lundi 20 novembre 2017

« La loi de la banane » par Mathilde Damoisel


Arte diffusera le 21 novembre 2017 « La loi de la banane » (Über Bananen und Republiken) par Mathilde Damoisel. « Sur ce simple fruit s’est bâti un empire. Comment, entre 1899 et 1989, l'United Fruit Company a planté des bananes en Amérique centrale et y a dicté sa loi. Un éclairant retour aux sources d'une des premières multinationales ». Immigrant juif sioniste, self-made man, businessman philanthrope, Samuel Zemurray (1877-1961), a joué un rôle essentiel dans l'économie de la banane et la vie politique aux Etats-Unis et en Amérique latine, à la direction de la firme UFCo fondée en 1899 et dénommée depuis 1989 Chiquita Brands International, dans l'aide à la refondation de l’Etat juif et le soutien à l’immigration dans l'après-Deuxième Guerre mondiale de Juifs survivants de la Shoah en Eretz Israël

Avoir la banane, chignon banane, coupe de cheveux culte des rockers rendue célèbre par le King Elvis Presley, de « Juanita banana » chantée par Henri Salvador à l’épithète péjoratif « banane » pour désigner une personne crédule, Banana split, film de Busby Berkeley  (1943) avec Carmen Miranda, titre interprété par Lio et dessert glacé… Depuis quelques siècles, ce fruit a intégré notre vie quotidienne et notre imaginaire.

Originaire de Papouasie-Nouvelle Guinée, la banane s’est diffusée en Asie du Sud-Est, en Afrique, puis au Moyen-Orient et sur le continent américain.

D’après la CNUCED (Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement), en 2012, « l’Inde est le principal producteur  avec 36 % de la production mondiale qu’elle consomme quasi-intégralement. Viennent ensuite la Chine (9% la production mondiale), les Philippines (9%), l’Equateur (8%)  le Brésil (7%) et l’Indonésie (7 %) ».

L’exportation de la banane est concentrée sur cinq pays : l’Equateur, la Colombie, le Costa Rica, le Guatemala et les Philippines qui assurent les quatre cinquièmes des exportations en 2010.

Comment ce fruit tropical, denrée exotique vite périssable, est-il devenu familier, été comme hiver, et apprécié des consommateurs de tous les continents, vendu souvent à un prix modique ?

Relater « l'épopée édifiante de la banane, entre l'Amérique centrale et les États-Unis, c'est revenir aux sources d'un modèle plus que jamais d’actualité – un capitalisme se jouant des frontières et des lois nationales pour assurer à ses actionnaires des profits maximaux, jusqu’à menacer la démocratie ». 

« Quand elle apparaît au tournant du XXe siècle sur le marché nord-américain, la banane, denrée rare et chère, est réservée à une élite aisée ». 

Minor Cooper Keith, « entrepreneur visionnaire et dur en affaires, va faire d'elle un produit de consommation populaire, sur lequel il édifiera la première multinationale au monde ». 

« Bâtisseur du chemin de fer costaricain, il promet au lendemain de la Première Guerre mondiale aux jeunes nations d'Amérique centrale un développement basé sur la monoculture et l'exportation de la banane, en échange de terres achetées à vil prix, souvent confisquées aux petits paysans indiens, de l'usage gratuit des lignes ferroviaires qu'il construit et d'une quasi-exemption d'impôts ». 

« El Pulpo »
Créée en 1899, l'United Fruit Company (UFCo) « constitue trente ans plus tard une puissance régionale incontestée, édictant ses propres lois sur d'immenses plantations qui s'étendent jusqu'en Colombie ». 

« Le Poulpe », « comme on la surnomme, fait venir de Jamaïque une main-d'œuvre corvéable à merci, pourchasse les syndicalistes et fait pression sur les gouvernements des républiques « bananières ». 

« Quand, en 1933, quatre ans après la mort de Keith, un self-made-man né en Moldavie, Samuel Zemurray, alias « le tsar de la banane » reprend les rênes du mastodonte, il amplifie ces méthodes, notamment grâce aux services du père des « spin doctors » Edward Bernays » (1891-1995), un neveu de Freud. 

Samuel Zemurray est né Schmuel Zmurri dans une famille pauvre à Kichinev (Chişinău), alors dans l’empire russe et actuellement en Moldavie. Adolescent, fuyant les pogroms, il immigre en 1891 aux Etats-Unis et s’installe à Selma, en Alabama, où vit son oncle commerçant. « A la différence de ses compatriotes, c’était un géant. Il mesurait 1,90 mètre. C’était un homme au caractère affirmé », a confié Rich Cohen, auteur de la biographie de Samuel Zemurray (1877-1961) intitulée The Fish That Ate the Whale: The Life and Times of America's Banana King (Le poisonn qui a mangé la baleine : la vie et l’époque du roi de la banane en Amérique).  à NPR.

En 1895, à l’âge de 18 ans, Samuel Zemurray découvre la banane et entrevoit des perspectives de bénéfices à percevoir de son commerce aux Etats-Unis. Achetant à prix bradé une cargaison de bananes mûres, il parvient à la vendre rapidement, sur un marché local situé le long de la ligne de chemin de fer et à un prix abordable. Ce premier succès lui confère le surnom de « Sam the Banana Man ».

En 1904, Samuel Zemurray épouse Sarah Weinberger avec laquelle il a deux enfants.

En 1910, il fonde la Cuyamel Fruit Company, et privilégie le Honduras où il devient le principal acteur économique sur le marché de la banane. Il y achète en 1910, en s’endettant, des terres le long de la rivière Cuyamel - des plantations gérées efficacement – et se constitue une flotte marchande.

Le Honduras renégocie sa dette souveraine avec Philander C. Knox, Secrétaire d’Etat américain et J.P. Morgan et Cie. Craignant de subir les effets préjudiciables de cette renégociation, dédaigné par Philander C. Knox, Samuel Zemurray fomente un coup d’Etat et ramène au pouvoir du Honduras Manuel Bonilla, président hondurien en exil à La Nouvelle Orléans. Reconnaissant, Manuel Bonilla lui accorde des concessions de terres et de faibles impôts. Ce qui sauve le business man américain. Ce coup d’Etat représente une avancée vers la démocratie : Manuel Bonilla insiste pour être élu démocratiquement. Ayant haï le traité Dávila-Morgan, le peuple du Honduras accueille favorablement le nouveau régime.

Dans les années 1920, Samuel Zemurray se lie d’amitié avec Chaim Weizmann et soutient le mouvement sioniste. Après une réunion en 1922 avec Chaim Weizmann, président de l'Organisation sioniste mondiale, il donne plus d’un million de dollars afin de construire des infrastructures et localités juives en Eretz Israël.

En 1930, il vend sa compagnie à l’UFCo de Boston et prend sa retraite.

Alors que l’UFCo est sévèrement affaiblie par la crise économique de 1929, Samuel Zemurray parvient à en prendre le contrôle et engrange des bénéfices en réorganisant l’entreprise par la décentralisation de la prise de décision. Il dirige l’entreprise durant deux décennies.

Il soutient le Président démocrate Franklin D. Roosevelt et son New Deal, contribue à la rédaction de réglementations de l’Agricultural Adjustment Administration et finance l’hebdomadaire libéral, au sens américain, i.e. très à gauche, The Nation.

Son fils Sam Jr s’engage lors de la Deuxième Guerre mondiale. Sa mort prématurée en 1945 bouleverse Samuel Zemurray.

Samuel Zemurry cesse provisoirement son activité à la tête de l’UFCo avant le vote sur la partition de la Palestine sous mandat britannique. Ce sioniste  ne reprend son activité qu’une fois la victoire du jeune Etat d’Israël lors de la guerre menée contre lui par les Armées arabes et palestiniennes. Durant ces mois, il se consacre à Bricha, l’aide au transport en Palestine mandataire des Juifs survivants de la Shoah et internés dans des camps pour Personnes déplacées – grâce à l’aide notamment financière de Samuel Zemurray, environ 37 000 Juifs européens parviennent en Eretz Israël de 1946 à 1948 -, et à convaincre les dirigeants de pays d’Amérique latine – Costa Rica, Honduras, Guatemala, Nicaragua – avec lesquels la UFCo est propriétaire d’immenses bananeraies, à voter à l’ONU (Organisation des Nations unies) en faveur du plan de partage. Lors de la guerre d’Indépendance, Samuel Zemurray  envoie des navires emplis d’armes et de matériels divers, cachés dans des boites tamponnées « Nourriture » à Tel Aviv.

Samuel Zemurray prend sa retraite en 1951, et se distingue par sa générosité, sa philanthropie : donations à la Tulane Universiy d’œuvres d’art maya découvertes dans des plantations de bananiers, création de la Zamorano Pan-American Agricultural School et de la Zemurray Foundation.

Sa fille Doris Zemurray Stone, archéologue et ethnographe, dirige le musée national du Costa Rica et enseigne dans des universités américaines.

Souffrant de la maladie de Parkinson, Samuel Zemurray décède en 1961 à La Nouvelle Orléans.

En 1954, « avec l'appui du gouvernement Eisenhower, Samuel Zemurray et Edward Bernays « chasseront du pouvoir au Guatemala le social-démocrate Jacobo Árbenz Guzmán, coupable d'avoir nationalisé pour sa réforme agraire des milliers d'hectares de l'UFC ». Arte omet d'indiquer le contexte politique de Guerre froide et de containment (endiguement) de l'influence de l'Union soviétique

La « guerre civile déclenchée alors fera plus de cent mille morts jusqu'en 1996… » 

Les « multinationales d'aujourd'hui ont repris les pratiques inaugurées par l'UFC en Amérique latine : intégration verticale, poursuite du monopole, privatisation des ressources, évitement fiscal ». 

La « monoculture intensive d'un produit d'exportation, qui épuise les sols et empoisonne les travailleurs, reste elle aussi en vigueur dans une grande partie du monde ». 

« Grâce à un montage d’archives rares, le film retrace près d'un siècle de règne sans partage. Des spécialistes (Geoffrey Jones, historien des multinationales à la Harvard Business School, Gaël Giraud, économiste à l’Agence française pour le développement, et la philosophe Cécile Renouard, enseignante à l’Essec) commentent cette histoire édifiante et en partie oubliée, illustration éclairante des dérives du capitalisme ».

Quid des plantations de la banane dans les Antilles françaises et de sa commercialisation, notamment vers la France métropolitaine ? Quid des combats « des ouvriers de la banane  » antillaise ?

Quid des bananes « bio » consommées dans l'Union européenne (UE) dont la plupart proviennent d'Équateur, de la République dominicaine et du Pérou. Comment sont-elles produites ? « Ces pays utilisent 25 produits phytosanitaires, y compris par traitement aérien, dont 14 ne sont pas autorisés en Europe. Des organismes certificateurs, agréés par l'Europe, contrôlent uniquement le respect de la réglementation bio locale et leur permettent de vendre ensuite sous le label bio européen», s'indigne  Éric de Lucy, président de l'UGPBAN (Union des groupements de producteurs de bananes de Guadeloupe et de Martinique) le 2 mars 2017. « Dénonçant une concurrence déloyale, l'UGPBAN (650 producteurs), premier employeur privé des Antilles (10 000 emplois), préfère mettre en avant la qualité de la production antillaise (280 000 tonnes annuelles), « meilleure que le bio d'importation ». De 2006 à 2016, les exploitations ont réduit de 61 % l'utilisation des pesticides dans les 8 500 ha de terres cultivées en Martinique et Guadeloupe. Sans parvenir toutefois à l'agriculture biologique. « En Europe, seuls les producteurs de bananes des îles Canaries y arrivent, parce qu'ils sont situés en climat tropical sec. Mais, à cause des importations, ils n'arrivent pas à valoriser leur production », explique Philippe Ruelle, directeur général de l'UGPBAN ».

Judaïsme
Dans le judaïsme, les nourritures sont bénies par une prière débutant ainsi : « Baroukh ata A-donaï E-lohénou Melekh haolam... » (« Béni sois-Tu, Éternel notre D.ieu, Roi de l’univers... »). Pour un « légume ou fruit d’un arbre bas (comme un ananas ou une banane) », les juifs ajoutent « ... boré peri ha-adama » (« ...qui crée le fruit de la terre. »)

Diffusée dans les années 1990 et 2000, la série animée américaine les Razmoket a évoqué des fêtes juives. Dans Les Razmoket, le film (The Rugrats Movie), oeuvre d'animation américain réalisée par Norton Virgien et Igor Kovaljov (1998), Tommy Pickles (Cornichon) s’apprête à jeter de la nourriture pour enfant aromatisée à la banane sur son frère cadet Jules, encore bébé.

Conçu par Abraham Nathanson de Narragansett (Rhode Island), le très primé jeu Bananagrams, un mélange de scrabble et de boggle, a été lancé en 2006. Il est disponible aussi en hébreu depuis 2011 et présent sur Facebook.


« La loi de la banane » par Mathilde Damoisel
Arte, 2017
Sur Arte le 21 novembre 2017 à 22 h 35

Visuels :
Représentation de la banane
L’épopée des bâtisseurs de l’empire de la United Fruit Corporation sur l’exploitation de la banane en Amérique centrale, installer un monopole mondial et inventer les méthodes de l’une des toutes premières multinationales.
Femme mangeant une banane
Samuel Zemurray
Carte postale du Costa Rica
© Quark Productions

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Les citations sur le documentaire sont d'Arte.

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