mercredi 5 avril 2017

« Ô vous, frères humains ». Luz dessine Albert Cohen


Le Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (mahJ) présente « Ô vous, frères humains ». Luz dessine Albert Cohen les planches originales du roman graphique de Luz, Ô vous, frères humains, adapté du récit éponyme d’Albert Cohen (1895-1981).

« Un enfant juif rencontre la haine le jour de ses dix ans. J’ai été cet enfant », se souvenait Albert Cohen (1895-1981), en 1972.

« […] Courant 2015, j’ai ressenti le besoin de relire Ô vous, frères humains. J’ai été plus puissamment encore frappé par le calvaire psychologique de ce petit garçon, déambulant à la lisière de la folie, par le message testamentaire d’Albert Cohen... », a déclaré le dessinateur Luz, le 5 février 2016.

Cette relecture l’a incité à concevoir l’adaptation du récit de l’écrivain en un roman graphique dont les planches sont présentées à l’’auditorium du musée d’art et d’histoire du Judaïsme  (mahJ).

« Quatre ans après avoir obtenu une reconnaissance internationale avec Belle du seigneur, Albert Cohen publie Ô vous, frères humains (Gallimard, 1972) ». 

« Alors âgé de soixante-dix-sept ans, l’écrivain place au cœur de son ouvrage l’un des événements les plus traumatisants de sa vie : en 1905, le jour de ses dix ans, il subit en public les insultes antisémites d’un camelot à Marseille. Douleur, colère et désespoir vont ébranler son sentiment de sécurité, fragilisant à jamais ses certitudes sur la fraternité des hommes. C’est en évoquant cette expérience, que l’écrivain lance un appel à la mémoire d’une humanité commune et solidaire ».

Quelques mois après l’attentat terroriste islamiste du 7 janvier 2015 ayant visé la rédaction de l’hebdomadaire Charlie Hebdo, au cours duquel ont été assassinés ses amis et collègues, Luz « publie Catharsis chez Futuropolis. « Dans ce « carnet de santé en images », Luz « décrit le choc provoqué par ces attentats. Pourquoi le mahJ, n’indique-t-il pas dans son communiqué de presse que ces attentats sont islamistes ?

Toujours habité par le thème de la perte de l’innocence, il s’empare ensuite du récit autobiographique d’Albert Cohen ». Celui-ci y révélait « sa découverte de l’antisémitisme. Le jour de ces dix ans (en 1905), le jeune Albert arpente les rues marseillaises à la recherche d’un petit cadeau pour sa mère. Il est fasciné par le bagout d’un camelot qui s’adressera pourtant à lui en le traitant de « sale youpin ! ». Les insultes antisémites résonneront pour toujours à ses oreilles. Dans ce livre intense, triste mais sans virer jamais au pessimisme, Albert Cohen déploie la beauté de son écriture lyrique pour montrer la violence de sa blessure enfantine. Un beau livre, malheureusement intemporel, qui fait réfléchir sur l’absurdité de toutes les formes de racisme et de discrimination. Plus de cent après les faits, Luz s’empare de ce récit autobiographique pour en donner une version illustrée poignante et inédite. Sans jamais trahir l’oeuvre de l’écrivain, il raconte l’intégralité de l’histoire mais ne garde du livre que le monologue destructeur du camelot et la puissance du texte des trois derniers chapitres, qui évoque les camps de la mort ».

« À partir de ce texte d'Albert Cohen, qui l’a profondément marqué pendant l’adolescence, il livre un roman graphique poignant et singulier. L’album paraît en avril 2016 chez le même éditeur ».

« L’exposition des 130 dessins du roman graphique de Luz, prêtés par l’artiste, permet de faire redécouvrir au public l’un des textes les plus forts et les plus émouvants d’Albert Cohen et l’art de Luz – virtuose de l’encre et du lavis –. En regard de ce manifeste humaniste, l’exposition présente également des documents audiovisuels, des carnets de Luz, ainsi que des archives, issues du fonds Albert Cohen récemment donné au mahJ par les ayants droit de l’écrivain ».

Cette exposition a reçu le soutien de la Délégation Interministérielle à la Lutte Contre le Racisme et l'Antisémitisme (DILCRA), rebaptisée DILCRAH (Délégation Interministérielle à la Lutte Contre le Racisme, l'Antisémitisme et la Haine anti-LGBT), dans le cadre d’un partenariat avec France Inter.

Le commissariat est assuré par Anne Hélène Hoog.

Curieusement, dans ses dessins publiés par Charlie hebdo, Luz avait pris parti contre Israël dont il ternissait l’image. Il ne semblait pas avoir compris que l’Etat d’Israël, « Juif des nations », était victime d’antisémitisme dans les enceintes internationales, de celui de la Ligue arabe et de l’OCI, de l’anti-judaïsme islamique. Comme le petit Albert Cohen. Luz semblait ignorer que l'Etat juif était la cible d’un projet génocidaire, que le terrorisme islamiste le visant se tournerait aussi contre les défenseurs de la liberté, de la démocratie. Ces réflexions manquent dans cette exposition. Il est dommage que le mahJ n'ait pas interrogé ce dessinateur talentueux sur son aveuglement.

Albert Cohen
Né en 1895 à Corfou (Grèce), dans une famille juive sépharade, romaniote et italienne, de nationalité ottomane, qui se fixe à Marseille en 1900 « à la suite d’un pogrom, Albert Cohen a mené de front une carrière de juriste et d’écrivain ». 

Le « jeune Albert fréquente le lycée Thiers, où il se lie d’amitié avec Marcel Pagnol, puis s’inscrit à l’université de Genève pour y suivre des études de Droit (1914-1917) et de Lettres (1917-1919) ». 

En 1919, il « obtient la nationalité suisse et entame sans succès une carrière d’avocat à Alexandrie ».

En 1921, il « publie son premier ouvrage, un recueil de poèmes intitulé Paroles juives et projette de se consacrer à l’écriture et à la littérature. En 1925, Albert Cohen dirige la Revue juive (Gallimard) à Paris ».

De 1926 à 1931, à Genève, « travaille comme fonctionnaire attaché à la division diplomatique du Bureau international du travail ». 

En 1930, Cohen « publie son premier roman, Solal, qui sera suivi, huit ans plus tard, de Mangeclous ». 

« Très engagé dans le mouvement sioniste depuis 1914, Albert Cohen s’installe à Londres, où à partir de 1941, il tente de constituer un comité interallié pro-sioniste et d’organiser le futur État d’Israël. L’Agence juive, dont le premier objectif est de sauver les juifs d’Europe en organisant leur émigration en Palestine, le charge de missions diplomatiques auprès des gouvernements en exil ».

En 1944, Albert Cohen « démissionne et devient conseiller juridique auprès du Comité intergouvernemental pour les réfugiés » regroupant notamment la France, le Royaume-Uni et les États-Unis. Il élabore l’accord international conclu le 15 octobre 1946 entre les pays alliés sur le statut et la protection des réfugiés. Rentré à Genève en 1947, il travaille pour les Nations Unies jusqu’en 1957. 

« Je suis content qu’on aime ce que j’ai écrit. Mais je vais vous faire un aveu. Ce dont je suis le plus heureux, ce n’est pas d’avoir écrit Solal, Mangeclous le Livre de ma mère, Belle du Seigneur ou les autres livres. Ce dont je suis le plus heureux, c’est d’être l’auteur de l’Accord international du 15 octobre 1946. Je vais vous dire de quoi il s’agit et vous comprendrez pourquoi je suis plus fier de cela que tous les livres que j’ai écrits. Pendant la guerre, j’étais à Londres et j’étais conseiller juridique du Comité Intergouvernemental pour les Réfugiés, composé de vingt gouvernements dont la Suisse. Et ce Comité m’a chargé de préparer un accord très important pour les réfugiés privés de la protection d’un gouvernement. Et je ne vais pas allonger, mais j’ai eu le bonheur de créer, par cet accord, un passeport [Nansen] qui a changé complètement la vie des réfugiés apatrides, qui étaient de pauvres êtres. Pourquoi ? Parce qu’ils étaient démunis de ce qu’un proverbe russe appelle l’homme. Ce proverbe russe dit que l’homme est composé du corps, de l’âme et du passeport. Or je leur ai donné un passeport qui les mettait, à l’époque, sous la protection du Comité intergouvernemental et plus tard, sous celle des Nations unies. Je leur ai donné un passeport qui ressemble tout à fait aux passeports officiels, c’est-à-dire qui, lorsqu’ils le présentent à un douanier, a un aspect de passeport fort convenable, fort officiel, alors qu’autrefois, ils n’avaient que le malheureux certificat Nansen, une pauvre petite feuille de papier. J’ai le sentiment d’avoir fait beaucoup de bien à beaucoup d’êtres déshérités, qui sont de pauvres âmes, de pauvres corps, qui naviguent ça et là sans jamais savoir qu’ils sont chez eux. Eh bien maintenant au moins, ils ont le droit de voyager et de s’installer dans le pays qu’ils ont choisi, grâce à mon passeport. », a déclaré Albert Cohen lors d’une interview en 1978 à la Radio Suisse Romande par Jacques Bofford - Emission « En question ». Ce passeport Nansen permettait aussi aux réfugiés de retourner dans le pays lui ayant accordé ce document.

« À partir de la fin de la guerre, il se consacre à nouveau à l’écriture et publie Le Livre de ma mère en 1954, suivi d’Ezéchiel en 1956. Il poursuit son œuvre d’écrivain et obtient une reconnaissance internationale grâce à Belle du Seigneur, publié en 1968. Après la parution des Valeureux en 1969, il publiera ses deux dernières œuvres, Ô vous, frères humains en 1972 et Carnets 1978 en 1979 ». 

Dans Ô vous, frères humains (Gallimard, 1972), l’écrivain septuagénaire « plaçait au cœur de son récit l’événement le plus traumatisant de son enfance : en 1905, le jour de ses dix ans, il avait subi en public les insultes antisémites d’un camelot sur la Cannebière à Marseille. Douleur, colère et désespoir ébranlèrent son sentiment de sécurité, fragilisant à jamais ses certitudes sur la fraternité des hommes. C’est en évoquant cette expérience, que l’écrivain lançait un appel à l’éveil d’une humanité commune et solidaire ». 

Il meurt en octobre 1981, à Genève, des suites d’une pneumonie.

Le fonds Albert Cohen « a été récemment donné au mahJ par les ayants droit de l'auteur, Daniel Jacoby et Anne-Carine Jacoby, détenteurs du droit moral d’Albert Cohen légué par Bella Cohen. Le fonds est composé de documents personnels conservés par Albert Cohen, et d'un ensemble d'archives réunies par Bella, sa dernière épouse, pour l'écriture de ses livres (Autour d'Albert Cohen, 1990 et Mythe et réalité, 1991). On y trouve des archives familiales et personnelles (photographies, livrets de famille, passeports, livret militaire, demandes de naturalisation), des documents relatifs à l’activité professionnelle d’Albert Cohen, à son engagement en faveur du sionisme (correspondance avec des figures importantes du mouvement sioniste, rapports, coupures de presse) et à son activité littéraire (correspondance avec Gaston Gallimard) ». 

Luz 
Luz « naît à Tours en 1972. Il fait ses débuts de dessinateur en août 1991 au journal La Grosse Bertha, hebdomadaire satirique créé la même année. Y collaborent d’anciens membres de Charlie Hebdo comme Cabu, Willem, Cavanna ou Gébé, qui seront rejoints par Charb, Tignous et Riss ». 

En 1992, Luz « participe à la renaissance du journal Charlie Hebdo, où il publiera notamment, à partir de 1997, la rubrique « Les Mégret gèrent la ville ». D’octobre 1994 à mars 1995, il est le rédacteur en chef de Chien méchant, premier mensuel de bandes dessinées politique. Il mène une prolifique activité de dessinateur pour diverses publications telles que Les Inrocks, L’Humanité ou Fluide Glacial ». 

« On lui doit plusieurs ouvrages de bandes dessinées, dont Cambouis, chroniques dessinées sur le traumatisme du second tour de l'élection présidentielle de 2002 ». 

« Après l’assassinat de plusieurs de ses amis et collègues de la rédaction de Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015, Luz dessine la une du 14 janvier 2015 ». Cette Une polysémique a été controversée.

En mai 2015, Luz publie chez Futuropolis « un album autobiographique intitulé Catharsis, décrivant sa vie depuis les attentats. En septembre 2015, il quitte l’hebdomadaire Charlie Hebdo ». 

« J’ai découvert Ô vous, frères humains à l’âge de seize ans. J’étais au lycée, mais ce n’était pas un livre imposé par le professeur de français. Je l’ai tout simplement découvert dans une librairie et la phrase au dos de la couverture m’avait fortement interpellé : « Un enfant juif rencontre la haine le jour de ses dix ans. J’ai été cet enfant. A.C. ». Je n’avais encore jamais lu d’ouvrage d’Albert Cohen. Il a été mon introduction à la fois à son écriture, à son humanisme, mais aussi à sa manière de creuser la folie des hommes. Quand j’ai lu Belle du Seigneur, je l’ai interprété via le prisme de Ô vous, frères humains : la grande œuvre d’un enfant devenu écrivain marqué à vie par l’antisémitisme », a confié Luz à Alain David (Futuropolis). 

Et d’ajouter : « À cette époque, j’étais enfant unique, bien plus curieux du monde des adultes que celui des enfants de mon âge. J’aimais dessiner ce monde des adultes, les dîners familiaux, les soirées entre amis dans lesquelles mes parents m’emmenaient. Mes premiers reportages dessinés en quelque sorte. Je n’ai pas connu de plein fouet l’ostracisme qui a frappé le petit Albert, mais, comme beaucoup d’enfants, j’ai subi les petites haines ordinaires de la cour de récré. On a tous, à un moment donné, été se réfugier dans les toilettes de l’école pour échapper au monde. On a tous sa part de petit Albert en soi. Quand je découvre Ô vous, frères humains à la fin des années 1980, les débats autour du racisme, de l’antisémitisme, du négationnisme et du Front National font rage. Le monde des adultes se durcissait autour de moi, le temps de l’innocence n’était déjà plus ».

« Dans le courant de l’année dernière, relire ce livre m’a paru comme une évidence. Relire ce manifeste humaniste en cette période de confusion était à la fois un réconfort, mais aussi le souci de trouver peut-être un message à côté duquel j’étais peut-être passé adolescent. Or, dans la description de sa journée et de ses méandres psychologiques suite au monologue antisémite du camelot dont il croise le chemin en 1905, je me suis rendu compte à quel point le petit Albert est à la lisière de la folie. Et à quel point cette folie ouvre un espace considérable au fantastique. Et que, si la réalité peut être cruelle, l’imaginaire, aussi ténébreux soit-il, est toujours la porte de sortie à la solitude, au repli sur soi, aux terribles ressassements, à toutes les haines », a poursuivi le dessinateur. 
La difficulté à adapter le livre d’Albert Cohen ? « En couverture de l’édition de Ô vous, frères humains, il y a un dessin de l’illustrateur André Verret : un enfant prostré dans des toilettes publiques cache son visage de ses deux mains. L’illustration est criante de justesse, un résumé implacable du livre. Mon but était de donner à voir le regard de cet enfant. Qu’il nous regarde. Que l’écrivain qu’il était devenu nous interroge une nouvelle fois. J’ai longtemps été bloqué par cette illustration, dont l’efficacité m’évoque un dessin de presse sans paroles. Et puis j’ai compris que le regard de cet enfant pouvait être le mien. Devait être le nôtre. Et la plume s’est libérée ». 

« Pour moi, la phrase essentielle du livre, « ne plus haïr importe plus que l’amour du prochain », n’a jamais été autant d’actualité. Loin d’un précepte religieux, ce message d’Albert Cohen s’impose comme une évidence du vivre ensemble à l’heure où certaines personnes cherchent à ajouter la haine à la haine. Ce message était déjà valable il y a cinq ou dix ans. La seule différence est qu’aujourd’hui, ayant cru moi-même perdre l’esprit au cœur d’un tourbillon de haine, je comprends mieux le calvaire psychologique du petit Albert. Et me sens capable de le dessiner », a expliqué Luz. 

La place de son adaptation du livre d’Albert Cohen dans sa vie ? « Catharsis était déjà mon moyen de renaître en tant qu’auteur, d’embrasser pleinement mes désirs graphiques, de les renouveler, de les appréhender autrement, de me prouver que j’étais encore et toujours dessinateur. Mais avant de retrouver un travail détaché de tout contexte tragique, j’avais besoin aussi de passer par cette adaptation. De créer dans l’œuvre d’un autre, d’être guidé par le message d’un autre auteur. Je ne pouvais pas trouver meilleur guide qu’Albert Cohen ». 

Son but ? « J’aimerais déjà que le regard que j’ai dessiné du petit Albert s’imprime dans l’inconscient des lecteurs et lectrices, pour qu’ensuite ceux-ci se replongent dans l’œuvre de Cohen. Et que cette œuvre marque bien plus qu’auparavant la mémoire collective. Je me sens tout autant auteur que passeur dans ce travail d’adaptation ». 

La différence entre le travail du dessinateur pour la presse et pour un roman graphique : « Le travail de dessinateur de presse réside surtout dans la concision pour l’efficacité. En bande dessinée, je dois apprendre à redonner du temps au dessin, à étirer l’histoire pour inviter le regard à s’y promener. Mais chaque page est là pour convaincre, avec son propre traitement graphique. Dans « mon » Ô vous, frères humains, le trait n’est prisonnier d’aucune case. Le trait est ouvert pour laisser l’espace à l’imaginaire, qui seul nous sauve de la folie des hommes ».

Luz, Ô vous Frères humains, d’après l’œuvre d’Albert Cohen. Futuropolis, 2016. 136 pages. ISBN : 9782754816434

Du 6 décembre 2016 au 28 mai 2017
Au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme 
Auditorium (sous-sol)
Hôtel de Saint-Aignan
71, rue du Temple. 75003 Paris
Tél. : 01 53 01 86 65
Mardi, jeudi, vendredi, de 11 h à 18 h. Mercredi de 11 h à 21 h. Samedi et dimanche de 10 h à 19 h

Visuels
Affiche
© Luz /Futuropolis

Luz, Carnet préparatoire pour Ô vous, frère humains
© Luz/Futuropolis

Albert Cohen
© Yves Debraine

Luz
© Futuropolis/J-L Bertini

Luz, Ô vous, frère humains
© Luz/Futuropolis

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Les citations sont extraites du dossier de presse.

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