mardi 3 octobre 2017

Jules Dassin (1911-2008)


Jules Dassin (1911-2008) était un talentueux producteur, acteur, scénariste et réalisateur américain précurseur né dans une famille juive nombreuse originaire d'Odessa. Après un début de carrière à Hollywood, il a été contraint à l'exil. En Europe, il réalisa des films noirs excellents. Les 5 et 9 octobre 2017, Ciné + Classic diffusera Les Forbans de la nuit, de Jules Dassin. 

Frank Sinatra (1915-1998)
Barbra Streisand

Né dans une famille juive originaire d’Odessa, Jules Dassin (1911-2008) vit à Harlem et étudie dans le Bronx. 

Dans les années 1930, il devient membre du parti communiste. « Vous grandissez à Harlem où il est difficile de se nourrir et de garder la chaleur du cercle familial, et vous vivez très près de Fifth Avenue, qui est élégant. Vous vous interrogez, vous avez des idées, en voyant beaucoup de pauvreté autour de vous, et c’est un processus très naturel », a expliqué Jules Dassin en 2002 au Guardian.

Il étudie l’art dramatique en Europe. 

A New York, il débute comme comédien à l’ARTEF, acronyme yiddish de Arbeter Teater Farband (Yiddish Proletarian Theater, un des piliers du Theatre of Social Consciousness. Fondé en 1925, l’ARTEF était une organisation théâtrale prolétarienne affiliée à la Section juive du mouvement communiste américain. Le soutien du Parti communiste aux factions arabes à la suite des émeutes Arabes de 1929, en Palestine sous mandat britannique, a induit une fracture insurmontable entre les communistes et les autres parties de la gauche juive. L’ARTEF, dont le répertoire inclut Ristokratn (Les Aristocrates) de Sholem Aleichem et Rekrutn (Les Recrues) de Israel Aksenfeld, s’est fixée en 1934 à Broadway jusqu’à sa disparition en 1940. Jules Dassin y met en scène Clinton street, 200 000 Recruits et The Outlaw.

Il co-réalise un film inachevé et écrit des histoires pour la radio.

En 1937, il se marie avec Béatrice Launer, violoniste américaine juive d’origine hongroise, diplômée de la Juilliard School of Music. Le couple a trois enfants : Joe Dassin (1938-1980), chanteur populaire, Richelle, auteur compositrice, et Julie Dassin actrice.

En 1939, ayant perdu ses illusions par la signature du pacte de non agression germano-soviétique, Jules Dassin quitte le parti communiste américain.

En 1940, repéré par une de ses mises en scène à Broadway, il est recruté par la RKO où il assiste le réalisateur Alfred Hitchcock lors du film Mr. & Mrs. Smith (Joies matrimoniales) et Garson Kanin. Une fonction qui lui permet d’observer avec admiration ces maîtres. 

Béatrice Launer travaille dans les studios d'enregistrement hollywoodiens.

Pour la MGM, Jules Dassin réalise The Tell-Tale Heart (Le Cœur révélateur, 1941), un court métrage inspiré d’Edgar Allan Poe avec  Joseph Schildkraut et Roman Bohnen. Un succès auprès du public. 

Après quelques films pour la MGM, il réalise des films pour Universal sans avoir le final cut - Les Démons de la liberté (Brute Force, 1947) avec Burt Lancaster et Hume Cronyn, La Cité sans voiles (The Naked City, 1948) -, puis la Fox - Les Bas-Fonds de Frisco (Thieves' Highway, 1949) avec Richard Conte, Valentina Cortese, Lee J. Cobb et Barbara Lawrence.

The Naked City
« La cité sans voiles » (The Naked City), film de Jules Dassin (1948) figure dans la liste américaine du National Film Registry de la Library of Congress. Un remarquable film noir américain tourné dans les rues new-yorkaises.

« New York, 1948. Jean Dexter, mannequin de 26 ans, est assassinée. Les indices de départ sont minces : la disparition des bijoux de la victime, un pyjama masculin dans le panier à linge. L'inspecteur Muldoon, un vieux routier des affaires criminelles, secondé par un jeune père de famille bouillant de faire ses preuves, Jimmy Halloran, est chargé de l'enquête... »

Réalisé en 1948 par Jules Dassin, La Cité sans voiles est « un film noir au style vif et documentaire, dont New York constitue le personnage principal ».

Le « producteur Mark Hellinger et le scénariste Malvin Wald voulaient tourner un film sur le vif, en extérieurs et loin d'Hollywood, en incorporant la vie trépidante de New York à une intrigue policière. De filatures en rebondissements, de Manhattan au Bronx, La cité sans voiles capte une formidable matière documentaire et s'attache à retransmettre les réalités sociales et urbaines de la mégalopole. Notamment grâce au travail novateur du chef-opérateur William Daniels, justement couronné  d'un Oscar ». 

Jules Dassin « fut médusé que son film The Naked City reçoive aussi l'Oscar du meilleur montage, s'étant vu privé par le producteur Hellinger du final cut. Au-delà des conflits, leurs talents réunis ont produit un film noir à l'atmosphère unique et aux magnifiques images, porté par l'immense énergie et les contrastes spectaculaires de la Grosse Pomme ».

« L'écrivain Albert Maltz, qui avait collaboré avec Fritz Lang et dont ce fut le dernier film avant de devenir l'un des « Dix d'Hollywood » proscrits par le maccarthysme, a supervisé le scénario » du film.

Le producteur Mark Hellinger décède d’un arrêt cardiaque le 21 décembre 1947 après avoir vu le montage final à son domicile.

Montage rapide, voix off tour à tour objective ou subjective, alternance de scènes quasi-documentaires - enquête policière, impression d'un journal, jeux d'enfants, marché - et de fiction, finesse psychologique, attention aux gens modestes, rebondissements narratifs, moralité assumée... Avec The Naked City, Jules Dassin a signé un excellent film noir dont l'action se développe dans les rues d'une New York, diurne et nocturne, aux multiples facettes, grouillante d'enfants et d'adultes.

Le style du film est inspiré du photographe (street photographer) et photojournaliste américain Weegee, pseudonyme de Arthur Fellig (1899-1968) dont le livre de photographies sur la vie new-yorkaise, Naked City, a été publié en 1945. Weegee est crédité au générique du film.

The Naked City figure dans la liste américaine du National Film Registry de la Library of Congress pour être « significatif culturellement, historiquemetn et esthétiquement » : « The opening credits reveal this is a different kind of movie; not filmed on a Hollywood back lot but on actual locations in New York City. Winning Oscars for best photography and editing and nominated for best writing (Malvin Wald), this cutting-edge, gritty crime procedural introduced a new style of film-making".

Et d'ajouter : « The Naked City offers up slices of several stories, building and dove-tailing into a logical, heart-pounding resolution. Based on six months of interviews with the NYPD and using three-dimensional characters, it changed the way police were portrayed and crimes solved. Another unique aspect of Mark Hellinger's production and Jules Dassin's direction was to hire local radio and theater actors new to film – it launched several character-acting careers  ».

Cette œuvre cinématographique a inspiré une série télévisée, un téléfilm et le jeu vidéo L.A Noire.

Exil
Dans un contexte de Guerre froide, Jules Dassin n’a pas comparu devant le HCUA (House Un-American Activities Committee), commission d'enquête de la Chambre des représentants des États-Unis sur des individus aux actions visant « la forme de gouvernement garantie par notre Constitution ». 

Il « allait bientôt figurer à son tour sur la liste noire du sénateur McCarthy et s'exiler en France », car il était devenu selon ses propres mots, « inemployable » à Hollywood.

Les Forbans de la nuit
Le 30 septembre 2017, les 2, 5 et 9 octobre 2017, Ciné + Classic diffusera Les Forbans de la nuitde Jules Dassin (1950, 1 h 35) avec Richard Widmark, Gene Tierney, Googie Withers, Hugh Marlowe, Francis L Sullivan, Herbert Lom, Stanislaus Zbyszko, Mike Mazurki.

Jules Dassin  s’installe en Grande-Bretagne où il réalise Night and the City (Les Forbans de la nuit, 1950) avec Richard Widmark, Francis L. Sullivan et Gene Tierney.

"Londres. Harry Fabian, un petit truand paranoïaque et mégalomane, plus ambitieux qu'intelligent, exerce les fonctions de rabatteur pour le compte de Phil Nosseross, patron du Silver Fox, une boîte de nuit du quartier de Soho, à Londres. Dans l'espoir de faire rapidement fortune, il décide d'organiser des combats de lutte gréco-romaine truqués. Un vieux lutteur, le Grand Gregorius, et la femme de son patron, qui tous deux poursuivent leur propre chimère, l'aident à trouver des fonds. Mais Harry s'attaque au monopole de Kristo. Et celui-ci, qui se trouve être le père de Gregorius, n'entend pas que quelqu'un d'autre le concurrence sur ce terrain..."

Son exil sera préjudiciable au cinéma américain, car Jules Dassin explore brillamment une voie réaliste, en délaissant les studios pour immerger les personnages de ses thrillers dans des villes contemporaines, en imprégnant ses films d’un rythme tendu, parfois quasi-haletant, conjuguant maîtrise technique dans le cadrage et le montage, et direction d’acteurs. Et ce, bien avant John Cassavetes.

Sa carrière prometteuse s’arrête, car des producteurs européens craignent que les films réalisés par un réalisateur blacklisted n’aient aucune carrière commerciale aux Etats-Unis. Béatrice Launer-Dassin rejoint l’orchestre de Pablo Casals, célèbre violoncelliste. Les enfants Dassin sont placés en pensions.

A l’invitation de Bette Davis, Jules Dassin dirige en 1952 cette actrice dans Two's Company, spectacle à Broadway.

Ce n’est qu’en 1955, après des années difficiles, avec Du rififi chez les hommes, avec Jean Servais, Carl Möhner et Robert Manuel, un film à petit budget, avec une longue scène de cambriolage admirablement filmée et montée, distingué par le Prix de la mise en scène au Festival de Cannes, que Jules Dassin renoue avec le succès.

Désormais l’essentiel de sa carrière se déroule en Grèce - Celui qui doit mourir (He Who Must Die, 1956), La Loi (La Legge, 1958) avec Gina Lollobrigida, Pierre Brasseur, Marcello Mastroianni, Melina Mercouri et Yves Montand, Jamais le dimanche (Never on Sunday, 1959), Cri de femmes (1978) -, sauf quelques périodes de travail avec Joseph Losey à Londres en 1956 et les Etats-Unis – Illya Darling à Broadway en 1967, Point noir (Up Tight) en 1968 -, ou pour des films internationaux : Topkapi (1964) avec Mélina Mercouri, Maximilian Schell et Peter Ustinov, La promesse de l’aube (1970) d’après le roman autobiographique de Romain Gary (1960). Son dernier film : Circle of Two (1980) avec Richard Burton et Tatum O'Neal. 

En 1962, exigeant et critique à l’égard de son œuvre, Jules Dassin a déclaré à Cue magazine : « De tous mes films, celui que j’aime vraiment, c’est He Who Must Die. En fait, j’aime ce qu’il disait. Mais cela ne signifie pas que je sois entièrement satisfait du film. Si je le pouvais, je le referai ».

Divorcé en 1962, Jules Dassin  épouse en 1966 l’actrice Mélina Mercouri à laquelle il était lié depuis le festival de Cannes en 1954. Lors de la dictature des colonels (1967-1974), le couple fuit la Grèce pour s’installer à Paris. Avec le retour de la démocratie et son retour à Athènes, Mélina Mercouri entame une carrière politique qui la mène au poste de ministre de la Culture en Grèce.

Jules Dassin a dirigé la Fondation Mélina Mercouri visant au retour en Grèce des frises du Parthénon présentées au British Museum. 

Il meurt à l’âge de 96 ans en Grèce.
                  

« La cité sans voiles  » de Jules Dassin
Universal, 1948, 52 min
Auteur : Malvin Wald
Image : William H. Daniels
Montage : Paul Weatherwax
Musique : Frank Skinner, Miklos Rozsa
Production : Hellinger Productions, Universal International Pictures
Producteur/-trice : Mark Hellinger, Jules Buck
Scénario : Malvin Wald, Albert Maltz
Avec Barry Fitzgerald, Don Taylor, Howard Duff, Dorothy Hart, Ted de Corsia, Frank   Conroy, Virginia Mullen, House Jameson, Anne Sargent, Adelaide Klein

Visuels : © Master Licensing, Inc.

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Les citations sont d'Arte. Cet article a été publié le 28 mars 2016.

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