Citations

« Le goût de la vérité n’empêche pas la prise de parti. » (Albert Camus)
« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil. » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement, et le commencement de tout est le courage. » (Vladimir Jankélévitch)
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit. » (Charles Péguy)

vendredi 14 août 2026

Ulysse et l'été 1936 par « Historia »

Le magazine Historia consacre un numéro double estival (juillet-août 2026) à « Ulysse, les secrets d’un grand voyage » et à « 1936, l’été brûlant – Front populaire, guerre d’Espagne, procès de Moscou… » Avec SNCF Gares & Connexions et aux abords de la gare de Lyon à Paris, ce magazine prolonge ce numéro par l’exposition-évènement « 1936, un été historique dans le monde » 
conçue grâce au concours des agences photo Roger-Viollet et Bridgeman Image. Un discours plutôt attendu, « politiquement correct », avec des oublis historiques importants, dont celui concernant la Révolte arabe dans la Palestine mandataire.

« Alger, la Mecque des révolutionnaires (1962-1974) » par Ben Salama 
Les mutilations génitales féminines
« La femme, la république et le bon Dieu » d’Olivia Cattan et d’Isabelle Lévy

Documentaires sur l'avortement sur Arte 

Dans le numéro 951 estival (juillet-août 2026) du magazine Historia, deux sujets sont annoncés en couverture : « Ulysse. Les secrets d'un grand voyage » et « 1936, l’été brûlant – Front populaire, guerre d’Espagne, procès de Moscou… » 

« L’Odyssée »
« Depuis près de 3000 ans, Ulysse, le héros de l’Odyssée, n’a jamais perdu de sa puissance. Et c’est peu dire que le film de Christopher Nolan « L’Odyssée », sorti en salles le 15 juillet 2026, a suscité une vive impatience. Afin d’accompagner [les lecteurs] au mieux dans cette épopée aux frontières de l’humain et du divin, les historiennes et historiens ont relevé le défi de décrypter les aventures d’Ulysse au regard de l’Histoire. Autrement dit, révéler le cadre civilisationnel et culturel qui se cache derrière la dimension épique et fantastique du récit. »

Parmi les 43 pages de ce dossier sur « Ulysse. Les secrets d'un grand voyage », le magazine évoque les sirènes dans l'article "Un mythe devenu chrétien". Il élude la Bible hébraïque qui, avec l'Odyssée, s'avèrent deux récits fondateurs de l'Occident.

En 2022, dans « Should Jews Read Homer? » (Les Juifs devraient-ils lire Homère ?) (Mosaic, 5 janvier 2022), Jacob Howland, philosophe et spécialiste des études classiques, spécialiste du dialogue entre Athènes et Jérusalem, a dressé un parallèle entre l’Odyssée d’Homère et la Genèse, premier livre de la Bible hébraïque :
« L'Odyssée d'Homère et la Genèse sont des récits d'errance, d'êtres qui luttent pour trouver, créer ou conserver un foyer dans le monde. Toutes deux puisent dans un même répertoire antique de personnages, de mythes et de motifs littéraires : des filous rusés, des femmes puissantes, des hommes héroïques, des mortels s'unissant à des immortels, le baptême et le changement de nom, les rites d'initiation, le vêtement, la nudité, l'ivresse ; la liste est loin d'être exhaustive. Toutes deux éclairent les questions existentielles fondamentales, notamment celle de savoir comment instaurer l'ordre et un but commun dans les relations, souvent chaotiques, entre hommes et femmes, pères et fils, proches et étrangers, clans et nations. Toutes deux transmettent une sagesse précieuse, fruit d'une longue expérience et de nombreuses souffrances.
Je crois que ces raisons suffisent à inciter les Juifs à lire Homère. Pourtant, malgré ces profondes et nombreuses similitudes, rares sont les érudits qui ont songé à rapprocher les récits de la Genèse et de l' Odyssée afin qu'ils s'éclairent mutuellement. Le moment est venu d'entreprendre un tel travail, notamment parce que ce que feu Roger Scruton appelait « la culture du rejet » menace gravement la préservation et la transmission de la tradition occidentale. De même que notre époque s'est volontairement imposée un oubli radical, notre postérité dépend de la redécouverte de la sagesse essentielle et féconde de nos ancêtres.
L' Odyssée débute au cœur de l'action, avec une civilisation en déclin et Ulysse languissant prisonnier sur l'île de la nymphe Calypso. La Genèse, quant à elle, présente une structure pédagogique plus claire. Elle commence par le commencement, avec les premiers hommes et femmes apprenant par l'expérience ce qu'implique la condition humaine. Ses grandes divisions – de la Création à l'expulsion du jardin d'Éden ; de Caïn et Abel au Déluge ; de Noé et ses fils à Babel ; les récits d'Abraham, d'Isaac, de Jacob, et de Joseph et ses frères – s'enchaînent, approfondissant et élargissant progressivement notre compréhension des questions fondamentales. »
Dans une interview à Andrew Silow-Carroll pour JTA  (15 juillet 2026), l'universitaire Jacob Howland a comparé Ulysse et des personnages de la Bible hébraïque, notamment de la Genèse. Voici quelques analyses passionnantes :
« Il est plus prudent de parler des approches homérique et biblique comme de deux visions fondamentalement différentes — des conceptions différentes du monde, de la vie humaine et du divin — et de se demander ensuite en quoi elles diffèrent, comment elles interagissent et quels sont leurs points communs…
C’est là que réside la véritable différence entre l’« Odyssée » et la Bible. Après le récit universel de la Genèse (chapitres 1 à 11), nous arrivons aux patriarches. Dieu dit en substance : « Très bien, je pars avec Abraham. » Et, chose remarquable, étonnante, il ajoute : « Viens avec moi, abandonne tes coutumes, tes dieux, ta famille ; nous partons. » À ce stade, on perçoit le désir de Dieu de créer une communauté, à commencer par la famille, et cette communauté se développe à partir de là. Ulysse, en revanche, veut rentrer chez lui, mais c’est un solitaire, un homme souffrant qui doit affronter la dure réalité du monde pour trouver l’épanouissement…
L'épisode du Cyclope est en réalité l'antithèse de ce qui se passe avec Abraham et les patriarches, qui bâtissent une famille, une tribu, une nation, tournés vers l'avenir. Ulysse, lui, veut simplement se mettre à l'épreuve…
Il y a Jacob, mais commençons par David. La scène de David et Goliath est fascinante, car Goliath est un Philistin, et les Philistins étaient originaires de la mer Égée – probablement de langue grecque, bien que certains pensent qu'ils étaient de Crète. Goliath est donc, en quelque sorte, un Grec. Il est décrit comme immense, impressionnant – et pourtant, David le vainc. La victoire de David sur Goliath est une version de ce que les spécialistes de la mythologie appellent l'histoire du « garçon rusé » – une autre version met en scène Ulysse et le Cyclope, un autre adversaire redoutable. Fait intéressant, David frappe Goliath en plein front, là où, sur les vases grecs, est représenté l'œil du Cyclope.
Goliath est donc grand et méchant, et puis il y a Saül, un imbécile qui dit : « Tu dois porter mon armure. » David répond : « Non, je ne le ferai pas. » David a confiance en l’Éternel. Quand Ulysse vainc le Cyclope, il dit en substance : « C’est moi qui ai fait ça ; je suis Ulysse. » David dit : « Non, j’ai confiance en l’Éternel ; l’Éternel me protège.» [...]
Ulysse est un lutteur, et Jacob est très odysséen : il se bat contre Ésaü, profitant de la faim de ce dernier pour lui voler son droit d'aînesse, complotant avec sa mère Rebecca, elle aussi figure odysséenne, qui lui conseille de se vêtir de peaux pour tromper Isaac. Puis Ésaü veut le tuer, et l'on assiste à la scène où Jacob lutte au Jabbok, la veille de sa confrontation avec Ésaü. Il est inquiet, blessé, il se bat contre cette « chose » – cette figure, cet ange, peu importe – et il est vulnérable. Il ressent de la peur, de la culpabilité. Il s'accroche et se bat car ce n'est que si Ésaü le bénit – ce qui arrive le lendemain – que Jacob pourra lâcher prise. Autrement dit : « Je dois me réconcilier avec mon frère. » On lui annonce alors qu'il s'appellera Israël – car il lutte contre Dieu.
En résumé : le héros juif est vulnérable et s’en remet à Dieu ; le héros grec, quant à lui, ne peut montrer aucune vulnérabilité et ne peut compter que sur lui-même. Certes, il y a Athéna et les autres dieux, mais les dieux grecs sont capricieux. » [...]
Pénélope et Rebecca sont deux femmes fortes mais très différentes. Toutes deux sont capables, comme Ulysse, d'endurer une douleur profonde et durable. Pénélope semble plus passive, mais elle possède une ruse digne d'Ulysse et une détermination d'acier. Elle tient les prétendants à distance pendant trois ans en retardant le mariage jusqu'à ce qu'elle ait terminé de tisser le linceul pour Laërte, le père d'Ulysse. Outre son stratagème de tisser le jour et de défaire la nuit, le linceul n'est pas seulement destiné à Laërte. Il est destiné aux prétendants et symbolise l'enterrement de toute une époque – un passé anéanti par les passions violentes de la jeune génération, désormais affranchie des traditions ancestrales.
Tandis que Pénélope attend patiemment le retour d'Ulysse et se prépare à enterrer une époque révolue, Rebecca regarde vers l'avenir, vers la grande nation que Dieu avait promis de faire naître de la descendance d'Abraham. Isaac, sans doute traumatisé par le sacrifice qu'il a failli subir, est le conjoint passif ; il reste sur place lorsqu'Abraham envoie son serviteur lui chercher une épouse, tandis que Rebecca saisit l'occasion de quitter son foyer . Physiquement robuste (elle supporte l'accouchement par le siège de jumeaux et porte l'eau pour tous les chameaux du serviteur) et dotée d'une volonté de fer, c'est elle qui fait preuve d'une ruse digne d'Ulysse. Elle comprend que c'est Jacob, et non Ésaü, qui possède la force et l'ambition nécessaires pour être le garant de l'alliance. C'est elle qui explique à Jacob comment se déguiser en Ésaü afin que la bénédiction d'Isaac lui parvienne ; qui prend sur elle toute malédiction qu'Isaac pourrait lancer contre Jacob ; et qui conseille à Jacob de fuir à Beer-Sheva, sachant qu'elle ne le reverra probablement jamais. » [...]
La Bible hébraïque, à l'instar d'Homère, est l'une des « racines pivotantes du grand chêne ramifié de la civilisation occidentale ».
Selon Historia, « du monde d’Ulysse à l’été 36 demeure cette même aspiration au courage face à l’adversité quand se lèvent les vents contraires ». 

L'été 1936
Que retenir de l’été 1936, quatre-vingt-dix ans après ?

Le magazine Historia répond à cette question d’une part en 19 pages de ce numéro double estival - « 1936, l’été brûlant – Front populaire, guerre d’Espagne, procès de Moscou… » ainsi que la réélection du Président démocrate Franklin Roosevelt assurant que perdure son New Deal - et, d’autre part, avec SNCF Gares & Connexions et aux abords de la gare de Lyon à Paris, par l’exposition-évènement « 1936, un été historique dans le monde » conçue grâce au concours des agences photo Roger-Viollet et Bridgeman Image.

L’été 1936, n’a pas été seulement une « parenthèse enchantée ». « Entre allégresse et tragédie, [il] fut en tout point historique. Alors que les Français goûtent leurs premiers congés payés impulsés par le gouvernement de Front populaire de Léon Blum, la guerre éclate en Espagne et la jeune République vacille ; à Berlin, Hitler fait des Jeux olympiques une vitrine du triomphe nazi ; depuis la place Rouge de Moscou, Staline orchestre une répression d’une violence inouïe à l’égard de ses opposants ; aux États-Unis, Roosevelt bataille pour sa réélection au nom de l’État providence. »

Evènements politiques, économiques, juridiques, sociaux et sportifs sont présentés clairement par des historiens spécialistes disposant de quelques pages dont des encadrés.

Le discours s’avère plutôt attendu ou « politiquement correct » : ainsi, par exemple, manque l’historiographie récente contestant la présentation « classique » de la guerre d’Espagne ou le succès économique du New Deal. Plus surprenants : des oublis importants, dont celui concernant la Révolte arabe dans la Palestine mandataire. L’aspect culturel de certains évènements aurait mérité d'être analysé, même brièvement.

« L’Espagne plonge dans la guerre civile »
« La fréquence des conflits sociaux, l’extrême brutalité du maintien de l’ordre et le manque d’assise locale du régime [la République instaurée en 1931 après la chute du roi Alphonse XIII] ont constitué de grandes faiblesses. Mais les historiens s’accordent à dire que la guerre civile est avant tout le résultat d’un coup d’Etat, celui préparé de longue date par des militaires avec le soutien de politiques et de financiers… L’arrivée au pouvoir d’une coalition des droites et du centre, de 1933 à 1935, freine en grande partie les projets conspirationnistes, mais elle n’atteint pas la volonté d’en finir avec la démocratie », écrit d’emblée Pierre Salmon.

Puis, cet historien souligne le rôle de « politiques et propagandistes au Parlement et dans la presse pour faire croire au désordre et au risque d’une révolution dirigée depuis Moscou ». Il indique les « évènements ayant précipité le coup d’Etat » : « mouvement révolutionnaire ouvrier dans les Asturies véhiculant en octobre 1934 l’idée dune République incapable de faire régner l’ordre », l’élection d’une coalition de Front populaire en février 1936… 

« Deux camps se dessinent rapidement : la République, appelée camp « gouvernemental » ou « loyaliste », rassemble « des forces politiques éclectiques : tout le spectre de la gauche » dont le PSOE, des forces révolutionnaires, les communistes, les syndicats libertaires. Ce pouvoir central est contesté par des forces régionales (Pays Basque, Catalogne). Quant au camp national, il réunit « des militaires et des forces politiques monarchistes… en plus des organisations fascistes ou simplement d’extrême-droite ». Les insurgés contrôlent l’Armée d’Afrique. 

Le 1er octobre 1936, Francisco Franco, ayant des liens privilégiés avec l’Allemagne nazie et l’Italie fasciste, est proclamé chef de l’Etat et des Armées. Le soutien militaire de ces deux Etats est décisif. Par contre, le camp républicain pâtit de l’aide tardive en 1937, officieuse, insuffisante au regard des besoins, du gouvernement français ; de l’Union soviétique, il reçoit du matériel militaire moderne et des volontaires des Brigades internationales, et en échange, la République lui livre l'or de la banque d'Espagne.

En avril 1939, la guerre est gagnée par les Insurgés. 500 000 morts et autant d’exilés. 120 000 personnes civiles assassinées dans le camp franquiste, 50 000 chez les républicains.

L’article évoque les violences commises par des Républicains.

Il aurait gagné en soulignant les divisions parmi les républicains entre communistes et anarchistes, ainsi que l'élimination, à l'instigation de l'URSS, des anarchistes et de dirigeants du POUM (Parti ouvrier d'unification marxiste), antistalinien, ayant dénoncé les procès de Moscou .

L’Internationale communiste a envoyé 35 à 40 000 hommes et femmes venus d’horizons divers. Les pertes des Brigades ont avoisiné un tiers des volontaires peu formés. Résultat du manque de souci pour la vie humaine. Ultime trahison : la signature du pacte germano-soviétique. Certains ont été victimes  de procès staliniens en Hongrie ou en Tchécoslovaquie. 
Quid des volontaires juifs ? Les Juifs engagés dans les Brigades internationales ont représenté plus de 10%, entre 6 000 et 8 000, soit un tiers des Américains, un cinquième des Britanniques et la moitié des Polonais. Venus essentiellement de Pologne, des Etats-Unis, de France, d’Eretz Israël, d’Allemagne, de Grande-Bretagne, de Belgique, de Hongrie, du Canada et d’URSS, ils s’appelaient Shimon Avidan, Fernando Gerassi, David Guest, Artur Kerschner, Sam Levinger, Bert « Yank » Levy, George Nathan, Alfred Sherman, Drago Štajnberger, Máté Zalka. Dans le Bataillon Palafox, la Compagnie Naftali Botwin, créée en décembre 1937, était composée entièrement de combattants juifs. En outre, on évalue à 70% la part du personnel médical volontaire pour soigner les blessés à être juive. Le rôle des Juifs a été longtemps marginalisé en raison, selon l’historien Martin Sugarman, des « gardiens de la mémoire » staliniens. 

« Pour beaucoup, le mythe des Brigades internationales reste  aujourd'hui encore intact. Et pourtant, derrière l'aventure héroïque de milliers de volontaires venus de tous les pays au secours de la République espagnole, se cache une autre vérité, déconcertante et douloureuse, que révèle ce témoignage sauvé de l'oubli. Sygmunt Stein, militant communiste juif en Tchécoslovaquie, bouleversé par les procès de Moscou qui ébranlent sa foi révolutionnaire, va chercher en Espagne l'étincelle qui ranimera ses idéaux. Mais arrivé à Albacete, siège des Brigades internationales, il se voit nommé commissaire de la propagande, poste où il découvre jour après jour l'étendue de l'imposture stalinienne. Très vite, la réalité s'impose à lui : « La Russie craignait d'avoir une république démocratique victorieuse en Europe occidentale, et sabotait pour cette raison le duel sanglant entre les forces démocratiques et le fascisme. » Tout ce qu'il croyait combattre dans le franquisme, à commencer par l'antisémitisme, il le retrouve dans son propre camp. La déception est à la mesure de l'espoir qui l'avait mené en Espagne: immense. Affecté par la suite à la compagnie juive Botwin, il sera envoyé au front pour servir de chair à canon. Des exécutions arbitraires du « boucher d'Albacete », André Marty, aux banquets orgiaques des commissaires politiques, en passant par les mensonges meurtriers de la propagande soviétique, Sygmunt Stein dénonce violemment dans son livre Ma guerre d'Espagne : Brigades internationales : la fin d'un mythe, écrit en yiddish dans les années 1950, et resté longtemps inédit en français, la légende dorée des Brigades internationales ».

Quid des imams à l'égard des soldats rifains en faveur des insurgés ? Qui étaient les milliers de volontaires - irlandais, marocains, russes blancs - engagés au côté du général Franco contre la république espagnole, et quelles étaient leurs motivations ?

Quid des écrivains, journalistes et photographes ayant magnifié le combat républicain ?

« Vive les vacances, l’expérience du Front populaire »
Jean Vigreux insiste sur « l’accélération du processus législatif » initiée par le gouvernement du Front populaire dirigé par le Président du Conseil, Léon Blum, depuis les élections législatives d’avril 1936. Une « révolution par la loi » : recours à une procédure d’urgence, aux lois-cadres, rapides promulgations des lois votées et de leurs décrets d’application afin qu’elles soient mises en œuvre avant les vacances parlementaires. Caractérisent ces premières mesures : le volontarisme des réformes, le respect des engagements électoraux, la volonté aussi que les ouvriers mettent un terme aux occupations d’usines et de doter la France d’une défense moderne (armement nationalisé) dans un contexte d’avènement de régimes totalitaires.

L’historien décrit les changements « sociétaux et sociaux » importants impulsés : scolarité obligatoire prolongée de 13 à 14 ans, durée hebdomadaire du travail fixée à 40 h, et deux semaines  de congés payés  annuels pour les salariés – ces loisirs rompent avec le rythme du travail en usines -, conventions collectives.

Léon Blum laisse les députés voter sur la participation de la France aux Jeux Olympiques à Berlin. Le 9 juillet 1936, seul Pierre Mendès France, député de l’Eure, vote pour le boycott. Le 19 juillet 2026, les « Olympiades populaires de Barcelone » n’ont pas lieu en raison d’une offensive des franquistes. Certains sportifs s’engagent dans le camp républicain.

Quid de la campagne contre Roger Salengro, ministre de l'Intérieur accusé à tort d'avoir été un déserteur durant la Première Guerre mondiale, ou contre « le juif Blum » ?

« Les Jeux Olympiques d’été de Berlin »
Ouverts par le führer Adolf Hitler le 1er août 1936, les jeux médiatisés représentent un succès pour le régime nazi dont la propagande est valorisée par « Olympia » (1938), film réalisé par Leni Riefenstahl exaltant les corps des athlètes durant la compétition.

Un portfolio (2 pages) publie des photographies majeures, significatives, mais sans indication des copyrights.

Il eût été intéressant d’indiquer que « la couverture télévisée en direct des Jeux Olympiques a débuté en 1936, lorsque des images en noir et blanc des Jeux de Berlin ont été diffusées aux athlètes dans le village olympique et aux Berlinois dans 25 salles spéciales réparties dans la ville  » et qu’au relais 4 x 100 m, deux athlètes américains juifs avaient été écartés de la sélection, et l’un d’eux avait été remplacé par Jesse Owens, quadruple médaillé d’or à ces Olympiades. 

« Staline, les purges et le régime de terreur »
« D-s 1936, le Petit Père des peuples multiplie les procès truqués à grand spectacle et, dans l’ombre, les exécutions de masse, pour se défaire de ses ennemis politiques et maintenir la population sous son joug ».

Stéphane Courtois remonte à 1923-1925 pour démontrer comment Staline, après avoir expulsé du Parti puis d’URSS son rival Trotski, va imposer progressivement son pouvoir absolu et sa politique radicale vouée à l’échec : dès 1928, plan quinquennal pour une industrialisation, collectivisation des terres et enfermement des paysans des dans kolkhozes (1929), instauration du système concentrationnaire du Goulag (1930). Résultats : en 1932-1933, la famine ayant causé 5-6 millions de morts, et de fortes résistances dans la société soviétique.

L’assassinat de Sergueï Kirov, Premier secrétaire du Parti communiste pansoviétique (bolchevik) de la région de Leningrad, par un individu isolé, est instrumentalisé par Staline. Celui-ci va éliminer les bolcheviks historiques pour les remplacer par de jeunes lui obéissants. Il tire les leçons du scandale mondial en 1922 quand Lénine avait organisé des procès aboutissant à la condamnation d’opposants et de dirigeants socialistes révolutionnaires. Les procès staliniens sont donc truqués : en 1936, les accusés, victimes de tortures psychologiques et physiques, récitent des textes lors des audiences judiciaires au cours desquelles le procureur général Andreï Vychinski les insulte (« chiens enragés du capitalisme »). Les accusés sont condamnés à mort et exécutés le jour-même.

L’historien lise les périodes de terreur stalinienne : trois grands procès en 1936-1938, la Grande Terreur secrète (1937-1938) contre les « ennemis du peuple » selon « des critères sociaux ou/et nationaux » - 1,5 Mn de victimes -, une « gigantesque opération d’ingénierie socio-politique. Et l’Armée rouge purgée – ce qui coûtera cher au début de la Deuxième Guerre mondiale. Staline n’épargne pas Iejov, tué en 1939 par la terreur qu’il avait organisée.

« Franklin Roosevelt. La force tranquille »
« En relançant son New Deal, qui dote la population de droits sociaux, le président des Etats-Unis devient le favori à sa propre succession » 

« En quatre ans, Roosevelt a transformé la société américaine comme aucun président ne l’a fait avant lui. Dans un pays convaincu que le marché s’autorégule et que l’initiative individuelle est reine, Roosevelt a fait du gouvernement fédéral l’acteur central afin de sauver l’économie sinistrée par la crise de 1929. Il a injecté des milliards de dollars pour relancer la consommation des ménages et soutenir les secteurs agricoles (Agricultural Adjustment Act, AAA) et industriel (National Industrial Recovery Act, BIRA) », écrit Hélène Harter.

« A partir de 1935, il pose les bases d’un Etat-providence qui dote les Américains de droits sociaux, ce qui n’était pas prévu par la Constitution. 

Parmi ces droits sociaux pour les salariés : la loi Wagner 1935 autorisant des syndicats dans les entreprises, des conventions collectives signées, « la loi sur la Sécurité sociale, l’allocation chômage, l’assurance vieillesse pour les plus de 65 ans, le système de pensions pour les infirmes… »

« Les conservateurs ainsi que le monde des affaires, majoritairement républicains, font feu de tout bois face à cet interventionnisme sans précédent du gouvernement fédéral. En mai 1935, ils obtiennent de la Cour suprême qu’elle déclare anticonstitutionnelles les mesures du NIRA, puis en janvier 1936 celles de l’AAA. »

L’enjeu de l’élection présidentielle de 1936, c’est la « pérennité des politiques du New Deal ».

Si l’élection est prévue en novembre 1936, la campagne électorale débute début 1936. Le candidat républicain est Alf Landon, un modéré. Le Président Franklin D. Roosevelt s’impose aisément dans le camp démocrate. Un troisième parti, le parti de l’Union, rassemble des démocrates radicaux sous la direction de William Lemke. Mais les propos antisémites de son soutien, le prêtre Charles Coughlin, et un positionnement extrémiste, réduisent ses chances de succès.

Avec 60,8% des voix, Roosevelt est réélu Président des Etats-Unis – il rafle 98,5% des votes au Collège électoral. 36,5 % pour Alf Landon. La majorité démocrate est renforcée au Congrès.

Le bilan du premier mandat de Roosevelt aurait justifié quelques nuances. La politique menée durant le premier New Deal « échoue. L'activité ne repart pas, le chômage diminue à peine. Roosevelt change à nouveau de politique, en privilégiant cette fois le traitement social de la crise… Le déficit fédéral, de 20,9 milliards de dollars en 1933, passe à 33 milliards en 1936 et 43 milliards en 1938. Mais, en 1939, le pays compte toujours 9 millions de chômeurs ; il faudra attendre 1941 pour retrouver le plein emploi, avec la mobilisation progressive de 15 millions d'hommes à partir de septembre 1940, et le redémarrage de l'industrie pour les besoins d'abord de l'allié britannique, puis de l'armée américaine. Mais le déficit atteint 258 milliards en 1945 », a estimé  André Kaspi qui décrit un Président pragmatique.

Présenter cet arrêt de la Cour suprême de 1935 comme la victoire du "monde des affaires" surprend. Rappelons les faits.

Ce sont les Schechter, des frères juifs bouchers américains qui se sont élevés contre la NRA. Négociants dans la volaille, ces immigrés de Hongrie achetaient des poules sélectionnées dans des poulaillers. Ils les revendaient à des bouchers cacher de New York. Des volailles tuées selon la halakha (loi juive) après avoir été choisies par des clients prisant leur pouvoir de choisir. Or, l'administration du New Deal leur imposait d'acheter tout ou partie des poules sans opérer de sélection préalable. Les Schechter se sont trouvés face à un dilemme grave : respecter les règles de la cacherout ou obéir à la nouvelle législation disposant d'une administration soupçonneuse aux larges pouvoirs. En juillet 1934, les Schechter "ont été accusés d’enfreindre les règles concernant la sélection des poulets et de vendre délibérément un poulet impropre à la consommation. Ils ont aussi été accusés de mener une « conspiration pour transgresser le Code du NRA ». « Au cours du premier procès pénal, à la suite du quel les frères ont été déclarés coupables et condamnés à plusieurs mois de prison, le ministère public a tenté de les faire passer pour des péquenauds. Quand ils ont fait appel, les media ont utilisé les clichés antisémites habituels pour les faire passer pour fous d’avoir bravé le gouvernement fédéral tout-puissant, y compris en invoquant des stéréotypes antisémites contre leur avocat, Joseph Heller. » Ce combat a été relaté par Amity Shlaes dans The Forgotten Man. A New History of The Great Depression.

« En même temps, les critiques contre le NRA ont augmenté, notamment de la part des Afro-Américains, qui ont vu avec justesse les tentatives d’augmenter les salaires minimaux comme un moyen d’exclure les travailleurs noirs du marché. »

En mai 1935, la "Cour Suprême entendit les plaidoyers des deux parties. Celle de l’État fédéral reposait largement sur le principe des « pouvoirs d’urgence » : il y avait une crise nationale, et l’État devrait avoir tous les pouvoirs nécessaires pour la combattre. Ce qui était en jeu était l’interprétation de la Clause de Commerce, censée limiter le pouvoir du Congrès de réglementer le commerce aux seules transactions entre États. L’État avançait que l’entreprise des Schechter devait être considérée comme un commerce entre États à la lueur de la Dépression, tandis que l’avocat des Schechter répliquait à la fois que l’entreprise n’était pas inter-États, et surtout que les Schechter n’avaient jamais contresigné le Code du NRA, qui interférait avec leur capacité de servir correctement leurs clients. Comme Shlaes le montre, l’avocat Heller prenait soin d’expliquer les pratiques de la cacherout de façon à ne pas les faire apparaître comme trop juives, encore une fois par peur de l’antisémitisme. Une partie de l’échange entre les juges suprêmes et Heller portait sur ce que l’abattage direct signifiait pour les clients, menant à un débat sur la manière d’accéder aux poulaillers. La réaction de la Cour était essentiellement de l’amusement face à l’absurdité du Code, à la fois dans son niveau de détail et dans ce qu’il imposait aux producteurs et aux consommateurs."

A l'unanimité, "le 27 mai 1935, la Cour a décidé que la NIRA violait effectivement la Clause de Commerce, et que même dans des « conditions extraordinaires », le Congrès ne pouvait pas outrepasser ses limites constitutionnelles" (A.L.A. Schechter Poultry Corp. v. United States, 295 U.S. 495). « Précisément, le Congrès n’avait pas de pouvoir légitime de déléguer au NRA ce qui revenait à un pouvoir législatif. Ce procès (et un autre, qui concernait le AAA) a mis fin aux dispositions les plus radicales de ce que les historiens appellent le « premier New Deal ». La réaction de FDR à cette décision était sa fameuse réplique où il accusait la Cour de « ramener le pays à l’âge des carrioles à chevaux ». Ce sentiment était une des raisons pour lesquelles Roosevelt a plus tard proposé sa réforme de la cour, visant à augmenter son nombre de membres (pour y faire entrer des juges nommés par lui, afin de lui donner une majorité, NdT). Cette affaire était l’une des dernières décisions de la Cour Suprême à se tenir à la lecture stricte de la Clause de Commerce. Et les mêmes questions [étaient] en jeu contre la loi sur le système de santé » de l'administration Obama.

« Quoi qu’il en soit, l’histoire des Schechter amène d’autres questions. Pourquoi n’est-il pas mieux connu, surtout auprès des Juifs américains, que les propriétaires immigrants et opprimés d’une petite entreprise ont triomphé d’un État qui leur niait le droit de faire leurs affaires selon un code religieux et éthique plusieurs fois centenaire ? Après tout, c’est une histoire classique d’héroïsme juif : un groupe de Juifs assiégés par l’État triomphant miraculeusement de l’oppression en restant fidèles à leurs croyances. Il semble que l’amour démesuré que les Juifs américains ont eu envers FDR est une explication probable. Il peut être difficile de tenir pour des héros les hommes qui ont aidé à mettre à bas le premier New Deal. L’amour des Juifs américains pour FDR est un peu un mystère quand on considère le refus de son gouvernement d’aider les Juifs à fuir l’Allemagne nazie au début de la Shoah. L’histoire des frères Schechter soulève des questions importantes sur le pouvoir de l’État. C’est une histoire qui attend toujours d’être contée dans son entièreté. » 

Une histoire qui rappelle l'intrigue de films de Frank Capra. Quid de la mobilisation d'artistes hollywoodiens en faveur du New Deal ?

Quid des "Fireside Chats" (discours radiophoniques), vecteur de la communication présidentielle en direction de ses concitoyens ? Une source d'inspiration pour d'autres politiciens, dont le Président du Conseil Pierre Mendès France.

La Révolte arabe occultée
La Grande révolte désigne le soulèvement d'Arabes de Palestine mandataire contre les autorités britanniques. Organisée par le Grand mufti de Jérusalem al-Husseini, elle débute par un traquenard : le soir du 15 avril 1936, un groupe d'Arabes, supposés être des disciples d' Izz al-Din al-Qassam, près d'Anabta, constituent un barrage routier sur la route de Naplouse à Tulkarem. Ils arrêtent une vingtaine de véhicules, réclament des armes et de l'argent des conducteurs. Les Arabes séparent deux chauffeurs juifs et un passager (Israel Hazan) des autres et leur tirent dessus. Deux juifs décèdent. Le début de violences...

Le 16 mai 1936, Amin al-Husseini, président du Haut Comité arabe et grand mufti de Jérusalem, proclame la « Journée de la Palestine » et exhorte à la grève générale. Celle-ci dure d'avril à octobre 1936. Après l'écrasement de cette révolte sanglante par les autorités britanniques, le grand mufti de Jérusalem al-Husseini est contraint à l'exil qui le mènera notamment en Irak où il fomentera le farhud, puis en Italie fasciste et dans le IIIe Reich.

Dans « La Grande révolte arabe » de 1936-39, Oren Kessler montre l'importance continuelle de cet événement. C'est à cette époque, affirme-t-il, et non en 1948, que « les Juifs de Palestine ont consolidé les bases démographiques, géographiques et politiques de leur État en devenir. Et c'est à ce moment-là que des termes lourds de conséquences tels que partition et État juif sont apparus pour la première fois à l'agenda diplomatique international », a écrit Daniel Pipes, expert en géopolitique.

Cet été 2026 a été marqué par un évènement sportif mondial – Mondial de football en Amérique du nord -, un antisémitisme virulent, des démocraties affaiblies, l'invasion de Ceuta, enclave espagnole au Maroc, par des milliers de jeunes musulmans, le djihad visant Israël et le monde occidental...


Historia
. Juillet-Août 2026. 132 pages. 7,90 € (version papier)

Du 1er juillet au 1er septembre 2026
Exposition-évènement « 1936, un été historique dans le monde »
A la gare de Lyon à Paris
Sur la palissade Taxi et la palissade cour Châlon
Visuels : © Mathieu Delmestre - SNCF Gares & Connexions


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