jeudi 29 janvier 2015

Odessa, portrait d'une ville


Ville portuaire d'Ukraine, sur la mer Noire, Odessa a été fondée en 1794 par Catherine II. S'y sont installés des personnes venues de tout l'empire russe et des pays limitrophes. De 1819 à 1859, Odessa était un port franc. Sous l'ère soviétique, c'était une base navale et depuis le 1er janvier 2000, le port d'Odessa est redevenu un port franc, en plus d'être une zone franche pour vingt-cinq ans.  A la veille de la Seconde Guerre mondiale, Odessa était peuplée notamment par la plus importante communauté Juive d'Union soviétique, soit 180 000 âmes sur 600 000 habitants. La Shoah a décimé cette population Juive. En écho au programme artistique et culturel Histoire d’Odessa conçu au MuCEM, dans le cadre de son Portrait de ville, le MAHJ consacre à Odessa un cycle de trois volets qui se poursuit par le portrait d'un artiste. Le 29 janvier 2015 à 19 h 30, Macha Makeïeff lira des extraits des Œuvres complètes d’Isaac Babel, publiées par Le Bruit du Temps, en 2011, dans une traduction Sophie Benech. 


Le point commun entre Léon Trotsky, fondateur de l'Armée rouge, Vladimir Jabotinsky, romancier et créateur du sionisme nationaliste et de l'Irgoun, Rabbi Nahman de Bratslav, "Messie des âges d'incroyance", Isaac Babel, "romancier des bas-fonds et des Cosaques", Pouchkine et Mickiewicz, Ilya Myetshnikoff, "premier prix Nobel de médecine russe, Timoshenko, qui invente le cinéma avant les frères Lumière, et Outouchkine, le premier as de l'aviation russe" ? Ils "sont tous nés à Odessa, ou y ont vécu".

En 1794, l'impératrice de toutes les Russies Catherine II (1729-1796) fonde Oddessa, cité située sur les bords de la mer Noire, et devenue en 1914 la troisième de Russie, après Saint-Pétersbourg et Moscou.

"Conçue par son premier gouverneur, le Français Armand-Emmanuel de Richelieu, comme une utopie libérale et moderniste", Odessa "accueille des élites cosmopolites - banquiers italiens, négociants grecs, seigneurs polonais, princes tatars -, mais aussi les Juifs de Pologne, de Lituanie et d'Ukraine, en butte à l'arbitraire et aux pogroms, qui y forment bientôt le tiers de la population. C'est à Odessa que surgit le génie Juif moderne, qui va révolutionner le monde du XXe siècle, de Paris à Berlin et de New York à Tel-Aviv". Michel Gurfinkiel en a retracé l'histoire.

En 1939, près d'un tiers de la population d'Odessa, port sur la mer Noire, était Juive. Après la Shoah , l'émigration notamment vers les Etats-Unis, et l'aliyah, subsistent environ 30 000 Juifs.

« Odessa… Odessa ! » de Michale Boganim
Par les témoignages de personnages chaleureux et émouvants à Odessa, New York et Ashdod, « Odessa… Odessa ! » de Michale Boganim, documentaire émouvant, évoque le souvenir de cette ville jadis russe, aujourd’hui ukrainienne, l’exil et l’errance des Juifs de cette cité mythique, un des berceaux de la culture yiddish, ainsi que « l’attachement charnel que l’on peut avoir à la terre de son enfance ». Ce documentaire en yiddish, russe et hébreu est sorti en France en 2005.

« Il existe une ville, au nord de la Mer Noire, qui porte le nom d’Odessa. Va savoir pourquoi, ce nom semble surgir d’un conte dont les phrases inlassablement répétées par quelques grands-mères, résonnent encore aux oreilles des adultes. Il était une fois, il y a très longtemps…La lecture des « Contes d’Odessa » d’Isaac Babel m’a mise sur le chemin de ce film. Puis le voyage que j’ai entrepris sur les lieux m’a amenée à rencontrer des personnages qui avaient le même humour, la même exubérance, les mêmes impressions, les mêmes gestes que ceux évoqués dans ces contes », se souvient la réalisatrice franco-israélienne Michale Boganim.

D’Odessa, ce port cosmopolite, les cinéphiles se remémorent la scène de la répression de la mutinerie des marins et du landau dévalant un immense escalier de pierre dans le « Cuirassé Potemkine » (1925) de Sergei Eisenstein.

Mouloudji exprimait sa nostalgie de Paname dans la chanson « J’ai le mal de Paris ». Ces Odessites nostalgiques ont le mal d’un pays-cité disparu. Odessa, c’est « le fil rouge », une ville idéalisée et disparue à laquelle ils sont profondément attachés. « Un des personnages dit : « Un toast pour Odessa Mamma, parce qu’il n’y a pas de meilleure mère ». « Brighton papa », c’est le pays d’adoption, New York ».

Ces Odessites âgés évoluent dans le souvenir de l’Odessa heureuse, cultivée et juive de leur enfance ou de leur jeunesse. Contraste saisissant : la synagogue est actuellement délabrée, vide, froide, et le quartier Moldavenka déserté. Les jeunes ? Peut-être ont-ils quitté la ville ou leur relation au judaïsme devient-elle plus ténue ? Et c’est désormais dans Little Odessa (quartier de Brooklyn à New York) et à Ashdod (Israël) que revit aussi Odessa.

Dans leur exil, ces êtres ont emporté leur patrie-ville, parfois un quartier, et conservent le souvenir de son âge d’or et de sa vitalité d’un antan pas si lointain. « D’arrivées en départs, d’illusions en désillusions, cette ville devient au fil du film un personnage fictionnel, une icône. Un endroit inaccessible et imaginaire. Des cartes postales que l’on accroche compulsivement sur les murs, une musique que l’on ressasse sans fin, jusqu’à saturation, jusqu’à l’excès », estime la réalisatrice. Pourtant, on ne sent nulle lassitude, nulle saturation chez ces êtres : leur bonheur est sans cesse renouvelé par l’écoute de leur musique, leurs rencontres conviviales, leurs dialogues, leurs fêtes, leurs danses, leurs moqueries, etc.
Ces Odessites exilés entretiennent un rapport étrange avec leur pays d’arrivée. Un personnage confie : « Nous étions Juifs à Odessa, nous sommes Russes en Israël et nos enfants seront israéliens ». Un autre s’amuse : « Nous avons amené [en Israël] nos traditions, celle du Père Noël ».

Michale Boganim filme « un monde qui disparaît. Les exilés odessites vivant à Brighton Beach ou à Ashdod sont eux aussi les dernières générations. Il n’y a pas de filiation. Les hommes que j’ai filmés sont les derniers hommes ».

Mais Odessa, ce mot qui résume leur foyer emmené en exil, ils le font revivre et en transmettent le souvenir. Ainsi, cette grand-mère exhibe fièrement à sa petite-fille, soldate dans Tsahal, les médailles de son défunt mari, témoignages de son patriotisme et de son courage.

« Odessa n’est pas le seul mythe de ce film. L’Amérique, comme nouvel Eldorado, et Israël, paradigme mythique de la Terre promise, sont deux autres pôles du film. A la fin, le paradis perdu n’est pas forcément Odessa, mais peut-être aussi l’Amérique ou Israël. Ce qui m’intéresse, c’est la façon dont les gens, avec le temps, se réinventent une Personne, ou un Lieu, tissent leur propre fiction. La force de la mémoire, c’est de transformer le réel… », déclare la réalisatrice. Ainsi, l’un des Odessites exprime sa tristesse et sa déception de constater, même en Israël, les divisions entre Juifs.

Michale Boganim a retenu une juxtaposition de couleurs à l’image des pays : un bleu-gris terne et froid à Odessa, des nuances encore un peu grises tranchées de rouille (couleur des briques des maisons) à Brighton Beach, et soudain, un blanc surexposé à Ashdod, « une ville de développement-type en Israël, un état permanent de chantier où le bruit des constructions nous dit que d’autres immigrés vont arriver », une cité proche du désert, à l’urbanisme moderne et gorgée de lumière, de chaleur.

Le Prix CICAE-Art et Essai au Festival de Berlin et le Prix du meilleur réalisateur au Festival de Jérusalem ont couronné ce film émouvant sur un haut lieu juif détruit par la Shoah, et témoignant de l’aptitude juive à le refaire vivre grâce à la mémoire et jusque dans l’exil.

Pour les personnes originaires d’Europe centrale et orientale, cette co-production franco-israélienne offre le plaisir particulier d’entendre la langue parlée par leurs parents ou grands-parents : le yiddish.

Ces Odessites nous touchent par leurs solitudes, leurs retrouvailles festives ou amicales, leur amour de l’opéra ou leur souhait de réussir dans le monde du spectacle, de s’échapper par la comédie d’une vie monotone et difficile. Leur douleur qui affleure est sensible aux exilés et enfants d’exilés, aux survivants d’un monde disparu.

« Ce film est traversé par l’absence. La mélancolie s’y traduit par l’incapacité des personnages à s’ancrer dans le lieu dans lequel ils sont projetés… Un personnage nous livre une définition de ce qu’on appelle la nostalgie : « Certains disent qu’il faut que je retourne dans mon pays et ce sentiment me passera… Mais peut-être que cela me passera, mais peut-être pas ».

L’exil, c’est plus qu’une blessure, c’est un mode d’être permanent, indélébile, inéluctable ».

Le Farband a montré le 2 juin 2014 « Odessa… Odessa ! » de Michale Boganim

Portrait d'Odessa 
En écho au programme artistique et culturel Histoire d’Odessa conçu au MuCEM, et dans le cadre de son Portrait de ville, le MAHJ consacre à Odessa un cycle de trois volets qui débute le 18 novembre 2014 à 19 h 30 par la conférence Odessa, ville juive ? par Francis Conte, université Paris-Sorbonne, chaire de civilisation russe et soviétique, commissaire de l’exposition « Les chemins d’Odessa ». "Dans l’Europe centrale et orientale du XIXe siècle, la cité nouvelle d’Odessa devint une ville refuge et plus encore une ville espoir pour de nombreux juifs de la « zone de résidence ». Si un dicton proclamait que l’on pouvait désormais « vivre comme Dieu à Odessa », qu’en était-il vraiment ?"


Le MAHJ poursuit son cycle de trois volets par le portrait d'un artiste. Il a projeté le 14 décembre 2014 à 15 h 30 "Philippe Hosiasson. Regards à l'œuvre", documentaire de David Grinberg (France, 58 min, 2013). "Philippe Hosiasson (1898-1978) est né à Odessa. Cousin de Boris Pasternak, ami d’Isaac Babel, il connut les pogroms, les derniers soubresauts de l’empire et les premiers pas de la révolution d’Octobre. Il émigra en Italie puis à Berlin avant de s’installer définitivement à Paris dans les années 20. Il fréquenta André Derain et Pablo Picasso, la ville de florence lui consacra une grande exposition dans les années 30, puis New York dans les années 50 où il se lia d’amitiés avec Marc Rothko, Sam Francis et Robert Motherwell. Ce documentaire part sur les traces de cette vie tumultueuse et cependant discrète, à la recherche des lieux qui ont compté pour son regard. Explorant les tableaux essentiels, il remonte aux sources du geste et révèle les « sentiers » empruntés par son œuvre, de la figuration jusqu’aux rives nouvelles de l’abstraction.  Philippe Hosiasson était à l’image de sa ville natale. Odessa, sorte de Faubourg Saint-Germain surgi dans quelque désert des Tartares, de rêve européen enté sur un rivage pas moins livré aux mythes et aux monstres qu’à l’époque d’Hérodote. Civilisation et barbarie également extrêmes ; son œuvre avait à accueillir ces deux versants, à les réunir. Excellent peintre « classique », au sens où on le disait de Derain, dès sa jeunesse, Hosiasson n’est devenu lui-même qu’à partir du moment - après 1945 - où il osa obéir à ses déchirements..." (Pierre Schneider, Catalogue Regards, Paris, 1993). La projection sera suivie d’une rencontre avec Germain Viatte, conservateur général honoraire, directeur du Musée national d’art moderne (1992-1997).

Le 29 janvier 2015 à 19 h 30, Macha Makeïeff lira des extraits des Œuvres complètes d’Isaac Babel, publiées par Le Bruit du Temps, en 2011, dans une traduction Sophie Benech. « Je crois que l’on peut dire beaucoup de bien de cette importante et charmante ville de l’Empire russe. Pensez donc, une ville où la vie est facile, la vie est claire. La moitié de sa population est constituée de Juifs, et les Juifs, c’est un peuple qui a établi un certain nombre de choses très simples. Ils se marient pour ne pas être seuls, ils tombent amoureux pour vivre éternellement, ils mettent de l’argent de côté pour avoir une maison et offrir à leurs épouses des vestes en astrakan, ils ont l’amour de leurs enfants parce que c’est chose fort bonne et nécessaire que d’aimer ses enfants » (Isaac Babel, Chroniques de l’an 18 ,(raduit du russe par André Markovicz, Irène Markovicz et Cécile Térouanne, Actes Sud, 1996)  Après Marseille, "où elle faisait entendre un spectacle qui mêlait les mots de Babel à ceux de l’auteur contemporain Philippe Fenwik, Macha Makeïeff propose une lecture imagée et musicale pour célébrer l’Odessa d’Isaac Babel. Cette lecture clôt le cycle « Odessa » en trois volets imaginé par le Mahj. Metteuse en scène de théâtre, créatrice de décors et de costumes et fondatrice avec Jérôme Deschamps de la compagnie Deschamps & Makeïeff, Macha Makeïeff est dirige La Criée centre dramatique national de Marseille depuis 2011.


« Odessa… Odessa ! » de Michale Boganim
France/Israël, 2005, 1h42
Avec Yulian Tchdnovski, Lucia Tkatch-Bekker, Rachel Gorenstein, Ilya et Rita, Rabinovitch, Shika, Albert, David, Ester, Victoria, Ester Khosid, Tania Krivoruchka, Valery Yakalevich Krivoruchka
Production Moby Dick Films, Frédéric Niedermayer (France), Transfax Films Production, Marek Rozenbaum et Itai Tamir (Israël)
Sortie en France le 17 août 2005
Au Cinéma L’Arlequin, 76, rue de Rennes, 75006 Paris. Version originale avec sous-titres en français
Diffusion de Little Odessa, de James Gray sur Arte les 26 et 28 mars 2014

Visuels : © DR
Escalier du boulevard Nicolajewski, Odessa

Philippe Hosiasson

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Cet article a été publié par Guysen en 2005 et sur ce blog les 26 mars et 1er juin 2014.
Il a été republié le :
- 17 novembre et 12 décembre 2014. 

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