vendredi 6 mai 2016

« Histoire de la Bible de Moïse Arragel - Quand un rabbin interprète la Bible pour les chrétiens (Tolède 1422-1433) » de Sonia Fellous


En 1422, don Luys de Guzman demande au rabbin Moïse Arragel de lui traduire la Bible en langue vernaculaire, agrémentée d'explications rabbiniques modernes et d'images. Une tâche délicate relatée avec clarté par Sonia Fellous dans un livre superbement illustré. La Bibliothèque nationale d'Israël et la Bibliothèque nationale de France (BNF), qui détiennent respectivement 15 millions et 14 millions de documents, ont signé un accord visant à la numérisation de 1 400 manuscrits en hébreu, dont des Bibles de Perpignan (1299) et de Lisbonne (XVe siècle), détenus par la BNF. Ces œuvres numérisées seront gracieusement mises à la disposition des chercheurs.

« Histoire du judaïsme » par Sonia Fellous
« Histoire de la Bible de Moïse Arragel - Quand un rabbin interprète la Bible pour les chrétiens (Tolède 1422-1433) » de Sonia Fellous
« Les religions » par Sylvie Deraime
Il était plusieurs fois… et Kuehn Malvezzi House of One au 104 

« Non par la force physique, non par la puissance, mais par ma force d’esprit ». Ce verset de Zacharie a du inspirer le rabbin Moïse Arragel pendant la réalisation d’une commande étrange.

Laquelle ? En 1422, don Luys de Guzman lui demande de « traduire pour lui la Bible en romance, c’est-à-dire en langue vernaculaire, la parer d’explications rabbiniques modernes et d’images dans le style des luxueux manuscrits enluminés » (Gérard Nahon).

Manifestation de respect du troisième personnage du royaume de Castille pour ce rabbin érudit, de faveur dédaigneuse pour un Juif, d’espoir profond en « une coexistence pacifique fondée sur la connaissance de l’autre entre Juifs et Chrétiens » ou de curiosité sincère pour les exégèses juives ? En tout cas, la tâche du rabbin réticent s’avère délicate à mener sous le contrôle de deux superviseurs chrétiens, le dominicain Johan de Zamora et le franciscain Arias de Enzinas.

Au cours des onze ans de ce travail « humaniste avant l’heure », Moïse Arragel, docte et rusé, use de diplomatie, confronte le texte hébreu et une Bible de Tolède en latin, joue de subtilités de traductions, rédige la glose admissible et, conscient de l’interdiction juive de représenter D., veille aux illustrations, parfois violentes et crues.

En 1433, un comité de lecture composé de théologiens agrée cette œuvre comparative exceptionnelle.

Puis, après avoir été détenue par l’Inquisition, cette somme est rendue à la famille de Guzman en 1624 !

La Biblia de Alba est composée d’un prologue relatant « son » histoire, la méthode de travail et un glossaire - prudence oblige ! -, des commentaires rabbiniques parfois juxtaposés à des gloses chrétiennes, et « 324 miniatures somptueuses dont certaines témoignent d’un syncrétisme religieux unique en son genre ; d’autres recèlent un message apologétique que seules les sources rabbiniques permettent de décrypter ». Elle doit être acceptable par les Juifs et les Chrétiens.

Rencontre de cultures ? Certes, mais pas égales.

Cette Bible révèle la latitude variable du traducteur : « quand la version latine diverge trop de celle en hébreu », c’est celle-ci qui prévaut, et en cas de divergence l’approche chrétienne est aussi citée brièvement.

Elle inclut les ajouts au texte biblique et les interprétations de Moïse Arragel.

Si cette commande visait à « conduire les Juifs à l’apostasie en les rapprochant du dogme chrétien par le biais de la langue », elle s’est muée en Livre subversif, résultant d’une résistance essentielle du rabbin : rester fidèle aux Treize articles de foi du judaïsme.

Exemples : le rédacteur calligraphie en suspendant l’écriture à la réglure supérieure, et non au-dessus de celle inférieure, règle du scribe chrétien, et écarte définitivement le mot « vierge » (virgen) au profit de « jeune femme » (alma).

Sonia Fellous émet des hypothèses, notamment sur les modalités de collaboration entre scribes et artistes, l’origine des modèles ou l’éventuelle participation d’Isaac, fils du rabbin, à ce travail.

C’est à une enquête passionnante que convie ce docteur en sciences religieuses dans ce très beau livre à l’approche pluridisciplinaire - histoire, paléographie, codicologie, linguistique -, à l’iconographie éclairée de précieuses notices, et au style vivant.


Sonia Fellous, Histoire de la Bible de Moïse Arragel, Quand un rabbin interprète la Bible pour les chrétiens Tolède 1422-1433. Somogy Editions d’Art, 2002. 384 pages. 250 illustrations. ISBN : 2-85056-671-3

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Cet article a été publié en une version plus concise par Actualité juive, et sur ce blog le 10 décembre 2010.

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