fixer la stratégie communautaire : se taire ou parler ?

Si cette hypothèse de leaders communautaires informés s’avérait pertinente, diverses questions se posent : qui savait quoi et quand sur l’enlèvement, la séquestration et les tortures infligées à Ilan Halimi ? Pourquoi ceux qui savaient se sont-ils tus ? Etaient-ils au courant des exhortations de Ruth Halimi en vue d’une réorientation des enquêteurs vers la piste de l’antisémitisme ? Dans l’affirmative, pourquoi ne l’ont-ils pas soutenue ? Pourquoi n’ont-ils pas exprimé la moindre critique de bon sens à l’égard des méthodes policières inefficaces, par exemple, en demandant, en exigeant la diffusion médiatisée du portrait robot de l’appât ? Par une confiance illimitée dans le professionnalisme de la police et en Nicolas Sarkozy, soucieux de lutter contre l’antisémitisme ? Par crainte d’entraver l’enquête de la Crim ? Par ignorance de certains ratés policiers ? Par réflexe républicain ? Par conviction que les intérêts des décideurs, notamment politiques, coïncidaient avec ceux des Français Juifs ? Par habitude ? Par caractère ?

Pourquoi aucun d'entre eux n'a-t-il démissionné après l'assassinat d'Ilan Halimi ?

Ont-ils tiré les leçons de l'affaire Halimi ? On peut en douter en les voyant défendre un "dialogue judéo-musulman" évitant d'aborder l'antisémitisme islamique.

N’oublions pas que la communauté française Juive bénéficiait d’atouts : par exemple, des policiers retraités qui auraient pu dialoguer avec leurs anciens collègues.

A quand un film sur cette thématique ? Ou serait-ce un des sujets tabous communautaires ?

Ajoutons que vers janvier-février 2014, le Café des Psaumes, "café social associatif de l'OSE" (Oeuvre de Secours aux Enfants) dirigée par Patricia Sitruk, a refusé que soient déposés les tracts et collée sur une vitrine du Café l'affiche de la Fraternité judéo-noire (FJN) invitant à se réunir lors de la cérémonie de recueillement à la mémoire d'Ilan Halimi. La raison ? Le refus d'une "affiliation politique" !? "L’ouverture du café par l’OSE a été rendue possible grâce à l’aide de la Ville de Paris et aux généreux donateurs sans qui rien n’aurait été possible. Le Fonds Social Juif Unifié (FSJU) et la Fondation pour la Mémoire de la Shoah ont apporté leur soutien précieux en 2011".
         
    
« L’Assassinat d’Ilan Halimi », documentaire écrit et réalisé par Ben Izaak, avec la collaboration d’Alexandre Levy
Seconde Vague Productions -Paul Saadoun, 2014
Image : Jeremy Sahel. Son : Jean-Paul Guirado
Seconde Vague Productions  – Paul Saadoun avec la participation de France 3, 72 minutes
Diffusions sur France 3  les 17 octobre 2014 à 23 h 20 et 24 octobre 2014 à 03 h 0523 octobre 2015 à 0 h 3011 février 2016 à 23 h 10
"Après avoir été séquestré et torturé pendant 24 jours dans une banlieue de Paris, Ilan Halimi est retrouvé le 12 février 2006 au matin, agonisant près d'une voie ferrée, bâillonné, menotté. Ilan meurt dans l'ambulance qui le conduit à l'hôpital. Il avait 24 ans. Pour la police criminelle, la mort d'Ilan est vécue comme un terrible échec, le premier de son histoire pour une affaire d'enlèvement. Ce film revient sur cet échec, ses conséquences, et sur ce que cette affaire dit de la société. Qu'est-ce qui a empêché à ce point la hiérarchie policière, et par la suite justice et médias, d'envisager, et après les dépositions des ravisseurs, de reconnaître qu'au-delà du crime crapuleux pourrait s'exprimer une haine viscérale, culturelle, pour ce qu'Ilan représente ?"

Visuels : © DR, Préfecture de police de Paris
Les citations proviennent du communiqué de presse. Cet article a été publié le 23 octobre 2014, puis le 21 octobre 2015 et le 11 février 2016.

vendredi 28 avril 2017

« M le maudit » de Fritz Lang


Arte diffusera le 1er mai 2017 Fritz Lang - Le démon en nous (Fritz Lang - Der Andere in uns), de Gordian Maugg et Alexander Häusser. « M le maudit » (M - Eine Stadt Sucht Einen Mörder) de Fritz Lang demeure un chef d’œuvre du cinéma allemand réalisé dans une république de Weimar marquée par la crise économique et la montée du nazisme.

« Dès le premier instant de ma carrière cinématographique, j'ai toujours tenu le cinéma pour l'art de notre temps et dans ce sens il est logique que le cinéma doive refléter son temps. Lorsqu'en 1922, j'ai tourné le premier « Mabuse », je l'ai appelé « Un tableau de notre temps »... et je crois que chacun de mes films est, d'une certaine manière, un tableau de son temps », a expliqué Fritz Lang.

Et ce réalisateur d’ajouter  : « Je suis profondément fasciné par la cruauté, la peur, l’horreur et la mort. Mes films montrent ma préoccupation à l’égard de la violence, la pathologie de la violence ».

M le maudit
Fritz Lang (1890-1976) naît dans une famille de la haute bourgeoisie viennoise catholique. Sa mère est d’origine Juive. Doué pour le dessin et la peintre, Fritz Lang s’intéresse enfant aux récits d’aventure, à la littérature fantastique, aux intrigues policières… Il entame en 1908 un tour du monde qui s’achève en 1913. Puis, après un séjour en Belgique où il découvre le cinéma, il débute une carrière difficile d’artiste peintre à Paris. 

Pendant la Première Guerre mondiale, il combat pour l’empire austro-hongrois, est blessé – il perd son œil droit -, distingué par des décorations militaires, et écrit des histoires. Dès 1917, il rédige des scénarios. 

Deux ans plus tard, il intègre la société de production cinématographique allemande (Deutsche Eclair) comme scénariste, puis comme réalisateur de films à succès. Il rencontre Théa von Harbou, scénariste qu’il épouse. Il s’affirme comme un des plus talentueux réalisateurs allemands dans les années 1920 - Les Trois Lumières (Der müde Tod, 1921), Docteur Mabuse le joueur (Dr Mabuse, der Spieler, 1922), Les Nibelungen (Die Nibelungen, 1924), Metropolis (1926), La Femme sur la Lune (Die Frau im Mond, 1929) – en contribuant à forger le style expressionniste.

Réalisé en 1931 sur un scénario de Thea von Harbou, et sous la république de Weimar affaiblie par la crise économique de 1929, M le maudit  est le premier film parlant de Fritz Lang. C’est aussi son film préféré. Fritz Lang a déclaré qu’il l’avait réalisé pour « alerter les mères des risques de négliger leurs enfants ». Dans ce thriller, il recourt à l’ellipse, à l'humour par un montage astucieux.

En 1931, « dans une grande ville de l'Allemagne en crise », vraisemblablement Berlin, un « tueur assassine les petites filles. Il vient de faire une nouvelle victime... Toute la presse ne parle que de ça. Deux policiers écument les bas-fonds, essayant en vain de le démasquer. Gêné dans ses affaires par l'enquête en cours, le syndicat du crime s’organise afin de mettre fin aux agissements du meurtrier maniaque... »

« L’une des œuvres maîtresses de Lang et l'un des plus grands films de l’histoire du cinéma. Prémonitoire, d'une modernité absolue, il décrit le malaise d'une société à travers la traque d'un tueur en série ». Il associe aussi un thème musical, In the Hall of the Mountain King d’Edvard Grieg, au personnage du meurtrier. Et c’est Fritz Lang qui siffle cet air. Un réalisateur qui expliquait la haine qu’il suscitait à Hollywood par son perfectionnisme.

Initialement intitulé Mörder unter uns (Les assassins sont parmi nous), suggérant la violence contre les enfants sans la montrer, M le maudit est « aussi sans doute le premier film policier moderne : Lang s'inspire des faits divers de l'époque, se renseigne sur les méthodes de la police criminelle, interroge des psychiatres sur les tueurs en série ». 

« Thème majeur du film, l'alliance objective de la police et de la pègre montre des personnages aux pulsions ambiguës, souvent sadiques, les rouages d'une machine oppressive qui opère dans toutes les couches de la société. M est le grain de sable qui enraye cette mécanique infernale. Flics et truands sont forcés à une union sacrée contre son anormalité et sa folie, sa différence ».

Lorsque « la normalité tout entière se précipite dans le lynchage, on discerne au sein de cette foule hurlante les ferments d'un nazisme encore larvé, la silhouette vêtue de cuir d'un accusateur, comme si Lang, dans un accès de fièvre prémonitoire, avait pointé la tragédie à venir. Contrairement aux vices sociaux de la pègre, la folie de M n'a ni responsable ni remède. Le mal absolu est encore à venir : il ressemblera à ces justiciers ».

En 2010, M le maudit a figuré au 33e rang de la liste des cent meilleurs films au monde du magazine Empire.

Fritz Lang, le démon en nous
Arte diffusera le 1er mai 2017 Fritz Lang - Le démon en nous (Fritz Lang - Der Andere in uns), de Gordian Maugg et Alexander Häusser. "Comment Fritz Lang s’est immergé dans l’affaire du célèbre tueur en série Peter Kürten, avant de s’en inspirer pour "M le maudit", son premier long métrage parlant. Un film qui explore la part d’ombre du génial cinéaste.

"Düsseldorf, 1929. Un tueur en série massacre au marteau et aux ciseaux hommes, femmes et enfants, plongeant la cité rhénane dans la terreur. Traqué par la police, "le vampire de Düsseldorf" ne tarde pas à obséder Fritz Lang, maître du cinéma muet, en proie à une crise artistique à la veille de son passage au parlant. Avec la complicité du commissaire Ernst Gennat, l’auteur de Metropolis, fasciné par le mal, s’immerge alors pendant près d’un an dans l’enquête, n’hésitant pas à se rendre lui-même à la morgue pour découvrir l’état des victimes, jusqu’à l’arrestation de l’assassin, le désormais célèbre Peter Kürten. Une expérience qui nourrira le chef-d’œuvre à venir et premier film parlant du cinéaste, M le maudit".

"Dans un noir et blanc hommage au cinéma expressionniste de Fritz Lang, le film reconstitue le trouble compagnonnage entre le meurtrier insaisissable et le cinéaste au monocle, lequel suit les traces macabres de l’autre, non sans une certaine volupté".

"À travers le fait divers, il explore aussi le processus de création à l’œuvre. Car Fritz Lang, radiologue implacable des passions du corps et de l’âme, flaire le monstre pour mieux capter le "démon en chacun de nous", quand l’Allemagne de l’entre-deux-guerres sombre dans la tentation nazie, à laquelle la compagne et scénariste du réalisateur, Thea von Harbou, bientôt succombera. Un portrait sans concession du génial cinéaste, incarné par l’acteur Heino Ferch avec une formidable ambiguïté".

    
Fritz Lang - Le démon en nousde Gordian Maugg et Alexander Häusser
NFP, Allemagne, 2012
Avec :Heino Frech, Thomas Thieme, Samuel Finzi, Johanna Gastdorf, Lisa Friederich, Michael Mendl, Jens Kipper, Philippe Baltus
Sur Arte le 1er mai 2017 à 22 h 35

« M le maudit  » par Fritz Lang
Nero-Film AG , 108 min
Auteur ! Egon Jacobson
Image : Fritz Arno Wagner
Montage : Paul Falkenberg
Musique : Edvard Grieg
Scénario:  Thea von Harbou, Fritz Lang
Producteur : Seymour Nebenzal
Avec Peter Lorre, Ellen Widmann, Inge Landgut, Otto Wernicke, Gustaf GründgensTheo Lingen, Theodor Loos, Georg John, Ernst Stahl-Nachbaur, Paul Kemp, Friedrich Gnaß, 
Fritz Odemar, Franz Stein, Rudolf Blümner, Karl Platen, Rosa Valetti
Sur Arte les 2 décembre à 20 h 55 et 4 décembre 2015 à 1 h 20

Visuels
© ARD/Degeto


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Chrétiens
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Il ou elle a dit...
Judaïsme/Juifs
Monde arabe/Islam
Shoah (Holocaust)
Les citations sont d'Arte. Cet article a été publié le 1er décembre 2015.

jeudi 27 avril 2017

Josef Koudelka. La fabrique d’exils


Le Centre Pompidou présente, dans le cadre du Mois de la Photo du Grand Paris 2017, l’exposition Josef Koudelka. La fabrique d’exils. Quatre-vingt photographies invitent « à comprendre comment a été conçu le projet Exils, éclairant ainsi pour la première fois la « fabrique » de » cette série.

« Être un exilé oblige de repartir de zéro. C’est une chance qui m’était donnée », a déclaré le photographe Josef Koudelka, qui a quitté sa Tchécoslovaquie natale en 1970.

Exils
Josef Koudelka est né en Moravie, alors en Tchécoslovaquie, en 1938. 

Ingénieur aéronautique, il s’oriente vers la photographie à la fin des années 1960. Une activité qui lui prend tout son temps.

« 22 août 1968 : un bras s’avance dans l’image. La montre à son poignet indique l’heure. La veille, les chars de l’Armée rouge sont entrés dans Prague. Un rendez-vous a été fixé pour une manifestation de contestation. Mais il s’agit là d’un piège fomenté par Moscou. Le peuple de Prague est heureusement averti à temps. À l’heure dite la place est vide. À ce moment là commence pour Koudelka un lent compte à rebours qui l’amènera bientôt à quitter son pays natal ».

En 1968, Koudelka « photographie l’invasion soviétique de la Tchécoslovaquie. Il publie ses clichés sous le pseudonyme P.P. (Prague Photographer) et se voit décerner anonymement le prix Robert Capa pour ses images ».

En 1970, Josef Koudelka fuit la Tchécoslovaquie communiste. 

Les « mois d’hiver, il habite à Londres puis à Paris. Le reste du temps, il est sur les routes d’Europe  à traquer les hasards ». 

Au cours des années 1970 et 1980, il crée « ses images les plus enchantées qui composeront le livre Exils publié par Robert Delpire en 1988 ». 

Les « mois d’hiver, il habite à Londres puis à Paris. Le reste du temps, il est sur les routes d’Europe à traquer les hasards ». 

Apatride, il obtient l’asile politique en Grande-Bretagne.

Josef Koudelka rejoint Magnum Photos.

En 1975 est édité son livre Gitans.

Au cours des années 1970 et 1980, Josef Koudelka crée « ses images les plus enchantées » de sa série Exils. Ses clichés seront montrées à Paris en 1988, puis rassemblées dans un livre devenu « référence de la bibliophilie photographique ».

Lors d’une exposition dans les locaux du Centre au Palais de Tokyo, le Centre national de la photographie édite la première édition d’Exils en 1988. 

« Quarante ans après avoir quitté son pays natal, un nombre important de ses photographies, accompagnées de textes de référence, est publié sous le titre Invasion Prague 68 ». 

Puis Koudelka publie dix recueils de photographies panoramiques sur la relation entre l’homme contemporain et le paysage, notamment Black Triangle (1994), Chaos (1999), Lime (2012) et Wall (2013). 

C'est à l'invitation du photographe Frédéric Brenner que Josef Koudelka se rend, en tenant à payer ses frais professionnels, en Israël et dans les territoires disputés afin de photographier la barrière de sécurité anti-terroristes. Et ce, dans le cadre du projet My Place. De 2008 à 2012, il séjourne à huit reprises dans cette région proche-orientale. Josef Koudelka y rencontre Gilad Baram. Il ne semble pas avoir compris la situation au Proche-Orient sur laquelle il a plaqué une grille d'analyse non pertinente, et en niant toute efficacité à cette barrière qui a contribué à réduire considérablement le nombre d'attentats terroristes commis par les islamikazes lors de l'Intifada II.

Le MOMA et le Centre international de la photographie à New York, la Hayward Gallery de Londres, le Stedelijk Museum d’Amsterdam ou le Palais de Tokyo à Paris ont exposé les photographies de Josef Koudelka. 

Cet artiste a été distingué par le prix Nadar (1978), le Grand Prix national de la photographie (1989), le Grand Prix Cartier-Bresson (1991), le Prix international de la photographie de la fondation Hasselblad (1992) et la médaille du Mérite de la République tchèque (2002). 

En 2012, il a été nommé commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres par le ministère de la Culture et de la communication. 

Il partage sa vie entre Paris et Prague.

En 2016, Josef Koudelka a donné au Centre Pompidou toutes les photographies de sa série Exils, soit 75 photographies. 

La Galerie de photographies réunit « trente-cinq images parmi les plus emblématiques de cette série, accompagnées de nombreux inédits tirés pour l’occasion », des œuvres jamais montrées et tirées « pour l’occasion et les planches sur lesquelles le photographe a organisé ses tirages par forme ou par thème afin de les sélectionner. Elle est complétée d’une extraordinaire série » d’autoportraits inédits réalisés par Koudelka lors de ses voyages. 

L’exposition « présente également pour la première fois les planches sur lesquelles le photographe collait ses images, selon une organisation formelle ou thématique ». 

On « avait d’Exils une idée lacunaire et parcellaire, par images isolées. La présente exposition donne de la série une vision beaucoup plus complexe. Elle permet de mieux comprendre l’élaboration du projet, c’est-à-dire la fabrique d’Exils ». 

« Dans les années 1970 et 1980, durant le printemps et l’été, Josef Koudelka parcourt les chemins d’Europe. L’hiver, il s’arrête à Londres, puis à Paris pour développer, tirer et éditer ses photographies ». 

Il « n’a pas de domicile fixe, ne possède rien et ne s’attache pas. Toujours accompagné de son sac de couchage qu’il porte en bandoulière comme ses appareils photographiques, il dort ici et là, chez des amis, à l’agence Magnum ou à la belle étoile ». 

« À force de photographier les gitans, il en est lui-même devenu un ». 

« Ces années d’Exils correspondent pour lui à l’appropriation progressive d’une forme d’expérience du monde qui est celle des gens du voyage. Le nomadisme permanent n’est plus seulement un sujet pour lui, il est devenu son mode de vie ». 

« Cette évolution le conduit à être de plus en plus présent dans ses images. Il n’hésite pas à introduire régulièrement dans son cadre : son ombre, sa main ou ses pieds ». 

Il « poussera même l’expérience plus loin en se photographiant le soir au coucher ou le matin au réveil en tenant l’appareil à bout de bras ou en le posant à terre ». 

Ces « images avaient été tenues secrètes jusqu’à présent. » 

« Sélectionnées par le commissaire de l’exposition, ces épreuves de travail qui n’ont jamais fait l’objet d’un tirage d’exposition sont présentées ici pour la première fois ».


CITATIONS DE L’ARTISTE


« Être un exilé oblige de repartir de zéro. C’est une chance qui m’était donnée. » 

« C’est en quittant la Tchécoslovaquie que j’ai découvert le monde. Ce que je voulais surtout c’était voyager pour pouvoir photographier. Je ne voulais pas avoir ce que les gens appellent un “ chez soi ”. 
Je ne voulais pas avoir à revenir quelque part. J’avais besoin de savoir que rien ne m’attendait nulle part, je devais être là où j’étais, et si je ne trouvais plus rien à photographier, il était temps de partir ailleurs. » 

« Je savais que je n’avais pas besoin de grand chose pour vivre et photographier - juste de quoi manger et une bonne nuit de sommeil. J’ai appris à dormir partout, dans n’importe quelles circonstances. 
Ma règle était : “ Ne t’inquiète pas de savoir où tu vas dormir ; jusqu’à présent, tu as toujours dormi quelque part et tu dormiras à nouveau ce soir ”» 

« On ne revient jamais d’exil. »

EXTRAITS DU CATALOGUE

LA BELLE ÉTOILE, PAR CLÉMENT CHÉROUX 
« Prague, place Venceslas, 22 août 1968 : un bras s’avance dans l’image. La montre à son poignet indique l’heure. L’avant-bras ne se dresse pas verticalement comme dans les habituelles représentations révolutionnaires teintées de rouge. Il est tendu à l’horizontale parallèlement au bord bas de l’image. 
Le poing est cependant fermé, comme s’il s’agissait de protester avec l’arme du temps. Dans les jours qui ont précédé, les chars des armées du pacte de Varsovie sont entrés dans la ville au son stridulant des chenilles sur le pavé. La rumeur d’une manifestation de contestation s’est rapidement répandue. 
Un rendez-vous a été fixé sur la place, sous la statue équestre du saint patron de la République tchèque, en contrebas du Musée national. Mais il s’agissait là d’un piège fomenté par quelques agents provocateurs à la solde de Moscou afin de déclencher un incident qui permettrait de justifier l’invasion. Heureusement, le peuple de Prague a été averti à temps. À l’heure dite, la place est à peu près déserte, comme en témoigne l’image. Cette photographie de Josef Koudelka fait chronologiquement partie de sa série Invasion 68 dans laquelle il montre la ferveur résistante de ses compatriotes face à la détermination de l’Armée rouge à mater dans le sang l’élan démocratique du Printemps de Prague. Mais c’est aussi la première image de son livre Exils, publié vingt ans plus tard, en 1988, par Robert Delpire. De cette image devenue icône, Koudelka dit d’ailleurs que « c’est la photographie symbolique d’Exils ». Comme si ce jour d’août 1968, peut-être à cet instant précis, avait commencé un lent compte à rebours qui allait conduire le photographe à quitter son pays natal. En 1970, à la faveur d’un voyage à l’étranger, Koudelka décide en effet de ne pas retourner en Tchécoslovaquie. Commencent alors pour lui des années d’exil passées sur les chemins du monde à traquer les hasards 
[...] 
L’état latent d’inquiétante étrangeté qui innerve chacune des images d’Exils donne sa très grande homogénéité à la série. Durant les phases préparatoires à l’édition du livre, Koudelka a cherché à comprendre cette cohérence. Sur des feuilles cartonnées, il a commencé à associer les photographies selon leur composition ou leur thématique, puis les a ensuite réunies dans ce qu’il appelle un « katalog », comme s’il s’agissait là d’un répertoire méticuleusement ordonnancé. Celui-ci rassemble en effet des assortiments de matières, des bouquets de silhouettes, et quelques habitudes de composition. 
Il rend visible une manière singulière de couper les corps ou de les organiser dans le cadre. Par ces rapprochements, Koudelka crée des sortes de polyptyques qui forment des continuités. À l’horizontale ou à la verticale, ces images mises bout à bout annoncent explicitement les formats panoramiques des décennies suivantes. Publié en 1988, puis réédité en 1997 et en 2014, Exils ne conservera cependant rien de ces associations d’idées et de formes. Dans le livre, les images sont publiées une à une, isolées en page de droite avec un large espace blanc en vis-à-vis. Ce choix, qui estompe les possibles mises en relation, s’explique de diverses manières. L’époque est à la picture story : une séquence d’images qui raconte une histoire. La plupart des photographes de Magnum la pratiquent. Koudelka a rejoint l’agence en 1971, mais se distingue de la plupart de ses membres en ne réalisant aucune commande, c’est-à-dire en travaillant exclusivement pour lui-même. Par ailleurs, la date à laquelle Exils est publié correspond à un moment où la photographie cherche sa légitimité au sein de l’art. Il importe alors de se distinguer du reportage et d’une forme de sérialité inhérente à la photographie. Le modèle imposé par le monde de l’art est celui du chef-d’oeuvre, c’est-à-dire d’une image isolée, sans légende, abstraite de toute contingence utilitaire et même documentaire. Ces arguments contextuels expliquent pour partie l’autonomisation des photographies d’Exils. À travers les trois éditions successives du livre, on a finalment d’Exils une perception largement atomisée et parcellaire. La série apparaît en effet comme une succession d’images indépendantes. Réalisés à l’occasion de la donation par Josef Koudelka des soixante-quinze photographies d’Exils aux collections du Centre Pompidou, le présent ouvrage et l’exposition qu’il accompagne ont pour ambition de donner de cette série une vision plus complète et complexe. Grâce au minutieux travail d’enquête réalisé par Michel Frizot, il est désormais possible de mieux comprendre la genèse de la série ainsi que ses conditions de production. En publiant et en exposant quelques-unes des planches du katalog, en reconstituant certaines associations d’images et en y associant des inédits, l’enjeu est bien ici de mettre en évidence des récurrences de formes et de sujets, c’est-à-dire des manières de faire image. Il ne s’agit évidemment pas de raconter des histoires comme dans les picture stories des repoters, mais bien plutôt de cerner plus explicitement ce qui constitue le style du photographe. Le présent projet montre en somme qu’il existe une véritable cosmologie Koudelka avec des planètes, quelques satellites et des pluies d’étoiles. Certaines images gravitent autour d’autres, entrent dans leur champ d’attraction, ou se trouvent irradiées par leur lumière stellaire. La lucidité nous pousse à accepter de ne connaître qu’une part infime de notre univers. Il en va au fond exactement de même pour l’oeuvre de Koudelka. 
Les corpus les plus connus ont certes été publiés puis réédités. Mais une part importante de l’archive du photographe reste méconnue. De cet univers-là, on ne soupçonne encore que les premiers confins. 
Le voyage d’exploration commence à peine ».


Du 22 février au 22 mai 2017
Galerie de photographies, Forum -1
75191 Paris Cedex 04 
Tél. : 00 33 (0)1 44 78 12 33 
Tous les jours, sauf le mardi de 11h à 21h 

Visuels 
JOSEF KOUDELKA
Invasion, Prague, 1968
Épreuve gélatino-argentique
50 x 60 cm
Collection Centre Pompidou, Paris
Don de l’artiste en 2016
© Josef Koudelka / Magnum Photos
© Centre Pompidou / Dist. RMN-GP

JOSEF KOUDELKA
France, 1980
Épreuve gélatino-argentique
50 x 60 cm
Collection Centre Pompidou, Paris
Don de l’artiste 2016
© Josef Koudelka / Magnum Photos
© Centre Pompidou / Dist. RMN-GP

JOSEF KOUDELKA
Irlande, 1972
Épreuve gélatino-argentique
50 x 60 cm
Collection Centre Pompidou, Paris
Don de l’artiste 2016
© Josef Koudelka / Magnum Photos
© Centre Pompidou / Dist. RMN-GP

JOSEF KOUDELKA
Irlande, 1976
Épreuve gélatino-argentique
50 x 60 cm
Collection Centre Pompidou, Paris
Don de l’artiste en 2016
© Josef Koudelka / Magnum Photos
© Centre Pompidou / Dist. RMN-GP

Articles sur ce blog concernant :
Les citations sont extraites du communiqué de presse.

mercredi 26 avril 2017

« Le génocide des Arméniens de l’Empire ottoman. Stigmatiser, détruire, exclure »


Pour le centième anniversaire du génocide des Arméniens, la Maison du Gardien du Parc Jouvet à Valence présente l’exposition éponyme, associée à un mini-site. Le génocide commis, d’avril 1915 à décembre 1916, à l’égard d’environ 1 200 000 Arméniens. Une exposition intéressante, mais décevante en raison de faits majeurs omis ou minorés, tels les génocides commis à l'égard des Assyriens et des Grecs pontiques par le Comité Union et Progrès (CUP) dans son but d'édifier un Etat-nation turc et les massacres de Juifs vivant en Eretz Israël, alors dans l'Empire Ottoman. Le 24 avril 2017, a été commémoré le 102e anniversaire de ce génocide. Le Président de la République François Hollande a annoncé que les établissements scolaires consacreront chaque année, « une semaine [à] la recherche sur les génocides, les crimes contre l'humanité et les crimes de masse » ; cette semaine débutera symboliquement le 24 avril, date commémorative du génocide arménien. Et ce afin de permettre aux élèves « de réfléchir sur les violences extrêmes, à travers notamment l'exemple du génocide arménien ». The New York Times a révélé que Taner Akcam, historien turc à la Clark University, a découvert parmi des archives détenues par le Patriarche arménien de Jérusalem, un télégramme qui avait été présenté devant des tribunaux militaires ayant condamné des dirigeants turcs responsables de ce génocide, avait été égaré, et qui prouve la préméditation de ce génocide

Arménie 1915. Centenaire du génocide
« Le génocide des Arméniens de l’Empire ottoman. Stigmatiser, détruire, exclure »

À l’occasion du centième anniversaire du génocide des Arméniens, le Mémorial de la Shoah a dédié l’exposition « Le génocide des Arméniens de l’Empire ottoman. Stigmatiser, détruire, exclure » et des manifestationscolloque, projections de documentaires – « à ce meurtre de masse qui préfigure ceux qui se sont produits au cours de ce siècle ». Pourtant ce génocide revêt des spécificités le différenciant par exemple de la Shoah : les Turcs génocidaires ont épargné certains enfants arméniens qui ont été adoptés et islamisés par des familles turques musulmanes.

Cette exposition itinérante a été présentée au Mémorial de la Shoah, le Centre de la mémoire arménienne et la LICRA de Reims, puis à la Maison du Gardien du Parc Jouvet à Valence (3 novembre 2016-16 décembre 2016).

En 1914, la population arménienne de l'Empire ottoman est évaluée entre 1,5 million et 2,5 millions d'âmes. « D’avril 1915 à décembre 1916, environ 1 200 000 Arméniens, citoyens de l’Empire ottoman, sont assassinés sur ordre du Comité Union et Progrès ». L’exposition désigne les Arméniens comme « citoyens » ou « sujets ». Le visiteur peine à distinguer la réalité de la condition des Arméniens qui, comme les Juifs ou les Assyriens, étaient réduits au statut de dhimmis. La « charîa détermine, en fonction des modalités de la conquête, les droits et les devoirs des peuples conquis qui gardent leur religion à condition de payer une capitation mentionnée dans le Coran et donc obligatoire. Le Coran précise que cet impôt dénommé la jizya doit être perçu avec humiliation (Coran, 9, 29). Les éléments caractéristiques de ces infidèles conquis (dhimmis) sont leur infériorité dans tous les domaines par rapport aux musulmans, un statut d’humiliation et d’insécurité obligatoires et leur exploitation économique » (Bat Ye’or). Curieusement, l’exposition ne lie pas la dhimmitude à l’islam, principalement à la charîa et au djihad. Ce qui ne permet pas de comprendre pourquoi « le peuple de l’islam » le rescrit impérial Hatt-i Humayoun (3 février 1856), qui « réaffirme l’égalité de droits », suscite « des « réactions » de la communauté musulmane qui était auparavant la communauté religieuse dominante [et qui] est à présent privée de son droit sacré. Pour le peuple de l’islam, c’est un jour de larmes et de deuil » (Ahmed Djevded Pacha (1822-1895) historien et juriste ottoman).

Ce « génocide fut perpétré pour des raisons à la fois idéologiques et politiques. La Guerre aidant, le projet de turcisation de l’espace anatolien, d’homogénéisation ethnique de l’Asie Mineure, caressé par les chefs du Comité Union et Progrès (CUP), se transforme en entreprise d’extermination des Arméniens. Quels événements ont conduit à la destruction de cette population ? L’exposition propose d’en comprendre les causes et la genèse, fait le récit de son déroulement d’un point de vue tant historique que géographique, et enfin, aborde l’après-génocide ».

Ce génocide a été décrit avec précision et analysé avec pertinence dans Ambassador Morgenthau's Story (1918) de Henry Morgenthau, ambassadeur des Etats-Unis à Constantinople (1913-1916), qui a aussi évoqué celui des Grecs et des Assyriens.

« Accompagnant depuis quelques années la société civile turque quant au processus mémoriel du génocide arménien, le Mémorial de la Shoah met également en exergue à travers cette exposition le déni dont il continue à faire l’objet ».

Quid du génocide commis, au même moment, selon le même modus operandi – déportations, massacres, viols, rapts -, à l’égard des Assyriens vivant dans l’empire Ottoman ? Dénommé Sayfo ou Seyfo (épée), le génocide assyrien ou araméen / chaldéen / syriaque a un lourd bilan : 500 000 à 750 000 Assyriens tués, soit environ 70 % de la population assyrienne en ce début de XXe siècle. La chute du royaume assyrien date de 605 avant l'ère commune. A la fin du XIXe siècle, les Assyriens de l'Empire ottoman sont composés de Nestoriens, Chaldéens, Jacobites et Orthodoxes.


En 1895, Arméniens et Assyriens ont été les cibles de massacres hamidiens - plusieurs centaines de milliers de morts assassinés - organisés par le sultan Abdülhamid II, surnommé "Grand saigneur" ou "Sultan rouge", à fin d'extermination. Ce qui a suscité l'indignation notamment du président américain Cleveland. En Iran, les Assyriens ont été alors victimes de massacres similaires.

Quid du génocide commis à l’égard des Grecs pontiques -  350 000 Grecs originaires du Pont et d’Asie mineure tués - de 1916 à 1923 dans l’Empire ottoman ? Combien de Grecs d'autres régions de cet Empire ont subi les mêmes massacres ?

Quid des exactions - massacres, spoliations, viols - à l'égard des 100 000 Grecs de Phocée, dénommée en turc Eski Foça, et de ses environs, contraints par des Turcs ottomans à l'exil, en juin 1914, avant le déclenchement de la Première Guerre mondiale ? Des crimes dont Félix Sartiaux (1876-1944), polytechnicien, ingénieur et archéologue français alors en Asie mineure, a livré un témoignage poignant :

« J’observe nos agresseurs. […] Ce ne sont ni des émigrés de Macédoine, ni des bandits de profession : c’est la population, d’ordinaire si calme, si paisible et si honnête, dont la tranquillité et la douceur sont proverbiales […]. Ils n’agissent pas de leur propre mouvement ; eux-mêmes nous le disent : « Nous avons reçu des ordres, nous les exécutons, ce n’est d’ailleurs que justice ». Ils pillent, incendient, tuent froidement, sans haine, en quelque sorte avec méthode. À leur tête sont deux individus bien connus dans le pays comme membres actifs du Comité local Union et Progrès. Ils remplissent un programme, qui leur a été tracé au nom des intérêts supérieurs de l’empire et de la religion. Le pillage, les vengeances individuelles, le viol sont leur salaire ».
« Le facteur essentiel de ce mouvement doit être cherché dans l’esprit profondément nationaliste qui anime le gouvernement turc depuis la Révolution de 1908. Dès le début, son programme a été de gouverner en Turc, pour les Turcs seulement au détriment des autres populations ottomanes. M. Victor Bérard a exposé, dans les derniers chapitres de La mort de Stamboul, l’une des formes qu’a prises cette politique panislamique : la concentration, par voie d’immigration, de l’élément musulman dans les régions où il ne possédait pas la prépondérance. Les amputations de la guerre balkanique n’ont fait qu’exaspérer cet esprit et fortifier cette partie du programme […] le problème de la concentration et de l’hégémonie de la race turque sur les côtes d’Asie Mineure n’a paru pouvoir être résolu que par l’extirpation des Grecs ».
« C’est le 12 juin que les amis de l’Allemagne sont venus montrer aux Phocéens, comment elle a entendu accomplir en Turquie son œuvre de civilisation et leur faire apparaître la Culture allemande sous ses véritables traits. Le but poursuivi par l’Allemagne était de vider l’Empire ottoman de tous les éléments qui pouvaient arrêter son expansion ou contrecarrer ses projets. Elle a trouvé un auxiliaire dans le panislamisme des Jeunes-Turcs . Les moyens mis en œuvre sont ceux que nous connaissons : la terrorisation, la déportation en masse, le brigandage et l’assassinat »
En mars 2015, le parlement arménien a condamné, donc reconnu, ces deux génocides.

Quid du génocide des Yézidis de 1915 à 1918 ? En 1914, plus de 750 000 Yézidis vivaient dans l'Empire ottoman. "Dans le Yezdistan, territoire au nord de l'Iraq, des Turcs ont massacré les Yézidis. Sinjar, Sinoun, Gobal, Dgour, Gali Ali Bage, Dhok, Zorava, Karse and Bare, Siba, Tlizer, Tlzafe, Khrbade Kavala, Grzark, Rmbousi, Sharok, Tlkazar, Tlbanta, Kocho, Khotmi, Mosoul, Rndavan, Amadia... Plus de 200 000 Yézidis y ont été assassinés".

Les Yézidis ont aussi été tués par des soldats turcs dans l'Ouest de l'Arménie : région de Van - 100 000 victimes innocentes -, région de Moush - plus de 60 000 victimes -, région d'Erzroum - 7 500 victimes -, région de Kars - 5 000 victimes -, Sourmalu - 10 000 victimes Yézidis… Cette liste n'est pas exhaustive.

Outre les massacres et les déportations, le gouvernement turc a contraint des Yézidis, dont la religion est liée au Soleil, à se convertir à l'islam. L'historien turc Katib Tchelebi estime qu'entre 1915 et 1918 environ 300 000 Yézidis ont été massacrés dans l'empire ottoman. D'autres sources évaluent à 500 000 le nombre de victimes Yézidies de ce génocide commis par des Turcs et Kurdes.

Environ 250 000 Yézidis ont été déportés et ont trouvé un refuge en :
- Iraq, près de Sinjar Mountain : 100 000 ;
- Turquie, dans les régions de Batman et Diarbeqir : 12 000 ;
- Syrie, dans la localité de El-Kamishli : 15 000 ;
- Arménie : 12 500 ;
- Géorgie : 3000.

Des génocides à l'écho douloureux dans une actualité marquée par les crimes commis par les islamistes, notamment l'Etat islamique (ISIS) dans ce Moyen-Orient.

Quid de l'action des dirigeants Ottomans et allemands à l'égard des Juifs vivant en Eretz Israël, ligne de front en 1917 ? Quid de l'action d'Ahmed Djemal Pacha - Ahmet Cemal Paşa en turc -, (1872-1922), maire d'Istanbul, chef militaire ottoman et  membre du triumvirat militaire ayant dirigé l'Empire ottoman pendant la Première Guerre mondiale. Avec Talaat Pacha et Enver Pacha, il est l'un des « Trois pachas ». Pour les historiens, Djemal est un des organisateur du génocide des Arméniens, Assyriens et Grecs Pontiques. Ce qui lui valu le surnom de « Djemal Pacha le Boucher » - en arabe « Al Saffâh » - dans le monde arabe. Quid de l'expulsion en avril 1917 de 9 000 Juifs de Jaffa et de Juifs de la jeune cité sioniste Tel-Aviv. Les Juifs de ces villes ont organisé un Comité de migration dirigé par Meir Dizengoff et Rabbi Menachem Itzhak Kelioner ? Ces Juifs trouvèrent refuge à Jérusalem, Petah Tikva, Kfar Saba, et en Basse Galilée : Zichron Yaacov, Tiberias et Safed. Un grand nombre est mort de faim, de maladies contagieuses lors de l'hiver 1917-1918. Les biens, dont les maisons, de ces Juifs de Jaffa et Tel Aviv ont été confisqués par les autorités ottomanes. Quid du réseau Nili co-fondé en 1916 par Sarah Aaronsohn de Zichron Ya’acov, et son frère Aaron, célèbre agronome. Lors de son voyage par train de Turquie en Eretz Israël en novembre 1915, Sarah Aaronsohn avait vu le génocide des Arméniens. Le réseau Nili a fourni des informations aux Alliés. Dans ses Mémoires, Aaron Aaronsohn a écrit : “L'ordre des Turcs de confisquer nos armes était un mauvais signe. Des mesures similaires avaient été prises avant le massacre des Arméniens, et nous craignions que notre peuple ne subisse le même genre de destin”. Quid de l'action du Col. Kress von Kressenstein, chef de la mission militaire allemande, de Schabiner, vice-consul  allemand à Haifa, du général Erich Georg Anton Sebastian von Falkenhayn (1861-1922) et du général Friedrich Kress von Kressenstein (1870-1948) ainsi que d'Eugenio Pacelli (1876-1958) ? Si les Juifs ont pu échapper au sort des Arméniens, ils le doivent notamment à l'action d'organisations juives en Suisse qui ont alerté le pape Benoit XV. Celui-ci s'en est ouvert auprès d'Eugenio Pacelli, sous-secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, futur nonce apostolique à Munich et futur pape Pie XII. Pacelli a organisé une rencontre entre le Pape Benoit XV et Nahum Sokolow, dirigeant sioniste. C'est le Vatican qui a intercédé auprès de l'Allemagne pour éviter les massacres des Juifs en Eretz Israël. Le 27 novembre 1917, le ministère allemand des Affaires étrangères a envoyé un télégramme diplomatique sur les Juifs d'Eretz Israël à son allié turc. Quant aux généraux allemands von Kressenstein et von Falkenhayn, ils se sont opposés aux mesures ottomanes les plus dures malgré leur antisémitisme, et par crainte des conséquences.

Ainsi, l'Etat d'Israël devrait reconnaître non seulement le génocide des Arméniens, mais que ce génocide commis par les Ottomans visait les groupes ethnico-religieux tels que les chrétiens - orthodoxes, assyriens, etc. -, et le Yichouv constitué des Juifs vivant en Eretz Israël. Et évoquer cette entreprise génocidaire dans ses manuels scolaires.

Pendant la Première Guerre mondiale, Mohamed Amin al-Husseini, futur grand mufti de Jérusalem, a servi comme officier d’artillerie dans l’armée de l’Empire ottoman, allié de l’Empire allemand. Il a été assigné à la 47e Brigade stationnée dans et autour de Izmir, ou Smyrne, port situé sur la mer Egée. En novembre 1916, il a obtenu une permission de trois mois et est retourné à Jérusalem. Que savait Mohamed Amin al-Husseini  du génocide des Arméniens ? Quel a été son éventuel rôle ?

Ces imprécisions, minorations et omissions historiques dans l’exposition s’avèrent d’autant plus surprenantes que le Mémorial de la Shoah est « investi depuis une dizaine d’années dans la sensibilisation du public aux génocides du XXe siècle ». Et d’autant plus graves qu’elles entravent la compréhension de l’Histoire, de cette « épuration ethnico-religieuse » et du projet génocidaire global du Comité Union et Progrès visant l’édification d’un Etat-nation turc, ainsi que du sort des majorités ethnico-religieuses devenues, au fil des massacres dont elles ont été victimes, minoritaires sous domination islamique. Des minorités dont le rôle économique et social s'avère déterminant dans le fonctionnement des empires islamiques. Il serait souhaitable que les historiens dressent des parallèles comparatifs entre les génocides, et entre les "épurations ethnico-religieuses" liées à l'avènement/indépendance des Etats-nations islamiques.

On comprend d’autant moins ces fautes historiques que le Commissariat scientifique de l’exposition est assuré par Claire Mouradian, directrice de recherche, CNRS, Raymond Kévorkian, directeur émérite de recherche, Institut français de géopolitique, université Paris 8, et Yves Ternon, docteur en histoire à l’université Paris 4.

Dédié à l’exposition, un mini-site  réunit des images et des repères historiques en ligne.

Les couvertures du catalogue et du communiqué ne reflètent pas la violence barbare de ce génocide.

Stigmatiser
Selon une légende, les Arméniens ont pour ancêtre Haïk, arrière-arrière-petit-fils de Noé par Japhet. Ils constitueraient « une des tribus thraco-phrygiennes qui, arrivées des Balkans en Asie Mineure vers 1200 avant J.-C., ont conquis l’antique royaume d’Ourartou et imposé leur langue indo-européenne. Leur présence est attestée dès le VIesiècle avant J.-C. par les sources perses et grecques ».

« Échangerais histoire grandiose contre meilleur emplacement géographique » : localisé à un carrefour stratégique entre l’Europe et l’Asie, sur les voies de commerce et d’invasions, ce bastion montagneux a vu se succéder « des phases d’indépendance et de soumission, d’unification et de morcellement, d’âges d’or et de pages sombres ».

« L’adoption précoce du christianisme (IVe siècle), une Église nationale et la création d’un alphabet (Ve siècle) ont forgé une identité forte, qui a survécu même en l’absence d’État. Le dernier, le royaume de Cilicie, disparaît en 1375 ». L’Arménie a été dépecée par les empires ottoman et persan.

À l’aube du XIXe siècle, « environ 3 000 000 d’Arméniens de l’Empire ottoman restent encore fortement implantés dans leur territoire ancestral. En tant que non-musulmans, ils sont soumis au statut discriminatoire de dhimmi, « protégés » comme gens du Livre, mais sujets de seconde zone. S’ils bénéficient d’une relative liberté religieuse et culturelle, ils ne peuvent ni porter des armes ni monter à cheval, ils sont soumis à des impôts spécifiques et, entre autres, à des codes vestimentaires distinctifs appliqués de façon plus ou moins stricte selon les époques et les lieux ».

« Face à l’expansion de la puissance rivale russe dans les Balkans et au Caucase et à la pression internationale, l’Empire ottoman tente d’enrayer son déclin par des réformes institutionnelles, fiscales et militaires. Les premières chartes visant à établir l’égalité des droits de tous les sujets, tel le Hatt-i Humayoun, rescrit impérial » mettant un terme « à la guerre qui oppose l’Empire russe à une coalition formée par la France, l’Angleterre et le royaume de Sardaigne et venue au secours de l’Empire ottoman, dont la souveraineté et l’intégrité vont bénéficier désormais d’une garantie internationale -, sont adoptées à la veille du traité de Paris (30 mars 1856) ».

Les « nouveaux règlements des millet, « nations » ethno-confessionnelles, chrétien et juif garantissent leur autonomie culturelle et religieuse ».

Mais « le coût des réformes paupérise la population rurale, tandis que s’accroissent la pression sur la terre et l’insécurité dans les provinces orientales, du fait des tribus kurdes et de l’arrivée massive de réfugiés musulmans chassés par la conquête russe. Le Congrès de Berlin (13 juin-13 juillet 1878),  en posant la nécessité de réformes pour l’amélioration du sort des Arméniens de l’Empire ottoman, que la Russie vient de battre dans les Balkans et au Caucase, internationalise la Question arménienne qui entre sur la scène internationale comme élément de la Question d’Orient. De 1774 à 1923 se déroule le déclin de l’Empire ottoman qui s’achève par son éclatement, en raison de son mode de gouvernance et de son incapacité à se réformer, et du fait de l’intervention – militaire, économique, culturelle, humanitaire – des puissances européennes en rivalité pour le partage des dépouilles ».

« Hanté par le danger révolutionnaire et la montée des séparatismes des Balkans aux provinces arabes, Abdülhamid II, Sultan de l'Empire ottoman et calife des musulmans, de la déposition de son frère Mourad V le 31 août 1876 à sa propre destitution par les Jeunes-Turcs le 27 avril 1909, suspecte une éventuelle tentation indépendantiste des Arméniens qui aurait l’appui de l’ennemi russe et des puissances européennes. Il suspend la constitution de 1876 à peine promulguée, opte pour un régime policier et une politique panislamiste ».

Institués « sur le modèle des Cosaques, les régiments de cavalerie tribaux hamidiye font régner la terreur. Déçus par les promesses de réformes non appliquées, les Arméniens commencent à s’organiser autour de partis politiques qui prônent l’émancipation sociale et nationale ainsi que l’autodéfense ».

Le sultan « réplique par des massacres de masse : plus de 200 000 morts, des milliers d’orphelins, des conversions forcées, l’exode vers le Caucase russe, la Perse ou les États-Unis. L’opinion publique européenne s’indigne et un large mouvement arménophile mobilise des personnalités issues de tous les courants politiques. Le sultan promet à nouveau des réformes, tout en jetant l’opprobre sur les victimes, relayé par une presse achetée et quelques intellectuels « amis ».

« D’autres Ottomans s’insurgent aussi contre la politique du sultan. Des membres du mouvement jeune-turc, apparu en 1889, se rapprochent des partis arméniens dans l'exil. Tandis que l’Empire continue de se déliter, le rétablissement de la Constitution en juillet 1908 par des officiers de l’armée de Macédoine suscite l’enthousiasme. La population fraternise. L’égalité des droits est réaffirmée. Les non-musulmans entrent au Parlement ».

Mais « dès avril 1909, les massacres d’Adana, attribués aux combats d’arrière-garde des partisans d’Abdülhamid II, créent le doute. L’aile nationaliste la plus radicale des Jeunes-Turcs impose bientôt sa dictature par la terreur. La perte des territoires balkaniques et le flot de nouveaux réfugiés musulmans sanctuarisent l’Anatolie comme ultime espace impérial à préserver. Le Comité Union et Progrès (CUP), créé en 1907, opte pour la turquification de l’espace, des hommes et de l’économie, et pour le panturquisme, alliance des peuples turcophones des Balkans à l’Asie centrale ».

« Au printemps 1914 déjà, les persécutions des Grecs des îles de l'Égée orientale et des zones côtières, et leur déportation vers le centre de l'Anatolie sous le couvert de la sécurité, sont de mauvais augure ».

Détruire
La « Première Guerre mondiale a inauguré de nouvelles pratiques de violence visant les populations civiles, des massacres de masse légitimés au nom d’idéaux supérieurs. La guerre s’est affirmée comme un cadre propice. Le cas emblématique des Arméniens, visant les propres sujets d’un État décrétés « ennemis intérieurs » par l'État dont ils sont les citoyens, a inauguré ».

« Parti unique, contrôlant tous les rouages administratifs et militaires, le Comité Union et Progrès (CUP) entrera en guerre en novembre 1914 aux côtés de l’Allemagne avec la claire conscience qu’il se créait ainsi l’opportunité de réaliser son projet de construction d’un État-nation turc, en éradiquant tous les groupes susceptibles de l'entraver ».

« Dès le 3 août 1914, un décret de mobilisation générale, incluant les Arméniens, avait été promulgué. Le Comité central du CUP décide aussi de la formation d’une organisation spéciale (OS), la Teşkilât-ı Mahsusa, un groupe paramilitaire chargé de la lutte contre les « tumeurs internes ». L’entrée en guerre permet également de légitimer les réquisitions militaires, s’apparentant à un pillage, visant entrepreneurs arméniens et grecs ».

La « terminologie des Unionistes, qualifiant les Arméniens de « tumeurs internes », porte l’empreinte de leur idéologie de darwinisme social, doctrine politique inspirée de la théorie de Darwin sur l’évolution des espèces par la sélection naturelle et appliquée à l’homme et aux relations sociales ».

La « guerre aidant, le projet de turcisation de l’espace anatolien se transforme en entreprise d’extermination des Arméniens, étendue à d’autres communautés de chrétiens d’Orient, dont les syriaques. Le CUP parvient à mobiliser autour de lui les notables de province, les chefs tribaux et les cadres de l’administration et de l’armée, presque tous membres du parti ».

Le « désastre militaire de Sarıkamış sur le front du Caucase face aux Russes, les 2 et 3 janvier 1915, a certainement décidé le Comité central jeune-turc à compenser ces revers cinglants par une politique intérieure encore plus radicale à l’égard des Arméniens, avec l’appui de l’OS ».

« L’offensive ottomane sur le front caucasien s’accompagne déjà de massacres localisés, le long de la frontière avec la Russie et la Perse. La population arménienne d’une vingtaine de villages est massacrée, y compris en Azerbaïdjan persan, où des chefs tribaux kurdes se joignent aux contingents de l’armée ottomane ».

Enver Pacha (1881-1922) « est un des chefs du mouvement jeune-turc et de la révolution constitutionnelle de 1908. Acteur de la radicalisation ultra-nationaliste et dictatoriale du régime, il est ministre de la Guerre de l’Empire ottoman pendant le premier conflit mondial, qu’il choisira de mener aux côtés de l’Allemagne. Sur ordre du ministre de la Guerre Enver Pacha, le 28 février 1915, les dizaines de milliers de conscrits arméniens servant dans la IIIe Armée sont désarmés et versés dans des bataillons de travail ou exécutés. À partir de mai, c’est au tour des hommes de 16 à 60 ans ».

« D’abord télégraphiste à Salonique, Talaat Pacha adhère au mouvement jeune-turc et devient, après la révolution de 1908, ministre des Postes, puis ministre de l’Intérieur et Grand Vizir. Il est l’un des architectes principaux du génocide des Arméniens. Le 24 avril, sur ordre du ministre de l’Intérieur, Talaat Pacha (1874-1921), les élites arméniennes de Constantinople sont arrêtées et éliminées quelques semaines plus tard ».

« L’élimination des Arméniens des six vilayet, subdivision administrative équivalente à une province, orientaux, leur territoire historique, apparaît comme une priorité. Les convois de déportés – femmes, enfants, vieillards – sont méthodiquement supprimés en cours de route. Peu d’entre eux arrivent jusqu’aux « lieux de relégation ». En revanche, un plus grand nombre de ceux d’Anatolie occidentale ou de Thrace, expédiés vers la Syrie de juillet à septembre 1915, souvent par train, parviennent au moins jusqu’en Cilicie ».

« L’ultime étape du processus de destruction a pour cadre les vingt-cinq camps de concentration de Syrie et de Haute-Mésopotamie mis en place à partir d’octobre 1915, et qui accueillent environ 800 000 déportés. D’avril à décembre 1916, quelque 500 000 Arméniens qui y survivent encore sont systématiquement massacrés, en particulier sur les sites de Ras ul-Ayn etDeir es-Zor ».

Au « lendemain de l’armistice de Moudros (30 octobre 1918), on recense quelque 300 000 rescapés, principalement des femmes et des enfants, qui pourront retourner dans leurs foyers ou seront recueillis dans des refuges et des orphelinats gérés par des organisations caritatives arméniennes ou étrangères, dont le Near East Relief américain ».

Le bilan :
« Environ 2 millions d’Arméniens dans l’Empire ottoman en 1914.
Victimes
Environ 1,3 million de morts :
120 000 soldats arméniens mobilisés dans la IIIeArmée (couvrant les six vilayet orientaux), tués par petits groupes, entre janvier et février 1915, ou versés dans des bataillons de travail.
Plusieurs centaines de représentants de l’élite arménienne arrêtés le 24 avril 1915, à Constantinople comme dans les villes de province, internés puis assassinés.
Des dizaines de milliers d’hommes, âgés de 40 à 60 ans, massacrés entre avril et août 1915, principalement dans les six vilayet arméniens.
1 040 782 Arméniens, essentiellement des femmes, des enfants et des vieillards, déportés entre avril et le début de l’automne 1915 en 306 convois.
Près de 400 000 morts dans les camps de concentration d’octobre 1915 à juin 1916.
Près de 300 000 autres internés des camps massacrés entre juillet et novembre 1916.
Rescapés
Environ 700 000 Arméniens ottomans :
Plusieurs dizaines de milliers, en dehors des provinces orientales, à ne pas avoir été déportés (80 000 à Constantinople, 10 000 à Smyrne).
Plusieurs dizaines de milliers à avoir fui vers le Caucase russe.
Des milliers d’artisans et leurs familles convertis et maintenus sur place.
Environ 100 000 rescapés des camps ou des lieux de relégation retrouvés en Syrie, en Mésopotamie, en Palestine, en Jordanie, au Sinaï ».

Exclure
Edité à Constantinople en 1916 « alors que s’achève l’extermination des Arméniens de l’Empire ottoman », Vérité sur le mouvement révolutionnaire et les mesures gouvernementales « pose la première pierre de l’édifice négationniste ».

Avec « la création de la République de Turquie en 1923, les preuves du programme d’extermination administrées lors des Procès par des tribunaux turcs, au lendemain de la guerre, des principaux responsables du génocide des Arméniens, et condamnés à mort par contumace (1919-1920).procès de Constantinople sont effacées, et les rescapés revenus dans leurs foyers à nouveau chassés ».

Le « premier recensement de la Turquie républicaine en 1927 ne comptabilise plus que 65 000 Arméniens. Dans l’histoire officielle de la Turquie, rédigée dans les années 1930, l’Arménie n’est pas mentionnée, comme si les Arméniens n’avaient existé que comme rebelles et traîtres à la patrie. Les assassins de la mémoire prennent le relais des tueurs ».

En 1948, l'apparition du vocable « génocide » - forgé par Raphaël Lemkin en 1943 - « comme infraction du droit pénal international », inspire les revendications des Arméniens, en diaspora et en Union soviétique dont l'Arménie est une des "républiques socialistes soviétiques".

Dès 1965, des associations arméniennes réclament la « reconnaissance du génocide perpétré en 1915-1916. La Turquie met alors en place un négationnisme d’État centré sur la récusation de l’intention criminelle, la réduction du nombre des victimes, voire, dans une forme extrême, le retournement de l’accusation : ce sont les Arméniens qui ont perpétré un génocide des Turcs ! »

« À toute reconnaissance du génocide par un État, un parlement, une ville, le gouvernement turc réplique par des mesures diplomatiques, économiques (et juridiques à l’encontre de ses citoyens) ».

« Tandis que la recherche scientifique conduite par historiens et juristes confirme la réalité d’un génocide, l’obstination à nier cette évidence des gouvernements turcs successifs est de plus en plus dénoncée par une société civile turque consciente que le rétablissement de la vérité historique est un gage de démocratie ».

L’exposition offre les regards contemporains de deux photographes : Pascaline Marre avec sa série de photographies réalisées de 2005 à 2012 Fantômes d’Anatolie, regard sur le génocide Arménien, et Bardig Kouyoumdjian avec ses clichés (1998-2002) réunis dans Deir-es-Zor, sur les traces du génocide arménien de 1915 (avec Christine Simeone).

Reconnaissance par l'Allemagne
Le 24 avril 2016, diverses cérémonies ont marqué, principalement en Arménie, en France, aux Etats-Unis et en Israël, le 101e anniversaire du génocide des Arméniens.

Le 2 juin 2016, la quasi-totalité des députés allemandes ont adopté à main-levée une résolution sur la « commémoration du génocide des Arméniens et autres minorités chrétiennes dans les années 1915 et 1916 ». Et ce, en l'absence de la chancelière Angela Merkel, du vice-chancelier, président du Parti social-démocrate (SPD), Sigmar Gabriel et du ministre des affaires étrangères allemand Frank-Walter Steinmeier.

"Rédigée par Cem Özdemir, coprésident du groupe écologiste au Bundestag – et lui-même d’origine turque –, cette résolution était non seulement portée par les Verts mais aussi par l’Union chrétienne-démocrate (CDU) et le SPD. Lors de la réunion de son groupe parlementaire, mardi 31 mai, Angela Merkel a d’ailleurs approuvé le texte. On peut notamment y lire" que le Bundestag « déplore les actes commis par le gouvernement Jeunes-Turcs de l’époque, qui ont conduit à l’extermination quasi totale des Arméniens ». Le texte déplore également « le rôle déplorable du Reich allemand qui, en tant que principal allié militaire de l’Empire ottoman (…) n’a rien entrepris pour arrêter ce crime contre l’humanité ». « L’Empire allemand porte une part de responsabilité dans ces événements. »

Pendant le débat au Bundestag, "plusieurs intervenants ont tenu à rappeler que « le gouvernement turc actuel n’est pas responsable du génocide ». Dans une tribune publiée dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung de jeudi, Volker Kauder, le président du groupe CDU-CSU au Bundestag, explique qu’« aucun reproche » n’est fait au peuple turc, mais que le Bundestag ne fait que « décrire un crime contre l’humanité », reconnu comme tel par les historiens. Il exprime « l’espoir que la Turquie et l’Arménie se réconcilient ». Ce qu’a aussi souhaité Cem Özdemir dans son discours au Bundestag".

« La reconnaissance par l’Allemagne de certaines allégations infondées et déformées constitue une erreur historique », a réagi le porte-parole du gouvernement turc, Numan Kurtulmus, sur son compte Twitter, ajoutant que « pour la Turquie, cette résolution est nulle et non avenue ». La Turquie a rappelé son ambassadeur à Berlin. "Ce vote risque en effet de compliquer encore les relations déjà tendues avec Ankara, notamment sur l’application d’un accord controversé entre l’Union européenne (UE) et la Turquie, porté par Berlin, qui a permis de réduire considérablement l’afflux de migrants en Europe. Le président turc, Recep Tayyip Erdogan, menace de ne pas appliquer ce pacte, faute d’obtenir à ses conditions une exemption de visa Schengen pour ses concitoyens".

L’Arménie a salué « un apport appréciable de l’Allemagne à la reconnaissance et à la condamnation internationale du génocide arménien ».

« La Turquie a réagi (...), et j’espère que nous arriverons dans les jours et les semaines à venir à éviter qu’il y ait des réactions excessives », a déclaré Frank-Walter Steinmeier, en visite en Argentine.

"En juin 1915, l’attaché naval allemand, Hans Humann, écrivait notamment : « En raison de leur complot avec les Russes, les Arméniens sont plus ou moins exterminés. C’est dur mais nécessaire. » Les Arméniens estiment à 1,5 million le nombre de victimes de ce génocide, reconnu par une vingtaine de pays, dont la France. Ce rôle de Berlin dans le génocide – longtemps sous-estimé – explique en partie que l’Allemagne ait tardé à le reconnaître officiellement". Dans une Allemagne où vivent des millions d'habitants turcs ou originaires de Turquie, ces faits sont tabous. "Ainsi, 537 associations turques ont récemment écrit aux députés en leur demandant de ne pas approuver la résolution. Lors de l’ouverture du débat, le président du Bundestag, Norbert Lammert, a fait part de « menaces de mort », « inacceptables », reçues par des députés, notamment issus de l’immigration".

La "troisième raison pour laquelle le texte est sensible est bien sûr la crise des migrants. Depuis octobre 2015, Angela Merkel a mis la Turquie au centre de la stratégie européenne pour tenter d’en limiter l’arrivée dans l’UE. Ces efforts ont abouti à l’accord conclu en mars qui prévoit notamment le renvoi en Turquie des réfugiés se rendant en Grèce. La résolution des Verts aurait initialement dû être débattue en février. C’est sous la pression de la CDU et du SPD que la discussion a été reportée à juin. En contrepartie, la CDU avait assuré aux Verts qu’elle l’approuverait".

Ces "derniers jours, le président Erdogan a téléphoné à Angela Merkel, la mettant en garde contre les conséquences d’un tel vote sur les relations bilatérales. C’est une des raisons pour lesquelles le ministre des affaires étrangères, M. Steinmeier, est très réservé sur le texte".

Cependant, "Berlin semble espérer qu’au-delà de protestations formelles, Ankara ne décidera pas des représailles concrètes contre l’Allemagne. Le pays est trop isolé sur la scène internationale, et son nouveau premier ministre, Binali Yildririm, aurait comme objectif, selon le quotidien turc" Hürriyet, d’avoir « plus d’amis et moins d’ennemis ».

ADDENDUM
Le 2 juin 2016, la quasi-totalité des députés allemandes ont adopté à main-levée une résolution sur la « commémoration du génocide des Arméniens et autres minorités chrétiennes dans les années 1915 et 1916 ». Ce texte reconnait la responsabilité des Jeunes Turcs et de l'Allemagne, alliée de l'Empire allemand dans le génocide des Arméniens en  1915-1916.

L’orchestre symphonique de Dresde "devait se produire à Istanbul (Turquie), le 13 novembre 2016, pour présenter son projet qui prône la réconciliation entre les turcs et les arméniens. Mais la représentation "n’a pas eu lieu.

Le "ministère allemand des Affaires étrangères a annoncé l’annulation d’un concert commémorant le génocide arménien qui devait se tenir en novembre dans son consulat à Istanbul. Le spectacle intitulé Aghet – terme utilisé en arménien pour évoquer le massacre de 1915 – a été créé en 2015 par l’orchestre symphonique de Dresde pour le centenaire du génocide et prône la réconciliation des peuples en mêlant des artistes turcs et arméniens".

"Pour expliquer cette annulation, le ministère des Affaires étrangères allemand a invoqué un problème technique : « Les locaux du consulat général à Istanbul ne sont pas disponibles le 13 novembre ». L’orchestre symphonique de Dresde avait invité le président turc Recep Tayyip Erdogan et le Premier ministre Binali Yıldırım à venir assister à la représentation de ce concert « dédié aux plaies du passé turc et arménien ». Le gouvernement allemand a tenu à se désolidariser de cette démarche en indiquant qu’il n’avait pas participé à l’envoi de ces invitations".

"Dans le passé, la Turquie a fait plusieurs fois part de son opposition à ce projet artistique. Le pays a réclamé que le terme de génocide ne soit pas employé par l’orchestre, et a récemment décidé de se retirer du programme « Europe créative » qui finance ce spectacle".

La "question du génocide est un sujet sensible entre les deux pays. Le 2 juin 2016, l’Allemagne a adopté une résolution reconnaissant le génocide arménien, qui invoquait « le rôle déplorable du Reich allemand qui, en tant que principal allié militaire de l’Empire ottoman (…) n’a rien entrepris pour arrêter ce crime contre l’humanité ». Quelques minutes après ce vote, la Turquie avait qualifiée l’adoption de ce texte « d’erreur historique », et avait décidé de rappeler son ambassadeur à Berlin".

Le 22 avril 2017, The New York Times a révélé que Taner Akcam, historien turc à la Clark University, a découvert parmi des archives détenues par le Patriarche arménien de Jérusalem, un télégramme qui avait été présenté devant des tribunaux militaires ayant condamné des dirigeants turcs responsables de ce génocide, avait été égaré, et qui prouve la préméditation de ce génocide.

Le 24 avril 2017, a été commémoré le 102e anniversaire de ce génocide. Le Président de la République François Hollande a annoncé que les établissements scolaires consacreront chaque année, « une semaine [à] la recherche sur les génocides, les crimes contre l'humanité et les crimes de masse » ; cette semaine débutera symboliquement le 24 avril, date commémorative du génocide arménien. Et ce afin de permettre aux élèves « de réfléchir sur les violences extrêmes, à travers notamment l'exemple du génocide arménien ».

CHRONOLOGIE 

« 1375 Disparition du dernier royaume arménien.
 XVIe-XVIIIe s. L’Arménie est partagée entre les Ottomans et les Persans. Début de la poussée russe au Caucase.
1774 Traité de Kutchuk-Kainardji. Victorieux, les Russes imposent une clause de protection des chrétiens orthodoxes de l’Empire ottoman. Début de la « Question d’Orient ».
1828-1829 Annexion de l’Arménie orientale par les Russes.
1839 Hatt-i Shariff de Gülhane, première charte sur l’égalité des droits dans l’Empire ottoman.
1856 Traité de Paris et Hatt-i Humayoun, seconde charte.
1878 Congrès de Berlin à l’issue d’une nouvelle guerre russo-turque. Annexion par la Russie de Kars, Ardahan et Batoum au Caucase. La Question arménienne entre sur la scène internationale dans le cadre de la Question d’Orient.
1894-1896 Massacres des Arméniens par le sultan Abdülhamid II (plus de 200000 morts).
28 juillet 1908 Révolution constitutionnelle Jeune-Turque. Enthousiasme puis déception des minorités.
1909 Massacres d’Adana.
Eté 1914 Début de la Première Guerre. L’Empire ottoman entre dans le conflit aux côtés des puissances centrales début novembre et proclame le djihad.
novembre 1914-janvier 1915 L’offensive ottomane au Caucase se termine par le désastre de Sarıkamış.
1915-1916 Génocide des Arménien perpétré par le gouvernement jeune-turc (1,3 à 1,5 million de victimes).
Janvier-février 1916 L’offensive russe aboutit à la prise d’Erzerum.
Avril-juillet 1916 Prise par les Russes de Trébizonde, Bayburt et Erzincan.
Août-septembre 1916 Entrée en action de la IIe Armée ottomane, offensive en direction de Malazgirt et contre-offensive russe.
1917 Révolutions russes. Éclatement de l’empire tsariste russe (janvier et octobre).
Février-octobre 1918 Après l’abandon du front par le pouvoir bolchevik, offensive turque contre les nouvelles Républiques indépendantes du Caucase, dont l’Arménie.
28 mai 1918- 2 décembre 1920 Indépendance au Caucase d’une République d’Arménie.
1919-1921 Foyer national arménien en Cilicie sous protection française. Mouvement kémaliste contre les projets franco-britanniques de démembrement de l’Empire ottoman.
10 août 1920 Traité de Sèvres reconnaissant, entre autres, l’indépendance de la République d’Arménie avec des frontières étendues aux vilayet orientaux, et des sanctions contre les responsables des massacres. Alliance des Kémalistes et des Bolcheviks contre les alliés franco-britanniques.
2 décembre 1920 Soviétisation de l’Arménie par l’Armée rouge. Son territoire ne comprend ni le Haut-Karabagh ni le Nakhitchevan rattachés à l’Azerbaïdjan.
1920-1922 Guerre gréco-turque en Anatolie.
22 septembre 1922 Prise et incendie de Smyrne par les troupes kémalistes. Début de l’arrivée des réfugiés grecs et arméniens à Marseille.
24 juillet 1923 Traité de Lausanne annulant celui de Sèvres et créant une République turque réduite aux frontières de l’Anatolie et de la Thrace en Europe et de Constantinople devenue Istanbul. Les Arméniens sont interdits de retour. Une déclaration d’amnistie assure l’impunité aux massacreurs ».

Du 3 novembre 2016 au 16 décembre 2016
la Maison du Gardien du Parc Jouvet à Valence
26000 Valence
Tél. : 04 75 80 13 03

Du 9 janvier au 30 avril 2016
Au Centre de la mémoire arménienne
32 rue du 24 avril 1915. 69150 Décines
Tél. : 04 72 05 13 13

Du 25 janvier au 9 février 2016
A la Licra de Reims
122 bis rue du Barbâtre. 51100 Reims
Tél. : 03 26 85 25 18

Jusqu’au 3 janvier 2016
Au Mémorial de la Shoah 
17, rue Geoffroy-l'Asnier. 75004 Paris
Tél. : +(0)1 42 77 44 72
Entrée libre. Tous les jours sauf le samedi de 10 h à 18 h, et le jeudi jusqu’à 22 h

Visuels 
Affiche
Les rescapées du génocide rencontrées au Liban, 1998-2001
© Bardig-Kouyoumdjian (Deir-es-Zor, sur les traces du génocide arménien de 1915)

L’Assiette au beurre, France, n° 72, 16 août 1902.
Coll. Claire Mouradian

Déclaration du djihad par le Seykh ul-Islam, en présence des dirigeants Jeunes-Turcs. Photographie Constantinople, Empire ottoman, 13 novembre 1914.
© DR, The World's Work, 1918

Ani, église Surp Pergich
© Pascaline Marre, 2014 [Fantômes d'Anatolie, regards sur le génocide arménien]

Villageois kurdes dans le quartier arménien de Van, 1916.
Photographie Aram Vrouyr
© DR, Coll. Musée d'Histoire d'Arménie.

Chromolithographie publicitaire sur les massacres hamidiens de 1894-1896.
Coll. Claire Mouradian.

Chromolithographie publicitaire sur les massacres hamidiens de 1894-1896.
Coll. Claire Mouradian.

L’Assiette au beurre, France, n° 72, 16 août 1902.
Coll. Claire Mouradian

Wagon du Bagdadbahn transférant les déportés arméniens originaires d'Anatolie occidentale vers la Syrie. Ces wagons à bestiaux comportaient deux niveaux, empêchant les déportés de voyager debout.
© DR Historical Institute of German Bunk, Eastern office record, 1704.

Camp de concentration de Meskene, sur la ligne de l'Euphrate.
Photograpphie Armin Wegner.
© DR Coll. des PP Mekhitaristes de Venise.

Convoi de déportés près de Susehri, près de Zara, sur la route de Sivas.
Photographie Viktor Pietschmann,
© DR, Naturhistorischen Museum, Vienne.

Déportés du camp de Abuharar, situé sur la Ligne de l'Euphrate.
Photographie Armin Wegner
© DR, Coll. des PP Mékhitaristes de Venise

Convoi d'Arméniens extraits du Konak Rouge de Mezre sous escorte pour une destination inconnue.
©  DR, Coll. des PP Mékhitaristes de Venise.

Convoi d'Arméniens fuyant vers le Caucase,
 photographiés à quelques kilomètres de Kizilkilise
© DE, Coll. Bibliothèque Nubar

Malatya, cimetière arménien, quartier Kiltepan
© Pascaline Marre, 2014 [Fantômes d'Anatolie, regards sur le génocide arménien]

A lire sur ce blog :
Les citations sont extraites du communiqué de presse et du mini-site. Il a été publié le 3 janvier, puis les 26 avril et 23 novembre 2016.