mardi 23 août 2016

« Art Spiegelman, traits de mémoire » de Clara Kuperberg et Joëlle Oostelinck


Histoire diffusera les 23, 27 août et 31 août, 8 et 15 septembre 2016 « Art Spiegelman, traits de mémoire » (2009) de Clara Kuperberg et Joëlle Oosterlinck. Un documentaire louangeur sur l’illustrateur et l’auteur américain et Juif de bandes dessinées (BD), dont Breakdowns, Maus transposant en deux volumes et dans un univers animalier la Shoah (Holocaust) au travers du récit du père déporté de l’auteur, Vladek, A l’ombre des tours mortes sur son vécu lors des attentats islamistes du 11 septembre 2001, et Little Lit, anthologies pour enfants.

Astérix
« Il faut une certaine dose d’inquiétude pour travailler, mobiliser mes forces. Une nécessité financière ou réfléchir à quelque chose qui me préoccupe », déclare Art Spiegelman. Et d’ajouter qu’il doit tout inventer à chaque BD.

Il « fait des traits jusqu’à ce qu’ils représentent le personnage dont [il a] besoin ». Une pratique des « gribouillis » qui remonte à son enfance, quand il les dessinait avec sa mère Anja.

“Just keep it honest, honey” (« Reste simplement honnête, chéri »)
Art Spiegelman est né à Stockholm (Suède) le 15 février 1948.

Ses parents, Vladek et Anja Spiegelman, s’installent aux Etats-Unis quand leur fils a deux ans. Tous deux parlent le yiddish, sont d’origine polonaise et déportés ; Anja Spiegelman expliquait le numéro tatoué sur son bras : « C’est un numéro de téléphone que je ne veux pas oublier ». Art Spiegelman fait donc partie de cette 2e génération composée d’enfants de survivants de la Shoah étudiée à partir des années 1970 par les universitaires, dont Helen Epstein, et les psys.

La BD le passionne dès son enfance : la revue « Mad est devenu ma famille, une fenêtre sur l’Amérique, une ouverture sur le monde », se rappelle Art Spiegelman.

En 1968, Anja Spiegelman se suicide. Le style expressionniste d’Art Spiegelman traduit l’émotion et la violence de cette mort, et la colère du fils.

Il débute dans une agence de publicité, et parallèlement dessine pour la BD underground de San Francisco. De retour à New York en 1975, il dirige Arcade, the Comics Revue qui publie Robert Crumb, Charles Bukowski. Succès critique, mais échec commercial : la revue disparaît après sept numéros.

Il épouse la Française Françoise Mouly, ancienne étudiante aux Beaux-arts et actuelle directrice artistique de The New Yorker, et tous deux lancent en 1980 RAW, « tribune pour les auteurs » d’avant-garde (1980-1991).

Dès le numéro 2, apparaît Maus sous le dessin d’Art Spiegelman : plus que l’histoire de la Shoah, c’est « l’histoire d’un père et d’un fils qui essaient de se comprendre » précise son auteur. Pendant des journées entières, Art Spiegelman a interviewé son père : « Je l’écoutais vraiment et il appréciait. A ma grande surprise, mon père était disposé à discuter avec moi ». Il a enregistré leurs conversations qui ont été retranscrites, ce qui a constitué « une matière première pour Maus ». Le documentaire montre ce récit dactylographié avec en voix off celle du père. Art Spiegelman a désormais « droit à cette histoire, maintenant qu’il est adulte ». A la différence d’Anja Spiegelman, Vladek Spiegelman n’éprouvait pas le besoin de témoigner, avançant que « les gens ne veulent pas entendre parler de cela ».

A l’époque, la littérature sur la Shoah est moins abondante qu'actuellement. Puis, Art Spiegelman et son épouse effectuent des repérages en Pologne, notamment au camp d'Auschwitz.

Sa devise pour ce projet artistique au caractère familial figure dans un dessin : « Just keep it honest, honey » (« Reste simplement honnête, chéri »).

Art Spiegelman décide de devancer la sortie du film Fievel et le Nouveau Monde (An American Tail), film d'animation américain (1986) de Don Bluth, coproduit par celui-ci et Steven Spielberg. Ainsi Maus, a Survivor’s Tale est publié en deux volumes : My Father Bleeds History (Mon père saigne l’histoire) en 1986, puis And Here My Troubles Began (Et c’est là que mes ennuis ont commencé) en 1991. Les dessins originaux de Maus sont présentés au prestigieux Museum of Modern Art (MoMA) de New York en 1991-1992.

Art Spiegelman s’oppose à toute adaptation cinématographique de Maus et décline la proposition d’un troisième volume à cette série. Il refuse aussi d’être « l’Elie Wiesel de la BD ». Seule entorse à ce serment : son dessin pour les Oscar décernés en 1998 à la vie est belle (La vita è bella) de Roberto Benigni.

Il est l’unique dessinateur de BD distingué par le prestigieux Prix Pulitzer (1992). De nombreux festivals l’ont honoré, dont celui d’Angoulême en janvier 2011.

« Vous n’êtes pas en phase avec vos émotions ». C’est ainsi qu’Helen Epstein, professeur à l’université de New York, résume l’avis sur Maus émis par le groupe de 100 enfants de survivants de la Shoah qu’elle anime.

Si Art Spiegelman se réjouit de ce succès mondial de Maus auquel son père décédé en 1982 ne peut assister, il en est « désarçonné ».

Il débute en 1992 sa collaboration avec The New Yorker, dont la rédactrice en chef est Tina Brown. Certaines de ses couvertures provoquent des polémiques, telle celle publiée dans le numéro de la Saint-Valentin (février 1993) et représentant le baiser entre un Juif hassidique et une jeune femme noire « en écho aux émeutes raciales de Crown Heigths en 1991 entre les communautés juive et noire de New York à la suite d’une rumeur alléguant que des Juifs recourent aux services de prostituées noires » !? Or, des émeutes antisémites se sont alors produites après un accident de la circulation provoqué involontairement par un Juif américain Loubavitch blessant deux enfants noirs, dont un garçon originaire du Guyana. Un jeune Juif américain a été assassiné lors de ces pogroms.

D’autres dessins d’Art Spiegelman, tel celui en janvier 1998 sur la relation entre le président Bill Clinton et Monica Lewinski et la justice américaine (La voix basse), résument les talents de concision et d’efficacité d’Art Spiegelman.

Art Spiegelman est traumatisé par les attentats terroristes islamistes du 11 septembre 2011 fomentés par Ben Laden pour al-Qaïda. Son épouse le force alors à l’accompagner pour chercher leur fille Nadja, future auteur de BD, scolarisée dans un lycée proche des Twin Towers (World Trade Center) à New York. Pour The New Yorker, Art Spiegelman dessine cette couverture sobre et sombre sur les deux tours jumelles new yorkaises. Il publie aussi In the Shadow of no Towers (A l’ombre des tours mortes) en 2004 sur son stress post-traumatique causé par cet évènement tragique et traumatisant, déclaration de guerre jihadiste visant la superpuissance mondiale.

Puis, Art Spiegelman songe à une BD non narrative, mais véhiculant une « idée abstraite », comme un essai. Avec la talentueuse Françoise Mouly, il édite Little Lit, anthologies pour enfants. Car la BD, c'est aussi pour les enfants, souligne cet auteur.

On peut reprocher à ce documentaire intéressant son insuffisant esprit critique, l’absence de contexte historique sur l’illustration de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah dans la BD et des positions politiques d’Art Spiegelman critique de l’administration de George W. Bush. Ou ce que ce défenseur des libertés a déclaré en juin 2006, dans son article Drawing Blood: Outrageous cartoons and the art of outrage pour Harper’s Magazine sur les dessins sur Mahomet publiés par le journal danois Jyllands-Posten.


ADDENDUM :
En janvier 2013, Art Spiegelman a publié sur sa page Facebook un de ses dessins mis en couverture du New Yorker (1993) et montrant des enfants américains armés. Il a ainsi commenté son dessin : "I did this New Yorker cover in 1993. Colombine happened in 1999, Newtown in 2012, nearly 20 years later. My wish for 2013: let Newtown be remembered as the turning point - I'm hoping that kids with guns can become ironic again". ("J'ai dessiné cette couverture pour le New Yorker  en 1993. [L'attentat ou le massacre à]  Colombine est survenu en 1999, et à Newton en 2012, près de 20 ans plus tard. Mon souhait pour 2013 : que l'on se souvienne de Newtown comme un tournant - j'espère que les enfants armés deviennent de nouveau ironiques").

Le 30 août 2014, Art Spiegelman a publié sur son compte Facebook le dessin Perspective in Gaza (the David and Goliath illusion) [Perspective à Gaza (l'illusion David et Goliath)] qu'il a ainsi commenté : "I've spent a lifetime trying to NOT think about Israel—deciding it has nothin more to do with me, a diasporist, than the rest of the World's Bad News on Parade. Israel is like some badly battered child with PTSD who has grown up to batter others.  But... here's a collage I did for last week's Nation magazine". (J'ai passé ma vie à tenter de NE PAS penser à Israël - en décidant qu'il n'a rien de plus à faire avec moi, qui suis dans la diaspora, que les Mauvaises Nouvelles du reste du monde défilant. Israël est comme un enfant méchamment battu avec un TSPT (trouble de stress post-traumatique, Nda) qui a grandi pour battre les autres. Mais... voici un collage que j'ai fait pour le numéro de la semaine dernière du magazine Nation"). Plus de 2212 ont liké le post qui a été partagé 1060 fois. Une oeuvre qui a suscité des commentaires approbateurs et désapprobateurs. Un dessin pervers et faux. Qu'un artiste si talentueux ne publie rien sur les défilés haineux de la "rue arabe", mais révèle son ignorance en tordant l'histoire et la perspective est choquant, lamentable.


Un dessin qui prouve qu'un enfant de survivants de la Shoah et un Américain ayant vécu les attentats islamistes du 11 septembre 2001 ne parvient/ne sait/ne veut pas à reconnaître un acte antisémite quand celui-ci survient ni à comprendre la réalité actuelle dhijadiste contre Israël, et plus généralement contre les Etats-Unis, l'Europe, etc. J'en avais eu conscience en l'interviewant lors du vernissage presse de l'exposition Art Spiegelman's Co-Mix: A Retrospective au Centre Pompidou. Le 20 mars 2012, interrogé sur l'attentat à Toulouse – l’identité de l’assassin était alors ignorée -, Art Spiegelman a d’abord nié le caractère antisémite de la tuerie à l’école Ozar HaTorah à Toulouse la veille. La journaliste l’ayant questionné sur cette tragédie a opiné de la tête en signe d’approbation. J’ai alors souligné que des enfants et un professeur Juifs d’une école Juive étaient visés, donc cette tuerie était antisémite. Art Spiegelmn a alors rappelé que l’assassin avait aussi tué des non Juifs. J’ai alors indiqué que tuer des Noirs ou des Arabes pour ce qu’ils sont constitue un acte raciste, que cet assassin n’avait pas tué une dame blanche âgée près d’une de ses cibles, et que viser des enfants ou adulte Juifs dans une école Juive constituait un acte antiJuif. Art Spiegelman a alors admis le caractère antisémite de la tuerie contre cette école et a ajouté : « C’est abominable ». 


De Clara Kuperberg et Joëlle Oosterlinck (2009)
44 minutes

Visuels : © Wichita Films. DR

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Cet article a été publié sur ce blog le :
-  11 septembre 2011, 7 janvier et 11 septembre 2013 à la mémoire des victimes, notamment Daniel Lewin, des attentats terroristes islamistes aux Etats-Unis et des pompiers morts en faisant leur métier le 11 septembre 2001 ;
- .16 février, 11 septembre et 25 novembre 2014, 10 février 2015.

1 commentaire:

  1. Le témoignage de votre dernier paragraphe est intéressant en ce qu'il dévoile le déni de réalité qui saisit le monde occidental lorsque la menace d'une nouvelle Shoah se fait jour. Y compris des Juifs ayant été touchés de près comme votre interlocuteur.
    Le possible redevient impensable, au sens propre.

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