mardi 18 novembre 2014

« La lettre de mon père, une famille de Tunis dans l’enfer nazi » de Frédéric Gasquet


En lien avec la programmation du Pré Festival et  du Festival Sefarad, ALEPH-Centre d’Études Juives Contemporaines de la Communauté sépharade unifiée du Québec (CSUQ) diffusera gracieusement au Centre Gelber, le 18 novembre 2014, de 19 h 30 à 21 h, « Les Juifs d'Afrique du Nord pendant la Seconde Guerre mondiale », documentaire passionnant et émouvant de Claude Santiago  (1949-2012) et d'Antoine Casubolo Ferro (2013). Ce film évoque l'histoire tragique de la famille Scemla.



L’histoire des Juifs de Tunisie, ancien protectorat français (1881-1956), sous le régime de Vichy et l’occupation allemande nazie (novembre 1942-mai 1943), lors de la Shoah - certains ont été déportés -, est méconnue.

Discriminée par les décrets antisémites beylicaux - le bey Ahmed II règne de 1929 à sa mort en 1942, Moncef bey de 1942 à 1943 et Lamine Bey de 1943 à 1957 -, à l’instar du statut des Juifs, persécutée par le zélé résident général de France en Tunisie, l’amiral Jean-Pierre Esteva, et les autorités allemandes, rackettée, contrainte au travail forcé, la communauté juive de Tunisie a eu ses morts, assassinés.

Cinquante-six, dont trois Français déportés, Joseph Scemla, tunisien naturalisé français dans les années 1920 et qui tenait un « commerce de tissus florissant dans les souks de Tunis », et ses deux fils brillants, Gilbert, polytechnicien « sorti dans la botte », et Jean, étudiant visant l’X (Ecole Polytechnique).

Frédéric Gasquet, fils de Gilbert Scemla et de Lila Vilenkine, juive russe originaire de Tachkent (Ouzbékistan), rappelle dans ce livre l’histoire tragique de ses parents et ses douloureuses recherches pour éclaircir les circonstances de leur calvaire.

Il brosse avec émotion le portrait de ces patriotes – Joseph Scemla a participé aux combats dans la Somme - à la rare noblesse d’âme et victimes de l’antisémitisme sous le régime de Vichy et sous l’occupation nazie.

Les deux fils tentent de joindre les Forces françaises libres. Un « ami » de leur père, Hassen ben Hamouda El Ferdjani, leur propose de les aider. Il les héberge dans sa maison d’Hammamet. Il propose à Joseph Scemla d’acheter son stock de marchandises « qu’il paiera petit à petit, lui promet-il, car il n’a pas d’argent ». Joseph Scemla accepte. Ferdjani suggère que Gilbert et Jean Scemla traversent les barrages allemands dans la région de Zaghouan, déguisés en indigènes, moyennent 20 000 francs pour soudoyer un passeur.

Joseph Scemla verse la somme à Ferdjani.

Il décide de suivre, à bonne distance, ses fils.

Dénoncés par Ferjani auprès des autorités allemandes pour espionnage au profit des Alliés, tous trois sont arrêtés le 10 mars 1943 par les soldats allemands.

Après leur détention à Tunis, ils sont envoyés par avion en Allemagne. Après un an d’internement à Dachau, ils sont jugés à Torgau par un tribunal militaire en mai 1944 et accusés d’espionnage au profit des Forces alliées en Algérie. Ils sont condamnés à mort.

Le 22 mai 1944, Gilbert Scemla écrit une lettre d’amour bouleversante à son épouse. Un « guide de vie »...

Le 17 juillet 1944, le père et ses deux fils sont guillotinés au Fort de Halle. Ils avaient respectivement 54 ans, 26 ans et 22 ans.

Grâce à l’historien Auguste Gerhards, Fred Gasquet découvrira les tombes de son grand-père Joseph et de son oncle Jean Scemla dans la Nécropole nationale du Struthof (Alsace). Il obtiendra que les croix soient remplacées par des stèles juives. Le corps de Gilbert Scemla avait été envoyé à l’Institut d’anatomie de l’université de Halle.

A la Libération, Ferjani est « condamné à mort, à l’unanimité par le tribunal militaire français. Sur intervention des autorités indigènes, sa peine – selon l’expression de l’époque – fut commuée en travaux forcés à perpétuité, puis à vingt ans… Peu de temps après l’Indépendance de la Tunisie, Hassen ben Hamouda El Ferjani fut libéré. Il avait purgé dix ans de prison ».

Force est de constater que ceux ayant concouru à leur assassinat à Halle (Saxe-Anhalt) ont été peu ou pas punis : « Erich Lattmann, nommé juge militaire du Reich en 1942, à l’origine de nombreuses condamnations à mort, chargé des débats durant le procès [des Scemla] n’a fait l’objet d’aucune poursuite après la guerre. Mieux, il a continué à exercer son métier de juge au tribunal de Clausthal-Zellefeld et a écrit une histoire de la justice militaire au temps du national-socialisme », note l’auteur.


Frédéric Gasquet, La lettre de mon père, Une famille de Tunis dans l’enfer nazi. Préface de Serge Klarsfeld. Ed. Le Félin, coll. Résistance Liberté-Mémoire. 170 pages. ISBN : 9782866456245

On peut en lire le premier chapitre sur Internet.

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Cet article a été publié en une version concise dans Osmose en 2007 et sur ce blog le 12 mai 2010.

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