mardi 27 octobre 2015

« Gallimard, le Roi Lire » de William Karel

France 5 rediffusera le 28 octobre 2015 « Gallimard, le Roi Lire », documentaire de William Karel. Un film, parfois problématique, qui oscille entre biographie de Gaston Gallimard (1881-1975) et réflexions sur les motivations des écrivains, avec une fin morbide. "Les éditions Gallimard fêtent leur centenaire. A cette occasion, William Karel revient sur leur histoire et sur la personnalité de leur fondateur, ainsi que sur les figures qui ont marqué la littérature française du XXe siècle. Gallimard est unique, car elle a été fondée par des écrivains, et est toujours animée par eux. L'histoire commence en 1911, quand une poignée de jeunes passionnés, parmi lesquels Gaston Gallimard, Jacques Rivière et André Gide, décident de créer leur maison d'édition. Dès les débuts, Gallimard et Rivière font preuve d'une grande intuition. Cela ne va pas sans certains faux pas, comme le refus d'éditer le premier roman de Marcel Proust, «Du côté de chez Swann», paru chez Grasset".


« Un éditeur est un commerçant ayant passé un pacte avec l’esprit » et qui parie sur le succès à terme d’auteurs. Telle est la définition de Pierre Assouline, écrivain et biographe de Gaston Gallimard (1881-1975).

« Rattrape-tout »
« En 1911, deux ans après le lancement de la Nouvelle Revue Française (NRF), est créée par de jeunes écrivains – en particulier André Gide, Jacques Rivière et Jean Schlumberger- et Gaston Gallimard les éditions de la Nouvelle Revue Française, un « comptoir d’éditions » dont le gérant est Gaston Gallimard. Celui-ci donnera son nom à cette maison d’édition en 1919.

Au début de la Première Guerre mondiale, Gaston Gallimard parvient, avec l’aide d’une médecin ami de son père, à se faire réformer. Tandis que ses amis du comité de lecture combattent dans les tranchées, et que plus de 450 écrivains seront tués lors de ce conflit.

Après guerre, le comité de lecture refuse de publier Du côté de chez Swann (1913), premier livre de Proust que Gaston Gallimard avait rencontré en Normandie. Rapidement, André Gide et Gallimard prennent conscience de l’importance de cet auteur et publient les volumes suivants d’A la recherche du temps perdu. Ce qui vaut à son auteur en 1919 le Prix Goncourt pour A l’ombre des jeunes filles en fleurs.

Le « génie historique » de Gaston Gallimard, doté d’un flair sûr pour repérer les écrivains talentueux et de qualités psychologiques pour gérer leurs egos ou rivalités, consiste, par tous moyens, à rattraper les auteurs refusés par le Comité de lecture, tels Montherlant et Gracq. L’historien Pierre Nora explique que Gallimard récupère Mauriac par La Pléiade, Céline en rachetant Denoël, Proust de Grasset, les surréalistes avec Breton ».

Le premier bestseller de cette maison d’édition au siège germanopratin, 5 rue Sébastien Bottin : L’Amant de Lady Chatterley de D.H. Lawrence préfacé dans les années 1930 par Malraux, et interdit de vente dans les kiosques.

Contre l’avis du Comité de lecture, Gaston Gallimard impose Joseph Kessel, grand reporter, dont il pressent qu’il écrira des romans populaires de grande qualité, ainsi que Georges Simenon.

Sous l’Occupation nazie, « la majorité, voire la quasi-totalité de l’édition française, s’accommode. Elle fonctionne sous les bottes, c’est-à-dire sollicite pour chaque livre le visa de la censure allemande », rappelle Pierre Assouline. Et de citer « la liste Otto » [Nda : Otto Abetz était l’ambassadeur du IIIe Reich à Paris] du 28 septembre 1940, la censure, le retrait des ventes de livres d’écrivains exilés allemands, d’auteurs antifascistes, Juifs, communistes, etc. pendant quatre ans. A ce jeu, Gaston Gallimard va être plus fort que les autres éditeurs ».

Gaston Gallimard « cède la direction à Drieu La Rochelle pour que la NRF continue de vivre sous l’Occupation. A la Libération, la maison échappe à l’épuration grâce à l’appui des écrivains qui témoignent en sa faveur » : Eluard, Camus, Queneau, Sartre. Et Gaston Gallimard récupère la direction de sa maison d’édition.

Le romancier Jean Cau décrit un Gaston Gallimard blasé à la fin de sa vie, refusant d’écrire ses mémoires pour ne pas ruiner sa maison d’édition et révéler des actes susceptibles de ternir l’image de ses auteurs.

Le plus grand succès, imprévu, de la maison d’édition indépendante financièrement, familiale, puissante, rentable, dirigée par Antoine Gallimard et célèbre aussi pour ses cocktails, est la série des Harry Potter de J.K. Rowling. Un éditeur dont un auteur, Jean-Marie Le Clézio est distingué par le Prix Nobel de Littérature en 2008.

Le film s’achève sur des réflexions sur ce qui incite un écrivain à écrire – douleur, blessure ou parce que « travailler c’est moins ennuyeux que s’amuser » selon Nathalie Sarraute – et le suicide d’auteurs, avec la lettre de Romain Gary à Claude Gallimard.

Un projet ambitieux et peu convaincant

A l’occasion du centenaire de la célèbre maison d’édition française Gallimard, après ArteFrance 5 a diffusé ce documentaire.

Ce film, qui respecte généralement la chronologie, est construit autour de témoignages de membres de la famille Gallimard – Robert, Claude et Antoine Gallimard - et d’auteurs, d’émissions de télévisions, d’extraits de livres et correspondances d’écrivains – lettre reconnaissante d’Albert Camus à son instituteur Monsieur Germain - lus par des comédiens : Sartre, Paulhan, rédacteur en chef de la NRF, Eluard, Malraux, Queneau, Berl, Simone de Beauvoir, Jean Genêt, Céline « mendiant ingrat » (Michel Audiard), Nabokov (Le Docteur Jivago publié en 1967 malgré les pressions des autorités soviétiques), Milan Kundera – « Le monde totalitaire qu’il ait pour base Marx ou l’islam ou n’importe quoi d’autre, est une monde de réponses plutôt que de questions. Le roman n’y a pas a place » -, Pasternak, Albert Cohen lisant Belle de jour (1968), Kafka…

William Karel et « Aspiciendo Senescis » [Nda : locution latine signifiant « A me regarder, tu vieillis »] ont choisi les textes lus, souvent en voix off. Sur quels critères ? Mystère.

Ce film manque d’esprit critique, peine à hiérarchiser de manière pertinente les faits évoqués – facette négligée de cet éditeur-patron de presse (Détective, Voilà, Marianne) -, souffre de carences informatives – silence sur Marcel Duhamel (1900-1977) créateur de la Série noire, Jacques Schiffrin (1892-1950), éditeur Juif né à Bakou (Azerbaïdjan) et fondateur en 1931 de la Bibliothèque de la Pléiade intégrée en 1933 aux éditions Gallimard, etc.

Sur des images de pauvres immigrants juifs, d’adolescents dansant et de soldats israéliens patrouillant dans l’Etat d’Israël renaissant, William Karel plaque un extrait d’Une histoire d'amour et de ténèbres d’Amoz Oz (2004), particulièrement virulent et dénigrant sur la manière non « exemplaire » dont les Juifs, longtemps une « minorité opprimée », traitent « leur minorité, les Arabes » en Israël ; la manière exemplaire et rêvée étant ainsi décrite : « avec justice et intégrité, avec bienveillance nous les associerions à notre patrie, nous partagerions tout ». Il est aberrant de juger un Etat sur un seul critère : la manière dont il traite une de ses minorités. Rappelons les nombreux droits dont bénéficient les Arabes dans l'Etat Juif - accès aux fonctions de parlementaires, ambassadeurs, membres de la Cour suprême, etc., jouissances des libertés d'expression, de circulation, etc. -, et dont on cherche en vain l'équivalent dans des pays musulmans, très souvent Jüdenrein (sans Juif) ou avec une communauté Juive numériquement faible à la suite de l'exode oublié des Juifs des pays arabes, de Turquie et d'Iran. Déplorons aussi que certains Arabes israéliens, tel Ameer Makhoul, aient trahi leur pays, l'Etat d'Israël, au profit du mouvement islamiste, terroriste, Hezbollah.

Un kaléidoscope qui choque d’autant plus qu’il est placé après des images de survivants décharnés de camps et la lecture de souvenirs de Robert Antelme (L’espèce humaine, 1947) soulignant la difficulté pour les déportés à faire le récit de l’horreur vécue dans les camps, des images des soldats allemands et magasins juifs attaqués accompagnant des extraits des Bienveillantes de Jonathan Littell (2006), puis du box vitré où se tient Eichmann lors de son procès analysé dans Eichmann à Jérusalem d’Hannah Arendt (1963).

Curieusement, aucune photo pour la presse ne représente Gaston Gallimard, sujet du documentaire.

Les citations sont extraites du documentaire.

Documentaire de William Karel
France, 2010, 1 h 30 mn
Coproduction : Arte France, Les Films du Bouloi, INA
Diffusions :
- sur Arte les 21 mars 2011 à 22 h 10 et 22 mars 2011 à 10 h
- sur France 5 les 22 septembre 2011 à 21 h 46, 28 octobre 2015 à 0 h 44, 

Visuels de haut en bas : © D.R
Pierre Assouline
J.-M. G. Le Clézio
Antoine Gallimard
William Karel et Philippe Sollers

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Cet article a été publié le 20 mars 2011, puis les 22 septembre 2011,
- 14 juin 2013. Cet article est republié en hommage à l'éditeur Robert Gallimard décédé à l'âge de 87 ans le 8 juin 2013. Membre du comité de lecture, il avait dirigé dès 1960 la célèbre Bibliothèque de la Pléiade et avait noué des relations amicales avec Albert Camus, Romain Gary et Marguerite Duras. Il était un soutien loyal de son oncle Gaston et de son neveu Antoine.

2 commentaires:

  1. Difficile d'écrire un commentaire si l'on ne peut visionner l'émission sur internet (quand on n'a pas le temps de regarder la TV le soir)

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  2. A Anonyme : on peut en ce moment regarder ce film gratuitement sur "Documentaires", le portail des documentaires de France 5 :
    http://documentaires.france5.fr/documentaires/gallimard-le-roi-lire

    Vidéo intégrale disponible jusqu’au jeudi 29 septembre 2011 à 21:52.

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