jeudi 5 janvier 2017

« Chasser les juifs pour régner » par Juliette Sibon


Dans Chasser les juifs pour régner, Juliette Sibon analyse les expulsions des Juifs de France, un royaume aux limites géographiques variables, à la lumière de la volonté de rois Capétiens et Valois d’affermir sur tout le territoire un pouvoir centralisé, et contesté. Le "bénéfice est surtout et d'abord politique" : légiférer sur les Juifs afin de montrer sa puissance royale sur "ses Juifs". L’antijudaïsme chrétien ne semble donc pas avoir été la motivation principale des expulsions, « instruments de gouvernement ». Le MAHJ (musée d’art et d’histoire du Judaïsme) proposera le 8 janvier 2017, de 15 h 30 à 17 h, la rencontre L’expulsion des juifs de France à l’époque médiévale


Alors que, depuis l’Intifada II, la France spolie ses Juifs – Dr Lionel Krief, Eva Tanger, etc. -, et les expulse symboliquement de la Nation – « Juifs de France », « communauté juive de France » -, l’étude des expulsions des Juifs de France au Moyen-âge, notamment dans le cadre de l’édification de l’Etat moderne, revêt un intérêt particulier.

Deux livres d’historiens ont récemment abordé cette thématique.

En 2004, la collection Nouvelle Gallia Judaïca avait publié L’Expulsion des Juifs de France 1394, ouvrage dirigé par Gilbert Dahan (Ed. du Cerf). « En 1394, le roi de France Charles VI décide d’expulser de son royaume les juifs qui y demeurent encore. La grande expulsion avait été celle de Philippe le Bel, en 1306. Au rythme des réadmissions et des exils, les communautés juives de France ne connaissent plus au XIVe siècle la vie religieuse et intellectuelle intense qui avait été la leur jusqu’au XIIIe siècle – du moins dans le nord, puisque dans le midi, malgré toutes les difficultés, la vie continue. Mais le XIVe siècle est le siècle de tous les dangers pour les juifs : accusations d’empoisonnement de puits, de collusion avec les lépreux, de propagation de la peste lors de la grande épidémie de 1348. Les différentes contributions de ce volume donnent une description des communautés pendant ce siècle noir et s’efforcent de comprendre les raisons de cette expulsion (motifs économiques, idéologiques, politiques ?), puis retracent les chemins de ce douloureux exil. Il constitue le seul travail d’ensemble consacré à cet événement, capital pour les communautés juives de France mais également révélateur des tensions dans le royaume de France ».

Lors des XIXe Rendez-vous de l’Histoire à Blois (6-9 octobre 2016) ayant pour thème Partir – une allusion aux migrants ? -, une table-ronde a évoqué le 6 octobre 2016 la thématique Expulser les minorités pour régner : juifs, protestants, musulmans et construction de l’État moderne (France, Espagne, XIVe-XVIIIe siècles). « L’approche comparée des expulsions des minorités juive, protestante et musulmane de France et d’Espagne (XIVe-XVIIe siècles) ouvre de nouvelles perspectives de recherche sur l’histoire des minorités dans un contexte de construction de l’« État moderne » ». Une rencontre modérée par Mathias Dreyfuss, responsable du service éducatif du MAHJ et historien, et réunissant Juliette Sibon, Patrick Cabanel, directeur d’études à l’EPHE et auteur du Dictionnaire biographique des protestants français (éditions de Paris), Isabelle Poutrin, Maître de conférences HDR en histoire moderne à l’université Paris-Est Créteil Val-de-Marne. Quand même, la minorité juive en Espagne n’est pas comparable à celle musulmane liée à l’occupant de la péninsule ibérique durant des siècles…

« Vecteur de puissance publique »
Maître de conférences d’histoire médiévale à l’université d’Albi, Juliette Sibon « a réalisé et soutenu sa thèse de doctorat consacrée aux juifs de Marseille au XIVe siècle à l’université de Paris X-Nanterre, sous la direction d’Henri Bresc ». Elle dirige la Nouvelle Gallia judaica. Son dernier livre, Chasser les juifs pour régner, a été publié en septembre 2016 par les éditions Perrin. Pourquoi la minuscule pour désigner les Juifs ?

« De Philippe Auguste (en 1182) à Louis XII (en 1501), les rois de France ont chassé puis rappelé les juifs à plusieurs reprises, semblant hésiter sur le sort qu'il fallait leur réserver dans le royaume. Les intellectuels chrétiens développaient une argumentation de plus en plus violente face au judaïsme, religion jugée fausse et inférieure, mais concevaient le maintien des juifs en chrétienté, et le pape se portait garant de leur sécurité ».

« Ces faits, pourtant au cœur de la genèse de l'État moderne au Moyen Âge, demeurent largement méconnus et sont souvent laissés de côté par les médiévistes. Retrouver le fil des événements, cerner la volonté politique des décideurs au-delà de leur détestation personnelle des juifs et de l'antijudaïsme dominant dans la société chrétienne, saisir le point de vue des intellectuels et le sentiment des sujets chrétiens, tenter de comprendre comment les victimes réagissaient et, finalement, inscrire l'histoire particulière des juifs dans l'histoire générale du royaume de France au temps des derniers Capétiens et des premiers Valois, telles sont les ambitions de ce livre ».

Quelles motivations ont présidé aux ordonnances royales d’expulsion des Juifs ? Antijudaïsme par volonté de « purifier » la chrétienté latine ou recherche de boucs-émissaires lors de crises graves ? Raison financière – renflouer le Trésor royal en évitant des impôts - ? Un motif inspirant aussi à leur rappel.

Juliette Sibon montre que la présence des Juifs en Europe médiévale chrétienne avait été théorisée, expliquée et justifiée par l'Eglise, que la « question des Juifs », notamment leur expulsion, permettait au roi d’imposer son pouvoir contesté sur tout le territoire, d’affirmer une centralisation monarchique et sa bureaucratie face à des « grands seigneurs du royaume, qu’ils fussent laïcs ou ecclésiastiques », et d’autoriser des immixtions dans des « segments de vie politique », parfois génératrices de droits. Une instrumentalisation politique, dont l’antijudaïsme ne semble pas avoir été l’élément dominant ou décisif.

Le coût financier des spoliations pour le roi - mobilisation lourde pour la mise en vigueur des ordonnances royales - expliquerait ses réticences à y recourir. Selon l'historienne médiéviste, le coût de certaines expulsions serait souvent l'équivalent du montant de l'impôt payé par les juifs sans recours à des fonctionnaires royaux.

L'auteur analyse les expulsions et rappels de juifs en les insérant dans les contextes politiques et économiques français et européens, en évoquant les Croisades, donc le lien avec la Terre Sainte, et religieux : aspirations messianiques des juifs et chrétiens dans un Moyen-âge à forte piété.

Juliette Sibon a écrit non un martyrologe, mais un livre en nuances, reconnaissant les violences subies par les Juifs, mais esquissant le portrait de « victimes juives non passives », de juifs « rejetés, mais disputés et convoités ». On peut regretter que les aspects humains et financiers y soient minorés.

« Les commissaires préposés « à la besogne des juifs » procèdent plusieurs années durant à l’inventaire et à la vente à l’encan des terres, des vignes, ouvroirs et demeures des juifs au profit du roi. Ainsi adjuge-t-on pour 200 livres leur cimetière à Mantes-la-Jolie (stèles au musée de l’hôtel-Dieu) et pour 140 livres leur escole petite d’Orléans. Le roi gratifie son charretier d’une synagogue de la rue de l’Attacherie et les religieuses de Saint-Louis de Poissy du cimetière des juifs à Paris. Il recouvre à son profit les créances juives rappelant au besoin pour un temps certains créanciers en leur promettant un cinquième des sommes récupérées avec leur aide. Au gain en numéraire – 40 775 livres pour la seule sénéchaussée de Toulouse au 3 décembre 1307 – s’ajoute une embellie monétaire, la réévaluation de la monnaie décrétée grâce aux fonds entrés au Trésor du Louvre du fait des spoliations. Les historiens Robert Chazan et William Chester Jordan estiment le total de la recette entre 200 000 et 1 000 000 de livres », a écrit Gérard Nahon, directeur d’études émérite, École pratique des hautes études, section des sciences religieuses, sur l'expulsion de 1306.

Tous les mystères ne sont pas levés par ce livre. La vision politique, si elle se conjugue avec une histoire des courants spirituels animant les mondes juif et chrétien, omet de décrire ces Juifs.  Combien de Juifs lors de l'expulsion ordonnée par le roi Philippe le Bel le 22 juillet 1306 ? Pourquoi les Juifs ont-ils tant tenu à revenir dans les lieux dont ils avaient été expulsés ? Par amour de la « douce France » ? Pour retisser des liens commerciaux et élargir les champs géographiques d'activités économiques ? Juliette Sibon invite donc d’autres historiens à défricher ces champs d’études dans les archives. Mais celles-ci sont lacunaires, et parfois contradictoires.

Il aurait été intéressant de comparer les dates, motifs et bénéfices des expulsions des Juifs avec ceux des « Lombards » et « Cahorsins », prêteurs chrétiens « professionnels » pour souligner la spécificité des expulsions des Juifs.

De précieux index, une bibliographie ainsi que des ordonnances d’expulsion et de rappel des Juifs du royaume de France closent ce livre passionnant illustré de cartes précieuses. Manque un lexique pour définir des termes, tel « captio » . Le mot « Palestine »  (p. 125) s'avère erroné.

Le 27 novembre 2016, Juliette Sibon a été interviewée par Vladimir Spiro et Gérard Akoun lors de l'émission radiophonique Trente minutes pour convaincre sur Judaïques FM.

Dans le cadre du Cycle de conférences 2016/2017 sur l’Histoire des Juifs en Europe de l'Empire Romain au XXe siècle, le 21 novembre 2016, à 18 h 45, à l’EHESS, elle évoqua Les juifs dans le royaume de France au Moyen-âge (X-XVes siècles). Une conférence organisée par l’Association des Historiens pour la promotion et la diffusion de la connaissance historique.

Le MAHJ (musée d’art et d’histoire du Judaïsme) proposera le 8 janvier 2017, de 15 h 30 à 17 h, la rencontre L’expulsion des juifs de France à l’époque médiévale. « À l’occasion de la publication de Chasser les juifs pour régner. Les expulsions par les rois de France au Moyen Âge (Perrin, 2016), de Juliette Sibon, université d’Albi, en présence de l’auteure, avec la participation de Pierre Savy, université Paris-Est, et Didier Le Fur, docteur en histoire, auteur de la biographie Louis XII, un autre César (Perrin, 2010) », et Pierre Savy, université Paris Est. "Au Moyen Âge, de Philippe Auguste (1182) à Louis XII (1501), les rois de France ont chassé puis rappelé les juifs à plusieurs reprises, semblant hésiter sur le sort à leur réserver. Ces événements, encore méconnus et souvent laissés de côté par les médiévistes, sont pourtant au cœur de la genèse de l’État moderne. L’auteure s’attache à retrouver leur fil, à cerner la volonté politique des décideurs au-delà de l’antijudaïsme dominant en chrétienté, à saisir le point de vue des intellectuels, le sentiment des sujets chrétiens et les réactions des victimes juives, et, finalement, à inscrire l’histoire des juifs dans l’histoire générale du royaume de France."

Juliette Sibon, Chasser les juifs pour régner. Editions Perrin, 2016. 304 pages. ISBN : 9782262036683. 21,50 €

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Cet article a été publié le 21 novembre 2016.

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