vendredi 4 décembre 2015

« Pif, l’envers du gadget » par Guillaume Podrovnik


Lors de la 42e édition du Festival international de la Bande dessinée d'Angoulême, Arte a diffusé « Pif, l’envers du gadget », documentaire de Guillaume Podrovnik. Hebdomadaire français de bande dessinée (BD) pour enfants et adolescents créé en 1969 par les éditions Vaillant, Pif Gadget offrait avec chaque numéro un gadget. Auteurs talentueux – Goscinny et Uderzo, Hugo Pratt, Marcel Gotlib -, héros humains et animaliers, parfois ancrés dans l’Histoire, gadgets surprenants, séries « cultes » de BD variées, pages en noir et blanc et en couleurs, styles « comiques » et « réalistes », récits complets, humanisme… Décliné en Allemagne sous le titre Yps, ce magazine novateur d’un groupe de presse communiste connaît son apogée dans les années 1970 et 1980, et disparaît en février 1993. Republié en juillet 2004 en tant que mensuel, il disparaît en novembre 2008. L’Humanité a songé à le relancer… Le 25 juin 2015, est sorti Super Pif, hors-série estival de 200 pages et tiré à 100 000 exemplaires.
Des « bandes dessinées de gauche » créées dès le début du XXe siècle – Jean-Pierre (1901) lancé par la mouvance socialiste, Les Petits bonshommes (1911) créé par la Ligue ouvrière de protection de l’enfance, Le Jeune Camarade (1921) publié par la Fédération nationale des Jeunesses communistes, Mon camarade (1933) -, bien avant le Front populaire, et souvent pour offrir aux enfants un périodique différent de ceux catholiques, l’hebdomadaire Pif gadget, financé par le Parti communiste français, en a été le fleuron.

« Glop »
En janvier 1944, de jeunes communistes publient Le Jeune Patriote, tract dans lequel ils exhortent à combattre le fascisme.

Après la Libération, Le Jeune patriote est republié le 13 octobre 1944. Au sommaire : jeux, nouvelles, dessins politiques, et trois numéros plus tard : des bandes dessinées. Le cœur de cible : les enfants de huit à douze ans pour leur donner de "bonnes valeurs". Des dessinateurs de Mon Camarade et de l’illustré collaborationniste Le Téméraire viennent rejoindre l’équipe de ce magazine dénommé dès le 1er juin 1945 Vaillant Coeurs vaillants avait été fondé en 1929 par l’Union des œuvres catholiques de France (UOCF), puis repris par Fleurus. 

De quelques dizaines de milliers d’exemplaires, le tirage est porté à 100 000 exemplaires fin 1945.

En décembre 1945, apparaît la série de science fiction Les Pionniers de l’Espérance, signée par Raymond Poïvet et Roger Lécureux. En mai 1946, José Cabrero Arnal, réfugié espagnol et résistant déporté à Mauthausen (Autriche), crée la série Placid et Muzo et pour la Noël 1952, ce magazine publie une histoire de Pif le chien, héros conçu par José Cabrero Arna et familier des lecteurs de L’Humanité… Un chien qui chasse l'américain Félix le chat. Pif est lu en URSS "sous le manteau", en Roumanie "comme un parfum de l'Occident", dans les pays scandinaves, en Afrique du nord, en Tchécoslovaquie, en Argentine, au Canada, en Allemagne de l'ouest...

Parmi les collaborateurs de ce magazine : Jean Tabary, auteur de Bouboule, René Goscinny, Nikita Mandryka, auteur du Concombre masqué, Marcel Gotlib, auteur de Gai-Luron, Christian Godard…

Les récits complets rivalisent avec ce magazine qui réagit en lançant dès 1962 une nouvelle formule, des hors-série – Pif Poche – qui compensent les pertes financières du journal.

Malgré cela, le lectorat ne suit pas. Le Parti communiste français (PCF) nomme Georges Rieu rédacteur en chef. Celui-ci licencie les militants du parti, et lance en avril 1965 une nouvelle formule assortit d’un nouveau titre : Vaillant, le journal de Pif. Le journal est vendu avec L’Humanité, et offre des porte-clés. Après un bref succès, les ventes s’étiolent.

Lancé en 1969 par les Éditions Vaillant sous l’égide du (PCF), ce magazine jeunesse – enfants et adolescents – a été « le phénomène d’édition le plus incroyable des années 1970-1980, flirtant parfois avec le million d'exemplaires. Quatre fois plus que Mickey, son rival le plus sérieux ! »” 

« Militant et transmetteur de valeurs – humanistes et internationalistes –, novateur avec ses « gadgets » (« pois sauteurs du Mexique » et autres « pifises », crustacé), cet « hebdomadaire initiatique brillait aussi par ses séries cultes (Pif, Gai-Luron, Rahan, fils des âges farouches et Docteur Justice qui inspirera la vocation d'une génération de Médecins sans frontière) et les talents qui y publiaient : Goscinny, Gotlib, Mandryka, Uderzo et même Hugo Pratt… » avec son héros Corto Maltese qui surprend certains lecteurs. De 1970 à 1978, vingt et une aventures de Corto Maltese sont publiées par Pif Gadget.

Pour les passionnés d’aviation : Bob Mallard, imaginé en 1946.

Se distinguant des histoires à suivre publiées par Tintin, Le Journal de Mickey, Spirou et Pilote, Pif Gadget opte pour la formule du récit complet, et étoffe sa pagination : quatre-vingts pages d’aventures, de jeu, de suspense, d’histoire comiques et d’intrigues ancrées dans l’Histoire.

Ses héros ? Un bestiaire animé par Pif, Placid et Muzo, Pifou

Le comique s’associait à l’humour : Gai-Luron, Corinne et Jeannot et Horace cheval de l'Ouest.

L’Histoire est illustrée par Rahan, le fils des âges farouches (préhistoire) imaginé par le scénariste Roger Lecureux et le dessinateur André Chéret et apparu dans le no 1 du journal Pif Gadget le 3 mars 1969, Le Grêlé 7/13, jeune résistant au visage parsemé de taches de rousseur créé par les dessinateurs Lucien Nortier et Christian Gaty avec le scénariste Roger Lecureux, Nasdine Hodja l’insaisissable dans le monde rêvé des mille et une nuits, Fanfan la Tulipe, etc. Des univers artistiques variés d'auteurs talentueux.

A l’intérieur de chaque numéro de Pif Gadget, un Journal des jeux d’une quinzaine de pages : mots croisés, énigmes, tests dont les solutions sont publiées en fin du journal.

Pour Pif Gadget, son lecteur est « un petit d’homme en formation. On va lui inculquer des valeurs humanistes, communistes, internationalistes, antireligieuses et contre la superstition. On va en faire un homme de la Renaissance. Comme Rahan, l'homme logique », explique Silvain, un témoin interviewé par Guillaume Podrovnik. Ce magazine « tolère l'érotisme ».

C’est à André Limansky, fils d'un colonel cosaque, meneur d'hommes, aventurier et directeur commercial inspiré par le cadeau de la lessive Bonux, que l’on doit l’idée du gadget hebdomadaire. Attendu avec le plus d’impatience par les jeunes lecteurs le jeudi, le gadget devait concilier des impératifs variés : séduire filles et garçons, ne pas constituer un danger, usage aisé, bon fonctionnement, légèreté et petite taille pour ne pas alourdir les frais de distribution. Exemples : l’herbe magique, le jeu de dames, le boomerang et les pois sauteurs du Mexique. Une variante : l’opération Scientifpif. Le tirage des numéros des Pifises et des pois auteurs ont atteint le million d’exemplaires ! Parmi les vendeurs des gadgets : Paul-Loup Sulitzer.

Dans les années 1970, Pif Gadget surfe sur l'année de l'enfance en lançant un dessin adhésif en forme de main jaune « Je suis un enfant du monde ».

Mais « le succès provoque une lutte interne entre artistes et marketing, d’autant que Pif et ses licences internationales rapportent beaucoup d’argent au PCF  ».

Pif gadget disparaît en février 1993. Republié en juillet 2004 en tant que mensuel, ce magazine est dirigé par Patrick Apel-Muller et a pour rédacteur en chef Pierre Dharreville et pour la BD François Corteggiani. Aux séries phares - Pif et Hercule, Docteur Justice, Placid et Muzo, Léo bête à part, Rahan – s’ajoutent Quentin le seul de Patrice Lesparre (scénario et dessin), Trelawney, souvenirs d’un noble corsaire Richard Marazano (scénario) et Alfonso Font (dessin), Les Apatrides de Patrice Lesparre (scénario) et Chris Malgrain (dessin), Le Cavalier Maure de Jean-Marc Lainé (scénario) et Patrick Dumas (dessin), Cos & Mos de Richard Marazano (scénario) et Abel (dessin) et Banc d'essai de la Toto Brothers Company (scénario et dessin).

Pif gadget disparaît en novembre 2008, pendant la crise financière. Le "concept était révolu". Définitivement ? Le 12 septembre 2014, Patrick Le Hyaric, directeur du quotidien communiste L’Humanité, a annoncé  sa volonté de le relancer… On peut craindre que le Parti communiste n’instrumentalise ce journal pour y véhiculer son idéologie partiale pro-palestinienne. En Allemagne, est republié depuis 2012, mais pour un public adulte composé d'anciens lecteurs, Yps (kangourou à rayures), titre adapté de Pif de 1975 à 2000. Un magazine lancé après étude du profil des amis ayant liké la page Facebook dédiée à Yps. Le marketing sur les réseaux sociaux pour lancer un magazine imprimé...

En « retraçant son extraordinaire épopée sur le mode « Tout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes », et à travers les témoignages émus d’anciens lecteurs qui ont grandi avec lui et d’acteurs du journal, ce documentaire jubilatoire illustre sa modernité. Au faîte de sa gloire, le magazine racontait son époque : l’engouement pour le plastique du début des années 1970 avec le gadget, l’émergence de l’érotisme dans ses pages, la sensibilisation progressive des lecteurs à l’écologie... Avant le déclin dans les années 1980, jusqu’à la chute, concomitante à celle de l’URSS ».

Pif Gadget représentait aussi l’un des trois pôles de la presse enfantine – avec l’américain le Journal de Mickey et la mouvance catholique – dans une presse sans concurrence d’Internet et avec des enfants qui lisaient...

Le 25 juin 2015, est sorti Super Pifhors-série estival de 192 pages, au prix de 5,90 €, tiré à 100 000 exemplaires et sans gadget. Il a réuni les personnages de bandes dessinées popularisés par Pif Gadget : Pif - deux aventures par par François Corteggiani, dont Armoire Diabolique (1985) -, Rahan, Corto Maltese (« Le Secret de Tristan Bantam », avril 1970), Placid et Muzo, etc. Sur Europe 1, Olivier Chartain, rédacteur en chef de ce numéro, a indiqué la directive donnée aux jeunes dessinateurs chargés de Pif le chien : " Garder les personnages avec leur histoire, la qualité du dessin et le respect de l'univers d'origine ».

 "L'aventure du retour du personnage créé par Cabrero Arnal peu après la Libération se poursuit donc, forte de son succès estival". Pour le numéro hivernal, l'équipe du magazine trimestriel (2 décembre 2015) "a mis l’ingrédient qui manquait à tant de passionnés : le gadget. Et pas n’importe quel gadget puisqu’il s’agit du célèbre sapin de Pif (sous forme d’un sachet d’environ 25 graines), dont certains spécimens plantés voilà plus de quarante ans ornent encore bien des jardins, comme on l’apprend dans les pages qui lui sont consacrées. Un gadget durable, donc, et dans tous les sens du terme puisque, comme le souligne ­Frédéric Gargaud, le concepteur éditorial de Super Pif, « en pleine COP 21, planter 2,5 millions de sapins, soit l’équivalent en surface de la ville de Nancy, c’est permettre aux enfants de faire un geste plus que significatif pour le climat ». Le lecteur "retrouve Rahan ou Supermatou, d’autres « anciennes gloires » réapparaissent : la Jungle en folie, Dicentim le petit Franc, les Rigolus et les ­Tristus, Corinne et Jeannot et même un épisode du célèbre Masquerouge. Pif et Hercule, Placid et Muzo poursuivent leurs aventures rénovées – dessinées respectivement par 
Di Martino et Netch – au milieu de réelles ­innovations". En  cette ère du numérique, Superpif enrichit ses pages avec les " E-Kids, signés Camille Burger, une série d’histoires courtes sur les rapports des enfants avec le monde virtuel dans lequel ils baignent, et un BD-reportage (genre quasi inédit pour le jeune public) de Christophe Bataillon sur un atelier robotique pour des ados. Super Pif évite donc de trop pencher du côté nostalgique en se branchant techno". Vendu 6,50 euros, Super Pif propose 164 pages, et sera tiré à 90.000 exemplaires.


Arte, 2014, 52 min 
Sur Arte, les 31 janvier à 22 h 20 et 8 février 2015 à 3 h 25


Visuels : 
© Julien Vray & Guillaume Gavier
© Guillaume Podrovnik

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Les citations proviennent d'Arte.
Cet article a été publié les 31 janvier et 25 juin 2015.

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