mardi 26 août 2014

Proust, du temps perdu au temps retrouvé

Fondé par Gérard Lhéritier, le Musée des Lettres et Manuscrits, qui a ouvert de nouveau ses portes le 15 avril 2010, a consacré l'exposition éponyme à l’écrivain Marcel Proust (1871-1922). Environ 160 documents - lettres et manuscrits, dessins, photographies ou éditions originales - parfois inédits, de 1894 à la mort de l’auteur de A la recherche du temps perdu dont le premier volume était publié le 14 novembre 1913.


Reynaldo Hahn est un jeune compositeur d’avenir quand il rencontre Marcel Proust, alors âgé de vingt-trois ans, et devient son premier amant. Leur relation conservera un caractère amoureux durant deux ans et sera le point de départ d’une intimité qui se prolongera jusqu’à la mort de l’écrivain. Ils échangeront pendant près de trente ans une abondante correspondance, dont deux cents lettres environ nous sont parvenues. Elles sont un document exceptionnel par la liberté de ton qui prévaut entre les deux hommes, par un style à l’inventivité surprenante, enfin par le rôle de confident et de conseiller que tient souvent Hahn auprès de son ami. Elles ouvrent à leur lecteur le laboratoire de Jean Santeuil puis de la Recherche du temps perdu, mais sont également l’occasion de suivre l’évolution des goûts littéraires et musicaux de Proust, de ses inimitiés, de ses affections et de découvrir ou retrouver en lui un observateur amusé de la haute société de son époque, volontiers moqueur et ne dédaignant pas l’autodérision.
L’ouvrage, publié initialement par Gallimard est disponible aux éditions Sillages (2012).

Nicolas Maury, élève du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris en 2001, suit une belle carrière de comédien, tant au théâtre (il a travaillé notamment avec Robert Cantarella, Florence Giorgetti Philippe Minyana, Frédéric Fisbach..) qu’au cinéma (avec Patrice Chéreau, Philippe Garrel, Emmanuelle Bercot, Olivier Assayas, Nicolas Klotz, Noëmie Lvovsky, Riad Sattouf, Rebecca Zlotowski ou Mikael Buch...). Le grand public l’a découvert en 2015 dans la série télévisée Dix pour cent réalisée par Cédric Klapisch.


Le 14 novembre 1913, était publié, à compte d’auteur, avec un tirage de 1750 exemplaires, et chez Bernard Grasset, Du côté de chez Swann, premier volume d’À la recherche du temps perdu. Un livre refusé par Fasquelle, puis Ollendorf et les Éditions de la NRF, futur Gallimard . Lecteur de Du côté de chez Swann à la NRF, Gide écrit à Proust en janvier 1914  : « Le refus de ce livre restera la plus grave erreur de la NRF – et (j’ai honte d’en être pour beaucoup responsable) l’un des regrets, des remords les plus cuisants de ma vie. » Ollendorf répondit à Proust sur les premières pages de Du côté de chez Swann, préambule d’À la recherche du temps perdu : « Cher ami, je suis peut-être bouché à l’émeri, mais je ne puis comprendre qu’un monsieur puisse employer trente pages à décrire comment il se tourne et se retourne dans son lit avant de trouver le sommeil ».

A la recherche du temps perdu
Marcel Proust est le fils d'Adrien Proust, professeur à la faculté de Médecine, et de Jeanne Proust, née Jeanne Weil, fille d'un agent de change Juif d'origine alsacienne et fine lettrée. Proust « attacha une grande importance à cette hérédité religieuse. La Recherche aurait pu s'appeler L'adoration perpétuelle ».

Enfant, il se rend dans la maison de son oncle Weil à Auteil.  Au lycée Condorcet, il a pour condisciples Daniel Halévy, Robert Dreyfus et Georges Bizet.
L’exposition présente des documents provenant de deux collections acquises par Aristophil, une société parmi les maîtres d'œuvres du musée : celle d’André Maurois (biographe de l’écrivain) et de son épouse Simone née de Caillavet (fille d’amis de Proust, qui inspira le personnage de Mademoiselle de Saint-Loup dans La Recherche) et celle de Suzy Mante-Proust, nièce du romancier.
Parmi ces documents, 86 lettres de Proust sur son œuvre, ses amis, ses amours, adressées à une quarantaine de destinataires, dont sa mère, le comte Robert de Montesquiou, Gaston Gallimard, Bernard Grasset, Charles Maurras, Daniel Halévy, la princesse Bibesco, la princesse de Polignac, Reynaldo Hahn, l’état des lieux signé par Proust sur son dernier appartement, cinq manuscrits littéraires dont un poème de Daniel Halévy sévèrement annoté par un Proust lycéen, et cinq dessins de Proust.

Ces documents informent sur la vie mondaine - Proust fréquente les salons littéraires de Léontine de Caillavet, née Lippmann, égérie du romancier Anatole France et de Madame Strauss  -, personnelle (comme locataire), familiale et amicale de l’homme de lettres, son souci de la promotion de ses livres – lettre au directeur du supplément littéraire du Figaro sollicitant la publication d’extraits de son roman Swann (1913)-, la genèse et la structure de son œuvre majeure La Recherche qu’il surnomme « son roman de malédictions », ainsi que son « peu d’affection pour Swann, ou ses réticences à l’égard de A l’Ombre des Jeunes Filles en fleurs, qu’il trouve « trop fade ». Un livre qui lui vaut le Prix Goncourt (1919).

Des lettres renseignent aussi sur ceux ayant inspiré Proust dans sa création de personnages : Gilberte Swann est inspirée par Jeanne Pouquet, mère de Simone de Caillavet, le baron de Charlus par le comte de Montesquiou. Pour Albertine, la source est double : Alfred Agostinelli et Albert Nahmias.

Proust y livre ses réflexions sur la vie, sur l’amitié, sur l’amour, sur le temps (à sa mère : « Dis-toi que cette lettre est l’expression d’une réalité fugitive qui ne sera plus quand tu la liras ») et sur cette « mémoire fatiguée par les stupéfiants »).

D’où un portrait aux multiples facettes d’un Proust « moins vaniteux que sensible », attentif aux autres, malade, cloîtré dans sa chambre parisienne et en relation constante avec le monde extérieur, la vie culturelle, à la recherche de romans et études littéraires, notamment sur Flaubert et les Goncourt, nécessaires à sa grande oeuvre. Un Proust qui séduisait, dans les salons et les dîners chez Weber ou au Ritz,  par ses talents d'imitateurs et ses pastiches.

L'exposition est conçue en espaces thématiques, aux couleurs distinctes et de plus en plus sombres. Elle débute en « une tonalité jaune, sont présentées les pièces ayant trait au Proust lycéen » qui se révèle tôt exigeant en littérature.

Puis, la «  dominante orangée nous entraîne vers l’Ecriture, de ses Pastiches jusqu’à son grand œuvre », La Recherche, via « ses traductions passionnées du critique d’art anglais John Ruskin. A travers ses placards corrigés (Ndlr : Proust indique les corrections sur les épreuves) avec paperoles (Ndlr : morceau de papier), sa correspondance avec ses éditeurs et les volumes de La Recherche avec envois autographes, on observe un écrivain stratège qui traite de tous les aspects concernant la diffusion de ses ouvrages, menant un prodigieux travail de renseignements sur le monde extérieur, de relecture, de corrections, s’interrogeant sur la sélection des passages, leur désignation », écrit Estelle Gaudry, commissaire de l’exposition. Ces placards témoignent des réécritures de Proust. Cet auteur ne « corrigeait pas, il ajoutait, débordait sur les marges ». L'exposition montre ces « sortes de collages sur de grandes feuilles des pages des épreuves, entre lesquelles Proust écrivait ses ajoutages ».

Ensuite, en une nuance de rose, nous observons la « montée irrésistible du jeune mondain au sein des cercles littéraires ».

La couleur aubépine mène vers le Proust « analyste des passions, liant amour et amitié, jamais avare d’un conseil ou d’une lettre de félicitations. Marcel charme ses interlocuteurs, avec tendresse, humour ou par son talent plus méconnu pour le dessin ».

Enfin, sous une « dominante violette, symbolisant la guerre et la mort, rouage important » de Proust et de ses romans.

Le 14 octobre 2013, la Bibliothèque nationale de France  (BNF) a acquis, grâce à des mécènes, un agenda inédit de Marcel Proust. Cet agenda sera conservé au Département des manuscrits de la BNF. « Ayant échappé aux recherches proustiennes jusqu’à ce jour, il apporte une pièce manquante au puzzle de la genèse de À la Recherche du temps perdu en prenant place juste avant les quatre carnets de notes déjà conservés dans le fonds. La densité de ses annotations en fait également une pièce unique car il recèle tout l’univers de « Combray » ( Du côté de chez Swann ) : promenade au bois de Boulogne, jeu de billes, petite phrase de violon... autant d’éléments qui ressurgiront dans le roman. Le carnet contient des listes de termes (d’architecture, de cuisine, de botanique) et de noms, témoins de l’essai par Proust de sa « palette » d’écrivain. Ce carnet comprend aussi une véritable curiosité, peut-être d’ordre autobiographique : les notes, datées 11 - 14 août 1906, d’une filature dans Paris qui reste à élucider. Aucun autre agenda de ce type ayant appartenu à Marcel Proust n’est connu à l’heure actuelle ».

Arte diffusa le 27 août 2014 Marcel Proust, du côté des lecteursdocumentaire de Thierry Thomas (2000). 
Extraits de lettres de Marcel Proust


Lettre à Georges Goyau du 18 décembre 1904
« Je crois que chacun de nous a charge des âmes qu’il aime particulièrement, charge de les faire connaître et aimer, de leur éviter le froissement des malentendus et la nuit, l’obscurité comme on dit, de l’oubli »

Lettre à Francis Chevassu, directeur du supplément littéraire du Figaro, A propos d’Un amour de Swann, vers le 14 janvier 1913 :
« En aucun cas il ne faudrait l’appeler ‘nouvelle’. Ma préférence serait que vous disiez franchement que c’est extrait (…) d’un livre qui doit paraître ».

Lettre à Rachilde (Madame Vallette) le 10 janvier 1920 :
« C'est la première chose qu'on m'offrait de ma vie, je me suis gardé de le refuser ».

Jusqu’au 29 août 2010
222, boulevard Saint-Germain 75007 Paris
Tél. : 01 42 22 48 48
Du mardi au dimanche de 10h à 18h, nocturne le jeudi jusqu’à 20h


Visuels de haut en bas : © Coll. privée/Musée des Lettres et Manuscrits, Paris.

Affiche reprenant le portrait photographique de Marcel Proust, contretype par Man Ray vers 1922 d’un cliché d’Otto vers 1895-1896. Epreuve en noir et blanc, 114 x 93 mm, avec estampille de Man Ray au dos à son adresse de la rue Campagne-Première.

Lettre-télégramme autographe signée, adressée à Charles Maurras, 27 juillet 1896

Manuscrit autographe, avec annotations autographes de Reynaldo Hahn (15 novembre 1895).
Ce « très rare manuscrit de jeunesse relate la soirée du 14 novembre 1895, un dîner littéraire chez Alphonse Daudet en compagnie de Reynaldo Hahn, de Goncourt et Coppée, donnant lieu à une brillante étude de caractères comprenant un portrait de Daudet, l’un des modèles de Bergotte dans La Recherche. Proust l’a adressé à son ami Reynaldo Hahn (ici appelé « mon gentil ») qui y a porté quelques annotations ».
« Quelqu’un qui ne sent pas la poésie, et qui n’est pas touché par la Vérité, n’a jamais lu Baudelaire ».
A la recherche du temps perdu. Paris, Grasset, 1913, Editions de la N.R.F, 1919-1927.

A l’Ombre des jeunes filles en fleurs. Placard d’épreuves corrigées de 1914, placé par Proust dans un exemplaire de l’édition de luxe de 1920.
«  Mythique placard de Proust, parmi les plus développés connus, de A l’Ombre des jeunes filles en fleurs. Un extraordinaire témoignage du travail de réécriture que Proust mena sur son roman pendant la guerre. Alors que les premières épreuves des Jeunes filles avaient été imprimées en 1914 pour Grasset, la guerre retarda la publication du livre. Proust entreprit alors, de 1914 à 1918, un immense travail de relecture qui l’amena à corriger et à amplifier formidablement son texte. A la demande de Gide, Proust rejoignit finalement la N.R.F en 1916, et l’ouvrage parut chez cet éditeur en 1918. Ces placards comportent encore d’innombrables variantes par rapport au texte définitif ».


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Citations extraites du dossier de presse et des panneaux de l'exposition
Cet article a été publié le 17 août 2010, puis les 13 novembre 2013 et 26 août 2014. Il a été modifié le 16 octobre 2013.

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