mardi 21 juin 2016

« Nansen, un passeport pour les apatrides » par Valentine Varela et Philippe Saada


Arte diffusera les 21 et 24 juin, et 4 août 2016 « Nansen, un passeport pour les apatrides » (Der Nansen-Pass), par Valentine Varela et Philippe Saada. Le "passeport Nansen" est un document d’identité autorisant les réfugiés apatrides, donc sans passeport, à se déplacer entre les pays.



« Au début des années 1920, plus de 2 millions de Russes – Russes blancs ayant fui la Russie après la révolution d’octobre, voire celle de février 1917 - et d'Arméniens sont devenus apatrides. Les premiers ont été privés de leur nationalité par Lénine, tandis que les seconds, rescapés du génocide de 1915, sont interdits de retour par la jeune république turque », car leurs "gouvernements avaient institué leur déchéance de nationalité collective".

« Révolté par leur sort, le Norvégien Fridtjof Nansen (1861-1930), figure majeure de l'exploration polaire, scientifique de renom, vient d'être nommé haut-commissaire aux réfugiés par la Société des Nations » (SDN). Il s’est attelé à la tache ardue de donner un statut à ces réfugiés afin de leur permettre de franchir les frontières sans être titulaires de passeports. Animée par la volonté d'éviter l'hécatombe d'un conflit mondial, la SDN regroupe alors des personnalités comme Nansen, sans formation en diplomatie.

Cet explorateur célèbre, ce scientifique reconnu, cet ardent patriote et artisan de l'indépendance de la Norvège veille sur les prisonniers de guerre, arpente la Russie révolutionnaire où règne la terreur bolchevique, où le nouveau pouvoir pratique les expropriations, etc. Irène Companeez témoigne sur ce chaos.

Un million et demi de Russes, dont ceux de L'Armée blanche, fuient, parfois via la mer Noire, et une partie arrive à Constantinople à une époque où la Turquie chasse ses minorités orthodoxes. La Croix-Rouge alerte les diplomates de la SDN et crée le poste de haut-commissaire aux réfugiés. Nansen occupe ce poste humanitaire. A Constantinople, il découvre stupéfait la condition désastreuse de ces réfugiés qui "dorment à même le sol". Comment les répartir dans des pays d'accueil et comment organiser leur protection juridique quand les jeunes Etats-nations se soucient de leurs frontières ?

Face à ce vacuum juridique, sans grand moyen financier, Nansen s'entoure de juristes russes et réussit « à imposer au niveau international un document qui leur redonne une identité et des droits », un certificat d'identité juridique indispensable pour ester en justice, se marier, etc. Un passeport renouvelable un an et valable à vie.

Les Russes se rendent à Berlin, à Paris où est créé un lycée russe. Une main d'oeuvre hostile à la Révolution russe de 1917 et recrutée par l'industrie automobile en région parisienne. Compositeurs, danseuse, peintres, écrivains gardent leur âme slave, leur identité russe, et l'amour du pays quitté.

En 1922, Fridtjof Nansen  est distingué par le prix Nobel de la paix pour son « travail d’une dimension internationale » en faveur des réfugiés russes et arméniens, des « prisonniers de guerre, en aidant les millions de Russes luttant contre la famine et son travail pour les réfugiés en Asie mineure et en Thrace ».

Nansen s'occupe aussi des réfugiés arméniens survivants de la "plus grande tragédie de l'humanité" selon ses propres mots. La France assure un mandat sur des zones, en particulier au Liban, abritant des milliers d'Arméniens. La jeune république turque refuse des papiers et la nationalité turque aux survivants arméniens. La SDN accepte l'extension du "passeport Nansen" aux Arméniens. Ceux-ci embarquent vers des rivages accueillant dont Marseille.

Nansen espère toujours que les réfugiés retrouvent leurs foyers, un foyer national. Après l'échec de son projet de retour de réfugiés en Union soviétique, il quitte la SDN et meurt en 1930. Des funérailles nationales lui rendent un dernier hommage. Les Arméniens sont reconnaissants à Nansen : le mot "nationalité : Arménie" figure sur ce "passeport Nansen". Quant aux Russes, ils se voyaient en émigrés russes.

Nouveaux réfugiés : les Assyro-Chaldéens et les Juifs russes arrivés en Allemagne.

En 1938, le prix Nobel de la Paix est décerné à l'Office international Nansen (Nansen International Office for Refugees) « qui avait poursuivi son œuvre ».

Ensuite, d'autres « communautés bénéficieront de ce fameux « passeport Nansen » jusqu'au début de la Seconde Guerre mondiale : les Allemands juifs chassés par le nazisme, mais aussi les républicains espagnols qui fuient la dictature franquiste  ». La crise économique réduit l'accueil de ces réfugiés.

En 1945, l'Organisation des Nations unies (ONU) succède à la Société des Nations qui n'a pas su empêcher la Deuxième Guerre mondiale, et adopte en 1951 la convention de Genève sur les réfugiés, donnant naissance à l'Office du haut-commissaire des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR). Ce sont alors trente millions de réfugiés que l’ONU doit alors aider.

En 1944, Albert Cohen (1895-1981), alors romancier, est conseiller juridique au Comité intergouvernemental pour les réfugiés regroupant notamment la France, le Royaume-Uni et les États-Unis. Il a pour mission en particulier la conception de l'accord international du 15 octobre 1946  sur le statut et la protection des réfugiés.

« Je suis content qu’on aime ce que j’ai écrit. Mais je vais vous faire un aveu. Ce dont je suis le plus heureux, ce n’est pas d’avoir écrit Solal, Mangeclous le Livre de ma mère, Belle du Seigneur ou les autres livres. Ce dont je suis le plus heureux, c’est d’être l’auteur de l’Accord international du 15 octobre 1946. Je vais vous dire de quoi il s’agit et vous comprendrez pourquoi je suis plus fier de cela que tous les livres que j’ai écrits. Pendant la guerre, j’étais à Londres et j’étais conseiller juridique du Comité Intergouvernemental pour les Réfugiés, composé de vingt gouvernements dont la Suisse. Et ce Comité m’a chargé de préparer un accord très important pour les réfugiés privés de la protection d’un gouvernement. Et je ne vais pas allonger, mais j’ai eu le bonheur de créer, par cet accord, un passeport qui a changé complètement la vie des réfugiés apatrides, qui étaient de pauvres êtres. Pourquoi ? Parce qu’ils étaient démunis de ce qu’un proverbe russe appelle l’homme. Ce proverbe russe dit que l’homme est composé du corps, de l’âme et du passeport. Or je leur ai donné un passeport qui les mettait, à l’époque, sous la protection du Comité intergouvernemental et plus tard, sous celle des Nations unies. Je leur ai donné un passeport qui ressemble tout à fait aux passeports officiels, c’est-à-dire qui, lorsqu’ils le présentent à un douanier, a un aspect de passeport fort convenable, fort officiel, alors qu’autrefois, ils n’avaient que le malheureux certificat Nansen, une pauvre petite feuille de papier. J’ai le sentiment d’avoir fait beaucoup de bien à beaucoup d’êtres déshérités, qui sont de pauvres âmes, de pauvres corps, qui naviguent ça et là sans jamais savoir qu’ils sont chez eux. Eh bien maintenant au moins, ils ont le droit de voyager et de s’installer dans le pays qu’ils ont choisi, grâce à mon passeport. », a déclaré Albert Cohen lors d’une interview en 1978 à la Radio Suisse Romande par Jacques Bofford - Emission « En question ». Ce passeport permettait aussi aux réfugiés de retourner dans le pays lui ayant accordé ce document.

Avec Philippe Saada, Valentine Varela, fille de la réalisatrice française juive d'origine russe Nina Companeez (1937-2015) et petite-fille du scénariste et dialoguiste Jacques Companéez (1906-1956) ayant fui l’antisémitisme russe puis nazi, relate notamment l'exil de sa propre famille.

« À travers archives, témoignages et éclairage d'historiens, leur film rappelle la genèse d'une réalité contemporaine ».
 
      
« Nansen, un passeport pour les apatrides » par Valentine Varela et Philippe Saada.
2015, 56 min
Sur Arte les 21 juin à 23 h 40, 24 juin à 10 h 35 et 4 août 2016 à 6 h 40
Visuels : © Idéale Audience

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Les citations sont d'Arte.

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