mercredi 8 mars 2017

« Le dernier complot de Staline » par Philippe Saada


La chaîne Histoire diffusera le 21 mars 2017 « Le dernier complot de Staline », documentaire de Philippe Saada. Élaboré par Staline afin d'éliminer des apparatchiks, le complot dit « des Blouses Blanches » sionistes a visé 15 célèbres médecins juifs russes accusés d'avoir assassiné des dirigeants politiques et militaires de l'Union soviétique par des prescriptions inadéquates. La mort de Staline, le jour de Pourim, a empêché la mise en oeuvre du plan visant à mettre les Juifs russes dans des camps, notamment en Sibérie.

Le 13 janvier 1953, la Pravda, (« Vérité » ou « Justice » en russe), alors journal officiel du parti communiste de l'Union soviétique, « publie en première page un article dénonçant le complot dit « des Blouses Blanches » fomenté par des médecins criminels, principalement juifs, accusés d'avoir empoisonné deux hauts dignitaires du parti pour le compte de l'étranger et d'avoir conspiré contre Staline » (1878-1953).

Cette « nouvelle déclenche une violente vague d'antisémitisme à travers l’URSS, et la stupeur en Occident ». 

Machination politique
Ce « complot » n'est « que l'étape ultime d'une effroyable machination politique menée par un Staline vieillissant et paranoïaque et destinée à désigner les Juifs soviétiques comme les nouveaux ennemis du peuple » dans un pays où un culte, mêlant vénération et crainte, est voué à Staline, surnommé le « petit père des peuples ». Tyran violent, paranoïaque, Staline (1878-1953) dirige l’Union soviétique depuis la fin des années 1920 et a éliminé progressivement ses adversaires, collaborateurs ou rivaux potentiels.

« En effet, tout est écrit à l'avance, comme un scénario : les médecins du Kremlin seront emprisonnés et torturés, certains jusqu'à la mort et cette vaste campagne antisémite décidée par le dictateur réactivera les fantasmes les plus nauséabonds de la vieille Russie ».

« C'est l'apogée d'une machination politique menée d'une main de maître par Staline, durant les dernières années de son règne, au moment même où se cristallise la Guerre froide ». 

Le prologue de cette machination antisémite remonte à la mort, dans un sanatorium, d’une crise cardiaque, de Andreï Jdanov, proche de Staline, en 1948. Le pouvoir communiste met en scène ses funérailles dans une liturgie soignée. En 1947, Jdanov avait prononcé un discours soulignant l’opposition entre deux mondes. La Dr Lydia Timatchouk, médecin de Jdanov, rédige une lettre adressée à Staline afin de l’alerter sur la faiblesse cardiaque de Jdanov qui aurait été sous-estimée par ses collègues. Ce courrier est lu par Staline qui l’instrumentalisera quelques années plus tard pour élaborer le « complot des blouses blanches ».

A l’époque, les médecins soignant des dirigeants de l’Union soviétique vivent à Moscou où ils sont surveillés tout en bénéficiant de privilèges. Parmi eux : Yakov Etinguer, brillant cardiologue, déclare dans le salon de son domicile : « Celui qui débarrassera l’URSS de Staline sera un héros ». Des propos enregistrés par le MGB, futur KGB. Le fils du Dr Yakov Etinguer est arrêté dans la rue, et disparait. Puis, le médecin et son épouse sont interpellés pour propos antisoviétiques en novembre 1950. Rusé mais inculte, antisémite, le juge Mikhail Rioumine (1913-1954) est chargé de cette affaire qu’il mènera de manière impitoyable. Torturé, le Dr Yakov Etinguer s’évanouit en mars 1951 à son retour dans sa cellule, sa tête heurte une table et cet homme âgé est retrouvé mort. Le certificat de décès indique comme cause du décès un infarctus.

Le 1er juillet 1951, Mikhaïl Rioumine, éminent fonctionnaire des services de la sécurité, écrit à Staline qu’Etinguer aurait avoué avoir tué Alexandre Chtcherbakov (1901-1945), écrivain directeur du bureau d'information soviétique (Sovinformburo), dans le cadre d’un « complot sioniste visant les dignitaires du Kremlin ». Pure invention, réfute l’historien Jonathan Brent qui a consulté les archives de ce dossier. Dans son courrier, Rioumine accuse aussi Viktor Abakoumov (1908-1954), militaire ministre de la Sécurité d’Etat, d’avoir entravé son travail et d’être membre d’un complot contre le Kremlin, siège du pouvoir politique. 

Pour Staline, cette lettre arrive opportunément. Beria (1899-1953), Malenkov et Molotov ont alors acquis trop de pouvoir selon lui. Le temps est venu d’une nouvelle purge pour placer à leurs postes des individus faisant preuve d’une allégeance totale à son égard. Quel mobile avancer pour convaincre le peuple et s’assurer de sa conviction que seul Staline le protège des ennemis de l’intérieur et de l’extérieur ?

Le 4 juillet 1951, Abakoumov est arrêté.

Le 13 juillet 1951, le Kremlin informe par courrier les dirigeants du Parti communistes dans toutes les républiques soviétiques d’un « complot de médecins juifs » auquel aurait participé Abakoumov afin de tuer les dirigeants principaux de l’Union soviétique.

Le « complot des blouses blanches », médecins empoisonneurs de dirigeants du Kremlin dans le cadre d’une conspiration sioniste mondiale, mettant « la patrie en danger », s’avère utile à Staline pour que perdure son pouvoir solitaire et criminel. Feignant de l’avoir découverte récemment, Staline présente alors la lettre du médecin sur la faiblesse cardiaque de Jdanov. Le pouvoir soviétique accuse des « médecins-espions à la solde de l’Occident » de représenter une « menace pour le peuple ».

Antisémitisme
En ce début des années 1950, environ 2,5 millions de Juifs vivent en Union soviétique. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, les Juifs ont déjà été instrumentalisés par Staline. Sur son ordre, un Comité antifasciste juif avait été créé et réunissait des scientifiques, des écrivains, des réalisateurs, des acteurs, des médecins. Son président : Solomon (Shloyme) Mikhoels (1890-1948), acteur et directeur juif du Théâtre yiddish de Moscou. Une délégation du Comité avait effectué une tournée aux Etats-Unis afin de convaincre les Juifs américains de soutenir financièrement l’effort de guerre, l’Armée rouge dans cette « grande guerre patriotique ».

Mais, après la victoire sur le IIIe Reich et la refondation de l’Etat d’Israël sur sa terre ancestrale – l’URSS vote pour la résolution onusienne -, Staline veut souder la nation autour du nationalisme, et les Juifs en URSS sont animés par une effervescence : Mikoels a été convaincu par ses coreligionnaires américains de fonder une république autonome juive en Crimée. Un projet qui inquiète Staline craignant la présence et l’action de Juifs pro-Américains aux frontières de l’URSS. Assassiné en 1948 (« accident de la circulation »), Mikhoels est honoré par des funérailles officielles. Peu après, quatorze membres du Comité sont interpellés, jugés et condamnés à mort pour espionnage.

Pour asseoir son pouvoir face à des apparatchiks pouvant s’allier contre lui, pour donner une dimension mondiale à une prétendue conspiration contre l’Union soviétique, Staline lie le procès de membres de ce Comité au « complot des blouses blanches » juives : il recourt au lien de parenté entre Mikhoels et Miron Vovsi (1897-1960), médecin chef de l’Armée rouge. Autres objectifs de Staline : galvaniser le peuple contre l’Occident et procéder à une nouvelle purge dans les institutions.

Dès l’automne 1952, des médecins juifs, dont Vladimir Vinogradov, médecin de Staline, sont arrêtés, secrètement, dans toute l’URSS. Mais aucune preuve de lien avec les Etats-Unis n’est trouvée par les services secrets soviétiques. 

« Frappez-les à mort ! » Tel est l’ordre intimé par Staline à ses sbires afin d’obtenir des aveux. Privation de nourriture, privation de sommeil, détention en cellules étroites, autres tortures surtout la nuit… Tout est utilisé contre ces médecins juifs « cosmopolites ». A l’instar des purges staliniennes précédentes et du procès Slánský à Prague, alors en Tchécoslovaquie. Rudolf Slánský, secrétaire général du Parti communiste, est alors accusé de « complot sioniste ». Son procès et celui de 13 autres dirigeants de ce Parti et vice-ministres, essentiellement juifs, s’achève en décembre 1952 par la pendaison publique de onze accusés.

Né en Lettonie (alors dans l’empire russe), Miron Vovsi (1897-1960) est le cousin de Solomon Mikhoels (1890-1948), directeur et acteur du Théâtre Juif Yiddish de Moscou, président du Comité antifasciste Juif et assassiné sur ordre du pouvoir communiste. Général et médecin-chef de l'Armée rouge, Miron Vovsi a été le médecin personnel de Staline. Le Dr Miron Vovsi (1897-1960), célèbre médecin à l’hôpital du Kremlin, est incarcéré comme « opposant au pouvoir soviétique », pour avoir opéré des choix médicaux afin de détruire la santé et d’abréger la vie de dirigeants politiques et de chefs militaires comptant parmi ses patients. Il symbolise « l’ennemi de l’intérieur ». Il est torturé et avoue finalement le 14 novembre 1952 ce que lui ont extorqué ses interrogateurs.

La reconnaissance publique des fautes s’avère essentielle pour l’édification du peuple.

Diffusée à 18 millions d’exemplaires, La Pravda publie un article, rédigé par Staline, le 13 janvier 1953, émaillé de détails sur ce prétendu « complot des blouses blanches sionistes » accusées d’avoir assassiné Jdanov, Tcherbakov et d’autres. Elle vise à diffuser la propagande antisémite stalinienne – les noms des médecins sont imprimés -, à persuader de la nécessité d’une purge dans le Parti communiste. Ce qui suscite la peur chez les Juifs russes, ranime des clichés antisémites – blood libel - et risque de provoquer des pogroms en raison de la peur d’être soigné par des médecins juifs.

Le 5 mars 1953, Staline meurt des suites de l’éclatement d’un vaisseau sanguin. Les Russes pleurent, demeurent en état de choc. Les communistes dans le monde sont eux aussi affligés. Mais les familles des « blouses blanches » éprouvent un intense soulagement.

La succession de Staline s’effectue sur plusieurs mois.

Membre du Politburo, Beria fait libérer les médecins juifs. 

En avril 1953, la réhabilitation de la plupart des membres du prétendu « complot des blouses blanches » marque le premier acte de la déstalinisation et un acte inédit en Union soviétique.

Vice-président du Conseil des ministres de l’URSS, Beria est arrêté le 26 juin 1953 par ses collègues du Politburo. Il est condamné à mort le 23 décembre 1953 par un tribunal spécial de la Cour suprême et exécuté le jour même. Son cadavre est incinéré et ses cendres dispersées dans une forêt.

Documentaire réalisé par Philippe Saada, Le Dernier Complot de Staline « braque les projecteurs sur cet épisode encore méconnu de l'histoire de l'URSS et du communisme en revenant sur la mécanique implacable de cette affaire emblématique des méthodes totalitaires du pouvoir stalinien ».

Grâce à « des archives inédites et les témoignages précieux des derniers témoins de l'affaire, enfants des victimes et leurs proches », ainsi que « de ses plus grands spécialistes » dont l’historien Jonathan Brent, ce film « revient sur l'horreur totalitaire de la répression stalinienne nous racontent la détresse des accusés et le soulagement provoqué par le dénouement inattendu de l'affaire ».

La mort de Staline, le jour ou à l'approche de Pourim, a empêché la mise en oeuvre du plan visant à mettre les Juifs russes dans des camps, notamment en Sibérie.


« Le dernier complot de Staline » par Philippe Saada
Roche Productioins, 2009, 51 min
Sur Histoire les 9 mars 2017 à 9 h 20, 16 mars 2017 à 1 h, 21 mars à 1 h 35 et 25 mars 2015 à 2 h 45


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Les citations sont extraites du communiqué de presse.

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