Citations

« Le goût de la vérité n’empêche pas la prise de parti. » (Albert Camus)
« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil. » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)

dimanche 30 juillet 2023

Eve Babitz (1943-2021)

Eve Babitz (1943-2021) était une journaliste, nouvelliste, essayiste - Eve's Hollywood (1974), Slow Days, Fast Company (1977), Fiorucci, The Book (1980) -, artiste visuelle et femme de lettres américaine, célèbre pour son rôle - auteure, muse de Jim Morrison - dans la contre-culture à Los Angeles, en Californie, dans les années 1960-1970. Arte diffusera les 1er août 2023 à 17 h 25 et 02 août 2023 à 8 h 10, dans le cadre du "magazine de l'évasion culturelle" « Invitation au voyage », « Eve Babitz, la femme de Los Angeles » (2022).

Raymond Aron (1905-1983) 
« ENS : L'école de l’engagement à Paris » par Antoine de Gaudemar et Mathilde Damoisel
Archives de la vie littéraire sous l'Occupation 

Eve Babitz (1943-2021) est née à Los Angeles dans une famille californienne bohême - père juif russe Sol, violoniste classique dans l'orchestre de la 20th Century Fox, mère artiste et architecte cajun catholique - et amie du compositeur Igor Stravinsky, parrain d'Eve Babitz.

Elle fréquente la contre culture angeline, dont elle exprime les revendications notamment en matière de sexualité, thème de certains de ses essais en partie autobiographiques, et expérimente des drogues, dont le LSD.

En 1963, cette vingtenaire devient célèbre en étant photographiée nue, par Julian Wasser, alors qu'elle joue aux échecs avec l'artiste Marcel Duchamp durant une rétrospective historique de son œuvre au Pasadena Museum of Art. Une exposition dont le commissariat était assuré par Walter Hopps, alors compagnon d'Eve Babitz. Les Archives of American Art considèrent ce cliché comme « une des principales images documentaires de l'art moderne américain ».

Eve Babitz débute comme illustratrice pour l'industrie de la musique (Atlantic Records) en créant des couvertures d'albums pour Linda Ronstadt, The Byrds et le groupe folk-rock Buffalo Springfield ( Buffalo Springfield Again, 1967)...

Ses articles et nouvelles sont publiés par Rolling Stone, The Village Voice, Vogue, Cosmopolitan et Esquire

Eve Babitz apparaît dans Le Parrain II.

Parmi les œuvres romanesques en partie autobiographiques d'Eve Babitz, grande lectrice, chroniqueuse de l'esprit de sa ville natale dans une décennie d'excès festifs, citons 
Eve's Hollywood (1974), Slow Days, Fast Company (1977), 
Sex and Rage (1979), Fiorucci, The Book (1980), LA Woman (1982),  Two By Two (1999) et Black Swans (1993)

Eve Babitz, qui a présenté Salvador Dali à Frank Zappa, est la muse ou la compagne du chanteur/poète Jim Morrison, des artistes et frères Ed Ruscha - Ed Ruscha l'a incluse dans Five 1965 Girlfriends (Walker Arts Center 's Design Journal, 1970) et Paul Ruscha, le comédien et écrivain Steve Martin , l'acteur Harrison Ford et l'écrivain Dan Wakefield.... 
 
En 1997, Eve Babitz est grièvement blessée dans sa voiture qu'elle conduit : elle laisse tomber accidentellement une allumette allumée sur sa jupe, ce qui provoque des brûlures au troisième degré sur plus de la moitié de son corps. 

Comme elle n'a pas d'assurance maladie, ses amis et sa famille réunissent l'argent nécessaire à payer les factures médicales et sa convalescence par des dons, en vendant des œuvres d'art. 
Dès 2010, certains essais d'Eve Babitz sont réédités et contribuent à une nouvelle célébrité. En 2016, la bibliothèque publique de New York organise la table-ronde "The Eve Effect" avec l'actrice Zosia Mamet et l'écrivain new-yorkais Jia Tolentino. 

En 2022, la bibliothèque Huntington en Californie a annoncé qu'elle avait acquis les archives personnelles - brouillons, journaux, photographies, lettres (1943-2011) - d'Eve Babitz. 

« Eve Babitz, la femme de Los Angeles »
« Invitation au voyage » est « le magazine de l'évasion culturelle ». « Du lundi au vendredi à 18h10, Linda Lorin nous entraîne autour du monde à la découverte de lieux qui ont inspiré des artistes, de cités et de cultures uniques, de notre patrimoine artistique, culturel et naturel, et nous invite dans les cuisines et les restaurants du monde entier. Le samedi à 16 h 35, "Invitation au voyage spécial" propose une escapade à la découverte d'une ville, d'une région ou d'un pays. »

« Linda Lorin nous emmène à la découverte de notre patrimoine artistique, culturel et naturel ». 

Arte diffusera le 1er août 2023 à 17 h 25, dans le cadre d’« Invitation au voyage », « Eve Babitz à Los Angeles » (2022).

« L.A. Woman est un titre mythique signé Jim Morrison. Un hymne "sexe, drogue et rock and roll" dédié à sa muse : Eve Babitz, une femme de Los Angeles. »

« Cette égérie de la contre-culture américaine, journaliste et autrice, a su capturer les années 1960-1970 en Californie et leur folle liberté ». 

« Dans ses autobiographies, elle dépeint l'âme de Los Angeles dont elle est inséparable ; une cité qui, sous son regard et sa plume désinvolte, s'anime au fil des rencontres. »


« Eve Babitz, la femme de Los Angeles » de Fabrice Michelin
France, 2022, 46 min
Sur Arte les 1er août 2023 à 17 h 25, 02 août 2023 à 8 h 10
Disponible du 25/07/2023 au 30/10/2023


jeudi 27 juillet 2023

« Fatima - Mourir à 14 ans » de Hakim El Hachoumi et Andrei Schwartz

Arte diffuse sur son site Internet, dans le cadre de « La vie en face », « Fatima - Mourir à 14 ans » de Hakim El Hachoumi et Andrei Schwartz. « En 2013, à Agadir, une jeune domestique succombait aux sévices infligés en toute impunité par ses employeurs. Enquête sur un fait divers glaçant qui a mis en lumière un Maroc à deux vitesses. »

Une version abrégée de cet article a été publiée en anglais par JewishRefugees 

« Du 21 juin au 16 août, ARTE 
ausculte les mutations de nos sociétés à travers une collection documentaire, diffusée chaque mercredi en deuxième et troisième parties de soirée. Un tour du réel en dix-huit films ».

« Comme chaque été, la collection “La vie en face” éclaire les grands enjeux de société en prenant le temps du documentaire. Cette année, pas moins de dix-huit films posent des regards singuliers sur : les mécanismes de l'emprise sectaire (Adeptes, de l'emprise à la déprise) ; une championne de natation accusée de trafic de migrants (Sara Mardini – Nager pour l'humanité) ; la vie de forçat d'un travailleur sans papiers (Premier de corvée) ; une communauté de bénédictines (Sœurs) ; le blues de jeunes chercheurs (Profs de fac, la vocation à l’épreuve) ; le revirement d’un partisan de l’extrême droite (Une jeunesse polonaise) ; l’édifiante enquête d’une veuve du Doubs sur une célèbre firme (Sophie Rollet contre Goodyear) ; les morts suspectes en prison (Mitard, l’angle mort) ; l’euthanasie (Les mots de la fin) ; l’abstinence (No Sex) ; la congélation des ovocytes (35 ans, les choix d’une femme) ; de jeunes cow-girls qui ruent dans les brancards (Rodeo Girls) ; l’esclavage moderne (Fatima – Mourir à 14 ans) ; ou le parcours d’un homme sorti du coma (44 heures entre la vie et la mort). »

« Sur les terres du Rodéo américain, à travers le quotidien d'un travailleur clandestin malien ou derrière les barreaux d'une prison en France, les documentaires de « La vie en face » sont de retour pour faire vibrer votre été.  Une ode à l'intime où les existences les plus ordinaires dévoilent un visage hors du commun. Une collection de documentaires disponible jusqu'au 16 août 2023 » en partenariat avec Brut et Libération.

« L’kheddama » (« La bonne »), c'est ainsi, ou par son prénom, que les employeurs marocains désignent leur très jeune domestique. En 2010, elles étaient entre 60 000 et 80 000 "petites bonnes" de moins de quinze ans exploitées dans des maisons malgré la loi marocaine interdisant le travail des mineurs de moins de quinze ans. Les intermédiaires entre les familles pauvres et les employeurs potentiels sont des « samsars », enrichis par ce commerce officiel. Des agences sont actives aussi sur ce "marché". 

En mars 2009, un Collectif marocain pour l’Eradication du Travail des « Petites Bonnes » avait été créé par l’Association INSAF, la Fondation Orient - Occident, Amnesty International - Maroc et l’Association Marocaine des Droits Humains. Le Collectif comptent aujourd’hui 26 associations agissant pour la défense et la promotion des droits de l’Enfant, en général, et le travail de proximité avec les petites filles, âgées de moins de 15 ans, en situation de travail domestique, en particulier." Une forme d'esclavage contemporain dans un Maroc à l'urbanisation accélérée, le travail croissant des femmes hors de leurs foyers, le faible nombre de crèches, etc.

« C'est un village berbère de l'Atlas, beau et misérable, où la sècheresse fait de plus en plus de ravages. "On doit tout le temps choisir entre nourrir les bêtes et donner à manger aux enfants", explique Zaina. Sa fille, Fatima, y a grandi jusqu'à ses 11 ans, au milieu de dix frères et sœurs. »

« Puis, cette écolière joyeuse et serviable, parfois critique aussi - elle reprochait à sa mère de faire trop d'enfants -, a dû partir travailler comme employée de maison à Agadir, à environ 180 kilomètres de là. Un lot commun pour les filles du village, contraintes d'arrêter l'école tôt sans autre solution pour subvenir aux besoins de leur famille. "Louée" pour 30 euros par mois à un gendarme et sa femme, avec la complicité du président du conseil communal du village, Fatima donnait peu de nouvelles, hormis de brefs appels téléphoniques, probablement surveillés, où elle assurait que tout allait bien. » 

« Trois ans plus tard, en 2013, ses parents ont appris la mort de leur fille et découvert avec horreur son corps couvert de cicatrices et de brûlures. Depuis, l'employeuse de Fatima est en prison. » A son procès, le “Collectif pour l’éradication du travail des petites bonnes” était partie civile. En 2014, la cour d'appel d'Agadir a condamné cette employeuse, fonctionnaire au ministère de l'Education nationale, à 20 ans de prison. 

« Mais des questions restent en suspens. Pourquoi l'adolescente a-t-elle subi de tels sévices ? Quel a été le rôle du mari, qui prétend ne rien savoir, et n'a pas été inquiété ? Pourquoi la justice n'a-t-elle demandé qu'un examen sommaire du corps de la jeune fille ? » Fatima a-t-elle été victime aussi du racisme d'Arabes envers des Berbères ?

« Remontant le fil d'un poignant fait divers, qui a mis le Maroc en émoi au point de faire évoluer la loi sur les employées de maison en 2018, ce documentaire s'appuie sur un travail d'enquête, mené aux côtés de lanceurs d'alerte : la médecin, qui, après avoir examiné l'adolescente aux urgences, a tiré la sonnette d'alarme, et deux avocats militants des droits de l'homme. »

« Sans leur intervention, le meurtre de Fatima aurait pu être passé sous silence, comme beaucoup d'autres. »

« Le film nous immerge aussi au sein d'une famille éprouvée mais déterminée à découvrir la vérité, dans un village ébranlé où les femmes ont réagi en créant une coopérative, afin d'offrir un avenir à leurs filles sur place. » 

« L'œil de cinéaste de Hakim El Hachoumi fait le reste : dosant l'émotion, il porte un regard tendre et respectueux sur les personnes interrogées. Ses plans d'une grande beauté, qui témoignent des inégalités de classe et de genre dans le royaume, savent saisir la mélancolie d'une petite sœur ou l'esclavage niché dans un immeuble cossu. »

"En 2016, le Haut-Commissariat au plan (HCP) estimait à 193 000 les enfants de 7 à 17 ans exerçant un travail dangereux, dont 42 000 filles... [En juillet 2016], le Parlement marocain avait voté une loi donnant pour la première fois un cadre juridique aux travailleuses domestiques, autrefois exclues du code du travail. Le texte fixe à 18 ans l’âge minimum de travail, avec une période de transition de cinq ans, à compter de l’entrée en vigueur de la loi, pendant laquelle les filles de 16 à 18 ans peuvent continuer de travailler".

Le 3 août 2017, avaient été rendus publics "deux décrets relatifs aux conditions de travail des employées de maison âgées de 16 à 18 ans. Présentés comme une avancée significative dans la protection des droits pour les jeunes travailleuses, les décrets ont toutefois suscité une vague d’indignation du côté des associations, qui regrettent des mesures « inapplicables » et « une loi prétexte » pour légaliser l’emploi des 16-18 ans. Vivement critiqué depuis son entrée en vigueur le 10 août, un des décrets dresse une liste de quinze travaux ménagers interdits aux mineurs : l’utilisation du fer à repasser, des appareils électroniques ou tranchants, la manipulation des produits médicamenteux ou des détergents composés de substances reconnues dangereuses, entre autres. Mais comment faire appliquer ces mesures ? « Les domiciles sont inviolables. Les inspecteurs, déjà peu nombreux, et les assistantes sociales, qui n’ont pas de statut juridique, ne peuvent pas y accéder. Il est impossible de garantir les mesures de contrôle prévues par la loi », déplore Bouchra Ghiati, présidente de l’Institution nationale de solidarité avec les femmes en détresse (Insaf)... Les employés de maison n’ont droit qu’à 60 % du salaire minimum marocain (2 570 dirhams par mois, soit environ 225 euros), avec des horaires contraignants et des congés insuffisants. Et le gouvernement doit encore s’attaquer à un gros morceau : offrir aux travailleuses domestiques le droit à la couverture sociale, qui ne leur a encore jamais été accordé".

"L'ONG Insaf, a pu aider depuis 2007 plus de 300 filles mineures à sortir du travail domestique. Elles sont désormais 179 à être scolarisées dans des collèges et des lycées. Huit de ces filles ont réussi leur baccalauréat entre 2011 et 2016 et poursuivent actuellement leurs études supérieures. L’ONG espère porter ce nombre à 85, d’ici 2020".

Des employeurs marocains recrutent aussi comme "petites bonnes" des enfants asiatiques ou originaires d'Afrique sub-sahariennes. 


« Fatima - Mourir à 14 ans » de Hakim El Hachoumi et Andrei Schwartz
Allemagne, 2019, 52 mn
Coproduction : ARTE/NDR, Tag/Traum
Sur Arte le 26 juillet 2023 à 23 h 35
Sur arte.tv du 26/07/2023 au 24/08/2023
Visuels : © Tagtraum


« Peu m'importe si l'histoire nous considère comme des barbares » de Radu Jude

Arte rediffusera le 1er août 2023 à 2 h « Peu m'importe si l'histoire nous considère comme des barbares » ("Mir ist es egal, wenn wir als Barbaren in die Geschichte eingehen" ; "I Do Not Care If We Go Down In History As Barbarians" ; Imi este indiferent daca in istorie vom intra ca barbari) de Radu Jude (2018). « Une jeune metteuse en scène roumaine préparant un spectacle sur l’implication de son pays dans la Shoah se heurte au patriotisme et au racisme ambiants. Par Radu Jude, une farce grinçante au dispositif original. »
        

"Né en Roumanie en 1977, Radu Jude est diplômé en réalisation de l’Université des Médias à Bucarest.

Il débute par la réalisation de courts métrages, dont Lampa cu căciulă (The Tube with a Hat, 2006) et Alexandra (2006). 

Puis, il signe son premier long métrage, La Fille la plus heureuse du monde (Cea mai fericită fată din lume), distingué par le Prix CICAE à Berlin en 2009. Puis, il réalise Papa vient dimanche (Toată lumea din familia noastră) - Prix du public et Prix d’interprétation pour Mihaela Sirbu à Entrevues en 2012 -, deux courts métrages, O umbră de nor (Shadow of a Cloud, 2013) et Trece și prin perete (It Can Pass through the Wall, 2014), tous deux sélectionnés à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes. 

L’Ours d’argent de la meilleure mise en scène à Berlin est décerné à Aferim! (2015), un film "sur l’esclavage des Tsiganes dans la Roumanie du XIXe siècle".

En 2016, Radu Jude a mis en scène Les Scènes de la vie conjugale d’Ingmar Bergman au Théâtre National à Timișoara.

« Peu m'importe si l'histoire nous considère comme des barbares » évoque la Roumanie durant la Deuxième Guerre mondiale. 

« Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des Barbares » est une phrase prononcée par Mihai Antonescu au Conseil des Ministres en juillet 1941, dans une intervention lors de laquelle il proposait « l’affranchissement ethnique » et « la purification de notre peuple », tout en justifiant idéologiquement le carnage mené à bien par l’armée roumaine à Odessa à l’automne de la même année. »

« À Bucarest, Mariana Marin, une jeune metteuse en scène, travaille, dans un spectacle en plein air associant figurants, pyrotechnie et armes d’époque, à la reconstitution du massacre de 20 000 Juifs d’Odessa commis en octobre 1941 par l’armée roumaine, engagée aux côtés des nazis pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais entre les réticences de ses troupes, des imprévus personnels et les pressions du représentant de la mairie, son entreprise mémorielle prend des allures de défi impossible… »

« Introduit par des images d’archives de la prise d’Odessa et une séquence où la formidable Ioana Iacob présente brièvement son personnage avant d’entrer dans son rôle, le film expose d’emblée son singulier dispositif ». 

« Au travers de cette mise en abyme fictionnelle solidement documentée, Radu Jude (auréolé de l’Ours d’or à la Berlinale 2021 pour Bad Luck Banging or Loony Porn - "Une enseignante en lycée poste un clip porno amateur sur un site web. Les conséquences de cette décision affecteront profondément sa vie" -) confronte une fois encore ses compatriotes aux chapitres refoulés de leur roman national ». 

« Le réalisateur s’attaque ici au passé fasciste de son pays, dans une tragi-comédie qui emprunte son titre à un discours appelant au "nettoyage ethnique" de Ion Antonescu, le chef de l’État de 1940 à 1944 ». 

« Citant Hannah Arendt, Isaac Babel ou Ludwig Wittgenstein, l’érudite Mariana se heurte ainsi à un censeur enjôleur ("Faites quelque chose sur les prisons communistes", lui suggère-t-il tout sourire), à des figurants qui s’émeuvent de la présence de Tsiganes au casting, et aux applaudissements ambigus du public, entre enthousiasme pour la mise en scène et relents antisémites. Une farce terrifiante sur la Roumanie d’aujourd’hui. » 

"Le film se compose d’arguties homériques sur des points d’histoire ardemment débattus. Les faits avérés se retrouvent pris d’assaut par des intérêts contradictoires, ceux d’une population qui se laisse bercer de mensonges réconfortants ou d’autorités clientélistes craignant de faire trop de vagues. La vérité qui fâche est ce que la plupart se satisferaient bien d’enterrer, au profit d’un roman national qui flatte la bonne conscience collective Le Miroir, film révisionniste de Sergiu Nicolaescu, est diffusé à la télévision lors d’un passage effarant. Avec ce dispositif brillant, Radu Jude dénonce l’antisémitisme qui sévit encore aujourd’hui. Sa conclusion laisse peu d’espoir sur la possibilité de partager une histoire commune et de regarder ses zones d’ombre en face, en cette ère dite de la « post-vérité ». (Mathieu Macheret, Le Monde, 20 février 2019).


« ENTRETIEN AVEC RADU JUDE »

« Réalisé pour la Revue SCENA9 par Luiza Vasiliu
Cet entretien a été composé à partir des répliques du personnage de Monsieur Movilǎ, représentant de la Mairie et facétieux avocat du diable dans « Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des Barbares » (interprété par Alexandru Dabija).
Radu Jude se prête à ce jeu insolite de questions/réponses ».

« 380 000 [Juifs tués par les Roumains], vous disiez ? Pile-poil ? Ce n’est pas trop ? Je savais qu’il y en avait eu moins. Vous avez peut-être compté à tort et à travers. Deux là, deux ici, deux là-bas… »
Souvent, quand on évoque cette arithmétique des crimes de masse, les choses tournent au grotesque. Parce que, évidemment, on ne peut pas connaître les chiffres exacts. Et en fait, cela n’a même pas d’importance. Qu’il s’agisse de 380 000, 200 000, 1 000 ou 1, je trouve que la situation est aussi grave.

Pourquoi un film sur l’antisémitisme roumain et non pas sur les prisons communistes ? « Ce sont aussi des choses inconnues, politiques, dont on parle trop peu. Et les jeunes, oui, il faut les éduquer. »
Michael Shafir a écrit un excellent livre et beaucoup d’articles sur la soi-disant « martyrologie compétitive » - la plupart du temps, c’est juste une stratégie quasi‑négationniste pour éviter les discussions sur ce sujet. Si l’on veut parler des crimes du régime nazi, très souvent, la réponse est la suivante : « Mais le communisme a fait plus de victimes, donc parlons-en ».
Au-delà du fait, toujours grotesque, de comparer les tas de cadavres, dans la plupart des cas, c’est une stratégie pour éviter la discussion. Certes, il faut parler des crimes des dictatures communistes, mais pourquoi cela voudrait dire qu’on ne peut pas parler des autres ?

« Pendant que vous dénoncez le massacre d’Odessa de 1941, il y en a toujours quelques milliers qui sont tués à présent. En Syrie, Boko Haram, l’État islamique. Tout cela, vous ne le dénoncez pas ? »
C’est vrai. Mais cela s’applique à quoi que ce soit, où que ce soit et à n’importe quel moment. Même ceux qui font la charité se voient constamment rappeler qu’il existe toujours tant d’autres affaires non résolues ailleurs dans le monde. « Peu m’importe si l’histoire nous considère comme des Barbares » est un film sur la façon dont la cinématographie peut parler de l’histoire et quelles sont les limites d’une telle démarche.

Il est exagéré de dire qu’à Odessa on a tué 18 500 Juifs. « Peut-être 18 500 si on compte aussi ceux qui ont été ultérieurement déportés en Transnistrie. »
C’est le même problème d’arithmétique : là aussi, les chiffres énoncés diffèrent et ne sont pas précis. Si j’ai choisi ce nombre, c’est parce qu’il figure dans les sténogrammes du procès du groupement d’Antonescu.
Dans le même document, le général Pantazi dit qu’on ne savait pas exactement combien de personnes avaient été tuées à Odessa en 1941. Il n’aurait appris qu’en 1942, lors d’un dîner à Odessa, qu’on avait tué entre 15 000 et 20 000 Juifs. Le général Pantazi a communiqué le chiffre au maréchal Antonescu et, soutient-il, ce dernier « a été très surpris ». Ce qui est encore plus intéressant, c’est que, pendant les mêmes audiences, le général Pantazi considère que l’un de ceux qui se sont occupé de l’organisation proprement dite du massacre, le général Tǎtǎreanu, « doit être tzigane, c’est pourquoi il les exécutait avec une cruauté sans nom » - c’est certainement la meilleure explication ! Le rapport de la commission Wiesel offre un nombre plus élevé, chez Raul Hilberg, c’est beaucoup plus élevé, alors que chez Mihai Stoenescu, c’est beaucoup plus petit. Comme je le disais, je ne crois pas que cela change quoi que ce soit.

« Au fait, quel est le seuil à partir duquel on pourrait dire qu’il est question d’un massacre ? 10 ? Non. 100, peut-être ? »
J’ai eu l’idée de cette réplique en lisant le livre d’Alex Mihai Stoenescu, L’armée, le maréchal et les Juifs, où l’on parle à un moment donné du massacre de Dorohoi de 1940. L’auteur suggère que là, il n’aurait pas été question d’un massacre – « massacre » vient du mot « masse » et « ces questions en quelque sorte insensibles n’auraient présenté aucun intérêt si on n’avait pas rencontré les termes pogrom et massacre lors de l’incident de Dorohoi, consacrés par l’usage dans tous les ouvrages sur ce thème, sans qu’on en juge aussi la compatibilité ». Je trouve que c’est une sorte de version cynique du kōan zen « à partir de combien de graines de petits pois on en a un tas ? », mais en remplaçant les petits pois par des humains tués et dans le but de disculper – après tout, un « incident », c’est toute autre chose qu’un massacre.

« Mais vous, vous n’étiez pas là, vous n’étiez pas dans la guerre, vous n’y étiez pas pour voir exactement ce qui s’est passé, vous n’étiez pas sur le front de l’Est. »
La plupart des connaissances humaines ne proviennent pas de nos propres expériences, mais elles sont médiates, surtout quand il s’agit du passé. Le fait de ne pas avoir été présent à un certain événement ne veut pas dire qu’on ne peut pas en savoir assez (bien sûr, le savoir humain est toujours imparfait), alors que la présence ne garantit ni l’objectivité ni la compréhension exhaustive.
Pourtant, cet argument (« on n’était pas là, nous, pour savoir exactement ce qui s’est passé ») est souvent avancé aussi, non pas pour parler de la faillibilité du savoir humain, mais pour obstruer le thème débattu.

« Je ne sais pas quoi dire à propos de ces historiens. Un fait passe parfois pour historique juste parce qu’on peut le retrouver dans les ouvrages de centaines d’historiens, encore qu’on puisse démontrer qu’ils se sont inspirés les uns des autres. Et l’information en question ne repose que sur les dires d’un seul. »
Voici une phrase reprise de L’Art d’avoir toujours raison par Schopenhauer Initialement, mon projet était mégalomaniaque – je voulais faire une série de plusieurs films, chacun ayant comme point de départ une des stratégies que Schopenhauer décrit dans son livre. J’ai ensuite abandonné cette grande idée et j’ai décidé d’essayer de faire « uniquement » trois ou quatre films, chacun d’entre eux devant contenir quelques stratégies de Schopenhauer. Je n’ai pas été à même de faire cela non plus, alors j’ai arrêté et j’ai envisagé de faire un seul film, très long, qui ait plusieurs histoires et comprenne toutes les stratégies. Cette fois non plus, cela n’a pas marché, je n’ai écrit que la première histoire – qui a abouti au film actuel. Et dans lequel, du gigantesque projet initial, il n’est resté que cette piteuse phrase. Où il y a incontestablement une part de vérité. Je me rappelle qu’à l’époque où j’ai fait Aferim!, j’avais trouvé dans plusieurs livres, articles, etc., des informations sur le pesage des esclaves roms dans les foires. Constanța Vintilǎ Ghițulescu, la conseillère historique du film, n’a pas accepté que je les utilise – elles conduisaient toutes à un seul texte, celui de Jean Bart, qui ne semblait même pas trop crédible, puisque c’était un souvenir de la petite enfance.

« En fin de compte, qu’est-ce qui est vrai dans cette drôle de reconstitution que vous faites là ? »
Le concept de vérité ne s’applique aux œuvres artistiques que jusqu’à un certain point. Un film, un tableau, un poème ne sont pas « vrais » comme deux plus deux font quatre en mathématiques. Alors que dans la reconstitution de notre film, les informations qui sont communiquées ou sur lesquelles elle repose sont prouvables comme étant vraies (dans le sens imparfait où l’on parle de « vérité historique »).

« Franchement, qu’est-ce que la vérité et qu’est-ce qui est vrai ? »
Si le personnage Movilǎ a un problème avec la définition de la vérité, il devrait le mettre en avant aussi quand c’est lui qui affirme quelque chose. Or, il ne le fait pas – quand il lance une affirmation, il veut que ce qu’il dit soit considéré « vrai » au sens commun du mot, ne soulevant plus de problèmes d’épistémologie.

Pourquoi n’avez-vous pas fait « quelque chose de beau, pour que la populace s’en réjouisse ? Pour que les gens nous applaudissent à la fin. C’est ça le but. Et non pas de les horrifier, de les embêter à leurs frais, vu qu’il s’agit d’argent public. Parce que les éduquer, c’est une illusion… comique. »
C’est le type d’arguments qu’on entend très souvent – celui qui paie les musiciens a le droit de leur dire ce qu’ils doivent jouer. Et, jusqu’à un certain point, c’est compréhensible, surtout s’il s’agit d’argent privé ; les annales d’Hollywood regorgent d’histoires sur des producteurs qui s’y sont pris de cette façon (il est vrai que Godard, dans Histoire (s) du cinéma, fait l’éloge de Irving Thalberg, mais il n’y a pas beaucoup d’exceptions comme Thalberg). Quand on en vient à l’argent public,
la question est plus nuancée, parce que l’art, compris comme un service public (là, on pourrait me reprocher une certaine plaidoirie pro domo – il en est peut-être ainsi, en partie au moins), a aussi un autre but que celui de pur divertissement : d’éduquer, de critiquer, de mettre à l’épreuve les limites de certains thèmes de la société, d’explorer le monde ou de le décrire par ses propres moyens, d’expérimenter, de chercher de nouvelles directions, etc. Je trouverais très bien que le public réprime le mauvais art, mais je crains que pour cela, au-delà de la relativité du concept, il faille un certain type d’éducation qui n’existe pas en Roumanie (et pas seulement). C’est pourquoi on ne cessera d’entendre des voix s’élever de colère et demander « comment il est possible que le réalisateur X mette en scène comme ça, au moyen d’argent public, une pièce de Caragiale ou que le réalisateur Y fasse un film portant un regard critique sur certains épisodes historiques ».

« Est-ce que vous êtes à l’aise de vous placer du bon côté des choses ? Est-il confortable d’être assis dans son canapé et dénoncer le massacre d’Odessa ? Est-ce que cela apporte de l’aide à qui que ce soit ? Est-ce que cela ressuscite des morts ? On reste assis et on balance de la merde sur ceux d’il y a une centaine d’années. Quel courage ! » 
C’est une bonne question. Je me la pose moi‑même, tant à mon égard que lorsque je regarde certains films ou spectacles de théâtre social ou politique, dont la seule vertu semble être celle de se trouver « du bon côté des choses ». Et je crois que cela ne devrait pas être considéré comme une qualité en soi. D’autre part, à mon avis, on ne peut pas faire l’inverse non plus. Je me rappelle que Lucian Raicu se demandait si une œuvre littéraire exceptionnelle, brillamment écrite et innovatrice, où l’auteur fasse l’apologie des chambres à gaz, pourrait être considérée comme appartenant à la grande littérature.
Et sa réponse était que non. J’ai envie de dire que c’est vrai, mais je ne sais pas, il y a des choses qui nous échappent. La propagande pourrait-elle être du grand art ? Leni Riefenstahl a des moments incroyables dans ses films et S. M. Eisenstein (et non, je ne le compare pas avec Riefenstahl) compte parmi les réalisateurs et théoriciens que j’admire le plus, mais même ses chefs d’oeuvre, Le Cuirassé Potemkine, La Grève, La Ligne générale ou Octobre, ce sont, au moins en partie, des oeuvres de propagande. Ils sont cependant extraordinaires.
(J’aimerais énormément qu’on puisse voir son film Le Pré de Béjine, détruit sur ordre de Staline !). Je ne sais donc pas comment répondre jusqu’au bout ».


Roumanie/Bulgarie/France/Allemagne/République tchèque, 2018, 2h12mn
Scénario : Radu Jude
Production : HI Film Productions, Komplizen Film, Endorfilm, Klas Film, Les Films d‘Ici, TVR
Productrice : Ada Solomon
Image : Marius Panduru
Montage : Catalin Cristutiu
Avec Alexandru Dabija (Movila), Ioana Iacob (Mariana Marin), Alex Bogdan (Traian), Ilinca Manolache (Oltea), Serban Pavlu (Stefan), Ion Rizea (Alexianu)
Son : Jean Umanski
Sur Arte les 29 avril 2021 à 00 h 35, 1er août 2023 à 2 h
Disponible du 27/04/2021 au 04/05/2021
Sur arte.tv du 30/07/2023 au 06/08/2023
Visuels : © Komplizen Film/Silviu Ghetie

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Les citations sur le film sont d'Arte. Cet article a été publié le 26 avril 2021.