mardi 2 mai 2017

« La vengeance des Arméniens. Le procès Tehlirian », de Bernard George


Arte a diffusé « La vengeance des Arméniens. Le procès Tehlirian », de Bernard George (2014). L’assassinat de Mehmet Talaat Pacha par Soghomon Tehlirian, et le « procès cathartique » de cet étudiant arménien, membre du réseau Némésis, « rendirent aux Arméniens une petite part de justice. Retour sur une page spectaculaire et méconnue de l'histoire du génocide de 1915, dont on commémore le centenaire ».  Le 2 mai 2017, Canal + diffusera Une histoire de fou, de Robert Guédiguian (2015), avec Simon Abkarian, Ariane Ascaride, Grégoire Leprince-Ringuet, Syrus Shahidi, Razane Jammal, Robinson Stévenin, Serge Avedikian, Hrayr Kalemkerian, Siro Fazlian, Rodney El Haddad, Lola Naymark, Hamir El Kacem. "A Berlin en 1921, Soghomon Tehlirian tue Talaat Pacha, principal responsable du génocide arménien. Lors de son procès, il témoigne tant et si bien du premier génocide du XXe siècle que le jury populaire l'acquitte. Des années plus tard, à Marseille, le jeune Aram est un idéaliste qui veut que la Turquie reconnaisse les crimes commis. S'il est soutenu par Anouch, sa mère, Hovannes, son père, veut vivre en paix en France. Aram est impliqué dans un attentat visant l'ambassadeur de Turquie. Le diplomate est tué mais Gilles, un étudiant en médecine qui passait par là, perd l'usage de ses jambes. Alors qu'Anouch est dévastée, Aram part pour le Liban en camp d'entraînement..."

Le 15 mars 1921, Mehmet Talaat Pacha (Ali Salih), ancien chef du gouvernement turc en exil à Berlin et un des organisateurs du génocide des Arméniens de l’empire ottoman, est tué en pleine rue berlinoise par Soghomon Tehlirian (1897-1960), jeune étudiant arménien protestant.

"Molesté par la foule", Tehlirian est immédiatement interpellé, et comparait devant la justice allemande en juin 1921 pour assassinat.

Procès à Berlin
La défense de Soghomon Tehlirian, assurée notamment par Theodor Niemeyer, professeur de droit, consiste à assumer son geste, et à déterminer l’effet sur le psychisme du prévenu du génocide des Arméniens.

« Au fil des audiences se produit un renversement inattendu : le procès devient celui des horreurs perpétrées six ans plus tôt par l'Empire ottoman contre sa population arménienne, sous l'égide notamment de Talaat Pacha, grand ordonnateur des massacres et des déportations", ministre de l'Intérieur. "Deux tiers des Arméniens de l'empire, soit quelque 1,2 million d'hommes, de femmes et d'enfants, ont ainsi été exterminés de façon planifiée entre avril 1915 et juillet 1916 », exécutés dans l'Arménie historique, et à l’initiative du mouvement Jeunes-Turcs, qui avait auparavant procédé à une épuration de l'administration et de l'Armée, pour y placer des hommes sûrs acquis à leurs idées, afin de créer un Etat turc, et avait tué les opposants politiques. Le 24 avril 1915, la rafle des intellectuels et notables arméniens prélude le génocide, les déportations vers les déserts de Syrie et la mort. 

Un télégramme de Talaat Pacha est présenté lors du procès et prouve son implication dans le génocide. Environ 1,3 million d'Arméniens a été déporté. Ont survécu 150 000-200 000 Arméniens, en Syrie et Irak. Après ce génocide, environ 10% de la population en Turquie était composée d'Arméniens. La guerre a libéré la violence turque, avec "le blanc-seing de l'Etat". Une Turquie marquée par la perte de certains de ses territoires lors des guerres balkaniques (1912-1913) et qui se mue de société pluri-ethnique en Etat-nation où la part des chrétiens tués - Arméniens, Assyriens, etc. - s'est considérablement réduite.

L'épouse de de Soghomon Tehlirian témoigne. C'est une survivante du génocide. Vingt-trois membres de sa famille ont fait partie du convoi d'Arméniens déportés. Sur le chemin, les Arméniens marchent sur des cadavres, assistent à des atrocités. Les hommes ont été séparés des femmes et abattus à coups de haches. Le soir, les Turcs ont violé les plus belles femmes, qui, si elles résistaient étaient percées de coups de baïonnettes. Des "bataillons de bouchers" sédentaires émanaient du Parti. Ces unités spéciales sédentaires, chargées du processus d'élimination, étaient composées de trois groupes : des tribus kurdes, des  immigrants du Caucase et des Balkans, haïssant les chrétiens et ayant soif de vengeance, et des prisonniers de droit commun ou psychopathes, libérés des prisons où ils étaient détenus par le Parti du progrès.

Parmi les cinq experts médicaux, trois estiment le prévenu responsable de son acte. Le Procureur insiste sur la préméditation de l'accusé, et réclame la peine de mort.

Les avocats du jeune étudiant en mécanique plaident avec émotion.

Parmi le public assistant aux audiences de ce procès, se trouvait Raphael Lemkin, qui a aussi assisté au procès, à Paris, en 1927, de Samuel Schwartzbard ou Sholem Schwartzbard (1886-1938) revendiquant, lui aussi, le meurtre en 1926 du dirigeant nationaliste ukrainien Simon Petlioura tenu pour responsable des pogroms et acquitté. Lemkin a forgé le vocable « génocide » et a oeuvré à sa reconnaissance par les Nations unies.

A l’issue des débats les 2 et 3 juin 1921 devant la Cour criminelle de Berlin « sous haute tension, le jeune Tehlirian, qui a lui-même perdu une partie de sa famille dans les massacres, est reconnu innocent de meurtre avec préméditation et acquitté ». Applaudi, il sort de la Cour.

Le « verdict est embarrassant pour l'Allemagne, qui en 1915, a armé et équipé son allié turc dans la Grande Guerre, puis a délibérément ignoré le crime de masse dont ses officiers ont pourtant été témoins ». L'Allemagne porte une part de responsabilité pour avoir laissé agir son allié turc lors de la perpétration du génocide. Elle visait le Proche-Orient pour y constituer une base projetant sa future puissance. L'Empereur se voulait le protecteur des 300 millions de musulmans dans le monde.

Par « cette reconnaissance de ce qu'ils ont subi, même si les notions de génocide et de crime contre l'humanité n'existent pas encore juridiquement, les rescapés, pour la plupart dispersés dans l'exil, se voient ainsi restituer une petite part de justice ». 

Pourtant, « cet acquittement, si légitime soit-il sur le fond, est erroné : car Soghomon Tehlirian, membre d'un réseau clandestin mis sur pied pour venger le peuple arménien, l'organisation Némésis, a en réalité minutieusement préparé son acte » : il n'a pas agi dans un état d'irresponsabilité pénale ou sous le coup d'une pulsion. Certes, il n'a pas assisté au meurtre de sa famille, car il participait aux combats de la guerre. Mais il a agi sciemment pour exécuter les condamnations par contumace des ordonnateurs du génocide. L'Opération Némésis, clandestine, est conçue dès la fin du conflit mondial. Une "vengeance contre des gens qui ont trahi le Parti", estime un historien qui rappelle l'alliance politique, avant la Grande Guerre, entre le Comité Union et Progrès (CUP) ottoman, fondé à Paris en 1878, et la Fédération révolutionnaire arménienne (FRA) pour réformer la Turquie, moderniser la société turque. Deux mouvements admiratifs de la Révolution française.

La justice turque a condamné par contumace les trois dirigeants turcs responsables du génocide. L'Allemagne a refusé de les extrader. Ainsi, s'est mise en place l'Opération Némésis. "Tehlirian n’est pas seulement un justicier : il s’est laissé arrêter volontairement afin de faire parler du génocide – par procès interposé – et le replacer au cœur de l’actualité internationale alors qu’il est déjà en passe d’être oublié... ", a expliqué Claire Mouradian, historienne, au Journal du CNRS.

« De 1920 à 1922, le réseau Némésis aura exécuté au total huit personnalités impliquées dans le génocide, dont cinq avaient été condamnées à mort par contumace en 1919 par une cour de Constantinople ». En bénéficiant de l'aide d'un Arménien infiltré parmi les Turcs.

Se fondant sur les minutes du procès, « reconstitué à travers des scènes de fiction, des images d’archives, et les analyses éclairantes de nombreux spécialistes (Claire Mouradian, Taner Akçam, Gérard Challiand, Tessa Hofmann, Raymond Kévorkian, Gaïdz Minassian), ce documentaire retrace aussi l'histoire terrible du génocide et du silence qui l'a entouré. En écho aux rescapés appelés à la barre, aux plaidoyers des avocats, aux dénégations des hauts gradés allemands, est rappelée l'histoire des massacres - genèse, planification, contexte, chronologie des faits ». 

Est « souligné aussi le spectaculaire revirement de la Turquie qui, après avoir reconnu l'ampleur des crimes et condamné leurs responsables, a choisi de faire d'eux des héros pour s'enfermer dans un déni qui dure toujours ».

En 1943, les reste de Pacha sont transmises par l'Allemagne nazie à la Turquie.

Le tombeau de Soghomon Tehlirian représente une main. Celle qui a tué le fomenteur du génocide des Arméniens, et que baisaient, reconnaissants, les Arméniens qui croisait sa route.

De 1920 à 1991, l'Arménie devient une république soviétique du Caucase.

 Le 31 août 2015, à 23 h 25, France 3 diffusa Le printemps des Arméniensdocumentaire de Gilles Cayatte : "Cent ans se sont écoulés depuis le déclenchement du génocide des Arméniens, qui a fait plus d'un million de morts et des centaines de milliers d'exilés. La Turquie nie officiellement le massacre, à tel point que la présence arménienne y a presque été effacée. Varoujan Artin, Français d'origine arménienne, fait ses premiers pas sur la terre de ses aïeux et découvre que de nombreux survivants du massacre n'ont en réalité jamais quitté la Turquie. Des milliers d'entre eux ont vécu cachés ou enlevés. Aujourd'hui, leurs descendants découvrent leur histoire, tandis que des voix musulmanes se font entendre pour revendiquer une identité niée pendant un siècle".

Le 2 mai 2017, Canal + diffusera Une histoire de foude Robert Guédiguian (2015), avec Simon Abkarian, Ariane Ascaride, Grégoire Leprince-Ringuet, Syrus Shahidi, Razane Jammal, Robinson Stévenin, Serge Avedikian, Hrayr Kalemkerian, Siro Fazlian, Rodney El Haddad, Lola Naymark, Hamir El Kacem. "A Berlin en 1921, Soghomon Tehlirian tue Talaat Pacha, principal responsable du génocide arménien. Lors de son procès, il témoigne tant et si bien du premier génocide du XXe siècle que le jury populaire l'acquitte. Des années plus tard, à Marseille, le jeune Aram est un idéaliste qui veut que la Turquie reconnaisse les crimes commis. S'il est soutenu par Anouch, sa mère, Hovannes, son père, veut vivre en paix en France. Aram est impliqué dans un attentat visant l'ambassadeur de Turquie. Le diplomate est tué mais Gilles, un étudiant en médecine qui passait par là, perd l'usage de ses jambes. Alors qu'Anouch est dévastée, Aram part pour le Liban en camp d'entraînement..."

Le 1er août 2016, la "commission Knesset pour l’Education, la Culture et le Sport a reconnu le génocide arménien". Elle "a exhorté le gouvernement israélien à reconnaître officiellement l’extermination de masse de 1915 d’1,5 Arméniens en tant que génocide".

 « Notre obligation morale est de reconnaître le génocide arménien », a déclaré Yakov Margi, président de la commission et député  Shas, lors d’une réunion. Il a regretté que l’Etat d’Israël n'ait pas reconnu le génocide perpétré par les Turcs en 1915-1916.

La "députée de Meretz Zehava Gal-on, les députés de l’Union sioniste Zouheir Bahloul et Nahman Shai et le député de la Liste arabe unie, Dov Khenin", ont soutenu "la mesure".

Le 5 juillet 2016, des membres de la communauté arménienne de Jérusalem avaient manifesté devant la Knesset après l'accord diplomatique entre le gouvernement israélien et la Turquie, afin que l’Etat d’Israël reconnaisse le génocide. Le 23 avril 2015, ils avaient défilé avec des drapeaux et des torches dans la Vieille Ville de Jérusalem, à la veille du centenaire du génocide. Reuven Rivlin, qui "était l’un des défenseurs les plus virulents de la reconnaissance du génocide pendant son mandat en tant que président à la Knesset, a évité d’utiliser le terme de génocide" lors de cette commémoration ; ce qui avait déçu les dirigeants arméniens. Il "l’a utilisé, cependant, quelques semaines plus tôt lors d’un événement différent".

En juillet 2016, Yuli Edelstein, député membre du Likud, a souhaité qu'Israël reconnaisse ce génocide malgré les tensions que cette reconnaissance pourrait causer entre l'Etat juif et la Turquie. « Nous ne devons pas ignorer, minimiser ou nier ce terrible génocide. Nous devons déconnecter les intérêts actuels, liés à cette époque et à ce lieu, du passé difficile, dont ce sombre chapitre en fait partie », avait déclaré Edelstein lors de la commémoration par la Knesset du génocide.

Le "refus d’Israël de reconnaître officiellement le massacre des Arméniens comme étant un génocide repose sur des considérations géopolitiques et stratégiques et l’on retrouve en tête de ses considérations ses relations avec la Turquie, qui nie avec véhémence que les Turcs ottomans aient commis un génocide. Israël et la Turquie ont signé un accord de rapprochement au mois de juin, améliorant ainsi la qualité de leurs relations diplomatiques après des années de relations glaciales qui ont été aggravées par" les violences commises contre les soldats de Tsahal par des terroristes turcs lors de l'arraisonnement du navire qui voulait rompre en 2010 le blocus naval de la bande de Gaza dirigée par le mouvement islamiste Hamas.


Cinétévé, 2014, 52 min
écrit par Laurence Chassin et Bernard George
Avec la voix de Simon Abkarian
Sur Arte les 28 avril à 22 h 25, 26 mai 2015 à 9 h 50

Visuels :
© Cinétévé 
Soghomon Tehlirian dans la salle d'audience
© Cinétévé 
Soghomon Tehlirian (en haut, à gauche) lors de son procès à la Cour de l'Union européenne en juin 1921 à Berlin.
© Cinétévé 
L'épouse de Soghomon Tehlirian témoigne lors du procès à Berlin
© Alle Rechte vorbehalten
Portrait de Soghomon Tehlirian

A lire sur ce blog :
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Les citations viennent d'Arte et du documentaire. Cet article a été publié le 28 avril 2015, puis les 31 août 2015 et 18 août 2016.

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