vendredi 27 janvier 2017

« Des « terroristes » à la retraite », de Mosco Boucault


Arte rediffusera le 27 janvier 2017, dans une version remontée, « Des « terroristes » à la retraite  », documentaire célèbre et bouleversant de Mosco Boucault  (1983). Des « survivants du groupe Manouchian, résistants communistes étrangers, Juifs pour la plupart, racontent l’itinéraire qui les a conduits en France, puis à la résistance et à la lutte armée, jusqu’à l’arrestation du groupe dans des circonstances « amères » et liées selon des historiens au Parti communiste français (PCF). 

« Le maquis des Juifs » par Ariel Nathan
« Les Juifs ont résisté en France 1940-1945 »
Femmes en résistance
« Des « terroristes » à la retraite », de Mosco Boucault
L'Outre-mer français dans la guerre 39-45
Max Guedj (1913-1945), héros méconnu de la France libre
« Les Juifs d'Afrique du Nord pendant la Seconde Guerre mondiale » de Claude Santiago et Antoine Casubolo

Fuyant les persécutions antisémites et politiques de la Pologne, la Roumanie, la Hongrie et l’Arménie, les Juifs ou/et communistes immigrent en France dans les années 1930.

Là, ils travaillent dans de modestes ateliers de tailleurs ou fourreurs, souvent comme confectionneurs à domicile, dans une France en crises politiques et économiques, et sont enthousiasmés par le Front populaire.

Les diverses associations et mouvements Juifs ou arméniens, souvent politisés, dans lesquels ils militent constituent pour eux des espaces de formation intellectuelle, de sociabilité et de solidarité.

En août 1939, les militants communistes sont désorientés et stupéfaits par la signature du pacte de non-agression entre Staline et Hitler. "Un pacte avec le diable", pour nombre d'entre eux.

Ils s’engagent dans l'armée française dont ils déplorent la désorganisation, des "déguisements" en guise d'uniformes face à un ennemie bien armé, la rapide déroute, et sont stupéfaits par l’armistice (22 juin 1940).

Sous l’impulsion du maréchal Pétain, le régime de Vichy s’engage dans la collaboration avec l’occupant allemand nazi.

Promulgué à l’automne 1940 par ce régime, le premier statut des Juifs contraint ceux-ci à se faire enregistrer au commissariat. Sans consigne, ces militants communistes se font enregistrés comme Juifs au commissariat de police. Le tampon "Juif" est apposé sur leurs papiers d'identité.

Après la première rafle de Juifs (gymnase Japy dans le XIe arrondissement de Paris), les militants communistes ne reçoivent toujours pas de directive d'action.

Ce n'est qu'après l’invasion de l’Union soviétique par l’Allemagne du IIIe Reich (août 1941) que le Parti communiste français (PCF) mène une guérilla urbaine à Paris contre l’occupant nazi. Un ordre de Staline.

 “Mais les militants français n’ont pas la culture de la clandestinité. Le parti s’adresse alors aux militants de la MOI (Main-d’œuvre immigrée) : le travail souterrain leur est familier et ils n’ont rien à perdre… Ils ont été les principaux acteurs de” cette guérilla urbaine.
Sur ordre de Fabien, un soldat allemand est tué dans une rame de métro.

Le Parti "recrute des jeunes communistes exaltés, prêts à se sacrifier pour cette lutte", précise l'historien Stéphane Courtois. Le PCF ne reçoit guère d'écho parmi les ouvriers, et se tourne alors vers les immigrés n'ayant rien à perdre, souvent des Juifs dont les familles avaient été raflées en particulier après celle du Vel d'Hiv (1942), voire déportées.

Tuer ? "C'était difficile", se souviennent ces résistants, car ils ne sont pas des assassins. Ils attaquent les soldats allemands où qu'ils se trouvent : dans un restaurant, dans la rue... Le but : harceler l'occupant - en moyenne, trois actions par semaine - et éviter que Paris ne se transforme en ville de loisirs pour les Allemands. Au fil des années, les Allemands se retranchent dans certains quartiers. Les résistants se dotent alors d'un service de renseignements.

Le régime de Vichy et l’occupant allemand nazi les combattent, les qualifient de “terroristes”, les arrêtent, les torturent, fusillent, déportent au camp de Struthof (France) où ils sont peints en jaune ou à Auschwitz (Pologne)...

En 1983, Mosco Boucault a recueilli le témoignage de ces résistants dans leurs ateliers, domiciles et les lieux de leurs actions,  reconstitué des scènes avec les protagonistes âgés, et filmé l'un d'eux fabriquant une bombe artisanale.

L'affiche rouge
“Organisés en triangles cloisonnés, les FTP-MOI (Francs-tireurs partisans de la Main-d’œuvre immigrée ; prononcez en séparant chaque lettre de FTP puis “Moï”) fabriquent des bombes, d'abord artisanales, puis de plus en plus élaborées”. Dans ces unités, se trouvait aussi un médecin.

Leurs actions multiples s’avèrent efficaces : à Paris, de mars 1942 à novembre 1943, “92 hôtels allemands sont attaqués à la bombe, 33 à la grenade ; 15 bureaux de recrutement sont incendiés, 125 camions militaires détruits, 11 traîtres abattus, 31 formations militaires attaquées”.

En août 1943, les FTP-MOI “organisent un attentat contre von Schaumburg, général commandant de Paris.

En septembre 1943, ils exécutent Julius Ritter, responsable du STO (Service du travail obligatoire) - réquisition et transfert vers l’Allemagne nazie de centaines de milliers de travailleurs français contre leur gré afin qu’ils contribuent à l’effort de guerre allemand - mis en vigueur dès 1942 en France.

Cependant, en octobre 1943, “un des chefs des FTP-MOI est arrêté. Survivant du génocide commis à l’égard des Arméniens par les Turcs, militant communiste, Missak Manouchian cherche en vain à obtenir de la direction du mouvement l’autorisation de quitter provisoirement Paris”.

En novembre 1943, 200 résistants de la région parisienne sont interpellés par la Gestapo, dont 23 sont fusillés le 21 février 1944 au mont Valérien, près de Paris. « Quelques jours plus tard, leurs portraits sont diffusés par l'"Affiche rouge" : il s'agit de membres du groupe "Manouchian", résistants communistes étrangers, Juifs pour la plupart. Sept survivants de ce groupe, cinq Polonais et deux Roumains, tous Juifs, racontent l'itinéraire qui les a conduits en France, puis à la résistance et à la lutte armée, reconstituant certaines de leurs actions. Élaborée par le service de la propagande nazie en France, stigmatisant l'origine étrangère, l’idéologie communiste ou la judéité de ces jeunes hommes, indiquant les actions attribuées à chacun d’entre eux – « « Elek – Juif hongrois, 8 déraillements », « Manouchian – Arménien, chef de bande, 56 attentats, 150 morts, 600 blessés », « Witchitz – Juif polonais, 15 attentats », « Fontanot (Fontano) – Communiste italien, 12 attentats » -, cette “affiche rouge” est placardée sur les murs de Paris, Nantes et Lyon. S'inspirant de la dernière lettre de Missak Manouchian à son épouse avant d’être exécuté, Louis Aragon rédige le poème Strophes pour se souvenir (1955) lors de l'inauguration de la rue du Groupe-Manouchian, dans le XXe arrondissement de Paris. Ce poème est mis en musique et interprété par Léo Ferré en 1959, puis par d’autres chanteurs, dont Catherine Sauvage.

Ilex Beller, Jean-Paul Bonnaire, Gilbert Brustlein, Stéphane Courtois, Jacques Farber, Alain Forge, Philippe Granier-Raymond, Louis Gronowski, Boris Holban, Raymond Kojitsky, Jean Lemberger, membre de la MOI (Main d’œuvre immigrée) et frère de Régine Stépha Skurnik, Claude Levy, Raymond Lévy, Mélinée Manouchian, Charles Mitzflicker, Albert Ouzoulias, Hervé Panzéra, Simon Rayman, Abraham Rayski, Bibi Tighouart et Gilbert Weissberg… Résistants, témoins et historiens évoquent cette période tragique. 

S’attachant à sept résistants survivants, ce documentaire remarquable est passionnant, bouleversant sur l’humanité et la modestie, les questionnements moraux, les hésitations à attaquer un soldat allemand et la détermination courageuse de ces résistants, leurs maladresses et leurs manques de moyens, leurs échecs et leur humour, leurs solitudes et leurs familles décimées, leurs retrouvailles pour le nouvel an dans un appartement parisien rue de Paradis.

Ingrate, l’administration française avait refusé à certains d’entre eux la nationalité française qu’ils avaient sollicité, lors même qu’ils avaient combattu courageusement au nom aussi de principes de la république française acquis sous la IIIe République et s’étaient intégré dans la société française.

Polémique
Lors de sa première diffusion en 1983 par Antenne 2, ce documentaire a eu un “retentissement considérable” et a suscité une polémique.

En effet, il montrait “l’extrême humanité des témoins, filmés en situation, sur les lieux de leurs actions rejouées pour la caméra ou dans les ateliers de confection où ils ont continué de travailler”.

Surtout, il “mettait en avant la responsabilité des instances dirigeantes des FTP (Francs tireurs partisans) et du PCF dans l'élimination du groupe "Manouchian", interpellé dans des circonstances obscures. Mélinée Manouchian, veuve de Missak Manouchian, livre sa version des faits. Plusieurs historiens et anciens résistants imputent le démantèlement du groupe à la direction du PCF clandestin qui ensuite les avait ostracisés de l’Histoire officielle de la Résistance au profit de résistants aux noms patronymiques bien français. Les dirigeants du PCF nient toute responsabilité dans l'arrestation et l'abandon de Manouchian. Un policier avait prévenu les résistants que Joseph Davidovitch, commissaire politique des FTP-MOI 1, avait trahi Manouchian. Pourquoi avoir obligé les résistants à rester, alors que certains souhaitaient se cacher ?

Se fondant sur l’étude d’archives ouvertes postérieurement à la diffusion du documentaire, divers historiens soulignent le rôle déterminant de la police française – filatures, recoupements, utilisation de dénonciateurs - dans l’arrestation du groupe Manouchian.

Dans la nuit du 24 au 25 juin 2014, la stèle dédiée à Marseille à "Missak Manouchian et à ses 22 camarades a été profanée du signe de la croix gammée". 

Le 15 février 2015, à 11 h, à l'initiative des Fils et Filles des déportés Juifs de France, un hommage a été rendu au square Marcel Rajman (75011 Paris) à Marcel Rajman en présence d'Anne Hidalgo, maire de Paris. Ce square a été doté du portrait sculpté de ce "héros emblématique de la Résistance juive en France pour que chacun puisse le voir tel qu’il apparaît sur l’Affiche Rouge et pour que ce square ait un visage et une âme".

Histoire diffusa les 25 et 31 août 2015 La traque de l'Affiche rouge, documentaire de Jorge Amat, qu'il a co-écrit avec Denis Peschanski : "Paris, février 1944 : vingt-trois résistants issus de la mouvance communiste, sont condamnés à mort. Parmi eux, Missak Manouchian (Arménien et chef de bande), Rayman (Juif polonais), Epstein (partisan français), Alfonso (Espagnol), Fontanot (Italien), Boczof (Hongrois) : tous résistants de la première heure contre l'occupant nazi. Vingt-deux sont fusillés le jour même au Mont Valérien. Une femme sera emmenée en Allemagne pour y être décapitée. Une dizaine de jours plus tard, leur photo se retrouve placardée dans les rues de la ville pour illustrer ce que le gouvernement appelle l'entreprise "du crime". C'est la célèbre "Affiche rouge", qui inspirera le poème d'Aragon. Ce film raconte la lutte, la traque et la chute du groupe de l'Affiche rouge à Paris de janvier à novembre 1943. Organisés en groupes armés, ils réalisent, en 1943, des actions spectaculaires pour faire plier l'occupant nazi. S'engage alors une traque sans merci : sous la direction de la préfecture de police de Paris, la Brigade spéciale n°2 des Renseignements Généraux repère, file, arrête et interroge les résistants avant de les livrer aux Allemands. A la manière d'une enquête documentaire, le film propose une reconstitution historique croisée de la traque à partir des archives judiciaires et policières de l'époque et des archives de combattants".

Le 14 mars 2016, à 15 h 30, le Farband Union des sociétés juives de France diffusa ce film. "Formidable documentaire consacré aux FTP-MOI (Francs-Tireurs et Partisans - Mains-d’Oeuvre Immigrée), réseau de résistance formé de Juifs communistes originaires de Pologne, de Roumanie ou d'Arménie, qui commirent en 1942 et 1943 de nombreux attentats contre l'occupant. Nourri de témoignages des héros de cette histoire méconnue, « Des terroristes à la retraite », fait rarissime en matière de documentaire, a mis au jour une matière historique inédite et insoupçonnée. L’historien Stéphane Courtois, qui terminait alors sa thèse sur le PCF dans la guerre découvrait une publication des lettres de fusillés, en 1951 - une brochure préfacée par Louis Aragon-, dans laquelle quasiment tous les immigrés avaient été oubliés. C'est que l'histoire des communistes dans la guerre était la chasse gardée des communistes eux-mêmes. Le film a été présenté au festival de Cannes en 1983 puis au festival de Grenoble où il a obtenu le Grand Prix. En juin 1985, Antenne 2 programme « Des terroristes à la retraite », provoquant l'ire des communistes, encore très actifs à la télévision. Soutenus par le sénateur Charles Lederman et une campagne intensive de la presse communiste, ceux-ci obtiennent de la Haute autorité que le film soit visionné par un « jury d'honneur » composé de figures de la Résistance. Suivant l'avis négatif rendu par le jury, la Haute autorité demande à Antenne 2 de remiser le film dans un placard. La publication, dans les colonnes du Monde, d'une tribune de l'avocat Georges Kiejman («L'annulation du film sur le groupe Manouchian : un pas vers la censure à la télévision ? ») fait l'effet d'un pavé dans la mare, provoquant la colère de François Mitterrand. Et le film fut alors diffusé dans les Dossiers de l'écran, précédé d'un avertissement du sénateur Charles Lederman et suivi d'un débat dont il n'est rien sorti. Favorisée par la polémique, cette diffusion réunit 13 millions de téléspectateurs – un record dans l'histoire de l'émission d'Armand Jammot. Près de trente ans plus tard, le film de Mosco Boucault a certes perdu de sa force transgressive. Mais la puissance de témoignage des Terroristes à la retraite et la profonde humanité dont est chargé ce film doublement historique ne manquera pas de marquer de nouveaux spectateurs, renouant avec sa vocation première" (François Ekchajzer, Télérama, 06/02/2014).


Des « terroristes » à la retraite, de Mosco Boucault (1983)
Commentaire dit par Simone Signoret  et Gérard Desarthe
Zec Production, Top n° 1, La Cécilia, ARTE France, Antenne 2, 71 min
Diffusions les 11 février à 23 h 55 et 28 février 2014 à 9  h 50
Sur Arte le 27 janvier 2017 à 3 h 10

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Les citations proviennent du communiqué de presse et du documentaire. Cet article a été publié les 11 février et 26 juin 2014, puis le :
- 19 septembre 2014. Toute l'Histoire a diffusé le 19 septembre 2014 La traque de l'Affiche rouge (52 minutes) : "21 février 1944 : à l'issue d'un procès médiatisé, 23 résistants étrangers sont condamnés à mort ; 22 sont exécutés le jour même au Mont Valérien et une femme sera emmenée en Allemagne pour être décapitée. Une dizaine de jours plus tard, plusieurs se retrouvent sur une affiche placardée pour illustrer l'entreprise du crime, le combat des « terroristes ». C'est l'Affiche rouge qui inspirera Aragon. Qu'en reste-t-il dans la mémoire collective ? L'image de l'Affiche rouge sans doute, image de résistance et de répression sans qu'on sache souvent ce qu'il en était vraiment" ;
- 14 février et 25 août 2015, 14 mars 2016. 

1 commentaire:

  1. J'étudie le camp de concentration Natzweiler (dit "Le Struthof" en France) ou aterrirent plusieurs de ces "terroristes" parmi lesquels Jean Lemberger et un grand Bundiste Polonais Aron Skrobek, qui y fût vite assassiné. Voir natzweiler-struthof point com. Je serais très contente de pouvoir obtenir ce film en format DVD pour les USA. Merci!

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