Citations

« La lucidité est la blessure la plus rapprochée du Soleil » (René Char).
« Il faut commencer par le commencement et le commencement de tout est le courage » (Vladimir Jankélévitch).
« Notre métier n’est pas de faire plaisir, non plus de faire du tort. Il est de porter la plume dans la plaie. » (Albert Londres)
« Le plus difficile n'est pas de dire ce que l'on voit, mais d'accepter de voir ce que l'on voit » (Charles Péguy).

dimanche 11 février 2018

Regards sur la littérature israélienne


Romans, poésie, bandes dessinées (BD), littérature jeunesse… Dans toute sa variété, exprimée en diverses langues – hébreu, arabe -, parfois politisée en étant souvent ancrée à gauche, représentée par des figures célèbres, la littérature israélienne a conquis un public croissant en France, au-delà des rangs de la communauté juive française. Dans le cadre du Festival du cinéma israélien, "Des mots pour le dire - Israël vu par ses écrivains" (52 minutes), documentaire de Blanche Finger et William Karel, sera projeté le 15 mars 2018 au Majestic Passy.

La littérature israélienne présente des spécificités : elle a précédé la refondation de l’Etat d’Israël et s’exprime essentiellement en hébreu, langue liturgique, « langue sacrée » dont la résurrection à la charnière des XIXe et XXe siècles, en langue parlée, moderne, vernaculaire a résulté de l’initiative du lexicographe, philologue et journaliste, Eliézer Ben Yehoudah (1858-1922).

Colloque
Le 7 avril 2002, la littérature israélienne était présentée lors d’un colloque important organisé au Sénat par le B'naï B'rith de Paris-Ile-de-France. Sous le haut patronage de l’ambassadeur d’Israël, alors S.E. Elie Barnavi, ce colloque avait abordé deux sujets : la traduction et la littérature, miroir de la société. Des lectures avaient ponctué cette journée aux intervenants prestigieux et close par le Grand Rabbin René-Samuel Sirat, professeur à l’INALCO.

« La littérature israélienne présente une double spécificité. D’une part, elle s’enracine dans une société sioniste et nouvelle, principalement composée d’immigrés. D’autre part, elle s’exprime dans une langue qui a connu une véritable renaissance à la fin du XIXe siècle, après avoir été pendant près de deux millénaires seulement une langue de prière », annonce Michèle Rotman, présidente de la Commission culture du B’nai B’rith francilien.

Écrite dans une langue ancienne et récente, la littérature israélienne reflète une société complexe née d’un projet politique et religieux : et qui reflète ses mutations : de l’héroïsme des pionniers au réalisme des anti-héros les plus contemporains.

C’est à ses traductrices, médiateurs indispensables pour le grand public, que ce colloque a consacré sa première table-ronde. La présidence en était confiée à Mireille Hadas-Lebel, professeur émérite à la Sorbonne. Etaient invitées : Sylvie Cohen, introductrice de l’œuvre d’Amoz Oz, et Laurence Sendrowicz, traductrice de Hanokh Levin, « figure majeure du théâtre israélien contemporain ». Arlette Pierrot évoqua « Shulamit Hareven, une Levantine ». Madeleine Neige présenta l’œuvre de David Shahar. C’est au double titre de traductrice et de responsable de la collection Lettres hébraïques (Actes Sud) qu’était intervenue Rosie Pinhas-Delpuech : « Une écriture de la subversion entre classiques (Yaacov Shabtaï, Yehoshua Kenaz) et modernes (Alona Kimhi, Etgar Keret) ».

Cette littérature est diverse par les générations, tempéraments, genres et styles.

D’une société israélienne dépeinte dans ses mutations, émergeait une triple thématique : « la guerre, le kibboutz et la souffrance millénaire du peuple juif. Au fil des œuvres, on ressent qu’Israël est un lieu de confrontation permanente ». Apparaît aussi une société marquée de clivages : « jeunes/vieux, immigrants/Sabras et Juifs/Arabes ». Ses tensions semblaient d’autant plus aiguës que tout évolue très vite : les composantes démographiques, les phases économiques, les alternances politiques, l’essor urbain, les modes de vie, etc.

C’est Lily Permuter, maître de conférences à l’INALCO, qui anima les débats de l’après-midi. Ariane Bendavid, maître de conférences à la Sorbonne, traita du passage « de la littérature hébraïque à la littérature israélienne : déclin d’un idéal », Myriam Feldhendler, chargée de cours à l’INALCO, de « l’évolution de la mentalité israélienne » et Ephraïm Riveline, professeur des Universités, de « l’évolution du thème de l’exil et de la rédemption ». Michèle Tauber, agrégée d’hébreu, centra son intervention sur « Aharon Appelfeld ou les langues juives à travers le siècle ».

La poésie n’était pas oubliée. Poète et traductrice de poésie, Dory Manor décrivit « la poésie hébraïque des années 90 », et Masha Itzhaki, maître de conférences à l’INALCO, « le dialogue avec la Bible ».

Pour mieux rendre sensible cette littérature, la comédienne Mady Mantelin-Chouraqui a lu des passages d’œuvres de deux grandes figures : A.B. Yehoshua et David Grossman.

« La littérature israélienne est moins traduite en France que dans d’autres pays européens. Mon but est d’en donner le goût et de la faire mieux connaître. Puisse ce colloque donner aux libraires l’envie de commander plus de livres dans leurs maigres rayons sur Israël, aux éditeurs de continuer à faire traduire et connaître de jeunes écrivains et à nous d’en apprécier la profondeur et la beauté », espérait Michèle Rotman, présidente de la Commission culture dudit B'naï B'rith.

Vœu en partie réalisé : le colloque était déjà complet avant son ouverture.

Un secteur éditorial dynamique
Selon des statistiques extérieures de la Centrale de l’Édition et du Syndicat national de l’édition (SNE), « pour les échanges de droits avec Israël (en prenant en compte exclusivement l’hébreu comme langue de publication) en 2004, 2005 et 2006 au total 157 titres ont été cédés par une trentaine d’éditeurs français et 20 titres achetés par 8 éditeurs français. Dans la répartition par domaine de ces échanges, la littérature est la plus représentée (81 titres), suivie des sciences humaines et sociales (46 titres), puis des domaines jeunesse/BD (32 titres), actualités, documents, biographies (13 titres), érudition, religion (5 titres) ».

Environ « 35 millions de livres sont vendus chaque année en Israël. Le chiffre d’affaires de l’édition israélienne s’élevait à deux milliards de shekels en 2006 (soit environ 360 millions d’euros). Cependant, avec 6 866 titres publiés en 2006 – dont 5 900 en hébreu, 528 en anglais, 196 en russe et 133 en arabe –, le secteur souffre de surproduction pour un petit pays qui ne compte que 6,8 millions d’habitants. Les tirages moyens s’en ressentent, qui ne dépassent guère les 2 000 exemplaires pour une nouveauté en fiction, dont la durée de vie sur l’étagère d’une librairie est de courte durée. Un seuil de 5 000 ventes en fiction est suffisant pour apparaître dans les listes des meilleures ventes, quand ce chiffre était d’au moins 20 000 il y a quelques années  ».

« Spécificité de l’édition israélienne, 24% des livres produits sont des textes religieux (livres de prières, etc.), qui ne sont pas forcément commercialisés ou distribués par les canaux de vente habituels. La moitié des livres produits en Israël est éditée par des structures qui ne sont pas des maisons d’édition et 18% le sont par des associations, des instituts, des musées. 17% des livres sont publiés à compte d’auteur, 9% par des institutions gouvernementales et 5% par des institutions éducatives ».

« Le secteur éditorial traditionnel se caractérise par sa concentration : trois groupes éditoriaux se partagent plus de la moitié de la production. Deux d’entre eux se sont récemment associés aux deux plus grandes chaînes de librairies du pays, qui elles-mêmes détiennent près de 60% de parts de marché. Ce phénomène de concentration se retrouve également dans les partenariats entre grands éditeurs généralistes et petites maisons d’édition, qui permettent à ces dernières de réduire leurs coûts de fabrication, de distribution et de promotion. On recense 1 452 maisons d’édition en Israël (dont un tiers d’éditeurs religieux). Pour 996 d’entre elles, l’édition est l’activité principale ; et, pour les autres, c’est une activité secondaire… »

« Les trois grands pôles éditoriaux généralistes israéliens sont : le groupe Kinneret Zmora-Bitan Dvir, associé à la chaîne de librairies Tzomet Sefarim ; la maison d’édition Keter Sefarim, associée à la chaîne de librairies Steimatzky ; et la maison d’édition Yédiot Sefarim, qui appartient au grand quotidien, Yédiot Aharonot… effet, le livre est un produit cher en Israël : son prix moyen en littérature est d’environ 80 shekels (14,4 euros), et de 50 shekels (9 euros) pour un livre de jeunesse. Pourtant, et c’est là tout le paradoxe de la situation israélienne actuelle, l’immense majorité des livres (y compris, et même surtout, les nouveautés) est vendue en promotion… Le marché des traductions en Israël est dynamique, mais le nombre de publications d’ouvrages traduits du français reste bien en deçà de celui des ouvrages traduits de l’anglais ».

Salon du Livre 2008
En 2008, année des 60 ans de la refondation de l’Etat d’Israël, celui-ci était pays invité d’honneur du Salon du Livre (14-19 mars), désormais rebaptisé Livre Paris, et de la Foire du Livre de Turin.

Président de l'Union des écrivains palestiniens, Taha al-Moutawakel s’est indigné de ce choix à Paris. Une opposition partagée par l'Union des écrivains égyptiens, l’Organisation islamique de l'éducation, des sciences et de la culture (ISESCO) à Rabat, Yasmina Khadra, romancier et directeur du Centre culturel algérien à Paris, et Tariq Ramadan. Ce qui s’est traduit par quatre stands de la Tunisie, de l’Algérie, du Maroc et du Liban demeurés vides. Mais des professionnels du livre du monde arabe étaient venus, ainsi que les écrivains algériens Boualem Sansal ou Maïssa Bey.

Des Israéliens, tels Ilan Pappe et Benny Ziffer, se sont joints à ces appels au boycott.

Ministre des Affaires étrangères, Bernard Kouchner a jugé « extrêmement regrettable » la décision du Liban de boycotter cet événement culturel.

Malgré les appels au boycott, plus de 25 000 livres israéliens avaient été achetés et quarante auteurs de fiction étaient présents au stand israélien.

Mais, le Salon avait du être évacué un dimanche après-midi en raison d’une alerte à la bombe.

En 2011, le Prix Médicis Etranger a été remis à « Une femme fuyant l’annonce » (Seuil) de David Grossman. L’écrivain israélien » y dresse le portrait d’une femme qui évite son propre foyer, de peur qu’on lui annonce la mort de son fils, parti à la guerre. L’auteur de « Voir ci-dessous amour » y transfigure la perte du sien, tué pendant la campagne libanaise de 2006 ».

Le 6 février 2017, à 19 h, à l’initiative du Département Aliyah et Intégration de la Mairie de Tel Aviv, la littérature israélienne a été évoquée à Tel Aviv, dans le cadre de « 68 ans de melting pot culturel », par Gaby Levin, directrice de la Fondation Recanati, critique littéraire, et La bohème, troupe de théâtre qui interprétera des textes israéliens traduits en français : « la visite de la maison de Bialik, la conférence de Gaby Levin et l'incontournable lecture et interprétation de textes israéliens traduits en français par les acteurs de la troupe La Bohème ».

"Créé en 2016, le festival Lettres d’Israël est proposé par le service culturel de l’ambassade d’Israël en France". Du 8 au 18 septembre 2017, "le meilleur de la littérature israélienne" s'est dévoilé à Paris ! Après le succès de sa première édition, le festival Lettres d’Israël prend de l’ampleur, avec une programmation enrichie : rencontres, conversations, lectures, théâtre, auteurs majeurs et découvertes…La soirée d’inauguration a eu lieu le 11 septembre 2017 à la Société des Gens De Lettres, autour des écrivaines Zeruya Shalev et Orly Castel-Bloom".

"David Grossman, récompensé en juin par le prestigieux Man Booker International Prize, David Grossman était l’invité du théâtre national de La Colline lors de trois soirées exceptionnelles. Zeruya Shalev, lauréate du Prix Femina étranger en 2014, présenta son dernier roman Douleur (Gallimard) à la Maison de la Poésie, et évoqua la condition d’écrivaine avec Orly Castel-Bloom".

"La Maison de la Poésie a accueilli également les écrivains Raphaël Jerusalmy, auteur du superbe Evacuation (Actes Sud, 2017), Ayelet Gundar-Goshen, de retour à Paris pour son second roman Réveiller les lions (Presses de la Cité, 2017), salué par le Guardian et le New York Times, et Meir Shalev, l’un des auteurs israéliens les plus importants de sa génération, dont le dernier roman Un fusil, une vache, un arbre et une femme (Gallimard) paraît à la rentrée".

"L’auteure Iris Argaman et l’illustrateur Avi Ofer présentèrent au Mémorial de la Shoah L’ourson de Fred, ouvrage pour la jeunesse dont le Théâtre des Mathurins proposa une lecture théâtrale".

"Enfin, le Centre national du livre a accueilli la romancière Dorit Rabinyan, dont le troisième roman Sous la même étoile (Les escales, 2017) est devenu un best-seller en Israël".

Ronit Matalon
La romancière Ronit Matalon (1959-2017), figure importante de la littérature israélienne contemporaine, est décédée le 28 décembre 2017 à l'âge de 58 ans des suites d'un cancer. Elle était née en 1959 en Israël dans une famille originaire d'Égypte. Journaliste, elle avait couvert Gaza, la Judée et la Samarie de 1986 à 1993 pour le quotidien Haaretz.

Elle "dénonçait dans les médias l'occupation des territoires" disputés. « Féministe », elle avait été la cible de critiques en Israël quand, en janvier 2016, elle avait affirmé vivre « sous un régime d'apartheid » dans un entretien au Monde. « Le pire attentat à la mémoire de la Shoah qu'on puisse commettre, c'est de l'utiliser pour justifier les actes les plus immoraux, comme les bombardements de Beyrouth ou de Gaza, où l'on a tué des femmes, des enfants», avait-elle également expliqué".

Ronit Matalon avait débuté sa carrière littéraire en écrivant pour la jeunesse. Elle avait été distinguée notamment par "le prix Bernstein en 2009 pour son septième roman, Le Bruit de nos pas, l'histoire très largement inspirée par sa vie d'une famille de juifs égyptiens qui s'installe dans une banlieue pauvre de Tel-Aviv dans les années 1960. Elle-même expliquait être «une Séfarade qui s'en est sortie». Le Bruit de nos pas a été traduit en français en 2012 (Stock) et fut récompensé du prix Alberto-Benveniste".

"Son dernier livre, paru en 2016, And the Bride Closed the Door (inédit en français) raconte comment, dans l’Israël de nos jours, une jeune femme se trouve à refuser de quitter sa chambre le jour de son mariage. L'occasion pour l'auteur de dépeindre toute une galerie de personnages, du fiancé et aux parents de l'héroïne, sur le ton de la farce. Son œuvre est notamment traduite en anglais et en français et est enseignée depuis 2014 dans le cadre du baccalauréat israélien de lettres. Le chef de l'État israélien Reuven Rivlin a déploré dans un communiqué la disparition d'une «auteure merveilleuse dont la voix originale et déterminée a contribué à la culture israélienne».

Aharon Appelfeld
Aharon Appelfeld (1932-2018) était un romancier et poète israélien majeur. Ce survivant de la Shoah écrivait en hébreu. Il était né à Jadova, près de Czernowitz (alors en Roumanie). Dans tous ses livres, (une quarantaine, dont Histoire d'une vie, L'Héritage nu, La Chambre de Marianna), il raconte sa vie et celle de son peuple, une histoire d'amour et de ténèbres, d'exode et de sagesse.

"Avec des milliers d'autres réfugiés, Aharon Appelfeld "a débarqué sur les plages de Tel-Aviv, en 1946. Il avait quatorze ans et, derrière lui, un passé chargé de ténèbres. Né en Bucovine (province rattachée alors à la Roumanie), dans une famille juive assimilée, le jeune garçon fut envoyé dans un ghetto, puis déporté dans un camp de concentration de Transnistrie d'où il s'évada en 1942".

Il "avait dix ans et se retrouvait seul au monde. Il se réfugia dans les forêts ukrainiennes où, trois ans durant, jusqu'à l'arrivée de l'Armée rouge, il survécut comme il put, en compagnie d'autres gamins, de marginaux et de prostituées. «J'étais blond et je pouvais facilement passer pour un petit Ukrainien. Je me taisais. Je n'avais plus de langue», écrira-t-il avec cette sobriété qui caractérise une œuvre écrite en hébreu et aujourd'hui riche d'une trentaine de titres traduits dans le monde entier.

Dans L'Héritage nu (L'Olivier, 2006), série de conférences sur une «enfance prise dans la Shoah», il reviendra sur ces mois décisifs: «Ainsi, sans nos parents, sur les terres de l'ennemi, isolés de l'humanité, nous grandîmes comme des animaux: dans la peur qui nous soumettait et nous opprimait. L'instinct de vie fut notre guide et nous lui obéîmes. Là, dans les bois et dans les villages, nous sentîmes le secret de notre judaïté.»

"Écrivain du silence et de l'indicible, écrivain «écartelé, déplacé, dépossédé, déraciné» - pour reprendre les mots de son ami Philip Roth - Aharon Appelfeld raconta une première fois, en 1983, dans Tsili (Seuil, 2004 et «Points»), cet épisode de sa vie. Mais c'est une jeune fille qu'il choisira alors de mettre en scène, comme si la distance avec son expérience lui permettait de mieux capturer les images du passé, de restituer la peur d'alors, la cruauté de son sort l'incompréhension".

"Quelques années plus tard, dans Histoire d'une vie, en 1999 (L'Olivier, 2004, prix Médicis étranger la même année), «fragments de mémoire et de contemplation» plutôt qu'autobiographie, terme que l'écrivain récuse, Aharon Appelfeld reviendra sur sa rencontre avec Maria, femme de mauvaise vie qui accepta de l'héberger et de le nourrir en échange de son travail. Même si le comportement de cette jeune femme était pour le moins déroutant - elle passait, en un instant, du rire aux larmes, de la douceur d'une mère aux insultes les pires - le romancier, cinquante ans plus tard, n'aura rien oublié de leur histoire commune".

"En 2008, avec La Chambre de Mariana (paru en Israël deux ans plus tôt), il reprend cette histoire mais en donne une autre version, à la fois plus sombre - Hugo, l'enfant rescapé, passe les trois quarts du livre, enfermé dans un réduit, pour échapper à la traque des nazis et de leurs alliés - et plus sensuelle, dans la mesure où Mariana, autre prostituée, lui apprend, peu à peu, à découvrir le monde fascinant des femmes. Comme dans les précédentes versions de son histoire, Appelfeld décrit la peur de l'enfant, non plus livré à lui-même, mais ici à la merci des autres, enfermé qu'il est dans un réduit glacial. Une prison dans laquelle épier les bruits devient, pour lui, aussi essentiel que la nourriture et l'eau que Mariana lui apporte une fois son «travail» terminé".

"Dans ces périodes où la maison close résonne des cris des filles, des insultes des clients, des disputes et des bagarres, des gémissements de plaisir et de douleur, Hugo laisse parfois son attention filer. Comme les gens enfermés trop longtemps, il perd la notion du temps et s'échappe en lui-même. Et c'est à ce moment que les êtres qui lui sont chers choisissent d'apparaître. Et entre son père, sa mère, ses amis et lui, un dialogue, apaisé ou agressif, s'instaure. Hugo interroge ces fantômes sur ce qu'ils deviennent, sur leur avenir commun. Il essaie de trouver sur leurs visages une lueur d'espoir".

"Au-dehors, les alliés des nazis chassent le Juif pour toucher la récompense promise. Au-dedans, Mariana exaspère de plus en plus les autres pensionnaires et la «patronne» par son comportement rebelle et pas assez docile avec les clients. Elle n'en a cure, trouvant en Hugo, qu'elle appelle son «chéri», son «joli», son «petit chien préféré», sa seule source de réconfort. Et de véritable amour. Un amour qui, au départ, s'apparente à celui d'une mère pour son fils, et puis, au fil du temps, ressemble à celui que partagent une initiatrice et un jeune garçon innocent, fasciné par ses charmes et sa sensualité".

"Comme dans l'histoire d'amour de Tsili et Marek dans Tsili, celle d'Hugo et de Mariana ne pourra survivre au rouleau compresseur de l'histoire, au goût des hommes pour la violence, la vengeance, le carnage. À l'heure de la libération, les fantômes de ses parents et amis disparaîtront de la vie d'Hugo. «Tu ne dois plus les attendre», dit une réfugiée au garçon qui l'interroge. «Ceux qui ne sont pas rentrés ne rentreront pas.» Ne restera plus qu'à grandir, à avancer sans avoir le droit de poser des questions. «L'incapacité de traduire notre expérience et le sentiment de culpabilité s'associèrent pour créer le silence», écrira Appelfeld dans L'Héritage nu".

"De ce silence, lui et d'autres, de la même génération, comme le Roumain Norman Manea ou le Hongrois Imre Kertész (dont Actes Sud vient de publier Le Dossier K., passionnante autobiographie), tireront des œuvres majeures".

Aharon Appelfeld  a été distingué par des prix littéraires, dont le prix Israël en 1983 et le prix Médicis étranger en 2004. Il est mort le 4 janvier 2018 à Petah Tikva en Israël.

Le 13 février 2018, de 19 h 30 à 21 h, le musée d'art et d'histoire du Judaïsme (mahJ) et Les éditions de l’Olivier rendront hommage dans son auditorium à Aharon Appelfeld. Avec la participation de Valérie Zenatti, sa traductrice, Michèle Tauber, maître de conférence en littérature et en langue hébraïque à Paris 3 – Sorbonne Nouvelle et Olivier Cohen, son éditeur. Rencontre modérée par Nicolas Weill, journaliste au « Monde des livres ». Lectures par Eric Génovèse, de la Comédie française, avec Sonia Wieder-Atherton au violoncelle. « Je m’appelle Aharon Appelfeld, je suis né en 1932 à Czernowitz ( Bucovine). Aujourd’hui, je vis à Menasseret Zion, à côté de Jérusalem. Je n’écris pas un livre. J’écris une saga du peuple juif. J’écris sur cent ans de solitude juive. » Quand la guerre éclate, sa famille est envoyée dans un ghetto. En 1940, sa mère est tuée, son père et lui sont déportés et séparés. À l'automne 1942, Aharon Appelfeld s'évade du camp. Il a dix ans. Il erre dans la forêt ukrainienne pendant trois ans, « seul, recueilli par les marginaux, les voleurs et les prostituées », se faisant passer pour un enfant Ukrainien et se taisant pour ne pas se trahir. « Je n'avais plus de langue » dira-t-il. À la fin de la guerre, il émigre en Palestine. Auteur de plus d’une quarantaine de romans et nouvelles, Aharon Appelfeld est aujourd’hui traduit dans le monde entier. Depuis la publication de Histoire d’une vie (prix Medicis étranger, 2004) jusqu’à sa mort, en janvier 2018, sa renommée en France n’a cessé de croître. Des jours d’une stupéfiante clarté (éditions de l’Olivier, janvier 2018), est le dernier roman d'Aharon Appelfeld, traduit en français par Valérie Zenatti".

Haïm Gouri
Haïm Gouri (1923-2018), écrivain, poète et cinéaste israélien est décédé à l'âge de 94 ans le 31 janvier 2018. "L'auteur de La Cage de verre, le journal du procès Eichmann, était considéré comme une figure historique de l'État hébreu. Francophile, il a traduit Baudelaire, Rimbaud ou Apollinaire et a reçu l'insigne de chevalier de l'ordre des Arts et des lettres en 2011".

Il était célèbre aussi pour ses œuvres sur la Shoah. Le président israélien Reuven Rivlin a déploré la mort «du poète national, un homme qui était à la fois un combattant et un intellectuel»."Figure historique d'Israël, Haïm Gouri avait couvert pour le quotidien du parti travailliste, Lamerhav, le procès du criminel nazi Adolf Eichmann, jugé en Israël et condamné à mort en 1961. Il en avait tiré un livre, La Cage de verre, traduit dans plusieurs langues et qui avait contribué à sa notoriété à l'étranger. Cinéaste documentariste, il avait aussi tourné plusieurs films consacrés à la Shoah".

Haïm Gouri "est né à Tel-Aviv dans une famille politisée. Son père Israël Gouri était l'un des fondateurs du Mapaï, le parti du premier ministre israélien David Ben Gourion, et député de 1948 à 1965. Après la Shoah, il est envoyé en Europe pour aider les réfugiés juifs à immigrer en Palestine mandataire. Il sera combattant lors de la première guerre israélo-arabe de 1948 puis en 1967 comme officier de réserve pendant la guerre des Six jours".

"Ayant publié plus de vingt livres, dont plusieurs recueils de poèmes, il était connu dans son pays comme le poète de la création de l'État d'Israël. Il était aussi l'auteur de chansons populaires, devenues des classiques apprises dans les écoles. Lauréat de nombreuses récompenses dont le prestigieux Prix d'Israël en 1988, Haïm Gouri, qui était proche de l'ancien premier ministre israélien Yitzhak Rabin assassiné en 1995, plaidait pour la paix avec les Palestiniens. Le premier ministre Benjamin Netanyahu a estimé que ses poèmes étaient «une partie du patrimoine de l'État d'Israël».

"Francophile, Haïm Gouri avait vécu un temps en France et étudié à la Sorbonne. Il avait traduit en hébreu les grands poètes français, notamment Baudelaire, Rimbaud et Apollinaire mais aussi des romans de Pagnol et Claudel. Le ministère de la Culture l'avait nommé, en 2011, chevalier de l'ordre des Arts et des lettres, le qualifiant «d'homme de paix, âme vivante de l'histoire d'Israël et amoureux de la langue française».

David Grossman
David Grossman est né en 1954 à Jérusalem. Après des études de philosophies, il travaille comme journaliste. Il est l'auteur de romans, d'essais, de livres pour la jeunesse. Son fils Uri est mort à l'été 2006 lors de la guerre d'Israël contre le mouvement terroriste Hezbollah au Liban.

David Grossman fustige régulièrement la politique du gouvernement israélien en alléguant une "occupation" des territoires disputés. En juin 2017, David Grossman a été lauréat du prestigieux Man Booker International Prize pour son livre Un cheval entre dans un bar.

David Grossman a été distingué par le Prix Israël de Littérature 2018.

"Des mots pour le dire - Israël vu par ses écrivains
Dans le cadre du Festival du cinéma israélien, "Des mots pour le dire - Israël vu par ses écrivains" (52 minutes), documentaire de Blanche Finger et William Karel, sera projeté le 15 mars 2018 au Majestic Passy. "70 ans après la création de l’état hébreu, 10 écrivains israéliens emblématiques dressent un état des lieux de leur pays : ses valeurs, ses craintes, ses contradictions. Ces hommes et ces femmes de lettres puisent leur inspiration dans le climat de tension permanente dans lequel ils vivent. Leurs oeuvres se font l’écho de toutes les problématiques rencontrées par leur pays : le poids du passé, le projet sioniste, les Palestiniens, la religion, l’armée, les tensions sociales, les fractures territoriales…. Un portrait original et subjectif d’Israël, où la littérature permet de comprendre la géopolitique. La projections sera suivie d’une séance de questions-réponses avec les réalisateurs".


Cet article a été publié en une version concise par Actualité juive, et sur ce blog le 6 février 2017, puis les 18 septembre 2017 et 11 février 2018.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire