lundi 8 décembre 2014

« Le procès Céline » d’Antoine de Meaux




Histoire rediffusera le 12 décembre 2014 à 1 h 25 "Paris Céline", documentaire de Guillaume Laidet. "50 ans après sa mort, Paris Céline propose pour la première fois de voyager dans le Paris de Louis-Ferdinand Céline. Un voyage, en compagnie de Lorànt Deutsch, au cœur des lieux céliniens les plus emblématiques, du passage Choiseul à Clichy, de Montmartre à Meudon. Pour faire revivre ce Paris aujourd'hui presque entièrement disparu, le comédien passionné par la capitale se fait tour à tour lecteur des grands textes de Céline se rapportant à chaque lieu, et guide dévoilant à l'aide de nombreuses anecdotes ce qu'y fut la vie de l'écrivain et de ceux qui le côtoyèrent. Paris Céline est aussi un "bestiaire de Paris", un hommage à son petit peuple, à ses figures devenues mythiques, à la culture populaire et à ce parler argotique qu'emprunte allègrement l'auteur de Métronome, l'histoire de France au rythme du métro parisien. Grâce à une riche iconographie mêlant des reproductions de dessins de Tardi et de grands peintres montmartrois, des gouaches de Gen Paul, des photos et extraits de films d'époque..." Arte a diffusé en 2011 « Le procès Céline » d’Antoine de Meaux. Archives, extraits de livres et de chansons interprétées par Céline et interviews d’historiens et d’écrivains alternent pour instruire le procès fictif de Céline (1894-1961), médecin, récipiendaire du Prix Renaudot pour son premier roman Voyage au bout de la nuit (1932), et auteur de pamphlets antisémites, dont certains publiés sous l’Occupation nazie


« Qu’on le veuille ou non, le génie de Céline est inséparable de l’accusation d’antisémitisme et de collaboration avec le nazisme ».

D’emblée, ce documentaire intéressant souligne cette alliance entre génie littéraire et haine des Juifs jusque dans l’adhésion à l’idéologie nazie.

Une « grande attaque contre le verbe » (Céline)
Louis-Ferdinand Destouches nait dans une famille « bourgeoise, prolétaire et qui prétend à l’aristocratie » résume François Gibault, écrivain et biographe. La mère de Céline est boutiquière en dentelles anciennes. Son père est commis dans une entreprise d’assurance, antisémite, antidreyfusard et un lecteur d’Edouard Drumont.

Céline grandit passage Choiseul, à Paris, dans un « milieu facilement antisémite » (François Gibault).

A 19 ans, il s’engage dans l’Armée. Dès les débuts de la Première Guerre mondiale, volontaire pour une mission, il est gravement blessé en 1914. Il est décoré de la Médaille militaire et de la Croix de guerre et réformé. Une expérience militaire qui marque sa vie et son œuvre, et qui explique son pacifisme, sa conviction que la guerre est un massacre inutile.


Après avoir exercé divers métiers – gérant d’une plantation, conférencier pour la fondation Rockefeller -, il étudie la médecine et consacre sa thèse au Dr Ignace Semmelweis (1818-1865), obstétricien ayant découvert que le lavage de mains des médecins réduisait le taux de mortalité par fièvre puerpérale des femmes après l’accouchement. Une découverte qui avait alors suscité l’hostilité de ses confrères incrédules.

Céline est recruté comme docteur dans un dispensaire de banlieue. Il y travaille deux heures par jour, ce qui lui laisse du temps pour l’écriture et des aventures féminine, avec une préférence pour les danseuses dont l’Américaine Elizabeth Craig.


C’est un inconnu - Louis-Ferdinand Destouches choisit comme nom de plume Céline, prénom de sa grand-mère - qui reçoit le Prix Renaudot en 1932 pour son premier roman Voyage au bout de la nuit. Une œuvre refusée par Gallimard, publiée par Denoël, écartée par le Prix Goncourt et qui « démode » nombre de livres contemporains par son introduction personnelle du langage parlé, son inspiration pessimiste et morbide. Céline y « dénonce l’absurdité de la guerre, la criminelle bêtise du colonialisme, l’abrutissement par l’industrialisation, la misère des banlieues, la pitoyable solitude des hommes ».


Au printemps 1936, parait Mort à crédit qui est mal accueilli par la critique et le public.

Céline surprend, déconcerte : il renvoie dos à dos le communisme - après un court séjour en Union soviétique, il écrit un opuscule de 27 pages Mea Culpa - et le capitalisme. « Il désespère Billancourt, Meudon, Courbevoie », résume l’historien Pascal Ory.

Pamphlétaire antisémite

Dès 1933, l’antisémitisme imprégnait la pièce de théâtre L’église de Céline.

Céline creuse ce sillon antisémite dans Bagatelles pour un massacre (1937). Un succès.

C’est « le massacre des aryens, le franchouillard, la chair à canon » qu’il faut éviter, selon l’écrivain Marc-Edouard Nabe qui voit dans ce pamphlet une réaction contre la critique « n’ayant pas bien compris son précédent roman ».


Pour l’historien des idées Pierre-AndréTaguieff, « en 1936-1937, Céline ressent une période de relative impuissance en matière de création littéraire ». Et d’ajouter : Céline « est pacifiste parce qu’il peut dénoncer les Juifs comme fauteurs de guerres. En ce sens, il n’est pas original. Toute la presse stipendiée par les nazis disait la même chose ».

Céline, c’est « la propagande hitlérienne en version française, assez fidèle à la version originale », estime l’historienne Annick Duraffour qui liste « les stéréotypes et métaphores de l’antisémitisme hitlérien : rats, poux, termites, punaises ».

Une logorrhée antisémite si inventive qu’Hergé s’en inspire pour les injures proférées par le capitaine Haddock dans une aventure de Tintin, Le crabe aux pinces d’or.

Puis parait L’école des cadavres (1938).

1940. Les Allemands nazis occupent Paris.

Pendant l'Occupation, Céline vit une vie de bohême à Montmartre. Si cet individualiste n’adhère pas à un parti, il adresse des lettres à des amis journalistes qui les publient dans des journaux, sans qu’il soit rémunéré.

Il dénonce aussi comme Juifs deux médecins - il jalouse le poste d’un médecin, d'origine haïtienne, de Bezons et il signale comme Juif un médecin qui s’avère catholique d'origine polonaise -, ainsi que Desnos.

Les beaux draps, autre pamphlet antisémite, est interdit par le régime de Vichy irrité des critiques qui le vise.

En mai 1941, Céline assiste à l’inauguration de l’Institut d’études des questions juives. Puis, il proteste en septembre 1941 contre l’absence de ses livres dans l’exposition Le Juif et la France au Palais Berlitz.

Céline « adhère à une hypothèse de collaboration extrême. Il en demande toujours plus. Il reproche aux Français d’être encore enjuivés en 1941. Des positions proches de celles des nazis… A titre personnel, il ne marche pas au pas », analyse Pascal Ory.

Céline « a essayé en 1942 de fédérer tous les mouvements collaborationnistes à Paris, avec pour unique thèmes le racisme et l’antisémitisme. S’il ne devient pas commissaire aux Affaires juives, c’est parce que les Allemands n’en veulent pas car ils le considèrent comme un personnage ingérable et un peu vulgaire. On ira chercher Darquier de Pellepoix », observe Emile Brami, écrivain et biographe.

Un « procès-farce » (Philippe Alméras)

En juin 1944, pressentant la victoire des Alliés et qu’il devra rendre des comptes, Céline fuit la France avec son épouse, la danseuse Lucette Almanzor, et le chat Bébert. Muni de faux papiers, il rejoint, via Baden-Baden puis Berlin, le château de Sigmaringen (Allemagne). Là, se trouvent des dirigeants collaborateurs : le maréchal Pétain, Laval… Céline évoque cette atmosphère dans D’un château l’autre, premier volume de sa trilogie allemande avec Nord (1960) et Rigodon (1969).

Puis, il se rend en mars 1945 au Danemark pour récupérer de l’or mis à l’abri par une amie danseuse. Un « juge d’instruction à Paris lance un mandat d’arrêt contre Céline qui risque l’extradition, donc vraisemblablement la mort ». Céline est détenu en prison au Danemark pendant 18 mois, puis est autorisé « à résider au bord de la Baltique à 100 km de Copenhague ».

Céline ne cesse d’écrire et de vitupérer dans l’attente de son procès.

« A partir de 1947-1948, Céline cherche à avoir confirmation que les chambres à gaz n’ont pas existé. On a là le premier moment de l’argumentation négationniste.  Céline est responsable et coupable. Mais ce qui caractérise Céline, c’est que contrairement à d’autres collaborationnistes, il ne reconnaît jamais sa responsabilité et sa culpabilité. Bien au contraire, il procède à une inversion satanique : il se présente comme une victime. Au fond, le Juif, c’est lui », indique Pierre-André Taguieff, directeur de recherche au CNRS.

En 1950, la Cour de justice de la Seine le condamne, par contumace, à un an de prison et 50 000 francs d’amende. « Frappé d’indignité nationale », Céline perd la moitié de ses biens, confisqués.

La défense de Céline ? Le déni.

En 1951, Céline bénéficie d’une amnistie par le tribunal militaire permanent de Paris au titre d’ancien combattant de la Première Guerre mondiale. Pourquoi ? Audience tardive éloignée de l’atmosphère tendue de l’après-guerre ? Astuce de son avocat qui mentionne comme identité de Céline : Destouches ? Absence de loi punissant la discrimination ou la haine à fondement racial ou religieux ?

Céline interdit la réédition de ses pamphlets antisémites. Ses autres livres sont republiés par Gallimard. Sans rencontrer le succès espéré.


Dans son pavillon de Meudon, Céline se met « en scène dans un décor misérabiliste » où il joue au persécuté. Conscient de son « image détestable dans l’opinion publique », il tente de récupérer son statut d’écrivain génial. Pratique le « double langage codé où le constructeur désigne l’aryen, le destructeur le Juif » (Annick Durafour, historienne). Forge son image auprès des journalistes pour le présent - sur le mode « Je suis le plus grand écrivain du XXe siècle, j’ai révolutionné le style, et vous m’avez rendu clochard » - et pour l’avenir.

Viennent le voir ses amis, l’actrice Arletty, le comédien Michel Simon, l’écrivain Marcel Aymé, le jeune romancier Roger Nimier.

Céline se présente comme « mystique », c’est-à-dire raciste.

Il n’exprime aucun remord, aucun regret, sauf « celui d’avoir dit trop fort ce qu’il pensait… Il donne à ceux qui veulent l’entendre des armes pour justifier l’extermination d’une certaine catégorie d’êtres humains. Dire après, que ce ne sont que des phrases, c’est nier tout sens à l’écriture, y compris journalistique, à la littérature, au verbe », relève Pascal Ory.

« Brasillach, on lui pardonne car il a payé. Drieu La Rochelle, on lui pardonne aussi car il s’est suicidé. Il a payé d’une certaine manière aussi. Tandis que Céline, il n’a pas payé et il est mort dans son lit. Et cela, c’est insupportable », pense François Gibault, écrivain et biographe.

Sous l’impulsion de Serge Klarsfeld, président des Fils et filles des déportés juifs de France, Frédéric Mitterrand, ministre de la Culture, a ordonné en janvier 2011 d’ôter toute référence sur Céline dans le Calendrier des célébrations nationales 2011. Une controverse au cours de laquelle Richard Prasquier, président du CRIF (Conseil représentatif des institutions juives de France), a rappelé des citations antisémites de Céline. Exemple : « Les Juifs sont des monstres, des hybrides, des loupés tiraillés qui doivent disparaître » (L’Ecole des Cadavres). Le livre est paru en 1938, il a été réédité pendant la guerre, c’est un appel au meurtre ».

En septembre 2012, les éditions québécoises Huit ont annoncé leur intention de publier prochainement et en un volume intitulé Ecrits polémiques et annoté par Régis Tettamanzi, professeur de Littérature française à l’université de Nantes, les pamphlets antisémites de Céline - Bagatelle pour un massacre (1937), L’Ecole des cadavres (1938), Les Beaux draps (1941) -, dont la réédition est interdite en France depuis 1944.


« Le procès Céline » réalisé par Antoine de Meaux
Ecrit par Alain Moreau
Program 33/Arte, 2011, 54 minutes
Commentaire lu par Marie-Christine Barrault
Textes de Céline lus par Didier Sandre
Diffusions les  17 octobre 2011 à 22 h 30, 24 octobre 2011 à 10 h 30 et 29 octobre 2011 à 5 h

Visuels :
Céline
© Rue des Archives
Céline
© François Gragnon, 1960

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Publié pour la première fois le 16 octobre 2011, cet article a été modifié le 8 décembre 2014.
Il a été republié le :
- 10 septembre 2012 alors qu'un éditeur québécois (Canada) a annoncé la prochaine publication de pamphlets antisémites de Céline ;
- 15 octobre 2012 à l'approche de la diffusion de Louis-Ferdinand Céline, une légende, une vie, documentaire (1976) de Claude-Jean Philippe et Monique Lefebre et D'un Céline à l'autre (1969) par Yannick Bellon par la chaine Histoire, les 15 et 20 octobre 2012 ;
- 17 décembre 2012 à l'approche de la diffusion D'un Céline à l'autre (1969) par Yannick Bellon par la chaine Histoire, le 18 décembre 2012, à 9 h ;
- 7 mai et 11 septembre 2013 à l'approche de la diffusion de Paris Céline  (1969) de Guillaume Laidet par la chaine Histoire, les 11 et 16 mai, les 14 et 21 septembre 2013, et du concert Chansons de Céline, La musique pendant l'Occupation à la Cité de la Musique, le 16 mai 2013 à 20 h ;
- 13 octobre 2013 à l'approche de la diffusion de Paris Céline de Guillaume Laidet par la chaine Histoire, les 15 et 21 octobre 2013. "50 ans après sa mort, Paris Céline propose pour la première fois de voyager dans le Paris de Louis-Ferdinand Céline. Un voyage, en compagnie de Lorànt Deutsch, au cœur des lieux céliniens les plus emblématiques, du passage Choiseul à Clichy, de Montmartre à Meudon. Pour faire revivre ce Paris aujourd'hui presque entièrement disparu, le comédien passionné par la capitale se fait tour à tour lecteur des grands textes de Céline se rapportant à chaque lieu, et guide dévoilant à l'aide de nombreuses anecdotes ce qu'y fut la vie de l'écrivain et de ceux qui le côtoyèrent. Paris Céline est aussi un "bestiaire de Paris", un hommage à son petit peuple, à ses figures devenues mythiques, à la culture populaire et à ce parler argotique qu'emprunte allègrement l'auteur de Métronome, l'histoire de France au rythme du métro parisien. Grâce à une riche iconographie mêlant des reproductions de dessins de Tardi et de grands peintres montmartrois, des gouaches de Gen Paul, des photos et extraits de films d'époque..."
- 21 septembre 2014 avant la rediffusion de "Paris Céline, documentaire de Guillaume Laidet, les 21 et 23 septembre 2014.

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