Citations

« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement et le commencement de tout est le courage » (Vladimir Jankélévitch).
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit » (Charles Péguy).

dimanche 23 septembre 2018

« Le violoniste de Florence » par Paul Czinner


Arte diffusera le 25 septembre 2018 « Le violoniste de Florence » (Der Geiger von Florenz) par Paul Czinner. « Une jeune femme se faisant passer pour un adolescent pose dans l’atelier d’un peintre florentin... Imbroglio et tension érotique à la lisière des genres. »
  

Paul Czinner (1890-1972) est un producteur, metteur en scène, réalisateur, scénariste et producteur britannique né dans une famille juive à Budapest, alors dans l’empire austro-hongrois et actuellement en Hongrie.

Malgré son talent précoce dans l’exercice du violon, il s’oriente vers des études de littérature et de philosophie à Vienne. Il débute comme journaliste, puis s’affirme comme metteur en scène, écrivain et producteur à Budapest, puis à Vienne (actuelle Autriche).

1919. Il s’oriente dans l’industrie cinématographique comme réalisateur (Homo Immanis, Inferno), puis scénariste et producteur. Il s’illustre dans le genre Kammerspiel (jeu de chambre) qui emprunte au théâtre la règle des trois unités - temps, action et lieu – et recherche un naturalisme social, un jeu simple.

Il se fiance avec la comédienne Gilda Langer. Celle-ci décède en 1920 de la grippe espagnole.

Sorti en 1924, Nju - Eine unverstandene Frau (Husbands or Lovers) a pour principaux interprètes Elisabeth Bergner, Emil Jannings et Conrad Veidt.

Dans sa filmographie, figurent des adaptations de pièces de théâtre : Mélo (1932), d’après Henri Bernstein (version française), Comme il vous plaira (As You Like It, 1936) d’après Shakespeare… Cette pièce a déjà pour thème le déguisement de l'héroïne en jeune homme.

Ambiguïté
En 1926, par Paul Czinner réalise « Le violoniste de Florence » (Der Geiger von Florenz) avec Walter Rilla, Elisabeth Bergner et Conrad Veidt. « Une jeune femme se faisant passer pour un adolescent pose dans l’atelier d’un peintre florentin... Imbroglio et tension érotique à la lisière des genres. »

« Pour échapper à son internat, Renée, une jeune femme malicieuse, se déguise en garçon. Affublée de vêtements masculins, elle s’enfuit en Toscane où un jeune peintre lui propose de devenir son modèle : l'adolescent au teint frais lui semble parfait pour sa série intitulée "Le violoniste de Florence". Durant les longues séances de pose, Renée joue de son violon avec passion, et très vite, la jeune travestie devient une véritable muse pour l’artiste. S’installe alors une tension érotique aux contours flous… »

« Pour leur deuxième collaboration, le réalisateur Paul Czinner écrivit un rôle presque sur mesure pour Elisabeth Bergner, dont les traits fins et juvéniles semblaient destinés aux personnages androgynes. »

« Les deux artistes travailleront encore ensemble à plusieurs reprises. »

Exil
Fuyant le nazisme, les deux artistes juifs s’installent à Londres où ils se marient, puis en 1940 aux Etats-Unis où ils travaillent à Broadway.

Ils reviennent en Grande-Bretagne en 1951. Paul Czinner adapte au cinéma des opéras, dont Don Giovanni.


« Le violoniste de Florence » par Paul Czinner
Allemagne, UFA, 1926, 83 min
Image : Otto Kanturek, Adolf Schlasy, Arpad Viragh
Musique : Giuseppe Becce
Producteur/-trice : Erich Pommer
Scénario : Paul Czinner
Acteurs : Walter Rilla, Elisabeth Bergner, Conrad Veidt, Nora Gregor, Grete Mosheim, Décors de film : Erich Czerwonski
Sur Arte le 25 septembre 2018 à 0 h 30
Visuels :
Elisabeth Bergner et Walter Rilla
Conrad Veidt et Elisabeth Bergner
© DIF/ZDF

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« War Story, 1995-1996 » de Mikael Levin


Le musée d'art et d'histoire du Judaïsme (MAHJ) a présenté War Story, 1995-1996 du photographe américain Mikael Levin, dans le cadre de l'exposition collective La collection contemporaine du MAHJ : un parcours. Plus de 60 tirages photographiques sur des textes du père du photographe, le correspondant de guerre et écrivain américain Meyer Levin (1905-1981), ainsi que des reproductions de photographies d’Eric Schwab (1910-1977). Une exposition inscrite dans le programme des Journées européennes de la culture et du patrimoine JuifsLe 23 septembre 2018, de 15 h 30 à 19 h 30, le musée d'art et d'histoire du Judaïsme (mahJ) propose une rencontre avec Tereska Torrès-Levin, écrivaine, résistante, aventurière.




« En 1944-1945, mon père, le correspondant de guerre américain Meyer Levin, fit un voyage à bord d’une jeep à travers l’Europe, en compagnie du photographe français Éric Schwab. Pour rendre compte de la guerre, ils partirent de Paris, se dirigèrent vers l’Est et furent témoins de la bataille des Ardennes, de la progression des Alliés en Allemagne, de l’ouverture des camps de concentration et des premiers soubresauts de la Guerre froide. En suivant le récit que fit mon père de ce voyage tel qu’il apparaît dans son autobiographie In Search, j’ai retracé en 1995 son itinéraire et celui d’Éric Schwab, en photographiant les lieux qu’il décrivit dans leur état actuel. Je présente ici ces photographies en les confrontant à des extraits d’In Search et à un choix de photographies d’Éric Schwab datant de 1945 », écrit Mikael Levin en présentant War Story.


Meyer Levin
Meyer Levin naît en 1905 dans une famille Juive pauvre de Chicago et originaire de Lituanie.

Son talent de « raconteur », selon le mot d’Hemingway, est décelé par ses professeurs.

A 24 ans, Meyer Levin écrit sa première nouvelle, Reporter, qui est publiée.

Las ! Le grand krach financier de 1929 survient. Influencé par l’auteur de romans naturalistes Theodore Dreiser (1871-1945), Meyer Levin écrit des romans sociaux, en évoquant dans un style sobre la vie d’immigrants Juifs de Chicago - Frankie et Johnnie (1930), The New Bridge (1933), The Old Bunch (1939) et Citizens (1940) – et la vie dans un kibboutz (Yehuda, 1931).

Pendant la guerre d’Espagne (1936-1939), ce correspondant de guerre aux côtés des Républicains rencontre Hemingway avec lequel il noue une amitié.

Au début de la Seconde Guerre mondiale, Meyer Levin participe aux films de propagande de l’Armée américaine à Hollywood, puis à Londres.



Après le débarquement allié en Normandie, il parvient à se faire accréditer comme correspondant de guerre. Envoyé au Luxembourg, il est l’un des rares journalistes à assister à l’offensive allemande surprenante dans les Ardennes. Son reportage, un scoop documenté, intéresse vivement notamment des commandants alliés.

« Mon père écrivait pour deux petites agences de presse : la Jewish Telegraphic Agency (JTA) et l’Oversees News Agency (ONA). Alors que JTA était intéressée par les seules histoires “juives”, c’est-à-dire des soldats Juifs, l’ONA couvrait une thématique plus large. En fait, l’ONA était une sorte d’organisation paravent à JTA ; elle avait été créée par les mêmes personnes dans les années 1930 pour faciliter l’accès des correspondants Juifs aux événements interdits d’accès aux Juifs. Dès 1940, [Meyer Levin] avait pressenti que l’expérience de la guerre serait l’événement central de son époque. Comme romancier, il sentait que pour écrire sur son époque, il devait faire l’expérience la plus proche de la guerre. Il était trop âgé pour être muté dans une unité de combat, mais comme correspondant de guerre il pouvait témoigner de ce que traversaient les soldats. C’est la raison de sa venue en Europe. Au fur et à mesure où l’ampleur de la tragédie des communautés Juives d’Europe était connue, il a pris conscience qu’il devait écrire sur leur histoire, et s’y dévouer entièrement », précise Mikael Levin.

Et d’ajouter : « Dès [que Meyer Levin] entendait parler de la libération d’un camp de concentration, il s’y précipitait. Il écrivait sur la situation dans les camps et dressait la liste des survivants et faisait circulait ses listes dans les camps car, au début, quand il arrivait dans les camps, les survivants griffonnaient leurs noms sur sa Jeep qui rapidement en était entièrement recouverte. Les survivants des camps s’agglutinaient autour de sa Jeep quand il arrivait dans un camp à la recherche des noms de ceux qu’ils connaissaient. A Theresienstadt, une femme a découvert le nom de son mari écrit sur sa Jeep. Les parents de mon père étaient des immigrants lithuaniens. Aussi, mon père s’est beaucoup identifié aux Juifs européens. Il a dit : « Ces personnes sont les enfants des mêmes parents que les miens ». Il parlait le yiddish, et s’était rendu à plusieurs reprises en Europe avant la guerre. Il était allé en Palestine ; il avait écrit des articles pour JTA dans les années 1920, sur les premières émeutes des [Arabes] palestiniens contre les habitants Juifs… Le premier camp découvert était Ohrdruf, c’était une date charnière et mon père a dit : « Rien n’a plus jamais été pareil ».

Comme Meyer Levin ne voulait pas parler de la guerre, il invitait son fils à lire In Search. « Dans ses premiers écrits, on voit un conflit entre son identité comme Juif et son désir de s’identifier comme Américain. Ce genre de conflit est fréquent parmi les immigrants de la première génération. Durant la guerre et avant la bataille des Ardennes, mon père a signé « Meyer Levin » ses articles, et lors de cette bataille « Mike Levin ». Il a américanisé son nom, et tous ses articles, au lieu de parler de GIs prénommés Saul et Adam, ont évoqué des types dénommés Jo et Sam. Il a continué à signer « Mike Levin » jusqu’à son arrivée à Buchenwald. Alors « Meyer » est réapparu. C’est comme s’il réalisait alors : « Mon identité est Juive. Peut-être un Américain Juif, mais un Juif ». Et presque tous ses articles postérieurs ont traité de la situation des survivants des camps de concentration. Il a continué de s’y impliquer après la fin de la guerre ; le D.P.'s. One project était un film sur un orphelin de guerre qui va en Palestine pour chercher ses parents car ceux-ci lui avaient dit qu’après la guerre ils s’y rencontreraient ».

Au printemps 1945, Meyer Levin est traumatisé par la découverte des camps de concentration. Comment le peuple allemand si cultivé a-t-il pu commettre la Shoah ? Cette question parcourt son autobiographie In Search (1950).

En 1946-1947, Meyer Levin filme dans le documentaire The Illegals le périple des survivants Juifs des camps au travers de l’Europe occupée pour embarquer clandestinement vers la Palestine mandataire (Eretz Israël). Les jeunes protagonistes polonais de My Father’s House (1947) et Eva (1959) partagent cet espoir sioniste.

En 1948, Meyer Levin épouse Tereska Torres, résistante au sein des « Volontaires françaises » et femme de lettres. Le couple a deux fils, Gabriel, poète israélien né en 1948, et Mikael né en 1954.

En 1950, Meyer Levin découvre Le Journal d’Anne Frank grâce à son épouse. Il convainc Otto Frank, le père de l’adolescente Juive, de l’intérêt d’une adaptation théâtrale du livre. « La voix d’Anne Frank est devenue la voix des six  millions d’âmes Juives disparues », écrit Meyer Levin dans The New York Times (1952). Evincé de l’adaptation théâtrale du Journal d’Anne Frank - Frances Goodrich et Albert Hackett lui sont préférés – il souhaitait insister sur « la lutte pour une identité juive lors de l’extermination de la population Juive européenne » -, Meyer Levin se brouille avec Otto Frank. Dans The Obsession (1973), il relate les problèmes, notamment juridictionnels, liés à son adaptation théâtrale du Journal.

Tereska Torrès évoque cette obsession dans Les maisons hantées de Meyer Levin (1974, rééd. en 2005).

En 1996, dans sa thèse universitaire An Obsession with Anne Frank: Meyer Levin and the Diary, Lawrence Graver retrace ce combat de Meyer Levin : « L’histoire de Levin atteste de l’incommensurable difficulté, voire de l’impossibilité, de trouver un chemin authentique pour témoigner de la Shoah dans une société gouvernée par l’argent, la culture de masse, l’omnipotence des médias, l’optimisme démocratique et une certaine prédisposition au réconfort facile » indiquait un dossier de presse en 2003.

La perpétration du mal interpelle Meyer Levin. Publié en 1956, Compulsion (Crime) est inspiré d’un fait divers : en 1924, Richard Loeb et Nathan Leopold, deux jeunes Juifs bourgeois, intelligents et condisciples de Meyer Levin, ont assassiné un adolescent âgé de 14 ans, Bobby Franks, dans le but de commettre « un crime parfait ». Journaliste au Chicago Tribune, Meyer Levin couvre le procès des deux assassins. Son livre est adapté à Broadway et au cinéma par Richard Fleischer (Le génie du mal avec Orson Welles).

Meyer Levin consacre nouvelles et romans à l’Etat d’Israël : Gore and Igore (1968), The Settlers (1972) et The Harvest (1978).

Il se rend en Ethiopie avec son épouse pour tourner à Ambover The Fellashas (1963). Il combat pour que cet Etat accueille les Juifs d’Ethiopie.

Meyer Levin meurt et est enterré à Jérusalem en 1981.

Architect (1982), son dernier livre publié à titre posthume, est une biographie romancée de l’architecte Frank Lloyd Wright dont le cadre est le Chicago du début du XXe siècle.

Eric Schwab

 En 1945, dans l’Armée américaine, l’écrivain Meyer Levin est chargé de retrouver les vestiges des communautés juives européennes. Il s’y lie d’amitié avec Eric Schwab (1910-1977), correspondant de guerre pour l’AFP.

Né à Hambourg d’un père français, Eric Schwab grandit entre l’Allemagne, la France, la Suisse et les Etats-Unis. Il débute comme assistant-monteur en France sur des plateaux de cinéma (1928-1930). Après son service militaire au Maroc, il travaille comme photographe-reporter pour des agences et journaux : Vu, Life, Vogue.

Mobilisé en 1939, il est fait prisonnier à Dunkerque le 4 juin 1940, s’évade dès le lendemain, retourne à Paris en juillet 1940 et vit dans la clandestinité sous l’Occupation. En juin 1945, ses photos des crimes nazis sont exposées au Grand Palais.

Il est correspondant pour l’AFP (1945-1948), puis pour diverses organisations onusiennes : OMS, UNESCO. Il cherche sa mère allemande déportée en 1943. Il la retrouve au camp de Theresienstadt.


Les paysages de Mikael Levin
Petit-fils du sculpteur Mark Szwarc, Mikael Levin grandit entre Israël, les Etats-Unis et la France.

Il est diplômé en cinéma et photographie. En 1977, la Photographer’s Gallery à Londres organise sa première exposition individuelle : des clichés de casbah de villes marocaines.

En 1980, il présente Sodome et Gomorrhe, douze photographies de la mer Morte et du désert de Judée légendées d’extraits correspondants de la Bible.

Installé à New York en 1980, il photographie notamment en 1983 la forêt suédoise accompagnée d’un poème de Thomas Tranströmer (The Clearing), en 1983-1987 le lac Ericbergssjön à Södermanland (Suède), le territoire de Belfort (1987-1990), Nantes (2000), Chateaubleau (2001), La Bassée (2002)...

The Border Project l’amène à étudier la notion de frontière entre la France, la Belgique, le Luxembourg et l’Allemagne lors de la négociation des accords de Schengen (1993).

Common Places (1996-1998) concerne quatre villes européennes : Cambrai, Erfurt, Katrhinholm, Thessalonique.

En 2003, la Bibliothèque nationale de France, en son site Richelieu, réunit Border Crossingsréflexion mélancolique sur ce qui reste des frontières dans une Europe qui veut les abolir -, Common Places (1996-1998) – quatre villes européennes accueillant des populations d’origines variées -, Elsewhere et Chambres d’amis (2000) sur Nantes.


La Fondation Pro-Mahj a attribué à Mikael Levin le prix Maratier 2009 pour Cristina’s History, « récit en images qui retrace, à travers l’histoire européenne moderne, faite d’espoirs sans cesse anéantis et refondés, l’itinéraire, sur quatre générations, d’une famille juive, celle de Mikael Levin, depuis Zgierz en Pologne jusqu’à la Guinée-Bissau, en passant par Lisbonne ». En 2010, le MAHJ a présenté Cristina’s History.


War Story
L’idée de War Story surgit chez Mikael Levin alors qu’il photographie les restes des frontières en Alsace. Alors qu’il observe un pont, il songe à une vue similaire dans The Illegals.


En 1995, Mikael Levin suit le parcours de son père en prenant des photographies des lieux où s’était rendu son père 50 ans plus tôt avec Eric Schwab. Meyer Levin et Eric Schwab ont vu la chute de Cologne et de Francfort, ainsi que la libération des camps : Ohrdruf...


War Story n’est pas un « projet documentaire… Je voulais faire un voyage personnel et enquêter sur ce qu’est la mémoire sur un niveau personnel. Je voulais photographier les lieux importants dans l’expérience de mon père… Je me suis rendu à Ohrdruf, un camp de concentration, partie de Buchenwald et qui a été le premier camp libéré par l’armée américaine, donc une presse nombreuse l’a photographié. Auschwitz avait été libéré plus tôt par les Russes, mais c’était à l’Est et les histoires semblaient trop incroyables pour être crédibles. Ohrdruf était alors aussi connu que Buchenwald et Auschwitz. Mais maintenant, il est complètement oublié car après la guerre il se trouvait en Allemagne de l’Est, dans une zone militaire fermée, une partie d’une immense base militaire russe. Même aujourd’hui il est fermé. Mon père a été parmi les premiers à entrer dans ce camp. Quand j’y suis allé, il m’a semblé que toute la zone était imprégnée par cette peine immense. Dans ce lieu, 5 000 hommes sont morts de maladies et de faim, ou ont été tués… et il n’y avait pas de trace à voir ! Quand [l’officier de l’armée russe qui m’a accompagné] m’a désigné la colline où sont localisées les fosses communes, j’ai éprouvé une grande tristesse pour ces gens oubliés dont la tombe n’est jamais visitée… Pour moi, la photographie devient une expression du texte de mon père. Ce n’est plus le lieu lui-même qui est significatif, mais son image. Quand vous faites une photographie, vous créez un souvenir. Les photographies sont des souvenirs en eux-mêmes », explique Mikael Levin.


War Story a été présenté au Kunstfest de Weimar ; en 1997 à l’International Center of Photography de New York, au Deutches Filmmuseum de Frankfurt, à la Kunsthalle II d’Innsbruck ; en 1998, à la Haus am Kliestpark de Berlin avec Burden of Identity – portraits de Juifs berlinois -, au Rathaus de Düren ; en 1999 au Lippisches Landesmuseum de Detmold, à la Handelshof de Leipzig et en 2003, au Centre historique des Archives nationales à Paris.


En 2003, dans le cadre du cycle de ses « Grands documents », le Musée de l’Histoire de France à l’hôtel de Soubise a présenté deux expositions de récits et de photographies d’époque et contemporains, souvent inédits, montrant l’horreur des camps deconcentration. Leur titre : 1945, Regards et Écrits sur la guerre. War Story : Mikael Levin Allemagne, avril-mai 1945 : Buchenwald, Leipzig, Dachau, Itter : Eric Schwab (AFP).


Un lieu contigu au Musée de l’Histoire de France a été dédié à la confrontation des photos de Mikael Levin et d’extraits d’In Search (1950), l’autobiographie de Meyer Levin, qui découvre la Shoah dans le « cœur noir de l’Allemagne ».


Un espace a été consacré au reportage d’Eric Schwab dans l’Allemagne (Buchenwald, Leipzig, Dachau et Itter) d’avril-mai 1945. Ces clichés révèlent à la fois son regard humaniste et celui empreint d’une humanité douloureuse, grave et digne des déportés.


En trame de cette exposition : les relations entre mots et photos pour représenter et exprimer une réalité tragique, la confrontation du passé et du présent, ainsi que l’affection entre ces trois hommes...


Ce Musée de l’Histoire de France analysait ainsi la particularité de l’œuvre de Mikael Levin : « Après s’être longtemps consacré au paysage, un paysage le plus souvent marqué par sa vastitude inanimée, son mystère et sa poésie silencieuse, Mikael Levin a fixé les traces ténues, lorsqu’elles ne sont pas absentes ou en passe de disparaître, de notre mémoire et de notre identité contemporaines. Mémoire des camps et de la Shoah (War Story), mémoire des limites géo-politiques (BorderCrossings) qui ont autrefois fait l’Europe, mémoire d’un grand port déchu spécialisé dans la traite des noirs et le commerce triangulaire (Nantes, avec Elsewhere et Chambres d’amis) ».

En 2004-2005, le musée de la Résistance nationale a présenté des photographies qu'Eric Schwab avait prises des camps de concentration en avril et mai 1945 en Allemagne.


En 2011, sur les cimaises du MAHJ, des numéros indiquaient l’ordre chronologique du récit de War Story dans les foyers de l'auditorium.

A l’occasion de la parution de l’ouvrage 1945. La découverte des camps d’Annette Wieviorka (Seuil, 2015), le MAHJ organisa le 5 février 2015 à 19 h 30, la rencontre, modérée par Emmanuel Laurentin, producteur de La Fabrique de l’Histoire à France Culture, 1945, la découverte des camps. "En présence de l’auteur, avec la participation de Mikael Levin, artiste, fils de Meyer Levin, et de Dominique Torrès, journaliste, fille de Tereska Torres et de Georges Torres adoptée par Meyer Levin, son beau-père. "Buchenwald, Dachau, Bergen-Belsen... La découverte des camps de concentration nazis par les Alliés, en avril et mai 1945, se fit au fur et à mesure de la progression des troupes. Correspondants de guerre, deux hommes sont parmi les premiers à entrer dans cet enfer. Le premier s’appelle Meyer Levin. Il est américain, écrivain et journaliste. Le second est un Français – Éric Schwab – photographe à l’AFP. Tous deux circulent à bord d’une jeep de l’armée américaine. Tous deux sont juifs. Tous deux sont animés par une quête obsédante : le premier recherche ce qui reste du monde juif, le second recherche sa mère déportée. Annette Wieviorka retrace leur itinéraire dans les premiers moments de cet événement dont l’onde de choc n’a cessé d’ébranler la conscience mondiale".

Tereska Torrès-Levin
Le 23 septembre 2018, de 15 h 30 à 19 h 30, le musée d'art et d'histoire du Judaïsme (mahJ) propose une rencontre avec Tereska Torrès-Levin, écrivaine, résistante, aventurière, avec la participation de Sébastien Albertelli, historien, Nathalie Hazan-Brunet, conservatrice au mahJ jusqu'en 2016, Dominique Missika, historienne et éditrice, et en présence de Dominique Torrès et de Gabriel Levin, enfants de Tereska Torrès-Levin. La rencontre sera animée par John Lichfield,  journaliste au quotidien The Independent.

"À l’occasion de l’exposition « Hommage aux donateurs », portrait de Tereska Torres Levin, femme charismatique, tour à tour intrépide et aventurière et de son père l’artiste Marek Szwarc (1892-1958). Née à Paris en 1920 de parents juifs polonais convertis au christianisme, Tereska rejoint, à 20 ans De Gaulle à Londres en 1940. Son roman, Jeunes femmes en uniforme (Phébus, 2011), adaptation française de son best-seller Women’s Barracks, son Journal 1939-1945, puis le documentaire de sa fille Dominique Torrès, Elles ont suivi de Gaulle (1999) témoignent de cette expérience. À 27 ans, elle partage l’errance des survivants de la Shoah à travers l’Europe jusqu’à leur embarquement pour la Palestine dans le cadre du tournage du film Les Illégaux réalisé par Meyer Levin dans lequel elle tient le rôle principal. À 60 ans, elle part seule sauver des enfants juifs en Éthiopie et organise au risque de sa vie leur départ clandestin vers Israel. Entre temps, elle écrit 14 livres, élève trois enfants et s’attache à préserver et faire connaître l’œuvre de son père, le peintre et sculpteur Marek Szwarc."

Programme de l’après midi
15 h 30
En ouverture
Projection d’un extrait du documentaire Elles ont suivi De Gaulle, de Dominique Torrès. France, 1999, 52 min. Dans ce documentaire, Tereska Torrès Levin nous raconte son engagement auprès du Général de Gaulle.
Présentation des invités par John Lichfield
Marek Szwarc. Un artiste à l’ombre de Dieupar Nathalie Hazan
Lecture par Gabriel Levin d’un de ses poèmes consacré à Marek Szwarc, Unveiled in Jerusalem, traduit par le poète Emmanuel Moses
Tereska Torres, une française libre et engagée auprès de De Gaulle en 40, par Sébastien Albertelli
Le sauvetage des enfants juifs en Ethiopie, par Dominique Missika
Lectures d’extraits de romans de Tereska Torres Levin par ses enfants Dominique Torrès et Gabriel Levin

Rencontre suivie par la projection de 18 h à 19 h 20 de Les Illégaux de Meyer Levin (Israël, fiction-documentaire, 1947, 77min, version anglaise). Présenté par Ariel Schweitzer, critique et historien du cinéma. Les Illégaux suit l’errance des survivants de la Shoah en Europe jusqu’à leur embarquement pour la Palestine. L’histoire d’un jeune couple, Sara et Mika Wilner (interprété par Tereska Torres Levin et Yankel Mikalwich) permet de suivre ces milliers d’anonymes qui entreprirent ce périple, guidés par l’espoir. 


« War story », de Meyer et Mikael Levin et « Allemagne, avril-mai 1945 » de Eric Schwab. Ed. CHAN

Jusqu'au 11 septembre 2011
Au MAHJ
Hôtel de Saint-Aignan
Foyers de l'auditorium
71, rue du Temple, 75003 Paris
Tél. : (33) 1 53 01 86 53
Lundi, mardi, jeudi et vendredi de 11 h à 18 h, mercredi de 11 h à 19 h 30, dimanche de 10 h à 18 h. Fermé le samedi.

Le 4 septembre 2011, à 15 h, dans le cadre des Journées européennes de la culture et du patrimoine Juifs : visite guidée de l’exposition La collection contemporaine du MAHJ : un parcours avec Nathalie Hazan-Brunet, commissaire de cette exposition. Entrée libre au musée. Renseignements et réservations : 01 53 01 86 62 – individuels@mahj.org

Visuels :
Le magazine de France, n° spécial "Crimes nazis", 2e trimestre 1945, (coll. MRN)
En couverture. Buchenwald. Un déporté "dysentrique mourant", allongé sur sa paillasse.
Photographie d'Eric Schwab, [vers le 12 avril 1945]. AFP, n° 118433

A lire sur ce blog :
Les citations sont principalement extraites du site Internet de Mikael Levin.
Cet article a été publié en une version concise dans Actualité juive et sur ce blog les 26 août 2011, 3 septembre 2011, 27 janvier 2015, 8 mai 2017.

samedi 22 septembre 2018

« Vox Pop - Banalisé, l’antisémitisme ? » réalisé par Nicolas Thepot


Arte diffusera le 23 septembre 2018 « Vox Pop - Banalisé, l’antisémitisme ? / Un pays sans SDF ? » (Vox Pop - Wird Antisemitismus banalisiert? Ein Land ohne Obdachlose?) réalisé par Nicolas Thepot. « Banalisé, l’antisémitisme ? Enquête en Allemagne où, depuis 2013, le nombre d’actes antisémites a doublé / Un pays sans SDF ? Entretien avec le Finlandais Juha Kaakinen, initiateur du programme national Housing First, et reportage au Royaume-Uni, où des municipalités multiplient les arrêtés antimendicité et organisent la chasse aux sans-abri. »

« Chaque dimanche à 20 h 05, emmené par Nora Hamadi, Vox Pop s'immerge avec impertinence dans la société européenne ».

« Après avoir œuvré sur la chaîne parlementaire Public Sénat, Nora Hamadi prend les rênes de Vox pop. Avec détermination et dynamisme, la journaliste sillonne l'Europe et interroge des hommes politiques, des acteurs économiques ou des personnalités engagées afin de décrypter l’actualité et les enjeux de société de l'UE ». Une journaliste  « politiquement correcte ».

« Dotée d'un nouvel habillage, l'émission s'articule toujours autour de deux grands débats ».

Banalisé, l’antisémitisme ?
« 76 % des Européens considèrent que la haine des juifs a augmenté ces cinq dernières années ».

« En Allemagne, en France ou en Grande-Bretagne, les incidents se multiplient ». « Incidents » ? Un euphémisme pour ne pas désigner les assassinats ?

« Faut-il craindre un retour en force et une banalisation de l’antisémitisme ? » Dix-huit ans après la recrudescence du nombre d’actes antijuifs parallèlement au déclenchement de l’Intifada II par l’Autorité palestinienne dirigée par Yasser Arafat, Arte semble ignorer que l’antisémitisme fait déjà partie de la vie quotidienne en Europe, et qu’il est largement toléré par des « élites » françaises comme en témoigne l’affaire Mehdi Meklat.

Vox pop « a enquêté en Allemagne où, depuis 2013, le nombre d’actes antisémites a doublé ». Pourquoi pas avoir enquêté aussi en France ?

Rappelons qu’en 2017 Arte avait refusé de diffuser « Un peuple élu et mis à part : l’antisémitisme en Europe » par Joachim Schroeder et Sophie Hafner, documentaire désignant l’antisémitisme musulman, puis l’avait diffusé une seule fois, à un horaire très tardif, suivi d’un « débat » partial le décrédibilisant.

Un pays sans SDF ?
« En Europe, le nombre de personnes sans domicile fixe a littéralement explosé. Comment lutter contre le phénomène, alors que le tout-sécuritaire fait de plus en plus d’adeptes dans les pays membres ? Vox pop s'entretient avec le Finlandais Juha Kaakinen, initiateur du programme national Housing First. Sans oublier un reportage au Royaume-Uni où des municipalités multiplient les arrêtés antimendicité et organisent la chasse aux sans-abri. »


France, 2018, 29 min
Sur Arte le 23 septembre 2018 à 20 h 05

René Goscinny (1926-1977). Au-delà du rire


René Goscinny (1926-1977) était fils d’émigrés juifs originaires de Pologne et d’Ukraine, né à Paris en 1926. Ayant grandi en Argentine, il a travaillé notamment aux Etats-Unis en se liant avec l’avant-garde de la bande dessinée. Polyglotte et cultivé, pudique et loyal, cet admirateur de Walt Disney s’est illustré dans la presse, au cinéma ainsi qu’à la télévision, a combattu pour le respect des droits d’auteur, et a jeté les bases de l’enseignement de l’animation en France. Un moraliste. Lmusée d’art et d’histoire du Judaïsme a présenté l’exposition remarquable « René Goscinny (1926-1977). Au-delà du rire », assortie d'un catalogue passionnant, sur ce parcours exceptionnel. Le Jewish Museum London propose l'exposition "Astérix in Britain: The Life and Work of René Goscinny".


Dans les années soixante, à leur domicile parisien, la mère de René Goscinny a demandé à son fils : « Qui est cet Astérix dont tout le monde parle ? ». Et René Goscinny lui a répondu affectueusement : « C’est celui qui nous fait vivre, Maman ».


Pour commémorer les quarante ans de la disparition de ce génie, deux expositions passionnantes, et complémentaires, en partenariat avec l’Institut René Goscinny, et avec un commissaire associé commun - Aymar du Chatenet - sont proposées à Paris. 

La Cinémathèque française et la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image (Angoulême) rendent hommage « en concevant une grande exposition Goscinny et le cinéma consacrée aux influences du cinéma sur son travail, ainsi qu’à sa propre œuvre cinématographique. « 40 ans après la mort de leur démiurge, les personnages de Goscinny continuent de nourrir la culture populaire internationale. Astérix et Obélix, Lucky Luke ou Le Petit Nicolas sont devenus des personnages de cinéma à part entière. Et Goscinny mérite plus que jamais le surnom affectueux que lui avait donné son ami Gotlib : « Walt Goscinny ». 

Avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, le mahJ présenta « la première rétrospective consacrée au co-créateur d’Astérix et du Petit Nicolas ». Réunissant « plus de 200 œuvres, dont des planches et scénarios originaux, et de nombreux documents inédits issus des archives Goscinny, conjuguant approches chronologique et thématique, cette exposition retrace le parcours de ce fils d’émigrés juifs originaires de Pologne et d’Ukraine, né à Paris en 1926 ». Un génie qui a excellé dans des registres divers - humour poétique, comique burlesque ou de situation, calembours, etc. -, en observateur ironique, caustique, de la société française des années 1960 et 1970 parcourue de mouvements d'émancipation, du "tout-se-vaut", et visant des publics enfantins, adolescents et adultes. Et en atteignant l'universel comme en témoigne un succès commercial dans quasi le monde entier.

« Cinq cents millions de livres et d’albums vendus dans le monde, des œuvres traduites en cent cinquante langues, une centaine d’adaptations cinématographiques… Malgré les chiffres impressionnants du succès de Goscinny, l'envergure de l'homme et l’ampleur de son œuvre sont encore relativement méconnues. L’exposition met ainsi en lumière la créativité géniale de celui qui a offert à la culture française l’une de ses plus belles révolutions culturelles, qui fit passer la bande dessinée du statut de « publication destinée à la jeunesse » au rang de « neuvième art ». Un auteur qui, malgré ses talents de dessinateur, a eu la lucidité, la modestie, de s'effacer comme dessinateur doué pour collaborer comme scénariste brillant avec des dessinateurs plus talentueux que lui.

« Parodies, calembours et traits d’union métaphysiques forment le versant le plus célèbre du style d’un écrivain pour lequel l’histoire, la langue française et l’enfance ont été des sources d’inspiration et des moteurs de création constants. Mais au-delà du rire fédérateur, l'exposition montre à quel point la culture goscinnyenne, héritière du judaïsme d’Europe orientale, s’est enrichie au croisement des exils argentin et nord-américain, sans jamais cesser d’être nourrie par le pur classicisme de la tradition française ». 

L’exposition s’articule autour de neuf thèmes : le phénomène Goscinny, les Beresniak et les Goscinny, une enfance et une adolescence argentines (1930-1940), les échos de la guerre (1940-1944), survivre à New York (1945-1951), la première vie d'un scénariste (1951-1959), les piliers d'une œuvre, Pilote, laboratoire et journal idéal (1959-1974) et le zetser et le philosophe. 

Le commissariat de l’exposition est assuré par Anne Hélène Hoog, conservatrice au mahJ avec Virginie Michel. Les conseillers scientifiques sont Aymar du Chatenet, Institut René Goscinny, et Didier Pasamonik, éditeur et journaliste, historien de la bande dessinée.

L’exposition est accompagnée de conférences et de rencontres, ainsi que d’un programme pédagogique. 

Son catalogue passionnant est co-édité avec les éditions Hazan.
      
Le phénomène Goscinny
« Si le nom de René Goscinny est présent depuis longtemps dans la culture populaire francophone, la dimension même de cette personnalité géniale, l’ampleur de son œuvre et de son succès sont relativement méconnues ». 

« Pour prendre la mesure de l’œuvre et de son importance dans le monde de la bande dessinée et de la littérature contemporaine, rien ne vaut le rappel de quelques chiffres : cinq cents millions de livres et d’albums vendus dans le monde, dont deux cents millions pour Lucky Luke (Goscinny-Morris), trois cents vingt millions pour Astérix (Goscinny-Uderzo) et quinze millions pour Le Petit Nicolas (Goscinny-Sempé) ». 

Les « œuvres de Goscinny ont été traduites en cent cinquante langues, dont Astérix en cent vingt langues, Iznogoud (Goscinny-Tabary) et Lucky Luke en une quarantaine de langues », dont l’hébreu. 

« Le Petit Nicolas est aujourd’hui intégré dans les programmes scolaires ». 

« Le film d’animation et le cinéma ont rendu leurs hommages à Goscinny et à ses co-auteurs : les adaptations cinématographiques de Lucky Luke, Iznogoud ou du Petit Nicolas appartiennent à la culture populaire contemporaine. Quant à Astérix, les chiffres parlent d’eux-mêmes : ainsi Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre, réalisé par Alain Chabat en 2002, a attiré plus de quatorze millions et demi de spectateurs en France ».

« Évoquer René Goscinny oblige à traiter d’un phénomène culturel mondial, d’un auteur clé de la littérature et de l’avènement du neuvième art ».

Les Beresniak et les Goscinny
René Goscinny  « naît le 14 août 1926 au sein d’une famille d’immigrés juifs originaires d’Europe orientale ».

« Sa mère, Anna Beresniak, née en 1889, est l’une des neuf enfants du maître d’école Abraham Lazare Beresniak et de son épouse Feyge Garber. Originaire de la province de Kiev, la famille s'installe à Paris en 1905 et Abraham y fonde l’imprimerie Beresniak & fils en 1912. Son catalogue témoigne d’un éclectisme tant linguistique – il imprime en yiddish, hébreu, français, russe et polonais –, que politique – avec des publications sionistes et bundistes ».

« Le père de René, Stanislas Goscinny est né en 1887 à Varsovie, troisième enfant d’Abraham Goscinny et Helena Silberblick. Maurice, le fils aîné, étudia la médecine et Stanislas la chimie appliquée. Les deux frères choisirent de poursuivre leurs études en France, en 1905 pour le premier et en 1906 pour le second ».

« Stanislas se marie avec Anna Beresniak en 1919 ; Claude naît en 1919 et René en 1926 ».

« En 1923, Stanislas tente une aventure au Nicaragua dans la production agricole ».

« Revenu à Paris où il est naturalisé français comme Anna en 1926, il monte une entreprise de fabrication de matières plastiques avec Léon Beresniak, un frère d’Anna ».

Une enfance et une adolescence argentines (1930-1940)
« À partir de 1927, Stanislas Goscinny est employé par la Jewish Colonization Association (JCA) ». 

« Fondée en 1891 par le banquier philanthrope Maurice de Hirsch, l’institution permet à des juifs d’Europe orientale, soumis aux statuts iniques de l’Empire russe et victimes de pogroms récurrents, de s’émanciper en s’établissant dans des colonies agricoles au Brésil, en Argentine, au Canada et en Palestine ». 

« C’est en tant que cadre de cette fondation que, en 1927, Stanislas Goscinny, ingénieur chimiste spécialiste de l'agriculture dans les climats chauds, est envoyé à Buenos Aires où il s’installe avec sa famille ». 

René « est scolarisé au Colegio francés (collège français) où l'on enseigne la culture française la plus classique ; celle-ci est à l’origine des traits marquants de l’œuvre goscinnyenne ». 

« Entre 1944 et 1945, le jeune Goscinny contribue à la rédaction et à l'illustration de Notre Voix, la revue des élèves ». 

« De 1945 à 1947, il poursuivra cette activité avec la revue Quartier Latin publiée par les anciens élèves de collège ».

Les échos de la guerre (1940-1944)
« Dès août 1940, Stanislas Goscinny adhère au comité de Gaulle, qui refuse la défaite ».

« Quant à René, il remplit des carnets de dessins, croquant tant son entourage que les personnalités politiques des actualités, et s’essaye déjà à la caricature ». 

La « situation des membres des familles Beresniak et Goscinny demeurés en Europe inquiète vivement Stanislas et Anna qui cherchent à les aider par des envois d’argent et de vivres ».

« On ne sait rien sur le sort des Goscinny restés en Pologne. Quant aux Beresniak, Lazare meurt en zone libre en 1942. Son fils Serge échappe à la déportation, mais Léon, Maurice et Volodya sont déportés et assassinés à Auschwitz en 1942 ».

« En 1943, le décès brutal de Stanislas à Buenos Aires fait basculer la famille dans la précarité. Anna et René trouvent du travail. Ce dernier occupe d’abord un poste de comptable dans une fabrique de pneus puis devient dessinateur dans une agence publicitaire. Claude poursuit ses études ». 

« En 1945, Boris Beresniak, un frère d’Anna, les incite à quitter Buenos Aires pour New York. Anna et René partent aux États-Unis tandis que Claude reste en Argentine ; il ne rentrera en France qu’en 1956 ».

Survivre à New York (1945-1951)
« Résolu à tenter une carrière de dessinateur dans le cinéma d’animation, René entre en apprentissage dans une agence publicitaire ». 

« En 1946, il effectue son service militaire en France dans un bataillon de l’infanterie alpine stationné à Aubagne ».

« De retour à New York en 1947, il travaille comme illustrateur de livres. Durant quatre ans, il peine à survivre ». 

Il « rencontre cependant le dessinateur Harvey Kurtzman, futur créateur du magazine Mad, qui lui présente Will Elder, John Severin et Jack Davis qui seront avec Kurtzman les dessinateurs des publications de genres aventurier et fantastique publiés par EC Comics et DC Comics des années 1950 à 1980 ». 

« Avec Kurtzman, Goscinny illustre pour Kunen Publishing quatre livres pour enfants ».

« Kurtzman, Elder et Severin l’initient au monde de la production et de l’art du comic book, mais il ne peut s’y faire une place ».

Goscinny « fait la connaissance de Jijé, pilier de l'hebdomadaire Spirou, qui s’est installé dans le Connecticut en 1947 et qui lui présente le jeune dessinateur belge Morris, avec lequel il sera amené plus tard à collaborer ».

La première vie d’un scénariste (1951-1959)
En 1951, Goscinny « quitte New York pour Paris. Il contacte l’éditeur belge Georges Troisfontaines dont l’agence, World Press, fournit Spirou et d’autres titres des éditions Dupuis ». 

« Engagé, Goscinny réalise des textes et des illustrations destinés à divers périodiques (La Libre Junior, Bonnes Soirées, Le Moustique, Les Belles histoires de l’oncle Paul, Spirou, Risque-Tout) et fait la connaissance de Jean-Michel Charlier et Albert Uderzo ». 

« De nombreuses collaborations s’amorcent dans les années 1953-1955 mettant à contribution ses talents de scénariste ».

De « novembre 1952 à février 1953, il dirige le magazine TV Family que Dupuis veut implanter à New York. Après l’échec de l’entreprise, il revient à l’agence parisienne ». 

En 1955-1956, il « publie les dernières bandes dessinées de sa seule facture, Capitaine Bibobu et Dick Dicks ». 

« Scénariste demandé, Goscinny défend les droits des auteurs avec Charlier ». 

« Licencié de la World Press, il entre au Journal de Tintin, travaille avec nombre de dessinateurs et intensifie sa collaboration avec Uderzo et Morris ».

Les piliers d’une œuvre
Les « collaborations avec Uderzo, Morris, Sempé et Tabary au dessin ont eu une importance considérable dans la carrière de Goscinny ». 

« Avec son complice Uderzo, de 1951 à 1958, Goscinny explore les champs de la narration de manière éclectique avant d’aboutir à Oumpah-Pah (1958) et surtout Astérix (un succès planétaire pour les 24 albums réalisés entre 1959 et 1977) qui s’empare de l’histoire de France pour la parodier ».

« En 1955, Morris demande à Goscinny de lui fournir des scénarios pour sa bande dessinée Lucky Luke, créée en 1946. Commencée avec Des rails sur la prairie, l’association de ces deux auteurs marqués par la culture nord-américaine, tant du point de vue du traitement de l’histoire que de la parodie des films de western, se révèle fructueuse. C’est avec Goscinny que le « poor lonesome cow-boy » devient « l’homme qui tire plus vite que son ombre ». De 1955 à 1977, la publication de quarante et une histoires complètes leur vaudra un succès international ».

« En 1959, Goscinny et Jean-Jacques Sempé, partageant leurs souvenirs personnels, retravaillent ensemble pour créer les histoires du Petit Nicolas. Entre 1959 et 1964, quatorze volumes d'histoires totaliseront quinze millions d’exemplaires vendus et traduits en de nombreuses langues étrangères et régionales ».

« L’ignoble Iznogoud, grand-vizir du calife Haroun El-Poussah fait son apparition en 1962. Fruit des imaginations conjuguées de Goscinny et de Jean Tabary, la série Iznogoud, dont l’anti-héros est un vil personnage rêvant de « devenir calife à la place du calife », connaît un vif succès populaire dans les pays francophones avec quatorze albums signés des deux auteurs ».

« Portés à l’écran sous forme de films d’animation ou de longs métrages, traduits en de nombreuses langues étrangères, ces piliers de l’œuvre goscinnyenne ont été créés dans un processus d’étroite symbiose nourrie par un fructueux échange d’idées, un humour finement élaboré et propre à chacun des duos formés par Goscinny et le dessinateur de la série ».

Pilote, laboratoire et journal idéal (1959-1974)
« En 1959, François Clauteaux, Raymond Joly, Jean Hébrard, René Goscinny, Jean-Michel Charlier et Albert Uderzo créent Pilote, un hebdomadaire pour les jeunes associant bandes dessinées et sujets d’actualité. Son lancement est un véritable succès. La bande dessinée y occupe une place importante, mais moindre que le rédactionnel. Certaines comme Astérix, Barbe-Rouge, Tanguy et Laverdure marqueront le neuvième art ».

« Dès 1963, Goscinny et Charlier, devenus rédacteurs en chefs, donnent la priorité à la bande dessinée et ouvrent le journal à une nouvelle génération d’auteurs : Giraud, Greg, Cabu, Gotlib, Fred, Mandryka, Bretécher, Gébé, Reiser, Géri, Christin et Mézières et bien d’autres talents ».

« À la fin des années 1960, Giraud, Mandryka, Brétécher, Gotlib, Alexis, Druillet, qui ont nourri la modernité des pages du périodique, vont radicaliser leur critique puis s’éloigner de Pilote pour publier dans des titres contestataires et satiriques tels que L’Écho des savanes, Métal hurlant, Fluide glacial et Charlie-Hebdo successeurs de Hara-Kiri, interdit en 1966 ». 

« En 1974, Goscinny quitte Pilote ».

Le zetser et le philosophe
« Génie comique, écrivain exigeant, créateur frénétique, René Goscinny a accompli une révolution culturelle en dissolvant la ligne qui séparait la culture savante de la culture populaire, l’humour des élites de celui des classes laborieuses. Mais comment travaillait-il ? Au-delà du rire, que trouvons-nous dans son univers qui confirme l’originalité de l’écrivain et de l’homme ? »

« En suivant le philosophe Henri Bergson dans son étude intitulée Le Rire. Essai sur la signification du comique, on peut comprendre comment l’écrivain « rit » et fait preuve, très tôt, d’une formidable maîtrise des « procédés de fabrication du comique ». 

La « plongée au cœur de la mécanique de l’écrivain, et la prise en compte de sa connaissance intime de l’imprimerie et surtout du geste du typographe (le zetser en yiddish), nous permettent de discerner les ressorts cachés de son inspiration, ses thèmes de prédilection (l’histoire, le sens de l’absurde et l’humour noir, l’attachement au monde de l’enfance et à la langue française) qui trament son œuvre, et son observation de la nature humaine ». 

« Derrière l’auteur comique se révèlent à nous l’âme du moraliste et l’esprit du philosophe ».

"Astérix in Britain: The Life and Work of René Goscinny"
Le Jewish Museum London propose l'exposition "Astérix in Britain: The Life and Work of René Goscinny".

*An immersive and playful exhibition that explores the unique imagination of the co-creator, with Albert Uderzo, of the Astérix comics."

"René Goscinny’s story, from a childhood in Argentina to a glittering career that began in New York and flourished in Europe, is brought to life through rare original scripts, storyboards, photographs, films, sketches, dressing up stations, games, and more than a little wild boar…"

"Astérix in Britain: The Life and Work of René Goscinny is adapted from the exhibition originally produced by the Museum of Jewish Art and History in Paris in partnership with the Institut René Goscinny."

"This exhibition was made possible thanks to the exceptional loans and collaboration of the Institut René Goscinny."



1926 « Naissance à Paris de René Goscinny, fils cadet de Stanislas et Anna Goscinny, née Beresniak.
1928 La famille Goscinny rejoint Stanislas à Buenos Aires, où il a été nommé secrétaire général de la Jewish Colonization Association (JCA) ; René est scolarisé au Colegio francés (collège français) ; il étudie dans les écoles françaises de la ville.
1939-1941 Lazare Beresniak, grand-père maternel de René Goscinny, publie, sous le pseudonyme de « Abaq » (« poussière » en hébreu), Milon idi-‘ivri male (« Dictionnaire complet yiddish-hébreu »), ouvrage très érudit en deux volumes.
1941 « Aryanisation » de l’imprimerie Beresniak, fondée en 1912 ; arrestation de Léon Beresniak et de ses frères, également employés à l’imprimerie, par la Feldgendarmerie, la police militaire allemande, lors de la rafle dite « des notables » qui toucha 1 043 avocats, médecins, hommes politiques et industriels juifs.
1942 Déportation et assassinat à Auschwitz de Léon, Volodya et Maurice Beresniak ; René Goscinny réalise des caricatures de Mussolini, Hitler et Staline dans ses carnets de croquis.
1943 Baccalauréat à Buenos Aires ; décès brutal de Stanislas Goscinny ; la famille connaît une grande précarité.
1944-1947 René Goscinny publie ses premiers textes et dessins dans les revues d’élèves Notre Voix et Quartier Latin.
1944 René Goscinny occupe un poste de comptable adjoint dans une entreprise de pneumatiques, puis de dessinateur pour une agence de publicité.
1945 Installation d'Anna et de René Goscinny à New York.
1946 Service militaire en France dans un bataillon de l’infanterie alpine stationné à Aubagne.
1947 Retour à New York ; Goscinny frappe en vain aux portes des éditeurs, agences de presse et studios de création ; il traverse la période la plus difficile de sa vie ; il reste un an et demi sans emploi, vivant aux crochets de sa mère.
1948 Goscinny propose ses dessins au New Yorker dont il ne recevra jamais de réponse ; il intègre une agence de publicité ; il rencontre Harvey Kurtzman, futur fondateur du magazine Mad, John Severin et Will Elder.
1949 Rencontre Jijé (Joseph Gillain) pilier du journal Spirou, installé dans le Connecticut, puis Morris, élève de ce dernier et auteur de la série Lucky Luke ; Goscinny publie des livres pour enfants avec Harvey Kurtzman.
1950 Par l'intermédiaire de Jijé, il rencontre Georges Troisfontaines, directeur de la World Press Agency, qui travaille en étroite collaboration avec les éditions Dupuis.
1951 René Goscinny s'installe à Paris ; il trouve un emploi au sein de l’antenne de la World Press ; il y rencontre Jean-Michel Charlier et Albert Uderzo ; avec ce dernier, il commence à produire des histoires pour l'hebdomadaire féminin belge Bonnes Soirées ; leur bande dessinée Oumpah-Pah est refusé par le Journal de Spirou.
1952 Goscinny est missionné par les éditions Dupuis pour lancer à New York un journal de programmes de télévision TV Family ; il y reste six mois puis rentre à Paris.
1954 Goscinny rencontre Sempé ; il travaille pour Le Moustique ; c’est dans cet hebdomadaire belge que paraissent les premiers dessins de Sempé représentant un petit garçon facétieux, Nicolas.
1955 Début de la collaboration entre Morris et Goscinny sur la série Lucky Luke : parution de la première planche de Des rails sur la prairie dans le n° 906 du Journal de Spirou ; Goscinny, Jean-Michel Charlier et Uderzo défendent les droits des auteurs au sein de la World Press.
1956 Goscinny est licencié de la World Press ; il entre au Journal de Tintin.
1958 Goscinny démarre la série Strapontin avec Berck et relance Oumpah-Pah avec Uderzo.
1959 Goscinny et Sempé reprennent le personnage de Nicolas ; Le Petit Nicolas devient un feuilleton hebdomadaire pendant six ans ; création du magazine Pilote, racheté l'année suivante par Dargaud ; dans la première édition, lancement d’Astérix avec Albert Uderzo.
1961 Parution du premier album d’Astérix, Astérix le Gaulois.
1962 Avec Tabary, création d’Iznogoud dans le magazine Record.
1963 Goscinny partage la rédaction en chef de Pilote avec Charlier, jusqu’en 1974 ; il écrit Les Aventures du facteur Rhésus illustrées par Bretécher et créé avec Cabu La Potachologie dans Pilote.
1965-1967 Avec Gotlib, parution dans Pilote de la série des « Dingodossiers ».
1967 Goscinny épouse Gilberte Pollaro-Millo ; leur fille Anne naît l’année suivante.
1968 Crise au journal Pilote : une poignée de dessinateurs remettent en cause le fonctionnement de l’hebdomadaire ; Goscinny quitte son poste de rédacteur en chef pour celui de directeur du journal.
1970 Goscinny et Uderzo réalisent Astérix et Cléopâtre avec la collaboration de Pierre Tchernia.
1971 Morris et Goscinny réalisent Daisy Town, premier long métrage d’animation mettant en scène Lucky Luke ; adaptation de l’album Le Juge en 1971, avec Robert Hossein et Pierre Perret
1972 Goscinny est nommé directeur général de Pilote et vice-président de Dargaud ; sortie du film Le Viager de Tchernia et Goscinny.
1973 L’imprimerie Beresniak imprime en russe la première édition originale de L’Archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne.
1974 Fondation du Studio Idéfix avec Uderzo et Dargaud ; réalisation de deux dessins animés, Les Douze Travaux d’Astérix (sortie en salle en 1976) et La Ballade des Dalton (sortie en salle en 1978) ; lancement du mensuel Lucky Luke dont Goscinny et Morris sont respectivement directeur de la publication et directeur artistique ; Goscinny quitte le magazine Pilote.
1975 Fermeture de l’imprimerie Beresniak.
1976 L’album Obélix et compagnie atteint les 1,3 millions d’exemplaires.
1977 Dernier album de Lucky Luke : Le Fil qui chante ; Goscinny achève le scénario d’Astérix chez les Belges mais en conflit avec son éditeur, il demande à Uderzo de cesser la réalisation du dessin ; le 5 novembre, il est victime d’une crise cardiaque, lors d'un test de routine chez son cardiologue ; il meurt à l’âge de 51 ans ; il est enterré au carré juif du cimetière du Château, à Nice.
1978 Goscinny reçoit un césar posthume pour l’ensemble de son oeuvre cinématographique
1979 Parution du dernier album d’Astérix dont le scénario est signé Goscinny : Astérix chez les Belges. Ce sera également le dernier publié chez Dargaud ; création des éditions Albert René ».


« Mon père au musée. C’est curieux comme phrase, ça sonne comme une formule, comme le titre d’un livre de dessins d’humour. Mon père au musée d’art et d’histoire. Quand s’invitent l’art et l’histoire, mon père se rapproche. Féru de l’un, détournant l’autre, je le vois qui sourit. Mon père au musée d’art et d’histoire du Judaïsme. Là, il ôte son pardessus, s’assied dans un Chesterfield, prend une cigarette, l’allume et la savoure. Il est heureux de l’instant, je le sais. Je vais prendre dans ma main la mémoire de la sienne et le guider, lui raconter ce qu’il sait et l’écouter se souvenir. Le timbre de sa voix, quarante ans après s’être éteint, résonne encore, résonne toujours. Cette exposition consacrée à mon père est une promesse de voyage au long cours au cœur de sa propre histoire. Lui qui aimait tant naviguer, il embarquera avec moi sur ce navire-là. Main dans la main, nous nous préparons à appareiller, direction l’Ukraine, la Pologne, l’Argentine, New York, Paris. Il se réjouit de cette traversée à venir, se réjouit d’entendre à nouveau cette langue, le yiddish. Ses yeux brillent, ses fossettes se creusent de plaisir. Dans ce pays qui est le sien depuis quarante ans, dans ce pays qu’on nomme en profane l’éternité, l’instant s’étire ou s’éteint. « Ce shtetl est le nôtre », me dit-il. « Viens mon amour, viens mon enfant, regarde ma grand-mère allumer les bougies. » Il se tait, suspendu au coeur de ce temps qui ne compte pas ses heures. Il se tait et prie. Il connaît l’histoire, il sait qu’un jour, bientôt, les flammes des bougies de shabbat ne danseront plus.
Ici, notre voyage fait une escale. Un dictionnaire yiddish-hébreu, quelques livres où figure la mention « Imprimerie Beresniak », les gestes précis d’Abraham, son grandpère. 
Mon père ému regarde les signes de plomb de l’imprimerie, s’arrête sur deux d’entre eux, l’obèle et l’astérisque, et, amusé, murmure : « On se retrouvera ! »
La traversée reprend. Nous voilà à Buenos Aires. Là, entre son immeuble et la boutique qui vend des empanadas, il fait du patin à roulettes. À la course, Virgilio est bien plus fort que lui, mais mon père à cet instant précis caresse avec ferveur la couverture de son prix d’excellence, Les Mondes connus et inconnus de Jules Verne. 
Le bateau tangue, la mer, grosse et sans pitié, regarde passer l’Histoire qui jette ses enfants au feu. Et mon père s’accroche au bastingage, malade de douleur, malade au coeur. Plus tard, bien plus tard, il comprendra, réalisera, mettra sur le drame des mots et des larmes. Ses oncles, ses cousins, de Paris à Varsovie, n’auront de sépulture que sa mémoire.
On accoste à New York : Ellis Island, terre de promesses. Mon père s’arrête devant une photo. Un cow-boy et son cheval blanc, quatre bandits aussi stupides qu’attachants, un chien qui ne reconnaît pas son maître. Une parodie du Far-West est née et, sous la plume de mon père, vit les plus belles pages de son histoire.
Sur ce bateau, il n’est pas seul. Anna, sa mère, l’accompagne. Il est l’amour de la vie de cette femme, sa raison d’être, son trésor [...]. « Et si on jetait l’ancre à Paris, katzele [mon chaton] », demande Anna ? « Let’s go, vamos ! », répond le fils. C’est ici, en France, que les deux rencontres déterminantes de sa vie auront lieu. De l’une d’elles, je suis issue. Ma menotte nichée toujours au creux de la sienne perçoit, de paume à paume, une émotion. Mon père vient encore de s’arrêter et regarde une photo d’Albert Uderzo.
« C’est lui, l’ami comme on n’en a qu’un », précise-t-il, ému. De cette complicité naîtra un mythe français. « Je le sais », lui dis-je. « Un jour, ajoute-t-il, je te parlerai du bonheur d’être parfaitement compris par celui que l’on veut faire rire avant les autres. » [...]
Je sens la veine du poignet de mon père battre. Il vient d’apercevoir une photo de Gilberte, sa femme. Lui, si loquace, se tait. Je respecte son silence. Ils sont aujourd’hui sur le même continent mais il avait peut-être oublié comme, dans cette vie-ci, elle était belle.
La visite se termine, ce n’était qu’une escale. Nous n’accosterons définitivement que lorsque nous aurons fini de rire. « Alors, nous avons du temps », conclut mon père, en tassant sa Pall Mall ».


« Après « De Superman au Chat du rabbin » en 2007, « Les Mondes de Gotlib » en 2014 et « Ô vous, frères humains. Luz dessine Albert Cohen » en 2016, le musée d’art et d’histoire du Judaïsme revient à l’art de la bande dessinée en consacrant une importante exposition à la vie et à l’oeuvre de René Goscinny (1926-1977). Ce choix a surpris : qu’y aurait-il de « juif » dans l’oeuvre du créateur d’Oumpah-Pah, d’Astérix, du Petit Nicolas et d’Iznogoud, dans le scénariste de Lucky Luke, ou dans celle du directeur de l’hebdomadaire Pilote ? Aucune allusion à la judéité de l’auteur – que de nombreux visiteurs découvriront –, aucun thème relatif au judaïsme ni comme religion ni comme fait culturel, ni même comme donnée historique. Pas de Chanson aigre-douce relatant l’enfance cachée d’un Marcel Gotlieb, point de Manuscrit pour les générations futures, où Gotlib transpose dans les halles de Baltard en ruines le récit de la destruction du ghetto de Varsovie par un vieux rat barbu, avatar muridé de l’historien polonais Emanuel Ringelblum. Pas de chat nazi ni de souris juive comme dans le Maus d’Art Spiegelman. Pas non plus de félin talmudiste (sympathique celui-là) comme dans Le Chat du rabbin de Joann Sfar. Nul Golem libérateur comme chez Steve Niles (Breath of Bones. A Tale of the Golem)… Pour ne citer que quelques auteurs désormais classiques dont l’oeuvre aborde le destin des juifs au XXe siècle.
Ce qui frappe précisément chez Goscinny, c’est l’écart entre les origines, l’enfance, la jeunesse – profondément marquées par le cosmopolitisme juif et une existence véritablement diasporique – et une oeuvre parfaitement laïque, emblématique de la France des Trente Glorieuses, au point que certains, à raison, vont jusqu’à en faire un « lieu de mémoire » contemporain. […]
Cet écart […] a les caractères d’un certain rapport des juifs à la nation, celui d’un groupe placé dans une position marginale qui exprime néanmoins un fervent attachement patriotique. Déraciné et polyglotte mais pétri de culture française dès l’enfance, adhérant aux valeurs de la République, nourri à l’enseignement du Colegio francés de Buenos Aires, Goscinny fait sien cet héritage et le restitue à la manière des émigrés, dans ces marges où les derniers entrants trouvent leur place. Ce faisant, ils sont souvent les inventeurs de genres jusque-là inexplorés. […]
On ne cherchera donc pas de shtetl dans le village gaulois qui résiste à l’envahisseur. Ni de figure héroïque, ni de personnage d’opprimé dans l’oeuvre de Goscinny. Chez lui, le rire prime sur la dénonciation, dans une tradition de dérision où le judaïsme atteint à l’universel. Pour autant, […] il est indispensable de mettre en évidence ce que Goscinny doit à cette culture de l’édition, héritée de l’imprimerie Beresniak, où l’on sait « naturellement » ce que sont l’obèle et l’astérisque. Et comment ne pas s’intéresser à cette tribu ukraino-polonaise […] qui parle et imprime à Paris en hébreu, yiddish, russe, polonais, français, maîtrisant au moins cinq langues et trois alphabets. […]
Sur l’abjecte affiche d’Adolphe Léon Willette, « candidat antisémite » aux élections de 1889, que conserve le mahJ, un Gaulois casqué, torse nu, brise un Talmud en forme de tables de la Loi en proférant : « Le Judaïsme, voilà l’ennemi ! » Chez Goscinny, le mythe gaulois devient contestataire et joyeux, mais signe une profonde passion pour la France. Goscinny a été façonné par les manuels d’histoire de la Troisième République, dans lesquels il puisera la matière première d’Astérix. […] il est à la fois le fils d’Anna et Stanislas et le fils spirituel de Malet et Isaac. Mais son histoire personnelle et le destin tragique de la famille Beresniak lui permettent de traiter « nos ancêtres les Gaulois » avec l’humour et la distance qui conviennent aux mythes que l’on révère mais dont on n’est pas dupe. Ainsi, l’on ne comprend Goscinny et son humour décalé, qui n’est en rien tributaire de l’almanach Vermot mais doit beaucoup à sa judéité, que si l’on prend en compte ce décentrement. Goscinny n’est pas un excentrique, c’est un excentré. […] »


Albert Uderzo (dessinateur ; né en 1927)
« Héritier revendiqué de Walt Disney et d’Edmond-François Calvo, Uderzo travaille d’abord pour la presse quotidienne, aussi bien dans le registre réaliste qu’humoristique. En 1951, sa rencontre avec Goscinny à l’agence World Press, grâce à Charlier, décide de son destin. Ses premiers travaux aux côtés de Goscinny annoncent Astérix : Jehan Pistolet (1952) et Luc Junior (1954) pour le quotidien belge La Libre Belgique, puis Oumpah-Pah pour l’hebdomadaire Tintin (1958). En 1959, Charlier, Goscinny et Uderzo lancent l’hebdomadaire Pilote, qui va révolutionner la bande dessinée francophone et mondiale. Avec Goscinny, Uderzo crée Astérix, et avec Charlier Tanguy et Laverdure. Astérix devient rapidement un succès mondial. Le talent d’Uderzo est dans la droite ligne de l’école franco-belge. Sous l’influence de Franquin notamment, son dessin se fait plus réaliste à mesure qu’il abandonne ses autres séries, Oumpah-Pah et Tanguy et Laverdure. Après le décès de Goscinny en 1977, Uderzo assure seul les scénarios d’Astérix et fonde avec Gilberte Goscinny la maison d’édition Albert-René, aujourd’hui propriété du groupe Hachette. En 2013, paraît Astérix chez les Pictes, avec de nouveaux auteurs ».

Morris (Maurice de Bevere, dessinateur ; 1923-2001)
« Avant de se consacrer exclusivement aux aventures de Lucky Luke, Morris travaille pour le studio d’animation Compagnie belge d’actualités – où il rencontre Franquin, Peyo et Eddy Paape – et publie des dessins d’humour dans la presse flamande, ainsi que dans l’hebdomadaire Le Moustique des éditions Dupuis. Il crée les aventures de Lucky Luke pour Spirou en 1946. De 1948 à 1954, il réside aux États-Unis où il a suivi Jijé ; il y rencontre Goscinny durant l’été 1950. Celui-ci lui présente de jeunes dessinateurs américains, dont Harvey Kurtzman, Jack Davis, John Severin… Son dessin y gagne une touche graphique qui vient enrichir l’hebdomadaire Spirou et contribue à son rayonnement. Acquis outre Atlantique, la vision du métier et le professionnalisme de Goscinny et de Morris tranchent avec ceux de la plupart de leurs collègues européens. En 1955, la neuvième histoire des aventures de Lucky Luke, Des rails sur la prairie, paraît dans Spirou. Scénarisée par Goscinny, elle amorce une collaboration qui durera jusqu’à la mort de ce dernier en 1977 ».

Sempé (Jean-Jacques Sempé, dessinateur ; né en 1932)
« Entré à quatorze ans dans la vie active, c’est sans la moindre formation artistique que Sempé publie ses premiers dessins dans Sud-Ouest, encouragé par le dessinateur Chaval. Ses vrais débuts, il les doit à la revue Le Moustique des éditions Dupuis, dont le directeur artistique repère un personnage de petit garçon et le pousse à en faire une bande dessinée que Goscinny scénarise. Les vingt-huit premières planches du Petit Nicolas sont publiées dans Le Moustique en 1954. Mais Sempé préfère le domaine de l’illustration et travaille ensuite pour Le Rire, Noir et blanc, Ici Paris, Paris Match, et pour les journaux britanniques Punch et Esquire. Les aventures du Petit Nicolas reparaissent dans Sud-Ouest sous la forme d’un feuilleton illustré écrit par Goscinny en 1956, puis dans Pilote à partir de 1960. Sempé publie ensuite dans L’Express, Le Figaro, Le Nouvel Observateur et Télérama, tandis que ses ouvrages sont des succès de librairie. En 1978, il figure en couverture du New Yorker – la première d’une longue série qui fait de Sempé l’illustrateur français parmi les plus appréciés dans le monde ».

Tabary (Jean Tabary, dessinateur ; 1930-2011)
Tabary « publie Richard et Charlie dans le journal Vaillant à partir de 1956. En 1958, il conçoit l’un de ses personnages les plus marquants, Totoche (Corinne et Jeannot, les personnages secondaires, vont connaître des aventures parallèles), et imagine le duo comique Grabadu et Gabaliouchtou. En 1960, Goscinny le recrute pour Pilote. Ensemble, ils créent Valentin le vagabond puis, en 1962, pour la revue Record, Les Aventures du calife Haroun el Poussah, qui deviendra la série Iznogoud, dont le héros se rend célèbre par la formule : « Je veux être calife à la place du calife. » La série se poursuit dans Pilote à partir de 1968 ; elle sera adaptée en dessin animé pour la télévision (cinquante-deux épisodes de treize minutes), puis en long métrage. En 1974, Le Journal du dimanche lui demande de commenter l’actualité. À la disparition de Goscinny, Tabary fonde sa propre maison d’édition (les éditions de la Séguinière qui deviendront les éditions Tabary), dirigée par sa femme et ses enfants. En 2012, IMAV devient le nouvel éditeur d’Iznogoud, dessiné par Nicolas Tabary, fils de Jean et de nouveaux scénaristes ».


« Lucky Luke
avec Morris
paru de 1955 à 1977 dans Spirou, puis dans Pilote
38 albums

Modeste et Pompon
avec André Franquin
paru de 1955 à 1958 dans Le Journal de Tintin
2 albums

Prudence Petitpas
avec Maurice Maréchal
paru de 1957 à 1959 dans Le Journal de Tintin

Signor Spaghetti
avec Dino Attanasio
paru de 1957 à 1965 dans Le Journal de Tintin
15 albums

Oumpah-pah
avec Albert Uderzo
paru de 1958 à 1962 dans Le Journal de Tintin
3 albums

Strapontin
avec Berck
paru de 1958 à 1964 dans Le Journal de Tintin
4 albums

Astérix
avec Albert Uderzo
paru de 1959 à 1977 dans Pilote
24 albums

Le Petit Nicolas
avec Sempé
paru de 1959 à 1965 dans Sud-Ouest Dimanche
14 volumes

Iznogoud
avec Jean Tabary
paru de 1962 à 1977 dans Record, puis dans Pilote
14 albums

Les Dingodossiers
avec Gotlib
paru de 1965 à 1967 dans Pilote
3 albums »

Du 10 mai au 30 septepbre 2018
Au Jewish Museum London 
Raymond Burton House, 129-131 Albert Street, London NW1 7NB
Tel. : +44 (0)20 7284 7384
Daily 10am – 5pm (Friday 10am – 2pm). Tous les jours de 10 h à 17 h (vendredi de 10 h à 14 h)

Ouvrage collectif sous la direction d'Anne Hélène Hoog, René Goscinny. Au-delà du rire. Préfaces par Paul Salmona, directeur du mahJ, et par Anne Goscinny. Coédition mahJ – Hazan. 240 pages ; 200 illustrations ; format 215 x 285 cm. 35 €

Du 27 septembre 2017 au 4 mars 2018
Au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme
Hôtel de Saint-Aignan
71, rue du Temple, 75003 Paris
Tél. : 01 53 01 86 65
Mardi, jeudi, vendredi de 11 h à 18 h. Mercredi de 11 h à 21 h. Samedi et dimanche de 10 h à 19 h

Visuels :
René Goscinny à sa table de dessin
© Anne Goscinny. Prêt de l’institut René Goscinny

Albert Uderzo
Oumpah-Pah le Peau rouge
Maquette complète de couverture pour l’édition originale de l’album
1961
Crayon, encre de Chine et aquarelle
OUMPAH-PAH® / © 2017 LES EDITIONS ALBERT RENE / GOSCINNY – UDERZO

Stanislas, Anna, Claude et René Goscinny
Paris, 12 février 1927 (photo Simonet)
Photographie, 23,5 x
14,7 cm
© Anne Goscinny. Prêt de l’institut René Goscinny

René Goscinny
Famille Mueller
vers 1943 (ou 1945 ?)
Encre de Chine et mine de plomb sur carton
18 x 26 cm
© Anne Goscinny. Prêt de l’institut René Goscinny

Autoportrait à la table à dessins
1948
Encre de Chine noire, gouache grise sur papier,
19,7 x 16,5 cm
© Anne Goscinny. Prêt de l’institut René Goscinny

Albert Uderzo et René Goscinny
Années 1970 ?
© Anne Goscinny. Prêt de l’institut René Goscinny

René Goscinny (scénario) et Albert Uderzo (dessin)
Astérix le Gaulois
planche n° 1
1961
ASTERIX® - OBELIX® / © 2017 LES EDITIONS ALBERT RENE / GOSCINNY – UDERZO

René Goscinny (scénario) et Morris (dess.), avec un assistant de Morris (dess.)
Lucky Luke : La Ballade des Dalton, 1978
pl. n°105-108 (détail)
Encre de Chine sur papier
© Lucky Comics, 2017

Jean-Jacques Sempé
Dessin pour Le Petit Nicolas – Le ballon et autres histoires inédites
2009
Encre et aquarelle sur papier
© IMAV éditions / Goscinny – Sempé

Iznogoud menaçant la ville de Bagdad
Dessin pour la couverture de Pilote n°446 du 9 mai
1968
Gouache, encres de couleur et encre de Chine
© IMAV éditions / Goscinny – Tabary

L'équipe de Pilote (dont René Goscinny, Claire Bretécher, Albert Uderzo, Cabu et Marcel Gotlieb), fin des années 1960
© Anne Goscinny. Prêt de l’institut René Goscinny

Les citations sont du mahJ. Cet article a été publié le 3 janvier 2018.