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vendredi 6 décembre 2019

« L’écrivain Ernst Jünger - Dans les tréfonds de l‘Histoire » par Falko Korth


Arte diffusa le 8 décembre 2019 à 5 h 05 « L’écrivain Ernst Jünger. Dans les tréfonds de l‘Histoire » (In den Gräben der Geschichte. Der Schriftsteller Ernst Jünger) par Falko Korth. « Portrait de l'auteur nationaliste Ernst Jünger (1895- 1998), brillant styliste de la littérature allemande pour les uns, précurseur du nazisme pour les autres. Qui était l’auteur d'"Orages d'acier" et "Sur les falaises de marbre", ses deux œuvres les plus fameuses ? »


Diariste, essayiste et romancier francophone, lauréat de nombreuses distinctions littéraires - Prix Goethe pour l'ensemble de son oeuvre (1982), Prix mondial Cino Del Duca -, ayant participé à deux guerres mondiales, Ernst Jünger (1895-1998) « est l’un des auteurs allemands du XXe siècle les plus controversés. Ce brillant écrivain a-t-il contribué à ouvrir la voie du nazisme ? »

Né dans une famille bourgeoise allemande à Heidelberg, Ernst Jünger s'engage à l'âge de dix-sept ans dans la Légion étrangère française. Sur ces années, il écrira Jeux africains (1936).

Quand éclate la Première Guerre mondiale, Ernst Jünger sert dans l'armée allemande impériale. Blessé à plusieurs reprises, il est décoré de la croix « Pour le Mérite » en 1918, peu avant la signature de l'armistice. En 1920, il publie à compte d'auteur ses souvenirs, mêlant horreur et fascination, de ce conflit dans "Orages d'acier". Un succès critique et commercial.

Après 1918, Ernst Jünger est employé par le ministère de la Reichswehr à Hanovre pour des textes destinés à des manuels militaires. En 1923, il met un terme à ce travail et débute des études de sciences naturelles et d'entomologie à Leipzig, et parallèlement de philosophie. Ses lectures l'orientent vers Nietzsche et Spengler.

Après avoir voyagé en Italie en 1925, il entre dans la vie active en travaillant comme écrivain et journaliste politique pour des publications nationalistes, des ligues d'anciens combattants. Il s'intéresse aux cercles nationaux révolutionnaires où s'élabore le mouvement de pensée "la Révolution conservatrice" sous la république de Weimar. Il se lie avec Otto Strasser, Erich Mühsam et Ernst Niekisch, idéologue du National-bolchévisme.

« Au moment de la République de Weimar, il exprime son mépris pour la démocratie dans une série d’articles aux accents nationalistes, et ses textes connaissent aujourd’hui un regain d’intérêt en Allemagne dans les milieux d’extrême droite ».

En 1930, est publié le livre "La Mobilisation totale", essai historique et politique d'Ernst Jünger, et, en 1932, "Le Travailleur", « couronnement des réflexions politiques de l'auteur » selon Louis Dupeux. Ernst Jünger y loue le néo-nationalisme, notamment l'État, la technique, et le vitalisme. Walter Benjamin, considère Jünger comme « le fidèle exécutant fasciste de la guerre des classes ».

Ere nazie
Ernst Jünger se tient à distance d'événements risquant de montrer une approbation du régime nazi.

"Quant à la question juive, il ne lui trouve aucun intérêt sur le plan politique. Il la règle d’ailleurs en une formule que Julien Hervier juge d’une détestable ambiguïté : « ou bien être Juif en Allemagne, ou bien ne pas être ». Ce qu’il explicita en associant « le Juif de civilisation » (entendez le Juif  soucieux de s’intégrer et de s’assimiler aux Allemands) au libéralisme honni", constate Pierre Assouline en 2014. Quand il a connaissance que son club de vétérans de la Première Guerre mondiale, d'anciens du régiment, a exclu ses membres juifs, il en démissionne.

"Pourquoi ne s'engage-t-il pas aux côtés des officiers instigateurs du complot du 20 juillet 1944 contre Hitler, alors qu'il est en plein accord avec eux ? Parce qu'il réprouve les actes terroristes. C'est au nom du même principe, que, militant nationaliste, il refuse, en 1922, de se joindre au corps franc qui assassine le ministre des Affaires étrangères, Walther Rathenau. Question de tenue. Jamais la fin ne justifie les moyens. Il le dira noir sur blanc aux nazis qui multiplient les appels du pied : "Ce n'est pas [...] une caractéristique majeure du nationaliste que d'avoir déjà dévoré trois juifs au petit déjeuner."

En 1939, est édité "Sur les falaises de marbre", un roman allégorique dénonçant la barbarie nazie, le totalitarisme.

Quand Hitler déclenche la Deuxième Guerre mondiale en envahissant la Pologne, Ernst Jünger sert dans la Wehrmacht,  l'armée allemande, comme capitaine durant la campagne de France. A Paris, il vit dans un palace où il écrit son "Journal de guerre" et "La Paix, appel à la jeunesse d'Europe et à la jeunesse du monde" dans une tonalité chrétienne.

Démobilisé, il revient en Allemagne à l'été 1944. Peu après, son fils aîné âgé de dix-huit ans est tué en Italie par des partisans.

Biographe d'Ernst Jünger, "Julien Hervier définit bien sa position que l’on peut juger ambiguë, lâche, tout ce que l’on veut : « Son comportement sous le nazisme a été d’une dignité parfaite, et il a clairement rejeté toute compromission avec le régime […] Il a toujours refusé de revendiquer une quelconque appartenance à un mouvement de résistance […].» C’est justement ce que nous pouvons lui reprocher au regard des conjurés du 20 juillet 1944, dont certains furent très proches de lui, même s’il approuva leur tentative d’attentat contre Hitler… Mais le destin le rattrapa, si l’on ose dire, à travers son fils Ernstel. Quand celui-ci – âgé de dix-sept ans - fut arrêté pour dénonciation sans doute calomnieuse, de propos visant ouvertement la pendaison du Führer, son père usa de tout son pouvoir, encore plus ou moins intact, pour le faire libérer. Lorsqu’il se fit tuer au combat, Jünger pensa qu’il fut de facto assassiné. Dans un texte écrit à la mémoire de son fils, il dit : « Cher petit. Depuis l’enfance, il s’appliquait à suivre son père. Et voici que, du premier coup, il fait mieux que lui, le dépasse infiniment », analyse Michaël de Saint-Cheron en 2014.

 Et Michaël de Saint-Cheron d'observer : "Avant de poser un point final, il faut encore saluer le travail formidable de Julien Hervier et dire combien nous partageons sa dénonciation de l’aveuglement, de la cécité totale dans laquelle Jünger a pu tomber – ou dans laquelle il était naturellement en tant qu’Allemand ayant combattu dans les deux Guerres mondiales au nom d’une vision supérieure de l’Allemagne – lorsque dans La cabane dans la vigne – Journal 1945-1948, il ose comparer la situation des millions de victimes du nazisme, de la Gestapo, exterminées par millions dans les camps, dans les conditions ignominieuses, inhumaines que l’on connaît, avec celle des Allemands anonymes de l’automne et de l’hiver 1945-46. Si seulement il parlait des victimes d’Allemagne de l’est déportées au Goulag ! Mais comment comparer ? Outre le fait qu’il utilisa Isaïe pour étayer sa thèse insensée, il osa écrire à la date du 13 novembre 1945, que les victimes assassinées dans les « sinistres cachots où s’éteignaient leurs vies n’en étaient pas moins, de l’autre côté du globe, objets de pitié et d’amour. Ils avaient leurs défenseurs. Les anonymes sans nombre qui subissent aujourd’hui le même destin sont privés d’intercesseurs. Leurs râles d’agonie se perdent dans une affreuse solitude. » Jünger, mort à 104 ans, emporta dans la tombe sa vision démentielle de l’histoire et de la défaite allemandes qu’il pouvait nourrir, quand bien même il avait été antinazi. Un siècle après le début de la Première Guerre mondiale, soixante-dix ans après le débarquement de Normandie et la libération de Paris - Paris où il arriva au jeune officier de la Wehrmacht de saluer l’étoile juive quand il la vit pour la première fois portée par trois jeunes filles et qu’il saluera à nouveau  - la figure souvent contestable de Jünger, n’en demeure pas moins celle d’un écrivain allemand, qui laissa plus souvent encore sa noble empreinte dans notre mémoire de ce passé si présent."

Célébré dès les années 1950
Après la victoire des Alliés, Ernst Jünger refuse de participer à la dénazification. Pendant quatre ans, il lui est interdit de publier ses oeuvres.

En 1950, il s'installe à Wilflingen, en Souabe, voyage, se passionne pour les coléoptères, se soucie de l'environnement naturel, et évolue idéologiquement vers l'adhésion à l'individualisme contre un Etat tout puissant.

« Mais Ernst Jünger est aussi considéré comme l’un des plus grands stylistes de la littérature allemande et un témoin incomparable de son époque. Qui était l’auteur d'Orages d'acier et Sur les falaises de marbre, ses deux œuvres les plus fameuses ? Que nous apprend sa vie sur l’histoire allemande et européenne du XXe siècle ? »

« Le réalisateur Falko Korth brosse un portrait sobre et précis de Ernst Jünger, donnant la parole aux chercheurs et artistes qui se sont intéressés à l’écrivain : ses biographes Helmuth Kiesel et Heimo Schwilk, l’historien Volker Weiss, la critique littéraire Iris Radisch, mais également le peintre Neo Rauch ».

« Tout en lui reconnaissant des positions politiques peu défendables, ce dernier évoque les trésors qu’il a trouvés dans son œuvre et raconte comment ceux-ci ont inspiré son travail d’artiste. »



"Gallimard publie Sur les falaises de marbre d'Ernst Jünger en mars 1942, dans une traduction de Henri Thomas. Ce roman fut interprété comme un violent réquisitoire contre l'hitlérisme – mais, mystérieusement, Ernst Jünger bénéficia de l'indulgence du dictateur.

Fin février 1939, sous l’injonction d’un rêve, Ernst Jünger commence à Überlingen, près de la frontière suisse, un récit allégorique, La Reine des serpents. Mais ce n’est qu’au printemps, et mieux installé près de Hanovre, à Kirchhorst, dans un immense presbytère, qu’il s’attelle véritablement à son livre. « Il s’agit de montrer que dans la décadence, où se concentre tant de matière obscure, le rationalisme est le principe le plus décisif », écrit-il dans son journal, en date du 5 avril. Puis, le 16 de ce mois, il donne à son « Capriccio » un nouveau titre, Sur les falaises de marbre : « Peut-être exprime-t-il encore mieux l’accord de beauté, de grandeur et de péril que je pressens ».

Héros glorieux de la guerre de 1914, et auteur d’un volume, Orages d’acier, qu’aussi bien Gide que Hitler ont considéré comme « le plus beau livre de guerre » qu’ils aient jamais lu, Jünger n’est pas dupe des intentions du Führer. À partir de la « nuit de cristal », il a pris ses distances avec la politique nazie. Ce pogrom contre les Juifs d’Allemagne l’a si profondément répugné qu’il est à l’origine, entre autres choses, de sa conception de Sur les falaises de marbre. « Exilé de l’intérieur », Jünger cherche à y décrire cette situation d’une façon mythique, mais avec beaucoup de précision. Jusqu’à la fin mai 1939, chaque matin, devant les grands buissons de cytise qui brillent merveilleusement au jardin, il travaille donc « assez bien » aux Falaises. Et si les choses vont ensuite un peu moins vite, c’est qu’il prend « la peine de fouiller chaque phrase du texte jusqu’à la perfection ». Le 28 juillet, tard dans l’après-midi, il met la dernière main à son œuvre : « Il me semble avoir à peu près réalisé ce livre comme je l’imaginais – quelques passages mis à part où l’esprit s’est trop tendu, de sorte que la langue a été comprimée et est devenue cristalline ; elle y ressemble à un fleuve qui charrie des glaçons. Elle devrait déboucher sur une prose sans vibrations et sans rotation, d’une grande fixité. » Le 12 août, l’écrivain achève de mettre le tout au net ; il enferme dans son cartonnier le manuscrit original, après l’avoir daté.

Aussitôt qu’il l’a lu, son frère s’inquiète : « Ton livre, ou bien ils l’interdiront dans les quinze premiers jours, ou bien jamais. » Mais Jünger est mobilisé le 26 août, et nommé capitaine. S’il n’a pas spécifiquement pensé au Führer en inventant le personnage du « Grand Forestier », il ne peut s’empêcher d’y songer en corrigeant les épreuves du livre, le 10 septembre. Son immédiat succès, d’ailleurs, ne l’enchante pas ; le roman apparaît trop clairement « comme un merle blanc tout à fait à part » dans la littérature sous le Troisième Reich. Le chef de la censure nazie en demande l’interdiction ; toutefois, par admiration des premières œuvres de Jünger, Hitler souhaite qu’on le laisse tranquille.

À partir de juin 1941, dans Paris occupée, Jünger travaille donc à l’état-major et vit à l’hôtel Raphaël, avenue Kléber. Le 6 août, Gallimard rachète à son éditeur allemand les droits de quatre de ses livres. En octobre, Henri Thomas écrit dans La NRF de Drieu une note enthousiaste sur Les Falaises de marbre, dont il entreprend la traduction, de même que celles du Cœur aventureux (1942) et des Jeux Africains (1944).

Jünger fréquente beaucoup le milieu littéraire, voit Paulhan aussi bien que Montherlant, Morand, Cocteau, Jouhandeau, Léautaud, et même Céline qu’il n’apprécie guère. Le 22 février 1942, Madeleine Boudot, la secrétaire de Gallimard, lui remet les placards des Falaises de marbre et le livre enfin paraît. Jünger est impressionné par le travail rusé de son traducteur. Le 11 mars, il s’en entretient avec Gaston Gallimard, qui lui « donne une impression d’énergie éclairée, aussi intelligente que pratique – celle même qui doit caractériser le bon éditeur. Il doit y avoir aussi en lui quelque chose du jardinier ». Jünger est l’écrivain allemand le plus lu en France à cette époque. Entre avril et mai 1943, il intervient auprès du général Von Stülpnagel pour que le neveu de Gaston – sur qui on souhaite d’évidence faire indirectement pression – ne soit pas requis par le Service du Travail Obligatoire, le STO. Gaston lui en sera toujours reconnaissant. Drôle d’époque. Si Les Falaises de marbre est perçu par certains résistants comme un livre de chevet, le 13 juillet, Jünger apprend que sa lecture réconforte les soldats allemands sur le Front de l’Est. Mais les choses se gâtent. Ayant été mêlé à l’attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler, Jünger se retrouve soudain au centre d’un cyclone, auquel il échappe presque miraculeusement.

À la libération, il a de même la surprise, le 30 juin 1945, d’entendre commenter les Falaises de marbre par l’émetteur de Londres ; mais il est un peu agacé qu’on veuille n’y lire qu’un récit à thèse là où il a voulu renouer dans des circonstances tragiques avec les puissances fraternelles d’un monde sans âge. Le hasard veut aussi que, une fois l’Allemagne envahie par les Alliés, un officier du nom de Stuart Hood ait fait partie de ses « occupants », au presbytère de Kirchhorst ; découvrant avec passion Sur les falaises de marbre, celui-ci le traduit de retour en Écosse.

Par la suite, le roman a beaucoup été interprété par les critiques français : Béguin, Caillois, Blanchot, Nadeau, au point que Jünger a reconnu avoir été mieux lu en France que partout ailleurs. Par rapport à la Ferme des animaux (1945) de George Orwell, dont on a l’a rapproché parfois, le chef-d’œuvre de Jünger n’est pas une fable à clés, ni même une stricte allégorie des forces en action dans un régime totalitaire ; son vrai pouvoir réside dans sa langue, qui tire le livre entier vers le poème en prose. Plus encore que le Roi des Aulnes, Le Rivage des Syrtes est sans doute le roman français qui a fait entendre le timbre de voix le plus proche des Falaises de marbre, essayant d’atteindre le fond d’une réalité politique par le biais du mythe, à travers plusieurs couches de rêve."


Allemagne, 2019, 53 min
Sur Arte le 8 décembre 2019 à 5 h 05. Disponible du 27/11/2019 au 26/12/2019
Visuel : © Gisela Deventer

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Les citations sur le film sont d'Arte.

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