mardi 12 avril 2016

« Il était une fois... Vol au-dessus d'un nid de coucou » d'Antoine de Gaudemar


Arte a rediffusé le film « Vol au-dessus d'un nid de coucou » (One Flew Over the Cuckoo's Nest) de Miloš Forman (1975), puis le documentaire éponyme réalisé par Antoine de Gaudemar (2011) sur cet excellent et bouleversant film adapté d'un best-seller de Ken Kesey, produit par Michael Douglas et Saul Zaentz, couronné par les cinq principaux Oscar et ode à la résistance contre les abus du pouvoir. Une œuvre magistrale tournée dans l'hôpital psychiatrique de Salem (Oregon). Le 30 mars 1976, ce film était oscarisé.
  

"A quel moment un individu qui remet en cause le pouvoir cesse-t-il d'être un héros et devient-il fou ? Ou vice-versa ? Ou les deux à la fois. A la fin de la guerre, j'ai vu des gens attaquer des tanks avec un balai. On les a traités de fous. Quinze jours plus tard, on leur a érigé des statues, et on les a appelés des héros", se souvient Miloš Forman en 1976.

Un "roman culte de la contre-culture américaine"
Pour gagner sa vie, le journaliste Ken Kesey travaille pendant ses études de littérature à San Francisco comme aide de nuit dans un hôpital psychiatrique. Là, il est indigné par les pratiques : douches glacées, camisoles de force, soins électrochocs, etc. Il participe aussi comme cobaye rémunéré à un programme illégal de tests de produits chimiques hallucinogènes : LSD, amphétamines. Pour Kesey qui nie la maladie mentale, la psychiatrie soigne "les symptômes, et non la cause qui est sociale".

Ken Kesey s'inspire de son travail et de ses expériences pour écrire son roman One Flew Over the Cuckoo's Nest, du point de vue d'un Amérindien schizophrène. L'histoire de Randle Mc Murphy qui, pour éviter la prison après être suspecté d'un viol, simule un trouble mental pour purger sa peine dans un établissement psychiatrique. Là, il sympathise avec quelques patients, dont le Grand chef (Big Chief) amérindien Bromden, fait entrer un esprit de liberté, dirige une fronde contre l'infirmière-chef Miss Ratched. Lobotomisé, il est tué par Big Chief qui s'évade de cet hôpital.

Dans les années 1960, une partie de la jeunesse américaine rebelle est sensible à la contestation qui agite les campus, aux thèmes et au style imagé de ce livre.

Un financement problématique
Au faite de sa gloire - il vient de jouer Spartacus de Stanley Kubrick (1961) -, l'acteur Kirk Douglas lit les épreuves du livre avant sa publication en 1962. Enthousiasmé, il en achète les droits et interprète le rôle principal dans l'adaptation théâtrale par Dale Wasserman à Broadway.

Fort du succès de la pièce, Kirk Douglas, qui dirige sa société de production Bryna, cherche les financements nécessaires pour l'adaptation cinématographique. En vain : les producteurs potentiels trouvent le sujet "trop déprimant". Peu avant de céder ses droits, Kirk Douglas confie ce projet à son fils Michael, acteur devenu célèbre par son rôle d'un jeune policier au côté de Karl Malden dans la série Les rues de San Francisco.

Ce projet cinématographique est proposé à Miloš Forman par Michael Douglas et Saul Zaentz, producteur quinquagénaire de disques de jazz et dirigeant de la société Fantasy Records, longtemps la firme discographique indépendante la plus importante au monde. Né en 1932, Miloš Forman est le chef de file de la nouvelle vague tchèque. Il se distingue par ses comédies dramatiques ironisant sur le régime communiste : L'As de pique (1963), Les Amours d'une blonde (1965), Au feu, les pompiers ! (1967) Après la répression du Printemps de Prague, il s'installe aux Etats-Unis. Là, il y tourne Taking off (1971).

A ses amis américains qui lui déconseillent de réaliser l'adaptation du roman de Kesey - "C'est mauvais pour toi ! Tu n'y arriveras pas : c'est un sujet si américain ! Tu ne pourras pas en faire un film qui plaira au public américain : tu es un immigrant de fraiche date de Tchécoslovaquie" -, Miloš Forman rétorque : "Pour vous, c'est de la fiction. Mais pour moi, c'est la réalité. J'ai vécu dans cette société-là. Le parti communiste était mon infirmière en chef. Il me disait quoi faire, quoi dire, à quoi penser, à quelle heure me lever et me coucher. Je sais de quoi ce livre parle. Beaucoup plus que vous".

Et Vladimir Boukovski, "ex-dissident soviétique enfermé pendant 12 ans en tout dans une institution psychiatrique", renchérit : "Ce livre évoquait un sujet qui m'était très cher. J'ai lutté contre l'utilisation de la psychiatrie à des fins répressives". En 1971, Vladimir Boukovski était parvenu à transmettre à l'Ouest un document intitulé Une nouvelle maladie mentale en URSS : l'opposition".

Apprenant le choix de son fils, Kirk Douglas lui confie alors qu'il avait envisagé de produire seul le film en songeant à Miloš Forman, auteur de comédies tournées avec un budget réduit et rapidement. Il lui avait envoyé le livre. Las, les autorités tchèques l'avait confisqué avant qu'il ne parvienne à l'artiste.

La distribution ? Auparavant catalogué dans des rôles de "jeune homme sensible", Jack Nicholson s'impose pour interpréter Mc Murphy, "un genre d'anarchiste qui veut détraquer le système", comme le définit le réalisateur. Un acteur "parfait" dont Miloš Forman loue la préparation, la discipline et la générosité sur le plateau. Un acteur qui travaille énormément son rôle pour que son jeu soit le plus naturel possible à l'écran.

"Dans les années 1970, en plein mouvement féministe, c'était mal vu de jouer une méchante. Il valait mieux être une héroïne", observe ironiquement Michael Douglas. Cinq stars refusent donc le rôle de l'infirmière-chef Ratched qui est accepté par Louise Fletcher. "Au début, je m'étais dit : "Elle est le mal incarné". Mais ici, on a une femme angélique, à qui on fait confiance. Elle-même est persuadée de faire le bien, d'aider les autres... C'est pire encore !", commente Miloš Forman. Celui-ci et les producteurs demandent à l'actrice de jouer "le rôle de façon humaine et pas autant que symbole d'un système".

Pour jouer le rôle du "Chef" indien Bromden, le choix se fixe après une longue recherche sur Will Sampson, "très bon peintre dont les oeuvres sont au Smithsonian Intitute à Washington" précise Miloš Forman.

Complètent la distribution des acteurs alors peu connus, tels Danny de Vito, Christopher Lloyd, Brad Dourif et Vincent Schiavelli.

Miloš Forman tient à tourner en décors réels, comme en Tchécoslovaquie. Les producteurs peinent à trouver un hôpital psychiatrique pour y tourner le film, tant les descriptions des traitements prodigués dans le roman n'ont pas été appréciées par les psychiatres.

Le Dr Dean Brooks dirige un tel établissement en Ontario où il pratique des thérapies innovantes : sorties des patients pour des randonnées pédestres dans les montagnes environnantes ; "les électrochocs et les lobotomies ne sont plus utilisés à des fins punitives". Il accepte et modifie certains dialogues, en particulier ceux des praticiens, qu'il trouvait "absurdes".

Le Dr Dean Brooks assortit cependant son acceptation d'une condition : il souhaite que ce tournage "serve de thérapie à ses patients", donc que la production y implique les patients, mais sans que ceux-ci jouent leur rôle. Au total, 85 patients sont recrutés : 55 sont figurants, les autres assistent l'équipe technique ou à la cantine. Cette participation induit des effets bénéfiques pour des patients qui y gagnent assurance, une aisance à communiquer verbalement.

Le hic ? Les producteurs ignorent que "la plupart des patients sont des psychopathes (criminally insane) : criminels sexuels, pyromane...

Une "expérience incroyable" (Michael Douglas)
En 1975, pendant deux semaines avant le tournage, l'équipe demeure dans cet hôpital. Participe à des visites guidées. Voit des séances de thérapie de groupes. Côtoie les patients. Louise Fletcher et Jack Nicholson assistent à des électrochocs à visée thérapeutique.

Miloš Forman "demande à chaque acteur d'observer un patient en particulier" afin d'imiter sa démarche, son comportement. Il devient difficile de distinguer les patients des acteurs, même pour les médecins.

Miloš Forman est intéressé par les "accidents, les hasards" (Martin Fink, producteur associé), laisse ses acteurs parfois improviser en respectant un cadre thématique préfixé. Un "tournage stimulant" selon Louise Fletcher. "Toute cette improvisation m'a beaucoup surpris. Cela a créé des problèmes physiques pour toute l'équipe. On ne savait pas toujours où placer le micro ni dans quelle direction diriger la caméra. On avait de vieilles caméras encombrantes pour suivre ces acteurs qui improvisaient", rappelle Martin Fink.

Une divergence surgit entre Miloš Forman et le directeur de la photographie oscarisé, Haskell Wexler qui précise avoir "surtout tourné dans sa carrière en décors réels" et liste les défis à relever : "éclairer les scènes tout en laissant une grande latitude de mouvement. Il y avait souvent beaucoup de personnages et nous étions dans un hôpital. Il fallait aussi que cela reste intéressant, parce qu'un éclairage comme celui-là ne se prête guère au cinéma". Et Haskell Wexler, blessé, d'asséner avec véhémence : "J'en sais beaucoup plus sur la technique que Miloš... en particulier le Miloš de cette époque".

"Pour un chef opérateur, le film idéal se fait sans acteur. Rien ne bouge! Rien ne trouble l'éclairage ! On peut tout éclairer et tout reste identique. Pour un réalisateur, le film idéal se fait sans caméra car elle intimide toujours un peu les acteurs... Entre un réalisateur perfectionniste et un chef opérateur perfectionniste, ça fait souvent des étincelles", constate Miloš Forman.

"Haskell avait sa méthode de travail pour éclairer le film dans ces conditions difficiles : faible lumière naturelle, éclairages au néon, équipement limité. Tout cela dépassait Miloš Forman. Haskell était plus âgé et plus expérimenté que Miloš qui n'était pas encore habitué à la méthode "américaine" de filmer. On a fait beaucoup de choses, parfois sans le dire à Miloš, pour qu'il se sente à l'aise", résume Martin Fink.

"A ce jour, la chose la plus dificile à faire en tant que producteur a été de dire à Haskell Wexler, directeur de la photographie oscarisé qu'il était renvoyé du film. C'était très pénible de faire cela. Je le respecte énormément. Mais, comme je le lui ai expliqué : "C'est le réalisateur ou c'est toi". Bill Butler succède à Haskell Wexler.

Début 2011, le bâtiment où a été tourné le film est détruit.

Un succès commercial inattendu et oscarisé
"Nous, tous les acteurs, avons passé près de trois mois dans cet établissement. En ce dernier jour du tournage, certains sont tristes. Je crois que ce sera un bon film. Du moins, je l'espère", dit en 1975 William Redfield qui interprète Harding.

D'une durée initiale de 4h30 (premier montage), le film est ramené à 2h13 par "Miloš Forman et ses trois équipes de monteurs".

Sans aide des studios, les producteurs trouvent "à la dernière minute" un distributeur.

19 novembre 1975. Sortie du film. Les avant-premières du film sont accueillies par un public enthousiaste. Les patients de l'hôpital de Salem "ont adoré le film", se souvient le Dr Dean Broks. "Ils avaient l'impression d'être libérés d'eux-même", ajoutent Miloš Forman. Le succès est du film est "inattendu et mondial".

"Personne ne s'attendait à un tel succès commercial. Tous ceux qui l'ont fait y ont mis tout leur coeur : les acteurs, Miloš, Jack, etc... Y compris moi.... Au fond, nous voulions tous vraiment faire ce film", précise Haskell Wexler.

Quel est le message de Vol au-dessus d'un nid de coucou ? "Mc Murphy était un symbole de cette opposition [Nda : à la guerre du Vietnam]". Pour Louise Fletcher, "le film ne portait pas seulement sur la santé mentale, mais sur le pouvoir et l'abus de pouvoir... Le Chief Bromden représente la conscience humaine, la force, ainsi que la capacité à supporter les plus terribles épreuves et à y suvivre. Quand il saute par la fenêtre, c'est pour moi comme un survivant de la Shoah ou d'un régime politique qui prend les gens en otages".

"Le personnage de Jack Nicholson dit une phrase que nous disions aussi à notre époque : "Au moins, j'aurai essayé". On a essayé, et on a gagné. L'Union soviétique n'existe plus et nous sommes toujours là", note Vladimir Boukovski.

Et Miloš Forman d'analyser : "Pour vivre ensemble, nous devons créer des institutions : des gouvernements, des écoles, des hôpitaux, etc. Mais pour nous aider, nous servir ! Alors que nous finissons par être dominés par elles. Ce sont elles qui nous donnent des ordres, qui nous disent quoi faire, comment vivre. C'est un conflit aussi vieux que l'humanité et qui durera toujours".

"La seule critique est venue de l'association américaine des psychiatres. Selon eux, le film donnait une mauvaise image de la maladie mentale et de son traitement", note le Dr Prasanna K. Pati, ancien psychiatre à l'hôpital de Salem. Pour "contrer cette mauvaise publicité, une agence gouvernementale commande en 1977 un documentaire à une partie de l'équipe qui a travaillé avec Miloš Forman", dit Serge July. Ce documentaire Inside the Cuckoo's nest fait rejouer les scènes du film par de vrais psychiatres traitant de vrais patients. Le résultat n'est pas probant : "La réalité est toujours plus effrayante pour les gens... Le documentaire était encore plus controversé que le film. Il n'a pas réussi à convaincre une large partie de la population que ces traitements étaient sans danger", relève Martin Fink.

La sélection des Oscar 1976 retient essentiellement : Vol au-dessus d'un nidde coucou de Miloš Forman, Barry Lindon de Stanley Kubrick, L'homme qui voulait être roi (The Man Who Would Be King) de John Huston, Amarcord de Federico Fellini, Jaws de Steven Spielberg, et Un après-midi de chien (Dog Day Afternoon) de Sidney Lumet.

Le film de Miloš Forman part favori avec neuf sélections.

Mais le 29 mars 1976, les quatre premiers Oscar remis en début de cérémonie couronnent d'autres films que Vol au-dessus d'un nid de coucou.

Cependant, ce film rafle les cinq principaux Oscar : meilleur acteur - Jack Nicholson -, meilleure actrice - Louise Fletcher - , meilleur film - Michael Douglas et Saul Zaentz - , meilleur réalisateur - Miloš Forman qui monte sur scène avec ses jumeaux dont il avait été séparé lors de son exil aux Etats-Unis - et meilleure adaptation cinématographique (Lawrence Hauben, Bo Goldman).

C'est le deuxième film à recevoir cinq Oscar principaux, après NewYork-Miami (It Happened One Night) de Frank Capra (1935). Après la cérémonie, Frank Capra envoie un télégramme à Miloš Forman : "Bienvenue au club !"

Autre résultat de cette oeuvre cinématographique : "Le film a ouvert les yeux des gens sur la santé mentale", conclut Michael Douglas. Et de citer comme exemple l'abrogation d'une loi de Floride qui autorisait l'arrestation et l'emprisonnement de quiconque avait un "comportement étrange".

Ce chef d'œuvre lance la carrière de producteurs de Michael Douglas, notamment en 1979 du Syndrome chinois, et de Saul Zaentz. Il relance celle du réalisateur Miloš Forman, un des meilleurs cinéastes mondiaux qui réalisera Amadeus (1984), oscarisé, et Les fantômes de Goya (Goya's Ghosts, 2006) produits par Saul Zaentz. Ni Louise Fletcher ni Will Sampson ne retrouveront de rôle ou de film de cette dimension.

Signé Antoine de Gaudemar, Serge July et Marie Genin, ce documentaire vivant et passionnant, est ponctué de scènes et d'interviews inédites filmées par Pravina Mac Clure lors du tournage du film.

Il manque une interview de Jack Nicholson. On peut regretter aussi l'absence d'évocations ou de portraits, même brefs, de Saul Zaentz, distingué en 1997 par le prestigieux Prix Irving G. Thalberg pour "une production cinématographique de haute qualité", des scénaristes - Lawrence Hauben et Bo Goldman -, et de l'auteur de la remarquable musique du film, Jack Nitzsche.

Saul Zaentz est mort le 3 janvier 2014, à l'âge de 92 ans.

de Miloš Forman
Fantasy Films, 1975, 128 minutes
Diffusions :

d'Antoine de Gaudemar
Folamour, 2011, France
52 minutes
Diffusions les :
- 27 juin à 22 h 50, 2 juillet 2011 à 3 h 30 et 15 juillet 2011 à 5 h ;
11 janvier à 22 h 55  et 21 janvier 2015 à 2 h 50

Visuels :
Photos du film
© 1975 Fantasy Films

Miloš Forman et Jack Nicholson
Miloš Forman et Louise Fletcher
© 1975 The Saul Zaentz Company by permission

Michael Douglas, Miloš Forman, Louise Fletcher, Jack Nicholson et Saul Zaentz
Crédit : Photoshot/Hulton Archive/Getty Images

Cet article a été publié pour la première fois le 27 juin 2011, puis le 1:
- 8 février 2012 à l'occasion du 80e anniversaire de Miloš Forman honoré par des Centre tchèques dans de nombreux pays ;
- 8 janvier 2014 et 11 janvier 2015.

2 commentaires:

  1. J'aurais beaucoup de choses à raconter sur les hôpitaux psy. d'aujourd'hui en France mais est-ce que tout le monde est prêt à les entendre ?
    Je dirai juste qu'il ne faut pas avoir d'états d'âme pour y travailler. Les consignes sont terribles. Je préfère y avoir été une patiente très patiente que d'avoir à faire face, en tant que médecin ou infirmière, à la détresse humaine et surtout, comme eux, à m'y habituer.

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  2. Nicholson manquait un peu à l'appel… cela dit, ça fait plus de trente ans qu'il n'a pas accordé une interview filmée !

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