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lundi 14 décembre 2020

« Moïse. Al-Kahira, 1818-1882 » par Bat Ye’or

Les éditions Les Provinciales ont publié « Moïse. Al-Kahira, 1818-1882 » par Bat Ye’or, essayiste et romancière. Ce deuxième roman, et premier d’une trilogie, évoque le destin des Juifs au Caire (al-Kahira), de l'état de dhimmis à celui d'émancipés. Par le biais de la fiction bien documentée centrée sur le personnage du menuisier Moïse, l'auteure émeut par un tableau de la condition juive si misérable dans le quartier juif cairote de Zuwella sous le joug islamique, en Egypte et en Eretz Israël alors dans l’empire Ottoman, de la solidarité de Juifs européens qui contribuent à faire entrer leurs coreligionnaires dans la modernité.

« L’exil au Maghreb. La condition juive sous l’islam 1148-1912 » de Paul B. Fenton et David G. Littman
De Bat Ye’or, on connait les essais sur la dhimmitude et Eurabia, ainsi que son autobiographie politique.

En 2019, on a découvert la romancière avec « Le dernier khamsin des Juifs d’Égypte » qui évoquait la fin de la communauté juive d’Egypte, cible des persécutions antisémites du Raïs Gamal Nasser.

Trilogie
Initiée dans les années 1960, la saga familiale imaginée par Bat Ye’or se déploiera en trois volumes dédiés à trois hommes juifs, trois destins correspondant à trois âges de la condition juive en Egypte : « Moïse. Al-Kahira, 1818-1882 », "Elie" et "Ghazal". 

« Moïse. Al-Kahira, 1818-1882 », "Bien-aimés les souffrants...", s’ouvre sur le récit de la douloureuse vie des Juifs en Eretz Israël, alors dans l’empire Ottoman. Des dhimmis ou raïas, vêtus de vêtements discriminatoires, subissant les violences – « blessures, contusions et plaies vives », insultes - des janissaires, des Arabes, des Bédouins ou des Maghrébins, réduits à se séparer des meubles des synagogues pour réunir l’argent exigé au titre de la jizya ou les rançons, victimes des pogroms, de pillages, de viols ainsi que de rapts. Accueillant comme ils le peuvent l’afflux de Juifs persécutés au Maghreb, en Perse, au Kurdistan, au Yémen, en Grèce… Habités par "Jérusalem la Sainte" et aspirant à la « délivrance de Sion » et à « la rédemption ».

Avec Moïse, fils du menuisier Shalom, nous parcourons les venelles obscures de Zuwella, quartier juif du Caire. 

Identifié comme Juif par sa « galabieh noire obligatoire », Shalom apprend à Moïse à se faufiler courbé, rapidement pour éviter les coups, ordures ou pierres jetées par des musulmans à Kahira.

Moïse Salem évolue entre deux mondes opposés, celui de Zuwella, figé depuis des siècles, et celui de Kahira, à l’essor initié sous le gouverneur de la province d’Egypte, l’albanais Mohammed Ali Pachat, entouré de conseillers français. L’univers des Juifs pauvres et celui des Juifs embourgeoisés, les Lourtiel. Des mondes frappés par les mêmes épidémies.

Epoux de la jeune Rachel, Moïse rêve de Rachel Lourtiel, épouse volage de Zaki, et est courtisé par Marie.

Autre personnage déterminant qui assure le lien entre ces deux univers : Emmanuel, érudit, précepteur et fils parfait de Joseph l’humble savetier « fils de l’exil » qui, condamné par le cadi, meurt ’Al Kiddouch Hachem (pour la sanctification du Nom Divin, ou "tué parce que juif", Ndlr). Devant fuir en Terre d'Israël, Emmanuel, protégé par un consul britannique anglican, participe, avec une équipe d'archéologues et de géomètres, à "faire renaître de cette dévastation la topographie biblique". 

Au travers de la famille de Moïse, c’est l’histoire de nos aïeuls que relate Bat Ye’or. Cet état pitoyable, cruel, inhumain où les Juifs dhimmis ou raïas parviennent cependant à demeurer dignes et fidèles au Judaïsme malgré l'avilissement et les persécutions infligés, nous le percevons par le regard du jeune Moïse, la description de la narratrice et le regard attristé des notables Juifs européens qui interviennent en faveur de leurs coreligionnaires, en Syrie ou en Egypte. Et les Juifs égyptiens sauront saisir cette opportunité, parfois en s'alliant avec d'autres commerçants chrétiens, en étendant leur réseau commercial jusqu'en Europe.

Sur plus d'un demi-siècle (1818-1882), Bat Ye'or montre l'ébranlement de l'empire Ottoman, notamment avec l'indépendance de la Grèce et la colonisation française de l'Algérie. Ce qui induit l'exil des musulmans, humiliés par la victoire d'anciens dhimmis et de kouffar, et fuyant les terres libérées de la domination islamique. D'Asie centrale, de Grèce, des Indes ou de pays Arabes, ces musulmans errent en groupes de pillards meurtriers dans les provinces de l'empire Ottoman situées sur le pourtour oriental et méridional de la mer méditerranée. Arrivent aussi en Egypte des "Grecs capturés en Macédoine... et des esclaves noirs amenés d'Afrique".

Dans l'empire ottoman, se déploient les diplomaties de pays européens. Si la France soutient la demande de suzeraineté sur l'Egypte émise par Mohammed Aly qui s'était emparé des vilayets (provinces) de Damas, d’Alep et de Tripoli, l'Angleterre, alliée à la Prusse, l'Autriche et la Russie, met un terme aux conquêtes du général Aly et invite le sultan à la fermeté.

Survient la "rumeur de sang" : à Damas, un capucin français avait été assassiné. Qui l'avait tué ? Si c'est un musulman, la France risquerait de s'aliéner le vilayet de Damas et Mohammed Aly. Il faut donc trouver un coupable. "Ratti-Menton, consul de France à Damas, et Chérif Pacha, gouverneur du vilayet, achètent de faux témoins, trafiquèrent des preuves pour accuser les Juifs du meurtre du prêtre". Sept Juifs âgés sont arrêtés, emprisonnés, "torturés et fouettés pendant cinquante heures" : quatre décèdent de ces violences, un se convertit à l'islam. "Soixante-trois écoliers juifs furent arrachés à leurs parents et jetés dans des cachots, ne recevant que du pain et de l'eau". Des maisons juives sont détruites pour retrouver le cadavre  du capucin. "Des peines de mort sont prononcées". Grâce aux arguments de l'industriel philanthrope Moses Montefiore, de l'avocat français Adolphe Crémieux et du philosophe orientalise franco-allemand Salomon Munk, alors que "le gouvernement Thiers était tombé" et que l'image de l'empire ottoman était ternie jusqu'en Amérique, "le pacha ordonna la libération des prisonniers à Damas, l'exécution de Chérif Pacha et l'expulsion de Ratti-Menton". Mais refusa la demande de ces trois "nobles étrangers" : pas question de rechercher le coupable ; "pourquoi envenimer les relations entre ses sujets musulmans et chrétiens ?"

Saluons le talent de la romancière pour entremêler les parcours individuels, nouant des intrigues qui rapprochent, séparent avant de réunir des êtres peu maîtres de leur destin. Et pour laisser la parole à chacun. Car chacun a raison, mais pas dans la même temporalité : les "nobles étrangers" ont raison, à court et à moyen termes, d'inviter les notables juifs égyptiens : "Construisez des hôpitaux, des écoles, éduquez le peuple, rendez-lui sa dignité !"  Quant à ces derniers, ils sont persuadés que l'humiliation de Zuwella "garantit son existence" et évite des violences de musulmans : "Le devoir des chefs est d'obliger la communauté à respecter ce contrat" de dhimmitude. Ce qui s'avère partiellement vrai à court terme. Mais Eléazar le kabbaliste, membre des anussim ("juifs convertis de force à l'islam, obligés de se cacher après leur retour au judaïsme"), a conscience de la précarité de sa vie, et sait qu'à long terme, ses coreligionnaires seront spoliés, devront quitter l'Egypte ou y seront massacrés. Ce qui fut le sort des siens à Meshed, en Iran.

"Sous la pression des puissances européennes", le "sultan Abdul-Medjid de Constantinople avait promis en 1839 un édit qui serait respecté dans tout son empire. Il proclamerait l'égalité des droits de tous ses sujets, musulmans et raïas et l'abolition de la discrimination religieuse". Mais les ulémas, indignés, attisent la haine de foules musulmanes. "Agitateurs et derviches prêchaient la révolte contre le sultan". S'ensuivent des pogroms marqués de barbarie. 

Par touches délicates, Bat Ye’or dépeint l'affliction de Rachel dont le premier né Jaïr souffre de retard mental, l’acculturation d’enfants ou d’adultes, juifs ou chrétiens, kidnappés, réduits à l’esclavage, retenus captifs parfois dans des harems. Des mémoires aux souvenirs rares, estompés après la rupture brutale, soudaine, définitive avec leur famille, leur environnement, leur pays.

Un glossaire clôt ce livre captivant et bouleversant.


Bat Ye’or, « Moïse. Al-Kahira, 1818-1882 
». Editions Les Provinciales, 2020. 272 pages. 23 €. ISBN : 978-2912833648

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