mardi 13 juin 2017

« La passeuse des Aubrais, 1942 » par Michaël Prazan


Arte diffusera le 13 juin 2017 « La passeuse des Aubrais, 1942 » (Die Schmugglerin von Les Aubrais) par Michaël Prazan. « L'écrivain et documentariste Michaël Prazan éclaire les zones d'ombre d'un passé meurtri : l'histoire de son père, orphelin juif sous l'Occupation, sauvé par une inconnue qui le fait passer en zone libre ».


« Originaire de Varsovie, Abram Prazan arrive en France dans les années 1920 ».

« À Paris, il épouse Estera. Juive polonaise comme lui, elle vient d'un shtetl de la région de Lodz. Deux enfants naissent : Jeannette, en 1932, et Bernard, trois ans plus tard. Abram ouvre deux boucheries ; ses affaires tournent bien jusqu'à la guerre ».

« Après la débâcle de 1940, la mise en œuvre par Pétain de la politique de collaboration avec l'occupant donne lieu à des lois antisémites. D'abord exclus de presque toutes les professions, les juifs sont ensuite spoliés de leurs biens, puis arrêtés et déportés. Dès mai 1941, Abram est interné au camp de Pithiviers dans le Loiret. Déporté à Auschwitz-Birkenau, il n'en reviendra pas. Pas plus qu'Estera, détenue à Drancy et déportée à son tour en juillet 1942 ».

« Gisèle, sa sœur, décide de faire quitter Paris à ses neveux, dont elle a désormais la charge. Elle les confie à une jeune femme qui doit les faire passer des Aubrais en zone dite « libre ». Cette « passeuse, Thérèse Léopold, devait conduire l’enfant alors âgé de 7 ans accompagné de sa sœur de 5 ans  ».

« Lorsqu'elle est venue les chercher, elle était accompagnée d’un homme : Pierre Lussac, l’un des collaborateurs les plus actifs de la région d’Orléans. Du haut de ses 7 ans, Bernard Prazan comprend alors que la passeuse était sur le point de les livrer à la Gestapo. Puis qu’elle s’est ravisée. Michaël, son fils, a retrouvé et filmé cette femme qui était encore en vie et qui a confirmé cette histoire. Grâce à elle, Bernard et Jeannette vont vivre…  ».

Acte d'amour
« Avant que Bernard, son père, n'accepte en 2006 de participer à une collecte de témoignages de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, l'écrivain et documentariste Michaël Prazan en savait peu sur ce qu'avait été son enfance meurtrie ». 

« Dans ce film en forme d'enquête, le témoignage de Bernard tient une large place. Alors septuagénaire, il raconte l'histoire de ses parents, sa vie d'enfant caché en zone libre, privé d'école et balloté de ferme en ferme ». 


« Mais il en dit peu sur la « passeuse » qui lui a fait franchir la ligne de démarcation, et sur les relations troubles de cette dernière avec le gestapiste français Pierre Lussac ». 

« Au terme de minutieuses recherches, le réalisateur parvient à la retrouver à Houlgate, sur la côte normande. Thérèse L., rescapée des camps, raconte à son tour ». « Avant d’aller la voir chez elle et compte tenu des préventions que m’inspiraient les paroles de mon père, j’ai fait envoyer à madame Leopold l’intégralité de son témoignage à l’INA. Et je me suis rendu en Normandie avec une caméra prêtée par un ami pour conserver la trace de ce qu’elle me dirait. J’ai trouvé une femme secouée par ce qu’elle venait de voir, mais décidée à donner sa version des faits. J’ai passé la journée avec elle. J’en suis sorti sans savoir quoi penser, glacé par l’antisémitisme émanant de certains de ses propos et nullement convaincu. J’avais des doutes jusque sur sa déportation à Auschwitz-Birkenau, dans le convoi du 24 janvier 1943, celui de Marie-Claude Vaillant-Couturier, Danielle Casanova et Charlotte Delbo. Ça m’a pris des années, de vérifier son témoignage point par point, de m’attacher à elle et de comprendre qui elle était. De voir la larme discrète qui perle sur son visage, quand elle évoque la destruction des juifs de Hongrie. De découvrir que cette femme disait vrai, même si elle ne m’a pas forcément tout dit », a déclaré le réalisateur à Télérama.

« Fruit d'un patient travail d'enquête, de recoupements et de doutes, le film de Michaël Prazan représente aussi le vibrant cri d'amour d'un fils à son père ». Il a été distingué par le Prix du jury, prix des jeunes journalistes IJBA – Festival du film d’histoire de Pessac 2016.

Das Reich, une division SS en France, précédent documentaire de Michaël Prazan, sera rediffusé le 15 juin à 9 h 25.

Interview de Michaël Prazan par Christine Guillemeau

Ce film « est le fruit d’un long cheminement. Sa genèse est marquée par deux moments clés. Le premier a eu lieu en 2006 quand j’ai fini par convaincre mon père de témoigner à l’INA de ce qu’il avait vécu pendant la Seconde Guerre mondiale. Le second s’est produit après sa mort, en 2011, lorsqu’avec Franck, mon frère, nous avons appris le nom de celle qui les avait sauvés, lui et sa sœur, en leur faisant passer la ligne de démarcation. J’ai ensuite retrouvé cette femme, Thérèse L, qui par bonheur était toujours en vie. Mais les imprécisions et les digressions de son récit m’ont laissé sceptique. Pendant un peu plus de deux ans, j’ai cherché à vérifier ses propos, qui se sont au final tous révélés justes. C’est seulement à partir de là qu’a germé en moi la nécessité de faire ce film qui, au-delà de la vérité historique et familiale, réunit les ingrédients du conte : deux orphelins perdus dans les méandres de l’Occupation, la femme qui les guide et les sauve, potentielle bonne fée, mais peut-être sorcière, et le monstre, tapi dans l’ombre, qui les guette et les traque ? Le gestapiste français Pierre Lussac ».
« Par tempérament, notre père était un homme qui allait de l’avant. Il parlait peu de son passé et lorsque nous l’interrogions, il nous répondait de manière lapidaire. L’un de mes regrets est de ne pas avoir pu interroger sa sœur aînée, Jeannette, décédée un an avant lui. Mais l’une de ses filles, Marilyn, m’a apporté son aide, notamment pour identifier sur des photos certains membres disparus de notre famille. Dans la France de l’Occupation, cinquante mille enfants juifs ont été cachés en zone libre ».
« La France est effectivement le pays d’Europe occidentale qui a permis de sauver le plus de juifs et l’on peut collectivement en être fier. Pour autant, je me méfie des constructions mythologiques. Dans le cas de mon père, s’il a conservé beaucoup d’amour pour le dernier couple qui s’est occupé de lui, il a parfois subi des privations et des maltraitances lorsqu’il demeurait caché dans les campagnes françaises, dans certaines des fermes où il était hébergé ».
« Mon père était pour moi un grand homme méconnu. Revisiter sa vie, c’était le faire découvrir et, bien sûr, montrer l’amour, parfois ambigu, d’un fils pour son père. Son histoire fait également écho aux blessures, aux silences et aux non-dits avec lesquels ont vécu plusieurs générations de familles françaises depuis la fin de la guerre. J’espère que chacun pourra trouver sa joie, sa peine ou un sujet d’intérêt dans l’histoire que je raconte ».


« La passeuse des Aubrais, 1942 » par Michaël Prazan
ARTE, INA, ICI RDI Radio Canada, Procirep, Angoa-Agicoa, CNC. COSIP, avec le soutien de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah, 2016, 81 min
Sur Arte le 13 juin 2017 à 22 h 55
Au Cercle Bernard Lazare le 6 juillet 2017 à 20 h 30

Visuels :
Affiche : Elle a sauvé son père, alors enfant, de la déportation. Dans le documentaire Michael Prazan revient avec Thérèse Léopold sur son itinéraire… et ses zones d'ombres
La Famille Prazan au Stetel (Pologne)
La famille de Bernard Prazan : ses grands-parents, sa tante Gisdèle avec son premier mari, Jeannette et Bernard Prazan, enfants avant la guerre
La Famille Prazan (Grand-Parents Prazan, Bernard et sa sœur)
Bernard Prazan enfant


Pierre Lussac
Michael Prazan
Bernard Prazan
Thérèse L. – Internement à Auschwitz

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Les citations sont d'Arte.

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