jeudi 26 mai 2016

L’Académie française au fil des lettres de 1635 à nos jours


Le musée des Lettres et Manuscrits a présenté l’exposition éponyme réunissant quelques unes des lettres composant la collection unique initiée par la famille de Flers en 1824. Le 26 mai 2016, de 20 h 30 à 23 h, le Cercle Bernard Lazare présente Un penseur juif sous la coupole, avec Alain Finkielkraut, de l'Académie française, auteur de La Seule exactitude (Stock).


En six générations, ces collectionneurs ont réuni environ 7 000 lettres et documents autographes écrits par 700 Immortels de la célèbre Académie fondée en 1635 sous les auspices du cardinal de Richelieu .

« A l’immortalité »

Sise à Paris sur la rive gauche de la Seine, l’Académie française comprend 40 membres élus par leurs pairs. Le surnom d’immortels donnés aux académiciens est lié à la devise « À l’immortalité », qui figure sur le sceau confié à cette institution par son fondateur.

Les missions de l’Académie ? « Fixer la langue, pour en faire un patrimoine commun à tous les Français » par l'élaboration de son Dictionnaire ; le mécénat (60 prix littéraires décernés chaque année, dont le Grand prix de la Francophonie) ; l’octroi de subventions à des sociétés littéraires ou savantes, œuvres de bienfaisance, etc.

Du XVIIe siècle au XXe siècle – élection de la première femme, Marguerite Yourcenar, en 1980 -, cette exposition présente au grand public des écrits autographes que seuls des happy few avaient eu le privilège de lire.

Elle montre le fonctionnement – élaboration du Dictionnaire, prix décernés - et le protocole, les us et coutumes – lettres de candidature (Marcel Pagnol) au Secrétaire perpétuel, visites pour convaincre les Immortels de voter en sa faveur, discours de réceptions - de cette illustre institution.

Elle révèle aussi les débats et les passions que l’Académie a suscités, les préoccupations – financières, artistiques, affectives, etc. - d’auteurs, les artistes accueillis - Voltaire - et ceux refusés ou n’ayant pas été candidats (« 41e fauteuil ») : Molière, Balzac, Dumas père, Zola, Proust, Jammes, Constant, etc. L'historien et académicien Pierre Nora observe : « Le long et infructueux combat de Balzac pour accéder à la consécration académique [...] inaugure un long malentendu de l'Académie française avec le grand genre romanesque dont sauront profiter d'autres académies littéraires ».

Elle souligne la variété des Immortels - romanciers, poètes, philosophes, scientifiques, historiens, politiciens, hommes d’Eglise, etc. – amoureux de la langue française. Et les rapports entre littérature et pouvoir

Médecin et romancier, Georges Duhamel (1884-1966) a été élu en 1935 au fauteuil 30 à l’Académie française dont il est devenu secrétaire perpétuel en 1943. Une fonction qu’il occupe jusqu’en 1946. En décembre 1943, alors que son œuvre est interdite, il a rédigé son « rapport comme il est d’usage sur les concours littéraires de l’année qui se finit ». Il se plaint que « l’édition souffre de l’occupation ; le papier est rationné ». S’il détaille le volume de papier autorisé, il demeure silencieux sur les auteurs visés par les lois anti-juives du régime de Vichy. Tout comme l’exposition.

En 1944, Georges Duhamel a « fait partie du Comité national des écrivains ». Il en a démissionné « effrayé par les durs de l’épuration ».

Alain Finkielkraut, Immortel
Le 18 janvier 2016, les Académiciens ont remis à Alain Finkielkraut son épée sur laquelle il a fait graver une vache et Aleph, première lettre de l'alphabet hébraïque. Pourquoi ? « Ces bêtes qui ne font de mal à personne » le font « fondre de tendresse » et seule la peur le « retient de les saluer et de leur dire bonjour Mademoiselle, comme le raconte Nietzsche. Remonté contre l'élevage intensif, je ne me résigne pas à la fermeture des fermes, Je lutterai pour des lendemains qui dansent » a-t-il déclaré au Figaro. Même s'il ne parle pas l'hébreu, Cet essayiste a choisi la première lettre de l'alphabet hébraïque : « Je me souviens, à 6 ans, quand je voyais mon père lire le journal en Yiddish ». Le 28 janvier 2016, l'essayiste  Français Juif, ancien professeur de philosophie et d'histoire des idées à Polytechnique, Alain Finkielkraut sera reçu à l'Académie française qui l'a élu en 2014.

Le 21 janvier 2016, lors de l'émission Des paroles et des actes sur France 2 sur "Deux France" , Wiam Berhouma, professeur d'anglais à Noisy-le-Sec, présentée par le journaliste David Pujadas « de confession musulmane » et « encartée dans aucun parti », a invectivé, dans "une posture victimaire", Alain Finkielkraut dans une "interminable diatribe" : « pseudo-intellectuel » « théories vaseuses et approximatives » et « pour moi le pire, vous vous êtes octroyé le droit de parler d'islam, des musulmans et des quartiers populaires, alors que vous n'en avez ni la compétence ni la légitimité  », « « Pour le bien de la France, je vous dis "Taisez-vous ! » Ni le journaliste, ni l'autre invité Daniel Cohn-Bendit, ni aucun dirigeant de France 2 ne lui ont rappelé les règles élémentaires de la courtoisie et du débat.

Par contre, David Pujadas est intervenu - "Si on vous gêne, on peut se retirer"après un bref échange de quelques mots en hébreu entre les deux invités de ce débat :  "Tu peux intervenir, mais je peux dire une phrase avant que tu repartes sur ton monologue. Deux ? Merci, "Toda raba", merci", a dit Cohn-Bendit. "Bevakacha", a répondu Alain Finkielkraut. "Lehitraot", a conclu Daniel Cohn-Bendit.

Proche des Indigènes de la République, Wiam Berhouma a agressé verbalement Alain Finkielkraut comme une musulmane maltraite un dhimmi, un Yahoudi (Juif en arabe) en "terre d'islam". Une scène d'une grande violence symbolique, psychologique, morale, diffusée par le fleuron du service public télévisuel. Sans aucune excuse pour ce traitement choquant et cette désinformation.

Le 24 janvier 2016, lors de l'émission L'esprit de l'escalier sur RCJ, Alain Finkielkraut a déclaré : « Force est donc de constater que l’islam radical n’est pas notre seul ennemi. Il y a des musulmans, qui, aujourd'hui laïcs, se joignent pourtant à son djihad contre la France et contre les Juifs... Quand il s'est agi pour cette femme [Wiam Berhouma], dont on frémit à l'idée qu'elle enseigne dans l'école publique, de dresser la liste des "pseudo-intellectuels islamophobes" aujourd'hui en France, elle n'a pas nommé comme Libération ou comme la presse Pigasse, Houellebecq et Onfray, mais seulement Eric Zemmour, Bernard-Henri Lévy et moi. Or, Bernard-Henri Lévy, qui fustige depuis longtemps l'idéologie française, la "France moisie" si vous voulez, ne figure sur aucune liste noire des néo-réacs. Ni Lindenberg ni Joffrin n'ont jamais songé à l'incriminer. Donc pourquoi lui ? Quel est le point commun entre Zemmour, BHL et moi ? Nous sommes Juifs. L’antisémitisme à la télévision en première partie de soirée, voilà le monde dans lequel nous sommes condamnés à évoluer".


Et d'ajouter « David Pujadas n'a pas fait de remarques sur cette petite liste, il l'a  laissée parler. A la fin de l'émission, David Pujadas et le producteur ont exprimé leur colère. Ils ont été m'ont-ils dit "roulés dans la farine" car cette jeune femme ne s'est pas présentée à eux comme elle s'est présentée aux spectateurs, elle avait des griefs tout à fait civilisés à faire valoir. Je veux bien les croire, mais c'est quand même une preuve de grande négligence. Il suffit de googgeliser cette professeur pour apprendre qu'elle a participé le 31 octobre à la Marche de la dignité. On y entendait des slogans tels que "Première, deuxième, troisième Intifada, nous sommes tous des enfants de Gaza", "On s'en fout ,on est chez nous". Et les organisateurs munis de hauts-parleurs lançaient des noms, comme Onfray, Fourest, Finkielkraut, et la foule répondait "Ta race" : "Finkielkraut, ta race"... Maintenant cette jeune femme est devenue une héroïne sur des sites comme Oumma.com et islam.info".


Et de conclure « L'animateur David Pujadas a été très surpris, il a manqué de fermeté. Peut-être a-t-il eu peur en l'interrompant de susciter de la part d'un certain nombre de téléspectateurs des réactions extrêmement violentes. Il a des soucis de ménager la part du public qui pouvait se sentir visée par les critiques que j'adressais tout au long de l'émission. On a une preuve supplémentaire, avec ce pénible épisode, que nous sommes sortis de la période post-hitlérienne de notre Histoire. L’antisémitisme a de nouveau pignon sur rue. Il est le paquet cadeau du multiculturalisme ».

Quant au passage en hébreu, Alain Finkielkraut :  « Le débat a été très courtois et même cordial... Les divergences étaient dites, mais Cohn-Bendit n'était pas en position de combat... Au lieu de m'interrompre brutalement, il me demande le droit de le faire, "Donnes moi une minute". Je lui réponds "Pourquoi pas deux ?" Il me dit "Toda raba". Ma réponse fuse sans que j'y réfléchisse. Je réponds immédiatement "Bévakacha". Il me répond "Léhitraot" qui signifie "Au revoir".. Je suis un peu surpris et amusé par cet échange spontané, irréfléchi... David Pujadas a été très gêné... Des Internautes se sont indignés de cet échange, et d'autres qui ne s'indignaient pas ont été soit choqués soit gênés... Comme si deux mots d'hébreu suffisaient à faire oublier le cosmopolitisme revendiqué de Cohn-Bendit et ma défense, qui me vaut par ailleurs tant d'insultes, de l'identité française. On nous rebat les oreilles avec la diversité, mais on trouve absolument insupportable la complicité juive aussi furtive soit-elle entre deux adversaires idéologiques. Ça c'est dégoûtant, ça c'est obscène... C'était tellement fortuit, non prémédité, les gens auraient pu sourire... Je fais l'éloge de l'assimilation de la culture française... L'époque est révolue où une génération e,ntioère pouvait scander "Nous sommes tous des Juifs allemands". Cette période se ferme. Nous ne sommes pas à l'abri dans les temps qui viennent d'une remontrance de la Haute autorité de l'audiovisuel pour ce genre de petite plaisanteries. C'était une blague ».

Le 28 janvier 2016, l'essayiste  Français Juif, ancien professeur de philosophie et d'histoire des idées à Polytechnique, Alain Finkielkraut a été reçu à l'Académie française qui l'a élu en 2014 à la place laissée vacante par la mort de Félicien Marceau (1913-2012).

Dans son discours de réception, Alain Finkielkraut a déclaré :
 "S’appeler Finkielkraut et être accueilli parmi vous au son du tambour, c’est à n’y pas croire... Après les années noires, l’honneur m’imposait de ne pas m’en défaire [de ce nom].
Et en ce jour, c’est aux miens que je pense. À mes grands-parents, que, comme la plupart des Juifs ashkénazes nés dans le baby-boom de l’après-guerre, je n’ai pas connus. À ce grand-père maternel qui, avec sa femme, dirigeait une entreprise de bois à Lvov, alors ville polonaise, mais qui, je l’ai appris tardivement, préférait l’étude et la fréquentation des livres sacrés. À mes parents bien sûr, qui ne sont pas là pour connaître ce bonheur : l’entrée de leur fils à l’Académie française alors que le mérite leur en revient. Non qu’ils aient éprouvé à l’égard de la France une affection sans mélange. C’est de France, et avec la complicité de l’État français, que mon père a été déporté, c’est de Beaune-la-Rolande, le 28 juin 1942, que son convoi est parti pour Auschwitz-Birkenau. Le franco-judaïsme alors a volé en éclats, les Juifs qui avaient cru reconnaître dans l’émancipation une nouvelle sortie d’Égypte, ont compris qu’ils ne pouvaient pas fuir leur condition. Pour le dire avec les mots d’Emmanuel Levinas, la radicalité de l’antisémitisme hitlérien a rappelé aux Juifs « l’irrémissibilité de leur être ». La judéité n’était plus soluble dans la francité et mes parents auraient été désolés de me voir m’assimiler à la nation en lui sacrifiant mon identité juive même si cette identité ne se traduisait plus, pour eux ni donc pour moi, par les gestes rituels de la tradition. Ce qu’ils voulaient ardemment néanmoins, c’est que j’assimile la langue, la littérature, la culture française. Et ils pouvaient, à l’époque, compter sur l’école. Ils vouaient à l’enfant unique que j’étais un amour inconditionnel mais ils ne lui ont pas vraiment laissé d’autre choix que d’être studieux et de ramener de bons bulletins. J’ai donc appris à honorer ma langue maternelle qui n’était pas la langue de ma mère (la sienne, le polonais, elle s’est bien gardée de me l’enseigner, pour que s’exerce en moi, sans partage et sans encombre, le règne du vernaculaire). J’ai appris aussi à connaître et à aimer nos classiques. Pour autant, le fait d’être français ne représentait rien de spécial à mes yeux. Comme la plupart des gens de mon âge, j’étais spontanément cosmopolite. Le monde où j’évoluais était peuplé de concepts politiques et, l’universel me tenant lieu de patrie, je tenais les lieux pour quantité négligeable. L’Histoire dont je m’entichais me faisait oublier la géographie. Comme Vladimir Jankélévitch, je me sentais libre « à l’égard des étroitesses terriennes et ancestrales ». La France s’est rappelée à mon bon souvenir quand, devenue société post-nationale, post-littéraire et post-culturelle, elle a semblé glisser doucement dans l’oubli d’elle-même. Devant ce processus inexorable, j’ai été étreint, à ma grande surprise, par ce que Simone Weil appelle dans L’Enracinement le « patriotisme de compassion », non pas donc l’amour de la grandeur ou la fierté du pacte séculaire que la France aurait noué avec la liberté du monde, mais la tendresse pour une chose belle, précieuse, fragile et périssable. J’ai découvert que j’aimais la France le jour où j’ai pris conscience qu’elle aussi était mortelle, et que son « après » n’avait rien d’attrayant.
Cet amour, j’ai essayé de l’exprimer dans plusieurs de mes livres et dans des interventions récentes. Cela me vaut d’être traité de passéiste, de réactionnaire, voire pire, et même le pire par ceux qui, débusquant sans relâche nos vieux démons, en viennent à criminaliser la nostalgie, et ne font plus guère de différence entre Pétain et de Gaulle, ou entre Pierre Gaxotte et Simone Weil. Le nationalisme, voilà l’ennemi : telle est la leçon que le nouvel esprit du temps a tirée de l’histoire, et me voici, pour ma part, accusé d’avoir trahi mon glorieux patronyme diasporique en rejoignant les rangs des gardes-frontières et des chantres de l’autochtonie. Mais tout se paie : ma trahison, murmure maintenant la rumeur, trouve à la fois son apothéose et son châtiment dans mon élection au fauteuil de Félicien Marceau. De cet auteur prolifique, Le Monde disait, en guise d’éloge funèbre, qu’il est mort oublié le mercredi 7 mars 2012, à l’âge de 98 ans. Et il ne reste, en effet, rien de lui sur le site d’information Mediapart sinon cette épitaphe : « Félicien Marceau, un ancien collaborateur devenu académicien ».
Un défenseur exalté de l’identité nationale, oublieux de ses origines vagabondes et astreint à faire l’éloge d’un collabo : il n’y a pas de hasard, pensent nos vigilants, et ils se frottent les mains, ils se lèchent les babines, ils se régalent à l’avance de cet édifiant spectacle. Les moins mal intentionnés eux-mêmes m’attendent au tournant et j’aggraverais mon cas si je décevais maintenant leur attente.
Je commencerai donc par là mon cheminement dans la vie et l’œuvre de celui à qui aujourd’hui je succède. Louis Carette, c’était son nom, est né à Cortenberg, dans le Brabant, le 16 septembre 1913. « Au commencement, écrit-il dans son autobiographie, Les Années courtes, il y eut un grand tumulte. » Ses premiers souvenirs sont des souvenirs d’épouvante : la guerre, le sac d’une ville, des incendies, des morts. « Ce n’est pas ça, l’enfance. Cela ne devrait pas être ça. C’est une aube, l’enfance, non ces clameurs, non cette peur. » La peur, donc, au lieu de l’aube, et les jours comme les nuits de Louis Carette en resteront à jamais marqués. Fils de fonctionnaire, il fait ses études au collège de la Sainte-Trinité à Louvain. Ses professeurs étaient des prêtres. L’un d’entre eux, le père Théodule, exerça sur l’élève de troisième qu’il était et sur l’écrivain qu’il allait devenir une influence décisive. Deux grands principes, en effet, structuraient tout son enseignement. Principe numéro 1 : « L’ennemi du style, c’est le cliché. Qu’est-ce que le cliché ? C’est quelque chose qui a été écrit avant nous. Il faut écrire comme personne […]. Nous étions médusés, commente Félicien Marceau. Jusque-là nous pensions que bien écrire, c’était précisément écrire comme les autres, comme les écrivains. » Principe numéro 2 : il faut faire des comparaisons sans arrêt, « parce que, si on ne fait pas une comparaison, on ne voit pas. Or, le style, c’est faire voir ». Et, en bon pédagogue, le père Théodule fait suivre d’un exemple concret son affirmation péremptoire : « J’écris : il y avait des oiseaux sur les fils du télégraphe. Vous voyez quelque chose ? Non, rien du tout. Tandis que si j’écris : il y avait des oiseaux sur les fils du télégraphe, comme des notes sur une portée de musique, là, vous voyez quelque chose. Le style, c’est l’image. »
Félicien Marceau n’oubliera jamais cette double injonction. Elle déterminera aussi bien son art littéraire que sa philosophie de la vie. Ainsi, dans Le Corps de mon ennemi, choisit-il d’ouvrir les yeux du lecteur sur le recouvrement de la réalité par sa désignation, à l’aide d’une métaphore dont le comique évocatoire eût enchanté le père Théodule : « Chaque fois qu’on pose un mot sur une chose, c’est comme un veston qu’on accroche à une patère : la patère disparaît. » Il s’agit pour l’écrivain de remédier à cette disparition en congédiant, autant que faire se peut, les syntagmes figés du langage courant. Et nul doute que son maître hétérodoxe eût apprécié dans La Terrasse de Lucrezia l’image de ces hommes qui, s’estimant très au-dessus de leur fonction, « les exercent avec condescendance, comme les tenant au bout d’une pince à sucre » ou, dans La Grande Fille, cette prise au mot rafraîchissante d’une image éculée : « Tout à leur bonheur, en étaient-ils à ne plus toucher terre ? Étaient-ils en quelque sorte en état d’apesanteur – devenus pareil à ces astronautes que l’on voit se déplacer dans leur habitacle avec des langueurs de baleine ? »
Mais j’anticipe. Après ses années de collège, Louis Carette entre à l’Université de Louvain. Et là ce jeune catholique fait ses premières armes dans ce qui est alors le seul quotidien universitaire au monde : L’Avant-garde. C’est son entrée en littérature, et c’est aussi, sous l’égide d’Emmanuel Mounier, son entrée en politique. Il préside la sous-section de la revue Esprit fondée à Louvain en 1933 et il publie, le 19 mai 1934, dans les colonnes de L’Avant-garde, un réquisitoire aux accents pré-sartriens contre la passion antisémite : « L’antisémitisme est un sentiment de petit-bourgeois. Le petit-bourgeois mal élevé qui lourdement fait ressortir “sa supériorité de race”. On comprend qu’il y tienne : c’est la seule qu’il ait et elle n’est basée que sur un préjugé. » Plus loin dans le même article, Carette enfonce le clou : « Ce préjugé, écrit-il, est un abus bien plus insupportable que l’intolérance religieuse ou politique car il vise la race. » Autrement dit, ce n’est pas de l’action ni même de l’opinion que l’antisémitisme fait un crime, c’est de l’être. Ce n’est pas la dissidence qu’il traque, c’est la naissance.
Mais cette génération née à la veille du grand carnage de 1914-1918 est, avant toute chose, pacifiste. La guerre qui éclate en Espagne en 1936 aurait pu modifier cette disposition d’esprit. Les antagonismes, en effet, sont clairs : « démocratie contre dictature, gauche contre droite, les militaires contre les civils ». Mais les gouvernements démocratiques abandonnent les républicains espagnols. Même le Front populaire en France se cantonne dans la non-intervention. De là, écrit Félicien Marceau, date « la désaffection, la méfiance, le mépris même » qui devait peu à peu entourer tous ces gouvernements. Alors que montent les périls, l’indifférence gagne. Chamberlain, Hitler, Daladier, Mussolini, le vieux monsieur et les trois caporaux de 1918 sont mis dans le même sac et le pacifisme apparaît décidément comme la seule voie.
Quand la guerre éclate, Louis Carette a vingt-sept ans et, depuis 1936, il est fonctionnaire à l’Institut national de la radiodiffusion. Mobilisé, il combat dans l’armée belge. Celle-ci est rapidement mise en déroute. Carette se replie avec son régiment en France. Après la reddition, il reprend ses activités sur le conseil de son ministre de tutelle. Mais, entretemps, l’I.N.R. a été rebaptisé Radio Bruxelles, et placé sous le contrôle direct de l’occupant. Il devient le chef de la section des actualités. En mars 1942, de retour d’un voyage en Italie, il trouve l’atmosphère alourdie : « Bien que l’Union soviétique et les États-Unis fussent entrés dans la guerre, l’Allemagne était partout triomphante. L’occupation partout se durcissait. Des attentats avaient eu lieu, suivis de menaces de représailles collectives. Je crois que c’est un peu plus tard seulement que commencèrent à se répandre des informations sur les camps d’extermination. Mais, à ce moment déjà, les mesures de plus en plus graves prises contre les Juifs en faisaient prévoir de pires. Si révoltantes qu’elles fussent, d’autres mesures allemandes pouvaient encore appartenir à la dure logique d’un ennemi occupant. Les mesures contre les Juifs, pour moi, c’était tout ensemble l’horreur et la démence. Je puis concevoir la dureté. Je suis fermé à la démence. Je résolus de donner ma démission. » Et ce geste ne lui est pas facile. Une autre morale objecte en lui à son sursaut moral : la morale de groupe. Deux hontes se disputent alors son âme : la honte, en restant, de collaborer avec un pouvoir criminel ; la honte, en prenant congé, de laisser tomber ses collègues et de manquer ainsi aux lois non écrites de la camaraderie, cette camaraderie où, dit-il dans Les Années courtes, l’expérience lui a appris à reconnaître « le huitième péché capital et le plus sot, le plus lâche. On ne compte pas les gestes niais, les articles imbéciles, les manifestes saugrenus qui ont été faits, écrits ou signés “pour les copains” ou pour ne pas mériter ce regard d’une seconde à l’autre devenu froid ». Il y a, dans ces quelques lignes, l’esquisse d’une phénoménologie de la banalité du mal.
S’extirpant de la glu de la camaraderie, Carette quitte donc la radio le 15 mai 1942. Il fonde sa propre maison d’édition, où il publie notamment le grand dramaturge Michel de Ghelderode, mais il ne choisit pas pour autant la voie de la Résistance. À la Libération, il apprend que la police le recherche, il fuit donc vers la France, en compagnie de sa femme, avec pour seul bien une valise et son Balzac dans l’édition de la Pléiade. En janvier 1946, il est jugé par contumace et condamné à quinze ans de travaux forcés par le conseil de guerre de Bruxelles qui, sur trois cents émissions, a retenu cinq textes à sa charge : deux chroniques sur les officiers belges restés en France, une interview d’un prisonnier de guerre revenant d’Allemagne, un reportage sur le bombardement de Liège et une actualité sur les ouvriers volontaires pour le Reich. Ces émissions ne sont pas neutres. Comme le dit l’historienne belge Céline Rase dans la thèse qu’elle vient de soutenir à l’université de Namur : « Les sujets sont anglés de façon à être favorables à l’occupant. » Cela ne suffit pas à faire de Carette un fanatique de la collaboration. Ainsi, en tout cas, en ont jugé le général de Gaulle qui, au vu de son dossier, lui a accordé la nationalité française en 1959 et Maurice Schumann, la voix de Radio Londres qui, en 1975, a parrainé sa candidature à l’Académie française.
La condamnation à quinze ans de travaux forcés assortie de l’interdiction à perpétuité de publier tout article et tout livre est donc exorbitante. Reste ce fait incontournable : Louis Carette a choisi de travailler dans une radio dirigée par les Allemands alors que personne ne l’y obligeait et qu’il était à l’abri du besoin. Pourquoi ? La réponse à cette question se trouve dans son roman Les Pacifiques, écrit en 1943 et resté inédit jusqu’à sa publication en 2011 aux Éditions de Fallois. L’action se déroule à la veille du grand orage, et les personnages, impuissants, voient « la paix glisser dans le néant avec un sourire navré ». Ils ne sont pas révulsés par Mein Kampf, l’Anschluss, le dépeçage de la Tchécoslovaquie et la Nuit de cristal, mais par « la guerre immonde qui suscite tout ce qu’il y a d’immonde dans le cœur déjà si immonde des braillards. » Et quand la défaite est consommée, lit-on à la dernière page du roman, l’intelligence est de sauver les meubles.
L’ennemi des « pacifiques », ce n’est pas l’ennemi, ce sont, dans tous les camps, les gens qui rêvent d’en découdre. Et ces pacifiques sont d’autant moins enclins à résister qu’ils croient revivre une réédition de 1914, c’est-à-dire « d’un mécanisme narquois déclenché par mégarde et qui échappait aux hommes ». Un homme épouvanté en vaut deux : c’est fort de ce principe que Louis Carette choisit le pacifisme et s’y tient. L’histoire, en l’occurrence, n’est pas pour lui maîtresse de vie mais maîtresse d’erreur. L’expérience sur laquelle il s’appuie l’aveugle au lieu de l’éclairer. Le passé qui l’obsède lui dérobe l’effroyable nouveauté de l’événement qu’il est en train de vivre. Il oublie, à force de mémoire, que, comme l’écrit Valéry, le présent, c’est ce qui ne s’est jamais présenté jusque-là. Bref, il ne voit pas la discordance des temps et ceux qui, soixante-dix ans après, reprennent à leur compte dans leur nécrologie le jugement du conseil de guerre de Bruxelles, commettent un contresens analogue. Leur référence à eux, c’est Hitler, Maurras et la Deuxième Guerre mondiale. Ils jugent tout à cette aune, ils ne voient pas que depuis la conférence de Durban, organisée par les Nations unies en septembre 2001, l’antisémitisme parle la langue immaculée de l’antiracisme. Et, dès lors que les Juifs ne sont plus en butte au fascisme ou à la réaction, mais doivent répondre du comportement d’Israël, ils minimisent leurs tourments ou les abandonnent carrément à leur sort en tant que complices d’une politique criminelle. Leur invocation constante des heures les plus sombres de notre histoire ne protège pas les Karfunkelstein d’aujourd’hui contre la haine : elle les y expose.
Aux ravages de l’analogie, s’ajoutent les méfaits de la simplification. Plus le temps passe, plus ce que cette époque avait d’incertain et de quotidien devient inintelligible. Rien ne reste de la zone grise, la mémoire dissipe le brouillard dans lequel vivaient les hommes, le roman national qui aime la clarté en toutes choses ne retient que les héros et les salauds, les chevaliers blancs et les âmes noires. On met au pinacle le nom de Primo Levi, mais c’est Quentin Tarantino qui mène le jeu, c’est sur le modèle d’Inglorious Basterds que tout un chacun se fait son film. Je ne me sens pas représenté mais trahi et même menacé par les justiciers présomptueux qui peuplent la scène intellectuelle. Ce qui ne veut pas dire, bien sûr, que tout jugement moral relève de la bêtise et de la présomption. Pourquoi comprendre sinon pour éviter les pièges de l’anachronisme et pour juger en connaissance de cause ? Ainsi, ce ne serait pas un progrès mais une défaite de la pensée que de laisser sans jugement l’inébranlable solidarité des perdants de l’histoire dans les années qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale. Au lieu de prendre la mesure de la catastrophe européenne, un certain nombre d’écrivains talentueux, regroupés autour des revues La Table ronde ou La Parisienne, firent flèche de tout bois contre ce qu’ils vivaient comme l’arrogance insupportable des triomphateurs. Sans se laisser entamer le moins du monde par la découverte de l’ampleur des crimes nazis, ils revendiquèrent pour eux la qualité de parias, de proscrits, de persécutés et la critique du résistancialisme leur tint lieu d’inventaire. Ils reconnaissaient que l’Occupation avait été une époque pénible, mais c’étaient les excès de la Libération qui constituaient pour eux le grand traumatisme. Félicien Marceau a toujours su préserver sa singularité. Reste qu’il faisait partie de cette société littéraire qui s’était placée sans état d’âme sous le parrainage des deux superchampions de l’impénitence : Jacques Chardonne et Paul Morand. Je suis donc fondé à penser avec regret que, pour l’essentiel, il en partageait l’humeur.
Voilà. J’ai tâché d’honorer sans faux-fuyant le rendez-vous qui m’avait été instamment fixé avec le passé de mon prédécesseur. Je peux donc aborder maintenant son présent, c’est-à-dire l’œuvre qu’il nous laisse.
Qui, il ? Félicien Marceau. Louis Carette avait à son actif un essai et trois romans. Mais arrivé en France, il a voulu, avant même de reprendre la plume, tourner la page. Il s’est donc doté d’un nouveau nom pour une nouvelle naissance et ce nom n’est évidemment pas choisi au hasard : il se lit comme une promesse de gaieté et d’insouciance après les sombres temps de la politique totale. Promesse tenue pour notre bonheur dans des romans comme Les Passions partagées ou Un oiseau dans le ciel. Mais la littérature prend un malin plaisir à contrarier les pulsions généralisantes, même celles des écrivains. Si tout est drôle ou cocasse chez Félicien Marceau, tout n’est pas délicieux, tout n’a pas le charme souriant de la légèreté, Chair et cuir, son chef-d’œuvre, est un livre grinçant et un voyage en eaux profondes. Lisons la première page :
« IL SE RÉVEILLA FRAIS ET DISPOS. Voilà d’où je suis parti. Voilà la brèche par où tout a passé. Tout – jusqu’au drame – et le reste. La phrase clef. La phrase qui m’a permis de voir clair. De déceler l’imposture. Sans elle, je serais encore là, je ne sais où, comme un imbécile. Exclu, rejeté, seul enfin. Seul et perplexe, seul et désespéré devant un monde pour moi clos comme un œuf. À ne rien comprendre. À croire que. Alors que la réalité est que. Frais et dispos. ‘‘Le lendemain, je me suis réveillé frais et dispos.’’ Partout. Les gens qui vous parlent, les gens dans le métro, les journaux. COMME SI TOUT LE MONDE SE RÉVEILLAIT FRAIS ET DISPOS. Comme si c’était une chose fréquente, normale, naturelle. N’est-ce pas ? Parce qu’enfin une phrase qu’on rencontre si souvent, on est bien forcé de penser qu’elle n’évoque rien d’exceptionnel, rien de curieux. Bon. »
Magis, le narrateur et le héros de l’histoire, fait, un jour, cet étrange constat : la vie ne ressemble pas au discours généralement tenu sur elle. Entre les mots proférés et les choses vécues, il y a un abîme dont personne ne paraît s’apercevoir. Car les hommes prennent pour l’être vrai le système formé par la rumeur, les préjugés, les lieux communs, les expressions toutes faites qui composent l’esprit du temps. Cartésiens et fiers de l’être, ils ont le cogito pour credo. « Je pense, donc je suis » disent-ils alors que, le plus souvent, au lieu de penser, ils suivent. Ils se veulent indépendants de la société. Mais cet individualisme est une chimère. La société ne leur est pas extérieure, elle leur colle à la peau. Dès qu’ils ouvrent la bouche, c’est elle qui parle. Ne s’étant jamais réveillé que l’haleine chargée et la bouche pâteuse, Magis a fini par comprendre que quelque chose ne tournait pas rond dans la langue. Au lieu de l’exactitude attendue, il y a vu à l’œuvre ce que Heidegger appelle la dictature du On : « Nous nous réjouissons comme on se réjouit ; nous lisons, nous voyons et nous jugeons de la littérature et de l’art comme on voit et juge ; plus encore nous nous séparons de la masse comme on s’en sépare. Nous nous indignons de ce dont on s’indigne. »
Les démocrates, les modernes que nous sommes, prétendent n’obéir qu’au commandement de leur propre raison, mais ils se soumettent en réalité aux décrets de l’opinion commune. Le bon sens apparaissant comme la chose du monde la mieux partagée, on se défie des supériorités individuelles, on refuse de se laisser intimider par les personnalités éminentes, mais du On lui-même, chacun est la victime consentante. Comme l’a montré Tocqueville, nous sommes, en tant que citoyens libres et égaux, les sujets dociles du pouvoir social.
Pourquoi citer ici Tocqueville et Heidegger ? Parce que si l’on veut comprendre la portée de Chair et cuir, il faut arracher ce roman à la gangue de la psychologie. Comme La Nausée ou L’Étranger, Chair et cuir explore les structures ontologiques de l’existence. Références écrasantes, dira-t-on. Non. Ce roman a ceci de Félicien qu’il est malicieux. La tournure populaire du style adopté donne lieu à des trouvailles surprenantes et toujours amusantes. Mais, comme l’a écrit profondément Chesterton, amusant n’est pas le contraire de sérieux, « amusant est le contraire de pas amusant et rien d’autre ».
Dans sa vie comme dans le récit qu’il en tire, Magis a donc décidé de rompre avec le système. Il ne se laissera plus dicter son identité par le babil du monde. Il ne fera plus entrer de force le vrai dans le carcan – ou dans le cocon – du vraisemblable. Il sortira, pour vivre et pour raconter sa vie, de l’œuf douillet de la doxa. Il brûlera ses vaisseaux sans égard pour le qu’en-dira-t-on. Faute de modèle qu’il pourrait suivre, Magis dispose, avant de se lancer dans cette téméraire entreprise, d’un parfait contre-exemple : les Mémoires d’Edgar Champion, son ancien condisciple. Cet écrivain, au faîte de la gloire, a pris en apparence le risque de tout dire. Et, de fait, il révèle des choses qu’en général on passe sous silence : qu’il était sournois, menteur ; que, dès l’âge de douze ans, il n’était plus à tenir, qu’il se touchait, qu’il volait le linge de sa tante pour s’exciter dessus. Un homme se penche sur son passif, comme il l’écrit lui-même. Sauf qu’il tait l’essentiel. Et l’essentiel, la grande affaire, ce n’est pas la sexualité, comme le veut le système, qui a déjà absorbé Freud, l’essentiel, c’est – incroyable mais vrai – l’essence.
« C’était son vice, à ce garçon, sa manie, son plaisir. Il était toujours fourré dans les garages, à renifler les bidons. Il se mettait dans un coin, le nez sur un bidon, et il ne bougeait plus, en extase, tout pâle, les narines pincées. Il la buvait même, l’essence. Il prenait les bouchons pour les lécher. Il ne s’en cachait pas, d’ailleurs.
– Il n’y a rien de plus bon, disait-il. »
Mais ce penchant, malgré sa promesse de sincérité absolue, le grand écrivain l’a prudemment retiré de la liste de ses anomalies. Il s’est dégonflé. Car l’essence, à la différence des culottes, ne figurait pas dans la table des dérèglements homologués par le système. Et Champion, qui songeait à sa carrière, a eu peur que cet hapax ne lui ferme les portes de l’Académie française. Alors, au moment de passer aux aveux, il s’est replié sur le bon vieil inavouable de la tradition. Conclusion de Magis, martelée plusieurs fois dans le roman : « La littérature n’avance que grâce aux livres dont l’auteur accepte qu’on se foute de lui. » Ce qui rappelle cette confidence de l’écrivain Crémone, au début des Pacifiques : « Je ne reculerais pas devant ces petites vérités honteuses, mesquines, qui font la grandeur d’un livre. Ce que j’appellerais les vérités-Dostoïevski. Mais malgré soi, on pense à ses amis, on se préoccupe de sa figure. » Magis n’a pas cette préoccupation. Il raconte non son obsession de la sexualité, mais le mal de chien qu’il a eu à, selon son expression, « perdre sa fleur ». Bref, il descend de l’estrade : « Sur une estrade, tout ce qu’on fait, ce n’est pas du mensonge, si on veut, mais ce n’est pas tout à fait la vérité, on se guinde, on fait le brave, l’avantageux, le bonnasse, on rigole, sans savoir de quoi. » Magis a pris la décision de vivre et d’écrire à sa hauteur.
« Quand on vit, il n’arrive rien, constatait Roquentin dans La Nausée. Les décors changent, les gens entrent et sortent, voilà tout. Il n’y a jamais de commencements, les jours s’ajoutent aux jours, sans rime ni raison, c’est une addition interminable et monotone. » Magis est un autre Roquentin : au lieu de mettre sa vie en mots pour en faire une aventure, il s’efforce, par le récit, de la soustraire au grand mensonge narratif des romans et des biographies traditionnelles. Allant jusqu’à abandonner les pourquoi et les comment bien machinés les uns dans les autres du principe de raison, il prend la vie comme elle est, avant que le système qui veille sur notre humanité ne se mêle de la faire tenir droit : un flot, un abandon, une pente. Une vie où les choses se mettent comme ça et où rien ne surnage.
Mais comme personne n’est parfait, Magis n’arrive pas à se déprendre de toutes les raisons et de tous les liens. Il s’est marié. Bientôt, la femme qu’il a très vite cessé d’aimer le trompe. Cette tromperie l’affecte, car à défaut d’amour, il reste relié aux autres – c’est sa vérité-Dostoïevski – par l’amour-propre. Il ne supporte pas d’être exclu, rejeté, méprisé. Alors qu’il était plongé dans une bienheureuse indifférence, il remonte à la surface, il tue sa femme et se débrouille pour faire condamner l’amant de celle-ci à sa place. Ce Dugommier a le système contre lui. Il prend vingt ans. Magis reste donc seul avec sa fille. Rousseauiste à sa manière, il veut par son éducation susciter un être qui ne doive rien au système. Il lui apprend donc à ne jamais censurer ses sentiments. Résultat : quand sa grand-mère lui rend visite, Marthe l’accueille par ces mots : « Papa, il dit toujours que tu nous emmerdes à venir comme ça. » Et quand la vieille dame éclate en sanglots : « Tu pleures, grande vache ! » Magis fait donc le vide, il s’affranchit de tous les liens humains, et voici les derniers mots du vide : « Il reste Marthe. Il reste nous deux, notre petite vie, notre petite planète. Qui ne cesse de s’éloigner. »
Ainsi l’homme qui met au jour le vice du système se révèle bien plus vicieux que celui-ci. Il finit par être libre, Magis, mais sa liberté a quelque chose de répugnant. Il n’est pas le preux chevalier de l’autonomie radicale, il est son triste sire. L’estrade ou le souterrain : au bout du compte, aucune option n’est satisfaisante. La thèse de Magis ne fait pas de Chair et cuir un roman à thèse. Devant l’affront infligé à sa pauvre grand-mère par une petite fille manipulée, on en vient même à se dire que l’hypocrisie a du bon, et que les formules convenues ne sont pas une aliénation détestable, mais une inhibition salutaire : elles n’incarcèrent pas les hommes, elles civilisent la société. Magis avait su nous enrôler dans son combat contre les poncifs et les clichés qui dérobent la vie à elle-même. Mais ce que son combat avait lui-même de systématique apparaît au moment de le quitter. Car sa pédagogie est un hommage involontaire aux protocoles de la civilité, aux lieux communs de la politesse ordinaire.
Félicien Marceau appartient à cette période bénie de notre histoire littéraire, où les frontières entre les genres n’étaient pas encore étanches. Les auteurs les plus doués circulaient librement d’une forme à l’autre et savaient être, avec un égal bonheur, romanciers, essayistes, dramaturges. L’œuf, écrit « en deux temps, trois mouvements », est ainsi la version théâtrale de Chair et cuir, et ce qui valut à cette pièce un succès mondial, c’est l’audace de sa composition autant que sa force comique et l’universalité de son propos. Marceau, qu’on classe paresseusement parmi les auteurs de boulevard, n’a pas usé pour nouer son intrigue de recettes éculées ; comme le dit Charles Dantzig dans son livre d’entretiens avec Félicien Marceau L’imagination est une science exacte, il a inventé une nouvelle formule théâtrale : la pièce écrite à la première personne. Le personnage principal raconte sa vie, et convoque les autres personnages pour les besoins des épisodes dont il veut nous faire part, se mêlant parfois à eux, puis revenant sur le devant de la scène pour raconter la suite. Dans L’œuf, comme un peu plus tard dans La Bonne Soupe, le coup de génie de Marceau consiste à transférer sur les planches un procédé tout naturel dans le roman : c’est le romancier en lui qui élargit le champ des possibles du théâtre.
Mais si la forme varie, la pensée de l’écrivain se caractérise par la constance de son questionnement. La virtuosité chez lui va de pair avec l’opiniâtreté. « Tous mes livres, écrit-il en 1994, sont une longue offensive contre ce que dans L’œuf j’ai appelé le Système, c’est-à-dire le signalement qu’on nous donne de la vie et des hommes. Ces lieux communs sont plus dangereux que le mensonge parce qu’ils ont un fond de vérité mais qu’ils deviennent mensonge lorsqu’on en fait une vérité absolue. » Et cette offensive lui paraît d’autant plus nécessaire, d’autant plus urgente même, qu’avec le règne des écrans, le Système est aujourd’hui au faîte de sa puissance : « Dans votre signalement de l’homme, mon cher, dit l’un de ses personnages, n’oubliez pas la télévision. Qui, tous les soirs, sur nos querelles, sur nos angoisses, vient étendre ses maux, ses images, son ronron. Comme une nappe. Bien tirée. Sans un pli. »
Mais peut-on échapper au système autrement que ne le fait Émile Magis ? Peut-on sortir de l’œuf sans devenir un cloporte ? Oui, répond Félicien Marceau, et dans deux essais écrits à trente ans de distance, il prend l’exemple de Casanova. L’aventurier vénitien déploie, tout au long de sa vie, une insolente et insatiable liberté. Mais s’il refuse de se laisser corseter par le principe de raison, ce n’est pas pour végéter béatement dans son magma. Loin de confondre la liberté avec l’indifférence, Casanova « est foncièrement un ami des femmes, entre les femmes et lui, il y a constamment connivence ». Il est donc l’anti-Magis. Et il est aussi, comme le montre magistralement Marceau, l’anti-Don Juan : « Que cherche Don Juan ? Non le plaisir mais la victoire. Sa vie est un perpétuel défi. Il a besoin d’un ennemi à vaincre, d’un obstacle à surmonter. Casanova, lui, cultive l’occasion et il est prompt à la saisir. » Il n’est pas l’homme du défi, mais l’homme de la disponibilité : dans le plaisir il ne cherche rien d’autre que le plaisir. La transgression restant dans un rapport de dépendance à l’égard de la loi, il s’affranchit simultanément de l’une et de l’autre. Jamais il n’éprouve le besoin de se poser en s’opposant : c’est un voluptueux, ce n’est pas un adversaire. Il choisit l’hédonisme, non l’héroïsme. Pour le dire d’un mot, Casanova ne met pas le système en question, il le met entre parenthèses. La liberté dont il fait preuve est « une liberté limitée à l’acte et que n’escorte aucune doctrine ».
On retrouve cette grâce chez certains personnages de Marceau comme Nicolas de Saint-Damien, le héros d’Un oiseau dans le ciel. Cet homme comblé est aimé de son épouse, de ses six belles-sœurs, de ses beaux-parents, et il coule des jours tranquilles dans l’hôtel familial de la rue Barbet-de-Jouy. Mais ce cocon l’étouffe. Alors, un jour, sans prévenir, il s’en va. « Il a filé comme un bas. Il s’est taillé comme un crayon ; dit Maïté, la meilleure amie de sa grand-mère. » De l’Angleterre à la Grèce, Nicolas de Saint-Damien affronte mille péripéties. Et voici, en six répliques, la morale de l’histoire :
« – D’abord comment va-t-il ?
– Il va très bien.
– Il est heureux ?
– Il est libre.
– C’est différent ?
– C’est l’étage au-dessus. »
Et puis surtout, il y a Marie-Jeanne, l’héroïne de Bergère légère. Quand nous faisons sa connaissance, c’est une grande fille de douze ou treize ans, charmante avec ses cheveux bruns coupés courts, ses pommettes rondes, ses yeux d’un bleu très foncé, son air insolent. Cet air, elle le conserve en grandissant. Marie-Jeanne n’est pas timide et peu lui importe le qu’en-dira-t-on. Elle aime « décontenancer, inquiéter, déranger ce calme où s’assoupissent les gens ». Sa vie hors des sentiers battus la conduit, avec sa bande, dans le village d’Etichove. Elle y rencontre, dans des circonstances qu’il n’est pas nécessaire ici de relater, le petit Boussais. Ils tombent amoureux. Ils vivent, sans savoir rien du lendemain, rattachés à rien, libres enfin. Mais lui doit faire son service militaire. Il pourrait ne pas se rendre à la convocation, il résiste à cette tentation car il ne sera jamais un réfractaire, un déserteur, un hors-la-loi. « Je suis un officiel, moi. Je le resterai malgré tout ce que tu as tenté de faire », dit-il à Marie-Jeanne, et n’étant pas à la hauteur de sa légèreté, il la perd.
« L’imagination est une science exacte », aime à dire Félicien Marceau. Mais il n’a pas imaginé Marie-Jeanne. Il ne l’a pas inventée. Il l’a rencontrée, comme il le raconte dans Les Années courtes, vers 1935. Elle était communiste, et c’était plus qu’une conviction, c’était un mode d’être et d’agir. Ce qui ne les empêchait pas, elle et lui, de fréquenter, le soir venu, des cafés obscurs et d’étranges boîtes de nuit. « Nous vivons, disait-elle, un moment de grâce. » Lorsque Louis Carette reçoit sa convocation militaire, Marie-Jeanne lui dit : « Nous pourrions partir, passer à l’étranger. » Il ne peut s’y résoudre. Le jour dit, Marie-Jeanne le conduit à la caserne et tout rentre dans l’ordre. Le petit Boussais, autrement dit, c’est Félicien Marceau. Et je me demande, à relire Bergère légère, et tous ses livres après Les Années courtes, si son amour éperdu de la liberté ne tient pas au fait qu’au moment crucial, il lui a préféré l’obéissance. Il me semble que cette œuvre, qui aurait pu faire sienne la maxime de Talleyrand – « ne pas élever d’obstacle entre l’occasion et moi » –, est toute entière habitée par la nostalgie de Marie-Jeanne.
J’en ai presque terminé et je m’aperçois qu’il manque à cet éloge la belle adaptation pour Giorgio Strehler, metteur en scène magique, de La Trilogie de la villégiature de Goldoni. Il manque Balzac et son monde, la somme érudite et affectueuse consacrée par Marceau à l’auteur qui l’a accompagné sa vie durant. Manquent aussi des romans aussi essentiels que Creezy ou l’histoire de ce fils de famille noceur et désœuvré qui devient L’homme du roi et que – démenti cinglant à la sagesse du Système – le pouvoir ne corrompt pas mais élève. J’aurais dû en outre faire halte à Capri, petite île et, plus généralement, faire un sort à l’Italie indocile, devenue au fil du temps la deuxième patrie de cœur de Félicien Marceau. Je dirai pour ma défense que je n’ai pas voulu être exhaustif. J’ai découvert une œuvre que, je l’avoue, je connaissais à peine, et Chair et cuir, un roman qui fait désormais partie de ma bibliothèque idéale, m’en a fourni la clé.
Arrivé au terme de ce périple, j’ai les mots qu’il faut pour dire exactement ce qui me gêne et même me scandalise dans la mémoire dont Félicien Marceau fait aujourd’hui les frais. Cette mémoire n’est pas celle dont je me sens dépositaire. C’est la mémoire devenue doxa, c’est la mémoire moutonnière, c’est la mémoire dogmatique et automatique des poses avantageuses, c’est la mémoire de l’estrade, c’est la mémoire revue, corrigée et recrachée par le Système. Ses adeptes si nombreux et si bruyants ne méditent pas la catastrophe, ils récitent leur catéchisme. Ils s’indignent de ce dont on s’indigne, ils se souviennent comme on se souvient.
La morale de toute cette affaire, ce n’est certes pas que le temps est venu de tourner la page et d’enterrer le devoir de mémoire, mais qu’il faut impérativement sortir celui-ci de « l’œuf » où il a pris ses quartiers pour lui rendre sa dignité et sa vérité perdues".

Historien et éditeur, Pierre Nora lui a répondu :
"Il y a tout à parier que ce jour restera marqué d’une croix blanche dans les annales de votre vie. Non à cause de l’émotion que nous avons tous connue en descendant cet escalier, sanglés pour la première fois dans notre costume, au son des tambours et sous les sabres de la Garde républicaine. Non. Pour une raison particulière et qui n’appartient qu’à vous : pendant une heure, vous allez devoir m’écouter sans m’interrompre !
Je pourrais dire sur vous des horreurs, des erreurs. Et vous, dont l’image est associée à votre émission « Répliques » ; vous que notre ami Milan Kundera définissait un jour comme « l’homme qui ne sait pas ne pas réagir », vous devriez, vous l’intranquille, demeurer sans réplique et sans réaction.
Rassurez-vous, je n’abuserai pas du privilège momentané que me confère la mission dont m’a chargé notre Secrétaire perpétuel de vous recevoir parmi nous. Je commencerai même par évoquer quelques-uns des moments saillants d’une relation qui date maintenant de trente-cinq ans, des débuts de la revue Le Débat, à laquelle vous avez contribué par de nombreux et importants articles. Et qui émergent aussi de la sympathie que m’inspire votre personne dont me touche toujours l’émotivité désarmante. Et puis, contrairement à votre image publique de prophète tourmenté et brûlé d’une flamme intérieure, vous êtes, quand vous ne vous sentez pas menacé, d’un naturel gai, drôle, d’une éternelle juvénilité, spontanément porté vers les autres, un amateur de foot et de bonne blague. Pour s’en convaincre, il suffit de se reporter à vos tout premiers livres Ralentir : mots-valises ! et Petit Fictionnaire illustré dont je ne résiste pas, en ce cénacle d’hommes de lettres, au plaisir de citer, dès la lettre « a », la manière dont vous les définissez : « aigrivains ». Comme s’il y avait deux hommes en vous, et qu’en délicatesse avec votre temps, vous ne vous en accommodiez, somme toute, pas trop mal.

Notre amitié, cependant, je la qualifierais volontiers de proximité distante. Séparés que nous sommes, dirais-je, par tout ce qui nous rapproche et nous réunit : une sensibilité attentive au contemporain, un judaïsme de génération et d’enracinement décalé, un souci de l’école et de la transmission, un rapport intense à la France, à sa culture, à sa langue, à son histoire.
Je n’en prendrai pour exemple que la discussion que nous avons eue encore récemment dans Le Débat à propos du livre qui a tant contribué à votre exposition médiatique actuelle, que dis-je, votre omniprésence, L’Identité malheureuse. D’accord avec vous sur le constat – la désintégration de l’ensemble national, historique et social et même sur le naufrage d’une culture dans laquelle nous avons tous les deux grandi – j’exprimai mon désaccord sur les causes de cette décomposition. Vous aviez tendance à en faire porter la responsabilité principale sur l’immigration et à réduire le phénomène à la confrontation avec l’Islam. À mon sens, le mal vient de plus loin, de la transformation douloureuse d’un type de nation à un autre que tout mon travail d’historien a cherché à analyser. Ses causes sont multiples et l’immigration me paraît avoir joué surtout un rôle d’accélérateur, de révélateur et de bouc émissaire. En un sens, je suis, en historien, encore plus pessimiste que vous. L’identité nationale, vous disais-je, serait peut-être aussi malheureuse s’il n’y avait pas un seul immigré, car le problème principal de la France ne me paraissait pas la puissance de l’Islam, mais la faiblesse de la République. Peut-être les événements de cette dernière année sont-ils en train de me donner tort.
Ce sont cependant deux autres souvenirs du tout début de nos relations que je voudrais rappeler. D’abord parce qu’ils permettent d’évoquer deux éminents confrères disparus qui nous sont chers. Parce qu’ils éclairent aussi, chacun, des traits importants de votre personnalité.
Le premier est lié au cardinal Lustiger, qui n’était encore, à l’époque, qu’archevêque de Paris et dont Le Débat avait publié un de ses tout premiers entretiens, extraordinaire, traduit d’un quotidien israélien, sur les rapports du christianisme et du judaïsme et les conditions de sa conversion, pendant la guerre, à quatorze ans. Pour lui exprimer ma gratitude, j’avais, sur sa demande, réuni autour de lui une douzaine d’amis personnels, de Jacques Le Goff à Régis Debray, alors chargé de mission à l’Élysée. C’est d’ailleurs à cette occasion que j’ai fait la connaissance de Jean-Luc Marion, notre confrère. Mais c’est entre vous, Alain Finkielkraut et monseigneur Lustiger, que j’ai senti s’établir une immédiate connivence. Était-elle due à vos origines polonaises, une Pologne alors en plein Solidarnosc où Lustiger se refusait, malgré sa sympathie pour le mouvement, à aller apporter son encouragement parce que le pays, dans son souvenir, restait marqué par l’antisémitisme d’avant-guerre ? Était-elle due, cette connivence, à une commune immigration familiale des années trente ? À vos familles, toutes les deux si profondément marquées par la Shoah, sa mère pour Jean-Marie Lustiger, vos grands-parents maternels et votre père, miraculeusement revenu, lui, de sa déportation à Auschwitz ? Un même souci d’Israël, alors malencontreusement engagé dans la guerre du Liban et que Lustiger nous racontait avoir arpenté à pied du haut en bas ? Ou simplement cette empathie qui portait, selon votre formule : « le croyant, qui sait qu’il croit » vers « l’athée qui croit qu’il sait » ? Toujours est-il que cette rencontre a été, paraît-il, à l’origine d’un échange amical et constamment entretenu.
L’autre souvenir va chez vous beaucoup plus loin. Dans ces mêmes années, François Furet, alors président de l’École des hautes études en sciences sociales, vous avait proposé, à la suite de votre séjour à Berkeley et de la publication du Juif imaginaire, de vous ouvrir les Hautes Études, à condition que vous vous lanciez dans une étude sérieuse soit sur l’Amérique, soit sur Israël. Mais votre tempérament n’était pas d’un spécialiste, ni même, pour l’agrégé de lettres modernes que vous étiez, la recherche en université, qui vous paraissait un enfermement. Votre choix, original à l’époque et neuf pour un intellectuel à vocation essayiste, c’était les médias, c’était la radio. Il vous paraissait qu’il y avait un espace public à ne pas abandonner aux politiques et aux seuls journalistes, une vie des idées à laquelle les médias en plein essor offraient un débouché. La radio particulièrement. Vous y avez merveilleusement réussi avec cette émission du samedi matin sur France Culture qui vient, longévité exceptionnelle, de célébrer son trentième anniversaire. Espace libre de réflexion, conversation au sens le plus noble du terme, celle qu’a si bien analysée notre ami Marc Fumaroli ; et dont vous avez tiré quatre anthologies sur vos domaines de réflexion privilégiés : la littérature, l’école, la France, l’écriture de l’extermination.
Votre boulimie langagière s’est quand même doublée d’un enseignement pendant près de vingt ans, mais d’un enseignement très spécial et généraliste, la philosophie à l’École polytechnique. Je me souviens quand Bernard Pivot a cessé « Apostrophes » et que des noms circulaient de successeurs (je ne dis pas de remplaçants – impossible ! –mais de successeurs), d’avoir été de ceux qui vous poussaient. Votre refus catégorique m’a frappé : « Radio, si, télé, no ». La télévision, m’avez-vous dit, vous obligerait à être un personnage, la radio vous laissait être vous-même. Et pourtant, quel personnage télévisuel vous êtes devenu ! Survolté, convulsif, habité d’une gestuelle, disons, bien identifiable. Mais la télévision avait, alors, pris pour vous une autre fonction : celle de vous défendre d’une accusation caricaturale, une possibilité de faire appel. Bien du temps avait passé, bien des choses dont nous allons dans un instant parler.

Vous vous définissez comme philosophe, philosophe et écrivain. Philosophe d’un genre cependant très particulier, non professionnel. Vous partagez avec votre génération des vingt ans en 1968 ce mouvement qui consiste, dans le sillage de Michel Foucault, à détourner la philosophie vers des thèmes qui n’étaient pas les siens dans le discours classique et universitaire pour montrer la pertinence des analyses philosophiques sur des objets d’actualité, traditionnellement plutôt réservés aux sociologues ou aux historiens. Et du même coup, vous devenez l’homme de la pensée avec et de la pensée contre.
Cette manière apparaît dès votre premier livre, écrit en collaboration avec Pascal Bruckner. « Il m’a débloqué, dites-vous, sans lui je n’aurais peut-être jamais écrit. » Entre vous deux, jeunes, beaux, précoces et talentueux, c’est le coup de foudre. Pascal Bruckner a d’ailleurs consacré quelques années après à votre amitié fusionnelle de l’époque un roman, Qui de nous deux inventa l’autre ? qu’il a d’ailleurs plus tard supprimé de sa bibliographie ; mais surtout, dans son récit d’apprentissage et de formation, Un bon fils, paru l’année dernière, il vous a consacré un portrait magnifique de justesse et de générosité fraternelle. Votre duo d’amour intellectuel a précisément accouché d’un livre sur l’amour, Le Nouveau Désordre amoureux. C’est une réaction contre l’aspect libertaire de la libération sexuelle de 1968, ce « nouvel Empire du génital » ; et, déjà, une véhémente dénonciation du faux progressisme idéologique qui l’inspire. « Sous couleur de libérer le désir de l’obscurantisme amoureux, dites-vous, on renfloue, en lui conférant une légitimité nouvelle, la vieille haine virile du féminin. »
L’amour, c’est le premier thème de votre œuvre, et peut-être le principal, comme celui de votre vie. Vous lui consacrez un nouveau livre en 1984, La Sagesse de l’amour, dédié à celle qui allait l’année suivante devenir votre épouse et la mère de votre fils Thomas, Sylvie Topaloff, qui sut être votre amour dans les bons jours et, dans les moins bons, votre armure. Un livre étrange et complexe, à l’enseigne d’Emmanuel Levinas, où s’entrecroisent deux thèmes d’inspiration différente : le lien, d’ordre éthique, que Levinas établit entre l’éros et la confrontation à l’autre, à la présence et au visage de l’autre, où il voyait l’identité de l’être-au-monde. Et une réflexion personnelle dont Levinas n’est que la médiation, sur l’Autre comme image de l’altérité, grand thème de l’époque où l’Autre apparaît sous la figure de l’étranger, du fou, de l’exclu, du juif, du colonisé et même de l’autre en nous.
Et ce thème inspire encore un autre livre, en 2011, il n’y a pas si longtemps, Et si l’amour durait, quatre études où, à travers l’œuvre de Madame de La Fayette, d’Ingmar Bergman, de Philip Roth et de Milan Kundera, vous vous posez à vous-même, en cette époque de souveraineté apparente de l’amour, de triomphe de l’enfant de bohème devenu roi, les questions éternelles : suffit-il d’aimer pour savoir aimer ? L’amour lui-même est-il aimable ? L’amour durable n’est-il qu’une chimère, un leurre, un dangereux mirage ?
Vous dont on a tendance aujourd’hui à ne plus voir que l’aspect politique et polémique de l’œuvre, c’est peut-être dans cette exaltation de l’Agapê, dans cet élan permanent vers l’autre, dans cette épreuve du prochain qu’il faut chercher la permanence de votre vérité.
Penser avec, penser contre. Toute votre œuvre n’est qu’affrontement, échange, invocation, vous vivez dans l’éros de la discussion, de l’entretien avec les vivants et les morts. Plus on rumine, dites-vous, et plus on dialogue. Et encore : « Nous ne comprenons que par le grand détour des signes d’humanité déposés dans les œuvres de culture. » Vous ne vous déplacez qu’en traînant un sac de livres et un cahier sous le bras. Votre manière même d’écrire est souvent le plus court chemin d’une citation à une autre, généralement magnifique. Il y a les grands intercesseurs, Hannah Arendt et Heidegger, Emmanuel Levinas et Milan Kundera. Jusqu’à vos interlocuteurs hebdomadaires, qui doivent être plus de cinq cents.
Le nombre et le volume de vos livres d’entretiens dépassent nettement ceux de vos œuvres personnelles : avec Antoine Robitaille, un journaliste québécois, sur le rapport au passé ; avec Paul Soriano sur la malédiction d’Internet ; avec le philosophe allemand Peter Sloterdijk sur le monde comme il va ; avec le mao-talmudiste Pierre Victor redevenu Benny Lévy, sur la laïcité, le Livre et les livres ; avec Rony Brauman sur le conflit israélo-palestinien, la France et Israël, sous l’égide d’Élisabeth Lévy avec qui vous avez mené vos entretiens hebdomadaires de Radio communauté juive, publiés dans Causeur et aujourd’hui réunis sous le titre La Seule Exactitude ; avec Alain Badiou, une Explication, aux deux sens du mot, sur vos visions du monde que tout oppose. Vous avez besoin des autres, amis, ennemis, pour penser comme pour écrire et pour parler. Car les trois participent du même registre. Vous écrivez comme vous parlez, et vous parlez comme vous écrivez. Et puisqu’il m’arrive, à moi aussi, de fonctionner à la citation, je vous adresserais bien pour devise une belle formule de Fontenelle, mon ancêtre au fauteuil que j’occupe ici : « On s’accoutume trop, quand on est seul, à ne penser que comme soi. »

Dans votre œuvre abondante, il y a pourtant, si j’ose dire, un livre solitaire, Le Juif imaginaire, en 1980, votre carte de visite existentielle.
Soustrait par votre date de naissance, 1949, à ce qui ne s’appelait pas encore la Shoah, vous vous êtes retrouvé comme un bénéficiaire de l’horreur, ce que vous appelez cruellement « un rentier de l’extermination ». « Avec le judaïsme, dites-vous, j’avais reçu le plus beau cadeau dont puisse rêver un enfant de l’après-génocide. » Vous héritez d’une souffrance que vous n’aviez pas subie, vous étiez le persécuté qui n’endurait pas la persécution, « le pyjama rayé en robe de chambre ». Entouré d’une aura magique qui vous rendait intéressant, mystérieux, singulier, vous jouissiez en toute quiétude d’un destin exceptionnel. C’est ce judaïsme fabriqué dont vous allez devoir vous défaire, pour faire l’apprentissage d’un autre. Car être juif c’est, comme le dit pour vous Levinas, ne pas pouvoir fuir sa condition. Du romanesque donc, à la mémoire. Vous avez des pages émouvantes de sensibilité, pour décrire le cheminement de ce qui allait être votre vie : l’apprentissage lent et toujours inachevé de la mémoire et de la fidélité. « Mémoire volontaire, écrivez-vous par exemple, laborieuse, lacunaire, inclassable, et non pas présence en moi de deux mille ans d’Histoire. Le judaïsme ne m’est pas naturel : il y a entre moi et le passé juif une distance infranchissable ; avec la collectivité humaine emportée dans la catastrophe, je n’ai pas de patrie commune. L’impératif de mémoire naît avec la conscience douloureuse de cette séparation […]. La judaïté, c’est ce qui me manque, et non ce qui me définit ; c’est la brûlure infime d’une absence et non la plénitude triomphante de l’instinct. J’appelle juive, en somme, cette part de moi-même qui ne se résigne pas à vivre avec son temps, qui cultive la formidable suprématie de ce qui a été sur ce qui est aujourd’hui. »
Ce beau livre aurait pu rester votre seul ouvrage sur le sujet, mais l’actualité vous a constamment rattrapé. Et comme toujours, vous n’avez pas pu vous empêcher d’y réagir dans l’urgence. C’est, en 1982, avec la poussée du faurissonnisme et la tentative de révision du génocide venue, de surcroît, de l’ultra-gauche, L’Avenir d’une négation. C’est, l’année suivante, quand la guerre du Liban a mis Israël au ban de l’humanité et le sionisme en accusation, La Réprobation d’Israël, plaidoyer pour une critique rationnelle de cet État. C’est, en 1989, au moment du procès Barbie, La Mémoire vaine, une méditation sur le crime contre l’humanité. C’est, en 2000, en plein règne du « devoir de mémoire », Une voix vient de l’autre rive, beau titre venu de Levinas encore, une réflexion subtile et profonde sur ce qui se fait non plus contre la mémoire, mais au nom de la mémoire. C’est, en 2002, au moment de la seconde Intifada et quand se multiplient soudain les agressions antisémites dans les quartiers populaires, l’inquiétude devant la nouvelle forme d’antisémitisme qui se répand, gonflée d’une partie de plus en plus nombreuse de la gauche pro-palestinienne dont l’antisionisme devient de plus en plus difficile à distinguer, parfois, d’un antisémitisme inavoué, Au nom de l’Autre, réflexions sur l’antisémitisme qui vient.
Le souci d’Israël ne vous a jamais quitté et votre ligne n’a jamais varié : un combat sur deux fronts. D’un côté, contre les partisans d’un grand Israël, contre la colonisation, pour la reconnaissance de deux États et la justice envers les Palestiniens. De l’autre, contre ceux qui s’appuient sur la critique de la politique d’Israël pour délégitimer l’existence même de l’État.
Quand on constate la part immense de vous-même, de votre temps et de votre œuvre que vous avez consacrée à votre rapport au judaïsme, qui vous est consubstantiel, ou à la défense d’Israël, et qu’on la mesure à la minceur de mon propre travail sur la question, qui nous est pourtant commune, on se dit qu’en dépit de l’étoile de David que j’ai fait graver sur mon épée, de nous deux, le juif imaginaire n’est sans doute pas celui qu’on pense.

Trêve de bavardages, passons aux choses sérieuses.
L’intérêt de suivre maintenant votre œuvre, nombreuse, par livres repères ou groupe de livres, c’est de pratiquer ainsi une coupe sur trente ou quarante ans de vie intellectuelle française.
Votre pensée est très unitaire. Vos thèmes de prédilection restent inchangés et vous les déclinez avec une virtuosité d’expression qui donne parfois aux malveillants l’impression d’un ressassement obsessionnel, d’un piétinement répétitif, d’un enfermement en vous-même. Il n’empêche que ces thèmes s’inscrivent dans un grand cycle où s’individualisent trois inflexions successives majeures, sur lesquelles on peut mettre des mots clés : culture, présent, identité. Les années quatre-vingt, le tournant du siècle, aujourd’hui.
Un mot, si vous le permettez, sur chacun de ces moments.

Ce que l’on peut appeler la crise de la culture s’encadre dans un contexte historique, marqué par la fin de la croissance et les débuts de la dépression économique : par la fin de la coexistence pacifique qui laisse place à l’angoisse diffuse d’un incontrôle international ; par la fin de l’utopie révolutionnaire qui entraîne dans son sillage la fin de l’idée même du progrès. C’est dans ce contexte assombrissant, ce nouveau type de « malaise dans la civilisation », qu’avec quelques-uns j’ai créé la revue Le Débat, pour en appeler au rassemblement des intelligences ; et que j’ai conçu en même temps Les Lieux de mémoire, qui ambitionnaient de relire l’histoire de la France à la lumière de l’émancipation des minorités de toute nature, sexuelles, religieuses, sociales, provinciales : toutes minorités pour qui la recherche de leur propre « mémoire » était une manière d’en revendiquer l’insertion dans la grande histoire nationale. Mais là où je voyais encore, à l’époque, un mouvement libératoire, vous faisiez, vous, le diagnostic d’une évolution catastrophique, une menace sur la civilisation commune, une dissolution programmée de l’être collectif.
C’est ce que vous analysez longuement dans La Défaite de la pensée, qui date de 1987. Pour vous, l’affirmation d’une identité culturelle encourage désormais chaque peuple, chaque minorité, à retourner vers l’arrière et à délaisser l’avenir commun. La nostalgie des origines, loin d’être une forme d’émancipation, amorce un renversement de la hiérarchie temporelle et supplante la construction d’un avenir. L’histoire comme ascension continue cède la place à l’irréductible diversité des mémoires.
La priorité donnée à la revendication de chacun à sa culture, au détriment de la participation à la culture vous paraissait d’autant plus dissolvante qu’il devenait évident à ce moment-là que le terme de culture avait pris deux significations ennemies. La première exprimait les grandes œuvres et les productions supérieures de l’esprit ; la seconde couvrait le tout culturel et n’importe quelle forme de culture populaire. Pas de différence de niveau désormais entre Shakespeare et une bande dessinée. Devant la montée en puissance de la culture de masse, l’exercice de la pensée se trouvait menacé, d’un côté par l’organisation technique du monde qui enferme les savoirs dans leur spécialité ; de l’autre, par le loisir culturel et l’industrie du divertissement. Conclusion : « La barbarie a fini par s’emparer de la culture. »
On devine aisément, devant cette « défaite de la pensée », ce qu’implique un réarmement intellectuel et moral de la France : la défense inconditionnelle de l’école républicaine, chargée de la transmission du patrimoine littéraire et creuset pour l’assimilation culturelle des enfants d’immigrés. Une école idéalisée où, dites-vous, « la communication n’aurait pas détrôné la transmission ; où l’émulation ne serait pas disqualifiée ; où l’idée de mérite serait considérée comme un acquis démocratique et non comme un scandale pour la démocratie ; où d’autres dimensions de la réalité seraient prises en compte que l’environnement social, et d’autres dimensions de temps que l’actualité ; où la différence entre information et connaissance ne serait pas tombée dans l’oubli ; où la laïcité n’aurait pas été vaincue par l’idolâtrie des consoles ». Cette profession de foi, que sur le fond, on ne peut que partager, vous allez inlassablement la défendre, contre les réformes du ministère Lang jusqu’à la récente réforme du collège, sans trop tenir compte des réalités du terrain ; en vous référant toujours à votre expérience personnelle d’enfant d’immigrés récents difficile à comparer à celle des enfants de récents immigrés ; en négligeant trop, surtout, que l’enseignement d’excellence dont vous avez encore bénéficié ne concernait que 20 % d’une classe d’âge au niveau du baccalauréat. Ce qui change tout.
Cet idéalisme culturel va trouver son incarnation magnifiée cinq ans plus tard dans la personne de Charles Péguy que vous fait connaître votre amie Élisabeth de Fontenay et que vous faites revivre sous le titre bien trouvé Le Mécontemporain (1991). Péguy, l’homme dans lequel vous allez vous reconnaître, vous sublimer, vous projeter. Condamné par la droite pour son dreyfusisme et son socialisme ; condamné par la gauche pour son nationalisme et accusé par elle de ralliement au parti de la réaction, associé même à Maurice Barrès et à Charles Maurras. Catholique français qui a su voir dans l’anarchiste juif Bernard Lazare un véritable prophète d’Israël et à ce titre détesté par l’Action française. Péguy, ce paysan normalien qui a trouvé ses héros dans les « hussards noirs de la République » ; ce pourfendeur des turpitudes et des vulgarités du matérialisme démocratique, cet inclassable, honni de tous et revendiqué par tous, l’homme de son temps brouillé avec son temps que vous allez relire à la lumière de Hannah Arendt et de Heidegger. La première pour sa critique de la barbarie du monde moderne, le second pour sa critique du monde de la technique.
Et puis je ne suis pas loin de penser que ce chrétien du Moyen Âge égaré à la fin du xixe siècle, avec son martèlement de répétitions lancinantes, avec sa voix de gorge venue du fond du peuple et du fond des âges, exerce sur vous, Français de fraîche date amoureux de la littérature, juif laïque héritier des Lumières mais sensible aux échos d’une tradition millénaire, une fascination que, je vous l’avouerai, je partage.

Voilà pour le temps de la culture. Mais, au tournant du siècle, s’opère sur vous comme sur tant d’autres un grand basculement. On pourrait le mettre sous le signe de deux phrases célèbres : celle de Camus dans son discours de Stockholm disant qu’il ne s’agit plus de refaire le monde, mais d’éviter qu’il se défasse, celle de Roland Barthes dans son journal du 13 août 1977 : « Tout d’un coup il m’est devenu indifférent de ne pas être moderne. »
Ces deux phrases vieilles de plusieurs décennies vont reprendre du service en cette fin de siècle et ce début du troisième millénaire. L’histoire mondiale connaît alors un grand bouleversement avec la guerre que, le 11 septembre 2001, l’Islam politique et radical déclare à l’Occident ; comme la vie politique et nationale à l’élection présidentielle de 2002 où l’effacement de la gauche, dans ce pays qui a inventé la gauche, ne laisse place qu’à un affrontement de la droite et de l’extrême droite, en pleine expansion.
La vie intellectuelle va connaître en ces années-là, elle aussi, un durcissement.
Il s’enracine dans le sentiment général d’une discontinuité de l’hier et de l’aujourd’hui, d’une coupure radicale et définitive avec « ce monde que nous avons perdu », comme dit l’historien anglais Peter Lasslett ; et par voie de conséquence, dans l’évidence d’une spécificité absolue du temps présent qu’il s’agit de regarder en face et de tenter de décrypter avec les moyens du bord. La tâche de l’intellectuel est alors toute tracée : déchirer le rideau des apparences et des discours convenus, « nommer les choses, pour employer votre vocabulaire, et faire apparaître les réalités occultées par les formules toutes faites et les clichés des diverses bien-pensances ».
Si l’on veut donner un contenu précis à ce basculement, on dirait, en schématisant à l’extrême, qu’il consiste dans l’effacement de la frontière traditionnelle entre l’ancien et le nouveau, entre les progressistes et les conservateurs, au profit d’un clivage qui passe à l’intérieur du moderne auquel, de toute manière, tout le monde est condamné. Le fin mot de l’époque est peut-être donné par le titre que Philippe Muray donne à son recueil d’articles de 2005 : Moderne contre moderne. Et cette hégémonie du moderne sécrète son antidote : le mot « antimoderne ». On le croirait de toujours tant il s’est répandu. Il fait pourtant son apparition au sens laïc en cette année-là, 2005, avec le titre qu’Antoine Compagnon donne à une galerie de portraits qui va de Joseph de Maistre à, précisément, Roland Barthes. Les antimodernes sont pour lui plutôt des modernes à contrecœur, le sel de la modernité, son revers, son repli, son creux. N’importe la nuance, le mot est lâché. Et il devient la marque d’une époque.
Antimoderne, qui va vous rester attaché, Alain Finkielkraut, est en vérité la version littéraire et distinguée d’un autre mot qui fait aussi son apparition dans un libelle de 2002 appelé à faire grand bruit, Le Rappel à l’ordre, de Daniel Lindenberg, qui porte en sous-titre le mot fatidique, Enquête sur les nouveaux réactionnaires. Son auteur enrôle dans cette méchante bande des écrivains comme Michel Houellebecq et Philippe Muray, des philosophes comme vous-même ou Marcel Gauchet, et même des historiens comme Pierre-André Taguieff et jusqu’à votre serviteur. Tous ceux, autrement dit, qui se réclament de la levée des tabous ; tous ceux qui considèrent de leur premier devoir de discuter les thèmes que la gauche traditionnelle, à laquelle d’ailleurs plusieurs appartiennent, tient pour des bienfaits indiscutables : la culture de masse, la liberté des mœurs, mai 1968, l’idéologie et la politique des droits de l’homme, la société métissée, l’innocence de l’Islam et jusqu’aux bienfaits de l’égalité que le mouvement irrésistible de la démocratie entraîne vers une indifférenciation générale, destructrice en fait de la démocratie. La Démocratie contre elle-même, comme titre aussi cette même année Marcel Gauchet un de ses recueils d’articles.
Ce court pamphlet, qui vient d’être réimprimé dans une édition augmentée et mise à jour, a déclenché sur le moment une énorme polémique. Il inaugure un réflexe qui n’a plus cessé jusqu’à aujourd’hui d’associer toute critique des dérives du progressisme à un retour suspect aux idées de Maurras. Il offre à la détestation publique une liste noire qui s’est d’ailleurs élargie, mais en tête de laquelle vous avez, Monsieur, l’honneur de figurer. Michel Houellebecq, toujours sensible à l’air du temps, n’hésitait pas à y voir, je cite, « l’épisode le plus lourd de conséquences de la période qui s’ouvre » et concluait d’une formule ironique et prophétique : « L’homme de gauche est mal parti. »

Vous voilà donc mal parti, cher Alain Finkielkraut, parce qu’il n’est peut-être pas abusif de dire que c’est par des raisons de gauche, d’homme venu de la gauche (et même dans son extrême jeunesse, de l’extrême-gauche !) et qui à certains égards ne l’a pas vraiment quittée, que vous vous retrouvez sur des positions qui – quoi que vous en ayez - sont bien souvent celles de la droite ou y ressemblent : un pessimisme culturel et historique fondé sur le sentiment apocalyptique que l’on va soit à une implosion de notre système, soit à un retour en force ou en douceur d’un autoritarisme conservateur, si l’on continue à poursuivre des notions éphémères et piégées, telles que le « progrès » et « l’économie », au détriment des valeurs durables, telles que le respect des traditions, le culte de la transmission, l’héritage et la fidélité. Mal parti parce que la droite, la vraie, celle qui se reconnaît en vous, vous sait, en fin de compte, étranger à elle et que la gauche vous considère dorénavant comme un dangereux renégat.
Et le pire, c’est qu’à cette situation inconfortable vous paraissez prendre un malin plaisir. Est-ce votre inconscient victimaire qui vous pousse, par fierté, par défi, par indépendance d’esprit, à vous jeter dans tant de cas désespérés ? À défendre bec et ongles le pays des oustachis, du temps de la guerre en Yougoslavie, par attachement à la défense des petites nations, dont Kundera vous a appris les vertus ? À ne jamais vous départir d’une fidélité inconditionnelle à Heidegger, malgré tous les Cahiers noirs possibles ? À bravement affronter l’accusation de racisme, qui ne vous quittera plus, pour avoir dénoncé dans la révolte des banlieues, en 1995, un caractère ethnique et religieux ? À manquer chavirer dans l’opinion pour avoir été poussé par un journal étranger à ironiser sur l’équipe nationale de foot, admirée pour être « black-blanc-beur », et que vous vous êtes laissé aller à déclarer « black-black-black » ? À vous être lancé de manière bien intrépide, tel don Quichotte, à accuser le MRAP d’antisémitisme ? À avoir encore tout récemment poussé l’oubli de soi jusqu’à signer dans Valeurs actuelles la pétition malvenue « Touche pas à mon église ! » ? Et ce ne sont là que quelques-unes des polémiques qui ont défrayé la chronique.
On ne sait jamais trop, en définitive, si vous penchez du côté de Jean Daniel, dont vous vous réclamez, ou du côté de Renaud Camus, dont vous êtes l’ami. Il y a toujours en effet, chez vous, une frontière fragile et poreuse entre la dissidence héroïque et le dérapage plus ou moins contrôlé ; entre un solide bon sens et l’argument légèrement spécieux ; entre l’assurance de la raison et, devant l’objection de fond, l’art de botter en touche ; entre l’audace de l’indépendance, la liberté de l’esprit et le flirt avec la provocation ou avec la polémique, dont on se demande toujours si vous l’attirez comme la foudre ou la déclenchez comme l’éclair. Mais dont vous vous tirez avec une habilité de chat qui retombe sur ses pattes par la vivacité de l’intelligence et la maîtrise élégante de l’expression. Vous n’aimez rien tant qu’une salle hostile que vous retournez par votre éloquence et qui finit par vous applaudir.
La suite, nombreuse, des ouvrages de cette époque porte des titres qui expriment tous ce rapport critique à notre temps : L’Ingratitude (1999), L’Imparfait du présent (2002), Nous autres modernes (2005), Philosophie de la modernité (2008) et jusqu’au tout récent dernier, La Seule Exactitude (2015). Et surtout, ce sont tous des entretiens, des conversations, des pièces brèves, des leçons indépendantes. Non plus des ouvrages unitaires et continus, mais des rassemblements de réactions à chaud, les réactivités immédiates d’une pensée ultra-sensible à tous les avatars et accidents de l’actualité. Pas un journal, pas une chronique, mais l’effort pour, dites-vous : « déchiffrer comme l’énigme du Sphinx chaque interpellation par les circonstances ».
Cet ensemble imposant d’interventions tous azimuts relève cependant d’une philosophie générale. On pourrait la résumer du titre d’un court essai sur le xxe siècle qui précède toute cette série et anticipe la commémoration de l’an 2000 : L’Humanité perdue, 1996.
À l’époque, ce titre cherchait à caractériser le trait majeur de l’histoire depuis la Première Guerre mondiale : une irréparable déchirure. Comment l’idée d’humanité, si difficilement conquise par les Temps modernes, a-t-elle pu produire l’univers concentrationnaire comme son désaveu le plus fanatique ? L’appartenance des individus, par-delà leurs différences sociales ou ethniques, à une même communauté d’humaine condition s’est vue démentie au lieu même où la culture paraissait la plus haute et la plus assurée, au cœur de l’Europe. Comment comprendre que le xxe siècle soit à la fois le triomphe de la raison et l’apothéose de la déraison, le sommet de l’humanité et le comble de l’inhumain ?

Cette question sans réponse, mais porteuse d’une angoisse insondable, se reformule en ce début de xxie siècle autour de la question de l’identité. La notion est, à vrai dire, depuis toujours, au cœur de votre réflexion, mais le titre même de votre ouvrage de 2013, L’Identité malheureuse, lui a apporté une précision et un contenu auxquels l’actualité s’est chargée de donner de l’écho.
Sans doute n’y a-t-il rien, dans votre livre, de radicalement nouveau par rapport à vos positions antérieures. Mais l’ensemble de vos thèmes converge sur cette conclusion d’une simplicité provocante que, je cite : « Le changement n’est plus ce que nous faisons mais ce qui nous arrive, et ce qui nous arrive, en France et dans une Europe devenue malgré elle continent d’immigration, c’est la crise du vivre ensemble. » Et le seul mot d’identité suffit à déclencher la tempête. D’abord à cause de ses incarnations historiques successives depuis la formule d’extrême droite « La France aux Français ! » jusqu’au malheureux ministère de l’Immigration et de l’Identité nationale ; ensuite parce que le mot exprime une essence insaisissable, une invariance biologique ou spirituelle dont la seule définition concrète paraît être l’exclusion des immigrés récents, rebelles aux normes de la francité coutumière.
Il était fatal que les tragédies à répétition de l’année dernière donnent à vos propos une résonance nationale. L’irruption brutale d’un terrorisme islamique a paru dresser face à face une France de plus en plus séculière et une minorité de musulmans chez qui la dimension religieuse s’affirme toujours davantage. La montée en puissance du Front national et son implantation dans la vie politique et nationale laissent craindre, à l’élection présidentielle de 2017, un accident civique comme celui qu’on a déjà connu. Le flux soudain des migrants, qui risque fort de croître, a donné une dimension nouvelle au problème qui n’était encore jusque-là que celui des immigrés.
Dans ces conditions, les angoisses collectives sont venues rencontrer vos angoisses personnelles. D’où l’intensité de l’éclairage médiatique dont vous êtes soudain devenu l’objet. On n’a vu que vous, on n’a entendu que vous, on n’a lu que vous. Vous occupez dans la conscience collective une place très particulière. Vous êtes le transgresseur de l’omerta publique, celui qui dit – fort bien – ce que les politiques ne peuvent pas dire et ce que les journalistes ne veulent pas dire. Votre voix a pris un relief singulier et une audience qu’elle n’avait pas auparavant. Pour les uns, vous êtes l’incarnation ultime du repli de l’esprit français sur lui-même et du nationalisme le plus étroit ; pour les autres, comme le proclame la une d’un hebdomadaire de droite, « Un Français libre », une expression chargée de connotations historiques peut-être un peu lourdes. Les uns vous accusent de faire le jeu du Front national. Pour les autres, dont je suis, vous dites au contraire ce que n’avoir pas dit a fait le lit du Front national.
Bref, pour parodier une formule célèbre qui faisait d’André Gide le « contemporain capital », vous êtes devenu – pour combien de temps ? – notre « mécontemporain capital ».

Et vous voilà parmi nous.
Des esprits bien intentionnés ont vu dans votre élection le signe de votre ralliement sans condition à la bien-pensance académique et, de notre part, un signe avant-coureur de la révolution conservatrice en marche.
Je crois être bien placé pour témoigner qu’il n’en est rien. Votre nom s’imposait depuis longtemps, car nous savions depuis longtemps que vous valiez mieux que le procès qu’on vous faisait et mieux aussi que le succès que l’on vous faisait. J’ai été missionné pour sonder vos dispositions. Vous commenciez à ce moment-là une lutte contre la maladie. Puis vous m’avez confié que le signal de votre victoire sur elle serait, d’abord, l’énergie revenue pour écrire un livre. Partie donc remise. Ce livre paru, vous vous êtes senti libre pour une candidature que nous avions, nous, sollicitée avec insistance. Votre élection, je puis le garantir, n’a aucun caractère politique ou idéologique. Même si votre nouvelle appartenance nous engage, comme elle vous engage. Car, pour citer un jeune auteur lointain que vous reconnaîtrez : « Un élu n’est pas le titulaire d’un privilège, mais le siège d’une responsabilité. » Quoi que vous direz désormais, quoi que vous écrirez sera le fait d’un académicien français.
L’homme que nous avons élu, c’est le représentant de la haute culture qui contribue à faire vivre en France le débat intellectuel sous sa forme la plus digne. C’est l’auteur du Cœur intelligent, votre plus beau livre à mon goût, cet hymne aux grandes œuvres contemporaines, qui nous délivrent la vérité de notre temps et la vôtre. La littérature c’est, pour vous, ce qui, dans le temps où triomphe un manichéisme sommaire, préserve la nuance. L’élucidation par les grands textes des mystères de l’existence. « Être homme, dites-vous, c’est confier la mise en forme de son destin à la littérature. » Vous l’avez fait, et avec tant d’éclat qu’en vous lisant, on pense irrésistiblement à la belle phrase de Paul Valéry sur Pascal : « Une détresse qui s’écrit si bien n’est pas si achevée qu’elle n’ait sauvé du désastre quelque raison d’espérer. » Il y a donc encore de l’espoir, camarade, tout n’est pas perdu !
L’Académie française représente, sachez-le, le conservatoire et le condensé de tout ce qui vous tient le plus à cœur : une tradition historique vieille de près de quatre siècles, la défense de la langue dans son bon usage, le respect de la diversité des personnes dans l’unité d’un esprit de famille et le maintien, par-delà l’abîme de nos différences, d’une éternelle courtoisie. La Compagnie vous a ouvert les bras, vous allez connaître avec elle ce que c’est qu’une identité heureuse.
Alors souffrez, cher Alain Finkielkraut, – souffrez sans trop souffrir ! – de vous y savoir le bienvenu".
Le 26 mai 2016, de 20 h 30 à 23 h, le Cercle Bernard Lazare présente Un penseur juif sous la coupole, avec Alain Finkielkraut, de l'Académie française, auteur de La Seule exactitude (Stock).


Jusqu’au 15 novembre 2010
222, boulevard Saint-Germain 75007 Paris
Tél. : 01 42 22 48 48
Du mardi au dimanche de 10h à 18h, nocturne le jeudi jusqu’à 20h


Visuels de haut en bas :
Affiche
Visuel d’après René-Jacques (1908-2003)
L'Institut et le Pont des Arts

Jean Racine (1639-1699)
Lettre à son beau-frère Antoine Rivière, Paris, 27 octobre [1682]
« Le grand poète dramatique fut élu à l’Académie française en 1672.
Cette touchante lettre familiale a été écrite avant la naissance de sa nièce et filleule Marie-Catherine Rivière. Orphelin très jeune, Racine était très proche de sa soeur à qui il écrit, lorsque leur grand-mère meurt en 1663 :  « Il nous faut nous aimer encore davantage, puisque nous n’avons plus personne ».
Nommé en 1677 historiographe du roi Louis XIV comme Boileau, Racine a renoncé depuis plusieurs années au théâtre".
© Coll. privée/Musée des lettres et manuscrits, Paris

Victor Hugo (1802-1885)
Lettre à « Messieurs les membres de l’Académie Française », écrite de Bruxelles en janvier 1852
« Elu en 1841 à l’Académie française.
Cette lettre écrite à la suite du bannissement de Victor Hugo après le coup d’Etat du 2 décembre et signée « Victor Hugo, représentant du peuple » informe les académiciens de cet éloignement (qui ne prendra fin qu’à la chute de Napoléon III) et s’insurge contre « la force brutale qui règne et contre laquelle [il] renouvelle, du fond de [son] exil, [ses] protestations indignées ».
© Coll. privée/Musée des lettres et manuscrits, Paris

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Cet article a été publié le 3 novembre 2010, puis le 28 janvier 2016.

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