dimanche 10 septembre 2017

« Il était une fois... Vol au-dessus d'un nid de coucou » d'Antoine de Gaudemar


Arte a rediffusé le film « Vol au-dessus d'un nid de coucou » (One Flew Over the Cuckoo's Nest) de Miloš Forman (1975), puis le documentaire éponyme réalisé par Antoine de Gaudemar (2011) sur cet excellent et bouleversant film adapté d'un best-seller de Ken Kesey, produit par Michael Douglas et Saul Zaentz, couronné par les cinq principaux Oscar et ode à la résistance contre les abus du pouvoir. Une œuvre magistrale tournée dans l'hôpital psychiatrique de Salem (Oregon). Le 30 mars 1976, ce film était oscarisé. Dans le cadre de la rétrospective -31 août-20 septembre 2017) qu'elle consacre à Miloš Forman, la Cinémathèque française présentera, le 11 septembre 2017, ce chef d'oeuvre.
  

"A quel moment un individu qui remet en cause le pouvoir cesse-t-il d'être un héros et devient-il fou ? Ou vice-versa ? Ou les deux à la fois. A la fin de la guerre, j'ai vu des gens attaquer des tanks avec un balai. On les a traités de fous. Quinze jours plus tard, on leur a érigé des statues, et on les a appelés des héros", se souvient Miloš Forman en 1976.

Un "roman culte de la contre-culture américaine"
Pour gagner sa vie, le journaliste Ken Kesey travaille pendant ses études de littérature à San Francisco comme aide de nuit dans un hôpital psychiatrique. Là, il est indigné par les pratiques : douches glacées, camisoles de force, soins électrochocs, etc. Il participe aussi comme cobaye rémunéré à un programme illégal de tests de produits chimiques hallucinogènes : LSD, amphétamines. Pour Kesey qui nie la maladie mentale, la psychiatrie soigne "les symptômes, et non la cause qui est sociale".

Ken Kesey s'inspire de son travail et de ses expériences pour écrire son roman One Flew Over the Cuckoo's Nest, du point de vue d'un Amérindien schizophrène. L'histoire de Randle Mc Murphy qui, pour éviter la prison après être suspecté d'un viol, simule un trouble mental pour purger sa peine dans un établissement psychiatrique. Là, il sympathise avec quelques patients, dont le Grand chef (Big Chief) amérindien Bromden, fait entrer un esprit de liberté, dirige une fronde contre l'infirmière-chef Miss Ratched. Lobotomisé, il est tué par Big Chief qui s'évade de cet hôpital.

Dans les années 1960, une partie de la jeunesse américaine rebelle est sensible à la contestation qui agite les campus, aux thèmes et au style imagé de ce livre.

Un financement problématique
Au faite de sa gloire - il vient de jouer Spartacus de Stanley Kubrick (1961) -, l'acteur Kirk Douglas lit les épreuves du livre avant sa publication en 1962. Enthousiasmé, il en achète les droits et interprète le rôle principal dans l'adaptation théâtrale par Dale Wasserman à Broadway.

Fort du succès de la pièce, Kirk Douglas, qui dirige sa société de production Bryna, cherche les financements nécessaires pour l'adaptation cinématographique. En vain : les producteurs potentiels trouvent le sujet "trop déprimant". Peu avant de céder ses droits, Kirk Douglas confie ce projet à son fils Michael, acteur devenu célèbre par son rôle d'un jeune policier au côté de Karl Malden dans la série Les rues de San Francisco.

Ce projet cinématographique est proposé à Miloš Forman par Michael Douglas et Saul Zaentz, producteur quinquagénaire de disques de jazz et dirigeant de la société Fantasy Records, longtemps la firme discographique indépendante la plus importante au monde. Né en 1932, Miloš Forman est le chef de file de la nouvelle vague tchèque. Il se distingue par ses comédies dramatiques ironisant sur le régime communiste : L'As de pique (1963), Les Amours d'une blonde (1965), Au feu, les pompiers ! (1967) Après la répression du Printemps de Prague, il s'installe aux Etats-Unis. Là, il y tourne Taking off (1971).

A ses amis américains qui lui déconseillent de réaliser l'adaptation du roman de Kesey - "C'est mauvais pour toi ! Tu n'y arriveras pas : c'est un sujet si américain ! Tu ne pourras pas en faire un film qui plaira au public américain : tu es un immigrant de fraiche date de Tchécoslovaquie" -, Miloš Forman rétorque : "Pour vous, c'est de la fiction. Mais pour moi, c'est la réalité. J'ai vécu dans cette société-là. Le parti communiste était mon infirmière en chef. Il me disait quoi faire, quoi dire, à quoi penser, à quelle heure me lever et me coucher. Je sais de quoi ce livre parle. Beaucoup plus que vous".

Et Vladimir Boukovski, "ex-dissident soviétique enfermé pendant 12 ans en tout dans une institution psychiatrique", renchérit : "Ce livre évoquait un sujet qui m'était très cher. J'ai lutté contre l'utilisation de la psychiatrie à des fins répressives". En 1971, Vladimir Boukovski était parvenu à transmettre à l'Ouest un document intitulé Une nouvelle maladie mentale en URSS : l'opposition".

Apprenant le choix de son fils, Kirk Douglas lui confie alors qu'il avait envisagé de produire seul le film en songeant à Miloš Forman, auteur de comédies tournées avec un budget réduit et rapidement. Il lui avait envoyé le livre. Las, les autorités tchèques l'avait confisqué avant qu'il ne parvienne à l'artiste.

La distribution ? Auparavant catalogué dans des rôles de "jeune homme sensible", Jack Nicholson s'impose pour interpréter Mc Murphy, "un genre d'anarchiste qui veut détraquer le système", comme le définit le réalisateur. Un acteur "parfait" dont Miloš Forman loue la préparation, la discipline et la générosité sur le plateau. Un acteur qui travaille énormément son rôle pour que son jeu soit le plus naturel possible à l'écran.

"Dans les années 1970, en plein mouvement féministe, c'était mal vu de jouer une méchante. Il valait mieux être une héroïne", observe ironiquement Michael Douglas. Cinq stars refusent donc le rôle de l'infirmière-chef Ratched qui est accepté par Louise Fletcher. "Au début, je m'étais dit : "Elle est le mal incarné". Mais ici, on a une femme angélique, à qui on fait confiance. Elle-même est persuadée de faire le bien, d'aider les autres... C'est pire encore !", commente Miloš Forman. Celui-ci et les producteurs demandent à l'actrice de jouer "le rôle de façon humaine et pas autant que symbole d'un système".

Pour jouer le rôle du "Chef" indien Bromden, le choix se fixe après une longue recherche sur Will Sampson, "très bon peintre dont les oeuvres sont au Smithsonian Intitute à Washington" précise Miloš Forman.

Complètent la distribution des acteurs alors peu connus, tels Danny de Vito, Christopher Lloyd, Brad Dourif et Vincent Schiavelli.

Miloš Forman tient à tourner en décors réels, comme en Tchécoslovaquie. Les producteurs peinent à trouver un hôpital psychiatrique pour y tourner le film, tant les descriptions des traitements prodigués dans le roman n'ont pas été appréciées par les psychiatres.

Le Dr Dean Brooks dirige un tel établissement en Ontario où il pratique des thérapies innovantes : sorties des patients pour des randonnées pédestres dans les montagnes environnantes ; "les électrochocs et les lobotomies ne sont plus utilisés à des fins punitives". Il accepte et modifie certains dialogues, en particulier ceux des praticiens, qu'il trouvait "absurdes".

Le Dr Dean Brooks assortit cependant son acceptation d'une condition : il souhaite que ce tournage "serve de thérapie à ses patients", donc que la production y implique les patients, mais sans que ceux-ci jouent leur rôle. Au total, 85 patients sont recrutés : 55 sont figurants, les autres assistent l'équipe technique ou à la cantine. Cette participation induit des effets bénéfiques pour des patients qui y gagnent assurance, une aisance à communiquer verbalement.

Le hic ? Les producteurs ignorent que "la plupart des patients sont des psychopathes (criminally insane) : criminels sexuels, pyromane...

Une "expérience incroyable" (Michael Douglas)
En 1975, pendant deux semaines avant le tournage, l'équipe demeure dans cet hôpital. Participe à des visites guidées. Voit des séances de thérapie de groupes. Côtoie les patients. Louise Fletcher et Jack Nicholson assistent à des électrochocs à visée thérapeutique.

Miloš Forman "demande à chaque acteur d'observer un patient en particulier" afin d'imiter sa démarche, son comportement. Il devient difficile de distinguer les patients des acteurs, même pour les médecins.

Miloš Forman est intéressé par les "accidents, les hasards" (Martin Fink, producteur associé), laisse ses acteurs parfois improviser en respectant un cadre thématique préfixé. Un "tournage stimulant" selon Louise Fletcher. "Toute cette improvisation m'a beaucoup surpris. Cela a créé des problèmes physiques pour toute l'équipe. On ne savait pas toujours où placer le micro ni dans quelle direction diriger la caméra. On avait de vieilles caméras encombrantes pour suivre ces acteurs qui improvisaient", rappelle Martin Fink.

Une divergence surgit entre Miloš Forman et le directeur de la photographie oscarisé, Haskell Wexler qui précise avoir "surtout tourné dans sa carrière en décors réels" et liste les défis à relever : "éclairer les scènes tout en laissant une grande latitude de mouvement. Il y avait souvent beaucoup de personnages et nous étions dans un hôpital. Il fallait aussi que cela reste intéressant, parce qu'un éclairage comme celui-là ne se prête guère au cinéma". Et Haskell Wexler, blessé, d'asséner avec véhémence : "J'en sais beaucoup plus sur la technique que Miloš... en particulier le Miloš de cette époque".

"Pour un chef opérateur, le film idéal se fait sans acteur. Rien ne bouge! Rien ne trouble l'éclairage ! On peut tout éclairer et tout reste identique. Pour un réalisateur, le film idéal se fait sans caméra car elle intimide toujours un peu les acteurs... Entre un réalisateur perfectionniste et un chef opérateur perfectionniste, ça fait souvent des étincelles", constate Miloš Forman.

"Haskell avait sa méthode de travail pour éclairer le film dans ces conditions difficiles : faible lumière naturelle, éclairages au néon, équipement limité. Tout cela dépassait Miloš Forman. Haskell était plus âgé et plus expérimenté que Miloš qui n'était pas encore habitué à la méthode "américaine" de filmer. On a fait beaucoup de choses, parfois sans le dire à Miloš, pour qu'il se sente à l'aise", résume Martin Fink.

"A ce jour, la chose la plus dificile à faire en tant que producteur a été de dire à Haskell Wexler, directeur de la photographie oscarisé qu'il était renvoyé du film. C'était très pénible de faire cela. Je le respecte énormément. Mais, comme je le lui ai expliqué : "C'est le réalisateur ou c'est toi". Bill Butler succède à Haskell Wexler.

Début 2011, le bâtiment où a été tourné le film est détruit.

Un succès commercial inattendu et oscarisé
"Nous, tous les acteurs, avons passé près de trois mois dans cet établissement. En ce dernier jour du tournage, certains sont tristes. Je crois que ce sera un bon film. Du moins, je l'espère", dit en 1975 William Redfield qui interprète Harding.

D'une durée initiale de 4h30 (premier montage), le film est ramené à 2h13 par "Miloš Forman et ses trois équipes de monteurs".

Sans aide des studios, les producteurs trouvent "à la dernière minute" un distributeur.

19 novembre 1975. Sortie du film. Les avant-premières du film sont accueillies par un public enthousiaste. Les patients de l'hôpital de Salem "ont adoré le film", se souvient le Dr Dean Broks. "Ils avaient l'impression d'être libérés d'eux-même", ajoutent Miloš Forman. Le succès est du film est "inattendu et mondial".

"Personne ne s'attendait à un tel succès commercial. Tous ceux qui l'ont fait y ont mis tout leur coeur : les acteurs, Miloš, Jack, etc... Y compris moi.... Au fond, nous voulions tous vraiment faire ce film", précise Haskell Wexler.

Quel est le message de Vol au-dessus d'un nid de coucou ? "Mc Murphy était un symbole de cette opposition [Nda : à la guerre du Vietnam]". Pour Louise Fletcher, "le film ne portait pas seulement sur la santé mentale, mais sur le pouvoir et l'abus de pouvoir... Le Chief Bromden représente la conscience humaine, la force, ainsi que la capacité à supporter les plus terribles épreuves et à y suvivre. Quand il saute par la fenêtre, c'est pour moi comme un survivant de la Shoah ou d'un régime politique qui prend les gens en otages".

"Le personnage de Jack Nicholson dit une phrase que nous disions aussi à notre époque : "Au moins, j'aurai essayé". On a essayé, et on a gagné. L'Union soviétique n'existe plus et nous sommes toujours là", note Vladimir Boukovski.

Et Miloš Forman d'analyser : "Pour vivre ensemble, nous devons créer des institutions : des gouvernements, des écoles, des hôpitaux, etc. Mais pour nous aider, nous servir ! Alors que nous finissons par être dominés par elles. Ce sont elles qui nous donnent des ordres, qui nous disent quoi faire, comment vivre. C'est un conflit aussi vieux que l'humanité et qui durera toujours".

"La seule critique est venue de l'association américaine des psychiatres. Selon eux, le film donnait une mauvaise image de la maladie mentale et de son traitement", note le Dr Prasanna K. Pati, ancien psychiatre à l'hôpital de Salem. Pour "contrer cette mauvaise publicité, une agence gouvernementale commande en 1977 un documentaire à une partie de l'équipe qui a travaillé avec Miloš Forman", dit Serge July. Ce documentaire Inside the Cuckoo's nest fait rejouer les scènes du film par de vrais psychiatres traitant de vrais patients. Le résultat n'est pas probant : "La réalité est toujours plus effrayante pour les gens... Le documentaire était encore plus controversé que le film. Il n'a pas réussi à convaincre une large partie de la population que ces traitements étaient sans danger", relève Martin Fink.

La sélection des Oscar 1976 retient essentiellement : Vol au-dessus d'un nidde coucou de Miloš Forman, Barry Lindon de Stanley Kubrick, L'homme qui voulait être roi (The Man Who Would Be King) de John Huston, Amarcord de Federico Fellini, Jaws de Steven Spielberg, et Un après-midi de chien (Dog Day Afternoon) de Sidney Lumet.

Le film de Miloš Forman part favori avec neuf sélections.

Mais le 29 mars 1976, les quatre premiers Oscar remis en début de cérémonie couronnent d'autres films que Vol au-dessus d'un nid de coucou.

Cependant, ce film rafle les cinq principaux Oscar : meilleur acteur - Jack Nicholson -, meilleure actrice - Louise Fletcher - , meilleur film - Michael Douglas et Saul Zaentz - , meilleur réalisateur - Miloš Forman qui monte sur scène avec ses jumeaux dont il avait été séparé lors de son exil aux Etats-Unis - et meilleure adaptation cinématographique (Lawrence Hauben, Bo Goldman).

C'est le deuxième film à recevoir cinq Oscar principaux, après NewYork-Miami (It Happened One Night) de Frank Capra (1935). Après la cérémonie, Frank Capra envoie un télégramme à Miloš Forman : "Bienvenue au club !"

Autre résultat de cette oeuvre cinématographique : "Le film a ouvert les yeux des gens sur la santé mentale", conclut Michael Douglas. Et de citer comme exemple l'abrogation d'une loi de Floride qui autorisait l'arrestation et l'emprisonnement de quiconque avait un "comportement étrange".

Ce chef d'œuvre lance la carrière de producteurs de Michael Douglas, notamment en 1979 du Syndrome chinois, et de Saul Zaentz. Il relance celle du réalisateur Miloš Forman, un des meilleurs cinéastes mondiaux qui réalisera Amadeus (1984), oscarisé, et Les fantômes de Goya (Goya's Ghosts, 2006) produits par Saul Zaentz. Ni Louise Fletcher ni Will Sampson ne retrouveront de rôle ou de film de cette dimension.

Signé Antoine de Gaudemar, Serge July et Marie Genin, ce documentaire vivant et passionnant, est ponctué de scènes et d'interviews inédites filmées par Pravina Mac Clure lors du tournage du film.

Il manque une interview de Jack Nicholson. On peut regretter aussi l'absence d'évocations ou de portraits, même brefs, de Saul Zaentz, distingué en 1997 par le prestigieux Prix Irving G. Thalberg pour "une production cinématographique de haute qualité", des scénaristes - Lawrence Hauben et Bo Goldman -, et de l'auteur de la remarquable musique du film, Jack Nitzsche.

Saul Zaentz est mort le 3 janvier 2014, à l'âge de 92 ans.

Rétrospective à la Cinémathèque
ans le cadre de la rétrospective -31 août-20 septembre 2017) qu'elle consacre à Miloš Forman, la Cinémathèque française présentera, le 11 septembre 2017, Vol au-dessus d'un nid de coucou. "Randall P. McMurphy se fait interner dans une clinique psychiatrique pour échapper à la prison. Y découvrant l'oppression des soignants et la détresse des malades il instigue une rébellion dans l'établissement". Véronique Doduik, chargée de production documentaire à la Cinémathèque française, présente sur le site Internet de la Cinémathèque française une revue de presse sur ce film.

"En 1962 paraît aux États-Unis un roman de Ken Kesey, figure du mouvement beatnik, intitulé One Flew Over the Cuckoo’s Nest (Vol au-dessus d’un nid de coucou), dont l’intrigue se déroule dans un hôpital psychiatrique de l’Oregon. Il annonce les mouvements de révolte qui allaient secouer l’Amérique dans les années 1960 et sera un best-seller. L’ouvrage paraît en France en 1963 sous le titre : La Machine à brouillard. L’acteur Kirk Douglas en achète les droits d’adaptation et monte à Broadway une pièce de théâtre dans laquelle il joue le rôle principal. Lors d’un voyage en Europe, il a vu le film du réalisateur tchèque Milos Forman L’As de pique (1963), puis aux USA Les Amours d’une blonde (1965). Décidé à porter le roman à l’écran, Kirk Douglas envoie le livre au cinéaste pour lui proposer le film. Mais le courrier ne parviendra jamais en Tchécoslovaquie. Milos Forman émigre à New York en 1968 pour échapper à la répression qui suit le Printemps de Prague. Au début des années 1970, il reçoit de nouveau le livre, cette fois envoyé par le fils de Kirk Douglas, Michael, à qui son père a donné le roman pour ses débuts en tant que producteur. C’est une coïncidence, car le père et le fils n’en ont jamais parlé ensemble".

Milos Forman "va adapter au cinéma ce livre que les majors companies ont refusé, jugeant l’histoire trop noire et trop cruelle. Il tourne en 1975 dans un authentique hôpital psychiatrique à Salem, dans l’Oregon. Dans les rôles principaux, l’actrice Louise Fletcher (l’infirmière Miss Ratched) et Jack Nicholson (Randall Patrick McMurphy), qui avait déjà repéré le roman. Vol au-dessus d’un nid de coucou est le second long métrage réalisé par Milos Forman aux États-Unis, après Taking off, tourné en 1970, satire joyeuse de la petite bourgeoisie américaine. Le film y rencontre un très grand succès. Il remportera en 1976 les cinq Oscars les plus prestigieux. Il sort en France le 3 mars 1976, encensé par la critique".

"LA FRONTIÈRE TÉNUE ENTRE RAISON ET FOLIE
L’action se situe en 1962 dans un hôpital psychiatrique de l’Oregon, dont le fonctionnement routinier est bouleversé par l’irruption de Randall McMurphy (Jack Nicholson), un colosse braillard et remuant, responsable d’agressions et interné à sa demande pour échapper à une longue peine d’emprisonnement dans un pénitencier d’État. Simulateur ou véritable malade mental ? Le titre du film s’inspire des paroles d’une contine populaire : « le premier s’envola vers l’Est, le second vers l’Ouest, le troisième s’envola au-dessus d’un nid de coucou ». Si le mot cuckoo en anglais désigne l’oiseau (le coucou), il signifie aussi en argot américain l’excentrique, le « dérangé », le fou. Le coucou, c’est l’oiseau qui fait son nid dans celui des autres. C’est McMurphy qui déboule parmi les « vrais » déviants. Et qui découvre, au-delà de leur folie, des êtres fragiles et attachants, soumis à l’autorité oppressive de l’infirmière en chef Miss Ratched. « Comme une caserne, une prison, une école, un établissement psychiatrique est un monde où règne l’ordre. Or, beaucoup plus qu’un grain de sable, une véritable météorite s’y introduit, qui va s’ingénier à détraquer la vie quiète de l’asile. Pour extravagantes qu’elles soient, les facéties de McMurphy ne sont jamais gratuites, elles dénoncent la routine, la sottise, parfois la cruauté des traitements subis par les détenus », écrit Jean de Baroncelli dans Le Monde. Milos Forman dépeint avec une précision hallucinante les rites de la psychiatrie traditionnelle. Si « cet asile psychiatrique est un enfer moderne », lit-on dans Écran 76, « c’est un enfer aseptisé, avec les voix suaves des infirmières, la musique douce qui berce, les pilules qui tranquillisent ». Pour Les Nouvelles littéraires, « la découverte d’une certaine forme de sadisme officiellement admise éclate dans le rapport d’humiliations constantes entre les forts (investis d’une charge) et les faibles, démunis à l’égard de tout pouvoir ». « La chimiothérapie assure l’équilibre formel du couple psychiatrisant/psychiatrisé, une cure de pouvoir, une procédure de contrôle », observe Politique Hebdo. « La révolution chimique des dix dernières années est au cœur du “système” remodelant l’individu selon les normes admises par la société (…) Une fois de plus nous voilà revenus au débat sur les limites floues de l’état de raison », renchérissent Les Nouvelles littéraires. D’ailleurs, comme le remarque L’Éducation, « le personnage de Jack Nicholson garde son ambiguïté jusqu’au bout : est-il réellement fou ou simule-t-il ? ». Milos Forman lui-même a déclaré qu’il ne le savait pas vraiment".

"L’HÔPITAL PSYCHIATRIQUE, GARDIEN DE L’ORDRE SOCIAL
Les critiques sont nombreux à voir dans Vol au-dessus d’un nid de coucou un film essentiellement métaphorique. Pour La Quinzaine littéraire, « L’asile psychiatrique joue comme un microcosme de la société ». Henry Chapier déclare dans Le Quotidien de Paris : « le défi de McMurphy devient une attitude révolutionnaire qui menace l’ordre établi (…) Le véritable sujet de Milos Forman, c’est la répression sociale qui se manifeste sans fard au niveau de la thérapeutique : ce que l’on veut guérir, ce n’est pas la maladie, mais la résistance des récalcitrants accrochés à leur “différence”. Les Nouvelles littéraires déclarent : « L’agressivité à peine rentrée de l’infirmière, la science incertaine des médecins, reflètent surtout l’intolérance sociale érigée en dogme scientifique. Le destin du malade que l’on met à plat et que l’on n’est prêt à sauver de la destruction qu’au prix d’un abandon total du “moi” subversif devient l’acte d’accusation le plus impitoyable jamais dressé contre le “système”. Jusqu’à quel point le pouvoir a-t-il le droit de “casser” des individus qui contestent les règles qu’on leur impose, et à partir de quel moment ces individus cessent-t-ils d’être “normaux” pour devenir des “fous” ?, telle est la question posée par Milos Forman. Dès lors, « que se passe- t-il quand un faux fou, plus sain que la moyenne, plus “fou de vivre” que de raison, plus libre que les médecins, s’introduit dans le jeu social de la folie ? », s’interroge Jean Duflot dans Politique hebdo. Il devient l’inadapté suprême, l’ennemi à abattre qui en menace l’aberrante cohérence. Murphy, révolté par la docilité des « malades », engage une lutte avec Miss Ratched, qui, commencée à la façon d’un jeu, se terminera en tragédie. « L’ascendant de cet anarchiste inconscient sur sa “brigade de ramollis” » est alarmant et l’homme est dangereux » (Pariscope)".

"CINÉMA-VÉRITÉ
Milos Forman a vécu plusieurs semaines « en immersion » dans l’hôpital de l’État de l’Oregon où le film a été intégralement tourné, afin de s’imprégner de l’ambiance et des thérapeutiques mises en œuvre. L’Humanité relève le réalisme de certaines scènes, qui évoque le « cinéma direct » caractéristique des premiers films tchèques du cinéaste, comme L’As de pique, tourné en 1963. Le médecin qui dirige l’établissement joue son propre rôle. Pour le casting, le réalisateur a sélectionné ses 18 personnages parmi près de 900 acteurs, mais a confié des fonctions techniques à de « vrais » malades. D’après Pariscope, les comédiens qui entourent Jack Nicholson, tous inconnus, à l’exception de Louise Fletcher, « sont tellement dans la peau de leurs personnages que l’on peut prendre certains d’entre eux pour des aliénés réels ». Mais seules quelques silhouettes en arrière-plan sont de vrais pensionnaires. Les critiques sont particulièrement impressionnés par l’acteur qui joue l’Indien à la stature gigantesque, surnommé Big Chief ou Chef Bromden, que tout le monde croit sourd-muet. « Milos Forman cisèle des portraits d’excentriques déchaînés, orchestre le pandémonium des disputes absurdes sur des riens qui transforme en aventures picaresques les frasques de McMurphy le libérateur », écrit Le Point, tandis que L’Aurore note que « La caméra est toujours très proche des personnages et fait sentir la sourde violence qui est en eux ».

"UN PRODIGIEUX DUO D’ACTEURS
La critique est unanime pour saluer la performance de Jack Nicholson dans le rôle de Randall McMurphy, « un acteur échappant à toute classification » selon L’Express, néanmoins qualifié d’« acteur-cabot démesuré » par Les Nouvelles Littéraires. Ce personnage haut en couleurs, à la vitalité débordante, insoumis, tente de réintroduire l’authentique jeu de la vie dans le système abstrait de l’asile. Pour Télérama, le film est ainsi ponctué de morceaux de bravoure : la scène où il mime à lui tout seul en le commentant un match de baseball, ou encore « cette virée admirable et délirante de la partie de pêche ». La presse rend également hommage au talent de l’actrice Louise Fletcher, dans le rôle de l’infirmière en chef aux grands yeux bleus candides et glacés, qui affronte Nicholson dans un duel implacable. La Revue du cinéma souligne la façon dont sont abordés dans le film les rapports de groupes : « avant l’arrivée de McMurphy, l’infirmière chef est le leader incontesté. Quand arrive ce malade récalcitrant, qui a aussi l’étoffe d’un chef, et qui représente l’indépendance, l’individualité, les malades vont être ballotés entre deux influences, le désir de conserver un semblant de tranquillité dans leur atmosphère ouatée, et celui de se rebeller, de vivre leur vie. Tout le film est construit sur la lutte que ces deux fortes personnalités exercent sur la masse inorganisée des malades ».

"DE L’IRONIE AU DRAME
Comparé à d’autres films de fiction de la même époque traitant de la folie et du système asilaire (citons Family Life de Ken Loach en 1971 ou Asylum / Fous de vivre de Peter Robinson en 1972), Vol au-dessus d’un nid de coucou se démarque par le point de vue délibérément ironique qu’il adopte. Du moins dans un premier temps. Comme l’écrit Le Quotidien de Paris, « au premier degré, il y a un personnage haut en couleurs, dont la vitalité débordante se trouve confrontée à l’impitoyable absurdité des règles qui gouvernent l’univers castrateur d’un hôpital psychiatrique. L’occasion pour Milos Forman de multiplier les scènes où la fantaisie se mêle étroitement à l’observation réaliste la plus rigoureuse sans qu’il y ait jamais la moindre dissonance ». Au début, le spectateur se trouve face au modèle imaginé : la maison de fous. « De sympathiques maniaques se persécutent mutuellement de leurs idiosyncrasies galopantes et McMurphy se contente de louvoyer entre la soumission et l’insolence en distribuant autour de lui un peu de bonne humeur », écrit Le Point. Dans Les Cahiers du cinéma, Serge Daney observe : « pendant toute la première partie, on est laissé libre de croire que McMurphy est maître du jeu (il possède la clé du dehors/dedans, on le voit ainsi s’enfuir du terrain de basket). Ce sont les autres qui semblent épinglés là comme des papillons. Puis McMurphy découvre, en même temps que le spectateur, que les autres malades sont là pour la plupart de leur plein gré, qu’ils peuvent partir pour peu qu’ils le veuillent, alors que lui ne le peut plus ». Tous sont des internés volontaires, un peu déboussolés mais parfaitement normaux. Que manipule avec une froideur calculatrice, Miss Ratched, gardienne de l’ordre établi. Celle-ci a reconnu en McMurphy un homme sain d’esprit, mais surtout un fauteur de troubles qui met en danger son univers clinique. La tonalité grinçante mêlée d’humour et de cocasserie du début laisse sourdre une inquiétude qui se transforme en angoisse. « McMurphy comprend trop tard qu’un piège monstrueux vient de se refermer sur lui, qu’il ne sortira de cette autre prison qu’au gré du bon vouloir du corps médical. Dès lors, le film, commencé sur un ton de franche comédie, vire au drame », constate Écran 76".

"UNE MÉTAPHORE POLITIQUE
Milos Forman dit avoir respecté dans son adaptation, l’esprit du livre de Ken Kesey. Néanmoins, pour Positif, « le film, plus concret, n’abandonne jamais, à l’exception du final résolument symbolique, baignant dans un climat d’onirisme, le registre du réalisme le plus clinique, alors que le roman, écrit à la première personne, livrait sa signification dernière à travers les monologues intérieurs de l’Indien ». Ce journal écrit par ailleurs : « la transposition à l’écran par un cinéaste tchèque émigré aux États-Unis d’un roman américain qui, au début des années 1960, fut l’un des phares de la contestation Outre-Atlantique, constitue une rencontre privilégiée ». En effet, la presse relie très vite le film aux convictions politiques de Milos Forman qui a fui son pays après la « normalisation » consécutive au Printemps de Prague. Positif poursuit : « la colère d’un artiste nourrie à l’encontre d’un système socialiste d’intention, mais de fait oppresseur et oligarchique, se superpose littéralement à la révolte d’un exilé de l’intérieur, hippie d’un ex-Nouveau-Monde et de la contre-culture au début des années 1960 ». L’hôpital psychiatrique représenterait la Tchécoslovaquie, et McMurphy, double de Forman, le résistant au totalitarisme communiste. Quant à l’infirmière Ratched, « elle est la représentante exécutive du pouvoir. C’est une fanatique. Elle suit la ligne », écrit L’Express, qui ajoute : « Le petit groupe de malades, qui accepte clairement sa condition sans résister et sans s’enfuir, incarne la population fatiguée et misérable que le réalisateur a laissée derrière lui ».

"TOTALITARISMES
Selon Les Nouvelles littéraires, Milos Forman, « après avoir posé sur la société socialiste de son pays (avec L’As de pique, Les Amours d’une blonde, Au feu, les pompiers !) un regard insolent et démystifiant, poursuit dans la patrie du capitalisme son entreprise de renversement des idées et des idoles reçues, la poussant même beaucoup plus durement au niveau des institutions alors qu’il s’en tenait, à Prague, à celui des mentalités et de la psychologie ». Cette revue livre une lecture politique plus large du film : « Si l’Union soviétique manie le système répressif à la perfection, en condamnant les dissidents au Goulag, l’Amérique exerce aussi, à sa manière, la tyrannie de son modèle de société à l’égard de tous les insoumis (…) Dans ce pays où le conformisme est devenu une véritable névrose collective, la volonté de guérir ceux qui s’écartent du prototype social établi engendre de sérieux abus, bénéficiant de la caution éclairée des savants et du corps médical ». Toujours selon ce même journal, « nul autre transfuge de l’Est n’aurait su déceler mieux que Milos Forman ce cuisant échec du libéralisme occidental : bien qu’elle soit fondamentalement différente du totalitarisme soviétique, la répression américaine est omniprésente dans la vie quotidienne du citoyen, et surtout au niveau de son rapport avec le monde du travail et les institutions ». La Quinzaine littéraire renchérit : « La société libérale prétend donner une chance égale à tous. Elle réprime, mais sans vouloir le faire au nom d’un ordre puissant étranger à la volonté de chacun. Ratched représente d’évidence le prototype de cette attitude et son domaine clinique figure l’espace du libéralisme. Elle feint de ne rien imposer (cf. la comédie démocratique du vote). De même, elle n’affronte pas directement les opposants. Elle prétend au contraire entrer dans leur jeu, ou bien elle s’efforce indirectement d’opposer les factions solidaires les unes contre les autres. Elle entretient la délation, l’autopunition, l’autocensure. C’est un artifice politique bien connu. Pour Télérama, Vol au-dessus d’un nid de coucou est bien « un film sur le pouvoir, l’oppression, et ce qui se passe quand on essaie de résister ». Et Le Point conclut : « c’est une fable magnifique qui bouleverse, oppresse et délivre à la fois. Elle offre au spectateur une expérience émotionnelle intense ».


de Miloš Forman
Fantasy Films, 1975, 128 minutes
Diffusions :

d'Antoine de Gaudemar
Folamour, 2011, France
52 minutes
Diffusions les :
- 27 juin à 22 h 50, 2 juillet 2011 à 3 h 30 et 15 juillet 2011 à 5 h ;
11 janvier à 22 h 55  et 21 janvier 2015 à 2 h 50

Visuels :
Photos du film
© 1975 Fantasy Films

Miloš Forman et Jack Nicholson
Miloš Forman et Louise Fletcher
© 1975 The Saul Zaentz Company by permission

Michael Douglas, Miloš Forman, Louise Fletcher, Jack Nicholson et Saul Zaentz
Crédit : Photoshot/Hulton Archive/Getty Images

Cet article a été publié pour la première fois le 27 juin 2011, puis le 1:
- 8 février 2012 à l'occasion du 80e anniversaire de Miloš Forman honoré par des Centre tchèques dans de nombreux pays ;
- 8 janvier 2014 et 11 janvier 2015, 12 avril 2016.

2 commentaires:

  1. J'aurais beaucoup de choses à raconter sur les hôpitaux psy. d'aujourd'hui en France mais est-ce que tout le monde est prêt à les entendre ?
    Je dirai juste qu'il ne faut pas avoir d'états d'âme pour y travailler. Les consignes sont terribles. Je préfère y avoir été une patiente très patiente que d'avoir à faire face, en tant que médecin ou infirmière, à la détresse humaine et surtout, comme eux, à m'y habituer.

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  2. Nicholson manquait un peu à l'appel… cela dit, ça fait plus de trente ans qu'il n'a pas accordé une interview filmée !

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