Citations

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« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)

lundi 28 décembre 2020

Frank Capra (1897-1991)

Frank Capra (1897-1991) était un scénariste, réalisateur oscarisé de comédies idéalistes, défendant les principes américains, devenues classiques et datant du New Deal du Président Franklin D. Roosevelt - It Happened One Night (New York-Miami), Mr. Deeds Goes to Town (L'Extravagant Mr. Deeds), You Can't Take It with You (Vous ne l'emporterez pas avec vous), Mr. Smith Goes to Washington (Monsieur Smith au Sénat) -, et producteur américain d’origine italienne. Il a œuvré au sein de la Director's Guild et de la Producer's Guild, ainsi que dans la Motion Picture Academy. Cet auteur qui se revendiquait républicain a co-réalisé Pourquoi nous combattons, film de propagande durant le Deuxième Guerre mondiale. Le 29 décembre 2020, Arte diffusera « La vie est belle » (Ist das Leben nicht schön?) de Frank Capra, puis « Frank Capra, il était une fois l'Amérique » (Frank Capra. Der amerikanische Traum eines Cineasten) de Dimitri Kourtchine.


« L'écriture du scénario est la partie la plus difficile… la moins comprise et la moins remarquée » ("Scriptwriting is the toughest part of the whole racket... the least understood and the least noticed"), a déclaré Frank Capra (1897-1991).

Du cinéma muet (slapstick comedy) avec notamment Harry Langdon au cinéma parlant (screwball comedy), il s'est distingué par ses personnages archétypaux, par son usage de l'ellipse et de la musique.

Dans For The Love of Mike (1927), comédie dramatique muette réalisée par Frank Capra avec la débutante Claudette Colbert, trois parrains querelleurs - un Allemand, un Juif et un Irlandais - élèvent avec dévouement un orphelin...

It Happened One Night (New York-Miami), Mr. Deeds Goes to Town (L'Extravagant Mr. Deeds), You Can't Take It with You (Vous ne l'emporterez pas avec vous), Mr. Smith Goes to Washington (Monsieur Smith au Sénat), Arsenic and Old Lace (Arsenic et vieilles dentelles),  It's a Wonderful Life (La vie est belle)… Souvent oscarisés et populaires, dotés de brillants dialogues, ces films classiques américains de l’âge d’or hollywoodien sont signés par Frank Capra qui a forgé un style de comédies optimistes, idéalistes, empreintes de la foi dans les principes fondateurs des Etats-Unis.

Durant la Deuxième Guerre mondiale, Frank Capra a mis son talent au service de la cause des Alliés en co-réalisant Pourquoi nous combattons (Why We Fight), film documentaire de propagande en sept parties.

Membre de la Director's Guild et de la Producer's Guild, ainsi que de la Motion Picture Academy, il a défendu les droits d’auteur des réalisateurs.

Une oeuvre à revoir en cette période où l'élection présidentielle américaines sont entachées de fraudes. Ce qui menace la démocratie.

« Frank Capra, il était une fois l'Amérique »

« Irrésistible mélange d’idéalisme et d’humour, la "Capra’s touch" a fait entrer ses plus beaux films au panthéon du cinéma : "New York-Miami", "L’extravagant Mr. Deeds", "Monsieur Smith au Sénat" ou "La vie est belle". De l’exil de l'enfance au succès, un portrait de l’étincelant Frank Capra, chantre du rêve américain au cinéma ».

« Il fut le premier à recevoir, en 1934, cinq Oscars pour "New York-Miami", une comédie avec Claudette Colbert et Clark Gable. Trois décennies après son arrivée à Ellis Island, à l’aube du XXe siècle, le petit immigré sicilien n’a pas fini de savourer son rêve américain, premier aussi à décrocher trois fois l’Oscar du meilleur réalisateur. »

« Francesco Rosario Capra a 6 ans lorsque ses parents quittent Bisacquino, leur village sicilien, dans l’espoir d’une vie meilleure ».

« Installé avec sa famille dans un ghetto de Los Angeles, il bûche dur pour suivre une formation d’ingénieur chimiste ».

« Mais un coup de pouce du destin le fait entrer, au début des années 1920, dans le studio de Mack Sennett en tant que gagman ». 

« Recruté par le producteur Harry Cohn, qui lui fait signer ses premiers films pour la Columbia, Francesco devenu Frank va passer habilement du muet au parlant avant de s’imposer avec sa "Capra’s touch", irrésistible mélange d’idéalisme et d’humour qui teinte quelques-uns de ses chefs-d’oeuvre, parmi lesquels "Vous ne l’emporterez pas avec vous", "L’extravagant Mr. Deeds", "Monsieur Smith au Sénat" ou "La vie est belle", entrés au panthéon du cinéma ». Le succès exceptionnel de New York Miami plonge Frank Capra dans une déprime pendant des mois.

Frank Capra sait au mieux utiliser les previews : il enregistre les réactions du public visionnant le film en avant-première, et fignole son montage en coupant ou rallongeant certaines scènes.

Il dynamise des scènes en obtenant que ses acteurs parlent plus vite.

Souvent scénarisées par Robert Riskin, ses comédies sont des succès publics et critiques.

En 1938, Time Magazine le consacre en le mettant en couverture. Frank Capra est le réalisateur le mieux payé de Hollywood.

Patriote, il sert la propagande américaine par le cinéma documentariste.

A son retour à Hollywood, il est contacté pour travailler sur un projet secret impliquant l'Armée américaine. Rapidement, l'accès à des dossiers lui est refusé. Frank Capra est blessé que son patriotisme soit mis en question. Il constitue un dossier avec des lettres d'amis, diverses attestations de l'Armée américaine, etc.

Durant la Guerre froide et le maccarthysme, il donne des gages en se distançant de certains auteurs hollywoodiens. Comme Morris Goldfish, Juif ayant honte de sa famille juive modeste, dans son film The Younger Generation (1929)....

Dans les décennies suivantes, il tourne peu de films. Des remakes de Lady for a Day (Pocketful of Miracles) et de Broadway Bill (Riding High), et des documentaires éducatifs.

En 1971, son autobiographie The Name Above The Title: An Autobiography figure dans les meilleures ventes.

Dans un de ses discours, le Président conservateur Ronald Reagan cite des répliques d'un héros archétypal d'une comédie de Frank Capra.

L'oubli de renouveler le copyright du film La Vie est belle offre aux chaines de télévision l'opportunité de le diffuser gratuitement, et avec un succès d'audience assuré pour la Noël.

« C’est à la manière d’un conte de fées s’inspirant du style narratif de Capra dans ses films, dont les plus célèbres ont été réalisés pendant la Grande Dépression, que Dimitri Kourtchine retrace, de l’enfance à la fin de la carrière, la fabuleuse ascension du réalisateur à Hollywood ». 

« Raconté par le sociétaire de la Comédie-Française Didier Sandre et nourri d’extraits de films et d’interviews, un portrait richement documenté du cinéaste, disparu en 1991, qui exaltait le rêve américain sans être dupe de ses limites ».

« La vie est belle »
Arte diffusera le 29 décembre 2020 « La vie est belle » (Ist das Leben nicht schön?) de Frank Capra avec James Stewart (George Bailey), Henry Travers (Clarence Odbody), Donna Reed (Madeleine Hatch-Bailey), Lionel Barrymore (Henry F. Potter), Thomas Mitchell (William Bailey dit « oncle Billy »), Beulah Bondi (« Ma » Bailey), Ward Bond (Bert) et Gloria Grahame (Violet Bick).

« Menacé par la faillite de son entreprise, un père de famille songe à mettre fin à ses jours... Frank Capra nous offre une fable intemporelle pétrie d’idéalisme, d’humour et d’humanité, avec le sublime James Stewart. »

« La paisible bourgade de Bedford Falls s’apprête à célébrer Noël. Mais George Bailey, l’un des habitants, n’a pas le cœur à la fête. Directeur, depuis la mort de son père, d’une société de prêt immobilier permettant aux plus modestes d’accéder à la propriété, George vient d’apprendre que son oncle a égaré les 8 000 dollars qu’il devait déposer à la banque. Une aubaine pour Mr. Potter, le potentat qui règne sans partage sur la ville et essaie depuis longtemps de faire couler son entreprise. Alors que, pour échapper à l’opprobre de la faillite, ce dernier s’apprête à mettre fin à ses jours, le Ciel s’en émeut. Pour enfin gagner ses ailes, l’ange de deuxième classe Clarence doit convaincre George de renoncer à ses funestes projets… »

« Il n’aura rien accompli de ses rêves les plus chers, George : visiter l’Europe, achever ses études supérieures, demeurer célibataire, donner les clés de la société paternelle à son jeune frère, devenir un grand architecte ». 

« Mais s’il n’a jamais quitté Bedford Falls, sa vie n’a-t-elle pas été pour autant comblée par une femme aimante (Donna Reed), quatre charmants bambins et une droiture exemplaire qui lui vaut la considération unanime de sa petite communauté ? » 

« Interprété par James Stewart, que Capra dirige ici pour la troisième fois après "Vous ne l’emporterez pas avec vous" (1938) et "Mr. Smith au Sénat" (1939), "La vie est belle" joue avec virtuosité sur la palette des émotions, combinant fantaisie céleste et pragmatisme terrien, humour et mélodrame, suspense et romantisme ». 

« À la générosité de son candide héros, balloté par des événements qui lui échappent, le cinéaste oppose aussi la rapacité de l’avide banquier Mr. Potter, campé par le génial Lionel Barrymore, un parti pris qui lui vaudra de s’attirer la suspicion de la Commission des activités anti-américaines ». 

« Considéré comme l’un des plus grands films de Capra, une fable intemporelle emplie d’idéalisme et d’humanité ». 

Selon la Cinémathèque française, « c'est peut-être le film le plus connu de Frank Capra. Véritable institution nationale, programme idéal de Noël pour les télévisions des foyers américains, La Vie est belle, qui semble cumuler diverses inspirations, de la comédie au drame en passant par le conte fantastique, fait partie de ces œuvres qui se retournent comme un gant, dévoilant une face obscure, sombre et cruelle. Alors, éloge de la solidarité humaine ou cauchemar de la fin des illusions ? »

Une oeuvre distinguée par le Golden Globes 1947 du Meilleur réalisateur.


Cinémathèque française
En 2017, la Cinémathèque française a rendu hommage à Frank Capra par une rétrospective.

« Frank Capra est de ces cinéastes qui ont fait corps avec l'Amérique, sa culture et ses valeurs. Si son œuvre est dominée par les grandes « comédies démocratiques » des années Roosevelt, son abondance réserve bien des surprises : burlesques et drames muets, météores d'avant le code Hays, documentaires propagandistes ou scientifiques. Et le sourire du conte cache doutes et contradictions », a rappelé Serge Chauvin

Et Serge Chauvin de souligner : « Il faut sans cesse redécouvrir Capra, trop souvent réduit à une image simpliste complaisamment entretenue par lui-même : celle d'un immigrant self-made man incarnant le rêve américain, chantre et ambassadeur de son pays d'adoption, auteur classique de comédies sentimentales et optimistes jusque dans la gravité de leur propos politique. Rien là n'est vraiment faux ; tout est à nuancer. »

Et Serge Chauvin d’expliquer : « Cinéaste comique ? Certes, il a débuté comme gagman pour Hal Roach et Mack Sennett. Mais quand son homologue McCarey dirige Laurel et Hardy, Capra devient scénariste et réalisateur auprès de Harry Langdon, le moins frénétique et peut-être le plus névrotique des burlesques, pour des films hantés par la mélancolie (Papa d'un jour) voire des pulsions de mort (Sa dernière culotte). Par la suite, il va réaliser de purs mélos (Amour défendu, mais aussi, malgré sa truculence, Grande dame d'un jour) et surtout brouiller la mince frontière qui sépare la comédie du mélodrame : c'est une question de traitement, de point de vue sur les événements, mais aussi de basculement possible, soit vers le tragique, soit vers un happy end souvent volontariste. »

Et Serge Chauvin d’indiquer : « Cette précarité nourrit une tension récurrente dans ses films, et c'est à son aune qu'il faut examiner l'idéalisme supposé de ses fictions politiques. Capra cinéaste croit en l'Amérique, ses institutions et son peuple, mais comme à un horizon, une quête asymptotique, un projet utopique sans cesse menacé de corruption, qu'il ne faut jamais tenir pour acquis mais perpétuellement réaffirmer, régénérer, réincarner. C'est toute la leçon de Mr Smith au Sénat, à la fois dans le parcours de Jefferson Smith et dans la fameuse séquence de sa visite de Washington, cette Washington postcard jamais statique. Car la démocratie est un processus qui réclame d'être constamment réactualisé par une mobilisation vigilante des citoyens ordinaires assumant pleinement leur égalité en droit : tout Smith est un Jefferson en puissance. Mais ce système politique dont Capra célèbre le bien-fondé risque toujours d'être dévoyé et confisqué par des politiciens marrons, des ploutocrates, des démagogues fascisants – ou le poids des appareils de partis comme dans L'Enjeu » (State of the Union).

Et Serge Chauvin d’étudier : « À cet égard, on constate une noirceur croissante dans ce cycle de films idéalistes incarnés par Gary Cooper ou James Stewart : si M. Deeds ridiculise ses adversaires, Jeff Smith, défait, ne doit son salut qu'à un improbable miracle, le remords suicidaire du politicien corrompu. Bientôt, les héros eux-mêmes, John Doe (« l'homme de la rue ») et le George Bailey de La Vie est belle, seront guettés par le suicide. Si l'homo americanus de Capra incarne une sorte de sainteté politique, apte à re-convertir sceptiques et incroyants (les journalistes blasées, souvent d'ailleurs mues par l'amour), sa trajectoire prend peu à peu l'allure d'un martyrologe dont l'issue heureuse exige une intervention quasi divine (littéralisée dans La Vie est belle). Or, sauvé in extremis par ceux qu'il a sauvés, Bailey n'y gagne que d'accepter les limites du réel, dans le deuil de son idéal privé. »

Et Serge Chauvin de poursuivre : « Cette vision met au jour dans l'utopisme de Capra une autre tension, typiquement américaine, entre individu et communauté. Le cinéaste est incontestablement un grand filmeur de groupes, vernaculaires et volontiers marginaux : la troupe de cirque de Rain or Shine, les demi-sel de Grande dame d'un jour, la famille excentrique de Vous ne l'emporterez pas avec vous ou même, fugacement, les passagers de l'autocar dans New York-Miami. Là encore, l'idéal démocratique s'incarne moins dans sa représentation politique que dans sa base, voire ses racines (grassroots), une communauté quasi autarcique soudée par ses valeurs, dans une tradition américaine « libertaire » mais conservatrice, fondée sur une méfiance envers l'interventionnisme étatique bien éloignée du New Deal, et qui explique qu'on ait pu taxer Capra de populisme. La forme la plus flagrante, car la plus régressive, de cette communauté de base serait le groupe de boyscouts qu'anime M. Smith. »

Et Serge Chauvin d’interroger : « Comment filmer le collectif ? Pas seulement en le donnant à voir dans sa diversité, comme une somme ouverte d'individus singuliers (quoique typés). La démocratie chez Capra est affaire de mise en scène, emblématisée par la maison de Vous ne l'emporterez pas avec vous : le champ de la caméra a beau paraître déjà saturé de personnages, il est toujours à même d'en accueillir un de plus à l'image, dans un plan conçu comme totalité hospitalière et inclusive. C'est aussi le cas au dénouement de La Vie est belle. Mais de même que le peuple peut se muer en populace manipulable (M. Smith, L'Homme de la rue), cette coexistence peut devenir promiscuité, invasion, étouffement. Déjà La Ruée (American Madness) montrait une banque envahie par des épargnants paniqués. Et les cercles concentriques qui fondent la communauté traditionnelle (couple, famille, village) sont pour George Bailey, bourlingueur contrarié, les anneaux d'un carcan. Si la communauté ne s'éprouve qu'à l'instant où l'un de ses membres vient à lui faire défaut, l'individu qui la défend et l'incarne aspire parfois à s'en arracher, se retrouve clivé entre deux appartenances qu'il a du mal à concilier (le fils d'immigrants juifs de Loin du ghetto, le Cendrillon mâle de La Blonde platine) ou même vacille devant l'utopie réalisée (Les Horizons perdus). »

Et Serge Chauvin d’approfondir : « Face à ces apories, comment exister par soi-même ? L'américanité de Capra, cinéaste du groupe, réside aussi dans une exaltation de l'individualisme. En cela, il est moins proche de Ford que de Vidor. Cette obsession de la reconnaissance personnelle (sociale, artistique, symbolique) est bien marquée par le titre original de son autobiographie, The Name Above the Title : se faire un nom, être reconnu comme auteur (unique), telle fut son ambition, tôt accomplie à la Columbia où il vécut son âge d'or, fort d'un succès critique, professionnel et commercial – avant le projet éphémère, à la fois utopique et pragmatique, d'une indépendance totale en cofondant Liberty Films. Son orgueil auteuriste trouve son pendant chez des personnages qui, porte-parole de la communauté, savent la tentation de la manipuler – fût-ce au nom du bien – par le verbe (l'éloquence hâbleuse des bonimenteurs) et par le spectacle (le pouvoir de la mise en scène). C'est John Doe, imposteur sincère, c'est déjà la prédicatrice de The Miracle Woman, film qui ose appliquer au champ religieux le dilemme politique entre valeurs et institutions, entre les principes et leur corruption. Sa reconnaissance culmina quand Capra, tel M. Smith, fut appelé à Washington pour y superviser la série de documentaires officiels de propagande Pourquoi nous combattons, destinée à convaincre conscrits et civils américains du bien-fondé de l'entrée en guerre – et riche en paradoxes. D'une part, il s'agissait d'opposer aux films nazis de Leni Riefenstahl une défense non moins efficace et puissante des valeurs démocratiques, au risque de puiser dans la rhétorique même, plastique et sonore, du totalitarisme. D'autre part, c'est à un auteur de fictions hollywoodiennes qu'on confiait la tâche de décrire voire d'infléchir le réel. Mais ce choix donne aussi une clé du cinéma de Capra. Le premier volet de la série emprunte directement certains plans et effets de montage à la Washington postcard de M. Smith, élargissant et identifiant la célébration de l'idéologie américaine à un universalisme démocratique et œcuménique. Par-delà la dimension prosélyte et didactique, ce qui prévaut ici est une veine extatique. »

Et Serge Chauvin de continuer : « Car le conteur fut aussi un expérimentateur, et ses films renferment des digressions, ruptures de ton, suspensions narratives et parenthèses formalistes qui excèdent la simple volonté de respiration dramaturgique, ou même la fonction identificatoire qu'il assignait à la chanson reprise en chœur dans New York-Miami. Le staccato de la screwball comedy cède volontiers à une dilatation des séquences, jusqu'au malaise parfois. C'est un cinéma de la dépense plutôt que de l'économie narrative, même si elle relève d'une logique paroxystique, allégorique ou spectaculaire : scènes de liesse voire de transe collective, montages synthétiques et lyriques, échappées hallucinatoires. On oublie trop l'audace du postulat narratif de La Vie est belle, présentant un réel cauchemardesque sous la forme réflexive d'une projection divine avant de lui opposer le cauchemar pire encore d'une uchronie négative. Le récit même repose sur cette friction d'images. »

Et Serge Chauvin de conclure : « L'autre sommet onirique se trouve bien sûr dans La Grande Muraille, fulgurante figuration d'un fantasme féminin. Car s'il y a chez Capra du sentimentalisme (devenu mièvrerie dans ses films tardifs), il y eut aussi de l'érotisme. L'enjeu de New York-Miami, pendant réconcilié de La Blonde platine, est inséparablement social et sexuel : alliance des classes, consommation du désir. Tout l'art de sa mise en scène consiste à négocier les contraintes nouvelles du code Hays (par une suggestivité proprement classique) sans renier la franchise d'antan. Et face aux héros incarnés par Gary Cooper et James Stewart, souvent infantiles voire régressifs, Capra érige des femmes adultes, autonomes et désirantes, incarnées par Barbara Stanwyck (qui l'inspira tant) ou Jean Arthur. Si la naïve innocence masculine leur réinsuffle l'idéalisme, ces héroïnes arrachent les hommes à leur immaturité, dans un récit de formation mutuelle. Autant que la nation, le couple est une utopie toujours à construire. Collective ou intime, la tâche est infinie : trouver son lieu, se faire une place. »

CITATIONS

“No saint, no pope, no general, no sultan, has ever had the power that a filmmaker has; the power to talk to hundreds of millions of people for two hours in the dark.” (« Aucun saint, aucun pape, aucun général, aucun sultan, n'a jamais eu le pouvoir d'un cinéaste ; le pouvoir de parler à des centaines de millions de personnes pendant deux heures dans le noir ».)

“My Advice to Young Filmmakers is This: Don't Follow Trends. Start Them!” (« Mon conseil aux jeunes réalisateurs est celui-ci : ne suivez pas les tendances. Initiez-les ! »)

“If You Want to Send a Message, Try Western Union.” ("Si vous souhaitez envoyer un message, essayez la Western Union.")

“I made mistakes in drama. I thought drama was when actors cried. But drama is when the audience cries.” (« J'ai commis des erreurs dans le drame. Je pensais que le drame, c’était quand les acteurs pleuraient. Mais le drame, c'est quand le public pleure »)

“A hunch is creativity trying to tell you something.” (« Une intuition est la créativité qui essaie de vous dire quelque chose. ») 

“Compassion is a two way street.” (« La compassion est une rue à double sens. »)

“Friend, you are a divine mingle-mangle of guts and stardust. So hang in there! If doors opened for me, they can open for anyone.” (« Ami, vous êtes un mélange divin de tripes et de poussière d'étoiles. Alors accrochez-vous ! Si les portes s'ouvrent pour moi, elles peuvent s'ouvrir pour n'importe qui ».)

“Film is one if three universal languages, the other two: mathematics and music.” (« Le cinéma est un des trois langages universels, les deux autres : les mathématiques et la musique.»)

“Someone should keep reminding Mr. Average Man that he was born free, divine, strong; uncrushable by fate, society, or hell itself; and that he is a child of God, equal heir to all the bounties of God; and that goodness is riches, kindness is power, and freedom is glory. Above all, every man is born with an inner capacity to take him as far as his imagination can dream or envision-providing he is free to dream and envision.” (« Quelqu'un devrait continuer à rappeler à M. l’homme moyen qu'il est né libre, divin, fort, invincible par le destin, la société ou l'enfer ; et qu'il est un enfant de Dieu, héritier égal de toutes les bontés de Dieu ; et que la bonté est richesse, la gentillesse est puissance et la liberté est gloire. Surtout, chaque homme est né avec la capacité intérieure de l'emmener aussi loin que son imagination peut rêver ou imaginer, à condition qu'il soit libre de rêver et d'imaginer ».)

“In these days of wars and rumors of wars, haven't you ever dreamed of a place where there was peace and security, where living was not a struggle but a lasting delight?” (« En ces jours de guerres et de rumeurs de guerres, n’avez-vous jamais rêvé d’un endroit où règnent la paix et la sécurité, où vivre n’était pas une lutte, mais un plaisir durable? »)



« Chantre d’une Amérique de conte de fées, Frank Capra a forgé son œuvre au feu d’un idéalisme immédiatement reconnaissable. Retour sur l’homme derrière l’artiste, avec Dimitri Kourtchine, réalisateur d’un documentaire sur le petit immigré italien devenu roi d’Hollywood. Propos recueillis par Augustin Faure.

Quel est, selon vous, l’aspect le plus fondamental du cinéma de Frank Capra ?
Dimitri Kourtchine
: Une concordance de thématiques. Son optimisme forcené, sa volonté de parler des classes populaires et sa foi inébranlable dans le système américain le poussent à se tourner vers le conte de fées social. Mais l’idée de mon documentaire était de rappeler que Capra est avant tout un très grand réalisateur et technicien, qui a réussi à faire des films résolument modernes et qui a participé à l’élaboration du langage cinématographique tel qu’on le connaît aujourd’hui. Ce qui me touche personnellement dans son œuvre, c’est sa capacité à passer en une seconde du rire aux larmes. J’ai revu La vie est belle dix ou quinze fois pour le documentaire, et il a réussi à me faire pleurer à chaque fois ! Capra est d’une efficacité incomparable, je ne sais pas qui d’autre est capable de faire ça.

En mettant son talent et son art au service de l’Amérique, comment Capra s’est-il situé face au pouvoir ?
Le problème de Capra est qu’il est très ambigu, ayant dit tout et son contraire. Il ne s’est jamais caché d’être un républicain convaincu, tout en affirmant que la politique ne l’intéressait pas plus que ça. On ressent dans tous ses films un sentiment anti-élite, un peu populiste, anti-gouvernement, qu’il présentait souvent comme corrompu, par exemple dans Mr Smith au Sénat, où seul l’individu peut renverser l’ordre des choses par son honnêteté et sa simplicité. Sa vision de l’Amérique se résumait à l’individu, mais le peuple en tant que foule lui faisait peur. Ce qu’il lui fallait, c’était une petite communauté, où pouvaient se créer des collectifs.

Peut-on dire, en parlant de Capra, "le style c’est l’homme" ?
Ce serait plutôt l’inverse en réalité ! Frank Capra a essayé de faire correspondre sa vie aux personnages qu’il imaginait dans ses films. Ce qui est intéressant, c’est qu’il n’a cessé d’inventer des héros archétypaux qu’on a envie d’aimer, invariablement positifs, toujours innocents, alors que lui-même était très torturé, traversé par des tensions et notoirement dépressif à plusieurs moments de sa vie… Il s’est beaucoup raconté dans ses films, mais en imaginant des reflets inversés de lui-même. Au-delà de la simplicité apparente de son œuvre, et de son autobiographie romancée, Capra était un homme plein de paradoxes. »


France, ARTE France, Talweg , 2020, 53 min
Auteurs : Patrick Glâtre et Dimitri Kourtchine 
Commentaire dit par Didier Sandre de la Comédie-Française
Sur Arte le 29 décembre à 23 h
Disponible du 22/12/2020 au 26/02/2021
Visuels :
© André S. Labarthe et Hubert Knapp
© National Archives and Records Administration
© Imperial War Museum

« La vie est belle » de Frank Capra
Etats-Unis, 1946
Auteur : Philip Van Doren Stern
Scénario : Frances Goodrich, Albert Hackett, Frank Capra, Jo Swerling
Production : Liberty Films
Producteur : Frank Capra
Image : Joseph Walker, Joseph Biroc
Montage : William Hornbeck
Musique : Dimitri Tiomkin
Costumes : Edward Stevenson
Décors de film : Emile Kuri, Jack Okey
Avec James Stewart (George Bailey), Henry Travers (Clarence Odbody), Donna Reed (Madeleine Hatch-Bailey), Lionel Barrymore (Henry F. Potter), Thomas Mitchell (William Bailey dit « oncle Billy »), Beulah Bondi (« Ma » Bailey), Ward Bond (Bert), Gloria Grahame (Violet Bick)
Sur Arte les 29 décembre à 20 h 50 et 31 décembre 2020 à 14 h 30
Visuels : TM, ® & © 2019 by Paramount Pictures. All Rights Reserved

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